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PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

 

1898

 

 

 

L'Église Saint-Pierre de Montmartre

 

On a récemment voté une somme de 90 000 francs pour sauvegarder l'église Saint-Pierre de Montmartre, un des rares vestiges du style gothique primitif. Si l'édilité parisienne l'avait laissée disparaître, c'était un jalon de moins non seulement dans notre archéologie, mais aussi dans notre histoire nationale.

 

 

Le plus beau morceau de cette église (qui fait partie du domaine inaliénable de la ville), celui dont la disparition aurait été un véritable malheur artistique, est le Chœur des Dames, lequel faisait partie de l'abbaye dont la dernière abbesse fut Louise de Laval, exécutée en 1793, à la barrière du Trône, avec quinze de ses religieuses seulement, les autres s'étant dispersées.

Malgré les poutres de soutè­nement et le triste état dans lequel se trouve ce Chœur des Dames, on peut encore en admirer la beauté et le style architectural ; mieux encore, on peut, sans crainte de se tromper, - à moins d'être bien novice en archéologie, - désigner les différentes époques de construction ou d'embellissement de ce magnifique legs de l'art, dit de « transition ».

C'est d'abord le plan de l'abside, merveilleux échantillon du style roman, puis les arcades et les premières baies en plein cintre ; enfin la voûte générale et les voûtes supérieures, qui sont toutes en « tiers-point ».

Quatre monolithes, dont deux en porphyre et deux en marbre blanc et noir, taillés en colonnes et provenant du temple païen élevé à Mars (d'autres disent à Mercure), soutiennent les « retombées » des arcs, à l'entrée du porche ; enfin, les ornements des chapiteaux ne laissent aucun doute sur leur date de construction.

L'Eglise Saint-Pierre de Montmartre est donc un curieux monument, mais on a mis quelque temps à s'en apercevoir, car il y a à peine quinze ans que les Parisiens ont daigné tourner les yeux vers la Butte Mont­martre, et ce, grâce à l'énergie, à la persévérance (pres­que maniaques) de quelques écrivains où historiens avisés.

 

 

Il est difficile d'écrire l'histoire de Paris sans y mêler à chaque in­stant celui de la fameuse « Butte ».

Dans la plus haute antiquité, Montmartre fut un sanctuaire, et les Gaëls y allumaient leurs bûchers propitiatoires auxquels répondaient ceux de Mont-le-Héry, de Cour-Dimanche et de Mont-Javoult. Sous le domina­tion romaine, la « Butte » fut consacrée concurremment à Mars et à Mercure ; sous l'apostolat de saint Denys, les premiers chrétiens vinrent sacrifier au Dieu nouveau dès le IIIe siècle ; on a retrouvé leurs catacombes en 1611.

Plus tard, les Northmans campèrent sur les hauteurs, d'où ils contemplèrent le Parisis dont ils voulaient faire leur proie ; l'empereur germain Othon y vint chanter un alleluia (qui fit trembler la capitale) ; Louis le Gros et sa femme Alix y fondèrent la fameuse abbaye qui fait le sujet de cette causerie, et les Montmorency-Boutchard y jetèrent les bases de leur puissance. Plus tard, Charles VI, le père Richard, Jeanne d'Arc, Ignace de Loyola, la belle abbesse Claudine, le roi Henri vinrent tour à tour y séjourner, inscrivant ainsi Montmartre dans les fastes de l'Histoire de France. Les frères Chappe et Marat, l'ami du peuple, achevèrent la consécration de la vieille colline.

Enfin, au point de vue artistique, Montmartre réclame aussi sa place, car en dehors des trésors renfermés dans l'église, il y avait plusieurs usines céramiques, rivales de Sèvres, dont les plus célèbres furent celles du comte de Provence et du comte d'Artois et, pour faire nombre, après la guerre, l'usine Parvillé, qui donna à la céramique française un nouvel essor et une facture orientale d'une polychromie charmante.

L'église Saint-Pierre de Mont­martre est plus vieille que les Croisades. D'aucuns même la font ­contemporaine des premiers chrétiens. Mais ils se trompent, car pour avancer pareille chose ils ne s'appuient que sur une légende facilement réfutable.

Dans une prison élevée au fond de l'impasse du For-aux-Dames, proche de la rue de la Haumeire (aujourd'hui rue des Dames, à Batignolles), épouvantable cachot sans air ni lumière, on voyait encore, sous Charles IX, une chaîne, et la légende voulait que la susdite chaîne eut servi à retenir saint Denys prisonnier.

Or, cette prison s'appelait prison de l'Abbesse de Montmartre, et remonterait-on à la première abbesse que nous atteindrions à peine le XIIe siècle, époque à laquelle saint Denys était mort depuis longtemps.

