INVENTIONS ET DECOUVERTES

 

LE NOUVEAU PHONOGRAPHE D'EDISON

 

 

M. Edison nous promet à bref délai un phonographe vraiment industriel et pratique, destiné même, à l'en croire, à faire au téléphone, dont l'usage est depuis longtemps passé dans les mœurs, une concurrence des plus sérieuses. L'objet de curiosité qu’est resté, malgré tous ses efforts, sa première invention, a reçu dans ces derniers temps tous les perfectionnements qui donnent à l'ingénieux appareil son immense valeur actuelle. Il n'a pas de période d'essais à traverser. Comme un objet de consommation courante, on le fabrique, au moment où nous écrivons, par centaines d'exemplaires, qui seront jetés à la fois sur le marché.

Voici, du reste, en quels termes l'illustre inventeur s'est exprimé sur son nouveau phonographe et sur les longs tâtonnements qui l’ont conduit à lui donner sa forme définitive, dans un entretien avec le correspondent d'un journal de Londres à New York.

« L'exécution de mon premier phonographe remonte, comme vous savez, à plus de dix ans ; et il n'est resté, jusqu'ici, qu'une espèce de joujou scientifique. Certes, il portait le germe visible d'une invention destinée à émerveiller le monde ; mais c'est en vain que je tentai l'impossible pour développer ce germe, si évidemment fécond, et quand le succès de la lumière électrique commença à prendre une importance commerciale, je dus laisser de côté toute autre affaire pour me vouer exclusivement à celle-là.

« Nonobstant les préoccupations absorbantes que m'imposait le problème de l'éclairage électrique, je puis dire que la question des perfectionnements à apporter au phonographe n'est jamais sortie de mon esprit ; dès que j'avais un instant de repos, c'est de ce côté que se reportaient, pour ainsi dire automatiquement, toutes mes facultés. Aussi, lorsque la question de l'éclairage électrique fut une affaire résolue, me repris-je au phonographe. Je m'y donnai corps et âme, et après huit mois de labeur acharné, je suis parvenu à en faire une invention absolument industrielle, que j’espère bien voir avant peu en usage dans toutes les administrations, dans tous les établissements d'affaires, industrie et commerce ; les cinq cents premiers seront probablement prêts à être distribués à la fin de janvier 1888.

« La manœuvre de l'appareil est d'une simplicité extrême, et les services qu’il peut rendre infinis. Par exemple, un négociant qui désire envoyer un message n'a qu’à mettre le phonographe en mouvement, et à parler de sa voix naturelle, à la vitesse ordinaire, à l'embouchure du récepteur. Quand il a terminé, la feuille métallique — le phonogramme, comme nous l'appelons — est extraite de l’appareil, emballée dans une petite boîte spécialement construite dans ce but, et portée à la poste comme une lettre ordinaire. Nous établissons des feuilles métalliques de trois formats : les unes peuvent contenir de 800 à 1.000 mots, les autres 2.000 mots, les troisièmes 4.000 mots. Le destinataire du phonogramme n'a plus qu'à l'introduire dans son propre appareil et à mettre celui-ci en mouvement : il recevra alors le message de la propre voix de son correspondent, aussi clairement exprimé, sinon plus, que le meilleur message téléphonique, et aussi souvent qu’il lui sera utile et agréable de l'entendre. Dans deux phonographes que je viens de terminer, les intonations de la voix sont rendues d'une manière si parfaite, qu'on pourrait distinguer entre vingt personnes différentes qui y prononceraient quelques mots. Mais le grand avantage, dans le cas qui nous occupe, c'est que le message peut être répété un millier de fois si l’on veut. Le phonogramme n'est nullement détérioré par l'usage ; il peut être délaissé pendant des centaines d’années, il n'en sera pas moins prêt à parler à l’instant où on en aura besoin. Si un homme dicte son testament au phonographe, l'authenticité du document ne pourra plus être contestée.

« J'ai fait récemment l'expérience d'une invention permettant aux compositeurs typographes de lever la lettre sous la dictée directe du phonographe, et le résultat de cette expérience promet le succès le plus complet. La disposition de l’appareil est des plus simples : en appuyant le pied sur une pédale, le compositeur fait émettre par le phonographe un certain nombre de mots, qu'il compose en même temps, ayant toujours la facilité de faire répéter à l’instrument (qui ne s'impatiente jamais), les mots qu'il aurait mal entendus.

« Parmi les musiciens, le phonographe fera tout simplement merveille, d'abord en raison de l'extrême bon marché auquel on peut obtenir des phonogrammes multiples, et puis, à cause de la délicatesse extraordinaire avec laquelle tous les sons musicaux, même les harmoniques, sont reproduits par le précieux instrument. Déjà, dans le premier phonographe, tout imparfait et grossier qu'il fût, on avait remarqué que les sons musicaux étaient particulièrement bien rendus : il sifflait ou chantait beaucoup mieux qu’il ne parlait. Le nouveau phonographe a conservé cette heureuse particularité. Je lui ai fait traduire la musique d'un orchestre, le résultat a été merveilleux : on peut distinguer parfaitement les instruments les uns des autres, par exemple, dans les instruments à cordes, les violons des violoncelles ; de même, dans les instruments à vent, en cuivre et en bois ; de même aussi les voix des chanteurs ; les notes aiguës du violon, enfin, sont nettement perçues par une oreille un peu délicate. On peut ainsi faire choix d'un solo d'instrument quelconque, d'une partie d'orchestre complète ou d'un acte d'opéra tout entier comprenant les instruments et les voix, et le phonographe les reproduira avec une perfection qui passe toute croyance ; or, le double appareil pour phonogrammes est d’un prix tellement insignifiant, qu'il est à peine digne de considération. En outre, comme le phonogramme est absolument indestructible par l'usage, il en résulte que le morceau choisi, si étendu qu'il puisse être, peut être répété à l'infini avec la même perfection qu'au début.

« Mon premier phonographe consistait simplement en un cylindre portant une feuille d’étain et muni d'un diaphragme avec pointe, qu’on tournait à la main. Le nouvel appareil est beaucoup plus compliqué, mais il donne aussi des résultats tout à fait différents.

« Le mécanisme de propulsion se compose tout simplement d'un petit moteur électrique actionné par quelques éléments. Chose étrange, je rencontrai plus de difficulté pour le choix d'un moteur qui convienne parfaitement à mon objet, que pour l'exécution de toute autre partie de l'appareil. J’essayai toutes les variétés de mouvements d'horlogerie et de moteurs à ressort, mais inutilement : ils étaient tous irréguliers et surtout trop bruyants ; je dus les rejeter. Les moteurs que je fais sont absolument fixes et silencieux.

« Le principe du nouveau phonographe est le même que celui de l'ancien : un diaphragme vibrant armé d'une courte aiguille qui retrace sur une feuille métallique les vibrations produites dans le diaphragme par le choc des ondes sonores heurtant sa surface. »

Ainsi parla, au correspondent du Daily News, le « sorcier de Menlo-Park » — qui a, toutefois, déserté Menlo pour Newark. Nous attendons maintenant que les faits viennent corroborer ses paroles, et nous avons l'espoir que l’attente ne sera pas longue, puisque le nouveau phonographe doit faire son apparition dans le commerce à la fin de janvier prochain.           

 

Adolphe BITARD

(la Science illustrée, n°2, 08 décembre 1887)

 

 

 

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