LA
REVUE DE PARIS
PARIS
BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS
114, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, 114
I
LE DOMAINE MÉCANIQUE
Combien de
temps encore le disque, lourde vaisselle noire, servira-t-il à nous faire
goûter les plaisirs de la musique et de l'éloquence ? La découverte du
film sonore laisse entrevoir et désirer des changements sensibles dans la
technique de l'enregistrement des sons : peut-être l'avènement de la pellicule
phonographique n'est-il plus très éloigné. Le mot phonographe subsistera-t-il lui-même avec les nouveaux appareils de
projection sonore, qui vont reléguer au musée scientifique, à côté de
l'instrument d'Edison, le « coffret » et le « meuble »,
dont nous écoutons aujourd'hui, non sans un peu de lassitude, crisser la pointe
parasite ?
Les machines
parlantes furent imaginées par les écrivains et les fantaisistes bien avant que
d'être construites par les savants. Tête parlante de Gerbert d'Aquitaine, Automate d'Albert le Grand, Nain parleur de Roger Bacon, Joueur de flûte de Vaucanson, Turc parlant de Kemplen,
attestent autant que les légendes antiques et les descriptions imaginaires de
Rabelais, de Cyrano de Bergerac, de John Wiekins,
d'Hoffmann, la passion des hommes à reproduire les sons et la voix.
Distancés
par les poètes, les savants se montrèrent plus méthodiques cependant, en
consacrant leurs premiers efforts à l'inscription du son. Le physicien anglais
Thomas Young réussit, en 1807, à enregistrer les vibrations acoustiques avec un
appareil dont il a donné la description dans A course of lectures on natural philosophy and mechanical arts :
« Mon
instrument peut servir sans difficulté à mesurer le nombre et l'amplitude des
vibrations des corps sonores, en leur adaptant un style susceptible de décrire
une trace ondulée sur un cylindre tournant.
« Ces
vibrations peuvent servir aussi à mesurer, d'une façon très simple, de petits
intervalles de temps. Si, en effet, l'on fait vibrer un corps dont les
vibrations ont une certaine fréquence, pendant que le cylindre tourne, et si
ces vibrations s'inscrivent sur le cylindre, la courbe ainsi tracée donnera la
mesure exacte du temps pris par une partie de la révolution, de sorte que le
mouvement d'un corps quelconque peut être mis en comparaison avec le nombre des
oscillations marquées pendant le même temps que le corps vibrant. »
Puis
viennent les expériences de Duhamel qui compare le tracé obtenu par Young au
tracé donné par une corde vibrante dont on connaît le nombre de vibrations dans
un temps donné ; - les expériences de Wertheim
qui remplace la corde de Duhamel par un diapason ; - les expériences de Lissajoux qui provoque électriquement les vibrations du
diapason de Wertheim ; - les expériences de Léon
Scott, qui fut guidé, en 1857, dans son invention de la phonautographie, par la récente
découverte de la photographie. Léon Scott prit même un brevet pour la
construction de son appareil, composé d'une conque acoustique propre à
conduire et à condenser les vibrations, d'un tympan de baudruche anglaise très
mince, doublé à peu de distance d'une membrane externe, elle-même reliée à un
style inscripteur, et d'une table de cristal mobile couverte de noir de fumée.
Mais la découverte, présentée à l'Académie des Sciences, fut accueillie avec
scepticisme. Scott, à bout de ressources, ne put continuer ses recherches.
Oublié de tous, il mourut en 1879, un an après l'apparition du premier
phonographe.
Toutes ces expériences avaient abouti à la découverte de la première partie du problème : inscrire le son. Restait la seconde : le reproduire. Le 30 avril 1877, Charles Cros déposait à l'Académie des Sciences un pli cacheté qui, le 3 décembre, fut ouvert sur sa demande et lu en séance publique.
Il s'agissait d' « obtenir le tracé du va-et-vient d'une membrane vibrante et de se servir de ce tracé pour reproduire le même va-et-vient avec ses relations intrinsèques de durée et d'intensité sur la même membrane ou sur une autre, appropriée à rendre les sons et bruits qui résultent de cette série de mouvements ». Le problème était donc de transformer ce tracé « en reliefs ou creux résistants, capables de conduire un mobile qui transmettrait ces mouvements à la membrane sonore ».
Cros avait
donné à son appareil le nom de paléophone, « la voix du passé ». Mais le mot de phonographe était apparu, le 10 octobre
1877, dans un article de la Semaine du
Clergé, rédigé par l'abbé Lenoir, ami de Cros, sous la signature de Le
Blanc.
Quant à l'appareil de Cros, voici ce qu'en disait Maurice Donnay, en avril 1927, lors de la célébration du cinquantenaire du phonographe :
« Peu de
personnes savent ce que fut, entre les mains de Charles Cros, le premier
phonographe. Je tiens le renseignement de son fils, le délicat poète Guy-Charles Cros, qui le tient lui-même de Falconnier, de la Comédie-Française, qui fut un grand ami
de son père. Figurez-vous une boite à cigares, un mouvement d'horlogerie, une
plaque recouverte d'une couche de cire vierge que Charles Cros égalisait avec
un fer à repasser pour obtenir une surface bien plane ; une membrane
vibrante au centre de laquelle un bec de plume inscrivait les vibrations sur la
cire vierge. Vous pensez bien qu'il ne s'agissait pas de reproduire de longues
phrases, ni des discours, ni des mélodies, ni des chœurs, ni des morceaux d'orchestre.
Charles Cros invitait un des assistants à crier dans la boîte à cigares un mot
bref et sonore. Chose singulière, on choisissait toujours le même mot énergique
prononcé à Waterloo par un général français et qui se trouvait reproduit avec
un chevrotement ridicule et charmant. Tel fut le premier phonographe. On fait
ce qu'on peut. Charles Cros était pauvre. Il n'avait pas l'argent nécessaire
pour prendre un brevet ; il avait porté ses plans et ses dessins chez un
grand fabricant d'instruments de précision, qui ne trouva pas la chose
intéressante, ni assez précise. »
Parallèlement,
Edison avait poursuivi des recherches orientées par l'étude du téléphone de
Graham Bell. Il prit, le 19 décembre 1877, un brevet intitulé : Perfectionnements dans les instruments pour
contrôler par le son la transmission des courants électriques et la
reproduction des sons correspondant aux lointains, brevet complété le 15
janvier 1878 par un certificat d'addition où apparaît le terme de phonographe.
Le premier
appareil réalisé par Edison comprenait un cylindre de cuivre recouvert d'une
feuille d'étain malléable, et un diaphragme composé d'une membrane de parchemin
tendu, reliée à un style et prolongée d'un cornet acoustique. Le cylindre, mû à
la manivelle sur un axe fileté, se déplaçait devant le diaphragme demeuré fixe.
Les vibrations émises devant le cornet acoustique et transmises par la pointe
enregistreuse se trouvaient ainsi gravées sur la feuille d'étain sous forme de
sillon hélicoïdal. Pour la reproduction il suffisait de laisser la pointe se
dérouler à nouveau dans le sillon, le même appareil servant à l'enregistrement
et à l'émission des sons.
Cet appareil
fut présenté le 11 mars 1878 à Paris, à l'Académie des Sciences, par du Moncel. Il était nasillard, et l'on accusa de ventriloquie
Puskas, le représentant d'Edison.
Pendant des années, le savant américain travailla au perfectionnement de l'appareil ; puis il parut y renoncer en 1887, mais sans perdre l'invention de vue.
La membrane
de parchemin tendue d'Edison était très imparfaite : assimilable à une peau de
tambour, elle possédait un son propre, et déformait les sons enregistrés ;
Charles Summer Tainter,
inventeur du graphophone, eut l'idée
de remplacer cette membrane de parchemin par une feuille de mica, et de substituer au rouleau métallique des
cylindres de cire, amovibles. Cependant ces cylindres ne pouvaient reproduire
qu'une seule édition, celle qu'ils avaient eux-mêmes enregistrée. On parvint
pourtant à mouler des cylindres au moyen de la galvanoplastie.
En 1888,
enfin, le cylindre fut remplacé par un disque horizontal. L'invention était due
à Berliner, ingénieur allemand fixé en Amérique.
Cette découverte amenait quelques changements notables dans la technique de
l'enregistrement, tout au moins dans la disposition de l'appareil. Ce disque
(plaque d'étain plongée, peu avant l'enregistrement, dans un bain de cire et de
benzine) était posé sur un plateau mû à la main. La pellicule de cire ainsi
constituée était labourée, dans un mouvement circulaire et régulier, par une
pointe de platine attachée à une membrane, reliée elle-même à un cornet
acoustique. Les vibrations émises devant le cône sonore étaient transmises,
suivant le principe habituel, à la membrane ; celle-ci agissait sur la
pointe de platine, qui, à son tour, traçait un sillon sur le disque.
Berliner baptisa son appareil du nom de gramophone. Le modèle servant à la
reproduction du son était actionné à la main. Quelques années passèrent avant
que ne fussent adoptés les mouvements à ressorts.
Le pavillon fut l'objet de nombreux essais. On construisit des pavillons en bois, en verre, en celluloïd, en papier mâché, tous également laids. On s'imagina que plus le pavillon avait d'envergure, meilleure était l'audition. On vit ainsi des entonnoirs d'un mètre de long. Beaucoup plus tard seulement vint l'idée de remplacer l'affreux pavillon géant par une trompe acoustique dissimulée à l'intérieur de l'appareil.
Bien que
l'application industrielle du principe de l'enregistrement électrique ne
remonte qu'à la fin de l'année 1923, les premiers essais de laboratoire eurent
lieu aux environs de 1895. On les doit au physicien François Dussaud, dont l'appareil, le microphonographe, composé d'un
microphone relié à une pile et d'un cornet acoustique, produisait pour la
première fois des sons d'une intensité variable.
En 1910,
Gaumont reprit cette idée pour la fabrication de ses photoscènes.
Mais la difficulté de réaliser une amplification rationnelle ne permit pas
d'utiliser ces appareils pour la fabrication des disques.
Ce n'est
qu'avec l'apparition de la T. S. F. et de ses procédés d'amplification que
l'on put apporter à l'enregistrement électrique des progrès très sensibles qui
permirent de l'utiliser pour l'industrie du phonographe.
Dans l'enregistrement
mécanique, les ondes sonores ne se propageaient que par leur
énergie propre, et seules les plus fortes parvenaient au diaphragme.
