BULLETIN
DE
ET DE
18E ANNÉE – 1891

Libraire de la Société de l'Histoire de Paris
Quai Voltaire, 9
1891
- 099 -
II.
VARIÉTÉS.
LES SEIGNEURS DE
CLIGNANCOURT.
On ne connaît encore du vieux Montmartre que ses annales
religieuses et les fastes de son abbaye, tandis que son histoire laïque semble
pour ainsi dire restée négligée. Malgré quelques pages, trop courtes
d'ailleurs, consacrées à Clignancourt par l'abbé Lebeuf, Chéronnet et Michel de
Trétaigne, on est obligé de reconnaître qu'il y a là un chapitre à compléter.
Sans avoir la prétention de combler cette lacune, nous pouvons tout au moins, à
l'aide des documents originaux que nous avons rencontrés au cours de nos
recherches, présenter une esquisse, insuffisante assurément, mais à peu près
inédite de ce coin de notre histoire parisienne.
Ancienne dépendance communale de Montmartre, devenue, en 1860,
par suite de l'annexion de la petite banlieue, l'un des quatre quartiers du
XVIIIe arrondissement, Clignancourt n'était, avant la Révolution de
1789, qu'un écart de la paroisse de Montmartre. Mais cet état de dépendance fut
purement ecclésiastique à l'origine, car, sous le rapport féodal, Clignancourt,
ainsi que nous le verrons, ne releva que très tardivement de l'abbaye de
Montmartre. En 1096, lors de l'établissement des moines de
Saint-Martin-des-Champs sur la colline de Montmartre, Gauthier Payen et la
comtesse Hodierne, sa femme, seigneurs en partie de l'endroit, n'avaient, du
consentement de leur suzerain, Bouchard IV de Montmorency, donné à ces
religieux que ce qu'ils possédaient à Montmartre, c'est-à-dire l'église du
lieu, la chapelle du Martyre et les terres environnantes ; et, lorsque,
quarante ans plus tard, des Bénédictines remplacèrent les Martiniens de la
butte, elles les remplacèrent dans ces possessions, moyennant divers échanges
équivalents. Sauf quelques domaines conservés néanmoins par le prieuré de
Saint-Martin-des-Champs, le reste de Montmartre relevait d'autres
établissements religieux non moins importants, notamment du couvent des
Filles-Dieu, du chapitre de Notre-Dame, et surtout des religieux de
Saint-Denis, dont les droits seigneuriaux s'étendaient sur le versant nord-est
de la butte et le vaste territoire avoisinant, que les plans de Paris du XVIe
siècle désignent sous le nom de Clignancourt. Nous apprendrons que cette région
faisait primitivement partie de la dotation domaniale de l'abbaye de
Saint-Denis.
***
- 100 -
Suivant la vieille orthographe du mot Clignencourt, qu'on écrivait avec un e, et non avec un a, l'abbé
Lebeuf a pensé que la première partie de ce mot venait de Cleninus, nom d'un ancien propriétaire de l'endroit; d'où sa terre
aurait été appelée Clenini curtis. L'abbé Lebeuf a supposé en outre que le
territoire qui dépendait de la maison de Cleninus
s'étendait sur tout le revers de la montagne de Montmartre qui regarde le
nord ; l'importance de cette étendue n'aurait d'ailleurs rien
d'extraordinaire pour un temps où la contrée était peu peuplée. D'après le même
auteur, l'existence d'une antique villa dans ces parages ne serait pas moins
admissible, si l'on présume, selon toutes probabilités, que les ruines, naguère
visibles sur la droite du chemin de la Fontaine-du-Buc, n'étaient autres que
des vestiges de thermes, ou de bains privés, faisant partie de quelque riche
habitation de l'époque gallo-romaines ¹.
A part ces savantes conjectures, l'abbé Lebeuf déclare
cependant n'avoir rien trouvé de plus ancien ni de plus authentique qu'un
certain dominus de Clignencourt,
seigneur de ce lieu, vivant au XIIIe siècle et signalé par le
cartulaire de l'évêque de Paris ; mais il n'en cite pas le nom ². Suivant
toute apparence, ce personnage doit être Adam Harent, possesseur de plusieurs domaines
importants, qu'on rencontre, dès 1235, bénéficiaire de dîmes inféodées à
Villiers ³, détenteur d'un fief à Clignencourt , d'un autre
à Villepinte.
C'est à ce dernier fief qu'était rattaché celui qu'on désignait à Paris sous le
nom de Harent 6, et sur lequel était bâti, rue Saint-Leufroy,
derrière le Grand Châtelet, la maison à l'enseigne du Bénitier, où était alors le Parloir aux bourgeois.
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1.
L'abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. III, p.
121-122. - Du même, Dissertations sur
l'hist. ecclésiastique et civile de Paris, t. I, p. 150. - Jollois, Mémoire sur les antiquités gallo-romaines
de Paris, publié dans les Mémoires de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Savants étrangers, 2e
série, Antiquités de la France (Paris, 1843), p. 143.
2.
L'abbé Lebeuf, Hist. du diocèse de Paris, t. II, p.
122.
3.
Archives nationales,
LL. 1189.
4.
Guérard, Cartulaire de Notre-Dame, t. I, p. 19.
5. Arch. nat., S. 2431.
6. Ibid., S. 2283.
- 101 -
Adam
Harent est encore signalé, en 1260, avec la qualité de seigneur de
Clignencourt, dans l'acte d'amortissement des dîmes et du pressoir de Montreuil
acquis par l'abbaye de Saint-Antoine ¹.
