Il y a longtemps que l’on n'avait entendu parler du phonographe. Si l'on en croit les journaux américains, on va en reparler et beaucoup. On affirme qu’il pourrait bien transformer nos habitudes, comme l’a fait depuis dix ans le téléphone. Tout est possible. On se rappelle le grand succès mondain qu'eut le phonographe pendant l'hiver de 1878 ; avec sa voix de ventriloque il amusa les salons ; tout le monde voulait alors du phonographe; il répétait si bien de sa voix enrhumée : “ Comment vous portez-vous, madame ? ” Ou bien : “ Connaissez-vous le Trocadéro ? ” Ce mot de Trocadéro sortait à merveille de l'appareil. On riait, et le phonographe eut la vogue. Il a été bien délaissé et bien oublié depuis ; on a fini par le traiter de jouet curieux, mais inutile. Or, voilà qu'Edison, occupé ailleurs, vient d'un coup de sa baguette magique de transformer le phonographe et d'en faire un instrument susceptible d'applications multiples. L’ancien phonographe parlait fort, mais mal ; le nouveau parle doucement, mais avec netteté ; l’ancien avait l'oreille dure, le nouveau entend une mouche voler dans l’air ; le mécanisme du phonographe premier genre était grossier et simple, celui du phonographe second genre est très fin et très compliqué : on n'a rien pour rien.
Autrefois, on parlait devant une
embouchure avec diaphragme muni d'une pointe ; la pointe, à chaque
vibration du diaphragme, marquait un point sur une feuille d’étain enroulée
autour d'un cylindre. Une manivelle que l'on faisait tourner déplaçait le
cylindre et la feuille métallique le long d’une vis sans fin, en sorte que le
style enregistreur trouvait toujours devant lui une surface lisse et neuve
pour inscrire sa trace. Quand on avait fini de confier quelques mots à
l’appareil, on ramenait la feuille et le style au point de départ. On imprimait
de nouveau un mouvement de rotation au cylindre et le style, en butant sur les
traces préalablement imprimées sur l'étain, entraînait le diaphragme, qui
vibrait sous cette action comme il avait vibré sous l’influence de la voix. Il
reproduisait les sons. Aujourd'hui c'est toujours le même principe. L'appareil
est seulement très perfectionne. Il a la forme dune machine à écrire. Le
cylindre n'est plus recouvert d’étain, mais d'une couche de cire ; en
avant du cylindre glisse un chariot qui porte un bras à chaque extrémité. Un
des bras embraye avec le cylindre de façon à déterminer le cheminement
longitudinal du chariot quand le cylindre tourne ; le second bras porte deux
diaphragmes vibrants dont l’un peut prendre la place de l'autre ; le premier
sert pour enregistrer les mots ; le second, pour les répéter ; ils ne
diffèrent d'ailleurs l’un de l'autre que par la finesse du style et
l’impressionnabilité du diaphragme vibrant. En avant du diaphragme est fixé un
polissoir qui a pour fonction d'égaliser et de durcir la surface de cire avant
l'impression des mots. Enfin, un petit moteur électrique, actionné par une
pile de deux éléments et muni d'un régulateur très sensible destiné à maintenir
la vitesse rigoureusement uniforme, remplace la main de l’opérateur, fait
tourner le cylindre et progresser le style avec son embouchure. Par cette
combinaison, on évite les défauts de l'ancien appareil, qui résultaient de
l’imperfection de l'enregistrement des mots, du peu de sensibilité de la
feuille d'étain et du mouvement peu uniforme du cylindre. La cire prend
admirablement la plus faible empreinte marquée par le style (1). On devine aisément le jeu de l'appareil. On place le
chariot au point de départ ; on approche le diaphragme enregistreur ;
on pousse un bouton ; le moteur met le cylindre en marche, et l'on parle.
L'impression terminée, on ramène le chariot à l’origine ; on substitue au
diaphragme enregistreur le diaphragme parleur, et on laisse aller le cylindre.
On écoute les paroles reproduites par l'intermédiaire d'un cornet acoustique.
(1) Il est juste de rappeler que M. Lambrigot a employé la cire dès 1877 pour fabriquer les originaux de ses lames parlantes.
Les cylindres de cire sur lesquels s'inscrivent les paroles ont 10 centimètres de diamètre et une longueur variable depuis 2 centimètres jusqu'à 20 centimètres. Chaque bande de 25 millimètres peut contenir 200 mots. Quatre à cinq grands rouleaux suffiraient pour enregistrer la lecture d'un in-18 ordinaire. Ces cylindres sont très légers et, enfermés dans des étuis, ils peuvent être mis à la poste comme les lettres.