L'enregistrement demeurait donc incomplet. En outre le pavillon qui conduisait
les ondes sonores au diaphragme altérait les timbres. Enfin l'exiguïté de sa
zone sensible ne permettait pas d'enregistrer de masses importantes ; même
pour un ensemble réduit on devait employer plusieurs pavillons. Comme aussi
certaines ondes prenaient une importance trop grande vis-à-vis d'autres, on
imaginait parfois des instruments spéciaux pour remplacer ceux dont le timbre
restait rebelle à l'enregistrement. C'est ainsi que les violonistes, en
particulier, entassés devant l'ouverture d'un pavillon, raclaient un appareil
extravagant, muni d'un cornet d'émission branché sur la caisse de résonance.
En
supprimant ces artifices, plus dignes de Guignol que du laboratoire,
l'enregistrement électrique a rendu possible « la prise sonore » dans
des conditions de liberté appréciables. Il n'est plus nécessaire de confiner le
microphone dans un studio strictement aménagé ; on peut enregistrer au
théâtre, à l'église, en plein air. A cet égard, la technique du film parlant a
permis de sensibles progrès.
Cependant,
pour les enregistrements délicats, qui se font au studio, on remédie aux
phénomènes d'écho en revêtant les murs de tentures et de feutre.
Dans l'enregistrement mécanique les exécutants et les appareils d'enregistrement se trouvaient réunis dans une même salle. Aujourd'hui, pour plus de commodité on a isolé ces derniers, sauf, naturellement, le microphone, écouteur électrique que l'on place le plus prés possible de l'émission sonore.
Le principe
du microphone est le même que celui des appareils similaires utilisés en
téléphonie. Les ondes sonores font osciller en lui un courant électrique de
faible intensité mais qui, à l'aide de lampes-valves,
sera par trois fois amplifié, la première fois dans le socle même du micro, la
deuxième et la troisième par des batteries de lampes placées dans le laboratoire
voisin, et reliées au microphone par un long fil électrique.
Au
laboratoire, une odeur de cire chaude conduit vers un plateau de cire blonde et
lisse que sillonne une pointe de diamant. Cette pointe est fixée à un
électro-enregistreur (électro-aimant à flux variable) auquel aboutit le
courant. Dans le sillon, le style enregistreur demeure fixe au-dessus du plateau,
qui est animé de deux mouvements de rotation et de translation rectiligne.
Au-dessus du plateau, la gueule d'un aspirateur électrique avale les parcelles
de cire formées par le labourage de la pointe. A tâté se dresse un gros
appareil amplificateur, avec ses lampes-valves, ses
manettes et ses cadrans, ainsi qu'un ensemble reproducteur (diaphragme, bras
acoustique et pavillon) qui permettra l'essai des cires enregistrées.
La tâche des
deux ingénieurs « recording » est délicate. Elle
exige d'eux, non seulement des connaissances de physicien, mais aussi une
oreille exercée, suffisamment sensible pour saisir rapidement les rapports entre
l'émission et la reproduction des ondes sonores. Un bon ingénieur arrive même,
aidé d'une loupe, à lire distinctement un disque et à situer dans le sillon
minuscule la rentrée des voix ou des instruments.
Voici
comment opèrent ces « metteurs en disques ». L'un d'eux, l'ingénieur
enregistreur, tire une cire de l'étuve, où, sous l'action d'un courant d'air
chaud, elle mollissait. Il la pose sur le plateau, que commande un mouvement
d'horlogerie à contrepoids, donne quelques tours de manivelle et vérifie la
plongée du diamant dans la cire.
Le second
ingénieur, « l'électricien », a rapidement inspecté l'appareil amplificateur.
Il s'approche d'une lucarne ouvrant sur le studio et demande :
« Prêts ?... Essai. » Ayant refermé la lucarne (pas de bruits
parasites !), il appuie sur un bouton électrique. Dans le studio, les
musiciens ont compris le double coup de sonnette, ils se tiennent prêts. Le
plateau de cire est libéré, doucement il commence à tourner. D'un geste précis
l'ingénieur plonge la pointe de diamant dans la cire. Enfin son doigt manœuvre
un premier interrupteur - l'aspirateur des copeaux de cire se déclenche -, puis
un second, et toutes les lampes signalisatrices du
bâtiment s'allument.
Posté devant
le tableau amplificateur, à côté duquel est monté en dérivation un haut-parleur
qui reproduit les sonorités de l'exécution en cours, l'ingénieur-enregistreur
la partition musicale sous les yeux, reste constamment attentif. Dans certains
studios, il agit directement sur l'amplification et modère les nuances selon
son idée ; ailleurs, pour ne pas contredire l'exécutant, il se contente,
plus modestement, de discuter ses impressions avec celui-ci, une fois
l'audition terminée. Si elle a été médiocre, on recommence l'exécution. Jugée
bonne, elle donnera l'épreuve définitive, qui passera directement, sans nouveau
contrôle auditif, à l'usine de fabrication des disques.
Avec
précaution, la cire enregistrée a été transportée du studio d'enregistrement à
l'usine de fabrication des disques. Elle va maintenant servir à l'établissement
d'un moulage métallique qui permettra de procéder au tirage des disques eu
matière plastique. Le moule, cela va de soi, doit être parfaitement identique
à la cire modèle, et suffisamment résistant pour supporter
une pression de vingt tonnes. Comme il faut aussi pouvoir remplacer un moule
endommagé, l'opération va se compliquer un peu.
Tout
d'abord, et grâce à l'électrolyse, on tire de la cire (positive) un disque de
cuivre (négatif), appelé original.
Puis on plonge à son tour cet original dans
un bain électrolytique. Il donne une réplique (positive) de la cire, et prend
le nom de mère. On peut le jouer sur
un phonographe. La mère va servir à tirer de nouvelles épreuves métalliques (shells ou matrices) qui garniront le fond des
presses où seront modelés les disques (positifs) destinés au commerce.
Donc, si une matrice est mise hors d'usage, on pourra
grâce à la mère tirer d'autres matrices. Si la mère est rayée, l'original permettra
de reconstituer une autre mère.
Voici, dans
l'atelier de galvanoplastie, les longues cuves électrolytiques, où va se
combiner toute cette alchimie. Un ouvrier s'est emparé d'une cire et la
saupoudre d'un fin graphite, tamisé à la soie. Ainsi rendue conductrice de
l'électricité, la cire, enchâssée dans un cadre de bois à long manche qui la
fait ressembler à un banjo, est placée dans la cuve. Pendant quinze heures
environ, elle y baignera, avec d'autres cires, doucement balancées, afin que la
couche de cuivre qui formera l'original
soit parfaitement homogène. Des lueurs bleues et vertes s'entrecroisent dans le
bain électrolytique, à mesure que se forme à la surface de la cire la mince
pellicule de cuivre. Celle-ci est alors détachée de son moule. Une ouvrière en
argente la surface, pour permettre de détacher sans effort la
nouvelle plaqué de cuivre (la mère)
qui va se former à la surface de l'original,
lorsque celui-ci aura été plongé dans une nouvelle électrolyse. Voici enfin le
dernier bain de sulfate double de nickel où baigne la mère, pour former le dernier moulage qui sera donc une pellicule de
nickel. Épais d'un demi-millimètre le shell est trop
fragile pour supporter le poids de la presse. On le soude donc à un disque de
cuivre très dense et préalablement plané. Il est prêt, maintenant, pour le
moulage du disque lui-même.
La matière
plastique qui entre dans sa fabrication est assez complexe. Elle a été l'objet
de patientes recherches. Les premiers disques étaient fabriqués avec de la cire
vierge. Trop malléable, ce produit a été remplacé par des mélanges qui varient
avec les fabricants. Ils comportent généralement de la gomme laque, des
matières inertes (craie, sable fin, terre brûlée, coton en poudre, etc.), enfin
un produit colorant (noir animal ou noir de fumée).
Une firme
célèbre, pour éviter le plus possible le grattement de l'aiguille sur le
disque, a imaginé d'étendre sur la matière plastique qui constitue le corps du
disque, une couche de bonne gomme laque. Celle-ci, qui seule subit
l'impression, est isolée de la matière plastique centrale par une feuille de
papier.
Les
mélanges, qui comprennent parfois du mica, et une poussière de vieux disques,
sont malaxés à chaud par de solides rouleaux. Ceux-ci rendent la pâte en
longues bandes laminées, qui seront automatiquement divisées en tablettes. Plus
loin une bande de toile charrie les cercles de papier qui serviront sur le
disque à isoler la gourme laque. En effet la bande de toile disparaît, elle
émerge à nouveau portant les cercles de papier, enduits cette fois d'une
matière luisante et gluante. Elle disparaît encore, et les papiers
réapparaissent saupoudrés de la poussière de gomme laque, qui en se solidifiant
à la chaleur du moule formera la surface du disque.
L'atelier de
moulage : cinquante moules ouvrent et ferment leurs mâchoires tels des moules à
gaufres. Un homme, le torse nu, s'apprête à mouler un disque. A côté de sa
presse s'entassent, sur une table métallique chauffante, des tablettes de
matière plastique. A proximité de la main, des étiquettes, et les cercles de
papier enduits de gomme laque. Devant l'homme, le moule, béant, laisse
apercevoir les shells
au fond de ses mâchoires. Des tubulures métalliques flexibles, qui font
circuler tour à tour, dans les plateaux, de la vapeur à 160° et de l'eau
froide, s'échappent des deux parties du moule. Une presse hydraulique exercera
sur lui tout à l'heure une pression de vingt tonnes.
Les mains
prestes disposent sur le plateau inférieur du moule : l'étiquette du disque, un
papier laqué (laque en dessous), la matière plastique, puis un second papier
(laque en dessus), enfin une deuxième étiquette. Ce papier et cette étiquette
seront impressionnés par le plateau supérieur. Ayant fermé le moule, l'ouvrier
l'engage sous la presse. A ce moment la circulation de vapeur fait place à une
circulation d'eau froide. Trente secondes : on ouvre le moule. Le disque
est prêt : sept cents à huit cents par jour et par homme. Il passe des mains
d'une ouvrière, qui rapidement polit sa tranche, aux mains d'une autre qui le
revêt, pour sa sortie dans le monde, d'une robuste chemise de papier.
Sa taille
est de vingt-cinq ou trente centimètres, son audition dure de trois à quatre
minutes. Le problème actuel est d'augmenter sa durée. Sa durée d'audition et sa
durée de vie. Pour la durée d'audition, on a récemment imaginé en Amérique de
rapprocher les sillons. La durée d'audition atteint ainsi presque une
demi-heure. On a pu enregistrer la Cinquième
Symphonie tout entière sur un seul disque. Pour augmenter la résistance aux
chocs ou aux intempéries, divers essais sont tentés, tels le cellodisc dont
les résultats n'ont pas été encouragés, ou le disque en carton qui se vend
actuellement 3 cents aux Etats-Unis, soit environ 3 fr. 75 et qui n'est par
conséquent pas à la veille d'être accueilli par nos firmes.