Son fils Jean Harent hérita de ses domaines, de ses titres et
de ses droits qui passèrent, après sa mort, à Gauthier de Clignencourt, de 1287
à 1292 : on voit figurer ce dernier sur les comptes du Parloir aux bourgeois,
de février 1292, comme recevant, le jour de l'octave de saint Denis, trois sols
de cens sur la maison au Bénitier de
la rue Saint-Leufroy 2. La trace des arrangements intervenus au
sujet de la succession de Jean Harent se rencontre dans deux aveux de
1315 ; l'un émane d'Agnès, veuve de Gauthier de Clignencourt, qui, en
qualité de possesseur d'un autre fief, celui du Cens commun (dans le faubourg
Saint-Laurent), reconnaît devoir aux héritiers de Jean Harent « 7 sols, 6
deniers et la moitié des adventures de tout le cens » (c'est-à-dire les
lods et ventes, saisines et amendes) ; l'autre déclaration est de messire
Guyot « de Verdelo, » écuyer, qui prend la moitié des mêmes cens
appartenant à la dame de Clignencourt 3, avec la moitié de ce que
produisait le fief Harent 4, mais qui doit surtout recevoir en
partage le domaine de Clignencourt; on voit en effet Guyot « de
Verdelo » en rendre l'aveu à l'abbé de Saint-Denis le mercredi qui suit la
deuxième quinzaine de Pâques de l'an 1315 . Jusqu'à
présent, l'aveu « de Guyot de Verdelo » est le premier titre
particulier que nous ayons rencontré de la seigneurie de Clignencourt, et ce
qui est essentiel de savoir, c'est qu'elle relevait déjà de l'abbaye de
Saint-Denis, tandis qu'on aurait pu supposer que, en raison de sa proximité
avec l'abbaye de Montmartre, elle dépendait de celle-ci.
D'après le registre des déclarations de la seigneurie de
Clignencourt 6, le plus ancien que nous connaissions, on voit
succéder à Guyot « de Verdelo » d'abord Benoît d'Aubigny, clerc du
roi, puis son neveu Jean d'Aubigny, prêtre, fils unique de Bernard d'Aubigny,
clerc et conseiller du roi. Il existe un aveu de Jean d'Aubigny à l'abbé de
Saint-Denis pour un fief sis à Poitronville, Clignencourt et au-dessous de
Montmartre, en date du 3 février 1340 .
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1.
Arch. nat., S. 4360, p.
6.
2.
Ibid., KK. 1337, Registre du livre des sentences, État des rentes
et revenus du Parloir aux bourgeois, publié par Leroux de Lincy à la suite
de son Histoire de l'Hôtel de Ville. Voir
Alfred des Cilleuls, le Domaine de la
ville de Paris (Paris, 1885, in-4°), p. 89.
3. Arch. nat., S. 2439.
4.
Ibid., S. 2283. En 1381, le
fief Harent passa aux mains de Godefroy Cocatrix, dont il prit dès lors le nom.
Le dernier titulaire de cette seigneurie, Privé de Chavigny, avocat, le céda,
en 1686, à l'Hôpital général.
5. Arch. nat., S. 2245b.
6. Ibid., Q¹. 1042.
7.
Ibid., S. 2245b.
- 102 -
Le même registre terrier nous apprend encore, mais sans
indication de dates, que ledit Jean d'Aubigny céda le fief de Clignencourt à Me
Girard de la Chapelle, clerc et notaire du roi, dont hérita sa fille Jeanne de
Fontenay, femme de feu Pierre de Fontenay ; il appartint ensuite à Jean
Cosson, qui le vendit à Jean Turquam, lieutenant criminel de la prévôté de
Paris; puis il passa aux mains d'un cousin de ce dernier, qui s'appelait aussi
Jean Turquam, et qui, au titre de bourgeois de Paris, joignait celui de
procureur au Châtelet. C'est justement au nom de celui-ci qu'est rédigée la
déclaration sans date, placée en tête du susdit terrier, et dont la teneur est
d'ailleurs confirmée par une autre déclaration au même nom, qui suit la
précédente, mais, cette fois, datée du 26 novembre 1426¹.
D'après ces deux déclarations, on peut juger de l'importance
du fief de Clignencourt, dont les cens et revenus s'étendaient sur plusieurs
territoires : « c'est à sçavoir : au lieu dict le Val Larronneux
(la Nouvelle-France), aux Ruelles-dessoubz-Montmartre, et vers la
Villette-Sainct-Ladre, et au lieu dict le Banpennoyau, dessoubz Poitronville
(Belleville), le Baffer (Basfroi), le Val Gobert, et au lieu dict le terrouer
aux Pennoys, vers la bastide Sainct-Anthoine, hors Paris 2. »
Notons en passant que, parmi les nombreux tenanciers du seigneur de
Clignencourt, on voit alors figurer l'abbesse et couvent de Montmartre pour
sept arpents de terre et une pièce de vigne, assis au clos Berthaut, attenant à
la grande rue (ruer Marcadet) d'une part, et au chemin qui va de Clignencourt à
Paris (rue du Mont-Cenis) 3. Or, on sait que les dames de
Montmartre possédaient une ferme en cet endroit.
En octobre 1433, l'aveu du fief de Clignencourt est rendu à
l'abbé de Saint-Denis par Jean Turquam, « au nom et comme tuteur légitime
et comme ayant la garde, gouvernement et administration de son fils, Pierre
Turquam, écolier à Paris, » à qui ledit fief, avec ses dépendances et
appartenances, a été légué par feu son cousin Jean Turquam susmentionné, en son
vivant lieutenant criminel de la prévôté de Paris, à l'exception toutefois des
cens et rentes que produisent chaque année treize quartiers de terre et treize
perches de vignes, assis au lieu dit la Fosse Turquam, et destinés, par les
dispositions testamentaires de Jean Turquam, à la fabrique de l'église
Saint-Paul à Paris, à cause des messes que les marguilliers sont chargés d'y
faire dire chaque jour pour le repos de son âme4.
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1. Arch. nat., Q¹. 1042.
