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LE
PHONOGRAPHE

« LES
DOCUMENTAIRES »
ÉDITIONS KRA, 56, RUE RODIER, PARIS
Copyright 1929, by Simon Kra.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et la Russie.
TABLE DES
MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER. - LES ANCÊTRES DU
PHONOGRAPHE
CHAPITRE II. - LA TECHNIQUE ACTUELLE DU PHONOGRAPHE
Au Studio : Une séance d’enregistrement
A l'usine : La naissance du disque
CHAPITRE III. - LA VIE PHONOGRAPHIQUE
Les musiciens et le phonographe
CHAPITRES IV. - LES PROBLÈMES DU PHONOGRAPHE
Le problème de l'amplificateur
CHAPITRE V. - LE PHONOGRAPHE AU SERVICE DE LA SCIENCE ET DE
L'ÉDUCATION
Les archives phonographiques de l'Académie
des Sciences de Vienne
Le Phonogramm Archiv et le Lautarchiv de Berlin
Musiques et chansons populaires
Le phonographe maître de musique
Le
phonographe a sa légende et ses prophètes. Il est rapporté par de vieux chroniqueurs
qu'une tête parlante fut taillée dans le bronze par Gerbert d'Aquitaine qui fut
couronné pape, en 999, sous le nom de Sylvestre II. Il passait pour si savant
que ses ennemis l'avaient dans sa jeunesse accusé de sorcellerie. Deux cents
ans plus tard, il n'était bruit dans toute l'Europe que du prodigieux savoir du
théologien souabe Albert le Grand – le grand Albert – qui enseigna à Paris de
1245 à 1248, et fut, à son tour, accusé de magie : il avait construit,
disait-on, un automate qui pouvait ouvrir la porte aux visiteurs et leur
adresser quelques mots, mais que le docteur angélique Thomas d'Aquin, son
disciple, aurait détruit par piété. Trois siècles encore, et voici Maître
François Rabelais décrivant, au chapitre cinquante-sixième du Quart Livre des Faicts et Dicts Héroïques du Noble Pantagruel
(1548), comment Pantagruel entendit en pleine mer des paroles gelées qui
dégelaient : « Compagnons, oyez-vous rien ? Me semble que je oï quelques
gean parlans en l'aër : je n'y voy pourtant personne. Ecoutez ! » Panurge
s'écria : « Notes sommes perduz ! » – « Me soubvient, dit Pantagruel,
que Aristoteles maintient les paroles d'Homère estre voltigeantes, volantes,
movantes et par conséquent animées. D'advantage, Antiphanes disoit la doctrine de
Platon ès paroles estre semblable, lesquelles en quelque contrée, on temps du
fort hyver, lorsque sont proférées, gèlent et glacent à la froidure de l'aër,
et ne sont ouïes. Semblablement ce que Platon enseignoit ès jeunes enfans, à
poine d'estre d'iceulx entendu, lorsqu'estoient vieulx devenus Ores seroit à
philosopher et rechercher si forte fortune icy seroit l'endroict on quel telles
paroles desgèlent... »
... Le
pilote faict response :
« Seigneur,
de rien ne vous effrayez. Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle
fust au commencement de l'hyver dernier grosse et félonne bataille entre les
Arimaspiens et les Nephelibates. Lors gelarent en l'aër les paroles et crys des
hommes et femmes, le chaplis des masses, le hurtis des harnois, les
hannissements des chevaulx et tous aultres effroys de combat. A ceste heure, la
rigueur de l'hyver passée, advenante la sérénité et tempérie du beau temps,
elles fondent et sont ouïes... »
« ... Tenez,
dist Pantagruel ; voyez en cy qui encore ne sont desgelées ! »
« Lors nous
jecté sur le tillac pleines mains de paroles gelées, et sembloient dragée
perlée de diverses couleurs.
« ...
Lesquelles paroles estre quelque peu eschauffées entre nos mains fondoient
comme neige, et les oyons réalment, mais ne les entendions, car c'estoit
langage barbare... D'aultres estoient vocables du hourt et bannissement des
chevaulx à l'heure qu'on choque. Puis en ouïsmes d'aultres grosses, et
rendoient son en desgelant, les unes comme des tabours et fifres, les aultres
comme clairins et trompettes. Croyez que nous y eusmes du passetemps
beaucoup...
« Je voulois
quelques motz de gueule mettre en réserve dedans de l'huile comme l'on garde la
neige et la glace, et entre du feurre bien net. Mais Pantagruel ne le voulut :
disant estre folie faire réserve de ce dont jamais l'on n'a faulte et que
toujours on a en main, comme sont motz de gueule entre tous bons et joyeux
Pantagruelistes. »
Pantagruel
avait grand tort. Aujourd'hui des millions de disques font réserve de paroles
gelées, qui rendent un son en dégelant. Les machines parlantes ont fait de tels
progrès que leur domaine est fief du royaume de l'art. Les préventions que l'on
pouvait et devait nourrir jadis contre le phonographe nasillard, amplificateur
sans vergogne du pif de Cyrano, tombent d'un seul coup devant les sonorités
neuves et, sans métaphore, inouïes.
Vers le même
temps que Rabelais flairait l'avenir, environ l'an 1590, un Italien nommé Posta
cherchait à conserver la voix humaine par des procédés mécaniques : il faisait
chanter les chanteurs devant l'embouchure d'un tube de plomb ; on fermait le
tube et quand on le rouvrait on devait entendre à nouveau la voix prisonnière.
Nous ignorons par quel procédé, mais l'on doute qu'il fût aussi ingénieux que
celui dont il est fait mention dans le numéro d'avril 1632 du Courrier véritable. Emile Gautier, dont
le livre sur le Phonographe son passé,
son présent et son avenir, constitue, bien que déjà vieux de plus de vingt
ans, le meilleur historique de la machine parlante, en cite ce passage qu'il estime
être « le plus ancien document connu relatif au phonographe »
«
D'Amsterdam, le 23 avril 1632. – Le capitaine Vosterloch est de retour de son
voyage des terres australes, qu'il avait entrepris par le commandement des
Estats il y a deux ans et demy. Il nous rapporte entre autres choses qu'ayant
passé par un destroict audessoubs de celuy de Magellan et de celuy du Maire,
il a pris terre en un pays où les hommes sont de couleur bluastre, et les
femmes de verd de mer, les cheveux des uns et des autres de nacarat et ventre
de nonnain. Mais ce qui nous estonne d'avantage et qui nous fait admirer la
nature, c'est de voir qu'au deffaut des arts libéraux et des sciences qui nous
donnent le moyen de communiquer ensemble et de descouvrir par escrit nos
pensées à ceux qui sont absens, elle leur a fourni de certaines esponges qui
retiennent le son et la voix articulée, comme les nostres font les liqueurs. De
sorte que quand ils veulent mander quelque chose, ou conférer de loin, ils
parlent seulement de près à quelqu'une de ces esponges ; puis les envoyent
à leurs amis, qui les ayant receuës, en les pressant tout doucement, en font
sortir ce qu'il y avait dedans de paroles, et sçavent, par cet admirable
moyen, tout ce que leurs amis désirent. Et pour se resiouyr, quelquefois ils
envoient quérir dans l'Isle Cromatique des concerts de musique de voix
d'instruments dans les plus fines de leurs esponges, qui leur rendent estant
pressées les accords les plus délicats en leur perfection. »
En 1632,
Cyrano de Bergerac avait 13 ans. Quand ses œuvres parurent en 1656 on y put
lire, à la page 165 de l'Histoire comique
des Estats et Empires de la Lune, l'étonnante description que voici :
« Je me mis
à considérer attentivement mes livres et leurs boëttes, c'est-à-dire leurs
couvertures, qui me. sembloient admirables pour leurs richesses.
L'une estoit taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les
nostres. La seconde ne paraissoit qu'une monstrueuse perle fendue en deux.
« A
l'ouverture de la boëtte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal presque
semblable à nos horloges, plein de je ne sçay quels petits ressorts et de
machines imperceptibles. C'est un livre, à la vérité, mais c'est un livre
miraculeux, qui n'a ni feuillets, ni caractères. Enfin c'est un livre où, pour
apprendre, les yeux sont inutiles : on n'a besoin que des aureilles. Quand
quelqu'un donc souhaite lire, il bande avec une grande quantité de toutes
sortes de petits nerfs cette machine, puis il tourne l'éguille sur le chapitre
qu'il désire escouter, et en mesme tems, il en sort, comme de la bouche d'un
homme ou d'un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui
servent entre les grands Lunaires à l'expression du langage. »
Emile
Gautier, attirant l'attention sur ce passage, souligne avec force le progrès
qui sépare la machine à ressorts et à aiguille de Cyrano et les éponges
fantaisistes de Vesterloch. « La pensée commence à se débrouiller, le problème
est serré de plus près : on est sur la piste... et « ça brûle ». Il cite encore
un autre texte d'un contemporain de Cyrano, John Wiekins, auteur de Mathematical Magie, or the wonders that may
be performed by mechanical geometry, où sont attribuées à un certain
Walchius les fantaisies de Posta et de Rabelais et où se trouve reprise l'idée
ancienne d'une statue parlante :
« Déjà les
Hébreux ont attribué à chaque lettre un organe distinct. D'autre part, nous
pouvons remarquer que les sons inarticulés ressemblent toujours à telles ou
telles lettres. Ainsi nous pouvons comparer la lettre i au clapotement de l'eau, la lettre z au bruit que fait l'eau bouillante en se refroidissant, la lettre
n et le chiffre 9 au son des cordes
vibrantes, la lettre q à un coup
d'aiguille, etc.
« En
observant très attentivement les faits de ce genre, il se pourrait qu'on
réussît à faire prononcer quelques mots à une statue. »
Cette tête
ou cette statue parlante deviennent alors au XVIIIe siècle, qui fut
l'âge des automates, la chimère des inventeurs. Un mécanicien français nommé
Mical présenta à l'Académie des Sciences, en 1783, des « têtes parlantes » à
l'intérieur desquelles étaient dissimulées des glottes artificielles. Le joueur de flûte de Vaucanson
exécutait, à ce qu'il paraît, douze airs différents. Le baron autrichien
Wolfgang de Kemplen, l'inventeur du fameux Joueur
d'échecs, imagina un Turc parlant, dont
Hoffmann parle dans certains de ses contes fantastiques, notamment dans les Automates et dans le Chat Murr. Ce sont évidemment ces
« inventions » (dont ne parle pas Gautier) qui incitèrent le duc de
Lévis, en 1810, à publier une « anticipation », la Correspondance de deux Mandarins chinois en 1910, où il est
question d'un mécanicien allemand qui vient faire connaître à Paris un
instrument avec lequel il imite la voix humaine dans toutes ses intonations.
« L'inventeur, est parvenu à perfectionner son appareil au point que, de
même qu'on fait exécuter le portrait d'une personne chérie, on peut obtenir
l'imitation irréprochable de sa voix, parlée ou chantée, espèce de ressemblance
qui, ajoutée à celle des traits, doit consoler de l'absence, bien plus qu'on
n'avait pu le faire jusqu'ici. » Ces mandarins imaginaires ne seraient-ils pas
tout justement les descendants du Chinois dont parlent les anciennes légendes
de l'Empire Céleste : il fit, dit-on, parvenir, il y a plus de 3.000 ans, à
l'Empereur de Chine, un message verbal dans un coffret. Voilà donc décrit par
des poètes et des fantaisistes des premiers siècles un appareil que les savants
du dix-neuvième eurent à construire pour leur donner raison, puisque toujours
la poésie a devancé la science.
La démarche
des savants est double : d'abord inscrire le son, – ensuite le reproduire.
C'est à l'inscription du son qu'ils consacrent leurs premiers efforts. Gautier
les a décrits avec minutie. D'abord ceux du physicien anglais Thomas Young qui
réussit en 1807 à enregistrer les vibrations acoustiques avec un
appareil dont il a donné la description dans A course of lectures on natural philosophy and mechanical arts :
« Mon instrument
peut servir sans difficulté à mesurer le nombre et l'amplitude des vibrations
des corps sonores, en leur adaptant un style susceptible de décrire une trace
ondulée sur un cylindre tournant.
« Ces vibrations
peuvent servir aussi à mesurer, d'une façon très simple, de petits intervalles
de temps Si, en effet, l'on fait vibrer un corps dont les vibrations ont une
certaine fréquence, pendant que le cylindre tourne, et si ces vibrations
s'inscrivent sur le cylindre ; la courbe ainsi tracée donnera la mesure
exacte du temps pris par une partie de la révolution, de sorte que le mouvement
d'un corps quelconque peut être mis en comparaison avec le nombre des
oscillations marquées pendant le même temps par le corps vibrant. »
Puis
viennent les expériences de Duhamel qui compare le tracé obtenu par Young au
tracé donné par une corde vibrante dont on connaît le nombre de vibrations dans
un temps donné ; – les expériences de Wertheim qui remplace la corde de
Duhamel par un diapason ; – les expériences de Lissajoux qui provoque
électriquement les vibrations du diapason de Wertheim ; – les expériences
de Léon Scott, ouvrier typographe qui inventa la phonautographie en 1857. Quelques passages de la communication officielle
de Scott, qu'Emile Gautier reproduit tout entière dans son ouvrage, éclairent
les données du problème à cette époque :
« Y a-t-il
possibilité d'arriver, en ce qui concerne le son, à un résultat analogue à
celui atteint dès à présent pour la lumière par la photographie ? Peut-on
espérer que le jour est proche où la phrase musicale échappée des lèvres du
chanteur viendra s'inscrire d'elle-même, et comme à l'insu du musicien, sur un
papier docile, et laisser une trace impérissable de ces fugitives mélodies que
la mémoire ne retrouve plus alors qu'elle les cherche ?
«
Pourra-t-on, entre deux hommes réunis dans un cabinet silencieux, faire
intervenir un sténographe automatique qui conserve l'entretien dans ses plus
minutieux détails, tout en s'accommodant à la vitesse de la
conversation ? Pourra-t-on conserver à la génération future quelques
traits de la diction d'un de ces acteurs éminents, de ces grands artistes qui
meurent sans laisser après eux la plus faible trace de leur génie ?
L'improvisation de l'écrivain, lorsqu'elle surgit au milieu de la nuit,
pourra-t-elle retrouver le lendemain avec toute sa liberté, cette indépendance
complète de la plume si lente à traduire une pensée toujours affaiblie dans sa
lutte avec l'expression écrite ?
« Je le crois
: le principe est trouvé. Il ne reste que des difficultés d'application,
grandes sans doute, mais non insurmontables dans l'état actuel des arts
physiques et mécaniques. »
Finalement
Scott décrit ainsi son appareil :
« Voici
comment je procède :
« Je couvre
une bande de cristal d'une couche opaque, égale, mais excessivement mince, de
noir de fumée. Je dispose au-dessus, dans une position fixe, un cornet
acoustique insonore ayant à sa petite extrémité le diamètre d'une pièce de 5
francs. Cette extrémité inférieure se compose d'une partie recouvrante à
frottement imperméable. Le corps de mon cornet est muni d'une membrane à son
extrémité. C'est le tympan physiologiste. La partie recouvrante est armée d'une
autre membrane analogue à celle de la fenêtre ovale. Ces deux membranes
possèdent chacune un anneau à vis pour en régler la tension. En comprimant, à
l'aide d'un tâtonnement facile, l'air enfermé dans cette caisse, je donne aux
membranes le degré de sensibilité désirable. Au centre de la membrane externe,
je fixe par un atonie de cire à modeler une soie de sanglier, longue d'un
centimètre ou même plus fine, mais convenablement rigide.
« Alors en
faisant glisser alternativement ma plaque de cristal, avec une vitesse d'un
mètre par seconde, dans une coulisse bien dressée, je lui présente la partie
inférieure du cornet, le style affleurant la couche de fumée sans presser le
cristal. Je fixe solidement le cornet dans cette position.
« On parle
au voisinage du pavillon; les membranes vibrent, le style décrit des mouvements
de pendule Il trace des figures, larges si le son est intense, petites s'il est
faible, séparées quand il est grave, rapprochées s'il est aigu, tremblées et
inégales si le timbre est voilé, égales et nettes s'il est pur.
« Je tire
des épreuves positives ou négatives de cette nouvelle graphie, épreuves bien
grossières encore, mais facilement perfectionnables.
« Mon
appareil démonstratif du principe se compose de quatre parties
principales :
« 1° Une
conque acoustique, propre à conduire et condenser les vibrations. Un système de
suspension analogue au porte-loupe, destiné à permettre toutes sortes de
positions à l'instrument ;
« 2° Un
tympan de baudruche anglaise très souple et très mince, puis une membrane
externe. La distance entre ces deux membranes augmente ou diminue à volonté:
par conséquent, l'air est plus ou moins comprimé entre elles selon le besoin.
« La tension
ou la détente des membranes est réglée par deux anneaux.
« 3° Un
style chargé d'écrire, placé convenablement pour toucher un peu obliquement le
plan de la couche sensible ;
« 4°
Une table de cristal, mobile suivant certaines lois, couverte en dessus du beau
noir de fumée, en dessous d'un papier muni d'une échelle de divisions
millimétriques.
« Convenablement construit, cet appareil me paraît propre à fournir dès aujourd'hui un accordeur universel. »
Scott
prenait un brevet (n° 31.470) le 25 mars 1857, concluait en 1859 avec Kœnig un
accord pour la construction et l'exploitation de son appareil et mourait en
1879, oublié de tous, un an après l'apparition du premier phonographe.
Toutes ces
expériences avaient abouti à la découverte de la première partie du
problème : inscrire le son. Restait la seconde : le reproduire. Le 30
avril 1877, ainsi que l'a rappelé le fils du poète pour le cinquantenaire du
phonographe (Mercure de France, I. V.
1927), Charles Cros déposait à l'Académie des Sciences un pli cacheté qui, le 3
décembre de la même année, fut ouvert sur sa demande, et dont le contenu, lu en
séance publique fut, contrairement aux usages, reproduit intégralement dans le
compte rendu des séances. Cette communication s'intitulait :
Procédé d'enregistrement et de reproduction
des phénomènes perçus par l'ouïe.
« En général, mon procédé consiste à obtenir le tracé du va-et-vient d'une membrane vibrante et à se servir de ce tracé pour reproduire le même va-et-vient avec ses relations intrinsèques de durée et d'intensité sur la même membrane ou sur une autre, appropriée à rendre les sons et bruits qui résultent de cette série de mouvements.
« Il s'agit
donc de transformer un tracé extrêmement délicat, tel que celui qu'on obtient
avec des index légers frôlant des surfaces noircies à la flamme, de
transformer, dis-je, ces tracés en relief ou creux résistants, capables de
conduire un mobile qui transmettra ces mouvements à la membrane sonore.
« Un
index léger est solidaire du centre de figure d'une membrane vibrante. Il se
termine par une pointe (fil métallique, barbe de plume, etc.), qui repose sur
une surface noircie à la flamme. Cette surface fait corps avec un disque animé
d'un double mouvement de rotation et de progression rectiligne.
« Si la
membrane est en repos, la pointe tracera une spirale simple. Si la membrane
vibre, la spirale tracée sera ondulée et ses ondulations représenteront exactement
tous les va-et-vient de la membrane, en leurs temps et en leurs intensités.
« On
traduit, au moyen de procédés photographiques actuellement bien connus, cette
spirale ondulée et tracée en transparence par une ligne de semblable dimension,
tracée en creux ou en relief dans une matière résistante (acier trempé par
exemple).
« Cela fait,
on met cette surface résistante dans un appareil moteur qui la fait tourner et
progresser d'une vitesse et d'un mouvement pareils à ceux dont avait été animée
la surface d'enregistrement. Une pointe métallique, si le tracé est en creux
(ou un doigt à encore si le tracé est en relief), est tenue par un ressort sur
ce tracé. D'autre part, l'index qui porte cette pointe est solidaire du centre
de figure de la . membrane propre à produire les sons. Dans ces conditions,
cette membrane sera animée non plus par l'air vibrant, mais par le tracé
commandant l'index à pointe, d'impulsions exactement pareilles, en durées et en
intensités, à celles que la membrane d'enregistrement avait su tirer.
« Le tracé
spiral représente des temps successivement égaux par des longueurs croissantes
ou décroissantes. Cela n'a pas d'inconvénient si l'on n'utilise que la portion
périphérique du cercle tournant, les tours de spire étant très rapprochés ;
mais alors on perd la surface centrale.
« En tout
cas, le tracé en hélice, star un cylindre, est très préférable et je m'occupe
actuellement d'en trouver la réalisation pratique. »
Cros avait
donné à son appareil le nom de paléophone,
« la voix du passé ». Mais le mot de phonographe
était apparu, le 10 octobre 1877, dans un article de la Semaine du clergé, rédigé par l'abbé Lenoir, ami de Cros, sous la
signature de Le Blanc :
«
L'instrument qui a reçu, et pour ainsi dire sténographié vos paroles, votre
chant, votre musique, etc., en gardera le cliché, qui pourra être rendu métal
par la galvanoplastie, et qui, quand on le mettra en jeu, reproduira votre
voix, vos articulations, votre timbre, en un mot votre discours parlé ou votre
couplet chanté, comme si vous-même vous répétiez, sur le même ton, l'un ou
l'autre.
« Par cet
instrument que nous appellerions, si nous étions appelé à en être le parrain,
le phonographe, on obtiendra des
photographies de la voix, comme on en obtient des traits du visage, et ces
photographies, qui devront prendre le nom de phonographies, serviront à faire
parler, ou chanter, ou déclamer, les gens, des siècles après qu'ils ne seront
plus, comme ils parlaient, ou déclamaient, ou chantaient, lorsqu'ils étaient en
vie. Le phonographe ne reproduira pas sans doute toutes les déclamations,
paroles, chansons, etc. de l'être pendant qu'il vivait, mais il reproduira
tout ce qui aura été fixé par lui de ces discours, chants et autres sons. Ce
seront des échantillons qui en seront conservés. Ne sera-ce pas là l'une des
plus curieuses choses qu'on puisse imaginer ? »
C'était la
conclusion même d'un autre article qui parut au Rappel, le 11 décembre 1877, une semaine après la lecture de la
note à l'Académie des Sciences. Parallèlement, Edison (plus heureux que Cros
qui, faute d'argent et d'appui moral, ne put réaliser son invention) avait
poursuivi ses recherches orientées par l'étude du téléphone de Graham Bell. Il
prit, le 19 décembre 1877, un brevet intitulé : « Perfectionnements dans les instruments pour
contrôler par le son la transmission des courants électriques et la
reproduction des sons correspondants aux lointains », brevet complété
le 15 janvier 1878 par un certificat d'addition où apparaît le terme de phonographe :
«
Disposition commode pour l'enregistreur du son. ou « phonographe », consistant
en un cylindre autour duquel est creusée une entaille spirale recouverte d'une
feuille d'étain très mince.
« Ce
cylindre est tourné régulièrement par un mouvement d'horlogerie, et, en même
temps, mobilisé dans le sens de sa longueur à l'aide d'un pas de vis taillé sur
son arbre, de sorte que la pointe, produisant des dépressions et actionnée par
le diaphragme, sera toujours en ligne avec cette entaille ou gorge. D'où il
résulte que les relations de ce diaphragme seront inscrites ou enregistrées
sous forme de dépressions faites dans la feuille métallique recouvrant
l'entaille, et que les mêmes sons seront reproduits par la pointe de l'instrument,
imprimant au diaphragme les vibrations qui résultent des dépressions de la
feuille métallique en mouvement.
« Rien
n'empêche de faire usage, dans le même but, d'une feuille métallique adaptée à
une surface plane. »
Le 7 juin
1878, nouveau brevet – le plus important – pour « Les perfectionnements aux
moyens d'enregistrer les sons, ainsi qu'à la reproduction des sons enregistrés
». C'est la charte même du phonographe. En voici les principaux passages :
« Cette
invention consiste dans les moyens d'enregistrer en caractères permanents les
sons émis par la voix humaine en parlant et en chantant, ceux émis par des
instruments de musique, des oiseaux, des animaux, etc., et tous sons
quelconques, ainsi que dans les moyens de reproduire ces sons au moment voulu.
« Les
vibrations du son agissent sur un diaphragme ou autre organe susceptible de
mouvement. Ce diaphragme est monté à l'arrière d'une chambre percée d'une
ouverture servant d'embouchure, et il est armé d'une pointe. J'appelle cet
instrument phonographe.
« Le phonographe est monté en position avec sa pointe en contact avec une substance en mouvement recouverte d'une mince feuille métallique, ou toute autre substance appropriée. Ou bien cette substance est immobile, tandis que le phonographe est en mouvement. La surface sur laquelle la feuille métallique est appliquée, est préalablement entaillée en spirale, et la pointe produit des dépressions dans la feuille métallique en suivant cette spirale au fur et à mesure que le diaphragme est actionné par les vibrations du son. Ces dépressions constituent l'enregistrement des ondes sonores et ce sont des caractères qui servent à la reproduction des sons.
« Je donne
le nom de phonogramme à la feuille
portant ces dépressions.
« Je donne
le nom de phonet à l'instrument ou à
la portion de l'instrument qui reproduit les sons. Sa construction est
semblable à celle du phonographe, étant également pourvu d'un diaphragme et
d'une pointe. Mais son embouchure affecte préférablement la forme d'un
entonnoir, afin d'intensifier le son et de le rendre plus distinct.
« Les sons
sont reproduits en ajustant le phonet en place, de manière que la pointe de son
diaphragme se présente au commencement de la ligne spirale portant les
dépressions. Au fur et à mesure du déplacement de la feuille métallique portant
ces dépressions, le diaphragme du phonet est mis en vibration par le passage de
sa pointe d'une de ces dépressions ou cavités à l'autre. D'où il résulte que le
même mouvement n'est transmis au diaphragme par les dépressions que lorsqu'il
produit lui-même ces dépressions, et, par conséquent, les sons reproduits par
le phonet sont les mêmes que les sons enregistrés par le phonographe.
« S'il
s'agit de reproduire les sons du phonogramme par ou dans le même instrument qui
a servi à les enregistrer, il suffit que la pointe à impression soit appelée à
suivre la ligne des dépressions dans le phonogramme, et qu'une embouchure en
forme d'entonnoir soit ajoutée au phonographe pour aider à augmenter l'intensité
et la clarté du son.
« Au fur et
à mesure que la pointe passe d'une dépression ou cavité à la suivante, soit
que la feuille soit mobilisée au-dessous de ladite pointe, soit que la pointe
se déplace au-dessus de la feuille métallique, le diaphragme reçoit un
mouvement correspondant ipso facto au
mouvement déjà reçu des ondes sonores lorsqu'elles ont produit ces dépressions
ou cavités. D'où il résulte que des ondes sonores seront produites par les
mouvements du diaphragme qui produisent des sons en passant par l'embouchure du
phonet, lesquels sons seront exactement les mêmes que les sons qui ont actionné
le diaphragme du phonographe.
« La matière
sur laquelle l'inscription est faite peut être un métal, tel que l'étain, le
fer, le cuivre, le plomb, le zinc, le cadmium, ou un alliage composé de métaux
divers. Le papier (ou autre matière) peut être employé revêtu d'une couche de
paraffine ou autre hydrocarbure, de cire, de gomme ou de laque, et la feuille
ainsi préparée peut elle-même être inscrite, ou bien la matière – le papier,
par exemple – peut être passée dans un bain de paraffine chauffée, puis entre
deux réglettes. Une feuille métallique mince est alors placée sur cette
matière, et la feuille est ensuite soumise à des laminoirs qui lui donnent une
belle surface unie.
« Dès lors,
les dépressions peuvent être pratiquées dans la feuille métallique, la cire, la
paraffine, ou toute autre matière similaire : la pointe traçante ne
s'engorgera pas en raison de la présence de la feuille métallique.
« Si l'on
fait usage d'une feuille de cuivre ou d'étain revêtue d'une pellicule de
cuivre, et si une matière de fer ou d'acier est faite sur le phonogramme par le
procédé de l'électrotypie ou autre, cette matrice peut être trempée ou durcie,
et employée pour imprimer une feuille ou rouleau de métal. D'où il suit que le
phonogramme primitif peut être reproduit d'une manière indéfinie, en un métal
qui peut être trempé et employé presque indéfiniment pour émettre des sons, des
mots ou des phrases, phonétiquement.
« Je
revendique :
« 1° La
combinaison avec un diaphragme et une pointe d'une surface plate de réception,
et des moyens pour imprimer le déplacement à ladite surface, ainsi que la
commande faite à la pointe pour qu'elle suive une ligne volute ou spirale ;
« 2° La
combinaison avec le phonographe ou phonet d'un poids ou d'un ressort de
régulateur pour régler la vitesse et assurer l'uniformité de ce
mouvement ;
« 3° Un
disque rotatif pourvu d'un cadre à pince pour assujettir la feuille métallique
ou autre matière conjointement avec le bras à bascule, le diaphragme et la
pointe ;
« 4° La
combinaison avec un cylindre rotatif à entaille d'un diaphragme avec sa pointe
et d'une vis ou autre organe mécanique, pour que la pointe corresponde en
position avec l'entaille, de manière à inscrire dans la feuille métallique ou
autre matière entourant le cylindre ;
« 5° Dans le
phonographe, ou le phonet, un ressort introduit entre le diaphragme et la
pointe ;
« 6° Dans le
phonographe, ou le phonet, un ressort en caoutchouc, ou dispositif similaire,
pour amortir les vibrations du diaphragme et empêcher les fausses vibrations ;
« 7° La
combinaison avec le diaphragme, dans le phonographe ou le phonet, d'un levier
destiné à modifier l'action relative du diaphragme et de la pointe ;
« 8° La
combinaison avec le diaphragme d'un électro-aimant permanent ;
« 9° La
méthode pour inscrire deux ou plusieurs sons ou discours simultanément ;
« 10° Le
mécanisme pour produire un phonogramme et son emploi dans le phonet ;
« 11°
La combinaison, avec le diaphragme du phonographe et sa pointe, d'une chambre
résonnante ;
« 12° Le
diaphragme et l'embouchure pour un phonographe ;
« 13° La
combinaison avec un diaphragme et sa pointe, de deux diaphragmes ;
« 14° La
combinaison, avec un diaphragme et une valve actionnée par les ondes sonores,
d'un réservoir à air comprimé et d'une trompette ou d'un phonographe ;
« 15° La
combinaison, avec des ou plusieurs phonogrammes, de clefs à phonet, pour faire
choix de lettres ou de phrases ;
« 16° La
combinaison de deux diaphragmes avec une valve et d'un réservoir à air comprimé
pour augmenter le volume de la voix ou d'un autre son ;
« 17° Les
moyens pour reproduire des phonogrammes d'après un phonogramme original ;
« 18° La
combinaison, avec le phonographe ou le phonet, de la manivelle rotative et du
balancier régulateur ;
« 19° La
combinaison, avec le phonographe, d'un levier mobilisé par les lèvres et d'un
levier et phonet pour faire mouvoir les lèvres d'un masque ;
« 20° La
combinaison, avec un phonogramme d'un mouvement d'horlogerie ou jouet, et un
phonet pour reproduire les sons pour pendules ou jouets. »
Le premier
appareil industriel réalisé par Edison comprenait un cylindre de cuivre
recouvert d'une feuille d'étain malléable, et d'un diaphragme composé d'une
membrane de parchemin tendu, reliée à un style et prolongée d'un cornet
acoustique. Le cylindre, mû à la manivelle sur un axe fileté, se déplaçait
devant le diaphragme, demeuré fixe. Les vibrations émises devant le cornet
acoustique et transmises par la pointe enregistreuse, se trouvaient ainsi
gravées sur la feuille d'étain, sous forme d'un sillon hélicoïdal. Pour la reproduction
il suffisait de laisser la pointe se dérouler à nouveau dans le sillon, le même
appareil servant à l'enregistrement et à l'émission des sons.
Cet appareil
fut présenté le 11 mars 1878 à Paris, à l'Académie des Sciences, par du Moncel.
