PUBLIÉ, DEPUIS SA FONDATION, SOUS LA DIRECTION DE
1878
PARIS
AUX BUREAUX D'ABONNEMENT ET DE VENTE
29, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 29
LE PHONOGRAPHE.
Grâce au
téléphone, inventé en Amérique, on peut aujourd'hui envoyer la parole à toute distance ; voici maintenant qu'on peut la conserver
et la reproduire à volonté. Un discours est prononcé, une poésie est dite par
un liseur de talent : il est possible, un an après, quand on le veut,
en tournant un bouton, d'entendre de nouveau le discours prononcé avec les
mêmes intonations, la pièce de vers lue de la même manière, comme si le lecteur
était encore là.
Un fils peut
emporter avec lui les derniers conseils de son père et de sa mère, leur
bénédiction, et se les faire répéter toutes les fois qu'il en a le désir.
C'est aussi
du nouveau continent que nous vient cette merveilleuse invention. C'est à
l'Américain M. Edison, de Menlo-Park (New Jersey),
que l'on doit le nouvel appareil, auquel il a donné le nom de Phonographe.
La grande
simplicité de cette invention est tout à fait remarquable. Les découvertes
modernes des sciences, les forces physiques nouvellement connues, telles que
l'électricité, n'ont pas été mises à contribution par l'inventeur. L'appareil
aurait pu être confectionné par les savants chaldéens ou grecs. Un cylindre, un
ressort, une lame métallique, telles sont ses parties essentielles.
M. Beet, délégué de M. Edison, a fait entendre le phonographe
pour la première fois en France, au mois de mars dernier, à l'Académie des
sciences, à la Société française de physique et à la Société d'encouragement
pour l'industrie.
A la
première séance, devant l'Institut, quand, après avoir prononcé une phrase,
l'opérateur l'a reproduite en faisant tourner le cylindre de l'appareil, à
l'étonnement des uns s'est jointe l'incrédulité de
quelques autres. Le timbre un peu nasillard et lointain de la parole émise par
l'instrument, uni à l'identité d'intonation, a fait dire à plusieurs que
l'opérateur était un « habile ventriloque. » Mais lorsqu'un assistant
ayant parlé lui-même a entendu redire par le phonographe, sur le même ton, ses
propres paroles, toute pensée de mystification a été écartée, et l'assemblée a
admiré avec unanimité la nouvelle découverte.

Arrivons à la description de l'appareil, que représente notre figure (p. 344). Un cylindre C peut tourner autour de son axe au moyen de la manivelle M ; sur ce cylindre est tracée une cannelure en forme d'hélice, et c'est par-dessus cette cannelure qu'est placée une feuille de cuivre rouge très mince.
Une virole V
est portée par un ressort R au-devant du cylindre. Au fond de cette virole, sur
une fenêtre circulaire, est placée une membrane analogue à celle du téléphone.
Cette membrane porte une toute petite pointe métallique fixée
perpendiculairement sur sa face intérieure. Une masse métallique T sert à
régulariser le mouvement de rotation d’un cylindre en le rendant beaucoup plus
uniforme.
Voyons,
maintenant, comment fonctionne le phonographe. Ou commence par fixer la
feuille de cuivre sur le cylindre en la collant par un côté, puis en entourant
complètement toute sa surface. On amène la virole près du cylindre, et on fixe
solidement son support au moyen de la vis U, de façon que la petite pointe
appuie légèrement sur la feuille de cuivre entre deux cannelures saillantes,
c'est-à-dire au-dessus de l'espace libre sous la feuille, dans le sillon qui
sépare les cannelures.
L'instrument
ainsi réglé, on approche sa bouche de la virole V, devant laquelle on parle un
peu fortement, pendant qu'on tourne avec la main la manivelle M d'une manière
constante. La membrane vibre sous l'action de la parole transmise par
l'air ; la pointe avance ou recule plus ou moins, s’enfonçant
successivement dans le cuivre à diverses profondeurs. Il se produit ainsi sur
le sillon de l'hélice une série de marques de formes variées qu'on pourrait à
peine différencier nettement à la loupe.