2. Ibid.
3. Ibid.
4. Ibid.
- 103 -
Les
Turquam paraissent avoir eu leur résidence habituelle sur le territoire de
cette paroisse, car on en voit figurer un certain nombre dans l'épitaphier de
l'église Saint-Paul, notamment : Jean Turquam, bourgeois de Paris, seigneur
de... sur Rosny et en partie de Montreuil et de la Pissotte, près du bois de
Vincennes, mort le 15 septembre 1439 ; Marguerite Transon, morte le 15 juin
1497, épouse de Robert Turquam, conseiller du Parlement et prévôt des marchands
en 1510 ; Jean Turquam, receveur ordinaire de Paris, mort le 1er
août 1553 ; Jean Turquam, examinateur au Châtelet, seigneur de
Courcelles-en-Brie, mort le 6 août 1553 ; etc., etc. Parmi les échevins de
Paris, cette famille a été représentée par Pierre Turquam en 1499 et en 1508.
Les Turquam portaient : « d'argent, au chevron de gueules, accompagné de trois
têtes de Turcs, au profil de carnation, leurs turbans de sable. »
La première trace que nous ayons trouvée des aliénations que
dut subir une seigneurie aussi étendue que celle de Clignencourt est l'acte de
réception de foi et hommage, en date du 24 décembre 1436¹, donné par le susdit
Jehan Turquam, toujours au nom et comme tuteur de son fils Pierre Turquam, à
messire Jehan Le Maçon, l'aîné, maître orfèvre et bourgeois de Paris, pour « un
fief qui paravant fust à Laurent Boucquier, et depuis à Jehan de Compiengne, et
depuis à Jehan de Compiengne, son fils, qui depuis l'a vendu à Guillaume de
Sainct-Yon et Philipotte, sa femme, et depuis est escheu par la succession de
la dicte Philipotte à Nicolas Marcel et Jehan Marcel, bouchers de la grande
boucherie de Paris, lesquels depuis le vendirent à noble homme Augustin
Ysbarre, et depuis le dict Augustin Ysbarre le vendist au dict Jehan Le Maçon,
qui de présent le tient en arrière-fief de révérend père en Dieu monseigneur
l'abbé de Sainct-Denys-en-France, à cause de la dicte église et de son fief de
Clignencourt ; le dict arrière-fief consiste en un hostel, court, jardin,
vignes…, le tout contenant trois quartiers et demi ou environ, assis au
terroir du dict Clignencourt… ; puis suit la nomenclature des terres, vignes,
etc., qui en dépendent avec l'indication du cens.
Les titres de la seigneurie de Clignencourt contiennent les
copies de trois actes de réception de foi et hommage rendus à l'abbaye de
Saint-Denis par le susdit Pierre Turquam, devenu avocat, puis examinateur au
Châtelet de Paris, pour « un fief assis en plusieurs lieux, places et
territoires, estant hors Paris, entre la ville de Challiau (Chaillot) et la
Granche-aux-Merciers (Bercy) près Conflans. » Ces trois actes sont datés,
l'un, du 11 octobre 1444, le deuxième, du 4 octobre de l'année suivante, le
dernier, du 3 octobre 1465 2, et dans chacun d'eux le nom de
Clignencourt est avant tout mentionné.
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1. Arch. nat., Q¹. 1042.
2. Arch. nat., S. 2245b.
- 104 -
En 1514, le fief de Clignencourt appartenait encore aux
Turquam dans toute son ancienne étendue, ainsi qu'en témoigne un aveu dont la
rédaction débute ainsi : « C'est la déclaration des cens et revenus
du fief de Clignencourt, appartenant à honorable home et saige maistre Pierre
Turquam, examinateur de par le Roy nostre Sire au Chastellet de Paris, lesquels
se reçoivent chacun an, le jour des octaves de sainct Denis, au porche
Sainct-Jacques à Paris… ; lesquels cens se estendent ès terrouers qui s'ensuivent
près Paris, c'est à sçavoir : à Montmartre, au lieu dict la Granche Bréaut, le
ce Val Larronneux, Bouqueval, le clos à la Bourdonne, le terrouer des
Deux-Fontaines, les Rappines et Ruelles-dessoubz-Montmartre qui vont à
Sainct-Ouen ; au terrouer de Poitronville, au lieu dict le Pennoyau, à la
Villette-Sainct-Ladre, au dessoubz du pressouer de Sainct-Martin-des-Champs ;
au terrouer du Val-Gobert, au terrouer du Grand Baffer, au terrouer de la Fosse
Turquam et environs, et au terrouer aux Pennoys près Sainct-Anthoyne-des-Champs
¹. »
Après la mort de Pierre Turquam, le fief de Clignencourt
passa, par voie d'héritage, aux mains d'une autre dynastie, comme l'indiquent
deux actes de réception de foi et hommage rendus à l'abbé de Saint-Denis :
l'un, en date du 1er août 1518, par Étienne Destas et François de
Larche, héritiers seuls et pour le tout, à cause de leurs épouses Nicole et
Anne, filles de Pierre Turquam ; l'autre, du 14 février 1523, par François
Ier de Larche, à cause de sa femme Anne Turquam, à qui le fief de Clignencourt
échut définitivement par suite du partage fait avec ses cohéritiers de la
succession de Pierre Turquam, son père ².
François de Larche, notaire et bourgeois de Paris, était fils
de Henri de Larche, notaire du roi au Châtelet de Paris, et petit-fils de
Laurent de Larche, bourgeois de Paris, qui épousa Jeanne de Neufville, dont le
frère Nicolas fut le chef dynastique des de Neufville de Villeroy. Ces de
Larche formaient la branche parisienne d'une très ancienne famille du Languedoc,
qui tirait son nom d'un petit pays appelé l'Arche (ou Arca), près de Pont-Saint-Esprit ; leurs armoiries étaient :
« d'azur, à la croix ancrée d'argent, chargée en abîme d'un coeur de
gueules, et accompagnée aux 1 et 4 d'une étoile d'or et aux 2 et 3 d'un
croissant de même 3. » François de Larche mourut le 25 août 1561, et
Anne Turquam, son épouse, le 3 janvier 1569, ainsi qu'en fait foi l'épitaphier
du cimetière des Saints-Innocents, où tous deux furent inhumés.
