ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ
1889
PARIS
AUX BUREAUX D'ABONNEMENT ET DE VENTE
15, RUE DE L’ABBÉ-GRÉGOIRE, 15
LE PHONOGRAPHE ÉDISON.
Le
phonographe n'est pas une nouvelle connaissance pour nos lecteurs (1). Il y a onze ans, nous lui avons déjà
consacré un important article. Nous prédisions à cette invention de l'ingénieur
Edison le plus brillant avenir. Nous nous félicitons d'autant mieux d'avoir
été bon prophète dans cette circonstance, que bien des notabilités
scientifiques de l'époque n'y voulaient croire qu'à titre de prestige et de
mystification. Que nous sommes loin aujourd'hui de l'ancien phonographe de 1878
qui reproduisait ses sons enregistrés avec un timbre de voix rappelant beaucoup
plus la parole de polichinelle que la parole humaine. Il y a quatre ou cinq
ans, M. Edison nous présentait à l'exposition d'électricité un appareil plus
perfectionné, mais encore très défectueux, dont les vibrations métalliques
étaient des plus désagréables à entendre. Grâce aux persévérantes études du
grand ingénieur américain, tous ces défauts ont disparu, et l'instrument qu'il
a fait parler, le 23 avril dernier, à l'Académie des sciences, a été qualifié
de merveille par des savants dont
l'opinion a force de loi dans le monde entier.
(1) Voir année 1878, p. 343.
M. Janssen
s'est véritablement fait l'écho de tous ceux qui s'intéressent au progrès
scientifique, quand, à la suite des expériences faites devant l'Académie,
encore sous le charme de ce qu'elle venait d'entendre, il a dit : « Le
problème qui consiste à conserver et reproduire la parole humaine est un des
plus délicats et des plus nobles que la science pouvait se proposer. M. Edison
l'a résolu ; il s'est acquis par là une gloire éclatante. Il s'est assuré
la profonde gratitude de la postérité en rendant possible la survivance de la
voix d'un ami qui n'est plus, les adieux d'un mourant ».

Mais
occupons-nous de l'appareil dont notre dessin, représentant M. Edison parlant dans son phonographe,
donne une idée très exacte. Il se compose d'un cylindre métallique recouvert
d'un manchon en cire, sur lequel un style ou pointe traçante inscrit les
vibrations emmagasinées sur une membrane placée au dessus de cette pointe. Le
manchon de cire et sa tige sont mis en mouvement par un système moteur
actionné par une pile électrique. A mesure qu'on parle sur le diaphragme, le
cylindre de cire avance lentement d'une manière hélicoïdale, et le style
inscripteur trace sur la cire des traits imperceptibles qui correspondent à toutes
les vibrations reçues. Au dessus du diaphragme est placé un pavillon dans
lequel parle l'opérateur. Un de nos dessins représente M. Edison parlant dans
ce pavillon.
Pour obtenir la reproduction des sons graphiquement représentés sur le manchon de cire, on replace le cylindre dans la position où il était au commencement de l'opération ; on met en jeu un autre style, d'une construction un peu différente du premier, qui vient s'appliquer avec une extrême précision sur tous les traits tracés sur le cylindre de cire, à mesure que ce cylindre est mis en mouvement par l'appareil moteur. On remplace le pavillon par un tube en caoutchouc, dont l'extrémité se ramifie en 2, 4 ou 6 branches, suivant le nombre des auditeurs. Dans notre premier dessin, on voit un de ces tubes placé sur la table du phonographe. A chacune des extrémités du conduit se trouve une petite ampoule perforée que l'auditeur applique contre son oreille. La figure n° 2 nous montre comment la voix est perçue par les auditeurs séparément. Si on veut obtenir la reproduction des sons d'une façon générale, pour toute une salle, par exemple, on remplace les tubes auriculaires. par une sorte de cornet en métal ; mais, dans ces conditions, le son rendu perd de sa perfection ; il a des vibrations métalliques qui rappellent un peu les sons de l'ancien phonographe.