Une fois la
phrase prononcée, on cesse de tourner ; on desserre la vis U, puis on
replace le cylindre en le détournant exactement dans la position initiale. Dès
lors, l'instrument est prêt à parler.
On adapte un
porte-voix à la virole V, et on tourne la manivelle M dans le même sens et de
la même manière que la première fois. L’effet exactement inverse se produit :
les creux variés inscrits sur la feuille de cuivre font aller et venir la
petite aiguille, l'aiguille fait vibrer la membrane, la membrane fait vibrer
l'air. Et ces vibrations se reproduisent identiques à celles qu'a données la
bouche ; on entend la phrase qui a été prononcée. C'est jusqu'ici une
petite voix grêle un peu métallique, mais c'est la même phrase, le même accent,
le même rythme.
Le délégué
de M. Edison avait prononcé la phrase suivante : « Monsieur Phonographe
présente ses hommages à l'Académie des sciences. » L'instrument, répétant
la phrase, reproduisit identiquement l'accent anglais de l'Américain, que
rendait encore plus singulier le timbre bizarre de l'appareil. Qu'on remette
de nouveau le cylindre dans sa position primitive, on pourra en tournant encore
entendre une seconde fois la même phrase ; à la troisième épreuve, la voix est
déjà beaucoup plus faible.
Le
phonographe que nous venons de décrire n'est pas encore, on le voit, absolument
parfait. Il est déjà bien extraordinaire qu'on obtienne d'aussi étonnants
résultats avec un instrument qui vient à peine d'être inventé. Signalons
brièvement les quelques perfectionnements qu'il a déjà subis.
Si, au lieu
d'une simple membrane, on en met deux l’une derrière l'autre, séparées par un
petit espace plein d'air, le son rendu est sensiblement meilleur.
Le réglage
initial de l'appareil est assez délicat ; M. Edison place la feuille de
cuivre, dans ses nouveaux appareils, non sur un cylindre, mais sur un plateau
métallique. On a tracé sur ce disque un sillon en forme de spirale d'Archimède.
On peut mettre la plaque en mouvement de façon que la pointe inscrive les
vibrations sur la rainure en forme de spirale. Ou peut
ainsi plus facilement placer la feuille de cuivre sur le plateau et régler l'instrument.
De plus, la feuille une fois écrite peut être transportée sur un autre appareil
quelconque à spirale.
C'est ainsi
que M. Edison a pu faire d'Amérique une communication verbale à la Société de
physique de France, en envoyant sa plaque par un paquebot.
Nous avons
dit qu'au bout d'un certain nombre d’épreuves, les marques de la feuille
s'usant sur la pointe-, la voix devient confuse. Il sera possible de l'avoir
toujours nette, de pouvoir reproduire un discours un nombre de fois indéfini,
en moulant la trace du stylet et en la reproduisant ensuite sur un métal dur,
qui servira dès lors à faire vibrer la pointe et à répéter autant de fois que
l'on voudra les phrases conservées.
Enfin on a
appliqué avec succès, le phonographe au téléphone. Les vibrations de la
membrane, produites sous l'influence de la pointe mise en mouvement par la
trace inscrite, déterminaient des courants électriques dans le fil du
téléphone, et pouvaient être reproduites à la station où se trouvait le
récepteur.
On prévoit
encore bien d'autres perfectionnements de ce merveilleux appareil, qui réalise
pratiquement un vœu souvent rêvé et considéré comme absolument chimérique.
Les sons les plus compliqués, les accords, plusieurs voix à la fois, peuvent être enregistrés et reproduits à la fois par le phonographe.
Citons une dernière expérience de M. Edison.
On prononce
une phrase en français. On inscrit sur la
même trace une autre phrase en
anglais. On replace le cylindre dans la position initiale et on le fait
tourner : alors la phrase française et la phrase anglaise sont prononcées à la fois ; les auditeurs français
entendent l'une, les auditeurs anglais l'autre.
Arrêtons-nous
devant de semblables résultats. Laissons à l'avenir le soin de nous surprendre
encore par les développements que doit inévitablement prendre la découverte de
ce reproducteur de la voix, par les nombreuses applications extraordinaires
dont on entrevoit déjà les plus importantes.