Si l'appareil d'Edison a connu de nombreux perfectionnement, il n'en a pas moins conservé ses éléments primitifs : un diaphragme relié à un style, une trompe acoustique, un plateau destiné à supporter le disque et animé d'un mouvement de rotation par un moteur.
Très
longtemps, les diaphragmes de mica furent seuls en usage. Leur emploi n'a pas
disparu, car ils ont l'avantage de ne se point dérégler. Ils ont toutefois un
inconvénient. En raison de leur épaisseur (indispensable au choc des vibrations)
ils manquent de souplesse. Cette rigidité se communique au style, qui, par la
force du travail exigé, met rapidement le disque hors d'usage ; elle tend
également à uniformiser les timbres. C'est pourquoi certains fabricants ont été
amenés à adopter les diaphragmes à lames métalliques. Ces lames, le plus
souvent, sont en aluminium. Très souples, elles n'exigent du disque qu'un
faible travail. Leur défaut, cependant, est de donner une sonorité plus dure et
d'engendrer parfois de petites vibrations parasites, que l'on peut éviter en
réglant la tension par un système approprié.
Le volubilis
géant qui servait autrefois à l'amplification des sons a été peu à peu remplacé
par une trompe acoustique dissimulée à l'intérieur du coffret. Elle fut d'abord
en bois et en tôle, puis en fonte et en bois. Mais l'amplification ainsi
obtenue était trop faible. Le cornet, aujourd'hui, est en fonte ou en tôle
d'aluminium, combinée de divers alliages. Très étroite à l'embouchure cette
trompe s'élargit peu à peu. Repliée sur elle-même, elle peut atteindre plus
d'un mètre. Cette disposition, qui propage l'onde sonore de façon progressive,
aide au relief sonore si caractéristique de l'enregistrement électrique.
Jointe à son
diaphragme, la trompe acoustique moderne parvient à reproduire une étendue de
six octaves environ, alors que les anciens appareils n'en donnaient pas plus de
trois. Le cornet est relié au diaphragme par un bras acoustique, soit courbe,
soit rectiligne, selon la méthode du fabricant. Monté sur une rotule ou un
roulement à billes, il est mobile et permet d'écarter du disque le diaphragme.
On tient
compte également des effets de résonance obtenus par la boiserie des coffrets.
Il a été reconnu que les bois massifs et durs, comme le chêne, concourent à
produire les sonorités les meilleures. Les phonographes destinés aux pays
tropicaux doivent, comme les pianos, être construits de manière spéciale : le
coffret, en bois très résistant, protège le mouvement contre les variations
climatiques.
Pour donner
au plateau son mouvement de rotation, il est fait usage d'un moteur, moteur à
ressort ou moteur à contrepoids. Ce dernier, trop encombrant, n'est guère
utilisé que dans des phonographes de grande dimension. Par contre le moteur à
ressort muni d'un régulateur qui redresse les écarts de tension est couramment
employé.
On cherche
cependant de plus en plus à remplacer ce système, avec tous ses inconvénients
du remontage à la main, par des moteurs électriques. Faciles à adapter sur les
phonographes de grand format, ils le sont moins sur les simples « coffrets ».
Peu de marques encore - il en existe cependant une ou deux - ont réussi à
construire un moteur rationnel et suff1samment petit pour se dissimuler à
l'intérieur d'un portatif. Plus fréquemment, on voit placer le moteur sur le
côté de l'appareil, à la place de la manivelle. Pour tous ces modèles, il est
prudent, avant de brancher, de tenir compte de la nature du courant utilisé et
de son voltage.
Depuis deux
ou trois ans, le lecteur électro-magnétique ou
pick-up, avec son système d'amplificateur à lampes et son haut-parleur, tend à
remplacer le phonographe mécanique. Mais là encore, peu d'appareils donnent
satisfaction complète. Il en existe depuis peu, mais leur prix très élevé les
tient hors de la portée du grand public, et les plus vantés ne sont pas les
plus sûrs.
Un
reproducteur mécanique de phonographe peut être transformé en pick-up, mais on doit avoir soin, pour
que l'aiguille n'appuie pas trop fort sur le disque, de mettre un contrepoids
en équilibre.
On a beaucoup
discuté sur la valeur respective des haut parleurs,
« électro-magnétiques », « électro-dynamiques », « électro-statiques
». Le second semble avoir sur le premier l'avantage de mieux reproduire les
notes basses, le troisième sur les deux autres de s'adapter avec plus
d'efficacité au volume des grandes salles. Tous trois ne sont que les variations
d'un même principe, basé sur l'électro-magnétisme, et
doivent être considérés en fonction des organes qui les accompagnent.
Ce système
de reproduction électrique a permis de perfectionner les appareils à plusieurs
plateaux, destinés aux longues auditions de concert, et couramment employés
dans les cinémas (lorsque ceux-ci ne font point appel au film sonore). Il a
permis également de combiner sur les mêmes appareils les avantages - ou les
inconvénients - de la T. S. F. et du phonographe.
L'industrie
du phonographe a pris un essor rapide. C'est une industrie essentiellement
internationale. Des trusts se sont formés ; ils groupent plusieurs
marques, chacune d'entre elles ayant des filiales dans divers pays. Tout le
monde sait que R.C.A. Victor à Cambden (New Jersey) est la jumelle de His Master's Voice
et de la Voix de son Maître ou que Lindstroem est le Columbia allemand. Au Japon se publient,
en japonais, des catalogues de Parlophone et de Polydor en même temps que de Nitto.
En Grèce, en Tchécoslovaquie, on trouve les disques grecs ou tchèques de Pathé,
de Gramophone, d'Odéon. En Pologne, Syrena-Elektro
publie d'abondants catalogues. Dans les pays scandinaves domine le groupe Polyphon-Brunswick.
Pendant sa
période de prospérité, le phonographe a vu naître de nouvelles firmes dont
beaucoup n'ont eu qu'une durée éphémère. Mais il en existe encore, en France,
beaucoup plus que ne croit l'amateur habitué à ne considérer que les cinq ou
six grands noms de Gramophone, Pathé, Odéon, Polydor,
Parlophone, Ultraphone. Il
en est d'autres pour tous les goûts, comme Artiphone,
Stradella, le Lutin, Crystal, Idéal, Sterno, Sonabel, Fotosonor, Perfectaphone, Œolian, Edison Bell, Decca, Assimil,
Le Soleil, Pygmophone, Salabert,
Melodian.
On estime à
6 000 le nombre des commerçants qui assurent la vente des phonographes et des
disques en France. Ils ont à leur service une dizaine de milliers d'employés.
Le nombre des ouvriers qui travaillent dans les usines de pressage est
d'environ 2 000. Près de neuf millions de disques sont vendus annuellement en
France. Presque tous les disques vendus en France sont aussi pressés en France
: la part des importations est faible. Un disque ne commence guère à être de
bon rapport qu'après la vente du quatre-centième
exemplaire. Certains disques populaires se vendent à une cadence de 10 000 par
mois...
II
LES PROBLÈMES D’ART DU PHONOGRAPHE
Dans son 1900 tout plein de moqueuse tendresse,
Paul Morand cite (page 185) un exemple de style « réclame » dans le style-nouille de l'époque : « Le phonographe !
Enfin ! Le dernier triomphe de la science - un simple rouleau et Coquelin
dit un monologue dans votre chambre à coucher. Larynx et cordes vocales de
cire. Thorax de nickel... Chacun connaît maintenant cette machine fantastique
qui parle, qui chante, qui rit et qui sanglote, cette machine capable de
conserver à jamais les joyeux cris du bébé et les paroles de l'aïeul qui va
s'endormir pour l'éternité. »
A lire les
prospectus d'aujourd'hui, le ton et les « pensées » ne changent
guère. Mais le lecteur, tout crédule qu'il soit, est néanmoins un peu plus
blasé qu'aux alentours de l'Exposition. Il faut donc, pour la prospérité du
phonographe trouver autre chose. On a trouvé, et c'est fort ingénieux en même
temps que réconfortant pour l'esprit. Il a suffi pour cela de transformer les
« boutiques à disques » en véritables officines de « bibliophilie disquée ». Le vendeur n'est plus un simple
marchand ; il est un conseiller, un expert, parfois même un érudit :
il tire, pour les connaisseurs, des disques « princeps » de derrière les
fagots ; il offre à votre curiosité des enregistrements d'au delà les
limites douanières ; il fait miroiter, avant de les soumettre à
l'aiguille, les reflets d'une rareté « hors catalogues ».
Il y a
quelques années, un Dictionnaire de
Musique, par ailleurs excellent, pouvait encore se permettre d'écrire à
l'article Gramophone : « Des gramophones de toutes dimensions sont répandus
dans le commerce, avec un répertoire nombreux de disques, et prétendent tenir
lieu d'instruments de musique, ce qu'ils font, en effet, dans les cafés et
restaurants de bas étage, et dans les établissements de plaisir ou de
curiosité. » Et, à l'article Phonographe : « Le timbre des sons est toujours
dénaturé ou altéré. L'intensité du son n'est pas rendue avec plus d'exactitude.
Les phonographes répandus dans le commerce ne peuvent tenir lieu d'instruments
de musique. »
Aujourd'hui,
on peut souscrire, sans compromettre le moins du monde sa dignité musicale, au
jugement que porte Jean Variot dans le catalogue
général de Polydor : « Ces querelles d'un autre
temps rappellent les critiques acerbes des scribes et calligraphes qui
protestèrent véhémentement contre l'invention de Gutenberg. Elles rappellent
l'opposition contre l'adoption des chemins de fer ou les railleries sur le plus
lourd que l'air. Elles ressortissent du comique historique et des paroles
inutiles. »
Pourquoi ?