Il était nasillard. Cependant l'émission fut assez caractéristique pour
permettre à l'académicien Bouillaud d'accuser de ventriloquie le représentant
d'Edison, Puskas, qui avait prononcé devant le phonographe et fait répéter par
l'appareil ces deux phrases :
« Edison a
l'honneur de saluer Messieurs les membres de l'Académie des Sciences », et «
Monsieur le Phonographe, parlez-vous français ? »
Du Moncel
voulut aussi faire marcher l'appareil ; il prononça une phrase, mais de trop
loin, et le phonographe resta muet ; d'où la méfiance des savants.
Pendant des
années, Edison travailla au perfectionnement de l'appareil ; puis il parut y
renoncer en 1887, mais sans perdre l'invention de vue.
La membrane
de parchemin tendue d'Edison était fort imparfaite : assimilable à une peau de
tambour, elle possédait un son propre, et déformait les sons enregistrés.
Charles Summer Tainter eut l'idée de remplacer cette membrane de parchemin par
une feuille de mica, et de substituer
au rouleau métallique des cylindres de cire, amovibles. Le nouvel appareil, qui
prit le nom de graphophone, permit de
constituer une bibliothèque. Cependant ces cylindres ne pouvaient reproduire
qu'une seule édition, celle qu'ils avaient eux-mêmes enregistrée. On parvint
pourtant à mouler des cylindres au moyen de la galvanoplastie.
En 1888
enfin, le cylindre fut remplacé par un disque horizontal. L'invention était due
à Berliner, ingénieur allemand fixé en Amérique. Cette découverte amenait
quelques changements notables dans la technique de l'enregistrement, tout au
moins dans la disposition de l'appareil. Le disque (plaque d'étain plongée, peu
avant l'enregistrement, dans un bain de cire et de benzine) était posé sur un
plateau mû à la main. La pellicule de cire ainsi constituée étau labourée, dans
un mouvement circulaire et régulier, par une pointe de platine attachée à une
membrane, reliée elle-même à un cornet acoustique. Les vibrations émises devant
le cône sonore étaient transmises, suivant le principe habituel, à la
membrane ; celle-ci agissait sur la pointe de platine, qui, à son tour,
traçait un sillon sur le disque. Un mélange d'alcool et d'eau tombait d'un réservoir,
chassant automatiquement les déchets de cire formés par le labourage de la
pointe enregistreuse.
Berliner
baptisa son appareil du nom de gramophone.
Le modèle servant à la reproduction du son était actionné à la main.
Quelques années passèrent avant que ne fussent adoptés les mouvements à
ressorts.
Le pavillon
fut l'objet de nombreux essais. On construisit des pavillons en bois, en
verre, en celluloïd, en papier mâché, tous également laids. On s'imagina que
plus le pavillon avait d'envergure, meilleure était l'audition. On vit ainsi
des entonnoirs de plus d'un mètre de long. Beaucoup plus tard seulement vint
l'idée de remplacer l'affreux pavillon géant par une trompe acoustique
dissimulée à l'intérieur.
Dès le 23 avril 1889, le phonographe, avec
quelques-uns de ses perfectionnements, avait été à nouveau présenté aux membres
de l'Académie des Sciences. L'accueil, cette fois, fut enthousiaste. Mais,
comme l'a noté fort justement Alphonse Berget (Revue Universelle, mai 1927), le phonographe, tel que Charles Cros l'avait imaginé, et tel qu'Edison l'a réalisé, ne
doit rien aux découvertes modernes. Basé uniquement sur les lois de
l'acoustique et sur celles des vibrations des corps sonores, il n'était encore
tributaire ni de l'électricité, ni du magnétisme. Or, les lois de l'acoustique
étaient déjà connues à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe.
Descartes les connaissait à fond. Le P. Mersenne et le P. Kircher les avaient
étudiées. A cette époque, on savait aussi construire de très bons mouvements d'horlogerie.
On n'ignorait pas non plus les matières plastiques, telles que la cire.
Le
phonographe aurait donc pu apparaître sous Louis XIII. S'il n'a point été
inventé alors, c'est que, sans doute, manquait un « milieu inventif », faute
duquel Cyrano de Bergerac est resté poète prophétique au lieu de passer
inventeur.
CHAPITRE II
LA TECHNIQUE ACTUELLE DU PHONOGRAPHE
A la fin de l'année 1923 sont apparus les premiers enregistrements électriques. Cette méthode nouvelle, dérivant des procédés d'amplification de la T.S.F., bouleversait le vieux système mécanique. En quelques mois, elle le supplanta, supprimant quelques-uns de ses graves défauts.
Dans
l'enregistrement mécanique, le pavillon qui conduisait les ondes sonores au
diaphragme altérait les timbres. Par ailleurs, l'exiguïté de sa zone sensible
ne permettait pas d'enregistrer des masses importantes (chœurs ou orchestre).
Même pour un ensemble réduit, on devait employer plusieurs pavillons. Parfois
les malheureux musiciens étaient condamnés à jouer d'étranges instruments. Les
violonistes, en particulier, entassés devant l'ouverture du pavillon, raclaient
un appareil extravagant, muni d'un cornet d'émission branché sur la caisse de
résonance.
En
supprimant ces artifices, plus dignes de Guignol que du laboratoire,
l'enregistrement électrique a rendu possible « la prise sonore » dans des
conditions de liberté absolue. Il n'est plus indispensable de confiner le
microphone dans un studio strictement aménagé ; on peut enregistrer au
théâtre, à l'église, en plein air.
AU STUDIO : UNE SÉANCE D'ENREGISTREMENT.
Au fond d'un vieux quartier de Paris, lointain comme un pays imaginaire, est installé le studio d'enregistrement. Grand bâtiment en briques, défendu par un œil rouge qui parfois devient menaçant : « Attention ! Défense d'entrer lorsque la lampe est allumée. » Elle est éteinte. Un vaste couloir, commandé par un écriteau « Silence » et par un nouvel œil magique, nous conduit au studio mystérieux. C'est une grande pièce toute feutrée, ainsi aménagée pour parer aux phénomènes d'écho. Cependant ces précautions, qui parfois impliquent l'installation de tentures réglant la capacité de la salle, deviennent de moins en moins nécessaires. La technique du film parlant, qui va jusqu'à tenir compte des bruits du plein air, vient de permettre, à cet égard, de nouveaux et sensibles progrès.
Mais quel
est, au fond du studio, et dominant un orchestre de cent musiciens, ce chef en
bras de chemise, l'œil attentif et le geste nerveux ? Eh ! nul autre
que Philippe Gaubert. Deux coups de sonnette. Au second, l'orchestre marque un
silence absolu. Il est prêt à l'attaque. Baguette haute, le chef guette, sur le
mur, le clignement d'un nouvel œil sombre, Brusquement celui-ci s'éclaire, la
baguette s'abaisse, l'orchestre part.
Cependant,
au centre de l'orchestre, et perchée sur un trépied, une forme brunâtre, ronde
comme un phare d'auto, attire le regard. C'est le microphone électrique, grand
sorcier du lieu. Sous un air d'impassibilité, il travaille. Les ondes sonores
émises par l'orchestre font osciller en lui un courant électrique de faible
intensité mais qui, à l'aide de lampes-valves, sera par trois fois amplifié, la
première fois dans le socle même du micro, la deuxième et la troisième par dés
batteries de lampes placées dans le laboratoire voisin, et reliées au microphone
par un long fil électrique.
Dans le
laboratoire, une odeur de cire chaude guide d'emblée vers un plateau de cire
blonde et lisse que sillonne une pointe de diamant. Cette pointe est fixée à un
électro-enregistreur (électro-aimant à flux variable) auquel aboutit le
courant. Dans le sillon, le style enregistreur demeure fixe au-dessus du
plateau, qui est animé de deux mouvements simultanés de rotation et de
translation rectiligne. Au-dessus du plateau apparaît encore la gueule d'un
aspirateur électrique ; à mesure que se déroule le plateau il ingurgite
les parcelles de cire. formées par le labourage de la pointe enregistreuse. A
côté se dresse un gros appareil amplificateur, avec ses lampes-valves, ses
manettes et ses cadrans, ainsi qu'un ensemble reproducteur (diaphragme, bras
acoustique et pavillon) qui permettra l'essai des cires enregistrées.
Solennels et
revêtus de blouses blanches, deux ingénieurs « recording » évoluent, parmi cet
attirail scientifique. Leur tâche est délicate. Elle exige d'eux, non
seulement des connaissances de physicien, mais aussi une oreille exercée,
suffisamment sensible pour saisir rapidement les rapports entre l'émission et
le reproduction des ondes sonores. Un bon ingénieur, nous dit Michel Dulud (Arts phoniques, août-septembre 1928),
arrive même, aidé d'une loupe, à lire distinctement un disque et à situer dans
le sillon minuscule, telle ou telle rentrée de la voix ou des instruments.
Voici nos
ingénieurs, nos « metteurs en disques », prêts à enregistrer. L'un d'eux,
l'ingénieur enregistreur, vient de tirer de l'étuve, où elle mollissait, une
belle cire blonde. Il la pose sur le plateau, que commande un mouvement
d'horlogerie à contrepoids, donne quelques tours de manivelle et vérifie la
plongée du diamant dans la cire.
Le second
ingénieur, « l'électricien », a rapidement inspecté l'appareil amplificateur.
Il s'approche d'une lucarne ouvrant sur le studio et, comme eu tennis,
demande : « Prêts ?...
Essai. » Ayant refermé la lucarne, il appuie sur un bouton
électrique. Dans le studio, les musiciens ont compris le double coup de
sonnette ; ils se tiennent prêts. Le plateau de cire est libéré, doucement il
commence à tourner. D'un geste précis l'ingénieur plonge la pointe de diamant
dans la cire. Enfin son doigt manœuvre un premier interrupteur, l'aspirateur
des copeaux de cire se déclenche ; – puis un second, et toutes les ampoules
rouges du bâtiment s'illuminent.
Posté devant
le tableau amplificateur, à côté duquel est monté en dérivation un haut-parleur
qui reproduit les sonorités de l'exécution en cours et permet de régler
l'amplification, l'ingénieur enregistreur s'empare des manettes du réglage de
puissance, et, la partition musicale sous les yeux, modère les nuances,
marquées sur un cadran par une aiguille. Il est, en effet, indispensable, dans
les passages très sonores, de réduire l'amplification, pour interdire à la
pointe enregistreuse des oscillations trop grandes ; elles rendraient le
sillon très fragile. Mais le disque est achevé. L'ingénieur dégage le diamant,
parvenu au centre de la cire, arrête le plateau, l'aspirateur, éteint les
lampes signalisatrices et sonne.
Le chef
d'orchestre apparaît. A l'aide de l'appareil reproducteur, on exécute devant lui
l'essai tenté sur la cire. Sourires. Grimaces. L'ingénieur examine le disque à
la loupe. Le chef d'orchestre retourne à son pupitre et transmet les
observations à ses musiciens. Elles ont souvent pour résultat d'approcher ou
d'éloigner du microphone un instrument ou un autre. On recommence l'exécution.
Si elle se déroule sans incident, elle donnera l'épreuve définitive, qui
passera directement, sans nouveau contrôle auditif, à l'usine de fabrication
des disques.
A L'USINE : LA NAISSANCE DU DISQUE.
Avec précaution, la cire enregistrée a été transportée du studio d'enregistrement à l'usine de fabrication des disques. Elle va maintenant servir à l'établissement d'un moulage métallique qui permettra de procéder au tirage des disques en matière plastique. Le moule, cela va de soi, doit être parfaitement identique à la cire modèle, et suffisamment résistant pour supporter une pression de vingt tonnes. Comme il faut aussi pouvoir remplacer un moule endommagé, l'opération va se compliquer un peu.
Tout d'abord,
et grâce à l'électrolyse, on tire de la cire (positive) un disque de cuivre
(négatif) appelé original. Puis on
plonge à son tour cet original dans
un bain électrolytique. Il donne une réplique (positive) de la cire, et prend
le nom de mère. On peut le jouer sur un phonographe. La mère va servir à
tirer de nouvelles épreuves métalliques (shells
ou matrices) qui garniront le fond
des presses où seront modelés les disques (positifs) destinés au commerce.
Donc, si une
matrice est mise hors d'usage, on
pourra, grâce à la mère, tirer
d'autres matrices. Si la mère est rayée, l'original permettra de reconstituer une autre mère.
Voici, dans l'atelier de galvanoplastie, les longues cuves électrolytiques, où va se combiner toute cette alchimie. Un ouvrier s'est emparé d'une cire tout juste arrivée du studio. Il la saupoudre d'un fin graphite, tamisé à la soie. Ainsi rendue conductrice de l'électricité, la cire, enchâssée dans un cadre de bois à long manche qui la fait ressembler à un banjo, est placée dans la cuve. Pendant quinze heures environ, elle y baignera, avec d'autres cires, toutes doucement balancées, afin que la couche de cuivre qui formera l'original soit parfaitement homogène. Des lueurs bleues et vertes, fantastiques comme les reflets d'une poterie mauresque, s'entrecroisent dans le bain électrolytique, à mesure que se forme à la surface de la cire, la mince pellicule de cuivre. Celle-ci est alors détachée de son moule. Une ouvrière en argente la surface, pour permettre de détacher sans effort la nouvelle plaque de cuivre (la mère) qui va se former à la surface de l'original, lorsque celui-ci aura été plongé dans une nouvelle électrolyse. Voici enfin le dernier bain de sulfate double de nickel où baigne la mère, pour former le dernier moulage qui sera donc une pellicule de nickel. Epais d'un demi-millimètre, le shell est trop fragile pour supporter le poids de la presse. On le soude donc à un disque de cuivre, très dense et préalablement plané. Il est prêt, maintenant, pour le moulage du disque lui-même.
La matière plastique qui entre dans sa fabrication est assez complexe. Elle a été l'objet de patientes recherches. Les premiers disques étaient fabriqués avec de la cire vierge. Trop malléable, ce produit a été remplacé par des mélanges qui varient suivant les fabricants. Ils comportent généralement de la gomme laque, des matières inertes (craie, sable fin, terre brûlée, etc.), enfin un produit colorant (noir animal, ou de fumée).
Une firme
célèbre, pour éviter le plus possible le grattement de l'aiguille sur le
disque, a imaginé d'étendre sur la matière plastique qui constitue le corps du
disque une couche de bonne gomme laque. Celle-ci qui seule subit l'impression
est isolée de la matière plastique centrale par une feuille de papier. On a même
essayé, pour alléger le disque, de remplacer la matière plastique intérieure
par une feuille de carton. On fait grand bruit de cette invention qui
permettrait, à ce que croient certains, d'imprimer des disques sur des cartes
postales, de les plier comme une lettre, ou de les conserver en portefeuille.
La manutention était si compliquée, les avantages étaient si minimes, que le
disque en carton ne semble pas, jusqu'ici, avoir plus d'avenir que le disque en
chocolat dont Emile Gautier fait l'amusante description dans son livre.
Rumeurs
d'acier. Roues poussives. L'usine ronfle et fume. Les mélanges, qui comprennent
parfois du mica, et une poussière de vieux disques, sont malaxés à chaud par de
solides rouleaux. Ceux-ci rendent la pâte en longues bandes laminées, qui
seront automatiquement divisées en tablettes. Plus loin une bande de toile
charrie les cercles de papier qui serviront sur le disque à isoler la gomme
laque. En effet la bande de toile disparaît, elle émerge à nouveau portant les
cercles de papier, enduits cette fois d'une matière luisante et gluante. Elle
disparaît encore, et les papiers réapparaissent saupoudrés de la poussière de
gomme laque qui, en se solidifiant à la chaleur du moule, formera la surface du
disque.
L'atelier de
moulage : cinquante moules ouvrent et ferment leurs mâchoires, tels des
moules à gaufres. Un homme, le torse nu, s'apprête à mouler un disque. A côté
de sa presse s'entassent, sur une table métallique chauffante, des tablettes de
matière plastique. A.' proximité de la main, des étiquettes, et les cercles de
papier enduits de gomme laque. Devant l'homme, le moule, béant, laisse
apercevoir les shells au fond de ses
mâchoires. Des tubulures métalliques flexibles, qui font circuler tour à tour
dans les plateaux de la vapeur à 160° et de l'eau froide, s'échappent des deux
parties du moule. Une presse hydraulique formera sur lui tout à l'heure une
pression de vingt tonnes.
Les mains
prestes disposent sur le plateau inférieur du moule : l'étiquette du disque, un
papier laqué (laque en dessous), la matière plastique, puis un second papier
(laque en dessus), enfin une deuxième étiquette. Ce papier et cette étiquette
seront impressionnés par le plateau supérieur. Ayant fermé le moule, l'ouvrier
l'engage sous la presse. A ce moment la circulation de vapeur fait place à une
circulation d'eau froide. Trente secondes : on ouvre le moule. Le disque
est prêt : 700 à 800 par jour et par homme.
Et le disque
passe aux mains d'une ouvrière, qui rapidement polit sa tranche, aux mains
d'une autre qui le revêt, pour sa sortie dans le monde, d'une robuste chemise
de papier. Et c'est fini.
Comment
nier, devant leur renouvellement constant, la vie des machines parlantes ?
Dernièrement
a été présenté par un savant allemand, le Dr Stille, un nouveau mode
d'enregistrement des sons. A la vérité, ce dispositif est une mise au point de
l'appareil réalisé, il y a une trentaine d'années, par le Danois Poulsen
(collaborateur de Gaumont et de Petersen). L'invention utilise les propriétés
magnétiques de l'acier, lorsque celui-ci est placé dans le champ d'un aimant.
Dans un
récepteur téléphonique, on a supprimé la plaque vibrante, et placé entre les
pôles de l'électroaimant un fil d'acier, qui se déroule à une vitesse
déterminée. Les vibrations qui parviennent à ce récepteur (conversation,
chant, musique instrumentale) provoquent des variations électriques dans
l'électroaimant. Le champ magnétique est donc constamment modifié et le fil
d'acier, en s'aimantant, enregistre toutes ces modifications. Pour la
reproduction, il suffit de dérouler à nouveau le fil d'acier entre les branches
de l'électro-aimant. Le fil provoque à son tour des vibrations électriques qui,
transmises à un écouteur, ou à un haut-parleur, sont fidèlement reproduites.
Convenablement
adapté, cet appareil pourra permettre l'enregistrement automatique des
conversations téléphoniques en l'absence de l'abonné demandé. Il aidera sans
doute à supprimer la sténographie dans l'enregistrement des discours et des
débats officiels. La nouvelle découverte intéresse également la reproduction
phonographique, le film parlant, etc.
Si l'appareil d'Edison a connu de nombreux perfectionnements, il n'en a pas moins conservé ses éléments primitifs : un diaphragme relié à un style, une trompe acoustique, un plateau destiné à supporter le disque et animé d'un mouvement de rotation par un moteur.
Très
longtemps, les diaphragmes de mica qui avaient remplacé la membrane de
parchemin d'Edison, furent seuls en usage. Leur emploi n'a pas disparu, car ils
ont l'avantage de ne se point dérégler. Ils ont toutefois un inconvénient. En
raison de leur épaisseur (indispensable au choc des vibrations) ils manquent de
souplesse Cette rigidité se communique au style qui, par la force du travail
exigé, met rapidement le disque hors d'usage. C'est pourquoi certains
fabricants ont été amenés à adopter les diaphragmes à lames métalliques. Ces
lames, le plus souvent, sont en aluminium. Très souples elles n'exigent du
disque qu'un faible travail. Leur défaut, cependant, est d'engendrer parfois de
petites vibrations parasites, que l'on peut éviter en réglant la tension par un
système approprié.
Le volubilis
géant qui servait autrefois à l'amplification des sons a été peu à peu remplacé
par une trompe acoustique dissimulée à l'intérieur du coffret. Elle fut d'abord
en bois et en tôle, puis en fonte et en bois. Mais l'amplification ainsi
obtenue était trop faible. Le cornet, aujourd'hui, est en fonte ou en tôle
d'aluminium, combinée de divers alliages. Très étroite à l'embouchure, cette
trompe s'élargit peu à peu. Repliée sur elle-même, elle peut atteindre plus
d'un mètre. Cette disposition, qui propage l'onde sonore de façon progressive,
aide au relief sonore si caractéristique de l'enregistrement électrique.
Jointe à son
diaphragme, la trompe acoustique moderne parvient à reproduire une étendue de
six octaves environ, alors que les anciens appareils n'en donnaient pas plus de
trois. Le cornet est relié au diaphragme par un bras acoustique de dimensions
réduites. Monté sur une rotule ou un roulement à billes, il est mobile et
permet d'écarter du disque le diaphragme.
On tient
compte également des effets de résonance obtenus par la boiserie des coffrets.
Il a été reconnu que les bois massifs et durs, comme le chêne, concourent à
produire les sonorités les meilleures. Les phonographes destinés aux climats
tropicaux doivent, comme les pianos, être construits de manière spéciale :
le coffret en bois très résistant protège le mouvement contre les variations
climatiques.
Pour donner
au plateau son mouvement de rotation, il est fait usage d'un moteur, moteur à
ressort ou moteur à contrepoids. Ce dernier, trop encombrant, n'est guère
utilisé que dans des phonographes de grande dimension. Par contre, le moteur à
ressort muni d'un régulateur qui redresse les écarts de tension dus à l'usure
ou à la température est couramment employé. Mais voici la rançon de nos joies
musicales : le supplice de la manivelle.
Il n'est
qu'un moyen de l'éviter, c'est d'avoir recours au moteur électrique. Il existe
des petits modèles que l'on fixe sur le côté de l'appareil à la place même de
la manivelle. Pour la mise en marche il suffit d'appuyer sur un bouton :
le moteur aussitôt entre en action et remonte automatiquement le ressort
intérieur. Il est prudent de tenir compte de la nature et du voltage du courant
utilisé.
L'ingéniosité
des constructeurs n'ayant point de limite, il est dernièrement apparu des
phonographes capables de jouer sans arrêt une série de vingt-huit disques. La
pile des rondelles noires se dresse sur l'un des côtés de l'appareil. Au milieu
: un plateau, un diaphragme et un bras. Lorsque l'audition du premier disque
est achevée, le diaphragme se relève de lui-même ; le disque entraîné est
happé par un appareil qui le retourne et le replace sous les vingt-sept disques
de réserve. Simultanément, et par le même procédé d'automate, un second disque
a pris place à son tour sur le plateau. L'interruption entre chaque disque
n'excède pas quelques secondes, mais l'audition des cinquante-six faces sombres
se prolonge pendant trois heures.
Ce n'est pas
tout. On a imaginé de réunir dans un même meuble phonographe et T.S.F. ; leurs
points communs, un haut-parleur et un appareil d'amplification. Le diaphragme
du phono a été remplacé par un pick-up.
Ce pick-up n'est autre qu'un
dispositif électromagnétique utilisant les principes de la téléphonie. En
effet, l'aiguille lectrice transmet les vibrations non plus à un diaphragme,
mais à un électro-aimant, semblable à celui du téléphone. Le courant ainsi
produit passe par un amplificateur à lampes pour être enfin traduit sous forme
sonore par un haut-parleur électro-dynamique.
Les modèles
courants de phonographe, s'accommodent aussi du pick-up, avec transformateur et haut-parleur. L'usage en est fort
répandu en Amérique. Dans les pays d'Europe, on s'est montré, jusqu'ici, plus
circonspect à l'égard d'un appareil très puissant, mais dont le poids provoque
une usure assez rapide du disque. Les plus récents appareils sont en mesure
d'atténuer ce défaut. Après quelques cruelles expériences, l'amateur retrouve
enfin des joies aussi pures mais souvent plus vives que celles que lui
dispensait le phonographe sans amplificateur.
Il y a aiguilles et aiguilles, en fibre ou en métal, autour desquelles discutent les amateurs. Autrefois ils s'accordaient plus facilement, car ils ne disposaient pour le style reproducteur que d'un saphir : celui-ci avait remplacé la petite boule de verre des tout premiers appareils.
L'aiguille
de fibre est fabriquée avec de la fibre de bambou. Elle a la forme d'un prisme
à base triangulaire dont l'extrémité est biseautée. Une aiguille de fibre peut
se retailler une dizaine de fois à l'aide d'un sécateur spécial. Il va sans
dire que cette taille modifie légèrement le volume du son, celui-ci étant en
rapport inverse de la longueur de l'aiguille.
A la
sonorité douce et pure, mais un peu voilée des aiguilles de fibre, s'oppose le
jeu sonore des aiguilles métalliques. Celles-ci, plus que leurs rivales, usent
le disque. Mais chacun les emploie, si facile est leur manœuvre.
L'aiguille
reproductrice, comme l'aiguille enregistreuse, est souvent l'occasion de
bruits parasites. Le frottement, si léger soit-il, se mêle à l'audition
musicale. Le phonographe a là encore quelques progrès à faire qui devront
s'étendre aux bruits parasites produits par la voix ou les instruments
eux-mêmes.
Ce petit
rien qu'est une aiguille d'acier exige cependant une préparation minutieuse.
Lorsque le fil d'acier dont elle naît a atteint le calibre voulu ; il est
découpé en morceaux d'égales longueurs par de puissantes tronçonneuses. Les
petites tiges sont alors aiguisées à leurs deux extrémités par une meule qui,
en plein travail, ressemble à un énorme peigne d'acier. Les tiges sont ensuite
coupées à la longueur d'une aiguille. La partie centrale de la tige retourne à
la machine qui taille de nouvelles pointes. Afin d'assurer leur solidité, on
passe les aiguilles dans un four, pour les tremper ensuite dans un bain d'eau froide.
Il faut encore les polir. On les entasse, par vingt-cinq kilos, dans des sacs
lubrifiés, qui contiennent des matières à polir tels que des chiffons de laine,
des débris de cuivre et d'acier. Des pistons agitent en tous sens, jusqu'au
poli parfait ces petites auxiliaires du phonographe. Nettoyées, asséchées,
elles passent enfin par les mains d'ouvrières habiles, qui les répartissent
d'un coup d'œil suivant leurs dimensions et leurs qualités.
Où placer le phonographe ? – De
préférence à hauteur d'oreille, sur un meuble de bois, pour augmenter la
résonance, et, suivant l'acoustique de la pièce, dans un angle ou encore devant
une draperie.
N.-B. – Le phonographe est sensible ; il craint les écarts de température.
Comment le remonter ? – Avec
douceur et régularité, le plateau
tournant à vide. Ne remonter qu'à fond de course, afin que travaillent
également toutes les parties du ressort.
Quelles aiguilles ? – Eviter les
aiguilles trop fortes ; elles usent le disque. Affaire d'expérience, surtout,
et de goût personnel.
AXIOME :
Une pointe d'aiguille, une face de
disque.
Comment placer l'aiguille ? – Très
délicatement, sur le bord extérieur du disque, et lorsqu'il est déjà lancé.
L'aiguille doit gagner d'elle-même le premier sillon.
Graissage. – Théoriquement, un phonographe doit
être graissé tous les trois mois environ. Pour les grands engrenages (barillets
des ressorts) : huile lourde. Pour les autres (bras acoustique, coussinet,
plateau du régulateur centrifuge) : huile légère.
Comment nettoyer le disque ? – L'essuyer
légèrement dans le sens du sillon, avec un bichon de velours. – RECETTE (sous
réserve) : A une part d'huile ajouter deux parts de vinaigre. Agiter. Imbiber
un chiffon de soie. Frotter le disque. Attendre son avis.
Il est encore de menues observations, d'apparence futile, mais dont l'urgence s'impose si l'on veut maintenir chez les amateurs cette bonne humeur indispensable à la prospérité de la machine parlante. Il est mille petits riens qui agacent, énervent et que l'on voudrait voir rapidement se transformer ou disparaître.
Messieurs
les rédacteurs d'étiquettes sont tout d'abord, respectueusement, mais
fermement, priés de s'abstenir de ces bévues qui font d'eux les égaux de
Messieurs les speakers de T.S.F. On ne demande pas des érudits (cela ne
gâterait d'ailleurs rien), mais on demande des rédacteurs qui aient assez le
respect de la musique, pour ne pas attribuer à un compositeur une œuvre qui
n'est pas de lui. On a pu lire, dans une collection réputée, accolé au titre de
Boris Godounov, le nom de
Rimski-Korsakov. L'amateur averti aura, naturellement, rectifié de lui-même,
mais le bon bougre qui vient au phono pour s'instruire poussera les hauts,
cris, et criera qu'on se paie sa tête, quand il entendra parler de Moussorgski.
Mieux vaut donc éviter, par un peu de réflexion, d'induire en erreur un
néophyte assez naïf pour croire à la « parole du phonographe » et de
ses officiants.
Bien que la
surface des étiquettes soit assez réduite, elle pourrait aussi présenter des
indications un peu moins succinctes que celles que l'on y peut lire
actuellement. Une ou deux indications biographiques sur un compositeur, une
date, seraient les bienvenues. On donne un état civil aux statues. Pourquoi le
disque serait-il plus mal traité ? Souvent même, un mot bien choisi
pourrait donner au disque sa véritable atmosphère et le faire mieux goûter de
l'auditeur. Ainsi dans le disque Entends
ma prière, de Mendelssohn, la partie de soprano est confiée à une voix,
qui, selon toute vraisemblance, est celle d'un enfant. Rien ne l'indique. Mais
dès qu'on le sait, la qualité de l'émotion éprouvée devient nouvelle.
Certes, une
étiquette de disque n'a pas les dimensions d'une affiche électorale. Mais il
n'est pas nécessaire que la « trade mark » en occupe toute la
surface. On a déjà suggéré d'accompagner le disque d'une indication de texte,
d'un couplet, par exemple, pour les mélodies ou les scènes lyriques. Sans
doute, ce désir répond-il plutôt à un goût littéraire qu'à un goût
musical : mais enfin ils sont nombreux, les amateurs qui veulent savoir «
ce qu'on chante » et leurs désirs sont légitimes. Comme il est douteux que l'on
puisse imprimer tout le texte sur les petites étiquettes, on pourrait
accompagner certains disques d'une courte notice fournissant toutes les
indications qui peuvent intéresser l'auditeur, le renseigner sur la partition,
lui donner l'idée et l'envie de prendre plus étroitement contact avec l'œuvre
entière, s'il s'agit d'un fragment d'œuvre lyrique. Ainsi le disque deviendrait
l'auxiliaire des éditeurs de musique, bien loin d'être leur ennemi.
Et ceci :
les fabricants seraient bien venus à indiquer sur le disque, tout comme les
éditeurs de musique indiquent sur leur partition la vitesse métronomique, le
numéro de l'aiguille à employer pour chaque disque particulier. Il va sans dire
que la question est délicate, elle dépend même souvent du goût de chacun, mais
l'indication aura son utilité, si elle est fournie par des spécialistes
compétents.
Autre source d'agacements : la plupart des disques possèdent en leur centre une rainure de dérivation qui permet à l'aiguille de tourner à fond de course sans chevaucher sur l'étiquette et sans s'échapper du disque, en le rayant avec sauvagerie. Cependant il est encore des firmes rebelles à ce système. Elles contraignent ainsi l'auditeur à épier la dernière note, pour se précipiter sur l'aiguille désendiguée et l'empêcher de commettre ses ravages. Nous savons bien des gens qui, pour s'épargner ces bondissements vers l'appareil qui troublent leur digestion, leur quiétude, leur extase, ont décidé de ne plus acheter des disques aussi malencontreux.
L'anarchie, semble-t-il, est au camp du phonographe. Comment la troupe des amateurs ne connaîtrait-t-elle pas le désarroi devant le désastreux individualisme des catalogues ? A chacun de nous n'est-il pas arrivé, lorsque sur les prospectus d'une firme, nous avions fait choix d'un disque, de découvrir à celui-ci deux ou trois sosies présentés par les maisons concurrentes ? Cette révélation nous plongeait tour à tour dans la perplexité, l'ironie et le blasphème. Finalement, nous fermions le catalogue et nous allions au cinéma.
Tant pis pour les éditeurs qui meublent leurs stocks sans se soucier du travail des studios voisins, ou qui ne s'en soucient que pour écouler, sans discernement, une marchandise de même étiquette. « Nos interprètes, diront-ils, ne sont pas les mêmes. » Mais comment l'amateur moyen, « l'homme dans la rue » qui n'a pas le temps de passer tous ses loisirs au concert, pourrait-il établir la dissemblance entre toutes ces interprétations ? Lui proposer simultanément le même disque sous des formes diverses, c'est à coup sûr l'embarrasser et le paralyser dans son choix.
