LE MAGASIN

PITTORESQUE

 

 

DIRECTEURS

ÉMILE ET LOUIS FOUQUET

 

1908

 

53, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE, 53

PARIS

 

 

 

MUSIQUE POUR PHONOGRAPHES

 

Aimez-vous le phonographe ? On en entend par­tout. Aujourd'hui, c'est la distraction à la mode ; au bord de la mer, à la montagne, en ville, au res­taurant à 29 sous comme dans les salons les plus chics du West-End parisien, l'invention merveil­leuse d'Edison, perfectionnée par la double col­laboration des artistes et des savants, groupe autour d'elle un auditoire charmé.

Car, il n'y a pas à dire, que ce soit un disque ou un cylindre, que l'appareil se dénomme gramo­phone, phonographe, graphophone, ou tel autre « phone » que l'on voudra, rien n'est amusant comme d'entendre par exemple la fable du Chat, de la Belette et du Petit Lapin, récitée par Silvain, de la Comédie-Française, et rien d'électrisant, même à travers le pavillon métallique, comme la marche de Sambre-et-Meuse, ou la Marseillaise, exécutées par la musique de la garde républicaine, direction Parès, ainsi que ne manque jamais de le clamer l'annonciateur.

Quelque habitué que l'on soit, quelque lassé même parfois d'écouter pour la centième fois tel air connu, l'on ne peut s'empêcher d'admirer la perfection vraiment miraculeuse avec laquelle sont reproduits ces morceaux à grand orchestre qui sont bien, il faut le reconnaître, les meilleurs de tout le répertoire phonographique actuel. Le mo­nologue exige une tension d'esprit fatigante à la longue ; les paroles de la chansonnette souvent se comprennent mal ; le solo de violon ou de flûte manque de sonorité ; l'air d'opéra chanté par un homme est moins nasillard que chanté par une femme, mais l'effet rendu, malgré toutes ces pré­cautions prises, laisse encore à désirer. Seul, à notre avis du moins, l'orchestre donne des résul­tats à la fois harmonieux, bien fondus et sonores sans exagération.

La confection des disques et des cylindres re­producteurs est devenue, comme chacun sait, une industrie très importante, et nous pourrions citer telle maison française qui possède une bibliothèque de huit ou dix mille morceaux catalogués, et dont la vente dépasse cent mille numéros par an.

On a beaucoup perfectionné le mode d'enregis­trement des parties d'orchestre. C'est sans doute aux progrès réalisés dans cette voie que l'on doit les excellents résultats obtenus. On a été jusqu'à inventer de nouveaux instruments de musique, destinés à remplacer le hautbois, la clarinette, voire le classique violon, et qui, tout en ayant exactement les mêmes qualités, émettent des vibra­tions mieux appropriées à la reproduction phono­graphique.

Pour certains instruments, comme la clarinette, par exemple, il a suffi de modifier la forme du pavillon. Ce petit changement, qui n'a l'air de rien, a cependant exigé de longues recherches. Il est dû aux patientes et scientifiques investigations d'un clarinettiste bien connu, lequel a fait pro­téger son invention par un brevet.

Cet artiste avait remarqué que les notes basses, bien que données avec la même quantité de souffle que les autres, étaient toujours reproduites avec beaucoup plus de sonorité, ce qui nuisait à l'en­semble de l'harmonie. Après bien des tâtonne­ments, il finit par découvrir la cause de cette différence, à savoir la proximité du pavillon, et par conséquent de l'appareil enregistreur, des notes en question. Le pavillon recourbé en arrière, ainsi que le montre la figure, a pour objet de faire sortir les notes basses dans la direction des ouvertures d'émission des notes hautes, et de cor­riger ainsi le défaut que seul le phonographe avait signalé.

Mais la modification la plus importante qu'on ait fait subir aux instruments employés pour l'en­registrement des phonogrammes est celle du violon Stroh, dont la boîte sonore a été purement et simplement supprimée.

Le « Stroh », comme on le dénomme d'après son inventeur, est un violon réduit à sa plus concrète expression : un manche et quatre cordes !

On n'a pas touché au mécanisme, qui reste le même, mais on a remplacé le corps de l'instrument par un diaphragme de métal, légèrement cannelé, et le violon a été pourvu de deux cornets, l'un très grand, l'autre de dimensions beaucoup moindres. Voici l'explication et la raison d'être de ces divers changements, dus à l'ingéniosité d'un artiste anglais.

La substitution du diaphragme à la boîte classi­que a pour résultat d'augmenter énormément le volume du son, conduit à l'oreille de l'exécutant par la voie du petit cornet. Dirigé vers l'appareil enregistreur, le grand cornet rassemble les vibrations et les oriente vers le pavillon du gramo­phone. Il est de toute nécessité, en effet, pour obtenir une bonne reproduction d'un morceau d'orchestre, que chaque instrument soit à peu près à la même distance de l'appareil et que les sons enregistrés y parviennent sous un angle favorable : les violons en première ligne ; puis les bois, presque au même plan ; les cuivres ensuite et à côté.

S'il y a du chant, l'artiste - ténor, baryton, basse ou contralto - se tient aussi près que pos­sible du phonographe, mais il doit s'en éloigner ou s'en rapprocher légèrement suivant les effets qu'il veut produire et le volume de voix qu'il donne.

La première impression se fait sur un disque de 2 ou 3 centimètres d'épaisseur et couvert d'une substance plastique, à l'aspect savonneux, dont la formule varie au gré des fabricants.

Depuis ces dernières années, quelques artistes se sont fait une spécialité de chanter dans les gramophones ; l'on cite même certains d'entre eux qui n'ont pas craint d'abandonner pour cette industrie, où ils obtiennent de très beaux cachets, des engagements pourtant fort lucratifs. Une publi­cation américaine assure qu'un baryton du Metro­politan Opera de New York a été payé récemment 5 000 dollars pour trois morceaux de chant, ce qui représente un salaire de 3 750 francs par minute...

Le célèbre Caruso demande des cachets au moins aussi élevés ; quant au signor Bonci, qui a fait courir dernièrement tout Paris, après l'Angle­terre et l'Amérique, il exige un droit d'auteur sur chaque cylindre ou disque vendu, et afin d'assurer son contrôle, il n'autorise la vente que des cylin­dres portant une étiquette signée de lui. Tous les autres disques soi-disant de Bonci sont donc apo­cryphes. Nous indiquons ce critérium aux amateurs de musique italienne, - et d'autographes.

Il y a une quinzaine d'années, un chanteur pour phonographes se contentait d'un cachet de 5 francs. Aujourd'hui, le moindre chansonnier, le plus modeste monologuiste ne consentirait à se faire gramophoner pour moins de 25 ou 30 francs. Quant aux orchestres, qui doivent être spécialement en­traînés, les prix varient, selon leur importance et leur notoriété, entre 500 et 1000 francs par mor­ceau exécuté.

 

 

ÉDOUARD BONNAFFÉ.

 

 

 

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