Non point parce que la technique a fait des progrès signalés, mais d'abord
parce que l'esprit des éditeurs de disques s'est affiné. Tout en faisant,
puisqu'il faut bien vivre, sa part à la bêtise, ils ont compris que le plus sûr
moyen de conférer une dignité au phonographe était de respecter celle de la
musique. A côté des sornettes de Parade
d'amour et du Chant du Désert,
voici toutes les époques et toutes les formes de la belle et de la bonne
musique : la Marche écossaise de
Debussy (Pathé) ; la Damnation de
Faust, le Concerto brandebourgeois
en fa de Bach, par l'orchestre de Stokowski (Gramophone) ; les Escales de Jacques Ibert par l'orchestre
Straram, le
Concerto en la mineur de Schubert et le Quatuor de Fauré (Columbia) ;
la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák (Polydor) ; le 8e Concerto grosso de Corelli
(Parlophone). La musique légère a ses lettres de
noblesse avec l'ouverture de Véronique de
Messager (Pathé). Il n'est pas jusqu'au comique qui n’arrive à garder une tenue
de bon aloi : une collection de musique franchement populaire, comme celle
d'Edison Bell, renferme tel disque d'Éclats
de rire où le jeu et la marche des
voix riantes sont traités suivant une sorte de contrepoint plaisamment poussif
et fort adroit.
C'est ce
respect de la dignité musicale qui a fait du phonographe un art. Les musiciens,
les intellectuels, les artistes les plus hostiles au phonographe se
réconcilient avec lui parce qu'ils y retrouvent une patrie. Pourquoi se
détournent-ils de la radio et du film sonore ? Parce que la dignité musicale
n'y est pas respectée, parce que la musique y pénètre en pauvresse, sans culte
et sans culture, au petit bonheur, qui est un grand malheur. Le phonographe, en
rendant à la musique la place qui lui est due, a fait preuve de psychologie.
***
Dans une
plaquette éditée par une firme de machines parlantes, le premier texte qui,
sous un délicat bandeau d'Hermine David, s'offre à la vue est un texte de Paul
Valéry sur la Conquête de l’Ubiquité
par le phonographe. Dès l'abord, le problème de la musique mécanique y est posé
avec une précision exemplaire : « Il y a dans tous les arts une partie
physique qui ne peut plus être regardée ni traitée comme naguère, qui ne peut
pas être soustraite aux entreprises de la connaissance et de la puissance
modernes.
« Ni la
matière, ni l'espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu'ils étaient
depuis toujours. Il faut s'attendre que de si grandes nouveautés transforment
toute la technique des arts, agissent par là sur l'invention elle-même, aillent
peut-être jusqu'à modifier la notion même de l'art. »
La plupart
des musiciens créateurs ont cessé de voir dans le phonographe un ennemi
redoutable, un rival anonyme, un concurrent déloyal ou la bête de l'Apocalypse,
parce qu'ils ont découvert en lui un instrument original, qui, bien dirigé,
peut être créateur ou qui, même s'il se contente de vouloir reproduire la
réalité musicale, la transforme selon certaines lois et conduit alors le
compositeur à affronter et à résoudre des problèmes nouveaux. Ces problèmes
sont ceux qu'un commode jargon nomme la « phonogénie
». La critique phonographique, si elle veut s'élever au-dessus de la
paraphrase des catalogues d'éditeurs, est contrainte d'envisager les transpositions
imposées par le disque à une musique donnée. Car c'est tout justement dans
cette transposition, et non point du tout dans la simple « copie du réel
», que réside l'intérêt d'art du phonographe.
Voilà
pourquoi Valéry va très loin dans la vérité mécanique lorsqu'il loue cette
mécanique de transformer toute la technique des arts. L'occasion est souvent
offerte au critique, en étudiant tels disques d'orchestre, de déceler les ruses
multiples du chef pour apprivoiser la musique et l'enfermer vivante dans la
boîte à disques, en modifiant telles nuances, en rompant tel équilibre des
cordes et des bois au profit d'une proportion nouvelle. Écoutez la célèbre «
traduction » phonographique de l'ouverture de Tannhäuser par Mengelberg (Columbia) et comparez-en les volumes et
les plans sonores avec ceux de la partition d'orchestre pour saisir sur le vif
cet aménagement nécessaire.
Il en
résulte que, par la force même des choses, un musicien soucieux de préserver sa
personnalité à travers celle du phonographe se voit conduit à modifier, pour
l'enregistrement, l'écriture d'une œuvre qu'il considérait comme définitive
pour l'audition normale. Il est hors de doute que Debussy, vivant au milieu de
nos machines parlantes, aurait été contraint de récrire pour le phonographe de
nombreux passages qui se refusent obstinément à se laisser capter. Un esprit
aussi clairvoyant que Stravinski ne pouvait plus
longtemps méconnaître l'importance capitale de ce problème d'écriture. Beaucoup
d'auditeurs qui suivent, la partition en main, l'enregistrement de Petrouchka s'étonnent et parfois
s'indignent des divergences manifestes que présente cette série de disques au
regard de l'original. Mais c'est que Stravinski l'a
expressément voulu ainsi, et avec raison, car cette réussite, qui tient compte
de toutes les exigences de la machine, est une des plus éclatantes que puisse
offrir la littérature phonographique. Celle du Sacre du Printemps l'est moins parce qu'en maint passage la
densité de la matière musicale aurait eu trop à souffrir d'une adaptation
impitoyable à la mécanique ; mais quiconque a la curiosité de comparer,
disque par disque, l'enregistrement qu'en ont réalisé d'une part Pierre
Monteux chez Gramophone, d'autre part Stravinski
lui-même chez Columbia, constate aussitôt que le problème de « l'écriture
phonographique » demeure le souci constant et principal de l'auteur devant
son œuvre. Dans l'abondance désordonnée du disque contemporain, il n'est pas
d'enregistrements qui illustrent mieux la thèse de Valéry quand il pose en
principe que « l'étonnant accroissement de nos moyens, la souplesse et la
précision qu'ils atteignent, les idées et les habitudes qu'ils introduisent
nous assurent de changements prochains et très profonds dans l'antique
industrie du Beau ».
***
Le
musicologue qui se fût risqué il y a quelques années à donner, en annexe à un
ouvrage d'érudition et à la suite du mémento bibliographique d'usage, un
catalogue raisonné des enregistrements phonographiques correspondant au sujet
traité, aurait payé cher son audace : il eût été perdu d'honneur dans la
confrérie et ses méthodes eussent été taxés de fumisterie.
La roue du
disque a tourné. Aujourd'hui il n'est plus possible d'écrire une monographie
musicale sans tenir compte des exemples vivants que le phonographe met à la
portée de l'étudiant ou du curieux. Plusieurs histoires de la musique ont été
récemment publiées avec une discographie annexe à chaque chapitre, et il existe
une collection des « Maîtres de la musique ancienne et moderne » dont les
collaborateurs ont pris l'habitude, sans même que le directeur de la
collection les en priât, de dresser une liste des enregistrements. Un des plus
récents volumes de cette collection a été consacré par André Schaeffner à Stravinski. Outre que ce travail définitif est, pour
ainsi dire, la bible des stravinskistes (car il n'est
pas une ligne du texte qui n'ait été contrôlée par le musicien), il est aussi
le répertoire complet des enregistrements stravinskiens : une seule omission y
peut être relevée, celle du Ragtime qui
porte, chez Gramophone, l'indicatif « W 727 ». Mais voici le Feu d'artifice (chez Odéon), les deux
enregistrements de l'Oiseau de feu (intégral
chez Columbia sous la direction même de l'auteur, fragmentaire chez Odéon), les
trois enregistrements intégraux de Petrouchka
(Columbia par l'auteur, Gramophone par Monteux, Odéon par Pierné) et les
transcriptions fragmentaires (Polydor et Columbia),
les deux enregistrements intégraux du Sacre
(Columbia par l'auteur, Gramophone par Monteux), la Deuxième Suite pour petit
orchestre chez Odéon et chez Columbia, toute la série des Trois pièces pour quatuor à cordes, de fragments de Pulcinella et du Capriccio. Depuis lors a été publiée la Symphonie de Psaumes. Que cette musique soit toujours
phonogénique, c'est une autre question, mais ce sont là des documents précieux
pour les chefs d'orchestre et les historiens, puisque l'auteur en a réglé
lui-même la mise en place. La preuve est faite désormais que la musicologie n'a
plus le droit de faire grise mine à la mécanique.
Il est vrai
que, dans ce domaine de la « phonogénie », des mystères restent à éclaircir.
Certains timbres n'arrivent pas à s'accorder avec la personnalité de la machine
parlante. En particulier, avec le piano, les discophiles ont bien des déboires
et pour bien des raisons. Tantôt c'est l'exécutant qui n'a pas su pénétrer les
mystères du « toucher phonogénique », mystères dont bien peu de pianistes
français ont eu jusqu'ici la révélation tonale (Marguerite Long est dans ses
enregistrements de Chopin et de Debussy chez Columbia leur chef de file). Quand
c'est le compositeur lui-même qui interprète son œuvre, il est encore plus rare
que le mystère se dissipe : Francis Poulenc et Casella paraissent être les
mieux doués de ces compositeurs-exécutants pour tirer
du piano devant le microphone toutes les ressources souhaitées.
Deux autres
éléments interviennent dans l'affaire du piano enregistré : les enregistreurs
et le piano. Les techniciens enregistreurs ont-ils étudié toutes les réactions
sonores du clavier dans la cire ? On en peut douter. L'empirisme continue
de régner dans beaucoup de studios et l'on en a pour preuves les
enregistrements, très inégaux, de presque toutes les œuvres de Chopin et de
Liszt. Aussi hésite-t-on à déplorer que, pour Chopin, seuls les 24 Préludes aient été captés avec méthode,
alors que les Études, les Mazurkas, les Polonaises ou les Valses l'ont
été au hasard. De même regrettera-t-on moins amèrement, dans l'état présent de
la technique phonographique, qu'aucune édition homogène et complète des Rapsodies de Liszt n'ait encore vu le
jour, et que le catalogue des pièces de bravoure ou de virtuosité éblouissante
soit peu fourni. La qualité du piano lui-même n'est pas indifférente : comme
les voix humaines, les pianos sont plus ou moins phonogéniques, et certaines
marques ne feront jamais bon ménage avec le microphone. Comme les étiquettes
évitent d'en dévoiler les noms, l'honneur est sauf.
Or, il se trouve qu'en ce
moment un virtuose existe, qui, à un toucher phonogénique de premier ordre,
joint la chance d'avoir rencontré des enregistreurs astucieux et l'habileté
d'avoir choisi un piano aussi phonogénique que son toucher. Ce virtuose, c'est
Horowitz qui passe chaque année à Paris comme un météore, et dont aucun
enregistrement ne figure sur les catalogues français; mais ils sont aisément
accessibles, étant édités par His Master's voice et par Victrola. Écoutez l'Étude en mi bémol de Paganini-Liszt ou
la Valse oubliée de Liszt; écoutez la
Mazurka en ut dièse mineur de Chopin,
le Children's Corner de Debussy, ou
l'étonnante technique déployée par le virtuose dans la fantaisie qu'il a
composée lui-même sur une sélection de Carmen, et dites si Liszt, Chopin et
Debussy sont trahis. La réussite est complète, et si l'admiration doit d'abord
aller au pianiste, on n'oubliera pas dans l'hommage les techniciens et le piano,
trinité dont l'union est essentielle pour la phonogénie pianistique.