Les
étonnants résultats du phonographe ne s'arrêtent pas à la reproduction directe
des sons ; ces derniers peuvent être transmis à des distances considérables, en
combinant le nouvel appareil avec un téléphone spécial. C'est ainsi que le colonel
Gouraud, ami et collaborateur de M. Edison, a rendu compte de l'expérience
suivante faite tout récemment à New York :
« On parla à
New York dans le phonographe ; celui-ci répéta son enregistrement dans le
téléphone qui, au moyen de son transmetteur de charbon, le transmit à un
motographe récepteur, qui répéta à haute voix sur un autre phonographe, à
Philadelphie. Ce dernier répéta dans un second transmetteur de charbon sur un
second motographe récepteur qui, enfin, reproduisit à haute voix tout ce qui
avait été enregistré, devant un grand nombre de personnes, à Philadelphie...
Le son qui avait été produit à New York et qui avait été entendu à
Philadelphie, soit à 140 kilomètres, passa successivement à travers cinq
couches d'air différentes, et, par conséquent, s'entendit cinq fois, pendant
le trajet. De plus, le son, ou cette onde sonore, anima, ou, si l'on veut,
passa au travers de dix corps différents, sans parler du courant électrique du
verre, du fer, du mica, de la craie, de la cire, du charbon, de l'acier et du
cuivre ».
Les
cylindres de cire sont tellement bien compris, qu'ils peuvent enregistrer un
millier de mots, et qu'ils peuvent répéter les sons enregistrés plusieurs
milliers de fois sans que les sons soient altérés ou affaiblis. Ils sont de
dimensions telles, qu'on peut facilement les expédier par la poste. On reçoit
donc ainsi, à domicile, une lettre parlée qui se lit elle-même à son
destinataire. Un simple déclenchement suffit pour faire répéter un mot, une
phrase, un passage tout entier sur lequel on veut appeler l'attention.
M. Gouraud
reçoit régulièrement par chaque courrier des correspondances parlées du grand
inventeur américain. Dans son premier phonogramme, dit M. Gouraud : « on
entendit Edison, comme s'il était devant nous, parlant, toussant, riant, et
finissant sa lettre en exprimant le plaisir qu'il aurait à entendre ma voix au
lieu de se fatiguer à lire ma mauvaise écriture. Par la même poste, on entendit
aussi des morceaux de musique qui avaient été joués en Amérique, le son des
bruits de son laboratoire, tels que le bruit du marteau frappant sur l'enclume,
celui de la lime sur le fer, et finissant par les hourras poussés par les
ouvriers en l'honneur du départ de la première voix qui se mettait en voyage.
Tous ces sons étaient si clairs, si distincts, que l’on pouvait se passer de
la voix d'Edison annonçant leur origine ».
Actuellement, M. Edison peut fabriquer environ 200 appareils par jour. Quant au prix de revient de l'instrument, il n'est pas encore établi d'une façon définitive ; mais il est question de le donner en location moyennant 200 francs par an.
Nous ne
croyons pas avoir besoin de faire ressortir tous les services que pourra
rendre cette admirable découverte. Dans presque tous les cas où l'écriture
remplace actuellement la parole, on pourra avoir recours au phonographe. La correspondance
parlée aura toujours un charme que les lettres les mieux tournées n'égaleront
jamais. Elle conservera à l'ami, à la femme, à la mère, cette douceur de
l'intonation, cette originalité de l'accent et de l'expérience qui jouent dans
la parole un rôle aussi important que le choix des mots. Et ce n'est là que le
côté sentimental. Avec le phonographe, les fantaisies de la sténographie,
quelquefois si déplorables, disparaîtront ; l'orateur nous apparaîtra tel
qu'il est, avec ses grandes qualités ou son ignorance de la langue qu'il a la
prétention de parler. On conservera comme des modèles les intonations de
certains artistes. On aura sous la main la manière dont les grands maîtres de
la musique comprenaient l'exécution de tel ou tel passage de leurs œuvres. Nous
saurons à Paris comment parlent, chantent, rient les peuples les plus éloignés
de nous, grâce aux collections de phonogrammes que les voyageurs et les
missionnaires pourront joindre à leur collection de photographies.
Il nous
suffira de choisir dans les cylindres en cire que l'industrie livrera à bon
marché, pour nous offrir, soit un tour de force de vocalise de la Patti, soit
une chanson de Judic ou le dernier discours prononcé à la Chambre des députés
par le leader à la mode.
Nous n'en finirions pas si nous voulions seulement énumérer les innombrables résultats qui seront produits par ce merveilleux, instrument qui, avant peu d'années, sera dans toutes les familles. On ne saurait trop le répéter avec M. Janssen : « M. Edison s'est acquis par son invention, une gloire éclatante ; il s'est assuré la gratitude de la postérité. »
H. GROS.