LE MAGASIN
PITTORESQUE
Conservateur du musée Galliera
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE
SOCIÉTÉ D'ÉDITION & DE LIBRAIRIE
5, RUE PALATINE, 5
M DCCC
XCVIII
L'uniformité rectiligne qui semble être la physionomie idéale rêvée pour Paris par les bâtisseurs modernes n'a pas encore tout nivelé du paysage parisien. Des îlots pittoresques, des puits de verdure, des oasis de fraîcheur et de silence ont été épargnés par la marée toujours montante de maisons rectangulaires juxtaposées les unes aux autres, sans relâche et comme à l'infini.
C'est ainsi
que, lorsqu'on est parvenu au sommet de la Butte-Montmartre,
après les mornes et lépreuses maisons, étagées comme en gradins d'amphithéâtre,
de la rue Berthe, de la rue Gabrielle et de la rue Lepic,
on a la surprise de tomber en plein village rustique, comme on n'en
rencontrerait plus qu'à des centaines de lieues de Paris. On y trouve le dédale
sinueux des rues qui serpentent au versant opposé de la colline, au-dessus
des bâtisses serrées du quartier Ornano et de la plaine fumeuse de Saint-Ouen.
De toutes
ces rues aux pavés disjoints, où le clapotement des ruisseaux d'arrosage et le
caquètement affairé des poules en liberté répandent une rumeur rustique si
imprévue, la rue Saint-Vincent est la plus silencieuse, la plus ensommeillée
dans une torpeur champêtre, la plus isolée, brusquement, du mouvement et des
bruits de Paris.
Elle paraît
même tout à fait inhabitée dans la partie dont nous donnons, ici même, une vue
dessinée avec une précision et une poésie véritablement évocatrices.

On y marche
sur un sol en terre battue, sous une voûte épaisse de verdure. Les arbres des
jardins en terrasses retenues par des murailles effritées, étayées de
contreforts usés, étendent le fouillis de leurs branches noueuses et
démesurées, au-dessus de l'étroit passage de la ruelle qui s'enfonce, par un
coude brusque, jusqu'à la pente - terminée en escalier - de la rue du Mont-Cenis. Et, dans les terrains en contrebas, séparés
de la rue par une palissade en planches, toute une végétation luxuriante et
désordonnée grouille à l'abandon au pied d'arbres clairsemés dont les vigoureuses
ramures viendront se joindre bientôt aux branchages des terrasses supérieures.
De rares
maisons rongées de vétusté ouvrent des fenêtres aux vitres incomplètes dans
ce foisonnement de végétations incultes et abritant on ne sait quelles vies
indigentes, mystérieuses et séniles. Tout a un air de ruine, d'usure, de lente
désagrégation, à tel point que les végétations et les verdures y semblent
dévorer les pierres des murailles et y absorber même la terre du sol qui les
nourrit, cependant que des Daphnis et des Chloé de barrière enlacent leurs noms
gravés sur ces pierres qui se décomposent, sous l'ombre meurtrière des grands
arbres.
JACQUES DU VELAY.