Maurice CHEVALIER
chanteur
fantaisiste, parolier et acteur de cinéma français
(Paris, 12
septembre 1888-Paris, 01 janvier 1972)
Après une
enfance difficile, il quitte l'école à 11 ans pour « gagner sa vie ». Pendant
quelques mois, il travaille dans un atelier de passementerie, puis de punaises.
En 1899, il obtient la permission de chanter le soir au café des Trois Lions,
boulevard de Ménilmontant. A 12 ans, il décroche son premier engagement (à 12
francs la semaine) au casino des Tourelles. Imitant les grands comiques de
l'époque, Dranem, Boucot, Montel, et interprétant
leur répertoire surtout grivois, son extrême jeunesse et sa gaucherie
lui permettent de s'imposer auprès du difficile public des caf' conc' de quartier il est alors « le petit Jésus », « le
petit Chevalier ». Puis des hauteurs de Belleville, il descend vers les
Boulevards, où il commence sa mue qui de comique « paysan » (son costume
chapeau melon, veste jaune à carreaux, grandes chaussures) le transforme en
jeune fantaisiste « parigot », avec déjà quelques touches du dandy anglais. Il
obtient ses premiers succès de scène : Alcazar de Marseille (1907),
Folies-Bergère, en vedette aux côtés de Jane Marnac
(1908), puis, pour la première fois, de Mistinguett, avec laquelle il
interprète la célèbre « valse renversante » (1912). Fait prisonnier
en 1914, il est « ramené » à Paris par Mistinguett en 1916. De
l'armistice à son départ pour Hollywood, il connaît une ascension triomphale.
Il s'impose dans la revue au Casino de Paris (Laissez-les tomber, Avec le
sourire, aux côtés de la Miss), dans l'opérette aux Bouffes-Parisiens (Dédé,
Là-haut), où il obtient ses
premiers succès de chansons : la Madelon de la victoire (L. Boyer-Borel-Clerc), 1919 ; Dans la vie faut pas s'en faire (A. Willemetz-H. Christiné)
et Je ne peux pas vivre sans amour (F. Pearly-G. Gabaroche),
1921 ; Valentine (A. Willemetz-H. Christiné),
1924. C'est à cette époque qu'il adopte le smoking, découvre le canotier, et
met au point son fameux pas de côté. Dans ces années qu'on surnommera « folles
», il représente la modernité. La chance de Maurice Chevalier est de s'être
trouvé en harmonie parfaite avec l'air du temps. Au sortir de la Grande
Boucherie, alors qu'une partie de la société tournait ses regards vers la
grande espérance qui se levait à l'Est, l'autre visait à s'oublier, à s'enivrer
dans un tourbillon de lumières, de brillances et de rythmes. Les danses «
nègres », l'américanisme à la mode, les paillettes et les strass, le music-hall
les offrait. La fureur de vivre, la vitalité joyeuse et trépidante, le « dandy
de Ménilmuche » les incarnait. Celui qui brûlait les
planches du Casino de Paris faisait figure de prototype du jeune premier
sportif, mais, en même temps, il était le « p'tit
gars de chez nous » qui a réussi à la force du poignet. Ce côté « gosse de
Paris » se renforcera à mesure que l'âge estompera les prestiges de la
jeunesse. Le séjour à Hollywood (1928-1935), en même temps qu'il faisait de «
Maurice », une vedette mondiale, surimposera une autre version à celles déjà
connues de son personnage l'ambassadeur officiel de la gaieté et du charme
français, l'article de Paris pour exportation, qui imite à merveille l'accent
parisien dans la langue du pays d'adoption.