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1. Arch. nat., Q¹. 1042.
2. Arch. nat., S. 2245b.
3.
Bibliothèque nationale,
Pièces 0riginales, v° de Larche.
- 105 -
Selon toute probabilité, la situation
pittoresque et la commode proximité de Clignencourt et de Montmartre ont dû de
bonne heure être très appréciées et très recherchées des riches bourgeois de
Paris, grands amateurs de fiefs et de titres nobiliaires. Aussi verrons-nous
certain nombre d'entre eux en faire, comme au temps du Romain Cleninus, leur villégiature de
prédilection, et porter concurremment avec François de Larche le titre de
seigneurs de Clignencourt. Parmi ces coseigneurs, nous citerons tout d'abord un
certain Claude Hallé, qui fut chambellan de François Ier avant 1544,
et que le généalogiste Chevillard désigne dans ses notes sous la qualification
d'écuyer, seigneur de Montmartre et de Clignencourt 4.
Parmi les déclarations et reconnaissances
d'héritages situés dans la censive de l'abbé de Saint-Denis au XVIe
siècle, nous rencontrons la mention, plusieurs fois répétée, de deux arrière-fiefs
relevant de François de Larche 2 : l'un, à la date du 22 mars 1539,
est le fief dit du Maçon, que nous avons vu passer, un siècle auparavant, aux
mains du maître orfèvre Jehan Le Maçon ; l'autre, aux dates des 5 et 6 avril
1540, est le fief de Pommereux, qui appartenait alors à Guillaume de Pommereux,
seigneur de Bleuté, la Bretesche-Saint-Nom et Valmartin, conseiller du roi,
maître en sa Chambre des comptes, qui fut échevin de Paris en 1548. Guillaume
de Pommereux mourut en 1557 ; il avait épousé, avant 1521, Marie Le Maçon,
fille de Pierre Le Maçon, seigneur de la Neuville, échevin de Paris en 1504 3.
En nous montrant les divers lieux-dits et
terroirs qui dépendent du fief de François de Larche, tels que le Val
Larroumeux à Clignencourt, la Granche Bréaut, le Clos à la Bourdonne, Bouqueval
à Montmartre, le Val Gobert à la Courtille, etc., les déclarations de la
censive de l'abbé de Saint-Denis nous indiquent que le possesseur de ce fief
aussi bien que ses tenanciers relevaient de la justice dudit abbé, qui avait
une prévôté à Clignencourt même 4.
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1.
Voir les Notes de Chevillard aux Archives de la noblesse (51, rue
Taitbout, à Paris). Ce Claude Hallé, originaire de Normandie, est le chef
dynastique des Claude Hallé de Clerbourg, qui fournirent, sous le règne de
Louis XIV, plusieurs officiers distingués, et peut-être aussi, au même temps,
un artiste de quelque valeur, Claude Hallé, peintre du roi. Nous devons ces
renseignements â une très 0bligeante communication de M. O'Kelly de Galway.
2.
Arch. nat., Q. 1076 1.
3.
La Chesnaye des Bois, Dictionnaire de la noblesse. - Armorial de
la ville de Paris.
4.
Arch. nat., Q. 1076 ¹.
- 106 -
Cette
prévôté existait, paraît-il, depuis longtemps, car, en faisant remarquer
qu'elle était un simple office. du monastère de Saint-Denis, l'abbé Lebeuf nous
apprend que l'évêque de Paris la conféra en cette qualité, le 28 septembre
1486, jure devoluto, à Guy de Montmirail, religieux de cette
abbaye, lequel, dans une autre collation du même office, en 1499, est qualifié
abbé de Montebourg, au diocèse de Coutances ¹.
D'après les pièces originales que nous avons consultées, on
voit les de Larche rester titulaires de la seigneurie de Clignencourt jusqu'au
commencement du XVIIe siècle. Ainsi, le fils de François Ier de
Larche, Nicolas de Larche, avocat au parlement, qui épousa Jeanne de Riotte en
1550, au titre de seigneur de Dueil et de la Rochette joignait celui de
seigneur de Clignencourt ; il en est de même pour son fils François II de
Larche, qui hérita de ses terres et de ses titres de seigneuries. Marié à Anne
Breschart, en 1587, François II de Larche vivait encore en 1602, il fut le
dernier des de Larche à porter le titre de seigneur de Clignencourt 2 ;
mais, comme ses prédécesseurs, il n'avait à Clignencourt que simple fief et
censive, sans justice, et il figure comme tel dans la liste des seigneurs
publiée à la suite du procès-verbal de la Coutume
de Paris de 1580.
Il existe un contrat de vente ensaisiné par « M re
François de Larche, escuyer, seigneur de la Rochette, de Dueil et du fief de
Clignencourt, » en date du 29 avril 1597, qu'il n'est pas sans intérêt de
mentionner, c'est celui par lequel un certain Pierre Chambiges,
« expert-juré du Roy ès office de maçonnerie, demeurant à Paris, rue
Geoffroy Langevin, paroisse de Saint-Médéric, » achète, à Pierre Lisette,
jardinier, un quartier de terre situé sur le territoire de Montmartre, au lieu
dit le Val Larronneux 3. Or, on sait que ce Pierre Chambiges fut
l'un des principaux entrepreneurs de la construction du Louvre sous le règne de
Henri IV .
