ARCHITECTONOGRAPHIE
DES THÉÂTRES DE PARIS,
OU
PARALLÈLE HISTORIQUE ET CRITIQUE
DE CES ÉDIFICES,
CONSIDÉRÉS SOUS LE RAPPORT
DE
L'ARCHITECTURE ET DE LA DÉCORATION.
PAR ALEXIS DONNET,
GÉOGRAPHE ATTACHÉ AU CADASTRE,
ENRICHI DE VINGT PLANCHES EN TAILLE-DOUCE ET DU PLAN DE PARIS.
GRAVÉS PAR
ORGIAZZI,
GRAVEUR DU DÉPÔT-GÉNÉRAL DE LA GUERRE.

PARIS,
DE
LIMPRIMERIE DE P. DIDOT L'AÎNÉ,
IMPRIMEUR DU ROI.
M DCCC XXI.
THÉÂTRE DE MONTMARTRE.
PLANCHE XXV.
Montmartre, dont le nom vient, suivant les uns, de l'existence, en ce lieu, d'un temple de Mars ou de Mercure ; et d'après les autres, des exécutions qui y furent faites des martyrs chrétiens, est une colline gypseuse, plus célèbre encore par ses carrières de plâtre et ses moulins à vent.
Un village
en occupe depuis longtemps le sommet et les pentes ; d'abord peu considérable,
il s'est accru à mesure de l’agrandissement de Paris, dont il paraîtrait une
extension, sans le mur d’enceinte et le boulevard qui les séparent, et
laissent ainsi sans constructions une lacune de soixante toises. Montmartre,
devenu un bourg de plus de deux mille habitants, vit en 1822 s'élever un
théâtre qui, à la vérité, est plus fréquenté par les habitants des faubourgs,
que par ceux même de Montmartre. Il est compris dans la direction de la
banlieue.
L'architecte,
M. Haudebout, éprouva de grandes difficultés dans la
construction de ce petit édifice ; le parti qu’il en a tiré lui fait honneur.
La situation du terrain, et l'obligation de laisser entre le mur d'enceinte de
la capitale et le bâtiment à construire un espace de soixante toises, n'a pas
permis de diriger sur Paris l’axe de l'édifice, auquel il a fallu,
indépendamment de la façade principale, en faire une latérale du côté d'où le
théâtre est aperçu, et vers lequel s'étend une vue magnifique. La colline de
Montmartre, criblée de carrières, offrait, en cet endroit, de grands remblais
mal faits. Les fondations ont dû être établies à trente pieds de
profondeur ; les matériaux se trouvaient sur les lieux ; mais comme
ils ne consistent qu'en moellons de plâtre, pierre tendre et friable, qui se
délite à l'air, il a fallu recouvrir d’un enduit tout ce qui se trouvait
au-dessus du sol. Pour ajouter à la solidité de la construction, l'architecte a
soutenu ses murs, de chaque côté, par des éperons qui forment en dedans des tas, pour le service du théâtre, et,
au-dehors, contribuent à la décoration en portant des statues.
Commencé en
juillet 1822, et ouvert le 23 novembre suivant, le théâtre de Montmartre forme
un rectangle de quarante-huit pieds de largeur sur quatre-vingt-seize de
longueur, non compris le porche. Sa hauteur jusqu'à la corniche, est de 29
pieds. La façade, décorée de deux étages d'arcades formant avant-corps, est
simple et gracieuse. Nous ne savons pourquoi, cependant, l'architecte a mis en
porte-à-faux le stylobate du second ordre. Au-dessous du fronton, on lit cette
inscription : Théâtre d’élèves.
Le vestibule d'ordre dorique donne accès par le fond à un corridor circulaire,
et de chaque côté aux escaliers qui desservent, d'un côté les premières loges,
et de l'autre les secondes. Cette séparation est nécessaire dans un théâtre
qui offre une grande disparate entre les classes qui le fréquentent.
La salle,
dans sa plus grande étendue, forme une ellipse tangente à l'avant-scène, et
dont les foyers ne sont éloignés entre eux que de seize pouces. Mesurée du nu
des premières loges au rideau, elle a trente-sept pieds sept pouces sur
vingt-neuf pieds trois pouces : sa hauteur sous plafond est de trente-un pieds. L'avant-scène a vingt-quatre pieds
d'ouverture sur vingt-quatre et demie de hauteur. Une première galerie, et deux
rangs de loges avec un amphithéâtre, contiennent, avec le parterre, huit cent
cinquante spectateurs commodément placés.
La décoration fort agréable de la salle est de M. Martin, aide du célèbre Cicéri. La devanture de la première galerie est celle qui avait été faite pour les Variétés, par Fragonard (1). Les sujets sont en camaïeu sur fond jaunâtre. Les deuxièmes et troisièmes loges sont en blanc. Le plafond qui, par économie, n'a pas été fait courbe, comme l'architecte l'avait d'abord projeté, offre un véla couleur nankin. Les loges, séparées seulement à hauteur d'appui, ont un fond bleu tendre. Les marbres sont bien imités, et, en général, les couleurs ont beaucoup d'harmonie. Le rideau, enrichi d'or, est décoré de deux génies qui, dans un groupe de nuages, se disputent une palme. Le foyer, très petit, est élégant ; les secondes loges y communiquent par une espèce de tribune au niveau des premières ; il aboutit au grand balcon latéral d'où, entouré d'an magnifique horizon, on voit s'élever l'immense cité, tableau unique, qui, seul, ferait de ce lieu le rendez-vous le plus agréable. La façade latérale, quoique simple, est d'un effet très piquant ; une avenue en pente douce conduit du boulevard extérieur de Paris à la porte de ce côté, qui, au reste, ne s'ouvre que pour la sortie.
(1) Nous en avons parlé page 46. Depuis, la salle des
Variétés ayant été en partie restaurée, on a, aux jolies compositions de
Fragonard, qu'ont achetées les propriétaires du théâtre Montmartre, substitué
des guirlandes d'un effet médiocre. Dans cette restauration le plafond n'a pas
été touché ; mais à la Folie,
emblème caractéristique qui se voyait sur le rideau uni, on a substitué des
ornements d'assez mauvais goût. Aurait-on craint que la décoration de cette
salle, une des plus jolies de Paris, ne fût d'un trop bon style pour être
appréciée par les spectateurs qui goûtent les farces ignobles qui s’y représentent
quelquefois ?
Le théâtre, qui a quarante-cinq pieds de largeur et vingt-neuf de profondeur, se prolonge jusqu'à quarante-un pieds, entre deux parties réservées pour les loges d'acteurs ; au fond, une porte et un escalier extérieur servent à l'introduction des décorations. Ce théâtre a été construit des débris de celui qu'on admirait au magnifique château de Cramayel, dans le département de Seine-et-Marne. Les décorations en proviennent également.
Parfaitement
régulier et entièrement isolé, le joli théâtre de Montmartre serait très convenable
pour une ville de province, de huit à dix mille habitants (2).
(2) M. Haudebout nous a communiqué les plans originaux d'après
lesquels nous avons fait les nôtres.