***
La musique européenne
s'est toujours efforcée d'arracher le son au réel, de le purifier du bruit, de
le faire pénétrer dans une région sereine, idéale, au delà de la nature. Or,
toutes les études sur l'art nègre aboutissent à la conclusion que cet art, au
contraire, s'attache obstinément à la vie active, la danse au travail, le chant
au cri ou à la prière, la musique au bruit. Sous cette poussée charnelle, le
son a quitté son empyrée; il est revenu se mêler aux gémissements et aux heurts
de la vie. La chute d'un ange, disent les gardiens de la culture. Le sel de la
terre, répliquent les explorateurs de l'art.
Parmi ces
explorateurs, le phonographe se place en tête de la petite colonne. Le jazz est
parfois si près des bruits que leur enregistrement s'est imposé de lui-même. Il
ne s'agit que de trouver, pour ces exquis ou pour ces rudes éléments qui
s'échappent du son, avec légèreté ou vigueur, jusqu'à venir frôler le bruit, la
forme qui leur convient. Le problème a été posé par une double série de disques
(Polydor) publiée sous les titres génériques de
« Reproduction musicale de bruits » ou « Bruits de scène ». L’idée
des « poèmes de bruit » a séduit depuis longtemps des esprits vifs
et curieux qui souhaitent la capture méthodique, mais poétique, de la vie
frémissante. Quelques-uns de leurs vœux ont été comblés avec une Tempête de grêle, une Mer mouvementée, un Train en marche. A vrai dire, ces disques ont été conçus comme
des doubles sonores de l'écran muet ; ils sont nés pour accompagner une
vision de « documentaire » ; la vie organique intérieure leur
manque, et l'équilibre, et cette harmonie construite qui fait l'art.
Mais l'art
apparaît avec des sonorités de foules dans la Bataille (antique et moderne), la Gare et surtout la Réunion
publique, qui, plus resserrée et conduite avec plus de fermeté,
n'atteindrait pas loin du chef-d’œuvre. Pour le poète de la vie bruissante,
l'usine en action, les foules en rumeur, le concours agricole au chef-lieu,
l'adjudication des affouages, la criée aux halles, le délire du fiévreux, les
lamentations de Lourdes, les orgues des poteaux télégraphiques, toute cette vie
qui est nôtre et sur qui seul le mot avait prise, peut être captée par le disque
et élevée au rang du lyrisme sonore. A la prise directe du bruit fait déjà
place sa prise stylisée ; écoutez chez Columbia cet harmonieux moteur
d'avion qui bourdonne comme une mouche d'acier sous les arabesques jazzées de Me and Jane in a
plane ; écoutez encore Transportation
blues, où les chants des plantations poursuivent avec mélancolie la fuite
d'une locomotive et d'un paquebot.
Tous les
bruits de l'industrie et de la nature sont promis par les disques à qui les
saura organiser et transmuer en œuvres d'art. Les disques de cloches apportent
à la symphonie de la grande ville une note de magnificence que parodie avec
une malice un peu bourgeoise l'ingénieux Magasin
d'Horlogerie. Pour la symphonie des prés et des bois, pour la pastorale
mécanique, tous les premiers rôles sont réunis sur un disque de « cris
d'animaux » (Polydor), la grive, l'alouette, le
rossignol, le canari, le canard, le coq, la poule et le porc, et le chien, et
le cheval, et le chat, et le lion, et la grenouille. Et déjà cette photographie
des voix animales a trouvé ses poètes disqueurs : les
rossignols de Béatrice Harrison (Gramophone) viennent poser leur chant sur une
mélodie de violoncelle ou, plus familière, la meute au lancé donne de la voix
dans l'orchestre champêtre de la Chasse dans
la Forêt noire.
C'est à
cette alliance de la musique simple et du bruit pittoresque que paraît vouloir
s'en tenir le disque courant et moyen que l'on dit « d'atmosphère ». Il se
révèle capable de créer de petites scènes évocatrices. Il est l'Imagier de la
musique populaire. L'appel des Postillons ou le Cor du Veilleur (Polydor) raniment en un
tour de disque un moyen âge de principicule allemand ; la Tournante (Gramophone) ressuscite le
chanteur des rues, son accordéon et son cercle de badauds.
Avant qu'ils
ne meurent tout à fait, qui donc saura saisir la corne du raccommodeur de
porcelaine, la trompette du rempailleur de chaises, la flûte du chevrier, le
tondeur de chiens, le vendeur de bigorneaux, le marchand d'habits, rémouleurs,
rétameurs, cressonnières et crainquebilles - qui donc
saura les inscrire aux feuillets vierges des disques en hommage au poème de
Proust (… Dehors, des thèmes populaires
finement écrits pour instruments variés...) sur les récitatifs déclamés
dans la rue matinale en quelques pages célèbres de la Prisonnière ?
***
Comme le
téléphone et la radio, le disque a d'abord joué un rôle discret dans les pièces
de théâtre. Il a créé une « atmosphère » ; il y a souligné un «
moment psychologique » : le disque aimé qui se casse est, pour le Jean de la Lune de Marcel Achard, le symbole moderne du cœur brisé. Puis il est
devenu, comme on vient de voir, créateur de bruits : mouvements de foule, jeux
de fond, murmures évocateurs. D'autres fois, un metteur en scène avisé comme
Louis Jouvet a eu recours à des musiques enregistrées à cent lieues du but pour
mieux atteindre ce but ; l'idée de faire jouer, pour accompagner Amphitryon 38, des disques de musique
espagnole a pensé faire périr de surprise douloureuse les musicologues dans le
même temps qu'elle ravissait tous les artistes.
Peu à peu le
disque s'est poussé du col. Il prétend remplacer l'orchestre d'un bout à
l'autre de la pièce. Les essais de Maurice Dalloz ou de Jean de Meyenburg pour un théâtre de marionnettes se sont révélés
concluants. Il ne restait plus qu'à mettre le phonographe totalement au service
d'une œuvre d'imagination et de fantaisie. C'est ce que réussit la première,
avec un bonheur sans égal, la petite scène de Xavier de Courville, dans l’Oiseau Vert de Gozzi. Un appareil excellent
amplifiait une dizaine de disques avec une telle vérité que les auditeurs
ingénus se demandaient où pouvait se dissimuler un orchestre aussi habile et
bien fourni : peut-être est-ce là le seul cas où « l'illusion du réel »,
prônée par le commerce au détriment de « l'art phonographique », trouve sa
justification. Le metteur en scène avait choisi, pour illustrer la pièce, les
quatre disques de Divertissements de
Mozart, enregistrés chez Polydor par le quintette
d'instruments à vent du Gewandhaus de Leipzig ;
il y avait joint, pour la scène de l'Eau qui danse, la sérénade connue de tous
les musiciens sous le nom d'Eine kleine Nachtmusik, et le ballet des Petits Riens emprunté à la firme Ultraphone
accessible depuis peu aux discophiles français. Une Gigue de Lulli (Gramophone)
et de Scarlatti (Pathé), ainsi que des Airs
Vénitiens (Pathé) au clavecin,
complétaient la « partition phonographique » la plus ingénieuse que l'on
eût encore entendue.
Le temps est
proche maintenant où un auteur dramatique commandera, pour soutenir son
spectacle, de telles « partitions phonographiques », soit qu'il recoure à
des œuvres déjà enregistrées, soit qu'il prie un compositeur contemporain de
lui « composer des disques ». Il est à prévoir que ces musiques de scène,
aussitôt enregistrées, supprimeront les formalités de gravure, de copie, de
réduction pour piano et auront une répercussion directe sur l'édition-papier. L'envahissement de l'art par la machine se
précise. A nous de faire la part du feu.
***
Que vous aimiez ou non Cocteau, ouvrez Opium à la page 208 et lisez :
« Lettre
de Columbia. Après ma convalescence, si j'enregistre des poèmes, j'éviterai de
faire tirer une photographie de ma voix. Encore un problème qui se pose. Le
résoudre ouvrirait une porte à des possibilités étonnantes de disques devenus
des objets auditifs au lieu d'être de simples photographies pour l'oreille. »
Ces disques
sont trois, autant que je sache : trois qui résolvent en effet un problème,
trois qui sont une création. Non seulement les disques, mais les poèmes, sont
devenus ces « objets auditifs » dont rêvait le chercheur. Les poèmes, qui, sur
le papier, se dérobaient à votre esprit, à votre oreille, aux yeux même de
votre imagination, surgissent avec un relief, une âpreté de contours, une translucidité
de mystère devenu solide. Jamais la conjonction d'une voix exceptionnellement
phonogénique et d'une mécanique asservie n'avait produit un tel choc poétique,
une telle étincelle d'évocation. L'évocation de Théâtre grec par la voix de Cocteau est un événement qui dépasse
de beaucoup la réussite technique d'un enregistrement phonographique ;
elle donne un corps, un sens, une nécessité, à une forme de poésie qui
n'attendait que ce mode pour se réaliser enfin dans son essence.
Poursuivons
la lecture : « Mise en place improvisée des mots, veine de l'émotion, rencontre
fortuite de paroles graves et d'un orchestre de dancing, hasard statufié, somme
toute, un moyen de prendre la chance au piège, de créer du définitif, moyen
absolument neuf, absolument impossible lorsqu'il fallait payer chaque soir de
sa personne.
« Eviter
les poèmes du style plain-chant, choisir les poèmes d'opéra, seuls assez durs
pour se passer du geste, du visage, du fluide humain pour tenir le coup à côté
d'une trompette, d'un saxophone, d'un tambour noir. »
Cette espèce
de duel entre une voix-tranchant de sabre et un jazz-moulinet d'épée se joue dans un de ces trois disques,
celui qui déclame Les Voleurs d'enfants et la Toison d'or au milieu de fox-trots de
Dan Parlish et de Vance
Lowry. Le propos était séduisant, l'essai tentateur, mais ils sont de ceux dont
la conception intellectuelle reste supérieure à leur réelle exécution ; le
tranchant de la voix-sabre s'émousse contre le
moulinet de l'épée-jazz. Si dure que soit la voix, le
poème n'est pas assez dur pour tenir le coup. La seule façon de battre le jazz
dans cette lutte passionnante, c'est de chuchoter tout contre le microphone,
pendant que l'orchestre joue au fond du studio. Les essais radiophoniques
d'Hindemith (dans le Vol de Lindberg)
nous en ont donné déjà des preuves. Mais, réussie ou non, la tentative est
remarquable : c'est là vraiment « jouer du phonographe ».