Ce manque de
coordination entre les firmes ressemble assez, au demeurant, à la petite
anarchie qui, en dépit de toutes les remontrances, continue de régner parmi les
grands concerts symphoniques. Il n'est pas rare de voir ceux-ci inscrire chacun
à leur programme, pour le même jour et la même heure, une première audition ou
une virtuosité d'importance. Le critique ou l'auditeur s'en remet à la courte
paille pour le choix de ces concerts. Est-ce une raison pour que l'on nous
oblige à jouer à pile ou face le choix d'un disque ?
Il est
profondément regrettable que les éditions phonographiques qui, sur d'autres
points, révèlent tant d'initiatives, suivent ce détestable exemple. C'est une
giboulée de disques jumeaux (frères ennemis, à l'habitude) parmi lesquels on
cherche en vain à se reconnaître : il y a eu la giboulée des Nocturnes de Debussy, il y a eu la
giboulée de Shéhérazade de
Rimski-Korsakov, il y a eu la giboulée de Monastery
Garden et du Persian Market. Pour
le Garden et le Market cela n'a pas autrement d'importance ; ils étaleront, quoi
qu'on fasse et sous quelque vêture instrumentale qu'on les présente, leur
nullité immuable. Mais Debussy, mais Rimski ont droit à d'autres égards, et si
les critiques qui reçoivent les disques sans bourse délier, peuvent trouver
intérêt à comparer entre eux les enregistrements parallèles d'une même œuvre,
le discophile qui tire de sa poche quelques petits disques de métal jaune, pour
en acquérir un gros de cire noire, aimerait, en échange de son geste, avoir
l'assurance qu'il n'est pas berné. Chacun trouverait son compte à voir
s'établir entre les éditeurs un service de liaison technique et esthétique.
Cette coopération ne pourrait présenter que des avantages. Elle ne répondrait
pas seulement à un besoin pratique : elle développerait, au moins pouvons-nous
l'espérer, un peu de ce goût musical sans lequel l'édition phonographique ne
fera jamais rien qui vaille, de ce goût qui évitera des erreurs monumentales
comme l'enregistrement de partitions complètes par des chanteurs assemblés au
hasard, et par des orchestres d'aventure. C'est là une autre forme de
l'anarchie que nous déplorons : enregistrer coûte que coûte, avec n'importe
qui, sans étude approfondie des ressources vocales ou orchestrales, sans souci
de leur utilisation exacte pour le disque. Errare
humanum est, comme disent les
disques d'enseignement : c'est persévérer qui est diabolique.
CHAPITRE III
La fièvre règne dans l'industrie du phonographe. En France, le cinquantenaire d l'invention a été célébré en un banquet que présida un ministre, et à la Sorbonne en un festival officiel. Puis la Compagnie française du Gramophone à Paris convia les critiques à l'inauguration de son hôtel du boulevard Haussmann, et la Société Columbia l'invita pour la séance d'enregistrement phonographique consacrée à la Société des Concerts du Conservatoire sous la direction de Philippe Gaubert.
Cet essor du
phonographe inquiète quelques esprits. Les uns trouvent que la mariée est trop
belle ; ils craignent que les musiciens n'en arrivent très vite à préférer
l'audition phonographique à l'audition de concert. Chacun, disent-ils, a pu
observer, en entendant le duo final de Carmen,
que l'effet pathétique n'était pas à l'avantage de l'Opéra-Comique, et que
telle page de piano comme Cubana de
Manuel de Falla « ôte toute envie de sortir de chez soi pour aller au
concert ». Nous nous félicitons, pour notre part, que le jour approche où les
concerts débarrasseront leurs programmes de quelques chefs-d'œuvre sempiternels
pour les laisser à la machine parlante. Les orchestres pourront alors se
consacrer tout entiers aux œuvres anciennes oubliées et aux œuvres nouvelles ;
ils seront moins nombreux, moins encombrants, plus soignés. Loin de leur nuire,
le phonographe, en les délestant, sera leur sauveur : il les rendra à leur
véritable destinée, qui est d'éclairer le passé et l'avenir et non pas de
piétiner dans l'ornière.
D'autres
craignent aussi que les fabricants, plus sensibles au gain qu'à la culture, ne
préfèrent graver dans la cire la mauvaise musique qui se vend aux dépens de la
bonne. Mais enfin les éditeurs qui s'enrichissent ne débitent pas tous des
romans-cinémas. Les marchands de tableaux qui font fortune ne vendent pas tous
des chromos.
Il faut
faire sa part à la bêtise : pendant qu'elle se rassasie, les chercheurs
poursuivent leur chimère. Celle que nous caressons et qui est de voir les
compositeurs étudier le rendement inégal des timbres et écrire en conséquence
des œuvres spécialement destinées à la machine parlante, réserve peut-être de
beaux jours à l'Art du phonographe.
Les concerts
phonographiques sont en pleine prospérité. Il ne se passe plus de semaine que
les disques n'affrontent le jugement populaire et ne s'en tirent à leur
honneur. De tels concerts, on en a organisé partout, dans tous les pays du
monde. Ils ont rencontré des détracteurs. On reproche au phonographe d'usurper
un rôle qui n'est pas le sien, de vouloir faire concurrence à l'orchestre alors
qu'il est destiné à l'intimité. Un critique comme l'Allemand Preussner va
jusqu'à soutenir que le disque ne peut donner que ce que l'Allemagne appelle
depuis quelque temps « Gebrauchsmusik »,
ce que Satie dénommait déjà « musique d'ameublement ». L'expérience lui donne
tort. Les galas de musique mécanique se multiplient. Il semble bien qu'en
France c'est Columbia qui en ait eu l'idée en 1925 pour une audition du
Panatrope Brunswick avec un programme qui réunissait le Prélude à l'après-midi d'un Faune de Debussy, la Grande Toccata pour orgue de Bach,
une pièce pour violon d'Ernest Bloch, des jazz (Blue skies, Ain't she sweet) et le fameux sermon nègre du Révérend
J.-C. Burnett Lord help me. Ce dernier disque fut sifflé
d'abondance ; il se vend aujourd'hui comme du Puccini.
Gramophone n'a pas tardé à suivre cet exemple en organisant des concerts de disques à la portée du public moyen. Pathé a popularisé le système dans une salle à audition où, de midi à minuit, se répète constamment un concert de disques qui dure une heure ; l'audition est commentée par un speaker et agrémentée parfois de projections.
L'idée
séduisit un instant un de ces directeurs de music-hall qui aiment la musique
pour elle-même et qui veulent la faire aimer. Paul Franck fut de ceux-là. C'est
à l'Olympia qu'on avait pu entendre, vers 1920, deux Préludes de Debussy, orchestrés par G. Grovlez, dansés par la grâce
et mis en scène par la fantaisie. C'est à l'Olympia que Georges Pioch organisa
en 1925 des concerts symphoniques populaires que dirigeait Albert Doyen. Et
c'est encore à l'Olympia qu'ont eu lieu, durant une saison, sous le nom un
tantinet midinette d'Heure enchantée,
des concerts quotidiens de phonographe. Paul Gordeaux, qui combinait les
programmes, ne voulut choisir pour enchanter l'heure que des disques à vedettes
: Chaliapine, Ninon Vallin, Brothier, Thill, Chevalier, Mistinguett, Joséphine
Baker, les jazz vocaux des Sophomores et des Revellers, les jazz orchestraux de
Jack Hylton et de Paul Whiteman. Un amplificateur électrique, très supérieur à
tous ceux que l'on avait pu entendre jusque-là dans des « concerts » analogues
sans lendemain, élargissait les sonorités du phonographe jusqu'à l'horizon de
l'orchestre symphonique. Certes l'intimité du disque était violentée et les
amoureux de la machine parlante soupiraient de ne plus retrouver, dans la
grande voix de l'amplificateur, la douceur duveteuse, le halo aérien du disque
en chambre. Répétons-le au risque de radotage en cherchant à se rapprocher,
toujours plus du réel, à serrer au plus près le modèle dont il devrait être la
transposition et non la copie, le phonographe perd son style, ce style qui
commence à peine d'accuser la finesse de ses linéaments, et comme le cinéma, il
tourne avec désinvolture le dos à son propre idéal. Mais l'homme de la rue qui,
entre deux fatigues, vient pour une heure prendre son bain de Wagner et sa
douche de jazz, se moque parfaitement, et à bon droit, des doctrines et des
controverses philosophantes sur l'idéal des arts mécaniques.
Il ne
restait plus qu'à faire pénétrer publiquement l'auditeur dans le secret d'une
séance d'enregistrement. C'est ce qui fut fait le 15 décembre 1928. Visiter les
écuries du Cirque : espoir de tous les enfants à l'entr'acte de Médrano ;
visiter les coulisses du Théâtre, du Music-hall ou des Piccoli, rêve de tous les spectateurs. L'envers du décor a autant
d'attrait que le spectacle. Les organisateurs du Gala Columbia au Théâtre des
Champs-Elysées ne manquèrent donc ni d'imagination ni de psychologie. Ils
avaient bien compris que rien n'intéresserait plus vivement les nouveaux
adeptes de la Machine Parlante que de les faire pénétrer dans le Laboratoire où
se préparent les disques. Ils ont donc présenté un « enregistrement en liberté
» et un film documentaire. L'un et l'autre remportèrent un succès triomphal.
Maryse Beaujon et Georges Thill vinrent chanter devant le microphone, avec
l'accompagnement de l'orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire,
sous la direction de Philippe Gaubert, un fragment du duo du 3e acte
de Lohengrin. On avait transporté
sur la scène toutes les machines et tous les accessoires que les privilégiés
avaient pu déjà étudier en détail dans le studio de la rue Albert. Le
« Metteur en disque » était là avec sa blouse blanche, son flegme et sa
présence d'esprit. Ce personnage nouveau de l'Industrie Musicale mécanique
moderne, croisement de l'ingénieur-électricien et du déchiffreur de partition,
est aussi nécessaire à la vie du disque que le metteur en scène à la vie du
cinéma.
On entendit
résonner les sonnettes avertisseuses, on vit s'allumer les lampes rouges qui
commandent un silence impérieux, on devina la pointe de diamant sur la cire
molle, on écouta le haut-parleur critiquer, par la seule vertu de sa
reproduction fidèle, les conditions d'enregistrement du premier essai.
Le film
déroula ensuite toute l'existence d'un disque depuis sa naissance dans
l'ignoble caveau, où se malaxe la pâte noire des matières premières, jusqu'au
rayonnement du petit soleil noir. Ce film dépassa le niveau du pur
documentaire, grâce à une poésie de la mécanique subtilement évoquée par Jean
Bérard. L'apparition de Francis Planté, l'illustre pianiste français presque
nonagénaire (il naquit en 1839), la mimique de Strawinski, conduisant
l'orchestre devant le microphone, les mains pâtissières de l'ouvrier préparant
le disque comme une gaufre, la presse écrasant cette galette sous un poids de
20 tonnes, toutes ces images rapides, tour à tour pittoresques et émouvantes,
trouvèrent un écho profond dans l'auditoire, où se mêlaient les critiques de la
première heure, les snobs du dernier bateau et le bon public de toujours.
L'enseignement le plus net de cette cérémonie fut la révélation d'un public
fervent, enthousiaste et solidement constitué. Le phonographe a franchi
maintenant l'étape des temps héroïques. L'ère des tâtonnements doit se clore.
Envers ce public nouveau, la critique et les éditeurs ont désormais des
devoirs. Le moment est venu d'épargner au disque les erreurs qu'a connues, au
même point de son développement, le cinéma qui en souffre encore.
« Un plaisir
qui a un peu vieilli, remarque André Beucler au cours d'une étude sur le Phonographe et la Renommée (dans Arts Phoniques de mars 1929), était
celui de feuilleter un catalogue. Il existe aujourd'hui un plaisir qui
bouleverse mieux les sens : c'est pour l'amateur, celui de choisir de
nouveaux disques (...). La plus haute vertu et le plus adorable secret du
disque du phonographe est dans ce contact instantané, supérieur aux plus
fortes acrobaties de l'imagination. On ne sait pas encore ce que cette
découverte a fait pour la culture sociale de l'homme, et l'homme lui-même n'a
pas encore eu le temps de faire le compte de ces connaissances invisibles qui
s'ajoutent à sa sensibilité ! Ce temps, il ne le trouvera d'ailleurs jamais,
car il devine dans l'invention mécanique un dérivé fantastique de la mémoire.
Mais s'il oublie qu'il est le propre ouvrier de son intelligence, comme il
oubliait tout à l'heure qu'il est responsable de ses sentiments, il ne peut
plus ignorer ce que le phonographe a fait pour la renommée et la gloire d'une
foule d'artistes. Beaucoup d'entre eux ne sont jamais venus en Europe, et leur
voix nous est familière ; d'autres se sont fait entendre dans quelque
établissement de Paris, mais en leur présence la curiosité se montrait plus
exigeante et plus forte que l'admiration. Celle-ci appartenait déjà aux
disques. Car c'est au phonographe que nous devons tous les sentiments que nous
avons pour Sophie Tucker, Layton et Johnstone, Ted Lewis, Jack Smith, Paul
Whiteman, Ruth Etting, Noble Sissle, Paul Robeson, Vaughn de Leath, Ethel
Waters, Leslie Sarony, les Revellers, et jusqu'au sermon nègre (Lord help me) pour ne parler que de la
musique de jazz. Ces noms sont aujourd'hui connus de la foule. L'étiquette
elle-même qui les livre à chaque instant au public n'est pas un stratagème de
publicité ou de commerce. Elle fait partie de l'opération par laquelle
l'épreuve métallique s'inscrit pour toujours dans la matière des millions de
disques qui tournent maintenant à la minute même où vous pensez. Ainsi, à
chaque instant, pour l'auditeur le plus obscur, pour la sensibilité la plus
minutieuse, le phonographe est à la fois le bruit de la renommée et
l'instrument du merveilleux. »
Il y a des
étoiles de théâtre, des étoiles de music-hall, des étoiles de cinéma ; il
y a maintenant des étoiles du phonographe. Vaughn de Leath est la plus
brillante et la plus magnétique. Elle a l'air modeste et réservé d'une dame de
compagnie, mais sa voix spirituelle se meut à travers les quarts de ton comme
l'acrobate à travers les agrès. Incomparable est l'aisance avec laquelle elle
passe du parlé au chant, sans jamais enfreindre la mesure, et chaque sonorité
acquiert dans le disque une résonance nouvelle Oh, how I love my boatman est un des plus typiques de sa manière ;
il réunit toutes ses qualités principales : douceur moqueuse des lèvres closes,
accent populaire où la tendresse se nuance d'une imperceptible teinte d'ironie.
Tout cela a tant de vie que l'on évoque aussitôt la courbe d'un sourire, le
clignement d'un œil amusé ; ils s'accordent au ton de la ballade populaire
et naïve de Sherman et Gilbert que traverse une réminiscence de balalaïka.
L'art est le même dans Everything's made
for love, pour murmurer une mélodie, bouche fermée, alors que le
partenaire, Frank Harris, scande le rythme ; il naît alors un petit duo
sentimental, moitié récitatif et moitié chant, dort l'éclat de rire initial
répand sa bonne humeur communicative sur tout le dialogue. Vaughn de Leath et
Harris ont un faible pour ces débuts comiques, dont ils auraient tort d'abuser,
mais qui, menés avec une habileté discrète, se gardent de tomber dans la farce
puérile. Ainsi Play-ground in the sky
commence par l'invitation d'un duo entre enfants où chacune des voix s'amuse à
chanter comiquement faux, et c'est charmant. Avec Wherever you are, banale mélodie, c'est un autre aspect de ce
talent étonnamment varié. Ici la voix de Vaughn de Leath prend des intonations
encore plus pleines qui s'accordent mieux avec la voix de Baur, plus chaude que
celle de Harris, à qui conviennent plutôt les duos de fantaisie. Et voici
maintenant les notes aiguës dans Thinking
of you, savamment ménagées, en contraste avec la voix de baryton de Baur,
mais jusque dans ce registre Vaughn de Leath sait garder les inflexions
souples, douces, prenantes, qui la font inimitable. Et qui donc ignore
aujourd'hui ses interprétations de Ukelele
lady, de Banana Oil, de la Good bad girl, de Yankee Rose, de Dewy
Day ?
L'art de Layton
et Johnstone n'a pas au même degré cette souplesse ni cette variété que le
phonographe sait mettre en valeur. Les célèbres duettistes, qui lièrent amitié
dans les tranchées – Johnstone à la blanche chevelure, Layton aux longs doigts
de pianiste – sont de bons chanteurs, mais, à notre goût, leurs voix ne gagnent
pas toujours à passer par le disque. Leur diction est plaisante et leur accent
énergique dans My heart stood still ; Layton, en
particulier, tire un joli parti de l'accompagnement, fluide et alerte (comme
aussi dans un fragment de Lucky day :
Shake your feet), mais les voix ont par instant des sonorités un peu
métalliques. Quelques nasillements même viennent encanailler la petite valse Just a little lady. Les chanteurs
retrouvent toute leur maîtrise dans Once
in a blue room, – tourbillonnante nostalgie à quoi l'accompagnement
strictement scandé sait donner une résonance poignante – ou dans Miss Hanna, ou dans Always, leitmotiv sentimental du film Solitude.
Le
phonographe est devenu école d'émulation. A peine apparaît un chant nouveau que
se le disputent les maisons d'édition et leurs brillantes vedettes. Ainsi après
Vaughn de Leath, après Layton et Johnstone, Sophie Tucker a donné à son tour
une version fort originale de The man I
love. La voix âpre, un peu rauque, de cette artiste, sa façon singulière de
soutenir les finales apportent à cette pièce, l'une des plus attachantes de la
musique de jazz, une note particulièrement poignante. Il y a là une grande
saveur entre l'opposition de cette accentuation un peu tragique et la douce
tristesse des parties accompagnantes. Sophie Tucker, inimitable interprète de Some of these days, de There is a cradle in Carolina, de
l'étonnante Virginia, est blonde et
grasse, mais elle a compris, comme dit Mac Orlan, « l'âme pathétique et
gémissante des Noirs bons parents ».
Les
Revellers... Ils sont quatre et demi : deux ténors, un baryton, une basse et la
voix intermittente du pianiste qui lance, derrière les quatre feux de bengale
nuancés, des sons à bouche fermée, colorés et sveltes comme des chandelles
romaines. James Melton, Lewis James, Elliott Shaw, Wilfred Glean, et, au piano,
Franck Black... Ils ne trépignent pas comme les nègres, mais ces gentlemen
blancs, dont le chef a une petite moustache d'officier britannique, contiennent
le rythme qui les assiège, en des mouvements esquissés de la cuisse et de
l'avant-bras. Le jazz a sa pudeur exquise les Revellers la suggèrent dans leur
attitude aussi bien que dans la conduite de leurs voix. Ce qu'ils chantent,
c'est peu de chose, mais leur art le transfigure. Ramona, chlorose de romance, devient une ballade poétique. I'm in love again papotage sentimental,
se hausse à la comédie rythmée. The birth
of the blues, fleur de keepsake, refleurit en fleur d'art. Oh ! miss Hanna, chromo lunaire,
s'éclaire d'un rayon de soleil. Dinah voile
sa nudité musicale sous le réseau vaporeux des voix amoureuses. Et leur
chef-d'œuvre : Blue River, art
chatoyant des demi-teintes, art subtil dés finesses vocales, art de douceur
rouée et d'allusion délicate, dont on goûte, mieux qu'au concert, la pureté
dans la seule intimité des disques, quand l'oreille seule est tout entière
attachée à son plaisir.
Jack
Smith... un grand gaillard, tout souriant, jeune, cordial et blond. Avant qu'il
n'entre, il est déjà là dans un phono que le projecteur isole sur la scène du
Palace Sa voix murmurante module Me and
my shadow, « Moi et mon ombre ». La voix des chanteurs phonographiques,
c'est leur ombre portée. Dans cette ombre surgit l'homme. Il s'assied au piano,
s'accoude du bras gauche, tapote l'accompagnement de la main droite; commence
la phrase, s'arrête, le phono enchaîne, la voix naturelle reprend, achève, le
pouce et l'index concluent d'une chiquenaude sur la dominante et la tonique.
C'est l'aisance dans la simplicité, le sourire dans la fantaisie ; c'est
l'art. Jamais cet art de finesse, de subtilité vocale ne se serait imposé à
l'auditoire du music-hall sans la lente préparation du phonographe. Le succès
de Jack Smith, qui ne fait aucune concession au « spectacle », est issu des
mille liens qui ont attaché depuis des mois les discophiles à la chanson
anglaise. Le jazz de Jack Hylton recourt aux acrobaties, au sketch, au jeu
d'ombres chinoises ; il échappe à la musique pour gambader sur la piste
du cirque. Layton et Johnstone mettent en scène leurs petites romances ; il les
jouent autant qu'ils les chantent. Les Revellers s'adjoignent un pianiste
facétieux et leur groupe fait déjà « théâtre », toutes raisons pourquoi les
admirateurs stricts du phonographe préfèrent Hylton, Layton et les Revellers
invisibles dans les disques. Jack Smith, c'est le « fair play » ; il
joue le jeu du « whispering baritone » ; il n'est que cette voix
murmurante, avec un sourire qui l'éclaire et le rajeunit. Blue Heaven,
Ain't she a pretty baby, Blue Skies, Mama's going out, Ramona, tous nos disques prenaient forme humaine. Ils étaient
si vivants et si proches qu'on aurait voulu leur serrer la main.
Et combien
d'autres que le phonographe a fait surgir désormais devant une foule
innombrable et inconnue, ceux qui sans lui n'auraient jamais dépassé le cercle
d'admirateurs confidentiels. Edouard Commette, le modeste organiste de la
Primatiale de Lyon, est devenu, en trois semaines, vedette dans les deux
Mondes. Les Sophomores sont presque aussi célèbres que les Revellers. Lee Morse
a pris place à côté de Vaughn de Leath et de Sophie Tucker. Jeanne Sully s'est
révélée diseuse de premier ordre. Dora Stroeva a franchi d'un coup de disque
les portes des cabarets de nuit. Les Trix Sisters ont leurs amis fidèles. A
côte de Wiener et Doucet ont surgi Fray et Braggiotti, double attelage à deux
pianos.

I. – Le premier appareil de laboratoire d’Edison.
Ce public nouveau, qui connaît toutes les vedettes dont, il n'y a pas cinq ans, il se souciait comme d'une guigne, a maintenant ses types dignes de Balzac et de Proust. Odette Marjorie, qui les connaît bien, a tracé le portrait des Collectionneurs de disques dans une chronique de l'Intransigeant (4 avril 1929). Voici un étrange acheteur, sale et mal ficelé, qui entre dans la boutique à phonos. Il achète les disques les plus chers de musique classique. « C'est un de mes meilleurs clients, dit le marchand. La première fois qu'il vint ici, je crus avoir affaire à un malheureux quémandeur de prospectus à distribuer ou de gros ouvrages à faire. Je sais maintenant qu'il rassemble des disques depuis dix ans et qu'il a assuré sa collection pour une petite fortune. Afin de s'éviter les longues hésitations d'un choix que le nombre élevé d'unités rend difficile, lorsqu'il a envie d'entendre de la musique, il tire au sort le numéro des disques à l'aide d'une roulette qu'il a achetée spécialement dans cette intention... Encore un phonomane ! »
Des « piqués
» du phono, ajoute-t-il, je pourrais vous en citer jusqu'à demain. » Pour
lui, les hommes se divisent en trois groupes bien distincts :
« Premier
groupe : gens qui ont acheté un phono parce que « ça fait du bruit », que
« ça donne de la gaieté », que « ça fait mieux danser qu'un piano ».
Individus au système auditif à l'état embryonnaire... race inférieure.
« Deuxième
groupe : groupe conscient et organisé des phonophiles. Parvenu au plus
haut degré de la civilisation. Sensibilité musicale extrême à laquelle peut
être jointe une parfaite sociabilité. On rencontre des phonophiles qui ont de
la conversation, aiment la littérature, la gastronomie, la peinture, le cinéma,
les combats de boxe, etc.
« Enfin
troisième groupe : groupe des dégénérés, groupe des phonomanes. La maladie
revêt un caractère spécial pour chacun de ceux qui en sont atteints.
« Par
exemple, me dit le marchand de phonographes, s'il vous arrive d'entrer à
l'improviste chez M. V... vous le trouverez vraisemblablement la tête inclinée
sous une lampe de bureau, le nez au-dessus d'une petite boîte métallique, la
main droite armée d'une pince dans laquelle est enserrée une minuscule chose
brillante. Vous penserez : « Ce monsieur fait ses réparations
d'horlogerie lui-même. » Erreur. Ce monsieur qui ne se sert pour son
phonographe que d'une certaine marque d'aiguilles se croirait perdu s'il ne
sélectionnait ces aiguilles à la loupe.
« Celui-ci
ne saurait goûter les joies du phono qu'en faisant tourner en même temps sur
deux appareils de marques différentes deux disques également différents. Il
s'étonne, lorsqu'il vient ici, que je ne partage pas sa manière de voir. « Ah !
quelles admirables dissonances, m'affirme-t-il ! Peut-on comprendre
autrement la musique ! »
« Et cet
autre qui possède tous les enregistrements de Rêve d'amour de Liszt passe son temps, dans l'espoir d'en
découvrir de nouveaux, à compulser les derniers catalogues des diverses maisons
d'éditions.
« Vous
parlerai-je du monsieur qui ne peut faire ses exercices quotidiens de
gymnastique sans mettre un disque déterminé sur son phonographe ?... Du
peintre à la recherche du morceau qui créera l'atmosphère favorable à la
composition de son prochain tableau... et de... »
Et celui qui
fait assurer sa discothèque pour des centaines de billets. Et celui qui a plusieurs
jeux des mêmes disques : un pour les jours de semaine, un pour les
dimanches, un pour les circonstances exceptionnelles.
La galerie
serait incomplète sans la silhouette d'un autre type découvert ces derniers
temps par le subtil Prosper de l'Écho de
Paris (12 avril 1929) : c'est celle de l'éditeur littéraire ingénieusement
discophile :
« A
l'occasion de la publication d'un roman nouveau l'auteur du roman a lu devant
un appareil enregistreur quelques-unes des pages les plus saisissantes de son
livre – et l'éditeur envoie à la critique, en même temps que le livre, le
disque du phonographe.
« Et de la
sorte, si le critique est pressé ou s'il est fatigué, il lui suffit de poser le
disque sur son phonographe et d'écouter tranquillement l'auteur lui raconter
sa petite histoire, cependant qu'il se rase, par exemple, ou que, mollement
étendu sur un canapé, il fume, en rêvant, une pipe...
« Et si la
lecture est intéressante, le critique l'écoute à la vitesse de 60 tours à la
minute, quitte à accélérer légèrement quand l'intérêt languit un peu, ce qui
est vraiment bien pratique (...). Et bientôt, sans doute, en voyage, en
vacances à la campagne, à la montagne, au bord de la mer, vous n'emporterez
plus le « dernier roman » de Dubois, ni les « derniers poèmes » de la comtesse
de Dupont, mais un phonographe et des disques. Et dans les bibliothèques des
gares, ce ne seront plus, dans quelques mois que des disques qu'on vous
proposera, des disques entourés de bandes, de publicité sensationnelles : LE NOM DE CE JEUNE AUTEUR SERA DEMAIN SUR TOUS LES
PHONOGRAPHES... »
Mais
n'avait-on pas vu déjà, au Carnaval de 1928, une voiture « déguisée » en
phonographe, et un des membres de l'Académie Française, n'était-il pas entre
chez un marchand pour lui proposer le néologisme « disquer », en foi de quoi il
avait rédigé le certificat suivant que reproduisait, le 12 janvier 1929, Le Phono :
« Mon cher
ami, ce mot n'est pas dans le dictionnaire (avec un grand D) et je ne sais pas
s'il y sera jamais, mais puisque vous le désirez, je certifie que moi,
soussigné Maurice Donnay, de l'Académie Française, ce 29 décembre 1928, je
vous ai demandé si la chanson du Père
Mexico était disquée (je dis disquée) et que vous avez admirablement
compris de quoi il retournait.
Signe : MAURICE DONNAY. »

II. – Fragment de disque montrant le tracé produit par
les vibrations (grossi considérablement).
Pourtant, malgré cet unanime enthousiasme, il semble que les choses se gâtent au royaume heureux du phonographe. Çà et là des signes avant-coureurs de troubles ont été remarqués : le public grogne, le public est mécontent. Et de quoi se plaint-il ? Les machines parlantes ne sont-elles pas assez subtiles à son gré? Tarde-t-on à les rendre meilleures ? Nullement. Le public se déclare satisfait des progrès régulièrement apportés aux appareils phonographiques ; il rend toute justice à l'ingéniosité et au labeur des fabricants.
Alors, ce sont les disques ?
Précisément. Le public se plaint de l'embarras où le jettent les listes
innombrables de disques chaque jour proposés à son choix. Comment s'y retrouver
? Comment éviter les déconvenues déjà subies ? Comment savoir que telle pièce,
charmante à l'orchestre, évoque au phonographe le cri des hiboux en détresse ?
Que tel interprète, célèbre au concert et au théâtre, est ignominieusement
trahi par le microphone, alors que la voix d'un inconnu connaît par lui la
splendeur ? Et combien de disques excellents, faute de guides, restent dans
l'ombre, soleils noirs de la mélancolie.
On objectera que le rôle du
critique est précisément d'avertir le public. Encore qu'il soit malaisé
d'imposer ses goûts, et non sans outrecuidance dogmatique, de décréter comme «
les meilleurs » une douzaine de disques par semaine, il est pratiquement
impossible à un seul critique de jongler, sans en lâcher une, avec les piles de
disques journellement édités. S'en tiendrait-il à une simple appréciation sur
la valeur technique des enregistrements, la journée serait trop courte encore
pour examiner en conscience tous les disques d'orchestre, de chant, de théâtre,
de déclamation et d'instruments divers, de musique religieuse, profane et
militaire, que l'on soumet à son jugement. Car on édite n'importe quoi : le
meilleur comme le pire. Tout semble bon : la molle cire jamais ne
proteste, mais il lui arrive pourtant d'exercer de sournoises vengeances.
Devant cette
surproduction que ne règle aucun contrôle, le critique demeure impuissant et
le public interdit. Le prix fort élevé des disques ne permet pas de les
acheter en série comme une collection de romans médiocres. Et le phonographe
est à la veille de connaître une crise.
A qui la
faute ? rétorquent les dignes éditeurs. N'est-ce pas vous critiques qui,
les premiers, avez encouragé cette production rapide ? Spontanément vous
vous êtes faits thuriféraires et laudateurs. Depuis les débuts de
l'enregistrement électrique, vous n'avez cessé de clamer dans tous les tons et
sur tous les modes, votre admiration béate. Quel délire ! La langue française
semblait trop pauvre au service d'un tel enthousiasme. « Magie », «
enchantement » étaient vos mots de passe ; « l'envoûtement »,
« l'hallucination » étaient votre état normal. A rédiger l'analyse des
merveilles ainsi découvertes, vous apportiez un tel souci d'élégance que le
public, séduit, se laissait sans peine convaincre. Ce fut son tour
d'encourager notre production nous ne suffisions plus à la demande.
Sans doute,
critiques, étiez-vous de bonne foi. Journaux et revues se faisaient vos
complices. C'était à qui gagnerait le plus vite la course, pour apporter à ses
lecteurs les dernières nouvelles du royaume de Phonographie. Le moindre
coquebin à peine échappé du collège n'eut de cesse qu'il ne fût devenu
titulaire d'une rubrique, pour recevoir les disques à l'œil et les offrir à sa
petite amie. Ce fut, en vérité, un plaisant spectacle que cette poussée de
champignons-critiques. De braves gars qui faisaient honnête figure dans les
belles-lettres, les arts plastiques ou le négoce, qui auraient cru à bon droit
que l'on se moquait d'eux si on leur eût offert une place de critique musical,
n'éprouvaient aucune gêne à signer des chroniques phonographiques comme si, en
s'enfermant dans un disque, la musique avait changé de nature et fût plus
facile à digérer parce qu'elle avait la forme d'une galette. Tous ces néophytes
qui, dans une salle de concert, se maintenaient sagement à leur place, celle du
bon public, se découvraient, devant le phono, une vocation de magisters ; mais
leur science toute fraîche était bien obligée de se borner à recopier les
catalogues avec des adjectifs, des passe-partout lyriques et des points
d'exclamation. L'habileté de plume ne remédiait pas à l'insuffisance de culture
musicale. Comme de toute chose nouvelle, dont la technique est encore mal
connue, il semblait aisé de parler des disques. Mais la critique est toujours
difficile...