La sensibilité de l'appareil est
extraordinaire. Il paraît que le moindre chuchotement s'inscrit fidèlement et
est reproduit avec toutes ses modulations. Au nouveau laboratoire d'Edison,
près de Llewellyn Park (Orange), on a lu devant le
phonographe un article d'un journal. Tout fut répété distinctement, avec les
noms propres et les noms des localités. L’effet fut tel, qu'Edison se demanda
s'il pourrait construire de nouveau un appareil aussi impressionnable.
L’expérience est venue lui prouver que toute machine construite sur le même
plan présentait les mêmes qualités (2).
(2) Scientific American. – New York Herald.
Les applications se pressentent. D'abord, au lieu d'écrire une lettre, on aura souvent plutôt fait de la dicter au phonographe. On enverra la bande de cire au destinataire. Celui-ci la placera sur son appareil, et il n'aura plus qu'à écouter. La signature sera superflue quand on connaîtra la voix de l'expéditeur, puisque les intonations, l'accent, le timbre de la voix sont complètement reproduits ; on croirait avoir son interlocuteur à côté de soi. Une fois que l'on possède une bande de cire imprimée, il devient possible de la tirer à autant d'exemplaires que l’on veut. On pourra donc s'entendre parler d'Amérique ou de Chine à Paris, à Saint-Pétersbourg, reconnaître la voix d'un ami, d'un parent, d'un convalescent, etc.
Edison a étudie un appareil spécial qui
rendre des services aux journaux ; cet appareil, à l'aide d'une pédale,
interrompt la dictée du phonographe tous les dix mots. Supposons qu'un reporter
ait dicté un phonogramme. L'article phonographié
est transmis à l’imprimerie, et le compositeur prend l'appareil et compose les
dix mots ; d'un coup de pédale, il laisse le phonographe prononcer les dix
mots suivants, etc.
L'article est vite composé sans le secours
de la copie. Le système serait excellent pour les publicistes qui écrivent
mal ; il serait précieux pour ceux qui ont à se plaindre de leur
secrétaire. Plus de secrétaire, un simple phonographe !
Il va de soi qu'on pourra aussi publier
des livres phonographiés. On priera un bon lecteur de
lire le dernier roman au phonographe. Et les rouleaux phonographiés
reproduiront la lecture avec ses intonations, ses finesses de diction. Un bon
lecteur fera prime. Et sa signature viendra souvent à côté de celle de
l'auteur, et même quelquefois avant. Evidemment, les livres phonographiés
par M. Legouvé auraient un prix inestimable. Et quand
on pense que sa voix pourra ainsi traverser les siècles, se faire entendre de
toutes les générations de l'avenir, on ne peut s'empêcher d'envoyer un salut de
gratitude à l'inventeur américain. “ Mme Chrysanthème.
Edition phonographique. Legouvé ! ” Ainsi
se créera un nouveau genre de collaboration bien imprévu. Quelle nouvelle
source de revenu pour les éditeurs ! Nous ne sommes pas au bout des
surprises que nous réserve l'avenir. Et que d'auditeurs désormais : autant
que de lecteurs. Quelle fortune pour les malades, les aveugles, les désœuvrés,
le soir, au coin du feu ! Et ce qui est vrai pour le livre l’est aussi
pour le journal, pour le théâtre et pour la musique. On phonographiera
les premières représentations ; les amateurs auront toujours leur modèle à côté
d'eux ; on phonographiera les conférences ;
on phonographiera M. Sarcey ; on phonographiera le Chat-Noir.
Enfin, au lieu des partitions, on aura le chant, la musique de l’Opéra, de l’Opera-Comique près de sa cheminée. Edison a déjà inscrit le
jeu de tout un orchestre avec une telle perfection, que l'on peut reconnaître
chaque instrument dans ses plus petites modulations ; il y avait deux
pianos : on sut très bien reconnaître l'un de l’autre quand le phonographe
fonctionna. La phonographie de la voix et du son est si complète que tout est
reproduit intégralement.
Le nouveau phonographe rendra non moins de
service à la magistrature assise. Les instructions seront facilitées ; le
phonographe sera un excellent greffier ; les dépositions ne pourront être
altérées. C'est dit, c'est écrit : scripta manent. La voix aussi
sera saisie au vol, et quand on aura en face de soi des récidivistes, il
suffira de les faire parler pour les reconnaître. La voix trahira l'individu.
Il y a bien d’autres applications, applications journalières, applications
domestiques. On les devinera. Les paroles s'envolaient, elles ne s'envoleront
plus.
Il en est une aussi, très importante, qui n'a pas encore été mise à l'essai par Edison : c'est l'enregistrement des conversations téléphoniques. Il serait très utile de pouvoir au besoin fixer la parole téléphonique ; il est possible que le phonographe finisse par nous rendre ce service.