Il n'est pas moins certain que la seigneurie de Clignencourt
avait déjà subi un notable démembrement par suite de la succession d'Anne
Turquam et de François Ier de Larche. C'est ce qu'indiquent, en
effet, deux actes d'ensaisinement datés, l'un, du 1er août 1597, et,
l'autre, du 6 août 1608 5, où il est dit que le fief de
Clignencourt, « qui fust aux Turquans, aultrement dict la Fosse
Turquan, » appartenait pour un tiers à Mre Germain Fallaize,
conseiller du Roy, auditeur en la Chambre des comptes, et ses cohéritiers en la
succession de sa mère Claude de Larche (épouse de Pierre Fallaize, procureur du
roi en la maréchaussée) 6, qui fut héritière, avec son frère Nicolas
de Larche, de François de Larche et Anne Turquan, leurs père et mère … »
![]()
1.
L'abbé Lebeuf, Hist. ecclés. de Paris, t. III, p. 122.
2.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° de Larche.
3.
Arch. nat., Q. 1076¹.
4.
Ch. Bauchal, Nouv. dictionnaire des architectes français
(Paris, 1887).
5.
5, Arch, nat., Q. 1076
¹.
6.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° de Larche.
- 107 -
Nous
saurons plus loin qu'il eut le fief de Pommereux en partage et comment il s'en
défit. Nous avons vu plusieurs reçus de Germain Fallaize, auditeur des comptes,
datés de 1576 à 1615, où il est qualifié de seigneur de la Boullaye ; il
épousa Marie Buyer le 15 novembre 1579 ¹.
A côté des diverses seigneuries de Clignencourt dont nous
avons signalé l'apparition, peut-être un peu confuse, au temps des de Larche,
il convient de montrer enfin celle, non moins importante assurément, où siège
la justice suzeraine, et dont le fonds et les revenus sont encore directement
détenus par l'abbé de Saint-Denis, le vrai seigneur primitif, autrement dit le
seigneur féodal : les coseigneurs de l'endroit, ses vassaux, dont les
fiefs sont tenus et mouvants de lui, n'ayant en réalité qu'une seigneurie
plutôt nominale qu'effective. Si l'abbé de Saint-Denis peut seul disposer de
ses domaines, ce sera toutefois du consentement du roi, voire du pape, car
biens d'Église sont sacrés. En attendant, s'il le trouve plus commode et plus
avantageux, il en affermera les revenus à quiconque lui offrira les garanties
suffisantes. C'est précisément ce qui arriva pour la seigneurie abbatiale de
Montmartre et de Clignencourt, dont la recette fut concédée à Pierre de Rue,
maître boulanger et prince des sots de
la Ville de Paris, à titre de ferme et loyer, pour une durée de neuf années, à
raison de 120 livres tournois par an, et suivant bail passé le 6 octobre 1565,
le cardinal Charles de Lorraine, archevêque de Reims, étant abbé commendataire
de Saint-Denis : ladite recette comprenant « tous les revenus des terres et
seigneuries de Clignencourt et de Montmartre, vignes, terres et dépendances;
cens, « rentes, pressoir, dîmes, champarts …, etc. 2 »
Nous pouvons désormais adopter l'orthographe moderne du mot Clignancourt, avec un a, car c'est ainsi qu'on le trouve écrit
dans les pièces et documents originaux à partir du XVIe siècle.
Mais un détail d'orthographe est certainement moins intéressant
à connaître que le concours des circonstances auxquelles la seigneurie
abbatiale de Clignancourt dut alors sa nouvelle destination. C'était au temps
des guerres de la Réforme ; la royauté y avait déjà épuisé ses finances,
au point qu'elle en était réduite aux expédients, en attendant de recourir aux
coups de force et aux moyens violents ; aussi, pour parer aux exigences
des événements, imagina-t-elle d'employer un moyen nouveau, extraordinaire
pour le temps : la mise à contribution des ecclésiastiques, si riches alors et
si puissants, mais aussi les plus intéressés à triompher dans ces luttes, où
leur foi et leur influence étaient en jeu.
![]()
1.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Fallaize.
2.
Arch. nat., S. 2245b.
- 108 -
Dès 1561,
à l'issue du fameux Colloque de Poissy, le clergé de France avait déjà dû
consentir à fournir au roi d'assez grosses subventions, afin de faciliter le
rachat des domaines de la couronne, qui se trouvaient engagés à l'Hôtel de
Ville de Paris pour des sommes considérables ¹. Puis, en mai 1563, sur les
propositions du chancelier de l'Hospital, le gouvernement avait obtenu, dans le
but de se procurer les subsides nécessaires à ses entreprises contre les
protestants, de lancer un édit imposant aux ecclésiastiques d'aliéner leurs
biens temporels pour 100,000 écus de rente ². Cinq ans plus tard, en 1568,
Charles IX, avec le consentement du pape, autorisait de nouveau le clergé de
France à aliéner ses domaines jusqu'à concurrence de 50,000 écus d'or de rente3.
En conséquence, l'abbaye de Saint-Denis, ayant été, pour sa
quote-part, taxée de 300 écus au soleil de rente, ne trouva rien de plus
commode ni de plus rapide, pour satisfaire en partie à cette obligation, que
de mettre en vente, le 3 avril 1569, la terre et seigneurie de Clignancourt,
conformément à l'instruction des délégués du pape. Après deux enchères restées
sans résultat, décision ayant été prise que le. revenu du chiffre de
l'adjudication ne pourrait être inférieur à la somme de 120 livres que produisait
par an ladite seigneurie, ainsi qu'en pouvaient justifier les derniers baux, le
13 mai suivant, Me Jacques Liger, bourgeois de Paris, fut
définitivement déclaré adjudicataire de la terre et seigneurie de Clignancourt,
comme plus offrant et dernier enchérisseur, pour la somme de 2,880 livres tournois,
représentant au denier 24 le revenu de 120 livres demandé. Les clauses et
conditions imposées en outre à l'adjudicataire sont : qu'il, ses hoirs et
ayant cause tiendront pour l'avenir en foy et hommage des religieux, abbé et
couvent de Sainct-Denys-en-France, la dicte terre et seigneurie de
Clignancourt, à eux appartenant à cause de la dotation de la dicte abbaye, et à
la charge aussi de cinq pour cent pour les frais, selon la dicte instruction,
ce que ledict Liger a eu pour agréable ; et aux charges et conditions susdictes
luy a esté vendue ladicte terre et seigneurie de Clignancourt et Montmartre,
dépendances et appartenances qui se consistent en haulte justice, moyenne et
basse, maison seigneuriale, fief, cens, rentes, droicts, corvées, pastz sur
plusieurs subjects, terres, vignes, mazures, cour, jardin, pressoir, deux
arpens de vignes assis près ladicte seigneurie au lieu dict le Beaumur, tenant
d'une part aux dames de Montmartre, aboutissant aux hoirs Guillaume Compoinct,
d'aultre costé à une ruelle qui va au dict Montmartre,
![]()
1.