Et vous
auriez eu grand tort, ô fabricants, de ne point profiter de cet enthousiasme
qui vous gagnait le public. Celui-ci a des exigences multiples, nous le savons.
Il n'y a pas un public, il y a des publics, dont les goûts sont
dissemblables. Vous devez leur plaire à tous. Mais, aujourd'hui, tous les
publics se plaignent de l'anarchie des enregistrements. Tous commencent à se
défier des « étoiles » que vous faites briller dans les studios, sur
la foi d'une renommée légitimement conquise au théâtre ou au concert, mais non
d'après les vertus strictement « phonogéniques » de leurs talents
vocaux. Faut-il, en exemple, citer cette très célèbre vedette, dont les jambes
et la mimique sur la scène font encore merveille, et qu'une voix de fausset
range au phonographe parmi les oiseaux chanteurs qui sauvèrent le
Capitole ? Ne croyez point qu'en limitant votre production, en la
contrôlant surtout, vous mécontenterez votre public. Lui feriez-vous même tirer
un peu la langue qu'il ne saurait vous en vouloir. Bien au contraire : il n'en
apprécierait que mieux les disques attendus, longuement désirés, fruits
d'études minutieuses et de patientes recherches.

III. – Fabrication des disques.
Mais des
guides sont nécessaires. C'est pourquoi le phonographe a ses revues spéciales.
Aux Etats-Unis, la plus importante est
The Phonograph, mensuel. En Grande-Bretagne paraissent, depuis 1923, The Gramophone, et, depuis 1928, The Gramophone Review. En France, la Revue des Machines parlantes, fondée
en 1919 par l'Office Général de la Musique, s'est détachée de la revue Musique et Instruments, pour mener une
vie indépendante. L'Édition Musicale
Vivante a vu le jour en décembre 1927. Arts
phoniques a commencé de paraître en février 1928, et un hebdomadaire, le Phono, a publié une douzaine de
numéros à la fin de 1928 et au début de 1929.
Les revues
musicales ont depuis longtemps compris l'importance d'art que présente une
rubrique consacrée au disque. Le Musical
Times publie une critique mensuelle des disques depuis plus de dix ans. Music and letters et le Music Bulletin ont suivi en 1925. Avec
l'enregistrement électrique, c'est à qui s'emparera de l'invention : les
autrichiennes Musikblätter des Anbruch (P.
Stefan) en janvier 1926, l'anglais Sackbut
(Miss Gréville) en février, la française Revue
Musicale (H. Prunières) en juillet. Et, coup sur coup, la Rassegna Musicale (Turin) avec Gatti, Der Auftakt (Prague), Musique (Paris), le Courrier Musical (Paris), The
Dominant (Londres), le Guide du
Concert (Paris), Die Musik (Berlin), Musicalia (La Havane), le Monde Musical (Paris), Melos (Berlin). Il n'est guère que des
revues d'un grand âge comme le Ménestrel (Paris)
qui vient d'entrer dans sa quatre-vingt-onzième année, ou la Zeitschrift für Musik (Leipzig) fondée
en 1834 par Robert Schumann, pour rester sourdes aux appels du phonographe.
Le cercle
s'étend. Après les revues de musique, les revues radiophoniques, les revues
d'art, les revues littéraires, les grands quotidiens ont institué une rubrique
de phonographie. C'est en France que le phénomène est le plus frappant. La
grande presse a une petite armée de chroniqueurs phonographiques : Georges
Hilaire au Journal, Paul Landormy à
la Victoire, Dominique Sordet à l'Action Française, Emile Vuillermoz à Excelsior, André Coeuroy à Paris-Midi et Cinémonde, Pierre Maudru à
Comoedia, Henry Jacques à l’Ere
Nouvelle, René Bizet, René Dumesnil et Edouard Beaudu à l'Intransigeant, Robert Brisacq à Paris-Soir, Louis Latzarus à Gringoire,
etc. Les Revues d'art ont entre autres Florent Fels (Art Vivant), Pierre Mac Orlan (le
Crapouillot), Paul Locart (Art et
Industrie), Delannoy (Rythmes),
Auric (Ce Temps-ci). Dans les revues littéraires,
on rencontre Boris de Schloezer (Nouvelle
Revue Française), Hilaire (Revue
Hebdomadaire), Georges Petit (Revue
Nouvelle), Fels (Nouvelles
Littéraires), Darius Milhaud (Revue
Européenne) Cœuroy (Revue des Vivants),
Vuillermoz (l'Illustration), Bizet
(Adam), Mac Orlan (l'Européen), Jean Luchaire (Notre Temps), Franz Hellens (Variétés), J.-L. Gros (Aujourd'hui). La N.R.F. a même publié,
sans provoquer le moindre étonnement, toute une page d'annonces consacrées à
des disques dont la valeur esthétique, comme celle de Thaïs, d'Hérodiade et de
la Bohème, n'aurait jamais eu la
moindre chance d'être prise en considération à cette tribune sans ce détour
inattendu. Des revues spéciales comme Arts
Phoniques (J. Nels et G. de Sarnez) ou l'Édition
Musicale vivante (E. Vuillermoz) font appel non seulement à des
techniciens, des compositeurs et des critiques musicaux (Poulenc, Milhaud,
Dulud, Sordet, Bex, Clarence, Pincherle), mais aussi à une cohorte
d'écrivains : Paul Morand, Claude Aveline, Pierre Bost, André Beucler,
Daniel Rops, Jacques Chabannes, André Obey, Jacques Massoulier, Pierre Scize.
Ainsi le phonographe élargit sans cesse le cercle de ses juges. Ce ne sont plus les seuls critiques musicaux qui sont appelés à lui signifier leurs arrêts : les écrivains, les peintres, pour qui la caresse sonore du disque est devenue souvent un besoin dans leurs travaux, ont leur mot à dire et le disent. Qu'ils prennent garde, pendant qu'il en est temps encore, à ne pas noyer le phonographe sous un déluge d'évocations littéraires et picturales. Le souvenir des ravages qu'exerça l'exégèse wagnérienne, où la musique fut trop longtemps cachée sous la philosophie et la poésie, n'est pas si loin de nous. La musique dans les disques est toujours de la musique et d'abord de la musique.
Ce danger,
nous en prenons conscience en parcourant ces innombrables chroniques.
L'officiant envoie son encens au nez du dieu éditeur, en récitant avec lyrisme
quelques patenôtres d'admiration. Ce n'est d'ailleurs pas sa faute si une telle
critique ne peut que se borner à recopier les catalogues avec quelques
enjolivements poétiques. La matière sur laquelle s'exerce la critique
phonographique est étrangement ténue. Analyser le morceau enregistré, évaluer
les mérites ou les défauts d'interprétation des virtuoses et des chefs
d'orchestre, en un mot discuter sur l'impression musicale que l'auditeur
reçoit d'un disque, tout cela, qui est la raison d'être de la critique
musicale, ne relève qu'en annexe de la critique phonographique. La valeur
musicale de l'enregistrement est différente de la valeur musicale absolue. Le
phonographe impose souvent à la musique sa loi ; il modifie la tonalité,
il oblige à des coupures, il change les mouvements. La critique phonographique,
pour être de quelque utilité et présenter quelque intérêt réel, ne devrait
strictement envisager que les transpositions données dans le disque par une
musique donnée. Il s'agira donc de savoir si l'écriture d'un morceau convient à
l'enregistrement et non pas si elle est en soi bonne ou mauvaise ; de
savoir si tel pianiste a des qualités phonographiques et non pas s'il est
l'interprète idéal des maîtres qu'il choisit ; de savoir si la sonorité de
tel groupe d'instruments est bien dosée et mise en place dans la machine
parlante, et non pas dans l'œuvre originale.
Mais aussi
il est bien évident que c'est là restreindre, pour les critiques profanes, les
limites du verbiage et que les considérations techniques doivent alors
l'emporter, sur les développements littéraires. A une critique passive et toute
de surface se substitue ainsi une critique active de profondeur, dont les
remarques, étayées sur l'observation et le bon sens, peuvent provoquer dans
l'édition des résultats pratiques.
C'est
justement ce qu'ont compris un certain nombre d'éditeurs qui ont eu
l'originalité de mettre réellement en action cette critique active. Par petits
groupes de 3 ou 4 personnes, des critiques se réunissent pour écouter des
disques non encore édités. A mesure que le disque encore inentendu se révèle,
chaque critique note sur un papier secret les remarques qu'il croit devoir
formuler sur les qualités de l'enregistrement, sa vitesse, sa sonorité, la
vertu phonographique de l'œuvre et de ses interprètes, toutes remarques, en
somme, qui devraient, comme nous disions, faire l'objet d'une véritable
critique phonographique. Pour mieux assurer l'efficacité de ces remarques, les
disques ne sont pas indifféremment soumis au jugement des auditeurs critiques.
Ceux-ci, suivant leur spécialité, sont répartis en divers groupes (groupe de la
musique symphonique, groupe de la musique de chambre, groupe de la musique
vocale, etc.), où peut s'affirmer le plus efficacement leur compétence.
Les éditeurs
qui emploient ce système n'hésitent pas à détruire et à refaire les disques que
le dépouillement des bulletins a révélés défectueux. On reproche assez souvent
à la critique de n'être pas créatrice pour ne pas suivre avec intérêt les
résultats d'une nouvelle méthode critique, critique active et créatrice au
premier chef, qui introduit dans l'édition du disque un élément de spiritualité
dont le rôle est comparable à celui que prend dans les maisons d'éditions
littéraires le lecteur de manuscrits.
Si
l'intrusion du littéraire dans le jugement des disques n'est pas toujours
heureuse, le rapprochement de la littérature et du disque n'en a pas moins
d'intéressants effets. On voit des écrivains blanchis sous le harnois se
convertir à la religion nouvelle, On voit se constituer une manière de
« psychologie du disque ». En liminaire au programme du Gala
Phonographique où fut réalisé un enregistrement sous les yeux du public (1928),
Maurice Maeterlinck écrivait : « J'avoue que j'exécrais les
phonographes, de quelque marque, de quelque nature qu'ils fussent (...).
Aujourd'hui je dépose mes préventions, mes armes et ma rancune. Aujourd'hui,
grâce aux nouvelles méthodes, grâce à ce petit coup de pouce que le génie
innombrable de nos frères finit presque toujours par donner aux grandes inventions
qui transforment les mondes, la voix de l'être humain, c'est-à-dire ce qu'il y
a de plus spécifiquement humain dans cet être, se fixe à jamais dans le temps,
aussi vivante, aussi frissonnante qu'au sortir de ses lèvres. » Mais les
érudits n'ont-ils pas déjà repéré à la page 53 du tome V de l'Art dramatique en France depuis 25 ans (Edition
Hetzel, Paris, 1859), une phrase de Théophile Gautier qui, épiloguant sur la
mort de Mlle Mars, paraît prédire (bon dernier après Rabelais et Cyrano), la
découverte du phonographe ?
Les
enregistrements de Wagner à Bayreuth n'ont-ils pas donné à Henri Béraud
l'occasion d'écrire quelques pages d'enthousiasme ? Et comment résister au
plaisir de réunir, grâce à Pierre Mac Orlan, ce florilège, au hasard des
chroniques du Crapouillot :
« Le
phonographe est désormais un accessoire de la pensée comme les livres. »
« L'heure
du disque va bientôt sonner. Il sera tiré pour un petit nombre et comblera
d'orgueil son possesseur. »
« Je
pense entendre, m'émerveiller d'entendre, et me servir de mon phonographe comme
d'un puissant appareil complice qui aide à mon labeur en lui donnant des
images précises à méditer. »
« Il
peut exister toute une collection d'apparences mortes, de fantômes de villes,
ou de fantômes féminins créés par le disque. »
« Certains
disques valent un livre et quelques disques peuvent servir de point de
départ. »
« On
collectionne les disques rares. On collectionne également les disques
idiots. »
« Le
phonographe anéantira chez quelques hommes le goût du voyage. Le mystère créé
par l'art phonographique est plus riche et plus fécond en images que la
réalité. »
« Placer
chez soi un phonographe. c'est posséder une force permanente capable de
recharger les accumulateurs d'énergie humaine quand ceux-ci viennent à faiblir. »
« Je
pense que les médecins doivent recommander l'usage du phonographe pour tous
ceux qui, en d'autres temps, avaient recours à des excitants moins puissants et
plus dangereux. »
« Grand
maître des vies imaginaires, le phonographe double la personnalité d'un
homme. »
« Le
disque est certainement l'expression la plus cérébrale de la musique. »
« La
jeunesse d'un homme tient souvent en trois ou quatre disques essentiels. »
Dans la
future et inévitable Anthologie
littéraire du Phonographe brilleront comme un joyau ces pages étonnantes
que Rainer Maria Rilke intitula Rumeur
des Ages (Cahiers libres). Rilke évoque d'abord les années de collège, la
classe de physique où le professeur révélait à ses élèves la nouvelle
invention, grâce à un petit appareil de sa façon : « Quatorze ou
quinze années devaient s'être écoulées depuis ce temps de collège, lorsque
ceci, un jour, me revint à la conscience. C'était durant les premiers temps de
mon séjour a Paris, je suivais alors avec assez de zèle les cours d'anatomie à
l'Ecole des Beaux-Arts, et je me sentais attiré moins encore par l'innombrable
lacis des muscles et des nerfs ou la parfaite entente entre les organes
intérieurs, que surtout par le squelette aride dont l'énergie et l'élasticité
contenues m'étaient alors déjà apparues au-dessus des feuillets de Léonard.
Mais j'avais beau tenter de résoudre les énigmes de cet ensemble complexe,
c'était trop pour moi, nia contemplation se concentrait toujours de nouveau
dans l'examen du crâne (...). L'enchantement que cette coquille particulière,
close à tout espace de l'univers, me procurait, allait si loin que je fis
l'acquisition d'un crâne pour passer avec lui encore maintes heures- nocturnes
(...). A la lumière si étrangement éveillée et provocante de la bougie, la
suture sagittale m'était soudain devenue étrangement visible, et déjà je savais
aussi de quoi elle me faisait souvenir: de ce sillon inoublié qui avait une
fois été tracé par la pointe d'un poil dans un petit rouleau de cire.
« Et
maintenant je ne sais pas : est-ce par une particularité rythmique de mon
imagination que, depuis lors, à des intervalles de longues années, toujours de
nouveau se lève en moi le désir de partir comme d'un tremplin de cette
ressemblance naguère éprouvée d'une manière si inattendue, pour entreprendre
toute une série d'essais inouïs ? Je dois avouer tout de suite que j'ai
traité cette envie chaque fois qu'elle se présentait à moi avec la méfiance la
plus sévère. Et si j'en dois donner une preuve on la trouvera dans ce fait que
je ne me décide qu'à présent, avec de nouveau une quinzaine d'années de recul,
à faire à ce sujet une prudente communication. Qu'est-ce donc qui m'est
toujours de nouveau proposé intimement ? Voici :
« La
suture sagittale du crâne présente - il faudrait pour commencer vérifier cette
affirmation, mais admettons qu'elle soit conforme à la réalité -, une certaine
ressemblance avec la ligne aux oscillations étroites que l'aiguille d'un
phonographe inscrit sur le cylindre mobile et enregistreur de l'appareil Mais
quoi, si l'on trompait cette aiguille et si, au lieu de la ramener le long de
sa propre trace, on l'engageait sur une voie qui ne soit pas la traduction
graphique d'un son, mais une chose existant naturellement et en soi –
bien : qui serait, pourquoi m'en cacher ? par exemple, justement, la
suture sagittale... Qu'arriverait-il ? Un son serait produit, une
succession de sons, une musique...
« Des sentiments – Quels ? Incrédulité, timidité, crainte, respect ? Oui, lequel de ces sentiments possibles en ce moment ? - me retiennent de proposer un nom pour cette rumeur des âges qui serait ainsi mise au monde...
« Ne
mettons tout ceci qu'en question : quelles lignes n'importe où données ne
pourrait-on ainsi substituer et mettre à l'épreuve ? Quel contour ne
pourrait-on en quelque sorte prolonger de la sorte, pour ensuite, transformé,
le sentir s'approcher dans l'empire d'un autre sens ? »
Comme
naguère la musique wagnérienne, comme avant-hier la musique debussyste, comme
hier la musique de jazz, la musique phonographique joue un rôle actif dans la
création littéraire. En deux nouvelles, la
Présence (dans les Annales) et Master Jones (dans la Grande Revue), Daniel
Rops crée par le disque une atmosphère. Un conte de Claude Orval, la Chanson de Solveij, promeut le phono au
rang de justicier. Un homme a assassiné son frère au son de la Chanson de Solveij. Le fils de la victime imagine d'amener le meurtrier à la folie, ou
au suicide, en faisant continuellement tourner le disque où est enregistrée
cette chanson. Il y réussit, paraît-il. Le phono joue aussi son rôle dans les
pièces de théâtre comme le téléphone et la T.S.F. ; lui aussi il crée une
« atmosphère », il souligne un « moment psychologique », et
le disque aimé qui se casse devient, pour le Jean de la Lune de Marcel Achard, le symbole moderne du cœur brisé.
Les poètes le chantent. André Romane a célébré (dans Notre Temps, mars 1929) les
« virginales beautés de mon siècle d'airain », qui sont l'avion, le
radium et la « voix des morts
conservée intacte dans un disque ». Déjà, dans The Dominant d'avril 1926, Eleanor Farjeon avait excité en cadence
son imagination sur A Gramophone Record.
A une
vieille dame qui déplore que la conversation française soit morte depuis que
partout l'on fait tourner des disques, André Billy répond dans l’Œuvre (10 octobre 1928) :
« Chère Madame, il y aura dans quelques années un demi-siècle que
j'entends gémir sur la fin de la vieille conversation française (...).
Cependant je sais gré au phonographe d'avoir renouvelé complètement ma vie
intime. Je vieillissais, ma sensibilité se durcissait, je ne m'intéressais plus
à grand'chose en dehors de mon métier. Tout à coup la musique, toute la
musique, le chant, le piano, le violon, et Chaliapine et Thill, et Tauber, et
Vaughn de Leath et les Chœurs nègres du Mississipi et ceux des Cosaques du Don,
et Wagner, et Beethoven, et Debussy, et Schubert, toute la musique, vous
dis-je, est entrée chez moi... Ç'a été véritablement un miracle : je me
suis senti rajeuni de vingt ans ! Et quel repos entre deux séances de
travail ! J'allume une pipe, je fais une demi-obscurité, je prends au
hasard un disque quelconque de la Pastorale,
je le mets en marche et je m'installe à l'autre bout de la pièce dans ma
bergère à oreilles. Je me sens ensuite détendu comme par un bain. »
Daniel Rops
a proposé de faire suivre certains romans d'une liste de disques répondant à
l'atmosphère du livre. « Cela épargnerait peut-être à l'écrivain, dit-il,
dans le Phono, le peu qui lui reste
des anciens procédés de description. » Et lui-même suggère :
« Avec les Paysans de Reymont ou
Tess d'Uberville de Hardy, la Symphonie Pastorale ; avec le Rail de Hamp, Pacific 231 ; avec la
Cavalière Elsa de Mac Orlan, je, verrai assez bien Une Nuit sur le Mont Chauve ; avec Magie noire de P. Morand, ces disques admirables de Paul Robeson
qu'on commence à découvrir en France ». André Obey, « saoul de
littérature », s'amuse à ralentir le disque, « jusqu'à ce que la
vibration ne sorte plus qu'en noir borborygme, puis à accélérer jusqu'à ce que
toutes ses couleurs se brouillent en un gris fulgurant. »
Pour des
peintres comme Matisse, Vlaminck (qui rend hommage au disque dans ses souvenirs
Tournant dangereux), Gromaire,
Favory, Lhote, Simon Lévy, Lurçat, le phonographe est devenu un violon
d'Ingres.

IV. – L’appareil moderne (dessin de Raymond Erny).
LES MUSICIENS ET LE PHONOGRAPHE.
Les musiciens ont apporté avec plus de circonspection leurs offrandes au nouveau dieu. Beaucoup y ont vu d'abord un ennemi redoutable, un rival anonyme, un concurrent déloyal (plan social) ou la bête de l'Apocalypse (plan esthétique). Célèbre est l'anathème jeté par Vincent d'Indy contre la machine qu'il déclare sans âme et digne d'une « majorité de snobs idiots ». A quoi l'on a malicieusement répondu que le même Vincent d'Indy avait jadis fait enregistrer, un des premiers, deux de ses morceaux au phonographe. Mais les musiciens qui se sont donné la peine d'étudier de près le problème ont fait bon marché de la mauvaise humeur. Ils se sont souvenu que Mozart a écrit trois fantaisies pour orgue de Barbarie (voir notamment catalogue Köchel, Phantasie, n° 608), que Weber composa un Allegro et un Rondo pour l'harmonicorde de Kauffmann en 1811. Certains n'ont pas hésité à employer le phonographe dans l'orchestre comme l'Italien Respighi dans Pini di Roma, de l'Allemand Kurt Weill dans l'opéra bouffe le Tsar se fait photographier. Aussi Stravinski a-t-il tenu à apporter lui-même le plus grand soin à l'enregistrement de ses propres œuvres qu'il dirige lui-même devant le microphone. « Je suis venu il y a un mois à Paris, déclara-t-il récemment, pour enregistrer l'Oiseau de feu. C'était ma seconde expérience, puisque Petrouchka fut enregistré en Angleterre. Je ne connais pas de plus grandes difficultés, car il faut répéter inlassablement un morceau en vue de la meilleure exécution, c'est-à-dire accumuler des fatigues successives et cependant au moment où les nerfs sont à bout, où le bras des violonistes succombe, où l'esprit s'engourdit de la monotonie de la tâche, c'est à cet instant qu'il faut être parfait ; c'est celui où l'on enregistre. Jamais je n'ai connu un tel effort. L'impression d'être mon propre critique, de m'écouter froidement devant un appareil sans prendre part à l'action orchestrale, de ne pouvoir rattraper ni une faiblesse d'exécution, ni un défaut mécanique, cela dépasse les critiques les plus cruelles. Il faut songer que sur la dernière épreuve satisfaisante, on recommencera trois fois l'exécution et que c'est parmi ces disques que l'on choisira l'empreinte précieuse.
« Le
ton exact est obtenu au phonographe par la vitesse avec laquelle on exécute une
œuvre. C'est ainsi qu'il m'a fallu gagner trois secondes sur trois minutes
cinquante secondes et recommencer trois fois de suite, à la même vitesse,
l'enregistrement d'un morceau réglé sur le chronomètre, comme un record
sportif.
« Si
j'ai tenu à diriger pour Columbia les enregistrements de l'Oiseau de feu et de Petrouchka,
c'est peut-être encore insuffisant, mais déjà satisfaisant ; j'ai voulu
tenter de graver mes traditions, ma volonté, et montrer dans quel esprit je
souhaite voir exécuter mes œuvres. S'il existe entre une de mes exécutions au
pupitre et une exécution au microphone une certaine différence, je dois dire,
cependant, que j'y trouve une plus grande véracité que lorsque la baguette est
confiée à un chef d'orchestre, si intelligent, si respectueux soit-il de mon
œuvre.
« J'estime
donc que le phonographe est actuellement le meilleur instrument de transmission
de la pensée des maîtres de la musique moderne. »
Florent
Schmitt, à qui le Guide du Concert demandait
s'il pense que le phono peut nuire aux musiciens : « Aux bons, non,
répondit-il, aux mauvais, oui. Le phono nous délivrera des orchestres
médiocres. Il opérera un classement (...). Je crois que la vogue du
phonographe, loin de vider les salles de concerts, leur amènera de nouveaux
amateurs qui auront pris le goût de la musique en écoutant chez eux de bons
disques. Soutenir le contraire ce serait prétendre que la vue d'une bonne
photographie, d'un tableau pourrait dégoûter de l'original (...). Je comprends
mal le mobile qui pousse à l'enregistrement de beaucoup de musique facile et
commune, aisément traduite par n'importe qui. Le disque devrait surtout servir
à enregistrer le jeu de musiciens exceptionnels (chanteurs ou exécutants) et
les œuvres rares, lointaines (folklore de tous les pays) ou difficiles, soit
que leur exécution demande des musiciens de tout premier ordre, soit qu'elle
exige des ensembles que l'on ne peut réunir qu'à grand'peine. »
« En ce
qui me touche, répondait Albert Roussel au même enquêteur, la radiophonie et le
phonographe ne me satisfont pas encore. Toutefois je ne refuse pas de croire à
de prochains perfectionnements.. Nous sommes encore dans une période de
tâtonnements, d'essais, d'expérimentations. Les orchestres ne donnent pas avec
l'homogénéité désirable, et, sans doute, la
disposition des instruments n'a pas encore été assez étudiée. »
Plus
affirmatif, Arthur Honegger constate que « les progrès réalisés par le
phono sont tels qu'à l'heure actuelle un bon appareil avec un bon disque est
artistiquement infiniment supérieur à tant de petits orchestres de cinéma qui
souvent vous torturent les oreilles, et même à beaucoup d'exécutions de
concert. »
Le nombre
des réponses recueillies par le Guide du
Concert, au début de 1929, pour son enquête. sur la musique mécanique dans
ses rapports avec la musique et les musiciens, prouve à quel point la question
intéresse les compositeurs et les exécutants :
« Je
suivrai avec curiosité l'enquête que vous ouvrez fort à propos sur la
phonographie. Avec curiosité seulement, car il est évident que pour les amateurs de musique vivant loin des
centres actifs, il n'est qu'une opinion possible : le phonographe est
un instrument de musique indispensable, apte à fournir déjà de grandes
satisfactions en attendant de nouveaux perfectionnements. Pour l'instant il
nous permet, grâce à un répertoire qui va s'élargissant de plus en plus,
d'entendre autant de musique que les habitants des grandes villes. Mieux, de
goûter à fond, par de fréquentes auditions, le sens d'une œuvre. Certaines
compositions passent ainsi par une rude épreuve, car le phono révèle sûrement,
à la longue, les œuvres faibles. Par contre, quelle joie de constater à la
vingtième audition que le Prélude à
l'après-midi d'un Faune, par exemple, n'a rien perdu de son parfum... C'est
le signe des chefs-d’œuvre (...)..Aussi, loin de concurrencer l'artiste, ou de
réduire les auditions publiques, je crois plutôt que le phonographe a tendance
à doubler l'importance de la vie musicale, l'audition phonographique venant
s'ajouter aux concerts sans rien retrancher à ceux-ci. » (Charles
Ribeyre.)
« L'aventure
de la musique mécanique n'est pas sans analogie avec celle du cinéma. Le disque
et le rouleau furent longtemps des succédanés de la boîte à musique, chère à
nos enfances provinciales. Ils font pressentir aujourd'hui l'avènement d'une
expression nouvelle, inouïe, de la musique. Une élite seule comprend que le
rouleau et le disque n'ont pas à faire double emploi avec le concert, et ne
pourraient le concurrencer. Mais grâce à eux un public de plus en plus étendu
peut être touché par la grâce musicale. Henri Sauguet m'avoua que sa plus
lointaine émotion, c'était l'Arlésienne entendue
au phonographe. Qui sait si ce n'est pas à ce disque que nous devons la Chatte ? (...). En somme l'art
ne vit que par une aristocratie d'esprit. Cette aristocratie sera accrue un
peu, grâce aux nouveaux procédés. Elle les adoptera, en marge de la musique
actuelle, comme une nouvelle expression sonore, c'est tout. » (José
Bruyr.)
En
Allemagne, la revue des chefs d'orchestre, Pult
und Taktstock a recueilli les opinions favorables en général à la musique
mécanique, et au gramophone en particulier, de compositeurs comme Schoenberg,
Hindemith, Toch, Gal, Jarnach, de critiques comme Karl Holl, de musicologues
comme Alfred Einstein et Adolf Aber.
En
Grande-Bretagne, le Daily Chronicle a
ouvert une enquête consacrée à l'influence de la T.S.F. et du phono, sur le
goût musical du public. « Tout effort tenté pour répandre l'amour de la
bonne musique ne peut avoir de fâcheux résultats » répond Sir Landon
Ronald. Et Albert Coates : « Je ne pense pas non plus que la musique
mécanique soit un véritable danger pour les concerts. »
Et l'on voit donc se multiplier, à côté des concerts symphoniques, des associations de discophiles.
A Paris, le Studio 28 de la rue Tholozé réunit
fréquemment, sous la direction de Charles Wolff, qui donne la parole aux
assistants, les Amis du disque, pour
l'audition d'enregistrements rares ou curieux. A Nantes existe une Société
analogue. A Montpellier, un jeune professeur à la Faculté des lettres, Emile
Bouvier, épris d'art nouveau sous toutes ses formes, a fondé une Association où
se succèdent les conférences illustrées par le disque. A Hambourg, le Dr
Wilhelm Heinitz a fondé l'Association de
culture phonographique (Kulturelle Schallplattengemeinschaft). En avril
1928, la Revue des Machines parlantes publiait
les statuts d'une nouvelle association, le Phono-Club
de France, provisoirement logée chez son promoteur, le critique d'art Jean
Monest :
« Le Phono-Club de France a pour objet de
grouper les amateurs de musique enregistrée, en vue de la diffusion et des
perfectionnements artistiques et techniques de la phonographie.
« Ses
moyens d'action sont :
a)
L'organisation de réunions réservées à ses membres sociétaires et de réunions
de propagande avec auditions, conférences, discussions ;
b) La
création d'un organisme moderne de conservation de documents de musique
enregistrée, pouvant intéresser l'Histoire ou l'Histoire de l'Art ;
c) La
publication d'un bulletin. »
Dans le groupe
de fondation et parmi les premiers sociétaires, on vit figurer Xavier de
Magallon, Charles Vildrac, P. Mac Orlan, Francis Carco, Le Corbusier, Othon
Friesz, Favory, Mainssieux, Picart-Ledoux, J. G. Domergue, Florent Fels, Louis
Vauxcelles, Robert Rey, René Bizet, Charles Blanc, tous les arts et tous les
styles, tous gens de bon vouloir qui éprouvent le besoin de mettre un peu
d'ordre dans le chaos des disques offerts chaque mois à leur appétit.
L'Angleterre
consomme annuellement 80 millions de disques. L'Allemagne 70 millions. La
France n'en consomme que 8. En Angleterre et en Allemagne les fabricants
sacrifieront toujours au commerce. Mais en France ils seront toujours tenus de
compter avec l'élite intellectuelle. Car en aucun pays le disque n'a suscité
plus d'enthousiasme chez les artistes.
CHAPITRE IV
Musée ou Laboratoire, que
seras-tu, Phono ?
Les bonnes gens vont à toi
comme à un Luxembourg ou un Louvre. Comment résister à la séduction de tes
vertus conservatrices. Grâce à toi, l'objet de leurs amours, l'INTERPRÈTE, est
assuré, désormais, de l'immortalité vivante.
Dans la discothèque, comme
de plates marionnettes, se tiennent en files serrées les illustres
illustrissimes. Un signe : ils accourent, font leurs petits tours de piste
à ressort, et puis s'en vont. Phono, Musée d'interprétation, nous sommes
contents de toi.
Cependant, il est d'autres
auditeurs, inquiets, tourmentés, toujours en quête de nouvelles sensations.
Ils ont pour toi des ambitions plus hautes. Certes, il ne leur déplaît point
que tu sois, Phono, la maison d'art plus riche chaque jour de ses collections
de vedettes. Mais ces ambitieux n'auront de cesse qu'ils n'aient fait de toi
une manière d'usine où des musiciens-chimistes, patients et subtils, viendront
élaborer des musiques nouvelles. Ils ne veulent pas que tu restes imitateur,
quand ta jeune et riche personnalité ne demande qu'à se développer, pourvu qu'on
l'y aide un peu.