Dom Michel Félibius, Bénédictin de Saint-Maur, dit bien, dans son Histoire de la Ville de Paris, que saint Denys et ses deux compagnons reçurent à Montmartre la palme du martyre, mais il ne mentionne nullement l'existence d'une prison ; et, d'autre part, Toussaint Duplessis soutient - avec des arguments assez péremptoires - que ce n'est pas sur la Butte que les trois apôtres furent suppliciés.

Tout ce que dit l'histoire, c'est que sur l'ordre de l'empereur Aurélien, vers l'an 275, on arrêta l'évêque Denys, le prêtre Rustique et le diacre Eleuthère, et que tous trois furent enfermés dans une obscure prison de Lutèce, et ramenés ensuite sur le versant sud de la colline, près d’un temple de Mars, où ils furent déca­pités.

 

 

Le premier jalon de la future église, ou, pour parler plus exactement, le premier embryon, sentinelle avancée de la foi montante, fut la chapelle du saint Martyre, qui fut réédifiée à nouveau et au même endroit, en 1887, rue Antoinette, emplacement sur lequel saint Denys et ses compagnons auraient subi leur décollation.

Dagobert Ier, qui vénérait beaucoup ces martyrs (la construction de la basilique de Saint-Denis en est la preuve), décréta que la chapelle du Saint-Martyre serait inviolable et que les coupables - même du crime de lèse-majesté - y seraient en sûreté.

Plus tard, cette chapelle servit de camp à l'empereur Karl le Gros, lorsqu'il alla secourir Paris attaqué par les Northmans.

Toujours est-il que les traditions s'accordent toutes à reconnaître l'existence d'une chapelle élevée à la mémoire des trois martyrs, et plusieurs ajoutent même qu'elle abritait leurs corps sauvés de l'ignominie par Catulle, riche et noble dame romaine convertie au christianisme par l'éloquent Denys.

L'existence de la première église montmartroise est relatée par Frodoard, qui nous parle d'un terrible ouragan ravageant la butte de Mars (944), et qui ajoute que, « durant cette formidable tempête, on vit, dans l'air, plusieurs démons ayant pris la forme de cavaliers gigantesques, armés de gros bé­liers, et qui abattirent l'église, voi­sine de la vieille maison ».

Quelle était cette vieille maison ?

On rapporte à ce sujet qu'on découvrit à son emplacement (rue de la Fontaine-du-But) des tuyaux de plomb et des travaux de canalisation, ce qui ferait croire que cette « vieille maison » était une maison de bains datant du IIIe siècle, maison appelée domus antiquissimus par Frodoard, dans sa chronique. Effectivement, on trouva encore, en 1838, à la suite de fouilles, des tuiles creuses et des tuiles à rebord marquant bien l'époque gallo-romaine.

Mais quelque incertaine que soit la tradition de cette maison, il est une chose indiscutable, c'est qu'elle était voisine d'une église, et nonobstant la haute fantaisie bien moyenâgeuse et bien théologique de la « chronique » de Frodoard, il n'en appert pas moins qu'un ouragan détruisit l'église qui se dressait sur la Butte.

En 977, Robert, fils de Hugues Capet, donna une grande partie du territoire montmartrois à Boutchard de Montmorency pour le remercier des services qu'il avait rendus à la Couronne, et jeta ainsi les fondements de l'autorité des Montmorency sur la Butte.

En 1096, les principaux propriétaires de Mont­martre et de l'église étaient le seigneur laïque, Vautrin Payen Gautier et sa femme, Hadrerine ou Hadriene, surnommée la petite comtesse, qui tenaient - comme vassaux - la Butte en fief de Boutchard IV. Avec le consentement de leur seigneur suzerain, ils concédèrent plusieurs de leurs droits, biens et prérogatives aux religieux de Saint-Martin-des-Champs, de qui dépendit désormais l'antique mont des Martyrs.

La concession ainsi faite par les époux Gautier comprenait les deux tiers de leur seigneurie, l'espace et le logement nécessaires à plusieurs religieux, l'église déjà construite, la chapelle du Martyre, le droit des reliques, de sépulture, le tiers des dîmes, censives, rentes et tailles personnelles des habitants libres de la nouvelle paroisse.

Boutchard IV, sire de Montmorency et seigneur de Clignancourt, entouré de ses principaux vassaux, autorisa par sa présence la donation, qui fut faite en règle, avec un contrat déposé cérémonieusement sur le maître-autel de l'église Saint-Martin, de qui relevait celle de Montmartre. Malgré toutes ces solennités, Boutchard reprit bientôt ses dotations, au mépris de la foi jurée et en dépit des bulles ecclésiastiques ; un procès s'engagea dès lors et dura jusqu'en 1123, époque où l'évêque de Paris, prévenu, débouta le sire de Montmorency de ses prétentions et le condamna, en outre, à payer aux religieux une rente annuelle.

