SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ
1895
PARIS
LIBRAIRIE FURNE
JOUVET & Cie ÉDITEURS
5, RUE PALATINE, 5
MÉTIERS BIZARRES
On a inventé
des métiers bien bizarres, tel celui d'accordeur de grosses caisses du roi de
Siam, rendu célèbre par une pièce de Cham ; mais la réalité et les merveilles
de la science moderne en donnent de réels qui ne semblent pas moins étranges.
Nous pouvons citer par exemple celui « d'artiste pour phonographe » ou, si
vous voulez un titre plus explicite, de «parleur et chanteur pour phonographe
».
Si
merveilleux que soient le téléphone et le phonographe, on sait que toutes les
voix ne s'y entendent pas aussi nettement : pour y donner de bons résultats, il
faut notamment une émission très nette. C'est ainsi que l'on paye cher les
employés qui se font bien entendre et comprendre pour les communications entre
Londres et Paris. Comme aujourd'hui les cylindres phonographiques se vendent
bien, afin qu'on puisse donner des auditions publiques de cet admirable
instrument, il s'est créé un métier spécial, celui des gens qui ont un joli
organe et dont la voix s'enregistre bien sur ces cylindres.
Un grand journal de Chicago signalait récemment un M. Silas Leachman, qui habite Chicago, dans le quartier nord-ouest, près du chemin de fer de Milwaukee, et qui passe quatre ou cinq heures de sa journée à chanter et à pérorer pour... des auditeurs à venir. Quand il à fini de chanter, pour varier ses plaisirs, il se met à prêcher un sermon ou à imiter quelque comique irlandais, tout cela au bénéfice des rouleaux du phonographe ; mais, si on n'avait pas l'explication de son métier, on le prendrait tout simplement pour un fou. Du reste, il faut ajouter que ses voisins ne peuvent s'étonner de cette manière d'agir, car il n'a point de voisins ; il s'est logé loin du mouvement pour qu'aucun son étranger ne puisse s'inscrire sur la cire en même temps que celui de sa voix. On peut dire que personne ne l'écoute, au sens propre du mot, et que cependant il se fait, dans cette profession curieuse, quelque cinquante dollars par jour, grâce à des auditeurs qu'il ne voit jamais et qui ne le voient point davantage !
Il s'est
fait une sorte de monopole, au moins dans l'ouest des États-Unis, grâce aux
qualités spéciales que lui a données la nature et qui rendent sa voix susceptible
de se reproduire admirablement sur la couche de cire des cylindres.
Il paraît
qu'il existe dans la région orientale de la Confédération quatre autres artistes
pour phonographe, si l'on nous permet de créer ce néologisme ; mais ils
ont chacun une spécialité, tandis que M. Leachman
joint à une voix exceptionnelle, prédestinée si l'on peut dire, un véritable
talent de mime ; si bien qu'il passe indifféremment d'une chanson
irlandaise à une romance nègre comme en chantent les minstrels, ces musiciens noirs
qu'on rencontre dans les cafés-concerts anglais.
S'accompagnant
lui-même au piano, il impressionne à la fois trois cylindres ; pour cela,
il dispose près de lui, à sa droite, non loin du clavier, trois phonographes
dont les cornets récepteurs montent presque à la hauteur de sa bouche, et le
plus près possible. Le choix de la position de chaque cornet est très délicat,
car un minime déplacement suffit à modifier grandement l'inscription du son.
L'artiste s'assied et tourne la tête sur l'épaule droite, puis il se met à
chanter aussi fort que possible, et il paraît que M. Leachman
a une voix de stentor qui constitue précisément une des grandes qualités nécessaires
pour le métier qu'il exerce. Quand une première série de cylindres est impressionnée,
il en met en place une autre, et ainsi de suite. Mais disons tout de suite
qu'il lui faut infliger un tel effort à ses cordes vocales, qu'il ne peut pas
chanter plus de quatre heures par jour.
Cet artiste
d'un genre tout nouveau a un répertoire de quatre cent vingt morceaux ; il
paraît qu'il a déjà impressionné deux cent cinquante mille cylindres depuis
quatre ans qu'il a pris cette profession.
D. B.