Jusqu'ici peu de musiciens,
peu de critiques, d'auditeurs moins encore, s'en sont souciés. Hypnotisés par
tes admirables facultés d'adaptation, les autres n'ont pas pris garde à ton
pouvoir créateur. Ils n'ont pas estimé à sa valeur ta façon de modifier les
sonorités selon le rythme des vitesses, de transformer tels instruments de
fantaisie. Tu débutas sous le signe de la tradition. Tu peux mieux aujourd'hui.
Depuis longtemps, nous rêvons pour toi, par toi, de Paradis inconnus. Sais-tu
que Stravinsky, le magicien, a coloré nos espoirs en invitant les musiciens à
rechercher pour toi de nouvelles combinaisons de timbres et d'écriture ?
Peut-être songe-t-il lui-même à créer une « musique
phonographique ?... »
On ne peut plus lire
aujourd'hui sans un étonnement amusé des jugements comme ceux-ci (extraits d'un
Dictionnaire de Musique, par ailleurs
excellent) :
A l'article Gramophone : « Des gramophones
de toutes dimensions sont répandus dans le commerce, avec un répertoire
nombreux de disques, et prétendent tenir lieu d'instruments de musique, ce
qu'ils font en effet dans des cafés et restaurants de bas étage et dans les
établissements de plaisir ou de curiosité. »
A l'article Phonographe : « Le timbre des
sons est toujours dénaturé ou altéré. L'intensité du son n'est pas rendue avec
plus d'exactitude. Les phonographes répandus dans le commerce ne peuvent tenir
lieu d'instruments de musique. »
Aujourd'hui nous pouvons
constater que le timbre et l'intensité s'accommodent fort bien d'être captés
dans la boîte cubique. Une preuve sur-le-champ ? Si vous possédez un
phonographe up to date, mettez sur
l'appareil le disque où s'accolent Bugle
Call Rag et Some of these days, deux
fox-trots, joués par Ted Lewis et son orchestre. Le premier, s'il est musicalement
pauvre, est un millionnaire de la résonance : vous êtes transporté dans
une crypte énorme où les tambours et les trompettes jonglent jusqu'au vertige
avec des notes éblouissantes. Retournez le disque et donnez le second fox-trot
la voix de Sophie Tucker au milieu du jazz, qu'en dites-vous ?
Timbre ? Intensité ? Ressemblance photographique. Ecoutez mieux
encore : Ressemblance de stéréoscope. Le phonographe actuel est au
phonographe d'antan ce que le stéréoscope est à la lorgnette. L'impression de relief sonore est saisissante. Mettez
encore sur l'appareil tel disque de musique à grand orchestre, l'Adagietto de la Cinquième Symphonie de Mahler, ou l'Inachevée de Schubert. Placez l'appareil à hauteur d'oreille ;
ouvrez les abat-sons et faites tourner à quatre-vingts tours : aussitôt la
salle de concerts est là tout entière avec ses plans, son atmosphère et son
recul. Vous avez le sentiment aigu que les sons traversent réellement l'espace
qui, au concert, séparerait votre fauteuil de l'orchestre. Les instruments
s'installent d'eux-mêmes à la place qu'ils occupent dans la réalité ; les
vivantes sonorités émanent de foyers situés avec la plus parfaite
précision ; flûtes, clarinettes, hautbois, sont perçus sur leur plan
exact, intermédiaire entre le premier plan des cordes et l'arrière-fond que
meublent les cuivres. La petite boîte où tourne le disque s'est agrandie aux
proportions les plus gigantesques, et cet agrandissement touche au fantastique,
s'il vous prend la fantaisie de faire l'obscurité et d'écouter, dans le noir,
la Valse des Sylphes ou la Marche Hongroise de la Damnation de Faust. D'un seul coup
surgit à deux pas toute la perspective de
l'orchestre.
Le phonographe est un
créateur d'art. Il existe un disque qui s'intitule comme une romance : Dream of love and you. Sous cette
fleurette de keepsake se cache une très authentique mélodie de Liszt : le
velours d'un saxophone le drape avec tant de justesse et de discrétion nuancée
que cette métamorphose est une création véritable. Le temps n'est pas éloigné
où un compositeur adroit pourra présenter au pavillon d'enregistrement, une
œuvre « directement écrite pour phonographe ». Si la machine parlante
est le musée des virtuoses et des orchestres, elle doit être aussi le laboratoire
où les chercheurs sauront utiliser la personnalité de l'appareil en créant des
ensembles neufs où des timbres spécialement choisis produiront des sonorités
nouvelles.
Quand la Nouvelle
Revue Française s'est avisée que les temps étaient venus de sacrifier au
dieu nouveau, Boris de Schloezer, dès son premier article, a marqué ses
positions ; elles seront celles de la création
phonographique.
« Nous devinons déjà,
dit-il, que sous ce rapport le phonographe nous offre des possibilités
immenses, mais encore fort peu explorées. Il peut être autre chose encore qu'un
appareil de diffusion et d'enregistrement. Dans son effort pour imiter aussi
fidèlement que possible la voix et les instruments, il a négligé, semble-t-il,
certains de ses caractères spécifiques, qui, au point de vue de cette imitation
parfaite à laquelle on tendait, se présentaient comme des défauts dont il
fallait se débarrasser. Or il y a des artistes - et j'en ai fait l'expérience
avec les Revellers - qu'on entend
avec plus de plaisir au gramophone qu'au concert. »
Il nous est d'autant plus
sensible de voir Schloezer s'engager dès l'abord dans cette voie et soutenir
cette thèse du phono créateur, qu'elle
est tout justement la nôtre, depuis que l'enregistrement électrique a fait du
phonographe le parfait mécanisme qu'il est aujourd'hui.
Déjà s'ébauchent des
modalités précises de « création ». On a proposé - ainsi Hansjörg
Dammert dans la jeune revue viennoise Anbruch
(octobre-novembre 1926) - de composer des concertos de phonographe. Le phonographe enregistrerait une musique
qui serait spécialement écrite pour lui. En la reproduisant, l'appareil
jouerait le rôle d'un instrument soliste, qu'accompagneraient à leur tour les
divers instruments de l'orchestre. L'idée est intéressante en ce qu'elle tient
compte du fait que le phonographe a lui-même son timbre particulier (et, par
conséquent, le rôle de soliste qu'on lui demande de jouer est parfaitement
légitime). Elle est séduisante en ce qu'elle peut avoir de paradoxal ; car
on peut très bien concevoir l'accompagnement confié à un très petit nombre
d'instruments, alors que le « solo » sera exécuté par un disque ayant
enregistré un orchestre complet : un orchestre soliste jouant sa partie
dans l'orchestre, n'y a-t-il pas là de quoi tenter de jeunes audaces ?
Moholy-Nagy a même proposé,
il y a une dizaine d'années (De Stijl 1922/VII,
La Haye) de graver directement le disque et de provoquer des phénomènes
acoustiques indépendants d'un enregistrement préalable. (Il existe déjà une
« machine à retoucher » les disques défectueux.) L'auteur préconise
tout un système préparatoire pour l'étude, au microscope, des sillons de
disques et notamment des encoches auxquelles correspondent des sonorités où se
mélangent plusieurs timbres. Il a réussi à intéresser à son idée de jeunes compositeurs
comme George Antheil ou des théoriciens comme H. H. Stuckenschmidt. La Vox mit même à sa disposition un
laboratoire, sous la direction de M. Jath. Il ne semble pas toutefois que
jusqu'à présent une suite ait été donnée à l'entreprise.
Le phonographe n'est pas un impersonnel instrument reproducteur. Il a sa vie, sa vie profonde et mystérieuse, - mystères féconds de la « phonogénie ».
Mystère des voix dans le
phonographe : telles qui resplendissent à l'air libre s'étiolent dans la
boîte cubique comme passereaux en cage ; telles autres qui sont belles
deviennent plus belles encore ; telles, aujourd'hui ignorées, seront
demain célèbres pour avoir répondu aux exigences du disque.
Il en va des voix dans le
phonographe comme des figures sur l'écran. Ce ne sont pas les plus grands
acteurs qui ont conquis la première place au cinéma. Les éditeurs de disques
font fausse route, qui annoncent s'être assuré « l'exclusivité » de
tel chanteur fameux. Nous en connaissons plus d'un qui, dans la machine, n'est
qu'une mazette. L'auditeur en chambre à tôt fait de s'en apercevoir, et, pour
peu qu'il mette le plaisir phonographique au-dessus de l'admiration routinière,
il délaissera les idoles glorieuses du théâtre : tous ses suffrages iront
aux étoiles nouvelles du phonographe.
Allez entendre Mlle Perelli
à l'Opéra-Comique dans Carmen. Vous
direz : bien, et n'y penserez plus. Faites tourner maintenant les nombreux
disques où est enregistrée sa voix dans l'œuvre de Bizet, notamment dans le
duo final : c'est un émerveillement. Des ondes pathétiques, venues on ne
sait de quelles profondeurs, emportent cette voix vers un royaume de charme,
le charme phonographique dans sa splendeur.
Bien des chanteurs que l'obscurité enveloppe encore connaîtront la gloire par le disque.
Faites tourner un disque où
dialoguent Maurice Chevalier et Yvonne Vallée, Si vous êtes, ou bien Quand
je suis chez toi, ou encore, Mon
Cœur : la voix de Chevalier reste naturelle et joviale, tandis que
celle de sa partenaire s'embrume de vapeurs cuivrées.
Plus vive encore est la
surprise avec la voix d'Yvonne George : dramatique dans la réalité, ici
elle tourne au mêlo ; elle a des résonances d'une emphase excessive et
brouillée ; je ne connais guère que la Chanson
de Matelot, recueillie par les soins du capitaine au long cours Hayet, qui
permette de retrouver les accents vrais de cette voix chaude.
Mais par contre écoutez
Pizella. La voix de ce Napolitain est belle de nature : dans la machine
parlante, elle s'enrichit de sonorités veloutées et caressantes. On songe, à
l'entendre chanter, dans la même collection Le
Paradis du Rêve ou Tes Yeux, à
ces voix aériennes et marines dont d'Annunzio peuple l'atmosphère des Vierges aux Rochers.
Les voix anglo-saxonnes
abondent en sonorités phonogéniques. La palme revient à Vaughn de Leath. Tout
le monde connaît son chef-d’œuvre : Ukulele
Lady. On connaît moins Susie's
Feller, où les « hom », les « ahah », les
« doodle-doodle » et mille inflexions d'enfant boudeuse ou étonnée,
font de cette petite chanson aux paroles miraculeusement niaises un poème
psychologique. Si vous faites tourner Banana
Oil, gardez-vous d'essayer de comprendre les paroles anglaises, car vous
n'aurez pour vous nourrir l'esprit que cette « huile de banane » qui
correspond, en français, à nos « bobards à la noix ». Mais pour vous
nourrir l'oreille de suavités fines et choisies, vous n'hésiterez pas à
remonter la manivelle, ne serait-ce que pour entendre une nouvelle fois le passage
où la mélodie sifflée perche au bord du lac noir du disque un merle fabuleux et
moqueur. C'est encore Vaughn de Leath, qui, avec une complainte de roman à six
pence sur la « bonne fille déchue » (The good bad girl), fait un poème d'intelligence où la sensiblerie
mélodique et verbale est masquée sous des inflexions tendrement gouailleuses.
Et quand elle chante en duo avec Ed. Smalle, Whadda you say, resterez-vous insensible à cet art de passer -
feinte nonchalance - du chant à la parole souplement rythmée ? Si vous
n'en goûtez pas toute la riche saveur, si vous n'en saisissez pas toute la
subtilité dont le phonographe ne laisse aucun détail dans l'ombre, c'est que
les braillements de la Tosca et de Paillasse vous ont faussé à jamais la
trompe d'Eustache ; et c'est bien triste.
Unique, vraiment reine du
phonographe, la voix de Vaughn de Leath apparaît dans deux fox-trots que joue
le jazz de Sam Lanin. Par quelle inadvertance les disques omettent-ils, sur
l'étiquette, le nom de la chanteuse ? L'éditeur aura pensé que sa voix
inimitable se reconnaissait entre mille. Il a pensé juste car si rapidement
qu'elle apparaisse et s'éloigne dans Blue
Skies d'Irving Berlin (avec sa mélodie saine et joviale) et dans Yankee Rose de Frankl (où des velléités
de tambours et de cloches traversent subtilement l'atmosphère), on reconnaît
les subtilités fines et choisies et les mille inflexions d'enfant étonnée ou
boudeuse qui ont fait la fortune de Banana
Oil et Ukulele Lady.
Voici le Saint-Louis Blues, chanté par Emmet Miller avec des intonations si
inattendues, si artificielles, que l'on ne sait si elles appartiennent à un
homme ou à une femme. Ce genre ambigu, un peu imité du saxophone, fut mis à la
mode par Lee Morse, qui compte aujourd'hui plusieurs disciples. Avec un staccato
vocal, qui n'est qu'à elles, et qui a ses partisans, les Trix Sisters chantent A hundred years ago. Mais leur
interprétation de Stay out of the South, souffre
de la comparaison avec la version déjà donnée par Sophie Tucker, et qu'il est
difficile d'oublier.
Rythmes syncopés, alternant
avec l'accent large et carré des couplets, orchestration un peu floue des bois
et des cuivres évoquant discrètement l'orgue, voilà Ol' Man River de Show-Boat. L'entrée en sourdine des chœurs apporte une opposition douce à
l'admirable et puissant organe de Norris Smith.
Cette version est évidemment
assez différente de celle qui nous fut révélée auparavant, par Layton et
Johnstone. Avec l'allure aimable que ces deux chanteurs impriment volontiers à
leurs duos, elle prenait assez la tournure d'un morceau de salon. Mais dans Were you there ? « negro
spiritual », Turner Layton déploie toutes les ressources de sa voix
moelleuse et souple. S'il est regrettable de l'entendre donner à ce choral,
d'une grandeur simple une expression si conventionnelle, Ev'ry time I feel the spirit, d'un caractère plus alerte, semble
mieux lui convenir ; sa voix, alliée au timbre de baryton aigu de
Johnstone, garde ici, avec un beau son mat, un accent plus naturel. Et quelle
variété dans There's a little girl who
loves me. Portée par un accompagnement incisif (savourez la montée
chromatique de la basse), cette pièce charmante, que termine un final
ébouriffé, est coupée par un intermède haletant et léger, qu'aimeront
certainement les amateurs de jazz.
Voici mieux encore : Westward bound, de Noble Sissle et Harry
Revel. Noble Sissle, « the ace of syncopation » et son
« orchestre spécial » en donnent une interprétation hardie. Dans
l'enchevêtrement, très fouillé, des lignes harmoniques et orchestrales, surgissent
les rentrées incisives, qui semblent faire appel, chez l'auditeur, à de
nouvelles forces vitales. Avec sûreté, Noble Sissle gravit les petites échelles
chromatiques, coupant la trame continue et syncopée de l'œuvre ; mais
avant tout, il sait traduire cette tristesse rythmique, qui est la marque vive
du jazz.
Tous, tant qu'ils sont,
Vaughn de Leath, Layton et Johnstone, les Sophomores, Sophie Tucker, Jack
Smith, les Revellers, multiplient leurs glissades incessantes, leurs roucoulis,
leurs brusques passages de la voix de poitrine à la voix de tête, leurs sons
gutturaux ou fluides, leurs mille inflexions subtiles qui transforment de
petites chansons nigaudes en véritables drames sentimentaux. Toute cette
souplesse anglo-saxonne, on la retrouve dans quelques disques choisis, dans les
chœurs qui accompagnent le fox-trot lent de Love
Lies, dans la voix de Collins qui voltige au-dessus du Kit-Kat Band
égrenant Community Blues, dans la Blue River de la
« comédienne » Ruth Etting, et dans le nostalgique, le lancinant, le
voluptueusement mélancolique The Man I
love de Gershwin, que les accents vocaux font plus mélancolique, plus
voluptueux, plus lancinant, plus nostalgique encore.
Une fois de plus, nous
constatons que les voix anglo-saxonnes sont rarement desservies par le
phonographe ; au contraire, quelques-unes d'entre elles ont des
harmoniques qui s'accordent d'une manière remarquable avec la machine
parlante. L'un des plus jolis exemples est donné par Noël Taylor, dans la
célèbre mélodie de Henderson, Brown et Silva, Just a Memory, dont il existe déjà plusieurs versions
phonographiques ; mais aucune, nous semble-t-il, n'en traduit avec autant
d'élégance le charme un peu romantique. Tendrement alternent la guitare et la
voix : celle-ci, chaudement timbrée, est menée avec tant de souplesse que l'on
ne saurait y noter la moindre de ces fautes de respiration si désagréables au
phonographe. Les mêmes qualités se retrouvent dans The Song is ended, d'Irving Berlin, dont l'interprétation par Noël
Taylor apparaît supérieure à celle de Norah Blaney. La voix de cette
« comédienne » a des sonorités métalliques qui ne s'accordent pas
toujours avec la nostalgie populaire de ce genre, où Irving Berlin est passé
maître.
Lee Morse, dans Where the wild flowers grow... un homme ?
ou une femme ? devinez. Tantôt ce sont des inflexions souples et
éclatantes d'une Sophie Tucker, tantôt un humour purement vocal qui s'apparente
à celui des Revellers. La personnalité du phonographe ajoute à ce ton de
complainte une séduisante irréalité ; mais ce n'est pas le cas pour I'd love to be in love, dont la mélopée
reste dans le ton des ballades littéraires des magazines britanniques.
Musicalement, des mélodies comme Just a
Butterfly et Sweet Mary ne
dépassent guère le même niveau, mais la virtuosité vocale bien connue des
Sophomores (bouche fermée, imitation d'instruments, progressions chromatiques)
en relève la banalité.
A toutes ces voix
anglo-saxonnes, dont la caractéristique est de passer aisément d'un registre à
l'autre, et de faire usage d'un idiome dont le rythme et le mordant trouvent
dans le phonographe plus qu'un allié, s'opposent les voix latines, germaniques
et slaves, plus franches mais plus métalliques : ainsi celle de Carlos
Gardel dans un tango chanté, Por donde
andara, qui prend alors un caractère un peu martial, ou dans Insomnio, où pointe comiquement un style
de grand opéra.
Métal de Chaliapine, de
Thill, de Fleta, d'Eva Leoni, de Lhotte Lehmann, de Galli-Curci, de Fugère, de
Schlusnus, de Xénia Belmas, de Tauber, des Chœurs russes. Telle chorale des
Cosaques de l'Oural chante un Pot-Pourri où l'on retrouve des fragments de chansons
populaires, autrefois révélées, au concert, par les Chœurs ukrainiens. Le
phonographe n'altère en rien le caractère mystique de ces chants, ni la netteté
d'émission de leurs interprètes ; et l'on suit parfaitement la division
des voix, soit à l'audition de ce disque, soit encore à celle de la Légende des douze Voleurs. Ici
également une belle voix anonyme, au timbre ensoleillé, au souffle prolongé,
domine la complainte sourde du chœur. Dans les Cloches du soir, les amateurs de musique imitative apprécieront
l'habile évocation de cloches lointaines, leur rythme régulier, nostalgique, et
leur savoureuse dégradation de l'aigu au grave.
Mais pourquoi, malgré tout,
cette supériorité phonographique des voix anglo-saxonnes ? C'est
apparemment comme l'a remarqué Sordet, que les meilleurs chanteurs européens
sont venus assez tard au phonographe. « Le disque pour eux est quelque
chose de nouveau et d'accessoire. Aux Etats-Unis, au contraire, une génération
d'interprètes spécialisés s'est formée, qui vit du microphone et pour laquelle
le microphone n'a plus de mystère. D'où le fini extraordinaire, l'équilibre
étonnant de la plupart des exécutions, étudiées presque exclusivement en
fonction de leur traduction phonographique. » Et sans doute faudrait-il
ajouter des raisons phonétiques particulières, des correspondances spéciales
entre les résonances des voyelles anglo-saxonnes et celle du diaphragme, des affinités
électives entre le larynx anglo-saxon et la personnalité du phonographe, qui
choisit parmi les timbres vocaux ses élus comme elle les choisit parmi les
timbres de l'orchestre.
L'enregistrement au
phonographe pose désormais au chef d'orchestre des problèmes nouveaux, du plus
passionnant intérêt. Tous les timbres ne sont pas « copiés » par les
disques avec une égale servitude. Le jugement de Stravinski, publié par Rythmes (août 1929), est à
méditer : « Il est exagéré de prétendre que le phonographe estropie
les timbres des instruments, mais je dois avouer qu'à mon point de vue, il ne
les reproduit pas encore dans leur vérité absolue. Mais ce n'est pas cela qui
doit avoir de l'importance. Je m'explique : même dans une photographie idéale
en couleurs, l'image reproduite ne sera jamais le « double » de la
nature, et malgré une certaine infidélité des teintes, les volumes, les
lumières, les ombres et ce que les peintres appellent en général les valeurs
(ce qui est le plus précieux) peuvent y être parfaitement rendues sans la
moindre altération. Pareillement, dans la musique enregistrée et reproduite au
moyen de disques (malgré l'impossibilité de reproduction fidèle de certains
timbres), toutes les valeurs sont entièrement restituées. Le microphone que
l'on utilise aujourd'hui pour la reproduction de la musique en disques est un
juge terriblement intègre : il vous déshabille une œuvre et, par
conséquent, son auteur. Je m'explique: En effet, que resterait-il dans le phono
des œuvres qui sont principalement basées sur le jeu des timbres ? Pas
grand'chose. Car, dans la masse des timbres, il se trouvera toujours une bonne
partie qui n'est pas phonogénique. »
Le phonographe réalise avec
les instruments à vent des unions qui sont de délicieux mariages, tout particulièrement
dans les disques de jazz. Tels disques comme Lady be good, enregistré par l'orchestre de Percival Mackey ou des
fox-trots comme l'étonnant New
Saint-Louis Blues, tel que le joue l'ensemble de Ted Lewis, ont des accents
incomparables de saxo, de trompettes, et de trombones bouchés. Flûte, hautbois,
clarinette - je songe à divers passages de l'ouverture d'Egmont - acquièrent un relief d'une précision extraordinaire. C'est
ici que doit intervenir le chef d'orchestre pour régler en conséquence le
dosage des cordes et des basses; et déjà, l'on peut discerner quels chefs sont
« phonogéniques », - l'affreux mot, mais si commode - et quels ne le
sont pas. Mengelberg, le célèbre chef du Concertgebouw d'Amsterdam, l'est sans
conteste : écoutez sa « traduction » de l'ouverture de Tannhäuser.
Les disques d'orchestre ne
sont pas tous satisfaisants. A qui la faute ? A ceux des chefs qui n'ont
pas encore découvert qu'on ne répartit pas les sonorités devant le microphone
d'enregistrement de la même manière que devant l'auditoire libre. Le
phonographe a une personnalité propre qu'il faut savoir apprivoiser. Il est
des cas, surtout au grand orchestre, où elle s'interpose obstinément. Pour la
vaincre, il n'est que de lui céder. Telles nuances devront être modifiées, tel
équilibre des bois et cordes devra être rompu, au profit d'une proportion
nouvelle. Le chef d'orchestre « pour phonographe » sera, d'abord, un
interprète. Pour ne pas l'avoir suffisamment compris d'estimables batteurs de
mesure, qui prétendent reproduire le Prélude
de l'après-midi d'un Faune, ou Pacific
231, se rendent inconsciemment coupables de haute trahison.
Mettez sur l'appareil le
disque où l'orchestre de Walter Damrosch a enregistré Ma mère l'Oye. C'est un disque excellent, d'une pureté
phonographique exceptionnelle. Mais, traduit-il exactement la musique de
Ravel ? Point du tout. C'est une transposition, une belle infidèle comme
l'on disait jadis des traductions libres. Or, il faudrait que ce principe fût
bien établi une fois pour toutes : quand le phonographe enregistre des
œuvres classiques, son rôle doit être celui de fidèle gardien de musée. Son
« équation personnelle », si précieuse quand il traduit le jazz, doit
être impérieusement corrigée. C'est alors qu'interviendra le chef
d'orchestre : à lui de répartir les timbres et les plans sonores, pour que
de l'appareil sorte exactement ce que l'orchestre réel fait entendre.
Plus la musique est touffue,
plus les timbres sont mélangés ou renforcés par « doublure », et plus
le phonographe la trahit. Il est constant que la musique impressionniste,
vaporeuse et chatoyante, donne des enregistrements plus décevants que la
musique populaire. Plus les harmoniques sont nombreux, et plus la sonorité se
déforme. C'est pourquoi le piano qui aux harmoniques de ses cordes ajoute celui
de sa monture métallique et de sa caisse de bois, oscille toujours entre le
xylophone et la guitare, le chaudron et le clavecin. Pierre Scize conte cette
anecdote :
« L'autre jour tandis
que mon Viva-Tonal restituait au silence de mon studio l'intermezzo de la Sonate de Brahms, un visiteur ami, dans
l'antichambre, me dit, prêtant l'oreille :
« Peste ! cher
ami, votre femme est en progrès !
Alors j'ai compris que les
temps étaient révolus, et que le piano et le phonographe étaient désormais réconciliés. »
Peste, cher ami, dirons-nous
à notre tour, votre indulgence phonographique est infinie. La réconciliation
est loin d'être parfaite. Certains pianistes d'ailleurs y travaillent avec
minutie. C'est proprement de ceux-là qu'on peut dire qu'ils sont
« phonogéniques » car ils ont patiemment étudié les conditions dans
lesquelles leur toucher sera le plus favorable et comment le jeu de la pédale
doit leur venir en aide. Francis Poulenc joue ses Mouvements perpétuels. On sait l'amour de Poulenc pour le
phonographe : ses articles d'Arts
Phoniques et de Rythmes en portent témoignage. Le phonographe
le lui rend bien. Le compositeur qui a joué lui-même ses pièces au piano devant
le microphone, a un toucher phonogénique en diable. De tous les disques de
musique contemporaine actuellement édités, et le choix est déjà vaste, les
disques de Poulenc sont les plus savoureux.
Les cordes n'ont pas
toujours à se louer de la transposition phonographique, du moins les cordes
frottées par un archet, car les cordes pincées ou grattées, guitare (hawaïenne
ou non), banjo, balalaïkas, grésillent comme des cigales infatigables. Pourtant
la harpe, même sous les doigts d'Henriette Renié, se refuse à la phonogénie. Il
est curieux de constater combien le clavecin, cette harpe renversée, lui est
supérieur. Avec Wanda Landowska (Marche
turque - Le joyeux Forgeron), il devient même instrument de fantaisie, aux
sonorités inconnues et séduisantes. Gong, cymbales, scie, xylophone (ô exquise Flapperette), cloches et clochettes (ô
comique Magasin d'horlogerie, évocatrices
Impressions de Londres) ont des
sonorités de magie : elles irradient, elles acquièrent ces effervescences
qui viennent surajouter en pareil cas à la voix personnelle du phonographe. Mais
leur nature est souvent tyrannique : la scie impose aux rythmes du fox-trot des
ralentis qui les font sortir de leur caractère. Hallelujah, sous cette forme, si émouvante que soient les sonorités
de la scie, quelle scie...
Les bois trouvent dans le phonographe le plus précieux des auxiliaires, à part le cor anglais. Le hautbois, aussi vert que le souhaitait Baudelaire, forme avec les cors d'harmonie et la flûte de voluptueuses unions. Des tons oranges doublés de beige s'étalent sous le souffle des clarinettistes. Et voici le triomphe des cuivres, de la trompette bouchée, du trombone glisseur, du saxophone lunaire, voici le jazz.
Dans la machine parlante, le jazz est de « l'essence de jazz ». L'attention de l'auditeur n'est plus détournée par la vue trop pittoresque des indigènes de l'orchestre. Limité à ses seuls rythmes et à ses seules sonorités, le jazz profite alors de la personnalité vibrante de l'appareil. Il en profite d'autant mieux que les instruments y sont plus nus, n'étant jamais doublés. Le phonographe aime les couleurs franches et pures. Non seulement les timbres diffusés au phono ne sont pas difformes, mais ils s'enrichissent par moment de résonances nouvelles. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » demandait le poète. « Oui », répond le phonographe qui est poète à sa façon.
Laissons les disques de jazz
qui ne sont qu'amusants. Il en est mille et mille. Mais il est plus malaisé de
découvrir ceux qui gravissent d'un pas ferme la redoutable échelle des valeurs.
Sur le premier échelon,
voici les parodiques, ceux qui font une allusion discrète à des rythmes ou à
des mélodies célèbres sans insister, avec un sourire de coin, en bons disciples
de Mark Twain : Oh How I love
Bulgarians, où passe un plaisant rappel des Danses de Brahms et des Rhapsodies
de Liszt, ou encore Katinka avec
son écho narquois des Bateliers de la
Volga et son petit intermède asiatique, cousin (à la mode du Caucase) des
borodinesques Steppes de l'Asie Centrale.
Second échelon. Des voix
nègres élastiques viennent rebondir sur le filet tressé par les saxos et les
banjos. André Schaeffner a excellemment noté dans le Jazz à quelle exquise douceur proprement indéfinissable atteint
la voix du nègre. « Dans le registre aigu, elle acquiert le timbre du castrat,
mais toujours avec la dureté en moins. La langue anglaise ainsi chantée évoque
irrésistiblement de douceâtres sonorités de saxophone, et à juste raison on a
noté chez les Fisk Jubilee Singers des voix d'ébène, douces comme des
saxophones lisses, d'une aisance prodigieuse, gonflées de recueillement. »
Mettez donc sur l'appareil Lulu Lou
ou Just a bird's eye view chanté par
le chœur des Keller Sisters, et vous comprendrez avec quelle force le nègre
imprime à ce qu'il chante un caractère proprement nègre et quelle expérience
vocale a su porter ses fruits jusque dans le domaine des instruments.
Nouvel échelon. Une mélodie
« classique » est jazzée. C'est le cas de Dream of love and you dont nous avons déjà dit un mot. La mélodie
de Liszt est traitée avec tant de justesse et de discrétion que le grand apôtre
du progrès que fut l'illustre virtuose compositeur, aurait applaudi tout le
premier à cette métamorphose. C'est le triomphe du saxo qui trace sa romantique
arabesque sur un lacis de jazz très discret, mais très précis, puis un violon
aérien surgit dans l'azur. Les poètes songent à un ciel fleur-bleue au-dessus
de grasses prairies ; par instants des cuivres pointent comme de gros
boutons d'or le long d'un sentier qui mène à une vaste nappe d'eau cuivrée, et
le dernier accord, bref, profond et pur, est un ramier qui s'envole.
Le saxophone, roi du jazz, est roi du phonographe. Sa voix sort du disque, aussi pleine, aussi voluptueuse, aussi nuancée. Nous chanterons ailleurs les louanges de Rudy Wiedoeft qui doit son surnom de « Paganini du saxophone » à la prodigieuse habileté qu'il déploie en piquant ses notes, en bondissant de trilles en trilles et d'arpèges en arpèges. Restons-en à notre propos, qui est le jazz. En voici quelques-uns où le saxophone répand sa moelleuse douceur :
I can't get over a girl like
you. Cette
douceur moelleuse dans le grave dispense une joie physique qui s'accentue
jusqu'au passage médian où s'égrènent les sonorités d'un piano très nettement
ponctuées par un banjo ; peu à peu, la mélodie cède le pas au pur rythme.
A la reprise, le saxo, faraud et vainqueur, entraîne avec lui une trompette
docile.
Iyone, mélancolie dansante. Le saxophone tend ses notes basses comme un vaste
tapis moelleux et plus tard après le crescendo nostalgique et insistant du jazz
tout entier, il tresse, dans la plénitude de l'accompagnement des cordes
pincées, une solide corde à nœuds.
Bam-Bam Bamy shore. Soudain émerge des profondeurs cuivrées un saxo en
arabesque d'hippocampe. Devant l'aquarium, un violon tisse une trame légère.
Le soutien cuivré se gonfle. Le saxo mugit, d'hippocampe il est devenu
hippopotame.
Avec Blues, une étonnante trompette apparaît, tour à tour incisive comme
un coup de stylet, et roucoulante comme une tourterelle amoureuse. Ironie du rythme,
esprit de la mélodie, comique des timbres alternent, puis se mêlent, tantôt
proches et crus, comme la musique du régiment qui passe, tantôt lointains et
vaporeux comme des souvenirs de fête.