A son retour
à Paris, Chevalier pouvait appréhender quelque peu l'accueil que lui
réserverait le public. Mais, malgré les années d'absence, celui-ci est
excellent (Casino de Paris, 1937), on le mesure à la popularité de ses
chansons, particulièrement nombreuses en ces années d'avant-guerre : Quand un vicomte (J. Nohain-Mireille,
1935) ; Donnez-moi la main (P. BayleValsien,
Learsi, 1935) ; Prosper (G. Koger,
V. Telly-V. Scotto, 1935) ; Ma pomme (G. Fronsac,
L. Bigot-Borel-Clerc, 1936) ; Y'a d'la joie (C. Trenet, 1937) ; Ça fait d'excellents Français (J.
Boyer-G. Van Parys, 1939). La guerre va perturber
quelque peu cette harmonieuse carrière : Chevalier, cédant aux pressions des
forces d'occupation, se produit au Casino de Paris en 1942, puis devant les prisonniers
de guerre du camp d'Alten-Grabow, en Allemagne. De
plus, à côté de refrains « faubouriens » (la Marche de Ménilmontant,
M. Vandair-H. Betti, 1941), il avait participé
à la diffusion de l'idéologie vichyste, avec des chansons comme Ça sent si bon la France (J. Larue-Louiguy, 1941) et la Chanson du maçon (M. Vandair-H. Betti, 1941). Tout
cela, aggravé par l'utilisation qu'en firent les nazis, faillit lui coûter la
vie à la Libération (il fut sauvé, entre autres, par l'intervention d'Aragon).
Cette attitude n'est pas pour étonner. Chevalier s'est toujours inscrit dans le
cadre des idées, des normes dominantes ; professionnellement, aller dans le
sens du plus grand nombre ne pouvait avoir que des avantages pour lui qui se
voulait chanteur du « peuple ». Socialement, il était lui-même une réussite du
système et, par son personnage (il ne manquait pas une occasion de s'afficher
auprès des « grands » de ce monde) et par l'idéologie de ses chansons, il
servait de caution populaire à l'ordre établi. Aussi, en une période de rupture
du consensus national, lui fallait-il faire montre d'une grande prudence, car
son renom même faisait de sa personne un enjeu. Cette prudence, en la
circonstance, lui manqua.
Après 1944,
il se fit l'interprète d'un des succès de la Libération, Fleur de Paris (M. Vandair-H. Bourtayre), et abandonna le Casino de Paris (et la revue de
music-hall) pour le théâtre des Champs-Elysées et la
formule du « one man show » (1948, puis 1954, 1963). Dans ses tours de chant,
les monologues intercalés entre les chansons tendent à gagner en importance, le
tempo de l'interprétation, à se ralentir. Mais jusqu'à ses adieux à la scène, à
l'occasion de ses « quatre-vingts berges » (1968, théâtre des Champs-Élysées),
Chevalier chantera, de par le monde, devant des salles combles.
C'est que,
malgré la relative pauvreté de ses chansons, l'absence de hardiesse de son
répertoire (Y'a d'la
joie est l'exception, et il ne l'a acceptée que sur l'insistance de Raoul
Breton), avec un organe vocal médiocre et un type d'interprétation singulièrement
peu varié - une fois posé ce qui en est la caractéristique : gouaille
faubourienne soigneusement entretenue, phrasé mi-parlé, mi-chanté -, Maurice
Chevalier arrivait à gagner même les salles les moins bien disposées à son
égard. Et, dans cette conquête, son arme absolue a toujours été la manière dont
il enveloppait le public de son sourire, appelait sa sympathie, l'attirait dans
les filets de son charme. Ce type de rapport au public (qu'illustre
aujourd'hui, à sa manière, un Gilbert Bécaud) est
fondé sur la recherche du consensus et exclut toute distance critique. Homme de
scène d'abord, Chevalier y subordonnait tout le reste.
Sa carrière
cinématographique est importante : les Innocents de Paris (1929), Parade
d’amour (1930), Folies-Bergère (1935), Fausses Nouvelles
(1938), le Silence est d’or (1947), Ma pomme (1950), Gigi (1958), Pépé (1960), la Sage-femme,
le Curé et le Bon Dieu (1961), les Enfants du capitaine Grant
(1963).
André Rivollet a écrit « Maurice Chevalier, de Ménilmontant
au Casino de Paris » (éd. Grasset, 1927). Maurice Chevalier a commencé en
1946 à publier ses mémoires : Ma
route et mes chansons (éd.
Julliard), où il fait revivre, autour de son personnage, toute une
époque de l'histoire de la chanson. Sa mort fut l'occasion d'un embaumement
quasi officiel et d'un déferlement d'hommages unanimes. Mais à quel Chevalier
ceux-ci s'adressaient-ils ?