En résumé, le phonographe n'est pas
mort ; il est, au contraire, bien vivant. On dit qu'Edison en fabrique en
ce moment des centaines pour les livrer au commerce. Nous espérons bien qu’il
en enverra bientôt en France ; car, si c'est bien de croire sur parole à
tout ce que l'on nous dit, ce serait encore bien mieux de pouvoir juger par
nous-même des nouvelles merveilles que l'on nous annonce. Le vieux monde a des
raisons d'être sceptique. Nous souhaitons, en tous cas, que le nouveau
phonographe tienne bien tout ce que l'on a promis en son nom.
Le téléphone, auquel on ne croyait guère,
nous a cependant donné, en quelques années, au delà de ce qu’il avait fait
espérer à ses débuts ; il est absolument entré dans nos mœurs. Le
téléphone se répand partout, et il n'est plus une ville qui se respecte qui
n’ait son réseau. Les transmissions à grande distance commencent à s’établir,
et l’on peut déjà communiquer de Paris à Reims et au Havre, à Bruxelles. On
nous promet bientôt l’ouverture d'une ligne entre Paris et Marseille. On se
demandait encore, il y a quelques années, si l'on pourrait dépasser, pour les
transmissions téléphoniques, une distance d'une cinquantaine de kilomètres.
Entre Bruxelles et Anvers, la ligne téléphonique a 44 kilomètres (3). Le circuit qui relie Paris à Bruxelles mesure 320
kilomètres. En Angleterre, la ligne, qui va de Londres à Newcastle mesure 450
kilomètres. En Amérique, entre New York et Boston, les fils ont 1.000
kilomètres de développement. C'est la ligne la plus longue qui ait été encore
construite. La parole peut donc être portée nettement à 250 lieues, mais à une
condition essentielle, c'est que les fils soient en cuivre et qu’il y ait un
fil de retour. Des les premiers temps de l'exploitation, nous avions avancé
qu'il faudrait en passer par cette nécessité ; c'est le seul moyen
d'obtenir de bonnes communications et de se mettre à l'abri de l’induction. On
doit disposer les fils en les croisant aux poteaux de façon que la somme des
inductions provoquées sur un des fils soit égale à la somme des inductions
provoquées sur l’autre fil. Le bronze siliceux ou phosphoreux permet
d'atteindre ainsi facilement 1,000 kilomètres avec un diamètre de 2mm,80. Avec le fer ou l’acier, même avec un diamètre de 7
millimètres, on n'irait pas sensiblement au delà de 400 kilomètres. Les
communications à 1,000 kilomètres sont possibles. Il devenait tout naturel
qu'on songeât à relier Paris à Marseille, éloignées l’une de l'autre de moins
de 900 kilomètres. Cependant, comme on n'avait pas expérimenté encore sur une
pareille distance en Europe, on a voulu savoir si l'essai réussirait aussi bien
qu'en Amérique. Comme il n'existe aucune ligne présentant un pareil
développement, l'administration des télégraphes a eu recours au stratagème
suivant : elle a réuni la ligne d'Anvers à Bruxelles ; celle-ci de
Bruxelles à Paris. On a construit dernièrement une seconde ligne de Paris à
Bruxelles par Momignies. On a soudé cette ligne aux
précédentes ; enfin, toute cette longueur a encore été réunie à la ligne
Bruxelles à Verviers. On a ainsi obtenu au total une ligne mesurant environ
1,000 kilomètres. Or, les communications ont été parfaites. La voix arrivait
nette et distincte, aussi bien que sur la ligne Bruxelles-Paris.
(3) Le premier service à grande distance a été établi en Belgique entre Bruxelles et Anvers. Ce sont ces deux mêmes villes qui avaient été mites les premières en communication télégraphique sur le continent en 1846.
Les travaux de la ligne Paris-Marseille vont donc pouvoir être poussés activement.
Les conducteurs en bronze siliceux seront souterrains jusqu’à Nogent-sur-Marne,
où ils arriveront par les égouts de Paris et de Vincennes ; à partir de
là, ils seront aériens et suivront la voie ferrée du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée. Au mois d’août prochain, rien
n'empêchera le boulevard des Italiens de causer avec la Canebière. Franchement,
qu'aurait-on dit de celui qui, en 1875, aurait affirmé qu'on pourrait, en 1888,
obliger la voix d’un Parisien à traverser la France et à se faire entendre sur
les bords de la Méditerranée ! C'est bien réellement de la science qu'on
peut dire sans hésitation qu’elle marche sans cesse en avant !
(à suivre.)
Henri DE PARVILLE.