Plus spirituel encore, le New Saint-Louis Blues, martial et
balancé, oppose les douceurs extrêmes et les saillies goguenardes, le prêche du
trombone et les grivoiseries des trompettes bouchées. Et voici enfin le plus
varié, le plus « intelligent » de tous les jazz (mais on ne le saisit
pas du premier coup), Best Black, comique
et narquois quand sa mélodie monologue avec de longs soupirs de béatitude comme
un ivrogne accroché à un bec de gaz, puis subtil et fin avec son banjo
solitaire évoquant les nuits des Tropiques, et ce dernier accord non résolu qui
vous emporte au pays de Mélancolie.
Le jazz est parfois si près
des bruits que leur enregistrement au phonographe s'impose. Déjà l'on peut
signaler, pour la perfection de l'enregistrement et la virtuosité de l'auteur,
les imitations de chants d'oiseaux, canari, rossignol, merle, fauvette, par
Karl Reich de Brême. Il ne s'agit plus que de trouver pour ces exquis éléments
sonores qui s'échappent légèrement du son jusqu'à venir frôler le bruit, la
forme qui leur convient. Plus qu'à la musique même, les Arabes s'intéressent
aux cris, et aux cris de souffrance. René Dumesnil a noté, dans le Mercure de France (nov. 1928), qu'un des
disques les plus recherchés, parmi ceux qui sont enregistrés spécialement au
goût des pays mahométans, a pour titre Les
plaintes d'une femme en mal d'enfant. Carol Bérard a rappelé dans un
article de Modern Music (janvier
1929) que depuis quinze ans, il fait campagne pour l'enregistrement des bruits
en « poèmes » dont Pierre Scize, dans Arts phoniques, s'est fait, de son côté, le prophète. « On
conçoit sans effort des poèmes de bruits qui conduiraient l'âme vers des
régions inconnues. Je crois qu'il faudrait d'abord s'appuyer sur les béquilles
de la réalité, transposer au disque de petits poèmes auditifs sur un thème
simple et précis : le boulevard des Italiens, à six heures du soir en
été, gare de Lyon, trains de plaisir pour le 15 août, Fête Nationale à la
Porte Saint-Martin, match de boxe, courses à l'autodrome de Montlhéry, le match
France-Ecosse à Colombes... » L'idée a séduit Pierre Bost qui pense qu'
« enregistrer des bruits naturels serait peut-être une révolution dans
l'art du gramophone. »
Et certes, pourquoi, au lieu
de courir à la surenchère, les éditeurs ne courent-ils pas à la nouveauté séduisante ?
Pourquoi ne pas multiplier, au lieu des Tosca
et des Werther essoufflés,
l'enregistrement de la vie frémissante ? Croit-on peut-être qu'il ne
trouverait pas son auditoire ? Qui songera à tout ce que recèle de
richesses - richesses instructives - l'orchestre des insectes, âme de la nature
qui inspira à Weber les meilleures pages d'Obéron,
le criquet violoniste, la sauterelle verte qui joue du tambour de basque,
le cousin et sa quinte juste, la mouche à viande et ses cinq notes chromatiques,
et le bruit du vent, et les orgues des poteaux télégraphiques, et la mer ?
Pour le poète de la vie sonore, l'usine en action, les foules en rumeur, le
concours agricole au chef-lieu, l'adjudication des affouages, la criée aux
halles, le délire du fiévreux, les lamentations de Lourdes, le vrombissement de
l'aéro. Déjà celui-ci ronfle dans Me and
Jane in a plane. Déjà les Saint
Margaret's Chimes donnent un avant-goût de ces « symphonies de la
grand'ville ». Tous les bruits de la nature et de l'industrie sont à qui
les saura organiser et transmuer en œuvres d'art. C'est par les œuvres d'art
seules que le phonographe pourra garder la place qu'il a su conquérir
aujourd'hui parmi les poètes et les artistes.
LE PROBLÈME DE LA DISCOTHÈQUE,
Et seules les œuvres d'art phonographique devront trouver place dans une discothèque bien ordonnée. Justement inquiets des incertitudes où se débat l'amateur quand il s'agit de choisir un disque, des philanthropes s'évertuent à codifier les lois qui, à leur sens, régissent la critique phonographique. Le seul devoir du critique serait, à les croire, de dresser un catalogue minutieux et impartial des enregistrements les plus satisfaisants. « Tout le reste est littérature. » Appelant l'exemple à l'appui de leurs dires, ils composent immédiatement une liste de disques choisis dans les genres les plus opposés. Ce choix doit servir de base aux connaissances phonographiques de tout nouvel initié.
A la rigueur l'on pourrait dresser des listes par genre, en indiquant, comme le désirent certains, l'exacte valeur de l'enregistrement. Cela est possible pour les œuvres classiques. Il n'en est pas de même pour la multitude d'œuvres de jazz et de musique moderne instrumentale encore ignorée du grand public. Il faudra bien, ici, donner aux lecteurs, quelques indications explicatives. Nous revenons alors à la littérature, mais, à tout prendre, ne vaut-elle pas mieux encore qu'une nomenclature toujours imparfaite ?
Il est peut-être un moyen
plus sûr de réduire l'incertitude du public, et en même temps de faciliter la
tâche du critique. Ce serait pour le fabricant de limiter un peu sa production,
et surtout de la contrôler sévèrement. Quoi qu'il en soit, il est des disques
fondamentaux que tout amateur possède ou possédera dans sa bibliothèque. C'est
alors que le phonographe joue son rôle de conservateur de musée. La musique
ancienne n'est pas encore très abondamment représentée dans les catalogues.
Pourtant, quelques éditeurs bien conseillés font enregistrer de temps en temps
des œuvres comme celles de Purcell, de Marpurg, de Jean-Chrétien Bach, qui,
jusqu'ici, ne bénéficiaient guère que de l'attention des amateurs très avertis
ou des musicologues. Quant à Jean-Sébastien Bach, il est représenté par de
nombreuses pièces d'orgue, les chœurs de la Passion
selon saint Jean et selon saint
Mathieu. Le goût, de plus répandu de la musique classique, a porté ses
fruits : les catalogues offrent des enregistrements très variés de Haydn,
de Mozart et de leurs satellites.
Le romantisme est beaucoup
mieux partagé, et c'est tout naturel. Monstre de la forêt enchantée,
l'instrument romantique par excellence, ce n'est ni le luth constellé, ni la
harpe atmosphérique, c'est le phonographe, automate parfait dont rêvait
Hoffmann. L'orchestrion que décrivit
l'auteur des Contes fantastiques, l'harmonicorde de Kaufmann et Weber, ces
instruments qui visaient à enclore toute la musique dans une petite boîte de
magie, sont les aïeux authentiques du phonographe. Aucun musicien romantique
n'aurait renié le phonographe. Aucun n'en aurait méconnu la beauté mystérieuse,
mystérieuse comme le son lui-même, car elle possède, comme lui, un élément
obscur et indescriptible. Beethoven a vu célébrer sa gloire centenaire par une
audition phonographique de ses œuvres les plus célèbres : tous ces
coffrets, remplis de notes dormantes, semblaient être de petits sarcophages, où
l'ingéniosité des hommes sut embaumer la musique. Noble métier que celui d'
« embaumeur de sons », noble mais difficile. L'Egypte n'embaumait pas
la misère. Et la misère musicale n'a pas droit au repos dans la cire
miroitante. C'est pourquoi le phonographe n'a pas trahi le romantisme en lui
rendant l'hommage de ses plus beaux enregistrements. Les neuf symphonies
beethovéniennes sont gravées dans les disques. Mengelberg a enregistré les
ouvertures d'Egmont et de Coriolan avec une netteté et un sens de
la densité sonore qui émerveille. L'ouverture de Léonore (n° 3) et celle de Prométhée
font honneur au metteur en disque et la série des quatuors à la valeur
phonogénique du quatuor Capet. Voici le Trio
op. 97, la Pathétique, l'Appassionata, le Clair de Lune. Voici le
Concerto pour violon op. 61 et la Romance
en fa. Voici la Sonate à Kreutzer.
La phonographie webérienne
est loin d'atteindre à cette richesse. C'est grand dommage. Les quatre sonates
pour piano méritent de prendre part dans la bibliothèque des disques. On trouve
partout les ouvertures du Freischütz,
d'Euryanthe, d'Obéron et l'Invitation à la
valse. Plus récemment sont apparues les pièces pour clarinette et piano,
auxquelles le phonographe donne un lustre tout particulier : la clarinette
possède un timbre « phonogénique » au premier chef, et l'écriture de
Weber, pour cet instrument qu'il préférait entre tous, est de nature à le faire
valoir dans tous les registres.
Avec Schubert, le
phonographe a mieux fait les choses. La Symphonie
inachevée est phonographiquement sans faiblesse : c'est là que l'on
peut mesurer tous les avantages de l'enregistrement électrique, dont le moindre
n'est pas cette sensation saisissante de « relief et d'atmosphère »,
chaque groupe d'instruments est à son plan exact et strict. Dans le Trio en si bémol, op. 99, le piano de
Cortot et le violoncelle de Casals sont nus et purs comme la vérité, mais le
violon de Thibaud, par instant, s'emmitoufle de coton. Par contre, les quatre
violons du London String Quartett, dans le Quatuor
en ré mineur, si connu sous le nom de « La jeune fille et la
mort », ont des notes aiguës de cristal. Les plus célèbres mélodies sont
éditées, mais les éditeurs sont impardonnables de n'avoir encore publié
intégralement, ni les Impromptus, ni
les Danses, ni les Moments musicaux.
Les mélodies de Schumann
n'ont pas été jusqu'à présent, en pays non germanique, très favorisées. Les deux Grenadiers ?
D'accord : Morturier le chante honnêtement, et Chaliapine, n'a pas
grand'peine à le dominer. Avec cette sempiternelle mélodie, le Quatuor en la majeur, les Grillen, les Fantasie stücke représentent à peu près tout le « Schumann
par disques », si l'on excepte les arrangements, plaie du romantisme et du
phonographe. Le phono vous moudra à volonté Chant
du soir pour orchestre à cordes ou pour violoncelle. C'est sous cette forme
d'arrangements intempestifs qu'il accueille aussi certaines mélodies de
Schubert : vous pouvez entendre le Ruisseau,
enregistré pour violoncelle, et la Sérénade
pour cornet à piston (disque dont le sergent Legget, virtuose, a le poids sur
la langue).
Mendelssohn, Liszt, Chopin
et Wagner ont des disques dignes de leurs gloires. Le Songe d'une nuit d'été, un peu fluet avec ses basses incertaines, a
des sonorités vaporeuses. Les Rhapsodies
hongroises de Liszt, ont des accents métalliques auxquels le phonographe
donne un lustre neuf. Percy Grainger joue la Fantaisie hongroise et la
Polonaise en mi majeur. Ignace Friedmann fait tinter la Campanella et Backhaus frémir le Waldesrauschen. Chopin est
triomphateur : la plupart des Nocturnes,
des Valses, des Mazurkas, des Etudes, des Impromptus, les
24 Préludes, ont été enregistrés,
mais avec des fortunes bien diverses, par Murdoch, Pouishnoff, de Pochmann,
Backhaus, Hofmann, Cortot et Grainger. La Sonate
en si mineur jouée par ce dernier, est une des bonnes réussites de la
technique nouvelle. Pour Wagner, le choix est innombrable. L'enregistrement
intégral de Tristan, au théâtre de
Bayreuth, au cours du Festival de 1928, en vingt disques, est, de loin, le
« document » le plus remarquable.
Le romantisme français n'a
que Berlioz à opposer à cette richesse, mais il l'oppose bien (sauf avec l'ouverture
du Carnaval romain, qui n'a pas
encore trouvé de traduction phonographique satisfaisante, en raison des refus
qu'oppose obstinément le cor anglais à se laisser capter par la machine
parlante). La Symphonie fantastique a
été enregistrée sous des directions diverses ; avec celle de Weingartner,
l'appareil tire des effets sûrs, tels, dans la Marche au supplice, les entrées des trombones, et des tubas, le
sautèlement obstiné du basson et la pure mélodie de la clarinette. Mengelberg
les dépasse en interprétant avec l'orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam,
divers fragments de la Damnation de Faust.
Mais celle-ci attend encore pour le chant, malgré l'Invocation à la Nature et l'Air
des Roses, malgré la Sérénade de
Méphisto, des disques qui égalent la
Marche de Rakoczy et la Danse des
Sylphes.
Il n'est plus guère
d'auditeurs, aujourd'hui, qui abordent une œuvre exotique, sans avoir déjà pris
contact avec elle par le disque. L'exemple le plus frappant de cet appui donné
par la machine parlante au drame lyrique russe est celui de Boris Godounov, dont vingt disques au
moins, ont révélé la splendeur aux phonographistes. Les quatre œuvres qui furent
inscrites en 1929, au répertoire de l'Opéra russe des Champs-Elysées, étaient
moins efficacement soutenues par la machine parlante, et même, l'une d'elles, le Dit de la Ville invisible de Kitège, ne
l'était aucunement. Snegourotchka et le Tzar Saltan méritent aussi d'être
mieux traités par le phonographe. Les disques qui leur sont consacrés ne sont
pas des meilleurs : la Chanson chantée par Ninon Vallin (Snegourotchka) et le populaire scherzo, le Vol du Bourdon (extrait du Tzar Saltan) exécuté par l'orchestre
symphonique de Chicago.
Avec Boris, c'est le Prince Igor
qui est le mieux partagé, d'ailleurs à bon droit. Les Danses polovtsiennes (par le London Symphony Orchestra) ont été une
des premières réussites de l'enregistrement électrique. L'ouverture, sous la
direction d'Albert Coates et l'air de Galitzky, par Chaliapine, deux excellents
disques, et les deux airs chantés par Charles Friant, sans être les meilleurs
de la partition, ont de belles qualités phonographiques.
Les enregistrements de
musique moderne sont aujourd'hui nombreux ; ils viennent contre-balancer
les enregistrements de musique, niaise et populacière. Vous qui tremblez de
vous empoisser les doigts au Temps des
Cerises, qui redoutez les haut-le-cœur quand le Rêve passe, soyez heureux puisqu'enfin, avec abondance, sont
présentées des œuvres dont quelques-unes, parfois, n'ont même pas encore eu les
honneurs d'un concert public d'orchestre. Voici la marche et la valse de l'Amour des trois Oranges, du Russe
Prokofiev, les Planètes et la danse du Perfect Fool de l'Anglais Holst. Sir
Edward Edgar a dirigé lui-même l'enregistrement de son ouverture Cockaigne. Richard Strauss a dirigé
lui-même l'enregistrement des trois disques, remarquables double-faces, du Chevalier à la Rose. La France est
représentée par Debussy (Jardins sous la
pluie, Denyse Molié), Fauré (Poèmes
d'un jour, Panzéra), Ravel (Alborada
del Gracioso, Coppola), Honegger (Préludes
et Blues) et Larmanjat (Scherzo) ; l'Italie par Respighi (Fontaines de Rome) et Davico (Sonatina Rustica) ; la Roumanie par
Stan Golestan (Rapsodie Roumaine) ;
l'Espagne par Manuel de Falla (Nuits dans
les Jardins d'Espagne) et l'Amérique latine par les œuvres les plus
récentes du jeune Brésilien Villa-Lobos ; chœurs avec et sans orchestre (Na Bahia Tem, Choros n° 3), chansons de
sève populaire, Sérestas (chantées
par le baryton Abreu et la soprano Elsie Houston) dont vous ferez tourner sans
fin, tant la voix est poignante qui s'y lamente et s'y réjouit tour à tour, la Chanson du Charretier et le Desejo.
Toutes les écoles sont
aujourd'hui représentées. L'école française depuis Gounod, Chabrier et Bizet,
jusqu'aux jeunes survivants du groupe des Six (Auric, Poulenc, Milhaud,
Honegger) en passant par le Debussysme ; l'école espagnole avec Albéniz,
Granados, Breton, Falla ; l'école anglaise avec Elgar, Delius, Holst, Bliss ;
l'école italienne avec Respighi, Casella, Coppola, Davico. Pour la musique
allemande, vous pouvez choisir du Richard Strauss ou du Mahler et, parmi les
tout jeunes, du Krenek, de l'Hindemith, du Kurt Weill. Mais, si intéressant que
soit l'effort ainsi tenté par le phonographe de rendre justice à la jeune
musique, il convient de n'aborder ces disques qu'avec une extrême prudence.
Beaucoup sont défectueux, parce que l'écriture d'orchestre, trop floue ou trop
touffue, vient mal dans la machine parlante. Certains chœurs de Carmen, comme celui de la dispute,
certaines musiques impressionnistes, comme celle de Debussy, paraissent devoir
rester longtemps encore rebelles à la traduction phonographique. Il est certain
que les musiciens qui voudront écrire directement pour le phonographe seront
naturellement conduits à user d'un style nouveau et d'une syntaxe
particulière. Il semble, dès à présent, que la musique moderne qui réponde le
mieux aux exigences de la machine parlante, soit celle de Stravinski, dont Petrouchka, l'Oiseau de Feu, les
fragments de Pulcinella et du Sacre ont donné des enregistrements de
tout premier ordre.
Sur un plan moins altier, à
côté des jazz et des tangos, apparaissent des cantiques (Ave Maria de Lourdes, J'irai la voir un jour), et des sermons
nègres (Lord help me, Gospel Train) ;
à côté des guitares hawaïennes, vous trouvez des chansons de gens de mer Valparaiso, Margot, le Grand Coureur, les
Pêcheurs de Groix, et des marches militaires anciennes ou modernes :
en écoutant le Salut au 85e
au les Adieux au 63e, fanfares
rondes et grenues comme une boule de son, on chante à tue-tête, malgré soi,
avec le phonographe. Belle revanche de la machine parlante ; ce n'est plus
elle qui est la mécanique : c'est l'auditeur.
Enfin, tout en bas de la
discothèque, à portée des petits bras, le rayon des enfants : « J'ai
fait un rêve, dit Paulette. Veux-tu que je te le raconte ? - Bien sûr. -
Et toi, écoute bien, Dédé. Voici. C'était à Noël. Il y avait la crèche, et dans
la crèche le bœuf et l'âne, et saint Joseph, autour du petit Jésus. Et il
bâillait et il bâillait, dans sa crèche. Et puis tout d'un coup, le voilà qui
se met à sourire ; juste à ce moment-là étaient entrés les Rois Mages. Tu
sais, il y en a un qui est nègre, et c'était celui-là qui portait des disques
de phonographe. N'est-ce pas qu'on dirait que c'est des miroirs pour les
nègres.
- Tout juste.
- Alors le petit Jésus lui
dit : « Et vous, Monsieur le roi nègre, est-ce que vous avez des
chansons pour les petits enfants ? Tous les petits enfants ont des jouets
et des images, des chemins de fer et des panoplies. Moi, je veux qu'ils aient
des chansons, les petits enfants. » C'était gentil. Alors un des autres
Rois Mages, se met à tourner la manivelle et on a entendu d'abord tous les airs
que j'ai appris : le Pont d'Avignon,
et puis le Petit Navire, et puis J'ai du bon tabac, enfin tout. Et quand
ç'a été fini, le nègre a dit : « Oh !, mais j'en ai d'autres et
des rigolos. » Alors, l'autre retourne sa manivelle, et qu'est-ce qu'on
entend ? Des tas d'enfants qui chantaient ensemble. Ils disaient d'abord
comment le pinson s'était marié. C'était bien gai. On avait envie de danser. Et
puis après, ils faisaient le chemin de fer; ils faisaient le bruit de la
machine, et puis le bruit du sifflet, et puis le bruit du monsieur qui
poinçonne les billets. On avait envie de courir. Après ça, deux petites filles
qui chantaient rudement bien et qui s'appelaient Andrée Messager et Gisèle Parry,
faisaient la dame qui reçoit une autre en visite. Alors on avait envie de rire.
Et puis il y en a une qui a fait la dame qui a un bébé, et toutes les autres
dames venaient la voir et lui disaient qu'elle a un beau bébé. Et alors on
avait envie d'avoir aussi un bébé.
- Diable !
- Attends, attends, ce n'est
pas fini Il y a eu encore des petits enfants qui chantaient tous ensemble Les Petits Nains de la Montagne, juste
comme nous les chantons à l'école. Mais nous, on chante mieux. Dans le disque,
on ne comprenait pas bien. Mais peut-être que c'est plus difficile de chanter
quand on est enfermé dans la petite boîte du phonographe ? Ou alors,
qu'ils avaient le trac ? Justement il y a un monsieur qui a une voix que
j'aime beaucoup - M. Coquillon qu'il s'appelle -, et ce M. Coquillon a raconté
que, quand il avait une émotion, il mélangeait tous les mots et toutes les
syllabes, et puis, à mesure qu'il parlait, il mélangeait justement tous ses
mots. C'était drôle. On l'a fait jouer deux fois ce disque-là, tellement on
riait. Et puis, ç'a été le même coup pour la
Leçon d'orientation et puis pour
Anatole qui récite sa fable.
- Et le Gora ? On ne t'a pas joué le Gora ?
- Si donc, et on a encore
bien ri.
- Eh bien ! retiens le
nom du Monsieur qui a fait le Gora. C'est
Monsieur Courteline. Et la prochaine fois que tu auras encore un rêve, dis bien
au Roi Mage qu'il mette dans ses collections beaucoup de Courteline, ça
t'amusera beaucoup ; et ton papa, ça l'amusera encore plus.
LE PROBLÈME DE L'AMPLIFICATEUR.
Ou l'illusion de la réalité.
Lorsque d'aventure vous
contemplez la vitrine d'un magasin d'appareils phonographiques, vous demeurez
rêveur devant l'abondance des amplificateurs qui exposent, avec la tranquille
assurance des êtres aux formes parfaites, leurs nombrils en rosaces. De toute
évidence, ces appareils ne sont point destinés aux salles de concert ; ils
sont trop nombreux et les auditions phonographiques trop rares encore.
D'ailleurs une publicité ingénieuse vous convainc aisément que ces élégants
polyèdres n'ont d'autre destination que celle des studios d'artistes et des
ménages mélomanes. Grâce à eux, ceux-ci peuvent aujourd'hui s'offrir à domicile
un orgue, un orchestre et, pourquoi non, un théâtre.
Mais il ne faut demander à
l'amplificateur que ce qu'il peut donner, et dans l'intérêt de la demande
autant que de l'offre, bien délimiter son domaine.
Personne n'a intérêt à dire
ou à croire que les amplificateurs sont faits pour donner à l'audition
« l'illusion de la réalité ». Il est très naturel que l'on ait
cherché à rendre le volume sonore (et non plus seulement le coloris de l'orgue
ou de l'orchestre, tels que les reproduit un simple phonographe). Approcher la
réalité est une louable entreprise, mais il est des limites de l'approximation
qu'il serait dangereux de vouloir dépasser L'expérience le prouve avec
abondance, et tout musicien, tout amateur averti en a le sentiment. Cette fameuse
illusion du réel se transforme souvent en une caricature, et fort irritante, de
l'original. N'en avons-nous pas une preuve, chaque jour, au cinéma, où sévit
sans relâche l'exécution amplifiée du prélude de Tristan ? Les belles progressions wagnériennes ont alors
tendance à se muer en raucités abruptes, pénibles aux oreilles délicates. Dès
lors, un premier point est acquis ; toute musique n'est pas bonne pour
l'amplification ; tout timbre n'est pas apte à passer sans dommage à
travers le haut-parleur. L'amplificateur apparaît ainsi comme un appareil
sélectif et, à tout prendre, comme un éducateur : il va stimuler la curiosité
des auditeurs et diriger les recherches des fabricants.
Rien ne s'oppose, au reste,
à ce que le stade actuel de l'amplification soit bientôt dépassé, et que cette
réalité sonore, idéal de tant d'auditeurs, soit serrée de plus en plus
près ; quelques appareils, rares il est vrai, et coûteux, en portent
témoignage. Mais qu'on prenne toujours garde à ne pas retomber dans les
cruelles erreurs dont a pâti le cinématographe en voulant copier le théâtre.
Le cinéma a aujourd'hui
toutes les peines du monde à se désengluer de l'illusion du réel pour pénétrer
dans son domaine propre et inimitable. Le phonographe est présentement aux
prises avec le même problème. Il possède une personnalité double dont on oublie
trop souvent l'une des faces. Elle mérite, cependant, la plus sympathique
attention. Il ne suffit pas, répétons-le, que le phonographe soit un musée
d'interprétation : il faut aussi qu'il devienne le laboratoire où des
musiciens curieux viendront distiller les notes en liqueurs nouvelles pour les
petits Des Esseintes que nous sommes tous. Par sa manière désinvolte de
déformer certaines sonorités, la machine parlante se transforme à l'occasion
en instrument transpositeur que l'art
musical aurait le plus grand tort de tenir en tutelle. Elle dissimule en soi
toute une féerie merveilleuse qu'en certains cas l'amplification risque mal à
propos de brouiller et de flétrir.
Avez-vous jamais écouté un
morceau de clavecin au phonographe ? N'est-il pas mille fois plus
séduisant que l'original ? Et n'êtes-vous point d'avis qu'il y aurait
faute à redresser la déformation exquise du phono en essayant de « copier
le réel » ? Le danger est le même lorsque l'on s'évertue, à l'aide
d'amplificateurs, à retrouver la puissance même de l'orchestre. En cherchant le
vrai, on ne gagne alors que le faux, car la vérité de l'art n'est pas la copie
servile de la réalité : elle réside dans un rapport constant entre les
aspects de la vit qu'il interprète. Et puisque le phonographe participe de
l'art, il importe, au premier chef, de respecter les conventions qu'il impose à
la musique. Il faut lui permettre de jouer son jeu dans les limites de ces
conventions, et se méfier du ressentiment de la machine parlante ;
semblable à l'automate fantastique d'Hoffmann, elle a le pouvoir caché de tirer
sournoisement vengeance de ceux qui lui ont donné la vie.
Le vieux Bach a écrit, il y a deux cents ans, une cantate en l'honneur du café. Comme il mourut pauvre, nous en inférons qu'il ignorait la publicité et son négoce. Moins naïf, nous voyons fleurir aujourd'hui le procédé contraire: un marchand de café organisait récemment en province, une séance musicale par T. S. F., excellente, ma foi, en l'honneur de la musique ancienne, de Lully à Rameau. D'aucuns s'indignent. Pourquoi ? Le marchand de café a été fort bien conseillé. Souhaitons à tous les directeurs de postes de l'être pareillement.
Au reste, les signes se
multiplient d'une amélioration sensible dans les programmes de province. Nous
savons que les « arrangeurs » ont la vie dure et qu'il sera malaisé
de mettre un terme à leur entreprise. Vous croyez entendre le Divertissement de Lalo, mais quelqu'un
est passé par là qui a rapetassé, radoubé, rafistolé, rejointoyé, rabiboché
parties et fragments de l'œuvre pour la mettre, à ce qu'il paraît, au niveau
des forces exécutives du poste d'émission. L'exécution des hautes œuvres a plus
de Deiblers qu'on ne pense. Vous attendez le ballet d'Alceste de Gluck, mais un arrangeur accourt, qui vous entonne de
force son personnel glucose.
« Comment faire ?
gémissent les directeurs de postes. Nos auditeurs nous prêtent l'oreille :
maigre redevance. Nous n'avons pas le sou. Impossible d'organiser de grands
concerts. Ils sont coûteux. Ou alors nos forces exécutrices, comme vous dites,
sont trop faibles. Et vivent donc les arrangeurs !
- Pardon, Messieurs :
il y a les disques et le moment est venu pour le phonographe, dont la technique
est au point, d'offrir tout son appui à la T. S. F. C'est le phonographe, et
lui seul, permettra aux émissions radiophoniques de se maintenir, musicalement,
au niveau que nous souhaitons tous. Cortot, Thibaud, Casals, Thill, Ninon
Vallin, Galli-Curci, Chaliapine, les orchestres de Mengelberg, de Furtwängler,
d'Albert Wolff, de Stokowski, les orgues de Westminster et de la Primatiale de
Lyon, les chœurs de la Scola et de toutes les Russies, la guitare de Segovia,
le clavecin de Wanda Landowska, ces mille forces vives de la musique
contemporaine sont à portée de votre main dans un petit coffret d'acajou, et vous
hésitez à l'ouvrir ? Ou, quand vous vous risquez à le faire, vous n'osez
pas le dire. Comme si c'était on ne sait quelle trahison envers l'antenne. Vos
voisins de Daventry, de Dantzig, de Francfort, de Hambourg, de Munich, de
Stuttgart, de Berne, de Lausanne, de Zurich, d'Hilversum, de Varsovie, de
Kovno, de Cracovie, ont plus de malice et plus de cran. Si les postes des pays
anglo-saxons, germaniques, balkaniques et slaves ont des programmes plus
intéressants que les vôtres, c'est d'abord au phonographe qu'ils en ont la
gratitude. Bruxelles et Gand commencent à s'en apercevoir. Serez-vous toujours
les derniers à saisir l'importance d'une découverte qui naquit parmi vous,
mais que vous laisseriez bel et bien porter en terre, sans couronnes, ni
fleurs, par quatre-z-arrangeurs ?...
D'ailleurs, phono et T. S.
F. font bon ménage ; on a su réunir les deux appareils, qui ont, nous
l'avons dit, deux éléments communs : l'amplificateur et le haut-parleur.
Le pick-up met à la disposition des
amis du phonographe les progrès de la radiophonie, et la T.S.F. permet de
situer, si l'on veut, le laboratoire d'enregistrement phonographique à des
milliers de kilomètres du lieu d'émission. Depuis longtemps le phonographe est
l'auxiliaire du téléphone. Il est notamment employé pour renseigner sur le
transfert des nouveaux numéros aux abonnés. Un appareil à marche permanente
répond aux demandes de numéros transférés : « Le numéro de votre
correspondant est changé, veuillez consulter le nouvel Annuaire. » Mis automatiquement
en marche par l'appel du correspondant et branché à la place de l'écouteur, il
peut aussi enregistrer la communication adressée à l'abonné absent. Il peut
encore, par la méthode inverse, donner aux demandeurs les indications
enregistrées par l'abonné avant son absence.
Il y a deux systèmes de films sonores. Dans l'un, le son a été enregistré sur des disques dont la vitesse est réglée par des dispositifs compliqués, exactement sur celle du film. Dans l'autre, le plus pratique, il est pour ainsi dire photographié en marge du film, sur la bande même. Le premier système perd du terrain chaque jour. Le second paraît appelé à la plus brillante réussite, et sans doute « l'ère du disque », n'est-elle qu'une période de transition avant « l'ère du ruban ».
Depuis longtemps, musiciens et cinéastes, cherchent à conjuguer leurs efforts par l'orchestre, le piano mécanique et le phonographe. Pour parler le jargon du jour, ils veulent « réaliser un synchronisme visuel et auditif ». Il y a quelques années, le Visiophone piqua la curiosité sans résoudre le problème. En théorie, un curseur se déplaçant sur une règle graduée, rendait le visiophoniste maître des mouvements de l'écran : il pouvait espérer mettre les gestes en harmonie avec les suggestions de la musique, faire danser les personnages en mesure. En pratique, rien de définitif n'était apparu. Le visiophoniste, si excellent musicien qu'il pût être, si sensible qu'il dût se montrer aux moindres nuances du rythme, n'avait pas un pouvoir qui pût aller jusqu'à modifier impunément le rythme du film pour suivre celui de la musique. Et de cette tentative avortée, la leçon se dégageait, impérieuse : au cinéma, le film doit être roi, la musique doit être serve.
Cependant, des compositeurs
en renom continuaient d'écrire des développements symphoniques parallèles aux
épisodes filmés. L'œuvre synthétique parfaite tardait à venir au jour...