Achevons
notre lecture : « Il importe que la voix ne ressemble pas à ma voix, mais que
la machine use d'une voix propre, neuve, dure, inconnue, fabriquée en
collaboration avec elle. Le Buste,
par exemple, déclamé par une machine comme par le masque antique, par
l'antiquité.
« Ne
pas adorer les machines ou les employer comme main d'œuvre ; collaborer
avec. »
Une méthode
et une esthétique du vrai phonographe. Une poétique et une philosophie du
mécanisme. Par elles, ces trois disques annonciateurs annulent et renient La Voix humaine qui fut saluée en son temps comme le type de la
« pièce phonographique » et qui, en vérité, n'est au phonographe que ce
que la décalcomanie est à la peinture.
Après le
théâtre parlé, le théâtre lyrique. Il n'est pas besoin d'être grand clerc en
musique pour apercevoir que la forme de l'opéra se modifie. L'évolution est
analogue à celle que subit le roman. Un roman contemporain peut être une suite
d'essais où se succèdent, où se mêlent, récit,
méditation, dialogue, monologue intérieur avec rapidité. De même que le roman
devient « nouvelle », l'opéra devient acte bref. Les Allemands ont inauguré
l'ère de « l'opéra de chambre » et si l'on pousse plus loin encore dans la
voie de la concision, on en vient à « l'opéra minute » dont Darius Milhaud
a donné de bons exemples avec la
Délivrance de Thésée, l'Enlèvement
d'Europe, l'Abandon d'Ariane, qui se trouvent au large et au complet
chacun dans un disque double-face Columbia.
La question
a son poids pour les metteurs en disques. Elle est assez facilement résolue
quand l'enregistrement intégral d'une œuvre importante, comme l'Heure Espagnole, n'exige pour se loger
qu'un petit gratte-ciel de sept disques. Le grand écueil auquel se heurte
toujours la difficile entre prise de capter dans le disque une œuvre lyrique
complète, c'est la distribution. Le régime néfaste des « exclusivités » impose
certains interprètes qui ne sont nullement désignés pour tenir les rôles qu'on
leur confie. Plus le nombre des personnages est grand et plus l'homogénéité
d'interprétation est malaisée à obtenir : La
Damnation, Carmen (Gramophone), Manon (Columbia), l'anthologie wagnérienne
(Pathé Art) l'ont démontré. L'Heure
espagnole n'a que cinq personnages, et par chance chaque rôle a été confié
à une voix « phonogénique » : exemple frappant de cette vérité essentielle,
souvent méconnue, que les voix les plus agréables au phonographe ne sont pas
nécessairement les plus notoires. A part Dufranne
dont la voix de basse est célèbre, le soprano de Mme Kriéger,
les deux ténors Arnoult et Gilles, le baryton Hubert, n'ont pas des noms
familiers au grand public, et les voici promis au rang de vedettes du
phonographe.
Une telle
réussite n'est pas toujours assurée pour l'enregistrement d'œuvres en cinq
actes. Manon en dix-huit disques,
c'est aussi un peu lourd et c'est aussi un peu cher. Les metteurs en disques
sont donc amenés à élaborer des « abrégés d'opéras ». Ils ne modifient pas
la substance musicale, mais ils l'allègent, ils la rabotent, ils font
disparaître ici une excroissance, là une longueur. Où se chantaient trois
couplets, ils n'en conservent qu'un. Comme ces habiles portraitistes de foire
qui, en dix coups de ciseaux, vous découpent dans une feuille de papier noir
votre silhouette simpliste, mais ressemblante, ils projettent en six ou huit
coups de disques la silhouette d'un opéra familier. Les grands tailleurs de
« l'abrégé d'opéra » sont Weigert et Maeder, qui ont ainsi arrangé, chez Polydor,
le Freichütz,
le Trouvère, Lohengrin. Chacun de ces opéras occupe quatre disques. L'ouverture
et les préludes d'entr'actes tombent ; puisqu'ils ont déjà été édités à
part chez la plupart des grandes firmes. Les couplets ne sont jamais répétés.
Les redites et les reprises sont éliminées. Il y faut
du tact, et quelques musicologues et quelques fanatiques froncent le sourcil.
Mais l'impression d'ensemble n'est en aucun moment, et en aucune façon, celle
d'une caricature. Il est aussi plus aisé d'obtenir, pour l'ensemble, cette homogénéité
qui manque souvent aux enregistrements intégraux, et l'on éprouve en fin de
compte, devant ces abrégés comparés à leurs modèles, à peu près la même
impression que devant une gravure sur bois comparée à un tableau de couleur.
***
Parmi les
plus angoissants problèmes qui se posent à la musique contemporaine figure, en
premier plan, celui des exécutions chorales. A René Dumesnil,
qui travaillait à son Monde des Musiciens, Gabriel Pierné répondait il n'y a guère
encore : « Nous ne donnons plus que quatre ou cinq concerts par an avec
des chœurs, tandis que nous en pouvions donner naguère au moins huit et parfois
jusqu'à douze. Encore sommes-nous à peu près obligés de nous en tenir à la Neuvième Symphonie, aux Béatitudes ou à la Damnation de Faust, parce que ces œuvres, étant censées sues,
n'exigent qu'une seule répétition, tandis que les œuvres nouvelles ou peu
connues en demanderaient au moins trois. Or, faites le calcul : nous avons 104
choristes, juste autant que de musiciens d'orchestre. Comptez les répétitions
et les heures supplémentaires, multipliez, ajoutez les cachets des solistes.
Vous arriverez ainsi au total de quinze ou vingt mille francs, selon les œuvres
mises au programme. Et comme la recette est au maximum de quatorze mille
francs, une simple soustraction vous indique la perte. »
C'est la
triste raison pourquoi l'on entend plus jamais que par exception les Passions de Bach, les Oratorios de Haendel ou les Sirènes de Debussy. Et c'est pourquoi
le phonographe qui les recueille est plus qu'un allié : c'est un sauveur. Sans
lui, sans ses enregistrements splendides (les chœurs et l'orgue ont des
sonorités particulièrement « phonogéniques »), des musiques essentielles
seraient purement et simplement rayées de la vie musicale. Où entendre ce
sublime Tantum ergo de Vittoria,
chanté pour Odéon par les chœurs de la Scala de Milan ? Où cet héroïque
fragment Fille de Sion de Haendel,
chanté pour Parlophone par les chœurs Sieber ? Où, chanté pour la même édition par les
chanteurs de Saint-Nicolas, ce Felix culpa tiré
de Mors et Vita
de Gounod ? Où entendre, enfin, ces Sirènes
debussystes, dont est toujours amputé, au concert, le triptyque des Nocturnes, sinon dans ce disque Odéon où
la chorale Amicitia obéit si fidèlement à la baguette
de Pierné ?
Seul le
disque a le pouvoir, aujourd'hui, de nous plonger dans les flots chantants de
masses charales aussi émouvantes que la Royal Choral Society (Gramophone), les
chœurs du Conservatoire Royal de Bruxelles (Columbia), la Société des Disciples
de Grétry de Liège (Gramophone), les chœurs d'enfants de la Hofburg
de Vienne (Odéon), la chorale des instituteurs de Neukoeln
(Polydor), la chorale Cœcilia
d'Anvers, les Cosaques du Don, la Chauve-Souris (Columbia). Seul le disque peut
révéler toutes les puissances chorales éparses sur tout le territoire et
presque ignorées de la foule musicienne, depuis la Cantoria,
les chœurs de la Société Bach et les Chanteurs de Saint-Gervais
(Gramophone et Columbia) jusqu'à la maîtrise de la Primatiale de Lyon et les
chœurs de l'église Saint-Guillaume de Strasbourg
(Odéon) qui sont, sous la direction de Fritz Munch, les plus
« phonogéniques » sans doute qui se puissent présentement rencontrer.
C'est encore
le disque qui tirera de la pénombre des spécialistes et des initiés jusqu'au
grand soleil de l'admiration universelle une phalange d'érudits et d'artistes
uniques comme la Chanterie de la Renaissance grâce à
qui, par les soins voluptueux d'Henry Expert, sont conservés à la vie et parés
d'une éternelle jeunesse les chefs-d’œuvre choraux des musiciens de Ronsard.
Les musicologues ne passent pas, aux yeux d'un public distrait et mal informé,
pour être, comme on dit, « photogéniques » : on les évoque en redingue flottante, gibus poilu, gants noirs de fil,
lavallière lâche, et face maussade à porter la musique en terre. Quelle joie,
devant un Henry Expert, de rencontrer un artiste sensible, au geste voluptueux,
aux yeux vif argent d'où irradie cette joie de vivre, de comprendre, de sentir,
celle-là même de l'humanisme dont il est la réincarnation rare en notre siècle
mécanique.
Et voici que
la mécanique rend hommage à ce grand lettré de la musique, à ce subtil musicien
des lettres, en fixant dans la cire quelques œuvres de nos musiciens du XVIe
siècle. Sans doute la Chanterie de la Renaissance
n'est-elle pas encore tout à fait initiée aux mystères de la phonogénie et l'on
a publié de meilleurs disques choraux. Mais si la technique a ses droits
respectables, l'esprit musical a les siens, qui nous tiennent plus encore à
cœur. D'avoir été sensible à cet esprit au point d'inaugurer une série que nous
souhaitons abondante, voilà qui fait honneur à l'intelligence et au
désintéressement des directeurs artistiques de quelques firmes phonographiques.
Il s'agit,
en l'occasion, de la Bataille de Marignan de Janequin, de la Belle Aronde de Baïf, mise en musique par Claude Le Jeune, et du
sonnet de Ronsard : Las ! je me plains, inspirateur d'Antoine de Bertrand, musicien
d'Auvergne, ami de Ronsard, récemment découvert par Henry Expert au cours des
recherches auxquelles il a consacré, sans lassitude et sans forfanterie, vie et
pécune. Avant la guerre, il publia à ses frais vingt-trois volumes d'une
collection inestimable : Les maîtres
musiciens de la Renaissance française ; c’est dans le septième volume
de cette collection que les discophiles avertis, curieux de comparer le disque
au texte, trouveront La Bataille de Marignan. (Il en existe d'ailleurs chez Sénart, comme pour
les deux autres morceaux enregistrés, une édition séparée.) La Belle Aronde figure dans le douzième
volume de cette collection, dont trois fascicules sont remplis par Le Printemps de Claude Le Jeune. Las ! je me plains a été publié dans le quatorzième volume d'une
collection nouvelle fondée grâce à l'appui éclairé de Negib
Sursok, les
Monuments de la musique française au temps de la Renaissance. Pour d'autres
enregistrements, Columbia sera certainement amenée à puiser dans une troisième
collection, dirigée par Henry Expert à la Cité des Livres, une ravissante
anthologie qui a nom : Florilège du
concert vocal de la Renaissance.