Ainsi rentés et victorieux, dotés par d'autres seigneurs et même par des bourgeois, les moines de Montmartre commençaient à prospérer magnifique­ment, lorsqu'en 1133, la reine Alix (ou Adélaïde) de Savoie, femme de Louis VI le Gros, leur enleva la « Butte » avec tout ce qu'elle portait, et leur donna en échange le prieuré de Saint-Denys de la Charte ; cette reine voulait faire construire sur le Mont de Mercure (ainsi qu'on disait alors) un édifice propitiatoire destiné à remplacer celui qui avait été détruit par le fameux ouragan de l'année 944.

Dans le principe, la reine Alix ne voulait que rendre hommage au martyre de saint Denys ; nais, plus tard, étant venue se réfugier dans l'église qu'elle avait fait bâtir, elle y vécut et mourut en odeur de sainteté.

 

 

En 1147, le 21 avril, le pape Eugène III vint à Montmartre, pour l'anniversaire de la découverte des cadavres de saint Denys et de ses compagnons, et officia pontificalement. En même temps, saint Bernard laissa à Montmartre sa tunique faite de toile d'argent, et jusqu'en 1559, où elle fut détruite par l'incendie de la paroisse, les fidèles purent venir vénérer la relique du grand saint.

Le 1er juin 1147, Eugène III, en fuite, revint sur la Butte et consacra la partie orientale de l'église (le chevet, l'abside et les chapelles latérales) sous l'invo­cation de la Sainte Vierge et des trois martyrs de la cruauté du paganisme.

Sous Charles VI, Montmartre et son abbaye sont encore à l'ordre du jour. Le roi, ayant failli périr brûlé pendant la représentation du Ballet des sauvages (1), fut amené en grande pompe par la cour sur la Butte Montmartre, pour remercier le Tout-Puissant de l'avoir préservé des flammes.

 

(1) Dans ce ballet, auquel avaient pris part le roi et les grands seigneurs, les danseurs enchaînés s'étaient affublés de peaux de chèvre enduites de poix pour figurer des Pans et des Satyres. Une étincelle tomba des torches que tous ces jeunes fous agitaient, et enflamma les costumes des malheu­reux embarrassés par leurs chaînes. Ils ne purent se sauver et périrent presque tous dans d'atroces souffrances. (Paris à travers les siècles, par Gourdon de Genouillac.)

 

En 1503, l'abbaye fut l'objet de l'attention toute spéciale de l'évêque de Paris, qui y appela les Bénédictines de Fontevrault, lesquelles lui rendirent son ancienne splendeur ; mais en 1559, l'incendie relaté plus haut détruisit une partie de l'église avec toutes ses richesses, entre autres le missel d'or qui avait servi au pape Eugène III pour la dédicace du monument.

En 1453, Ignace de Loyola avait prononcé ses vœux et fondé dans la chapelle du Martyre même, et non dans une carrière à plâtre, la Société de Jésus qui devait devenir si célèbre.

Enfin, l'on cite encore Montmartre et son abbaye lors du siège de Paris par Henri IV. Le 6 mai 1590, le roi se mit en observation à l'une des fenêtres de l'abbaye, en compagnie de Sully et de son médecin, et les Bénédictines s'enfuirent épouvantées par la présence du Vert-Galant qui séjourna dans leur couvent.

Pour en revenir au « Chœur des Dames », c'était une chapelle réservée aux religieuses de l'abbaye, ainsi d'ailleurs que l'indique son nom. Elle fut fort ébranlée par le poids de la tour du Télégraphe que la Conven­tion fit élever, et aujourd'hui elle menace ruine.

Il était temps qu'on votât 90 000 francs pour la restaurer.

Je me hâterai d'ajouter que les travaux de fon­dation de l'église du Sacré-Cœur, en ébranlant la base même de la Butte n'ont pas été tout à fait étrangers à cette calamité artistique et architecturale.

De plus, l'abbaye eut à souffrir plusieurs fois de l' « intérêt » de restaurateurs plus zélés qu'intelligents qui la mirent à mal. Ainsi la nef a été refaite au XVIIe siècle, la façade actuelle, assez disgracieuse, a été construite sous Louis XVI, quand l'église abbatiale devint paroissiale.