Qu'arriverait-il si l'auteur du film était en même temps celui de la
musique ? Ce Wagner de l'écran fut, il y a deux ans l'auteur de ce
remarquable film, Tour au large, qu'accompagnait une partition
spécialement écrite pour pleyela. Pour cette bande, où les thèmes visuels de la
mer étaient traités sur l'écran comme des thèmes sonores, Jean Grémillon avait
écrit une partition sans faiblesse, où la musique coulait à pleins bords, une
suite de « marines » dévalant au long du film comme sous le souffle
même du large. Alors, voilà donc enfin réalisée l'œuvre synthétique parfaite,
l'idéal synchronique ? Point du tout. Bien loin d'éprouver un sentiment
d'équilibre, l'auditeur-spectateur était la proie d'une lutte terrible engagée
entre deux valeurs d'art, dont aucune ne voulait céder à l'autre. Les
virtuosités de l'écran se heurtaient aux lourds appels de la musique. De
nouveau, la leçon se dégageait : devant l'écran, c'est la musique qui doit
céder le pas.
Le même problème se pose
aujourd'hui avec les « films parlants » et les « films
sonores ». La victoire technique est décisive : le synchronisme entre
les mouvements et les sons est complet. Ombres
blanches et le Chanteur de jazz en ont fourni la
preuve. Dans Ombres blanches, un
accompagnement musical apporte à l'ouïe une prodigieuse richesse, car à la
reproduction mécanique des instruments de l'orchestre vient s'ajouter toute la
gamme des cris, des gémissements ou des rires humains, toute la symphonie des
bruits de la nature, les grandes voix de la tempête et de la mer. Dans le Chanteur de jazz, où un drame de races
et de civilisations est complété par un drame « musical » extrêmement
heureux (la lutte du jazz et de la mélodie liturgique d'Israël), intervient un
élément nouveau : la parole.
Dans ce triomphe évident de
la technique photo-phonographique, dans cette apothéose de la science
appliquée, on voit bien l'importance du ruban phonographique, mais que devient
le cinéma, celui que nous attendons toujours, celui qui doit jouer héroïquement
la règle du jeu : du noir plat qui remue sur du blanc plat qui reste
silencieux, et qui ne veuille émouvoir que par le seul rythme de ses images. On
peut redouter que les séductions certaines du film sonore ne nous en éloignent
pour longtemps, et ne ruinent tous les efforts des clairvoyants qui luttent
pour détourner de l'écran la stérile imitation du théâtre. Avec le film parlant,
le cinéma risque de perdre tout le bénéfice de son universalité ; il
faudra bien que les acteurs parlent un idiome défini ; un film allemand ou
un film russe ne sera plus allemand ou russe par sa seule marque de fabrique,
il le sera par son langage. Voilà de beaux jours pour la profession ironique et
nouvelle de « traducteur de films ». Si le film parlant prépare une
redoutable offensive de « littérature » le film sonore menace de nous
faire verser dans d'autres fondrières. Si ingénieux et circonspect qu'il arrive
à se maintenir, il se refuse à jouer la règle du jeu, la règle austère, et
seule véritable, du noir et blanc, de la vitesse et de la lumière. Il se
détourne de l'art, qui est convention, qui interprète, qui choisit, qui
volontairement se limite, - il s'en détourne pour serrer de plus près le réel,
pour copier la nature, pour « reproduire » alors qu'il faut
« créer ». André Lévinson a déjà dénoncé le danger avec force,
lorsqu'il écrivait dans l'Art Vivant :
« Synchronisme du son et de l'image, couleur, relief, sont autant de
précieux appoints pour le cinéma considéré comme moyen d'enregistrement, de
reproduction et de multiplication des réalités. Sa valeur documentaire
augmentera dans la même mesure que sa valeur ou plutôt sa qualité même d'art
décroîtra. Moulage, décalque, résonance des formes, couleurs et bruits de la
nature, le film nous offrira l'imitation intégrale et fidèle des événements et
des sites, l'illusion, voire l'équivalent sans défaut, de la vie non
transposée. Le film d'information, le
documentaire et le reportage prendront un essor inouï. »
A ces réflexions,
l'auditeur-spectateur de bonne foi a bien été obligé de souscrire devant le
film sonore d'Ombres blanches, film
excellent sur les sauvages des Iles Marquises, où l'intérêt d'art le cède, bon
gré, mal gré, à l'intérêt de document. Passé l'effet de surprise que provoque
une « prise de vue sonore » comme celle du bateau dans la tempête,
que reste-t-il ? Un document admirable. Mais d'effort spirituel et créateur,
point. Et nous ne disons pas que cet effort soit impossible. Mais quand l'on
voit avec quelle dure peine les cinéastes l'ont fourni jusqu'à ce jour, que
penser des dangers qui les attendent lorsqu'ils mêlent à plaisir des éléments
étrangers, et hostiles, à la pure simplicité de l'écran muet ? Et si le
phonographe apporte dès à présent à la T. S. F. une aide efficace, il ne nous
semble pas que l'accord qu'il a conclu avec le cinéma soit exempt de graves
périls.
CHAPITRE V
LE PHONOGRAPHE AU SERVICE DE LA SCIENCE ET DE L'ÉDUCATION
Les domaines où peut s'exercer l'action du phonographe sont innombrables : conserver les dialectes et les idiomes pour les linguistes, les ethnologues et les psychologues, la musique et les chants populaires pour les musicologues et les folkloristes, les cris d'animaux pour les zoologues, les voix humaines pour les laryngologistes, les discours pour les historiens, les langues étrangères pour les étudiants et les professeurs. Cette valeur incommensurable du disque a été dès longtemps reconnue par les hommes de science. C'est l'origine de la fondation d'Instituts spéciaux, archives de la parole, du chant et des sons.
L'idée de constituer des archives phonographiques destinées à soutenir les recherches scientifiques s'est d'abord fait jour en Amérique. En Europe, un Autrichien, Siegmund Exner, un Français, le professeur Azoulay, un Hongrois, Bela Vikar, comprirent les premiers toute l'importance de l'aide que pouvait donner le disque aux savants dans de multiples domaines. Exner exposa le 27 avril 1899, à l'Assemblée générale de l'Académie des Sciences de Vienne, un plan de collection de phonogrammes pour les études linguistiques et musicologiques. A Paris, Azoulay soumettait à la Société d'Anthropologie un plan analogue et passant le premier de la théorie à la pratique, constituait une collection de 70 enregistrements à l'Exposition Universelle. Malheureusement ces enregistrements, mis directement sur rouleaux de cire, n'ont pu être préservés de l'usure ni reproduits. L'élan est donné. En 1900, se fonde à Paris, le Musée Phonétique de la Société d'Anthropologie, en 1904, le Phonogrammarchiv, à l'Institut de Psychologie de Berlin. Des collections analogues se groupent vers le même temps à Cologne, à Lubeck, à Francfort-sur-le-Mein. En 1911, est créé à Paris, le Musée de la Parole, qui améliore les conditions d'enregistrement, en confiant la partie technique à la firme Pathé. En 1920 se fondent à Berlin les Archives de la Parole (Lautarchiv) qui s'incorporent bientôt à la Bibliothèque d'Etat.
En dehors de ces Instituts, existent des collections. Une collection norvégienne, à Oslo, est sous la direction du Dr. Selmers. Une fondation nouvelle existe à Leyde, en Hollande. A Munich, « l'Académie allemande » (Académie pour la recherche scientifique et la culture du germanisme), a constitué en 1925, une collection d'enregistrements de chansons populaires de Haute-Bavière. La collection a pour conservateur le professeur Huver à l'Université de Munich, qui projette l'édition parallèle d'un recueil imprimé de ces chansons.
LES
ARCHIVES PHONOGRAPHIQUES DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE VIENNE.
Depuis leur fondation, en 1899, jusqu'en 1925, ces archives ont été dirigées par le professeur Siegmund Exner. Son plan était le suivant :
a) Enregistrer
l'état de toutes les langues européennes à la fin du dix-neuvième siècle,
suivre l'évolution de ces langues et des dialectes ;
b)
Constituer une collection de documents musicaux, notamment pour les peuples
primitifs ;
c) Enregistrer
les discours et les déclarations d'éminentes personnalités.
Diverses expéditions ont été
organisées conformément à ce programme. Dès 1901, en Croatie, à Lesbos et au
Brésil. En 1902, Arabie ; en 1903, Corinthie et Tyrol ; en 1904-05,
chez les Hindous, les Bochimans, les Papous, Salzbourg et le Paraguay. En 1906,
le Groenland. De 1907 à 1909, Pays de Galles, Islande, Bretagne, Caucase,
Roumanie, Poméranie, Mongolie, Natal, Iles Fidji, Italie, Maroc. Un accord de
1909, avec l'Université de Zurich permit l'enregistrement des dialectes
suisses. En même temps se constituait la collection des dialectes allemands et
autrichiens. L'année 1912 marqua un regain d'activité extraordinaire: onze
expéditions furent organisées aux quatre coins du globe. En 1913, les Archives
concluaient des accords de coopération avec la Commission historique municipale
de Francfort, et l'Académie orientale de commerce de Budapest. Pendant la
guerre se multiplièrent les enregistrements dans les camps de prisonniers
(linguistique et chansons). En 1922, fut publié le catalogue des disques nos
1 à 2000. Ce catalogue renferme la désignation des disques, une courte analyse
de leur teneur, la liste des langues, dialectes et musiques, rangés par nature,
par particularités géographiques et ethnographiques, et la liste des
enregistrements. En 1921, un nouvel accord de coopération avait été conclu avec
le Musée National de Zagreb, et en 1924, reprenaient les expéditions arrêtées
par la guerre. A l'heure actuelle, la collection des archives, dirigée par le
Dr. Léo Hajek, comprend plus de 3200 disques et 400 cylindres, dont 1.700
disques linguistiques, 1.400 disques musicaux et 175 « portraits de
voix ».
Le système des filiales a
continué à se développer ; Zurich, Francfort, Budapest et Zagreb sont en
liaison constante avec les Archives de Vienne. Les enregistrements originaux
sont manipulés à Vienne qui envoie à chacune des filiales des exemplaires pour
ses collections. La filiale la plus récemment fondée est celle de Leyde, pour
l'étude spéciale des langues des colonies néerlandaises. A Rome et à Dresde se
sont également fondés des Instituts sur le modèle viennois.
LE MUSÉE DE
LA PAROLE A PARIS.
Nous indiquions plus haut qu'en 1900 le professeur Azoulay avait constitué une collection d'enregistrements phonographiques. Il était naturel que l'Université de Paris profitât de la tendance qui se faisait jour et que d'autres pays comme les Etats-Unis, l'Autriche, la Hongrie, la Grande-Bretagne, la Russie, l'Allemagne, envisageaient avec sympathie. Sur une offre de la firme Pathé, le Conseil de l'Université de Paris, en sa séance du 27 mars 1911, s'arrêtait aux conclusions suivantes :
1° Il y a lieu d'accepter
avec reconnaissance les offres de M. Pathé pour la création d'un Musée de la
Parole ou plutôt des Archives de la Parole à l'Université de Paris ;
2° Les Archives de la Parole
sont provisoirement installées dans une des salles d'examen de la rue
Saint-Jacques ;
3° L'Université de Paris organisera un enseignement complet de la Phonétique expérimentale dont les Archives de la Parole seront un des organes. Ce sera un Institut commun à toutes les Facultés, qui pourra être placé sous l'autorité et la direction d'un professeur de n'importe quelle Faculté, choisi pour sa compétence.
Dans son intéressante
brochure sur l'Institut Phonétique de
l'Université de Paris, M. H. Pernot rappelle que les Archives furent
inaugurées le 3 juin 1911, en une séance solennelle présidée par M. Steeg,
ministre de l'Intérieur. M. Ferdinand Brunot, qui avait eu l'idée de cette
création, prononça un discours auquel répondit le ministre. Les débuts des
discours, enregistrés, furent répétés séance tenante (ils ont été déposés aux
Archives). M. Brunot était nommé, quelques jours plus tard, directeur de
l'Institut de Phonétique. En même temps, le Conseil municipal de Paris
reprenait un projet d'un professeur du Lycée Condorcet. M. Ponge, projet de
1906, ayant pour objet « la création d'un Musée de la parole et du geste,
destiné à recueillir les Archives cinématographiques et phonographiques, ayant
un intérêt pour l'histoire » et assurait la collaboration de la Ville de
Paris à l'œuvre entreprise par l'Etat et l'Université.
La première tâche que se
fixa l'Institut de Phonétique, fut l'enregistrement des patois. La première expédition
fut organisée dans la région des Ardennes françaises et belges, de Dinant à
Charleville et à Mézières : 1.600 kilomètres en auto. 35 communes furent
visitées, et 166 disques retenus pour les Archives. La seconde expédition eut
pour objet la région de Brive. Des chansons limousines et des conversations en
patois furent enregistrées. La troisième expédition fut menée dans le
Berri : furent enregistrés notamment les chants qu'inventent les paysans
pour conduire leurs attelages et en modifier l'allure. En même temps se
constituait une collection d'enregistrements de voix célèbres. Les collections
s'enrichissent même de documents étrangers à l'action personnelle du Musée
(principe différent de celui des archives de Vienne et de Berlin, qui
n'admettent que les disques enregistrés par elles-mêmes et dans certaines
conditions).
Les Archives de la Parole
ont été dirigées jusqu'en 1920 par Ferdinand Brunot, puis par le maître de
conférences, M. Poirot, aujourd'hui par M. Hubert Pernot, professeur à la
Sorbonne. En 1925, le Conseil de l'Université vota le rattachement, à
l'Institut de Phonétique, du Laboratoire de la Parole dirigé par M. Marichelle
et installé à l'Institution Nationale des Sourds-Muets. En 1926 fut décidée,
sur la proposition d'un conseiller municipal, la création d'un Musée de la
Parole, 19, rue des Bernardins, dans le voisinage immédiat de la Sorbonne. Le
Musée comprend une bibliothèque, une salle d'enregistrement, une salle des
appareils et des disques, une salle d'écoutes. Il rassemble les collections de
l'Institut de Phonétique et des Archives de la Parole. Le nombre des disques
classés est d'environ 4.000. Des expéditions sont organisées à l'étranger, pour
recueillir les chants populaires. Les collections comprennent actuellement un
choix de chansons russes, caucasiennes, tunisiennes, marocaines et roumaines.
Le Musée de la Parole s'est
également mis en liaison avec le Musée Guimet pour fonder une
« Bibliothèque Musicale du Musée de la parole et du Musée Guimet »
sous la direction de MM. Hubert Pernot et Philippe Stern. C'est un centre
d'orientalisme, lui-même en liaison avec la Société Asiatique et la Société des
Amis, de l'Orient. La Bibliothèque offre cette intéressante particularité que
le disque y est contrôlé et soutenu par la notation écrite. Philippe Stern a
très clairement exposé le point de vue : « Tandis qu'une écriture
défectueuse défigure l'original, une notation précise fait qu'il peut être
presque atteint : il suffit alors d'avoir la mémoire d'intonations
analogues pour le retrouver. N'est-ce pas déjà important ? On le niera
peut-être en rappelant que le disque donne l'ambiance complète. Mais la musique
notée offre ce que ne peut offrir le disque, un grand nombre de chants sous un
petit volume, pour un prix relativement réduit, assurés de durer alors que le
disque s'use, et présentant la vision claire de certaines caractéristiques qui
peuvent échapper à l'audition phonographique. Ceci n'est pas pour diminuer
l'importance du document phonographique, mais pour montrer qu'à côté de lui,
dans le domaine qui nous occupe, doit subsister le document écrit. Disques et
notations ne se font pas concurrence, ils se complètent. »
LE
PHONOGRAMM-ARCHIV ET LE LAUTARCHIV DE BERLIN.
Le professeur de psychologie
à l'Université de Berlin, Dr Carl Stumpf (célèbre par ses travaux sur la
psychologie des sons) et le Dr Otto Abraham profitèrent, en 1900, de la
présence à Berlin d'un orchestre siamois pour faire des enregistrements
musicaux dont les résultats ont été consignés dans une étude de Stumpf : Système sonore et musique des Siamois, recueilli
dans les Sammeilbände für vergleichende
Musik wissenschaft (I. Munich-Dreimasken Verlag 1922). L'année suivante, le
Dr Abraham et le Dr E. von Hornbostel étudiaient de la même façon la musique du
japon et des Indes (Sammelbände der
Internationalen Musikgesellschaft 4, 1903 et 5, 1904). Sur leurs conseils,
l'anthropologiste Félix von Luschan enregistra au cours d'explorations en Asie
Mineure des chansons turques (Zeitschrift
für Ethnologie, 36, 1904). Dès lors, aucun explorateur allemand n'est parti
en expédition sans être muni d'un appareil enregistreur et sans avoir reçu des
directives de l'Institut de Psychologie de Berlin. Les documents rapportés de
ces expéditions, ainsi que les enregistrements de Berlin, atteignirent bientôt
un tel volume que leur réunion sous la garde d'un spécialiste fut décidée.
Ainsi fut fondé en 1905 le
Phonogramm-Archiv, que le Dr von Hornbostel, dirige depuis la fondation.
Ces archives furent d'abord entreposées à l'Institut de Psychologie de Berlin,
Diverses fondations scientifiques, comme la fondation Rudolf Virchov, ou
l'Académie Impériale des Sciences, lui accordèrent des subsides. L'ethnologue
américain Franz Boas envoya des phonogrammes d'Indiens, le sinologue Berthold
Laufer de New York envoya des enregistrements chinois. Le Dr Hornbostel alla
lui-même, sur une invitation du Columbia Field Museum de Chicago, enregistrer
des chants à Oklahoma. Pendant la guerre, la collection s'enrichit d'un millier
d'enregistrements pris par le Dr Georg Schünemann dans les camps de
prisonniers. En 1922, les Archives devinrent propriété d'Etat et furent
annexées à l'Ecole Supérieure de Musique. La collection des cylindres
phonographiques dépasse 10.000 unités. Ces enregistrements ont servi d'autre
part à établir des études scientifiques sur la musique de divers pays Tunisie
(Hornbostel), Colombie britannique (Hornbostel et Abraham), Sumatra
(Hornbostel), Patagonie (Fischer), Madagascar (Hornbostel), Weddas (Wertheimer),
Kirghizes (Hornbostel), Corée (Hornbostel et Preuss), Iles Salomon
(Hornbostel), Tartares de Kazan (Schünemann), nègres africains, etc. C'est
également sur ces collections que Stumpf a étayé ses études de 1911 pour son
ouvrage Les Débuts de la Musique.
La Section des Sons à la Bibliothèque d'Etat de Berlin a son origine
dans les travaux du professeur Doegen, élève du phonéticien Sweet à Oxford.
Pendant la guerre de 1914, il enregistra, avec une commission nommée par le
Ministre des Cultes, une foule de langages dans le camp des prisonniers.
En 1920, sa collection fut
incorporée à la Bibliothèque. Elle comprend actuellement plus de 3.000 phonogrammes
représentant 250 idiomes, des chansons populaires en dialectes divers, de la
musique vocale et instrumentale, des chansons d'apaches et jusqu'à des
confessions d'assassins recueillies dans des prisons. Chaque disque est
accompagné de sa transcription phonétique, de sa traduction en allemand, de
photographies et de notes relatives aux conditions de l'enregistrement.
Le Laboratoire de Phonétique de l'Université de Hambourg, sous la
direction du professeur Panconcelli-Calzi, enregistre des cylindres depuis
1913. Quelques centaines de documents ont été ainsi réunis au cours
d'expéditions organisées par le laboratoire. L'enregistrement électrique y est
en usage depuis quelques mois.
Le Phonogrammarchiv de Berlin reste fidèle encore aujourd'hui au
système des rouleaux de cire, sous prétexte que ces rouleaux peuvent être
aisément fabriqués partout et que l'appareil enregistreur est beaucoup plus
petit et plus maniable que les autres. Mais les risques de casse sont
fréquents, et les difficultés de multiplication des rouleaux sont
considérables. Aussi l'usage des disques est-il le plus répandu. Ce sont les
Archives phonographiques de Vienne qui en firent usage les premières, avec des
disques de 16 cm. de diamètre permettant un enregistrement de 2 à 3 minutes.
L'enregistrement électrique est souvent employé désormais.
L'anthropologie, l'ethnologie, l'histoire naturelle
font largement appel au phonographe en Amérique. Le département d'Anthropologie
de la Columbia University à New York possède, par les soins de M. Franz Boas,
des enregistrements d'idiomes indiens : Sious, Tlingit, Sahaptin
d'Amérique, Tchi, Bulum et Uganda d'Afrique. Les documents musicaux recueillis
par le même savant sont répartis entre le Field Museum de Chicago et l'American
Museum of Natural History, à New York. Ce dernier, selon les plus récentes indications de M. Clark
Wissler, curator in chief du département d'Anthropologie, possédait, à la date
du 5 avril 1929, les collections suivantes :
Disques
Le Bureau of American Ethnology (Smithsonian
Institution), dont H. W. Dorsey est chief clerk à Washington, possède environ
2.500 enregistrements de musique indienne dont la plus grande partie provient de la célèbre
collection de Miss Densmore : 1.700 environ
illustrent la musique des tribus Chippewa, Clayoquot, Cocopa, Makah,
Mandan-Hidatsa (1),
Maya, Menominee, Mohave, Nitinat, Papago, Pawnee, Quilente, Salishan,
Teton-Sioux, Tsmimshian, Tule, Ute, Vancouver Island, Winnebago, Yaqui, Yuma.
250 disques de musique Osage ont été réunis par le Dr Laflesche.
(1) La North Dakata
Historical Society possède également 40 disques Mandan-Hidatsa. Nous tenons à
remercier tous les Directeurs d'Archives qui ont bien voulu nous faire parvenir
les renseignements publiés dans ce chapitre.
Le reste de la collection est ainsi réparti :
Disques
Quilente,
Athapascan, Kalapuyan (Dr Frachtenberg)..… 111
Cheyenne, Crow, Ute, Gros-Ventres, Apaches,
Yewa Pueblo, Sioux
(Thurlow Lieurence)…….. 32
Pawnee (James
Murie)………………………………... 95
Tansan, Mariposan
(J.-P. Harrington)…………………. 100
On voit
ainsi se constituer de précieuses collections musicales et il en existe aujourd'hui
dans la plupart des pays.
En Roumanie, le premier qui ait employé le phonographe à cet usage est D.-G. Kiriac. Sa collection, encore inédite, doit être publiée par l'Académie Roumaine avec les soins du compositeur Brailoï. Au ministère des Beaux-Arts de Bucarest, M. Tiberiu Brediceanu a constitué une collection de 1.200 cylindres avec 2.300 mélodies recueillies dans toutes les régions de la grande Roumanie. Récemment, divers collectionneurs, travaillant pour telle ou telle institution officielle, ont, eux aussi, fait des enregistrements phonographiques. Les collectionneurs ne travaillent malheureusement pas encore selon une méthode uniforme. Souvent le point de vue esthétique a prévalu sur le point de vue scientifique. Kiriac, par exemple, n'enregistrait que les mélodies les plus belles et les plus caractéristiques du style musical populaire roumain. La Société des Compositeurs roumains applique une méthode monographique. Brailoï a lui-même fait la monographie d'un village de Bucovine et d'une région naturelle : une contrée roumaine de Bessarabie habitée par une population très homogène. A l'aide de correspondants locaux très surveillés et au moyen d'expéditions saisonnières, cette société dresse actuellement la monographie d'une région administrative (un district de Moldavie). On ne conserve que les spécimens les meilleurs et les plus précieux, c'est-à-dire ceux qui caractérisent un style musical, une influence, une manière de chanter, etc., méthode que n'ont pas toujours suivie les directeurs d'archives. Divers musées européens (à Copenhague, à Stockholm, etc.) possèdent des documents phonographiques du même genre. Au Danemark notamment ont été enregistrées beaucoup de chansons populaires, mais jamais en séries complètes. En 1914 se fondèrent des archives de disques qui font partie de la Bibliothèque Royale de Copenhague. Ces archives contiennent des enregistrements de voix de grands hommes politiques, d'économistes, d'artistes et le roi lui-même y figure avec son discours du trône. Nous avons déjà cité la collection de Munich. Il en existe à Leningrad, à Melbourne (Australie), à Wellington (Nouvelle-Zélande), à Berkeley (Californie), à Toronto (Canada).
Mais aucune collection
phonographique de chansons populaires n'atteint à l'importance de celle qu'a réunie
le grand compositeur hongrois Béla Bartók. La voie avait été ouverte en Hongrie
dès 1896 par l'écrivain folkloriste Béla Vikar qui inaugura à cette date le
recueil phonographique des chansons populaires et en exposa les premiers
résultats devant le Congrès international du Folklore à l'Exposition
Universelle de 1900 à Paris. En 1905, Bartók, assisté de son ami Kodály et de
quelques compositeurs, se mit à recueillir non seulement des mélodies
hongroises, mais aussi des chants populaires des nations voisines qui vivaient
sur le territoire de l'ancienne Hongrie : Roumains, Slovaques. Pendant ce
travail furent exposés à plusieurs reprises les problèmes posés par le recueil
phonographique, ainsi dans le Mémoire,
de Bartók et de Kodály, présenté à la Société Hongroise ethnographique (1913)
et, la même année, dans la préface du recueil des Chansons Populaires Roumaines du Département Bihar, de Bartók,
publié à Bucarest. La plupart des phonogrammes de cette collection
systématiquement poursuivie jusqu'en 1918 (environ 2.500) sont passés à la
Section Ethnographique du Musée National hongrois (Budapest), 1.000 sont restés
propriété privée de Bartók et Kodály. Les archives phonographiques de la
Section Ethnographique possèdent ainsi environ 2.500 phonogrammes dont chacun
contient de un à cinq chants. 1.500 de ces disques, dont la conservation est
assurée par M. Laszlo Lajtha, professeur au Conservatoire National, sont
consacrés à des chants hongrois, les autres sont des documents de musiques
roumaines, slovaques, bachkires, tchérémisses, etc. La notation exacte de ces
reproductions phonographiques est terminée et déjà partiellement publiée :
Bartók-Kodály : 150 mélodies
transylvaniennes (1923) ; Bartók : Le chant populaire hongrois (1924) ; Kodály : Les chansons populaires des environs de
Nagyszalonta (1924). Jusqu'à ces derniers temps rien n'était fait pour
l'utilisation de ce matériel dans l'enseignement. Ce n'est que depuis quelques
mois qu'un changement a eu lieu. Sur l'initiative gouvernementale, une
Compagnie phonographique a commencé la reproduction gramophonique des
arrangements des chansons populaires de Kodály et Bartók pour chant et piano et
pour chœur, Il existe actuellement 32 disques établis avec le concours des
meilleurs chanteurs et ces reproductions seront utilisées dans l'enseignement
des écoles et conservatoires.
Béla Bartók a rendu un juste
hommage à Béla Vikar qui le premier a eu recours au phonographe pour recueillir
les chansons populaires. C'est là une des tâches les plus nobles et les plus utiles
de la machine parlante. Déjà telle firme a bien mérité de la science musicale
ethnographique en éditant une série de disques de Fados portugais. Telle autre
publie de son côté des mélodies populaires basques du plus puissant
intérêt : Juana, Uruven ari nuzu,
Chunia. A leur valeur phonographique évidente s'ajoute une valeur
documentaire de premier ordre. Bientôt l'amateur de disques, l'amateur éclairé
qui préfère les savoureuses chansons de terroir aux refrains égrillards du
café-concert, aura à sa disposition une bibliothèque chantante, où pourront
figurer les chants primitifs de toute l'Europe, des Amériques (Tangos milongas
tels que Vertigos ou Una lagrima) et de la Polynésie
(guitares hawaïennes de Jacovacci).
Il serait nécessaire d'enregistrer systématiquement toutes les musiques du monde au moyen du phonographe. Cette tâche ne serait ni difficile ni très onéreuse, si l'on avait l'idée de la confier à des personnes qui habitent sur place, comme par exemple les missionnaires.
Ces enregistrements ne
pourraient encore se faire suivant la nouvelle méthode électrique. Il faudrait
se contenter du vieux système dont l'appareillage est assez facile à monter et
à transporter. Les grandes firmes éditrices étudient sérieusement le
problème ; telle collection active et célèbre, possédera avant peu des
séries d'enregistrements pris en Tunisie, en Algérie, au Maroc, au Sénégal,
chez les Malgaches, en Indochine et au Cambodge.
La reproduction, qui peut
s'opérer immédiatement, ne manque pas d'intéresser les indigènes. Ainsi le
phonographe peut servir de liaison entre les voyageurs et les habitants des
pays qu'ils traversent. Le professeur von Hornbostel (Africa, janvier 1928) indique que le phonographe doit
nécessairement donner de meilleurs résultats, dans la notation des mélodies
étrangères, que l'inscription directe. Même à l'aide de signes diacritiques et
de textes explicatifs, la transcription est insuffisante. Les indigènes
eux-mêmes attachent beaucoup d'importance au timbre de la voix et à
l'interprétation. Il sera également plus facile de prendre sous la dictée d'un
phonographe, que sous la dictée d'un chanteur ou d'un récitant qui peut se
fatiguer, s'impatienter et apporter des variantes à son interprétation.
Certains poèmes des pays du Soudan prennent une signification différente
suivant que le texte est chanté ou simplement récité, car l'inflexion, la
hauteur de la voix modifient souvent le sens des mots. En 1902 et 1903 le
professeur von Hornbostel et le docteur O. Abraham ont pu, grâce au phonographe,
noter quelques-uns de ces textes et établir des comparaisons musicales entre
les deux modes d'émission. Ils l'ont fait en collaboration avec les professeurs
Meinhof et D. Westermann, ceux-ci s'occupant plus particulièrement de l'aspect
linguistique.
En octobre 1928, l'Institut
International de Coopération intellectuelle a organisé à Prague un Congrès
international des Arts Populaires. Un vœu présenté par M. H. Pernot a été
adopté en séance plénière. Il est relatif à l'enregistrement phonographique de
la chanson populaire. « La plupart des chants et mélodies populaires sont
en voie de disparition. Leur conservation est d'une grande importance pour la
Science et pour l'Art. Le Congrès recommande instamment aux divers
Gouvernements de faire procéder à leur enregistrement phonographique dans le
plus court délai possible. Les notations, si parfaites qu'elles soient, ne
sauraient remplacer l'enregistrement phonographique. Ce dernier doit se
présenter sous forme de disque et non de cire.
« Il sera créé, à la suite
du premier Congrès des Arts populaires tenu à Prague, et en liaison avec la
Commission Internationale des Arts populaires, une Société internationale de la
musique populaire, dont le but est de favoriser et de coordonner les efforts en
vue de l'enregistrement et de la publication de ces chants et mélodies. »
De son côté la section
roumaine de la Société Internationale de Musique contemporaine a émis, à
l'instigation de son secrétaire général, Brailoï, un vœu tendant à la création
d'Archives phonographiques
internationales, vœu qu'il a bien voulu, en raison de son importance, nous
autoriser à reproduire intégralement :
« I. - La science
musicale s'est de plus en plus tournée, ces temps derniers, vers une étude
comparée de la musique chez les différents peuples du monde. Cette nouvelle
méthode, appelée en Allemagne « Vergleichende Musikwissenschaft », a
permis déjà, bien que d'origine relativement récente, de reconnaître les
éléments communs à la musique de plusieurs nations, les variations locales de
certains motifs universels, les influences exercées par un peuple sur un autre,
etc. La méthode comparative s'est donc avérée un moyen puissant
d'investigation musicale et même une aide précieuse pour les études
sociologiques et historiques. Il est naturel que les tendances récentes vers
une collaboration intellectuelle des nations aient inspiré l'idée d'une
Archive où seraient déposés des documents authentiques permettant de connaître
la pratique musicale des différents peuples afin que des comparaisons puissent
être entreprises avec plus de facilité. La création d'une pareille
organisation supprimerait les difficultés innombrables que rencontrent encore,
à l'heure présente, les chercheurs et activerait considérablement le mouvement
d'échanges intellectuels.
« II. - Pour qu'une
semblable Archive, centralisant des phonogrammes envoyés de toutes les parties
du monde, puisse rendre de réels services, il est absolument nécessaire qu'elle
ne contienne que des spécimens musicaux tout à fait typiques. Il faudrait donc,
de toute nécessité, que l'Archive ne recueille que des phonogrammes choisis
dans les pays d'origine par les musiciens connaissant parfaitement la chanson
populaire et considérée par eux comme représentative du style populaire local.