Ce qui doit nous réjouir dans cette entreprise, ce n'est pas seulement le service rendu à la musicologie et l'hommage dispensé à d'excellentes musiques oubliées, mais c'est aussi l'importance littéraire d'un tel effort. L'œuvre poétique d'un Baïf ne doit pas, ne peut pas être séparée de la musique ; elles n'ont de sens que l'une par l'autre, de sorte que le disque sera conduit, peu à peu à enregistrer, par exemple, des rythmes des Odes d'Horace (soit ceux de Senfl ou de Hofeimer, soit ceux des Français) pour venir en aide à la compréhension de cet esthétique dans les études classiques. Jamais ne se sont mieux marqués l'interdépendance et le parallélisme de « musique et littérature ». Pour nous les rendre présents, il a suffi de deux ou trois petits disques, mais il a fallu surtout le prodigieux labeur de notre Henry Expert.
Ainsi les
amateurs de musique ancienne sont dans la joie, mais à Berlin encore plus qu'à
Paris. Le Pr Curt
Sachs, bien connu dans les milieux musicologiques, a constitué, chez Parlophone, une collection de disques sous le titre,
ambitieux mais attrayant, de Deux mille
ans de musique enregistrée. Le
plan de cette collection d'art et de science à laquelle les firmes intéressées
consacrent des soins pieux est le suivant : partir de la musique antique
et jalonner de pièces bien choisies toutes les époques musicales jusqu'à Bach.
La musique grecque est représentée par le Skolion de Seikilos et l'Hymne au soleil de Mésomedès. La musique
hébraïque primitive voisine avec le chant grégorien. Puis apparaissent la polyphonie
primitive (avec le chœur de pèlerinage à trois voix Congaudeant Catholici), les troubadours, les Minnesänger,
l'école flamande. Pour le XVIe siècle figurent des enregistrements
de musique chorale (Finck, de Bruck) et religieuse (Messe du Pape Marcel), des madrigalistes
(Gesualdo da Venosa, Hassler) et des virginalistes (Byrd). Pour le XVIIe siècle
enfin, des danses allemandes, un choix de musique italienne (Gabrieli,
Monteverdi), des motets (Schütz) et de la musique de chambre (notamment la
seconde Sonate de Bach pour violon et
cembalon).
C'est la
première fois qu'une collection scientifique de disques est traitée
délibérément, et pour la plus grande joie des auditeurs, comme une grosse
affaire commerciale. Si nos firmes ne se sont pas avisées de prendre les
devants, ce n'est pas faute d'avoir été averties. Nous sommes un certain nombre
de critiques à leur avoir répété sur tous les tons que nous avons chez nous
assez de musicologues artistes pour contribuer magnifiquement par leur science,
leur talent, leurs ressources chorales ou leur éclat de virtuoses, à constituer
une collection logique et bien ordonnée. Mais toutes les firmes sont parties à
l'aventure, en ordre dispersé. Il faut chercher péniblement, dans un monceau de
catalogues, les membres épars de ce grand corps splendide que fut la musique
ancienne. Çà et là un Scarlatti, un Josquin des Prés,
un Daquin, un Clérambault, un Corelli, un Couperin,
un Montéclair, mais la plupart du temps ces œuvres ne sont pas strictement
conformes à l'original : un arrangeur a passé par là.
Aujourd'hui
le phonographe a conquis assez de grades pour pouvoir jouer dignement son rôle
de conservateur de musée. Mais c'est un véritable musée que réclament les
amateurs sérieux, et non pas une boutique de brocanteur où s'entassent
pêle-mêle et sans soin les fragments de chefs-d’œuvre et les faux Millet. Or,
plutôt que de publier une œuvre originale, les firmes sont amenées par les
exigences d'un virtuose, par les manœuvres d'un arrangeur, ou par une
interprétation toute gratuite du goût public, à préférer une version qui n'a
plus avec l'original que de lointains rapports ou impose à un, instrument une
mélodie qui n'a pas été originalement écrite pour lui. On a pu entendre des Préludes pour piano de Chopin,
enregistrés par un orgue qui, si bien joué qu'il fût, en dénaturait le
caractère. Les exemples sont légion. Mais avant de condamner sans rémission
cette pratique, il n'est que juste de constater que, pour la musique ancienne
au premier chef, des musiciens de valeur ne figureraient même pas aux
catalogues sans ces arrangements ; et les rubriques de musique ancienne ne
sont pas encore assez fournies pour que l'amateur de disques « musicologiques »
puisse se permettre de dédaigner les arrangeurs. C'est grâce à eux qu'il est
possible de prendre contact par le disque avec une Sarabande et un Prélude de
Caix d'Herveloix
(Columbia), avec un Largo et un Prélude de Clérambault (Gramophone), avec la Commère (Odéon), La
Voluptueuse (Pathé), la Précieuse
(Polydor) de Couperin, avec Le Pays du Tendre de Destouches (Columbia), avec une Toccata de Frescobaldi (Odéon), avec les
Plaisirs champêtres de Montéclair
(Columbia), avec un fragment du Concerto
en ré mineur, op. 3, n° 11 de Vivaldi (Gramophone), avec divers extraits
d'œuvres de Sammartini (Columbia), avec un Tambourin
de Leclair (Odéon) et quelques fragments de Purcell, de Rameau, de Martini,
de Tartini et de Pergolèse.
Mais il ne
saurait s'agir, en fin de compte, que d'un pis aller. Le disque de musique
ancienne n'acquerra toute la confiance qui lui est due que si les éditions
originales viennent remplacer peu à peu ces arrangements commandés par la
virtuosité ou le commerce. La transformation est d'autant plus souhaitable
qu'elle est possible et qu'elle a reçu déjà, en certain cas, un commencement
d'exécution. A côté d'un arrangement de Sicilienne, on trouve le texte original
du Stabat de Pergolèse (Parlophone). A côté de la Sanctissima « arrangée » de
Corelli, on trouve le Concerto grosso
n° 8 (Parlophone) et le grave de la Sonate 6 op. 5 (Columbia). A côté de
quatre arrangements de Rameau, on trouve six enregistrements de textes ramistes originaux. Il existe toute une série d'œuvres de
musique ancienne qui n'ont pas eu à subir les caprices des arrangeurs ;
parmi elles figurent quelques chefs-d’œuvre de Roland de Lassus, de Vittoria, de Lotti, de Porpora, de Locatelli, de Janequin,
de Passereau, de Mauduit, de Marpurg, de Matthéson. Laissons de côté les Bach qui mériteraient un
examen spécial. Ainsi l'édition du disque est entrée, par la force même des
choses, dans une nouvelle phase ; elle s'est créé des obligations envers
la science et la beauté ; il faut maintenant qu'elle les respecte sans
défaillance.
Las !
En rentrant de vacances, le critique trouve des piles de disques, à peu près
ainsi composées : Ah! quelle
vie qu'on vit, Pauvre Clochard, Léo, Léa, Elle, Oublions te passé, Discrétion
de concierge, Une ou deux femmes, Si les photos pouvaient parler, Valse des
fauchés. Moi, ça me laisse froid, C'est mon gigolo (voilà pour l'élément
lyrique) ; Dormez bel ange, Coucou, Gosse
de Paris, J'ai une petite mandoline, Thank your father, Une fleur a passé, Watching my dreams
(voilà pour l'élément « symphonique ») ; l'intermezzo de Cavalleria rusticana, le
« grand air » de Madame Butterfly pour violoncelle, la Rêverie de Schumann pour mandoline,
une fantaisie sur le Pré-aux-Clercs,
pour clarinette (voilà pour l'élément « dramatique »).
Il est clair
que nous assistons, dans cette Bourse des valeurs phonographiques, à une hausse
rapide du disque populaire. La dureté des temps en est la cause. Il faut
vendre, et beaucoup. On n'y contredit pas. Mais à une condition expresse, c'est
que les droits du goût et de l'esprit ne succombent pas sous la nécessité
cruelle. On nous réplique de toutes parts : « Sans ces extraits de
films chantants, sans ces jazz incolores, jamais nous ne pourrions éditer vos
symphonies, votre musique de chambre, vos pièces anciennes. Laissez-nous
faire. » Nous laissons faire, avec la crainte constante de laisser trop
faire, de voir cette contrepartie nécessaire du spirituel se réduire peu à peu
jusqu'au néant dans la balance du commerce. Aussi est-ce avec joie que nous
saluons des efforts désintéressés comme celui de Columbia éditant une vaste Histoire de la musique ;
comme celui de Parlophone exhumant la délicieuse Sonate pour flûte et cordes de Scarlatti ; comme celui de Parlophone
révélant la musique de chambre de Dvořák (Concerto pour violoncelle op. 104) ; de
Pathé poursuivant la découverte des poèmes symphoniques de Strauss (Till l'espiègle) ; de Polydor éditant la trop peu connue 5e Symphonie de Schubert.
La question est de savoir si de tels efforts auront un lendemain. S'ils n'en ont pas, c'en est fait de « l'art phonographique » et c'en est fait aussi de la « critique d'idées ». Car recopier des catalogues pour chanter les louanges de M. Ketelbey ou de M. Raiter, ou de l'accordéoniste du coin ou du siffleur virtuose, c'est à quoi ne se résignera jamais la critique qui a encore quelques illusions à perdre. Non qu'elle condamne en bloc le « disque populaire ». Il n'est que de s'entendre sur les termes. Le disque populaire qui n'est que populacier, c'est à celui-là qu'il faut chercher noise. Mais le disque populaire qui sauve de l'oubli les fleurs de terroir, celui-là ne sera jamais assez soutenu. Il y a plusieurs années déjà que Béla Bartók, le grand compositeur hongrois, créateur de la plus riche discothèque folklorique d'Europe, a rendu hommage à Béla Vikar qui le premier eut recours au phonographe pour recueillir les chansons populaires. C'est là une des tâches les plus nobles et les plus utiles de la machine parlante. La plupart des firmes ont bien mérité de la science musicale ethnographique en éditant des séries de disques de musique populaire. Columbia a une collection de Fados portugais. Gramophone possède d'innombrables enregistrements de Coblas espagnoles. Polydor a des chants tyroliens et des échos viennois. Odéon réunit quelques échantillons de musique antillaise. Pathé a des archives garnies de chants africains. Dés à présent, l'amateur de disques, l'amateur éclairé qui préfère ces renaissantes musiques aux refrains fatigués du café-concert dispose d'une bibliothèque chantante où figurent les chants primitifs de toute l'Europe, des Amériques et des contrées les plus lointaines.
