ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ
1890
PARIS
AUX BUREAUX D'ABONNEMENT ET DE VENTE
15, RUE DE L’ABBÉ-GRÉGOIRE, 15
UN DISCOURS PHONOGRAPHIÉ.
On vient d'obtenir à Chicago des résultats inquiétants pour tous les sténographes du monde, en employant le phonographe d'Edison à la reproduction des discours prononcés dans les assemblées délibérantes.
La première expérience a eu lieu dans un congrès tenu par les représentants d'une cinquantaine de Sociétés ayant obtenu des licences d'Edison pour l'exploitation de son brevet dans les différentes parties de l'Union américaine.
A mesure que
les discours étaient prononcés, un auditeur les répétait dans le tuyau du phonographe
et les fixait sur le cylindre.
Quand un
cylindre était rempli on le portait à un opérateur qui, tout prêt à faire
marcher une machine à composer, tirait du phonographe, avec la lenteur
convenable, le discours entendu par son confrère.
C'est ainsi
qu'on a obtenu la composition du compte-rendu de la session, qui a duré deux
jours et forme un petit volume, imprimé avec une rapidité fantastique.
Cette
opération a été répétée le 5 juin, lors d'un grand meeting convoqué par la
presse associée de Chicago, dans la grande salle de l'Auditorium.
On est
parvenu à recueillir ainsi le discours prononcé par M. Chauncey-Depew, célèbre
orateur new-yorkais, en faveur de l'exposition de 1893.
L'opérateur
chargé de la répétition dans le phonographe s'était placé dans une galerie,
assez près pour bien entendre et assez loin pour ne pas troubler l'assistance
par le bruit qu'il faisait, bruit d'ailleurs très faible, car il n'est pas
nécessaire de parler haut pour obtenir une impression très nette.
L'orateur
n'avait pas fini de parler que déjà les épreuves du commencement de son
discours étaient remises aux représentants des divers journaux.
La
reproduction typographique prit un peu moins de deux heures, bien que le texte
eût 2049 mots.
LES APPLICATIONS DU PHONOGRAPHE.
On se rappelle avec quel enthousiasme tous les visiteurs de l'Exposition se sont précipités aux phonographes. Journellement plus de vingt mille personnes se pressaient autour du pavillon Edison attendant avec impatience le moment d'écouter pendant quelques instants soit un discours, soit un air de musique.
Tous sont
restés émerveillés de la perfection, de la netteté et de la sensibilité avec
laquelle toutes les modulations du son se trouvaient reproduites. En présence
d'une transmission du son si exacte, bon nombre de personnes se sont de suite
demandé de quelle manière l'appareil les enregistrait. Rien n'est en réalité
plus simple si on se rappelle la description que nous avons donné du
phonographe (1) ; on
n'a pas oublié le rôle du stylet qui, en parcourant le cylindre de cire
préalablement imprimé, fait osciller la membrane que produit en suivant le son,
il est inutile d'ajouter que l'effet inverse se produira si la membrane mise
en mouvement par les oscillations du son se trouve en face du guide de cire. Ce
dernier sera imprimé par le stylet et on aura enregistré à tout jamais la
parole ou l'air joué devant le phonographe.
(1) Voir année 1889, page 147.
Quoique
l'appareil soit, il est vrai, d'une extrême sensibilité, on le munit néanmoins
de cornets acoustiques de formes appropriées aux airs qu'on désire enregistrer,
et aussi pour éviter que l'appareil ne soit impressionné par d'autres sons.

Veut-on
conserver le souvenir d'un morceau, on place au-dessus du piano ouvert un grand
cornet. Si c'était un orchestre d'un grand nombre de musiciens, il en serait
de même, on aurait soin, dans ce cas, d'augmenter les dimensions du
cornet ; si, au contraire, on n'est en présence que d'un ou deux instruments,
flûte et piston, ainsi que l'indique une de nos gravures, on se sert de cornet
de dimension moyenne, avec lesquels on peut enregistrer la voix humaine si
toutefois on a le courage de chanter devant un aussi terrible instrument. Il
souligne le moindre défaut ; aussi les artistes qui ont bien voulu chanter
ont-ils toujours eu au début une certaine crainte que leur talent les a aidés à
surmonter pour laisser libre cours à leur inspiration. Mais on peut
se demander de quelle utilité peut être un pareil instrument ? Utilité qui
peut vous échapper au premier abord tant on est séduit par le plaisir
d'entendre sortir d'une petite boite des airs aimés.
Si c'est sa
propre voix, qui peut se défendre d'un certain orgueil à s'entendre soi-même ?
si c'est un air de musique, le phonographe ne devient-il pas une véritable
boîte à musique ? n'est-il pas alors destiné à passer à l'état
d'obsession ?
Le phonographe n'a pas à craindre pareille dégradation. Son utilité est incontestable, ne serait-ce que son application au théâtre pour les répétitions et les exécutions. Qu'enfin, un artiste, en cherchant à rendre tous les sentiments qui l'inspirent, laisse échapper un accent imprévu ! Il pourrait ne plus le retrouver si le phonographe n'était là pour le reproduire et en perpétuer le souvenir. Au théâtre, le cornet est placé, ainsi que le représente notre gravure, dans le trou du souffleur.

L'utilité du
phonographe est indiscutable pour tous ceux qui s'occupent de musique,
quoiqu'on puisse lui reprocher une très légère modification du son de la voix,
qui n'atteint en aucune façon le rendu des nuances tant recherché des
artistes.
Les avocats
trouvent déjà en Amérique un aide puissant dans le phonographe quand ils
étudient les effets oratoires de leur plaidoirie, effets dont ils peuvent
juger un instant avant de la prononcer devant l'auditoire ; les hommes
politiques dont les paroles peuvent être contestées, pourront désormais remplacer
leurs secrétaires par ce confident docile, toujours prêt à leur servir leurs
propres discours. Certes, il serait facile de poursuivre cette énumération des
services que le phonographe est appelé à rendre. Signalons en dernier lieu
combien il sera précieux aux juges d'instruction pour déconcerter les prévenus
en leur faisant entendre leur première déclaration qu'ils contredisent. Mais
laissons de côté ces services d'utilité trop souvent générale pour ne parler
que des lettres phonographiques. Qui ne serait heureux de recevoir soit d'un
parent ou d'un ami, quelques mots de lui non écrits sur une simple feuille de
papier mais parlés ?
G. DE
BURGRAFF,
Ingénieur.