L'abbé Fleury, Histoire ecclésiastique, t. XXXII, p.
118; t. XXXIV,
2.
p. 219.
3.
Anquetil, Histoire de France, t. II, p. 545.
4.
Arch. nat., G8.
2855 et G8. 1203-1352 (Aliénation des biens du clergé au XVIe
siècle).
- 109 -
et
d'aultre part au grand chemin qui va de Clignancourt à Clichy, terres
labourables, champarts, dixmes, lotz et ventes, saisines et amendes, profficts
de fief et tous aultres droicts, appartenances et dépendances quelconques de
ladicte seigneurie, sans en rien réserver ne retenir ¹ … »
Le contrat de vente, dont nous venons de citer la teneur
principale, fut inscrit sur les « Registres des adjudications de la Chambre du
Trésor, à Paris, faictes par MM. les Commissaires y establis pour la vendition
des 50,000 escus de rente sur le bien de l'Église gallicane. » Dans l'énoncé
des circonstances et conditions de ce contrat, on ne saurait laisser passer
inaperçue la mention particulière qui stipule que c'est à titre de dotation que
la seigneurie de Clignancourt appartenait à l'abbaye de Saint-Denis.
Le nouveau seigneur de Clignancourt était issu d'une ancienne
famille de Normandie, dont plusieurs membres étaient venus de bonne heure s'établir
à Paris et parmi lesquels on peut citer : Guillaume Liger, qui, en 1390, était
maître fourrier du duc Louis d'Orléans, frère de Charles VI, chargé de
l'intendance de son hôtel de Béhaigne à Paris ², puis Pierre Liger, en 1462,
receveur des terres et seigneuries de la comtesse d'Étampes. Les Liger de Paris
avaient pour armoiries : « d'azur, au chevron d'or accompagné de trois étoiles
de même, au chef d'argent chargé d'un vol de sable 3. »
D'après plusieurs reçus conservés parmi les Pièces originales
au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, on voit, dès 1568,
Jacques Liger joindre le titre de conseiller du roi à celui de receveur général
des comptes de Paris; mais il ne paraît pourvu d'un office de conseiller
secrétaire du roi qu'à la date du 23 octobre 1577, par la résignation de Claude
Le Tonnellier 4. Il était déjà trésorier général du cardinal de
Bourbon, archevêque de Rouen, oncle de Henri IV, ce fantôme de la royauté, que
la Ligue porta sur le trône, sous le nom de Charles X, à la mort de Henri III,
car c'est de cette dernière fonction qu'on trouve revêtu Jacques Liger, dans un
contrat, du 30 septembre 1578, par lequel il augmente son domaine de
Clignancourt d'un terrain qu'il achète à Nicolas Bellot, plâtrier, au prix de
50 écus d'or au soleil, et qui est ainsi mentionné :
![]()
1.
Arch. nat., S. 2245b.
2.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Liger.
3.
Ibid.
4.
Abraham Tessereau, Hist. chronologique de grande chancellerie
de France (Paris, 1710, in-fol.), p. 200.
- 110 -
« Un arpent et demy de terre en deux pièces : la
première contenant un arpent assis au terrouer de Saint-Ouen, au lieu dict les
Bas-Malassis, tenant d'une part à Marc Nicolas, d'aultre part à Nicolas Moreau,
d'un bout au chemin des Rosiers ¹ et d'autre bout au dict Marc Nicolas, en la
censive de Mr l'aumosnier de
Saint-Denys, à cause de sa seigneurie de
Saint-Ouen, chargé de 8 deniers parisis de cens ; l'aultre pièce contenant
un demy arpent au terrouer de Clignancourt, au lieu dict les Bas-Malassis,
tenant d'une part aux héritiers de feu M. Labiche, d'aultre part au dict
Nicolas Moreau, d'un bout au dict Marc Nicolas et par hault au chemin des
Rosiers en la censive du dict seigneur de Clignancourt achepteur, à cause de la
dicte terre et seigneurie de Clignancourt et chargé envers lui de 4 deniers
parisis de cens ². »
Dans ce contrat, il faut de plus constater que Jacques Liger y
est qualifié de « seigneur de Clignancourt et Montmartre en partie. »
Sur ses vieux jours, Jacques Liger fut atteint par une goutte
opiniâtre qui l'empêchait de se rendre à l'église de Montmartre. C'est alors
que, ne voulant pas se priver des offices religieux, il fit élever près de son
manoir, pour son usage personnel, une chapelle dédiée à la Sainte-Trinité. Le 3
mars 1579, il obtint de l'évêque de Paris la permission d'y faire célébrer la
messe les dimanches et jours de fête par le curé de Montmartre ou par un prêtre
agréé par celui-ci, à la condition que cette fondation ne dispenserait point
les habitants de Clignancourt d'assister aux offices de l'église paroissiale
dont la nouvelle chapelle devait dépendre 3.