L'Archive reflétera ainsi, dans tous ses détails, un esprit scientifique. Elle
tâchera également de totaliser, dans ses méthodes de travail, les acquisitions
que l'on doit, dans ce domaine, aux recherches récentes des musiciens
spécialisés dans l'étude de la chanson populaire. C'est également à
l'unification des méthodes d'investigations que doit s'appliquer une semblable
Archive réalisant ainsi le vœu exprimé à maintes reprises par des spécialistes
éminents.
« A côté des
phonogrammes soigneusement triés, l'Archive devra disposer d'une bibliothèque
de spécialité internationale, annexée à un Centre de documentation.
« III. - Une question
très importante est le matériel technique employé par les spécialistes dans
leurs recherches. On sait, en effet, que jusqu'ici les appareils
phonographiques dont se servent les spécialistes laissent beaucoup à désirer du
point de vue de leur construction et diffèrent d'un pays à l'autre, de sorte
que l'échange des phonogrammes (cylindres) est très souvent impossible à cause
de la différence des appareils employés. D'un autre côté, on a à déplorer, à
chaque instant, la perte de phonogrammes très précieux, due au fait que ces
phonogrammes sont à la fois uniques et imprimés sur une cire fragile et
altérable. Une des tâches de l'organisation projetée serait donc, à côté de
l'unification des méthodes théoriques, l'unification des instruments de
travail, c'est-à-dire, en premier lieu, l'étude d'un phonographe (standard) et
la solution du problème de la multiplication des phonogrammes. On ne saurait
assez insister sur le fait que les installations électriques modernes, très
encombrantes, employées par exemple par les maisons d'éditions gramophoniques,
sont inutilisables pratiquement pour les collections des chansons populaires.
Seul un appareil portatif pratique et l'invention d'une méthode d'amplification
peuvent résoudre la difficulté. Ce n'est, en effet, que le voyage d'exploration
à la campagne, parfois fort difficile, qui permet des collections dont
l'authenticité ne laisse rien à désirer du point de vue scientifique. Les
expériences faites au moyen d'appareils volumineux et difficiles à déplacer le
prouvent suffisamment. »
Paul Morand se tiendra-t-il
ainsi satisfait, lui qui écrivait vers le même temps dans Arts Phoniques un article étincelant pour Qu'on enregistre la musique africaine :
« Trente ans séparent
les tziganes du jazz et quelles années ! Le violon est une arbalète, la mélodie
un lasso, mais le jazz, c'est le coup de poing, le corps à corps. Repoussons le
saxophone, charmant et plein d'humour nostalgique : c'est un instrument de
compromis ; depuis mon séjour en Afrique, rien ne nie satisfait que la
percussion. Il est difficile de faire un livre sur les Antilles après avoir été
en Afrique, tant l'Amérique est pâle et oubliable après la lumière du Soudan ou
l'ombre de la Côte d'Ivoire : tout l'artificiel des accordéons de Haarlem,
des, spirituals de Virginie, s'est évanoui : mes oreilles ne résonnent
maintenant que des coups de tambours et des cris-cris de tam-tams. N'est-il pas
injuste que tant d'argent, d'efforts soient dépensés pour nous donner ce qui
n'est qu'imitation, qu'écho affaibli et que si peu soit fait pour nous initier
à l'harmonie primitive, pour remonter aux sources africaines ? Assez de
disques, même arrangés habilement au goût du jour par des Israélites galiciens
ou des Russes de New York ; nous demandons désormais de l'authentique.
Qu'on enregistre directement la musique africaine ! »
Le phonographe doit devenir
la base de l'enseignement international de la musique. Lui seul permettra de
faire connaître les œuvres exotiques, selon l'interprétation véritable.
LE
PHONOGRAPHE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Deux grands domaines s'ouvrent au phonographe éducateur : l'enseignement de la musique, et l'enseignement des langues.
Il existe des disques où un
spécialiste (par exemple le chef d'orchestre Stokowski) prononce une petite
conférence où s'intercalent à point nommé des exemples musicaux. Pour l'étude
des timbres, le phonographe est de
première importance. Stuckenschmidt a mis sur pied un programme de disques
consacrés à l' « anatomie » de tous les instruments de l'orchestre,
isolément et en groupes, dans tous les registres et dans tous les modes
d'exécution. Le disque peut ainsi enseigner à la fois la technique et
l'histoire.
Les pays de langue anglaise
multiplient les éditions de petits volumes descriptifs, où les disques sont
classés par périodes d'histoire musicale et commentés. Percy Scholes, abondant
auteur d'ouvrages de vulgarisation musicale, s'est fait une spécialité des
livres destinés aux auditeurs de disques et de T. S. F. Pour les amis du
phonographe il a spécialement écrit deux volumes : The First Book of the Gramophone Record (1923) et The Second Book of the Gramophone Record
(1925). Le premier volume recommande un choix de disques destinés à illustrer
les styles et les compositeurs de l'époque comprise entre Byrd et Beethoven,
XVIIe et XVIIIe siècles, le second envisage les musiciens
du XIXe et du XXe siècle. Une
collection rédigée par Alec Robertson porte le titre de The Golden Treasury of Recorded Music on " His Master's Voice
". Le
premier volume (1928) traite des disques de Bach et de Beethoven (The Gramophone
Company). Le service des publications de The
Gramophone (George Allen and Unwin) a fait paraître en 1925 un gros volume
de 300 pages : Music and the
gramophone and some masterpiece recordings, " a collection of
historical, biographical and analytical notes, and data of a generally
interesting nature, concerning musical works of importance completely recorded
for the gramophone, compiled by H.-L. Wilson ", où sont rassemblées des
notes introductrices à l'audition d'œuvres en général bien choisies : Bach
(Concerto pour piano n° 1 ré mineur, Suite pour flûte et cordes si mineur, Chacone), Bantock (Pierrot of the Minute), Beethoven (Symphonies, Sonates, Ouvertures, Quatuors), Berlioz (La Fantastique), Brahms (Symphonies 1 et 2, 1° Quatuor, Sonate piano et violon ré mineur), Bridge (Sea), Debussy (Children's Corner, l'Après-midi d'un faune), Delius (Brigg Fair), Dvorak (Symphonie du Nouveau
Monde), Elgar (Enigma, In the South),
Fauré (Quatuor ut mineur), Franck (Le Chasseur
maudit, Variations symphoniques, Symphonie, Sonate), Grieg (Concerto piano la
mineur), Haydn (La Surprise, Quatuor
de l'Empereur), Holst (Les Planètes), Liszt (Fantaisie Hongroise, Les Préludes, Concerto piano
mi bémol), Mendelssohn (Concerto piano sol
mineur, Grotte de Fingal, l'Italienne),
Moussorgski (Une nuit sur le Mont Chauve),
Mozart (Quatuors, Concertos de
violon, Symphonies), Puccini (Madame Butterfly), Rachmaninoff (Concerto ut mineur), Ravel (Ma Mère l'Oye), Rimski (Sheherazade), Saint-Saëns (Concerto sol mineur, Rouet d'Omphale, Danse macabre),
Schoenberg (Verklaerte Nacht),
Schubert (l'Inachevée), Schumann (Carnaval, Quintette, Concerto la
mineur), Scriabine (Poème de l'Extase),
R. Strauss (Don Juan, Mort et
Transfiguration, Till l'Espiègle, Zarathoustra, Vie de Héros, Salomé), Stravinski (Petrouchka, l'Oiseau de feu), Tchaïkowski (Francesca da Rimini, Symphonies 5 et 6, Quatuor ré majeur), Wagner (Siegfried
Idyll, Les Maîtres chanteurs, Tristan, Parsifal). Il faut convenir qu'à
part deux ou trois indications de goût douteux (Puccini, Rachmaninoff),
l'auditeur anglais est intelligemment guidé dans le labyrinthe musical, et que
Ravel et Schoenberg ont chance de pénétrer, même par surprise, dans le cottage
de Mrs. Malaprop ou chez le vicaire de Wakefield.
En Allemagne, l'enseignement
de la musique dans les écoles fait l'objet de nombreux commentaires, et déjà
des règles ont été formulées. On recommande de n'employer
qu'exceptionnellement les disques de piano en raison de la déformation du
timbre. Pour les disques de chant, les élèves doivent suivre les paroles sur un
texte imprimé. Le Lycée Hohenzollern à Düsseldorf organise des soirées d'art
avec une légère taxe dont le produit sert à constituer une bibliothèque de
disques. Des associations d'anciens élèves s'intéressent financièrement à la
question dans plusieurs lycées d'Allemagne (1). Le Dr P. Mies, Conseiller d'Etudes à
l'Ecole supérieure de Cologne, a publié en 1926 un ouvrage en deux
volumes : Musik im Unterricht
höherer Lehranstalten (Tonger, Cologne, 1926). Il
n'oublie pas le phonographe et tire parti des indications de Heinitz (Gramophonauahmen im Dienste der Wissenschaft
dans la Zeitschrift für
Musikwissenschaft, 6e année) et de Sporn, (Das Gramophon im modernen Musikunterricht dans la Zeitschrift für Musik, 1926 - 92, 11). Le fait même que la Zeitschrift für Musikwissenschaft, qui
est la plus docte des revues musicologiques du monde entier, ait accueilli, dès
le mois de mars 1924 un article sur le phonographe, est assez significatif.
L'emploi du phonographe comme illustrateur officiel de conférences remonte aux
essais de E. Schmitz à Dresde. En 1920, le laboratoire phonétique dé
l'Université de Hambourg a procédé lui-même aux enregistrements dont les
professeurs pouvaient avoir besoin pour leurs conférences musicales (2) : la présentation des
disques était accompagnée de projections sur écran. Des conférences sur Wagner,
selon cette méthode, eurent un énorme succès et provoquèrent même des
manifestations au sein du club wagnérien de Hambourg où l'emploi du phonographe
apparaissait comme une atteinte à la majesté du Dieu Wagner. Le Laboratoire de
phonétique ne put continuer ses expériences faute de crédits. Mais l'idée a
paru si séduisante - et si avantageuse - qu'elle a été aussitôt reprise à son
compte par une Société privée, la Deutsche Gramophon-Aktiengesellschaft. Sous
la direction du docteur Herbert Biehle, elle a édité une série de disques
destinés à servir d'exemples musicaux pour l'illustration de cours d'histoire
de la musique (Haydn, Beethoven, Schubert, Schumann, Liszt, Smetana, R.
Strauss). La firme Lindström (c'est le nom de Columbia en Allemagne) a fondé en
1929 une « Section de Culture » sous la direction du professeur Fritz
Jöde, dans le dessein de répartir les disques, déjà édités, ou à éditer,
suivant leur valeur pédagogique.
(1) Voir notamment les articles du Dr Jenckens de
Düsseldorf, dans la Halbmonatsschrift für
Schulmusikpflege.
(2) Voir Heinitz : Das Gramophon im Dienste der musikwissenschaftlichen Demonstration. (Vox 1920 pp. 141-199).
L'abondance des exposés
théoriques sur la question et des discussions à ce sujet en Allemagne est
remarquable : articles de Paul Mies dans la Halbmonatsschrift für Schulmusikpflege, d'Eberhard Preussner dans Die Musik, brochures de Lebede, surtout
depuis les progrès réalisés par l'enregistrement électrique. Jusque-là les
éducateurs hésitaient encore à user de disques déformant par trop les timbres
et les sonorités. En 1927, le ministère prussien des Cultes a créé, à
l'Institut Central d'Éducation et d'Enseignement, un « Office d'Essai de
Disques », 120, Potsdamerstrasse, Berlin W-35. Cet office a une double
mission : il examine si les disques qui lui sont soumis par les éditeurs
possèdent de suffisantes qualités artistiques et pédagogiques ; il donne,
d'autre part, aux établissements d'enseignement des conseils sur la nature et
l'emploi des disques qu'il retient et recommande. Ainsi ne pénètrent dans
l'école, dans la classe, dans l'université que des disques choisis, et les
éducateurs sont guidés dans leur choix.
En Scandinavie, le
phonographe est en usage dans la plupart des écoles, à l'Université et au
Conservatoire, à Stockholm, Copenhague et Oslo. Les pays latins sont beaucoup
moins avancés. En Italie, l'enseignement officiel ignore le phonographe. (En
général, le phonographe est loin d'avoir, en Italie, la diffusion et
l'importance qu'il a acquises partout ailleurs, mais la faute en revient
presque entièrement aux éditeurs dont les méthodes sont surannées.)
En France, un mouvement se
dessine en faveur du « phonographe à l'école ». Paul Landormy a
depuis longtemps préconisé la création de discothèques roulantes dans les
lycées et collèges. Les instructions relatives à l'application des nouveaux
programmes de l'Enseignement secondaire, 1923-1925, contiennent un chapitre,
d'esprit tout à fait nouveau, consacré à l' « Explication des
chef-d’œuvres de l'art ». Une longue annexe, qui complète le chapitre,
traite de l'Enseignement de l'art musical. Il s'agit, dit l'auteur
(l'inspecteur général Cahen) moins de faire connaître l'histoire que les
œuvres : « Ce sont les œuvres elles-mêmes, l'exécution et le
commentaire des ouvres qui doivent demeurer l'objet essentiel de la
leçon » ; et il expose ensuite un programme très détaillé, non limitatif,
de ce cours d'art musical auquel pourraient être consacrées 14 séances de 80
minutes réparties sur deux années scolaires.
Le Lycée de Douai est un des
rares établissements où cet enseignement ait été donné régulièrement depuis
1926, grâce à l'initiative du proviseur, M. Barbier, qui préconise fermement
l'emploi du phonographe : « Le professeur, écrivait-il en un article
sur Le Phonographe au Lycée (Comœdia, 22 et 23 avril 1929), fait une
explication du texte musical, c'est-à-dire qu'il se sert du disque comme nos
professeurs de lettres se servent du livre, comme notre professeur d'histoire
de l'art avec des projections, des gravures et des moulages : ou bien il
prépare son propre commentaire au piano et propose une appréciation esthétique
du morceau qu'on va entendre, ou bien il amène les enfants qui l'auront
entendu à l'analyser eux-mêmes et à exprimer leurs impressions. » La
rédaction d'un livre, sorte de répertoire commenté des grands maîtres et de
leurs principales œuvres enregistrées, a été confiée au jeune universitaire
musicologue Robert Jardillier. Ainsi le phonographe rend partout possible
l'explication des chefs-d’œuvre de l'art musical. Des cours avec auditions de
disques peuvent et doivent désormais être organisés dans tous les
établissements d'enseignement secondaire.
Le chant s'enregistre mieux que la parole, car les vibrations qu'il produit Sur la membrane ont un caractère de stabilité plus grand. De là la supériorité constante des enregistrements chantés sur les enregistrements parlés. La parole a des finesses phonétiques qui disparaissent dans le chant et que le disque a de la peine à reproduire avec exactitude. La question est d'importance pour les disques d'enregistrement des langues vivantes. Une étude des « fonctions phonétiques » du disque est indispensable. Les diverses Archives que nous avons signalées s'intéressent spécialement à l'étude de la phonétique et des langues. Beaucoup ont organisé des cours auxquels le phonographe offre l'appui des prononciations enregistrées. L'enseignement des langues par le phonographe n'est pas, au reste, une nouveauté, et presque toutes les firmes éditent des disques d'enseignement. Certains d'entre ces disques allient à l'utilité de la pédagogie phonétique l'intérêt littéraire. Quelques textes anglais classiques ont été ainsi enregistrés : ceux qui, par la voix de Lloyd James, « lecturer in phonetics » de l'Université de Londres, racontent les aventures de Robinson Crusoé dans le texte original de Daniel de Foe, sont parmi les plus nets et les plus plaisants que l'on puisse entendre. Le cours de phonétique et de prononciation se double alors d'un cours littéraire. Il existe aussi des séries italiennes avec la Divine Comédie, les Sonnets de Pétrarque, du Leopardi, du Manzoni, du Carducci, du d'Annunzio ; des séries allemandes avec Goethe, Schiller, Hoffmann, Mörike, Heine, Storm, Stifter ; des séries anglaises, de Bacon jusqu'à Bernard Shaw, qui a enregistré lui-même, au Linguaphone Institute de Londres, un disque spécial pour les étudiants étrangers de la langue anglaise ; des séries françaises avec du Molière, du Racine, du Corneille, Mme de Sévigné, Buffon, Voltaire, Florian, Bernardin de Saint-Pierre, Chénier, Balzac, Michelet, Chateaubriand, Hugo. Linguaphone a sa méthode. Pathéphone a la sienne. La meilleure serait celle qui consisterait à enregistrer, en même temps qu'un texte, le timbre d'une voix d'homme célèbre. Le disque de Bernard Shaw répond à cet idéal. La plupart des archives officielles européennes renferment déjà des spécimens de voix célèbres. A l'Institut Phonétique de Paris l'on peut entendre la voix de Verhaeren, un discours du Maréchal Pétain, des fables récitées par Silvain, un récit du martyre de la cathédrale de Reims par le cardinal Luçon. « Si l'on a commis, disait éloquemment Léo Poldès à une séance du Faubourg consacrée au phonographe, le crime de laisser mourir l'éloquence magnifique d'un Jaurès, d'un de Mun, d'un Viviani, si nous devons nous contenter du souvenir de leur parole frémissante qui chante encore à nos oreilles en relisant leurs discours inanimés, qu'attendons-nous pour garder avec respect la parole vivante des meilleurs orateurs de notre pays ? »
Poldès proposait de
conserver la voix des orateurs et de créer à Paris « La Phonothèque
Nationale ». En Italie, un décret, dit-on, a été publié, instituant à Rome
une discothèque d'Etat. Elle serait placée sous le signe du
traditionalisme : on y conserverait les voix des Italiens, qui, dans tous
les domaines, ont bien mérité de leur pays. Mais il n'y aurait aucune raison de
la limiter à l'art oratoire. Une discothèque publique, pour être utile et
répondre à son dessein, devrait contenir, outre la musique enregistrée, des
disques éducatifs de toute espèce. Il en existe sur les sujets les plus divers.
Il suffit de feuilleter la collection spéciale anglaise For International Educational Society pour y découvrir
pêle-mêle : des conférences sur George Eliot, par Elisabeth Haldane ;
des causeries sur l'hygiène, par le Dr Saleeby, un cours d'histoire sur
l'Empire Britannique, par Ernst Young ; une conférence sur les boy-scouts,
par Sir Robert Baden-Powell ; sur les vitamines, par le professeur Joseph
Barcroft ; sur le Pacte de la Société des Nations, par le vicomte Cecil of
Chelwood.
La ville de Birmingham a été
la première à installer une discothèque municipale. Elle l'a organisée de la
même manière qu'une bibliothèque publique. Elle prête des disques à chaque
abonné, moyennant une somme modique, l'autorise à les emporter chez lui, et à
les changer aussi souvent qu'il lui plaît.
CHAPITRE VI
« Par une belle journée
de printemps, en 1921, raconte Francis Poulenc dans Rythmes (avril 1929), de charmants amis de la musique, le comte et
la comtesse Chaumont-Guitry, avaient réuni dans leur maison des environs de
Paris un certain nombre de musiciens. Il y avait là, si je ne me trompe :
Falla, Ravel, Roussel, Schmitt, Casella, Honegger, Satie, Milhaud, Auric et
d'autres que je m'excuse d'oublier. A la demande générale, on réclama
l'audition d'un vieux cylindre Pathé sur lequel, tout à fait au début du
phonographe, Faivré avait enregistré un quadrille sur des motifs de Wagner
qu'il n'avait jamais écrit par la suite. On devine l'intérêt de ce document.
Hélas ! du petit pavillon de métal ne sortit que le son lointain d'un
vieux piano droit, époque Renoir, fillettes aux cheveux longs. On sentait qu'au
bout de quatre ou cinq auditions la voix chevrotante se tairait pour toujours. C'est
alors que, d'un commun accord, on essaya de noter sur le papier cette fantaisie
du maître disparu. Tous les musiciens présents se mirent à la tâche, mais
avouerai-je que bien des feuilles restèrent blanches ? Je crois que, seul,
Alfredo Casella, avec sa proverbiale facilité, réussit à prendre au vol
quelques mesures, mais il aurait fallu, pour reconstituer intégralement ce
quadrille, un grand nombre de fois. L'état de la cire ne le permettant pas,
chacun posa son crayon et la petite relique réintégra son tube de carton.
« J'ai souvent repensé
à cette aventure, et c'est avec mélancolie que j'imagine les beaux disques que
nous aurait laissés Debussy, si, en 1910, le phonographe avait eu droit de cité
chez les musiciens. Certes, on obtient maintenant des disques d'une incroyable
beauté, témoin cet Oiseau de Feu, enregistré
par Stravinski, qui sera la joie de notre printemps, mais je regrette tout de
même que les complications du progrès aient supprimé les enregistrements
d'amateurs.
« Nous pourrions
conserver ainsi des artistes et des êtres chers qui nous entourent, des sortes
d'instantanés qui, quelques années après, nous tireraient des larmes.
« Qui donc inventera le
Pathé-Baby du Phonographe ?
« Qu'on y songe. C'est
un devoir envers le respect et l'amitié, je dirai même plus : envers
l'amour. »
Bientôt, en effet, on ira
« se faire enregistrer » comme on se fait aujourd'hui photographier.
Qui sait si le service anthropométrique n'ajoutera pas à ses moyens
d'investigations celui de l'enregistrement de la voix de ses clients ? Les
procès célèbres, les conférences d'experts, les cours du Collège de France,
dont on prend la sténographie, l'enregistrement ne tardera pas à les recueillir
dès qu'au disque peu maniable aura succédé le ruban. L'organe officiel du Consistoire
a ouvert une enquête auprès de ses lecteurs pour savoir s'il n'y aurait pas
intérêt à confier le rôle de l'officiant à un phonographe. La plupart des
réponses ont été négatives, ce projet ayant paru sacrilège aux ministres
officiants. Ceux-ci n'ont pas encore atteint à la liberté de pensée des
pasteurs américains qui parfois vont remplacer le rabbin à la synagogue. Mais
les mœurs évoluent vite encore un peu d'accoutumance, et le phonographe à
l'église n'y sera pas plus déplacé que l'orgue électrique. Il sera le compagnon
du petit violoniste trop pauvre ou trop timide pour engager une
accompagnatrice : des « disques d'accompagnement » lui rendront
ce service.
Le phonographe aura eu le
grand mérite de délivrer la musique du pseudo-esthétisme et de l'intellectualisme
qui l'envahissaient lentement. En replaçant la musique à son plan véritable, il
a permis à l'auditeur moyen de se former une opinion personnelle sur des
musiciens qu'il ne connaissait souvent que par ouï-dire. D'après les dernières
statistiques, il est manifeste que le goût du public s'oriente, de façon
générale, vers la musique classique : on vend deux disques classiques pour
un disque de jazz. On peut dès à présent prévoir le temps où les grands
concerts symphoniques, qui se meurent de leur multiplicité, seront tous entre
les mains des richissimes fabricants de phonographes qui les utiliseront comme
publicité pour leurs disques ; et les mêmes fabricants seront aussi
devenus éditeurs de musique pour échapper aux difficultés que présente le régime
actuel du droit d'auteur. On les verra multiplier les enregistrements de
musique non imprimée, et les musicologues de l'avenir leur rendront grâces si
les fantaisies jusqu'ici éphémères des improvisateurs de piano ou d'orgue sont
fixées dans le disque : qui donc n'a regretté d'ignorer à jamais les
improvisations célèbres de Beethoven, de Chopin, de César Franck, dont nous
n'avons qu'un écho sans vie par les récits de leurs contemporains ?
Phonographe, être double,
phonographe, tu cherches le vrai, et tu mens. Quand tu cherches le vrai, tu
portes sur un crâne poli par les veilles studieuses la calotte d'un
conservateur de musée. Tu règnes, Sylvestre Bonnard, sur la Cité des Livres en
disques. Quand tu mens, tu deviens léger comme Ariel et malin comme Fantasio.
Tu apportes à la musique un nouveau frisson. Tu ouvres aux espoirs de l'art des
portes secrètes.
Quand tu dis vrai, Phonographe, l'on t'admire. Mais quand tu mens, l'on t'aime. Alors tu es toi-même, un être inconnu et neuf, qui vit de sa vie têtue, avec ses roueries, ses caprices, et sa volonté particulière. Tu as, comme parlent les savants, ton équation personnelle. Tu donnes la main, une main dont la caresse a des inflexions inespérées, à ton frère Cinéma. Il ponctue son rythme d'images soudain grossies, et toi tu sais prêter aux voix des sonorités gonflées. Tu as comme lui tes premiers plans, et son metteur en scène a pour jumeau ton « metteur en disque », cet artiste discret ignoré de la foule qui, devant l'engin de liaison mystérieuse entre la musique qui naît et l'aiguille qui la capte, sait donner, quand il faut, le coup de pouce au réel, cet artiste anonyme dont le nom mériterait si souvent d'être inscrit sur tes disques, comme est projeté sur l'écran le nom de celui qui mit en scène.
Phonographe, quand chez toi
la musique se dépasse, quand tu t'ajoutes à elle comme à la jeunesse sa fleur,
quand sur ton appel elle pénètre en des régions où tu es le seul maître, tu es
un art, un grand art, et tu n'es pas trop grand pour toi.
CHAPITRE VII
a) HISTORIQUE ET TECHNIQUE.
ÉMILE GAUTIER. - Le Phonographe, son passé, son présent, son
avenir, avec 40 illustrations et une planche hors texte, 136 p., E.
Flammarion, Paris (1905).
T.-L. BUICK. - The Romance of the
Gramophone (ill.) XVII+107 p., Ernest Dawson, Wellington N. Z. (obtainable
from Harold Reeves), 1927.
F. CHOISY. - Le Gramophone. Chez l'auteur, Genève,
1925.
Proceedings of the Musical
Association, 1924-1925. IX+119 p., Whitehead and
Miller. Leeds
(Contient une étude sur The Gramophone,
par COMPTON MACKENZIE.)
H.-A. GAYDON. - The Art and
Science of the Gramophone. 172 p., Dunlop and C°, London, 1926.
X... - Novice Corner. An
elementary handbook of the Gramophone. 63 p. Gramophone Publications, 1928.
b) ENSEIGNEMENT.
P.-A. SCHOLES. - The First Book of
the Gramophone Record. 172 p. Oxford University Press, 1923.
- The Second Book of the
Gramophone Record. 194 p. Oxford University Press, 1925.
H.-L. WILSON. - Music and the
Gramophone and some masterpiece recordings. A collection of historical,
biographical and analytical notes. 288 p. "The Gramophone", Allen and
Unwin, London, 1926.
H.-T. BARNETT. - Gramophone Tips. 46
p. The Author, Portsmouth (123 High Street), 1927.
A.
EISENMANN. - Tonplatten zur
Musikgeschichte. Textheft n° 1. 14, 29 p. O. Sperling (Zentralstele für
das phonographische Unterrichtswesen).
LEO
HAJEK. - Das Phonogrammarchiv der
Akademie der Wissenschaften in Wien, von seiner Gründung bis zur
Neueinrichtung in Jahre, 1927. 22 p. Hölder Pichler Tempsky. Vienne, 1927.
Dr
HANS LEBEDE. - Moderne Schulmusikpflege,
Musikapparat und Schallplatten. Chr. Friedrich Vieweg. Berlin. Lichterfelde. 1927.
HUBERT PERNOT. - L'Institut de Phonétique de l'Université de
Paris. 15 p. H. Didier. Paris, 1928 (Extrait de la Revue de Phonétique, fasc. 1.)
PH. STERN. - Une nouvelle collection musicale consacrée
principalement aux musiques de l'Orient et des contrées lointaines. 4 p. s. l.
n. d. (Geuthner, Paris, 1928.)
c) TRACTS.
R. MANUEL. - Wiener et Doucet. Jazz à deux pianos. 6 p.
Couesnon et Cie. Paris, 1926.
H. BÉRAUD. – Wagner ; Festival Bayreuth, 1927
(Bois gravés de Marcel Arthaud), 16 p. Couesnon et Cie, 1927.
P. MAC ORLAN.
- Layton et
Johnstone et leur piano. 6
p. Couesnon et Cie, Paris,
1928.
- Le Chant anglais. 10 p. Couesnon et Cie.
Paris, 1928.
P. CHAMPION et E. SCHNEIDER.
- Tristan et Isolde de Richard Wagner (avec des gravures de
Daragnès). 32 p. Columbia. Paris, 1929.
P. O. FERROUD. - Les enregistrements de Bruno Walter (dans
le supplément n° 28 au catalogue général Columbia). 32 p. Couesnon et Cie.
Paris, 1929.
d) REVUES.
The Phonograph (Alex B. Johnson), 47, Hampstead Road, Jamaïca Plain, Boston,
Etats-Unis.
The Gramophone (Compton Mackenzie), 58, Frith Street, London, W. 1.
The Gramophone Review (J. F. Porte), 12, Warwick Lane, London, E. C. 4.
La Revue des machines parlantes (A. Bosc, 15, rue de Madrid, Paris (9e).
L'Edition musicale vivante (E. Vuillermoz), 5, rue du Cardinal-Mercier, Paris
(9e).
Arts phoniques (J. Nels), 28, rue Vauquelin, Paris (5e).
Phono-Revue, 35, rue Lafayette, Paris (9e).
Phono-Radio-Magazine, 3, rue de Monceau, Paris (8e).
TABLE DES
MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER. - LES ANCÊTRES DU
PHONOGRAPHE
CHAPITRE II. - LA TECHNIQUE ACTUELLE DU PHONOGRAPHE
Au Studio : Une séance d’enregistrement
A l'usine : La naissance du disque
CHAPITRE III. - LA VIE PHONOGRAPHIQUE
Les musiciens et le phonographe
CHAPITRES IV. - LES PROBLÈMES DU PHONOGRAPHE
Le problème de l'amplificateur
CHAPITRE V. - LE PHONOGRAPHE AU SERVICE DE LA SCIENCE ET DE
L'ÉDUCATION
Les archives phonographiques de l'Académie
des Sciences de Vienne
Le Phonogramm Archiv et le Lautarchiv de Berlin
Musiques et chansons populaires
Le phonographe maître de musique
OUVRAGES D'ANDRÉ CŒUROY
Les Poings lassés (Belles-Lettres).
La Musique Française moderne (Delagrave).
Musiciens, 10 bois de GIMEL (Nouvel Essor).
La Walkyrie de Richard Wagner (Mellottée).
La Tosca de Puccini (Mellottée).
Musique et Littérature, préface de Maurice BARRÈS (Bloud et
GAY).
Weber (Collection des Maîtres de la musique - Alcan).
La Musique Religieuse en France (Collection
Cinquante ans de musique française –Librairie de France).
Gérard de Nerval - Notes d'un
amateur de musique (Collection des Cahiers de Paris –Aveline).
L'Esprit d'après-guerre dans les Lettres et les Arts (Quillet).
Petite Histoire de la Musique Française (en polonais – Gebethner et
Wolff, Varsovie).
Le Jazz, en
collaboration avec André SCHAEFFNER (Collection La Musique moderne –Aveline).
Panorama de la Musique contemporaine (Collection Les Documentaires
- S. Kra).
Appels d'Orphée (Nouvelle Revue Critique).
H. HEINE : Nuits Florentines, ill. de GLUCKMANN (Schiffrin).
H. HEINE : Les Dieux en exil (Schiffrin).
WEBER : Le Freischütz, version de l'Opéra (Heugel).
E. WELLESZ : Alkestis, opéra en 1 acte (Universal Edition).
A. SCHOENBERG : Gurrelieder, poème symphonique avec chœurs
L'Œuvre dramatique de Weber (Librairie de France).
Zadig ou Astaré perdue et retrouvée,
opéra-varia, 3 actes, en collaboration avec Claude AVELINE – Musique de
Georges AURIC, maquettes de Jean LURÇAT.
La Kleptomane, ballet en 1 acte, musique de. P. O. FERROUD.
Images de Béatrice, opéra en 1 acte, musique de F. LAZAR.
Echec au Roi, ballet en 1 acte.
La Bouteille de Panurge, ballet en 1 acte.
Berlioz (Collection Maîtres de la Musique Ancienne et Moderne –
Rieder).
Lili Boulanger.
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 1er JUIN 1929 POUR LES ÉDITIONS KRA
56, RUE RODIER, A PARIS
SUR LES PRESSES DE L'UNION TYPOGRAPHIQUE A VILLENEUVE-SAINT-GEORGES