Le moment est venu d'enregistrer systématiquement toutes les musiques du monde. Car ces musiques disparaissent peu à peu. La musique arabe se contamine chaque jour au contact européen, et la musique orientale périra tôt ou tard, si elle ne persiste à opposer aux formes envahissantes de l'Occident une forme qui lui soit propre. Cette forme, seul le phonographe est capable d'en préserver les vestiges. Le symbole de l'héritage spirituel que se transmettent de main en main les générations, ce n'est plus un flambeau ; c'est un disque. Les marchands de phonos illustrent aujourd'hui l'allégorie poétique du vieux Lucrèce ; la vision est comique et grave tout ensemble.
Toute cette gravité n'est pas encore profondément sentie par les firmes qui constituent au hasard leurs collections documentaires. Certains enregistreurs, plus riches de science physique que de connaissances folkloriques, ont recueilli telles mélodies « originales » qui n'étaient que d'effrontées turpitudes. La tâche serait moins ardue, plus sûre et moins coûteuse, si l'on avait l'idée de la confier, en chaque pays lointain, à des personnes qui depuis longtemps l'habitent, comme par exemple les missionnaires.
Cette recherche des musiques populaires exotiques répond à notre goût présent de l'aventure et du pittoresque. Mais ceux qui préféreraient prêter l'oreille aux voix de la province française, ceux-là n'ont pas lieu d'être fort satisfaits. Autant se sont multipliés, dans le domaine de la musique imprimée, les recueils de chants populaires français, autant les disques en sont rares. Et parmi eux il n'en est presque aucun qui ne prête le flanc à la critique. Les chansons de marins chez Columbia sont médiocrement chantées ; les chansons basques chez Gramophone sont d'une valeur très inégale, les chœurs bressans chez Pathé sont timides, les chants provençaux d'Odéon sont fantomatiques. Pour la chanson française aux innombrables richesses, il nous manque un Gérard de Nerval du disque. Mais s'il existait, est-ce lui qu'engageraient les firmes pour diriger leurs collections ?... Pourtant une manière de miracle s'est accomplie à l'Exposition Coloniale, grâce aux efforts conjugués de savants et d'éditeurs. Sur l'initiative de l'Institut de Phonétique, deux membres de cet Institut, madame Lavergne et M. Philippe Stern, conservateur adjoint du Musée Guimet, ont nais à profit la présence de chanteurs et d'instrumentistes à l'Exposition pour procéder, avec l'aide des techniciens de Pathé, à des enregistrements inédits. Cette collection qui comprend près de deux cents disques formera une sorte d'anthologie de l'art colonial et l'on souhaite qu'elle puisse devenir avant peu accessible au public. Au camp de Saint-Maur, nos chercheurs ont pu approcher sous la direction avisée de l'artiste-né qu'est le lieutenant-colonel Delayen assisté des lieutenants Néoude (Afrique), Dé-Hong (Annam), Andria (Malgache), des indigènes virtuoses du chant et de la danse, habiles à tirer d'instruments primitifs des sonorités étonnantes. Des chœurs de trente voix ont pu être réunis par la bonne volonté réciproque des exécutants et des organisateurs de l'Exposition. En sorte que des spécimens de musique de races très diverses ont pu être enregistrés : Indochine, Laos, Cambodge, Annam, musiques « noires » des Saras, Dahoméens, Soussous, Bambaras, Mossis, échos du Mozambique, des Somalis, des Bâlis, de l'Afrique Équatoriale Française, de l'Afrique occidentale Française, du Togo, du Cameroun, de Mauritanie, de Madagascar, Betsilaos, Sakalaves, Betsarakés, etc. Ces musiques, ces chœurs, ces chants couvrent un champ immense d'activité sociale. Ce sont des chants de travail, ceux que l'on chante en débroussaillant, en creusant les fossés de drainage, en pilonnant le soubassement des routes, des chants de nostalgie où s'exhale la peine du travailleur pendant le dur labeur, des chants de caravaniers, de piroguiers ou de chasseurs, des chants de guerre, des chants d'amour, des berceuses, des chants d'enfants, des chants religieux, des chants funèbres, des chants de sorciers et de féticheurs, des chants de bouffons et de griots, des airs de danses. L'accompagnement est fait de claquement de doigts, de tam-tams, de flûtes et d'une infinité de cordes frottées ou pincées.
Si ces
enregistrements de musique originales peuvent être accompagnés de vues
photographiques montrant les danseurs, les chanteurs et les instruments, cette
collection vivante sera à placer sur le premier rayon de la Discothèque
Nationale dont la naissance est prochaine, depuis qu'est constituée
officiellement en France la Société des
Amis de la Phonothèque Nationale. L'idée d'une « Discothèque (ou
Phonothèque) internationale » et de « Discothèques (ou Phonothèques)
nationales » est dans l'air. Plusieurs pays (l'Italie, la Suisse) ont déjà
jeté les bases de ces institutions. Le Comité Permanent des Lettres et des Arts
qui s'est réuni, en juillet 1931, à Genève a été
saisi, à ce sujet, d'une très intéressante proposition présentée par Béla Bartók. Celui-ci,
qui a lui-même rassemblé, depuis des années, des enregistrements de musique
populaire, ne voit pas dans la « mécanisation de la musique » un danger pour
l'art, à qui, dit-il, en l'état actuel des choses, elle peut faire plus de bien
que de mal. Tout le monde sait que la notation musicale ne fixe que par
approximation la pensée du compositeur ; seuls les procédés mécaniques
peuvent permettre de faire connaître ses intentions avec une exactitude
presque parfaite. (Et c'est pourquoi l'on ne saurait trop encourager
l'initiative qu'ont prise certaines maisons éditrices de demander à de grands
musiciens de diriger eux-mêmes leurs œuvres devant le microphone : Richard
Strauss chez Polydor, Vincent d'Indy, chez Pathé, Stravinski, chez Columbia, pour ne citer que les plus
célèbres.) Il y aurait donc le plus grand intérêt à coordonner ces efforts en
créant une collection d'œuvres de maîtres contemporains, exécutées par
eux-mêmes ou réalisées sous leur surveillance. Il ne serait pas moins important
de perpétuer avec esprit de suite les exécutions données par les grands
artistes d'œuvres des époques antérieures.
Sur les
moyens pratiques de constituer avec efficacité de telles collections et de les
conserver en lieu sûr de façon que le public musicien en puisse profiter comme
il profite, par les bibliothèques et les musées, du trésor commun imprimé,
peint ou sculpté, il y a ample matière à discussion. Béla Bartók a proposé
que « les quatre pays » les plus importants à l'heure actuelle au point de
vue musical, à savoir : l'Italie, la France, l'Allemagne, l'Angleterre,
désignent chacun deux spécialistes. Ceux-ci seraient chargés de dresser chacun
deux listes. Dans la première figureraient les œuvres contemporaines de tous
les pays considérés par eux comme les plus importants et dans la deuxième les
œuvres les plus importantes des temps passés en remontant jusqu'à l'apparition
de la musique en tant qu'art en Europe. Ce sont les œuvres apparaissant le plus
souvent sur ces huit listes qu'il conviendrait d'enregistrer les premières.
Où
pourraient être conservées ces collections ? Dans les
Conservatoires ? Dans des « musées sonores » nouveaux qui prendraient
le nom officiel de Discothèques ou de Phonothèques ? Comment le public
pourrait-il y avoir accès ? Autant de problèmes pratiques qui vont se
poser avant qu'il soit peu et auxquels tout musicien soucieux de son art se
doit dès à présent de réfléchir. En tout état de cause, la création de Phonothèques
répond à un besoin de plus en plus pressant. Il est nécessaire que le public
musicien puisse, comme il peut le faire pour les livres dans les bibliothèques
et pour les tableaux ou sculptures dans les musées, prendre connaissance
presque sans bourse délier de musique choisie : musique populaire authentique,
musique classique et moderne dans l’enregistrement de grands virtuoses. Seule
une discothèque organisée selon les méthodes scientifiques les plus éprouvées
pourra permettre de grouper efficacement des efforts actuellement dispersés.
D'une part,
en effet, les firmes éditrices constituent, mais il faut les payer de beaux
deniers, des collections fort intéressantes, où les droits de la science n'ont
pas toujours été opprimés par les exigences du commerce. Déjà célèbres sont les
« suites » de Chant grégorien,
les albums Deux mille arts de musique
enregistrée et Musiques de l'Orient.
Le système des enregistrements « régionaux » (séries de disques basques,
provençaux, bretons, etc...), s'il est aux mains de musiciens de goût, ne peut
qu'être encouragé. Une unité de direction ou, au moins, un échange de vues
préalable entre les éditeurs apparaît maintenant comme nécessaire.
D'autre
part, il existe actuellement, dans presque tous les pays, des « archives
phonographiques » scientifiquement constituées, mais elles ne sont pas
encore accessibles au public dans des conditions satisfaisantes. Les modalités
de classement, de conservation, de prêt ne sont pas encore suffisamment
réglées. Depuis plus de trente ans que ces archives ont commencé de se constituer,
il serait pourtant temps, comme dit la chanson, de mettre un peu d'ordre dans
ce domaine où vont s'édifier désormais, et très rapidement, des constructions
nouvelles. Les archives phonographiques de l'Académie des sciences de Vienne
ont été fondées en 1899. En 1900 naquit, à Paris, le Musée phonétique de la
Société d'anthropologie ; en 1904 le Phonogrammarchiv
de l'Institut de psychologie de Berlin. En 1911, de nouveau à Paris, se
constitua le Musée de la parole. En 1920 se fondèrent à Berlin les Archives de
la parole, bientôt incorporées à la Bibliothèque d'État puis à l'Université.
D'importantes collections existent en Roumanie, en Hongrie, dans les pays
scandinaves, en Amérique. Toutes les missions d'explorateurs sont accompagnées
aujourd'hui de spécialistes de l'enregistrement. Ce « fonds
commun » du disque s'enrichit tous les jours. C'est une grande tâche que
de lui donner forme et durée. Éditeurs, savants, musiciens et gens de métier
ont le devoir de s'unir aujourd'hui pour cette indispensable réussite.