Dans le procès-verbal de la rédaction de la coutume de la
prévôté et vicomté de Paris, du 22 février 1580, le nom de Jacques Liger figure
sur l'État de la noblesse avec le titre de seigneur de Clignancourt et de
Montmartre. Il mourut peu de temps après et fut enterré à Saint-Severin, sa
paroisse, où l'on voyait son épitaphe énumérant ses diverses seigneuries de
Clignancourt, Montmartre et Graville, en Normandie. Son épouse, Marie Buhot,
décédée en 1581, fut inhumée auprès de lui. Ils habitaient ordinairement à
Paris, rue Saint-Jacques, contre la chapelle Saint-Yves .
Leur fils aîné,
Jacques II Liger, écuyer, seigneur de Graville et d'Abbecourt, hérita de la seigneurie
de Clignancourt et de Montmartre ; il fut aussi conseiller secrétaire du
roi.
![]()
1.
Ce chemin existe encore
à Saint-Ouen, sous le nom de rue des
Rosiers.
2.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Liger.
3.
L'abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. IV, p.
158. - Registres de l'évêché de Paris,
3 mars 1579.
4.
Bibl. nat., Pièces
0riginales, v° Liger. - Epitaphier de
Paris, t. V (ms. franç. 8220), p. 151-153.
- 111 -
En
qualité de notaire, il paraît, comme son père, s'être particulièrement occupé
de finance et de banque, témoin entre autres un contrat, du 23 janvier 1583,
par lequel Charles de Lorraine, duc d'Aumale, lui constitua 333 écus et un
tiers d'écu de rente annuelle et perpétuelle, que lui racheta Hercule de Rohan,
duc de Montbazon, le 19 juin 1602 ¹.
Nous avons enfin rencontré la trace d'un nouveau démembrement
de l'ancienne seigneurie des Turquam et des de Larche dans un aveu daté du 16
novembre 1660 ², que nous rappellerons à son ordre chronologique. D'après ce
document, Jacques II Liger acquit, le 13 février 1586, de Germain Fallaize,
auditeur à la Chambre des comptes, le fief dit de Pommereux qui se trouvait
enclavé dans la seigneurie de Clignancourt, et dont il était, comme nous
savons, un arrière-fief. Or, nous avons dit plus haut comment ce fief était
passé par voie d'héritage aux mains de Germain Fallaize, petit-fils de François
Ier de Larche et d'Anne Turquam, par sa mère Claude de Larche. Avec
son nouveau propriétaire, le fief de Pommereux prit le nom de Graville, en
souvenir d'une terre dont Liger était déjà seigneur en Normandie.
En 1615, Jacques Liger obtint de l'évêque de Paris la
permission de faire chanter, dans la chapelle bâtie par son père, une grand'
messe le jour de la Trinité et vêpres la veille par le curé ou le vicaire de
Montmartre, du consentement de l'abbesse ; mais toujours avec défense d'y
faire la bénédiction de l'eau et celle du pain. De plus, par son testament
passé devant Fardeau, notaire à Paris, le 30 avril 1620, il y fonda une messe
pour tous les jours de l'année, y compris les messes des dimanches et jours de
fête, fondées par son père 3. Jacques Liger mourut le 20 octobre de
la même année, et fut enterré en l'église Saint-Séverin sa paroisse, non loin
de laquelle il avait eu son domicile, rue Saint-Jacques, dans l'ancienne maison
de son père 4.
A propos du nom de
Jacques Liger, notre confrère, M. Auguste Longnon, nous a déclaré se souvenir
d'avoir vu, au temps de son enfance, une de ces images coloriées à un sou,
vulgairement appelées images d'Épinal, racontant la vie de ce personnage.
C'était une feuille formée d'un certain nombre de petits tableaux, soit quatre
rangées de trois, ou plutôt cinq rangées de quatre; chaque tableau ayant pour
légende un distique en alexandrins, dont M. Longnon n'a pu nous citer que le
premier :
Tout auprès de Paris,
dans un tout petit bourg,
Naquit Jacques Liger,
seigneur de Clignancourt.
L'image dont nous parlons se vendait communément de 1850 à
1855 ; depuis longtemps déjà elle a disparu ; les archives de l'imagerie
Pellerin d'Épinal n'en possèdent aucune trace, et nous ne pouvons quant à
présent la signaler que d'après un vague souvenir d'enfance.
![]()
1.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Liger.
2.
Arch. nat., S. 2245b.
3.
L'abbé Lebeuf, Hist. du diocèse de Paris, t. IV, p.
158.
4.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Liger.
- 112 -
Que
racontait cette histoire de Jacques Liger ? M. Longnon croit se rappeler
qu'elle se terminait d'une façon tragique et lamentable ; elle pourrait
avoir, selon lui, sa source dans l'un de ces nombreux récits publiés, à la
suite des événements de la Ligue et du siège de Paris par Henri IV, sous forme
de plaquettes ou de feuilles volantes et qui étaient assez répandues au XVIIe
siècle. C'est d'ailleurs l'origine de quelques-unes de ces images, notamment
celle de Michel Morin, qui, avant de figurer dans l'imagerie d'Épinal, avait
été l'objet d'un petit livret populaire qui faisait partie de la Bibliothèque bleue de Troyes, et se
réimprimait encore récemment pour le colportage. Nous avons consulté à ce sujet
l'ouvrage de M. Charles Nisard : les
Livres populaires ou la littérature du colportage, mais nous n'y avons rien trouvé concernant Jacques Liger. Le
volume de Champfleury, Histoire de
l'Imagerie populaire, ne nous a pas renseigné davantage. Nous le regrettons
d'autant plus que, à défaut de document plus grave et plus sérieux, la
découverte de l'image en question nous paraît d'un intérêt anecdotique qui
n'est pas sans valeur.