La voûte des bas côtés, jadis ogivale, fit place au XVIIIe siècle à l'affreux plafond qu'on peut voir en­core. Enfin, le mur qui sépare le Chœur des Dames de l'église proprement dite date - ainsi que je l'ai déjà dit - de la Révolution. Parmi les richesses relatées par le Guide des Voyageurs à Paris de Thiéry, dont une partie sub­siste encore, citons au hasard :

« Deux bénitiers en porcelaine de la manufacture de Clignancourt, assez semblables - toutes proportions gardées - à ceux de la Madeleine ; ils étaient supportés par des consoles et surmontés par des groupes d'anges de la composition de Desruelles, fils de l'auteur même des bénitiers.

« Une tribune d'orgues (on en voit encore les ruines) d'aspect vraiment monumental avec son large entablement et ses colonnes doriques, qui avait des arrière-corps latéraux décorés de trophées sacrés et surmontés de deux figures dues à Mouchy et à Caffieri.

« Un Christ de Pigalle, près de la grille du chœur. Sur le maître-autel décoré de motifs empruntés au pur corinthien, avec fronton, se trouvait un bas-relief de Boichot, représentant : Saint Pierre guérissant un boiteux à la porte du Temple, flanqué de deux composi­tions de Coustou : la Religion et la Piété.

« Dans la chapelle de gauche, un Ange gardien du même Coustou faisait le digne pendant d'une œuvre superbe due au ciseau de Pigalle : la Vierge, et qui servit (dit-on) de modèle à la Vierge que le célèbre artiste sculpta en marbre pour l'église de Saint-Sulpice. »

Sous le règne de Louis XVI, un clocher avait été élevé au-dessus de la petite construction qui renferme les fonts baptismaux. Ce clocher n'existe plus ; par contre, la sacristie est toute moderne et n'a rien de remarquable. La cuve baptismale, oblongue, date du XVIe siècle et porte le millésime de 1537. C'est une superbe cuve Renaissance que l'on peut aller admirer sans crainte de regretter son dérangement. Deux enfants terminés par des enroulements de feuillage y sont représentés, supportant un écusson chargé de deux clefs en sautoir, emblème de saint Pierre.

 

 

Dans son état actuel de dénuement, de délabre­ment même, l'église n'offre guère d'intérêt qu'aux amoureux des antiquités et aux archéologues, à ceux-là surtout. On peut y contempler le galbe des colonnes romaines, les chapiteaux de l'époque mérovingienne, et les bizarres dessins creusés dans la pierre par les imagiers du XIIe siècle, dont la naïveté égalait la foi et l'ignorance artistique ; mais ces dernières sculptures ont malheureusement été endommagées par le temps, les pluies, les mousses et le... badigeon.

Je conseillerai encore aux amateurs de visiter les Chapelles de la Vierge Marie et de Saint-Joseph, très simples, et un Chemin de Croix assez bien peint sur les murailles des bas côtés. Il existe aussi un Calvaire actuellement placé dans un petit enclos, et qui n'est pas l'une des moindres curiosités du Montmartre religieux. Les trois croix se profilent au-dessus d'une sorte de voûte grillée, au milieu des arbres, dans la partie adjacente de l'église : ce calvaire fut érigé en 1805, sur le Mont-Valérien, et consacré par le pape Pie VII, lors de sa venue en France ; il ne quitta ce lieu qu'à l'éta­blissement du fort. Alors les fidèles Montmartrois demandèrent et obtin­rent que les trois croix vinssent orner leur « Butte ».

L'église Saint-Pierre de Montmartre fut long­temps un lieu de grand pèlerinage, et chaque fois qu'une calamité s'abattait sur Paris, les habitants ne manquaient pas de gravir leur antique colline pour y implorer la clémence du Créateur.

La vogue des pèlerinages de Montmartre exis­tait encore de nos jours (1833) puisque l'archevêque Hyacinte-Louis de Quélen fit donner par le pape une indulgence plénière à tous les vrais croyants qui visite­raient dévotement l'église de Montmartre ainsi que la Grande Croix du Calvaire aux jours de l'exaltation de la Sainte-Croix.

En 1842, le curé de Montmartre se fit donner un bref de Grégoire XVI qui accordait un supplément de grâces à tous ceux qui recevraient le sacrement de l'Eu­charistie et visiteraient l'église paroissiale de Montmartre. Comme bien vous pensez, ce second bref augmenta la renommée de l'ex-abbaye de Montmartre.

Une légende dit qu'un trésor est caché dans le sol de l'église, et qu'on le trouverait facilement en comptant un certain nombre de dalles, à partir du point de l'ombre projetée par la porte d'entrée, à midi juste.

Reste à savoir si la légende est vraie, ou si le trésor s'y trouve toujours. C'est un point que les ouvriers qui vont travailler à la restauration de la vieille église éclairciront.

 

 

ROLAND MONTCLAVEL.

 

 

 

Vieux Montmartre