LE MAGASIN

PITTORESQUE

 

 

DIRECTEURS

ÉMILE ET LOUIS FOUQUET

 

1905

 

 

53, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE, 53

PARIS

 

 

 

L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES PAR LE PHONOGRAPHE

 

Pour bien apprendre une langue étrangère, il faut aller dans le pays même où elle est parlée. Voilà une phrase, - nous n'osons dire un cliché, - qui se répète un peu partout, et qui était, ma foi, parfaitement vraie, jusqu'à ces temps der­niers, avant que ne fût inventée la méthode d'enseignement phonographique des langues vivantes.

Car, en effet, si l'on veut apprendre par exemple l'anglais ou l'allemand, il ne suffit pas d'étudier la grammaire, de faire à perte de vue des thèmes et des versions, de construire des phrases plus ou moins savantes, fussent-elles admirablement conformes aux lois de la syn­taxe anglaise ou allemande. Tous les jeunes élèves de nos lycées et collèges qui n'ont eu recours qu'à ce moyen pour s'inculquer les principes d'une langue étrangère en connaissent aujourd'hui la lamentable insuffisance.

Il convient donc de faire un séjour de quelque durée dans le pays dont on désire connaître l'idiome. Et pourquoi ? Simplement parce que l'oreille est la grande éducatrice, non seulement de cette sorte de musique impossible à chiffrer et à noter dans un livre, de ce rythme particu­lier à chaque langue qu'on appelle l'accent, mais encore des innombrables façons de traduire sa pensée ou ses sentiments, idiotismes spéciaux à chaque peuple, quel qu'il soit, et qui consti­tuent comme la caractéristique, l'essence même de son génie.

Cette éducation par l'oreille se fait incon­sciemment, et l'on peut ajouter d'une manière automatique, chez la plupart de ceux, instruits ou non, qui séjournent à l'étranger pendant un laps de temps suffisant. Pour s'en convaincre, et sans sortir de France, il suffit d'interroger là-dessus les nombreux étudiants, artistes et ou­vriers russes, américains, serbes, allemands, italiens, scandinaves, anglais, venus chez nous des quatre coins du monde, et qui, au bout de quelques mois à peine, ont acquis, avec l'accent parisien, une foule d'expressions et de locutions également très parisiennes, peut-être même un peu trop...

Désormais, s'il faut en croire M. H.-D. Judd, un des premiers promoteurs, à New York, de la méthode phonographique, l'invention d'Edison, dont les applications pratiques étaient jusqu'à présent assez limitées, permettra aux générations futures d'apprendre n'importe quelle langue aussi rapidement qu'agréablement, sans avoir à­ s'expatrier, ni même à quitter le coin de son feu. C'est l'enseignement par l'oreille, comme à l'étranger, et cependant chez soi, dans un fauteuil !

Voici comment :

Expliquons d'abord qu'il existe à Scranton, chef-lieu du comté de Lackawanna, en Pennsyl­vanie, une grande école spéciale, connue là-bas sous le nom de Scranton School of Correspon­dence, où fonctionne depuis plus d'un an, avec beaucoup de succès, la méthode nouvelle. A cette école sont attachés 1850 professeurs, et le nombre des élèves qui y reçurent, en 1904, l'enseignement phonographique n'est pas infé­rieur à 20 000.

L'on voit tout de suite, par ces chiffres, que nous sommes au pays des vastes conceptions, des entreprises colossales, aussi bien dans le domaine industriel ou commercial que dans celui des sciences, des arts ou de la pédagogie. Reste à savoir si le système inauguré à Scranton tiendra dans l'avenir les promesses de ses bril­lants débuts.

Au premier examen, il paraît séduisant, avouons-le. Chaque élève qui se fait inscrire, soit sur place, soit par correspondance, qu'il habite New York ou Yokohama, reçoit, après paiement d'avance, bien entendu, d'un prix à forfait, un appareil phonographique et vingt-cinq cylindres numérotés. Les récepteurs de l'appareil étant munis d'un cadre métallique en aluminium qui forme comme une sorte de coiffure et sert à les maintenir contre les oreilles, il suffit de placer dans le phonographe le cylindre n° 1, et d'écouter attentivement ce qu'il vous raconte.

