Annales de la Faculté des
lettres de Bordeaux
et des
Universités du Midi
QUATRIEME SÉRIE
Commune aux Universités d'Aix, Bordeaux, Montpellier, Toulouse
LVe ANNÉE
DES
Paraissant tous les trois mois
TOME XXXV
N° 1
Janvier-Mars 1933
Il est généralement admis que la butte Montmartre a possédé deux temples romains, l'un consacré à Mercure, vers le Moulin de la Galette, l'autre consacré à Mars, au sud de l'église Saint-Pierre, à peu près sur l'emplacement du square du Chevalier-de-la-Barre.
Sauval écrit (1) qu'il a vu,
en 1657, « dans le jardin du prieuré, quelques vestiges d'un temple consacré,
dit-on, à Mars et une terrasse si épaisse et si solide qu'on tient qu'elle
servit à Henri IV pour braquer son canon, lorsqu'il assiégea Paris ». Il est
d'accord avec Du Breuil (2) pour
estimer qu'un temple de Mercure a existé un peu à l'ouest de notre Moulin de la
Galette actuel, où subsistait un grand mur en ruines. Les abords de ce mur
constituaient un lieu dit « Le Palais ». A. Lenoir, dans sa Statistique monumentale, a mentionné
les temples sur un plan de Montmartre et les a situés, selon l'opinion générale
que nous venons d'indiquer : l'un à l'ouest du Moulin de la Galette, l'autre au
sud de l'église Saint-Pierre.
(1) Histoire et
recherches des antiquités de la Ville de Paris (1724).
(2) Théâtre des
antiquités (1639).
En 1912, de Pachtère (3) émet une
opinion nouvelle et déclare qu'un temple de Mercure a existé au nord de
l'église Saint-Pierre, exactement à l'emplacement du 48, rue du Chevalier-de-la-Barre (ancien 20 de la rue des Rosiers). Il
se base sur les papiers laissés par le célèbre archéologue Vacquer,
mort en 1899. Mais il nous semble qu'il a mal lu les papiers Vacquer et commis une erreur.
(3) Paris à
l'époque gallo-romaine (1912), p. 40, 41.
En réalité,
il n'y eut de temple romain ni au sud ni au nord de l'église Saint-Pierre, mais
bien à l'est. Les substructions de ce temple ont été retrouvées par Vacquer au cours de fouilles faites pour la construction du
Sacré-Cœur, c'est-à-dire vers 1878. Vacquer, grand
savant, mais aussi grand solitaire, extrêmement jaloux de ses découvertes, les
cachait soigneusement ; il est mort sans avoir jamais rien publié. Fort
heureusement, ses notes n'ont pas été détruites (4), et c'est à l'aide de ces notes que de Pachtère
a pu écrire son important et d'ailleurs excellent ouvrage sur Paris
gallo-romain.
(4) Elles sont à la Bibliothèque de la Ville de Paris,
rue de Sévigné.
Sur quoi reposent ses déclarations à propos du temple romain de Montmartre ? De Pachtère a vu, dans les dossiers Vacquer, un papier portant la mention suivante : « Debray, rue des Rosiers, 20, propriétaire du terrain », et, au-dessous, un croquis représentant, sans aucun doute, la mire de Montmartre ; puis, plus bas, se trouve un autre croquis se rapportant au temple romain retrouvé. Il a cru pouvoir conclure que c'est dans ce terrain, situé rue des Rosiers, n° 20 (actuellement 48, rue du Chevalier-de-la-Barre), que Vacquer a suivi les fouilles qui lui ont permis de découvrir ce temple. Or, cette interprétation de la note, d'ailleurs ambiguë, de Vacquer est impossible.
En effet, le
terrain situé à cette adresse est occupé, actuellement, par un immeuble qui
existait déjà en 1836. Le cadastre de cette année y mentionne (5) une maison couvrant une superficie de 381 mètres
carrés et un jardin de 450 mètres carrés, exactement comme le cadastre de 1862 (6). Les numéros du plan pour la maison et le jardin sont
les mêmes sur les deux cadastres. Celui de 1862 contient, en outre, une
description de la maison, qui permet de reconnaître celle-là même qui existe de
nos jours. Par conséquent, depuis au moins 1836, il n'y a pas eu de fouilles en
cet endroit et la découverte de Vacquer doit se
placer ailleurs. Le cadastre de 1862 indique que cette maison (à cette date,
ainsi qu'en 1866 et probablement au delà de 1878) est habitée par les
propriétaires, M. et Mme Auguste-Pierre
Debray. Ceci explique la mention écrite par Vacquer :
c'est simplement l'adresse du possesseur d'un terrain, dont l'emplacement n'est
pas indiqué et qui intéresse Vacquer pour une raison
quelconque, non spécifiée. Ce papier ne nous apporte aucun renseignement sur
l'emplacement du temple retrouvé.
