LE MAGASIN

PITTORESQUE

 

 

DIRECTEUR LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE

CHARLES FORMENTIN

CONSERVATEUR DU MUSÉE GALLIERA

 

 

1901

 

DIRECTEUR-ADMINISTRATEUR : ÉMILE FOUQUET

34, RUE DE LILLE, 34

PARIS

 

 

 

COMMENT ON FABRIQUE LES CYLINDRES DU PHONOGRAPHE

 

 

En 1889, le phonographe occupait à l'Exposition un coin tout petit, perdu dans la section américaine. A l'Exposition dernière, le nasillard appareil reproducteur régnait en maître, on le trouvait partout, il partageait les faveurs de la foule avec le cinématographe et le café à deux sous la tasse. En dix ans le développement de cette nouvelle industrie a été considérable quoique les perfectionnements apportés au modèle primitif soient à peu près nuls. La reconstitution du son est encore très imparfaite ; malgré cela, la vogue du petit appareil est immense ; il a remplacé, avec grand avantage, la boîte à musique de nos pères.

La supériorité du phonographe sur la boîte à musique provient peut-être moins de la facilité avec laquelle on enregistre, pour les reproduire à volonté, une série de sons quelconques, harmonieux ou discordants, simples ou multiples, que de la variété même des sujets enregistrés et surtout de la possibilité de reproduire la voix parlée ou chantée. Dans les villages les plus reculés, dans les régions les plus sauvages, le phonographe va répandre les airs à succès du répertoire moderne. Le phonographe est un instrument vulgarisateur ; à ce titre il doit se tenir au courant de l'actualité et la répandre rapidement ; ceci implique la multiplication des cylindres enregistreurs.

Comment se préparent et s'impressionnent ces cylindres malléables où le son vient graver sa trace ? La question nous a semblé intéressante et nous pouvons satisfaire la curiosité de nos lecteurs en leur donnant, d'après Scientific American, la description de la méthode appliquée dans les ateliers d'Edison et qui peut être considérée comme le type adopté par tous les constructeurs.

Le cylindre enregistreur est formé d'un mélange de cires diverses auquel on adjoint quelquefois une certaine quantité de paraffine. Dans les ateliers Edison ce mélange est fondu dans trois énormes récipients contenant chacun un millier de livres. La fusion est suivie d'une épuration très soignée ayant pour but de faire disparaître les moindres traces d'impureté, les grains de poussière qui nuiraient à l'enregistrement du son. La cire liquide purifiée est alors transportée dans l'atelier de moulage où on procède à la confection des cylindres. Des moules répartis sur une table tournante reçoivent la cire ; le mélange refroidit rapidement, et les cylindres à peine solidifiés sont recueillis au passage par des ouvriers finisseurs. Chaque cylindre prend intérieurement dans le moule une empreinte hélicoïdale destinée à assurer la fixité sur le mandrin du phonographe. Le finissage du cylindre comprend plusieurs périodes : un calibrage fait disparaître l'excès de cire, le dégrossissage produit l'égalisation de la surface extérieure qui est ensuite amenée au degré de finesse voulue par un polissage exécuté à l'aide d'une pointe de saphir. Une dernière révision précède l'opération de l'impression à laquelle sont admis les seuls cylindres ne présentant aucune tare.

L'impression vocale ou instrumentale est, pour le public admis à visiter les ateliers, la partie la plus intéressante des diverses manipulations par lesquelles passé le cylindre de cire. Pour les opérateurs : chanteurs instrumentistes, acteurs, etc., le travail est plutôt fastidieux car, pendant des heures, il faut répéter le même morceau. Les voisins se plaignent quelquefois, nous parlons par expérience, de la monotonie de ces pseudo-séances théâtrales. Pendant des mois, il nous est donné ainsi d'ouïr tout le répertoire d'une fabrique de phonographes jouxtant notre domicile. Lorsque les séances sont consacrées au chant, le voisinage est supportable, agréable même, mais quand il faut entendre pendant plusieurs heures des fanfares de cors de chasse, des sonneries de clairon ou des airs d'orgue, on sent l'hydrophobie vous envahir rapidement. Particularité intéressante à noter, tous les morceaux exécutés sont suivis d'applaudissements, de hourrahs enregistrés fidèlement par le cylindre et qui sont destinés à faire illusion aux auditeurs futurs, à leur procurer l'impression d'une foule enthousiasmée par la parfaite exécution du morceau ou de la scène reproduite. L'effet est plutôt grotesque.

Dans les grandes usines comme celle d'Edison, les salles d'impression sont nombreuses ; simultanément : solos, musique d'ensemble, chant, déclamation sont enregistrés. Jugez de la cacophonie. Naturellement les cylindres ne peuvent être impressionnés par unités ; on les réunit par séries de vingt, trente appareils et plus même, rangés sur des rayons et dont les pavillons convergent vers le groupe d'exécutants. Musique, chants, etc., sont exécutés dans toute leur intensité comme ils le seraient dans une audition publique, mais l'allure est plus rapide. L'enregistrement des sons se fait d'une manière identique à celle qui donnera leur reconstitution, avec cette différence que, pour la première opération, le stylet est terminé par une pointe aiguë qui entamera plus ou moins profondément la surface du cylindre suivant l'intensité du son, tandis que, pour l'audition, l'appareil est muni d'uni stylet à pointe mousse qui suit exactement les traces gravées sur la cire. La perfection de la reconstitution du son dépend, pour la majeure partie, de la netteté de ces traces, aussi est-il très important d'assurer la conservation des cylindres en les protégeant par une enveloppe très douce. Avant d'être mis en circulation, chaque cylindre est essayé à plusieurs reprises et, dans les maisons sérieuses tout au moins, on ne livre au commerce que des cylindres d'une exécution irréprochable. Malgré toutes les précautions prises, la détérioration est assez rapide, les sillons tracés par le stylet perdent de leur netteté, et pour peu que les différents organes de l'appareil ne soient pas très bien ajustés, que le pavillon soit défectueux, le nasillement se produit lors de l'émission des sons et c'est ainsi que la voix d'or de Sarah Bernhardt, le pur cristal de nos cantatrices les plus réputées, se transforme en l'horrible voix de Polichinelle qui a si souvent agacé nos oreilles.

 

ALBERT REYNER.

 

 

 

Phonographe