Les vingt-cinq rouleaux, on l'a compris, sont les vingt-cinq leçons d'un cours complet de langue française, anglaise, allemande, ou espa­gnole, au choix de l'élève. Quant à présent ce sont les quatre seuls idiomes dont les profes­seurs de la Scranton School aient établi la pro­gression intégrale. Bientôt sans aucun doute, d'autres langues auront leur grammaire et leurs exercices parlés au phonographe ; plusieurs spécialistes s'y emploient à l'heure qu'il est, avec la précision scientifique et l'ardeur nova­trice qui caractérisent les conquêtes du génie yankee.

Au point de vue pratique, la principale diffi­culté à résoudre était l'impossibilité où l'on se trouve, avec un phonographe ordinaire, de ré­péter plusieurs fois de suite, une des phrases ou un des mots enregistrés sur le cylindre. Et ce­pendant, pour quelqu'un qui apprend une langue uniquement par l'oreille, c'était là une condition sine qua non.

Après bien des tâtonnements, l'un des pro­fesseurs de Scranton est arrivé à combiner un ingénieux dispositif, grâce auquel, en touchant un simple bouton placé près du mécanisme d'horlogerie, l'on peut faire répéter à l'appareil autant de fois qu'il est besoin la même phrase, le même groupe de mots. Dans ces conditions, rien de plus facile que de se « seriner » - ­qu'on nous passe l'expression - la leçon de prononciation étrangère, jusqu'à ce que l'oreille étant parfaitement instruite, la reproduction exacte du son entendu ne présente plus aucune difficulté pour l'élève.

Ce second travail lui est du reste facilité par le moyen suivant. Aux vingt-cinq cylindres gra­dués sont joints, en effet, douze autres cylindres, vierges ceux-là, sur lesquels, la leçon terminée, on doit enregistrer un certain nombre de thèmes parlés. Tous les deux mois, plus souvent si l'on a le feu sacré, ces « devoirs » d'un nouveau genre sont envoyés à Scranton, corrigés par un professeur spécial, et réexpédiés à l'intéressé, avec notes et commentaires utiles !

 

 

De l'avis de M. Judd, au bout d'un an au maximum, une personne d'aptitudes moyennes doit arriver à s'exprimer couramment, et avec l'accent du cru le plus irréprochable, dans la langue qu'elle a choisie. Maints élèves de l'École pennsylvanienne ont ap­pris les quatre idiomes qui y sont enseignés en ce même espace temps, mais ils étaient, sans doute, exceptionnellement bien doués sous ce rapport, la méthode phonographique étant une méthode sérieuse dont le but est de viser moins à la rapidité qu'à la perfection du résultat.

Mentionnons ici qu'un récent perfectionnement permet de donner aux sons émis par l'appareil des intensités variables ; en outre, là vitesse du débit peut être modifiée au gré de celui qui écoute la leçon. Il s'ensuit que ce dernier s'ha­bitue lui-même à saisir les mots prononcés d'une voix très forte aussi bien que les phrases chuchotées. Un autre résultat capital est qu'il s'accoutume à entendre parler vite et c'est là, on le sait, une des plus grosses difficultés à sur­monter pour un débutant dans l'étude des langues étrangères.

La méthode du phonographe ne limite pas son champ d'action à l'enseignement individuel à distance. A la Scranton School of Corres­pondence, au contraire, presque tous les cours de français, d'allemand et d'espagnol sont faits par cette méthode à des classes de trente ou quarante auditeurs à la fois. Des appareils très puissants, munis de grands pavillons spéciaux pour le renforce­ment des sons et l'articulation absolument naturelle des phrases, ont été construits dans ce but. Et ce n'est pas un des spectacles les moins curieux que d'assister à l'un de ces cours, où ne manque que le professeur...

Le dernier mot de l'automatisme pédagogique.

 

ÉDOUARD BONNAFFÉ.

 

 

 

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