(5) Arch. de la Seine, registre D. P. 2, 116, fol.
1575.
(6) Arch. de la Seine, carton D. P. 4, 603.
Fort heureusement, un autre croquis de Vacquer indique l'emplacement de sa découverte et il est surprenant que de Pachtère ne l'ait pas vu. Ce croquis représente, en plan, l'église Saint-Pierre et les substructions découvertes à l'est ; il porte la mention suivante : « Montmartre, fouilles du Sacré-Cœur, temple Debray. Hors œuvre, 100 pieds romains sur 160 pieds, contreforts intérieurs de 1m05 de large, espacés de 4m84 sur les petits côtés et de 4m85 sur les grands, soit 4 contreforts sur les petits côtés et 7 sur les grands. Contreforts à l'intérieur pour porter des colonnes formant un portique aveugle. »
Les mots
« temple Debray » et les suivants sont barrés au crayon et reportés
sur une autre fiche, précédés de la mention : « Note antérieure
recopiée ici. » Cette dernière fiche comporte un plan du temple et
diverses indications se rapportant à ses dimensions. Le paragraphe, barré sur
la première fiche, n'a pas cessé d'être approuvé par Vacquer,
puisqu'il a été reporté ailleurs. Il est barré sur la première fiche, parce que
Vacquer l'estimait mieux à sa place sur la seconde.
Ainsi donc, Vacquer a retrouvé, tout près de l'abside de l'église
Saint-Pierre, les substructions d'un temple qu'il appelle d'abord « temple
Debray », puis, sur une autre fiche, « temple de Mercure ». En
tout, on a de ce temple quatre croquis faits par Vacquer.
Il lui assigne tantôt 96, tantôt 100 pieds romains de large et 158 à 166 pieds
de long. Il paraît avoir adopté définitivement 96 sur 160 pieds ; mais il
hésite entre le pied romain et le pied gaulois, qu'il estime à 0m30.
Il fixe toujours sept contreforts intérieurs sur le grand côté et quatre sur le
petit côté.
Pourquoi Vacquer a-t-il donné à ce temple le nom de Debray ?
Sans doute parce que son existence lui avait été indiquée par Debray, soit
avant les fouilles, soit au cours de celles-ci. En tout cas, nous n'avons pas
trouvé, de Debray possesseur de terrains à l'est de l'église Saint-Pierre.
Nous avons
vu que l'on supposait l'existence de deux temples romains à Montmartre :
le premier au sud de l'église Saint-Pierre, le second à l'ouest du Moulin de la
Galette. Mais deux temples pour une seule colline, n'est-ce pas un
de trop ? Ce second temple se serait trouvé plus bas que le premier et à
un niveau où l'existence d'une source est possible, ce qui laisse supposer
qu'il pouvait s'agir d'une demeure particulière.
D'ailleurs, dès le XIIIe siècle, les ruines romaines, situées en ce
point, sont dénommées « Le Palais » et non pas « Le
Temple ». Nous pensons qu'il s'agissait d'une riche demeure romaine
semblable à celle qui fut retrouvée un peu plus bas, sur les pentes nord, et
dont les ruines demeurèrent visibles jusque vers le milieu du siècle dernier.
L'abbé Lebeuf a, lui-même, montré beaucoup de scepticisme à
l'égard de ce prétendu temple (7). Nous
pensons donc qu'il n'y eut qu'un seul temple romain à Montmartre, celui qu'a
retrouvé Vacquer, près de l'église Saint-Pierre, en
partie sur l'emplacement du Sacré-Cœur. Nous pensons, comme Vacquer,
que ce temple était consacré à Mercure, ce qui, d'ailleurs, concorde avec les
chroniques de Frédégaire, qui, au VIIe
siècle, dénomme cette colline Mercori Mons. Dans
de nombreux manuscrits, on retrouve, également, ce nom de « mont de
Mercure » (Mons Mercoris, Mons Cori, etc.). Enfin, on peut supposer que la terrasse signalée par Sauval, au sud de l'église Saint-Pierre, était une terrasse
d'accès au temple.
(7) Histoire du
diocèse de Paris, III, 95-96.
Sur
l'emplacement de cette terrasse, Vacquer a trouvé des
morceaux de tuiles plates, des fragments de poterie rouge lustrée et des
fragments d'enduits peints de couleur violette, mais aucune trace d'édifice.
Ceci se passait en 1844, et ce n'est que trente-quatre ans plus tard, environ,
qu'il reconnut l'emplacement du temple cherché. Il garda pour lui sa découverte
et laissa l'erreur subsister jusqu'à présent.
A. MAILLARD.