Jacques II Liger étant mort sans enfants,
l'aînée de ses soeurs, Marguerite Liger, fut sa principale héritière et lui
succéda dans ses diverses seigneuries de Graville, de Clignancourt et de
Montmartre ; elle était veuve d'un ancien conseiller du roi au Parlement
de Paris, du nom de Charles Brisard, qui décéda en 1603 ¹. D'après les
dispositions testamentaires de son frère, c'est à elle qu'échut la charge de
faire dire les messes perpétuelles qu'il avait fondées pour le repos de son âme
dans la chapelle de la Sainte-Trinité.
Un contrat, du 2 décembre 1624 ², nous
montre Marguerite Liger, dame de Clignancourt et Montmartre, cédant à Pierre de
la Planche, gouverneur et premier valet des pages de la reine, un arpent de
terre en une pièce, assis au terroir de Clignancourt, au lieu dit
l'Orme-au-Loup, à elle appartenant comme faisant partie de sa seigneurie, en
échange de deux quartiers de terre et un demi-arpent de vignes, assis au même
terroir, au lieu dit les Ruelles, et attenant à un chemin qui conduit de
Clignancourt à Saint-Ouen, audit La Planche appartenant.
![]()
1.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Liger et Brisard. - Arch. nat., S. 2245b, aveu du 16 novembre
1660.
2.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Brisard.
- 113 -
Marguerite Liger avait deux soeurs cadettes : la première, Geneviève
Liger, mariée à Pierre Catinat, conseiller au Parlement de Paris, fut la grand'
mère du maréchal Catinat, par son fils Pierre Catinat, également conseiller au
Parlement, et sa bru Françoise Poisle, dame de Saint-Gratien ; la
deuxième, Marie Liger, épousa Étienne Brice, auditeur à la Chambre des comptes
¹. La famille Brice était déjà alliée aux de Larche par les mariages d'Agnès et
de Guillemette de Larche, soeurs et belles-soeurs de François de Larche et
d'Anne Turquam, avec les deux frères Michel et Jean Brice, bourgeois de Paris
².
Bien qu'il soit établi de la façon la plus authentique que le
vainqueur de Staffarde est né, le 1er septembre 1637, à Paris, dans
l'hôtel que son père possédait à l'angle des rues de la Sorbonne et des
Mathurins, ainsi qu'en témoignent les registres de la paroisse Saint-Benoît, où
il fut baptisé, quelques journaux ont annoncé, il y a peu de temps, que le
maréchal Catinat avait vu le jour à Clignancourt, dans la propriété qui forme
aujourd'hui les numéros 110 et 112 de la rue Marcadet ³. Ce qu'on peut admettre
tout au plus, c'est que le maréchal Catinat, dans sa jeunesse, en se rendant à
la terre de Saint-Gratien que possédait sa mère, a pu s'arrêter quelquefois à
Clignancourt pour visiter en passant les Brisard, ses oncles et cousins, et
faire auprès d'eux un court séjour.
Après Marguerite Liger, la seigneurie de Clignancourt échut à
l'un de ses fils, Julien Brisard, abbé de Saint-Prix et
Saint-Quentin-en-Vermandois. Par son père Charles Brisard, conseiller au
Parlement et décédé en 1603, l'abbé Julien Brisard était petit-fils de Jacques
Brisard, seigneur de Perrigues, qui était déjà conseiller au Parlement en
1525. Les Brisard portaient : « fascé d'azur et d'argent de six
pièces : les trois fasces d'azur chargées chacune d'une aigle éployée
d'or, dans un orle ou annelet d'argent, accosté de deux lions affrontés d'or,
aussi dans leur orle ou rond d'argent, enchaînés de même; la première fasce
d'argent chargée de quatre mouchetures d'hermine, la seconde de trois, et la troisième
de deux semblables mouchetures . »
Dans son aveu, en date du 6 avril 1643 5, rendu à
Mgr Armand de Bourbon, prince de Conti, abbé commendataire de Saint-Denis, on
voit que l'abbé Julien Brisard demeurait à Saint-Germain-des-Prés de Paris, et
que, dans sa seigneurie de Clignancourt, se trouvaient enclavés deux fiefs :
l'un dit de Graville, appelé ci-devant de Pommereux, à lui appartenant ;
![]()
1.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Liger.
2.
Ibid., v° de Larche.
3.
Mémoires du maréchal Catinat, publiés par Le Bouyer de Saint-Gervais. Paris, 3 vol. in-8°, notes et
introduction. - Voir aussi le Petit
Journal et le Rappel du 22 mars
1885. - L'hôtel du Catinat est remplacé depuis environ trente ans par la
librairie Delalain.
4.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Brisard. - Armorial
général de d'Hozier.
5.
Arch. nat., S. 2245b.
- 114 -
l'autre,
dit la Fosse Turquam, appartenant à Me Jacques Doujat, conseiller
notaire et secrétaire du roi, demeurant à Paris sur le quai de la Mégisserie, paroisse
Saint-Germain-l'Auxerrois, ainsi qu'il est mentionné dans un aveu de ce dernier
en date du 1er juin 1636 1.
Nous n'avons pas besoin de revenir sur le fief de Pommereux,
appelé de Graville depuis l'acquisition qu'en fit Jacques II Liger à Germain Fallaize
en 1586, ainsi que nous l'avons précédemment indiqué. Quant à la Fosse Turquam,
nous devons, en passant, toucher quelques mots de son nouveau possesseur,
Jacques Doujat, qui n'est autre qu'un parent héritier de la famille de Larche
par les Fallaize, avec lesquels un de ses ascendants, Jean Doujat, s'était
allié par son mariage avec Jacqueline Fallaize en 1566. Originaires de
Toulouse, les Doujat descendaient d'un chambellan du roi Louis XI ; leurs
armoiries étaient : « d'azur, au griffon couronné d'or, au chef cousu
de gueules chargé de trois roses d'or. » En 1636, Jacques Doujat était
trésorier de Henri de Bourbon, prince de Condé, et doyen des secrétaires du
roi et des échevins de Paris ; il avait épousé Madeleine Simon, fille d'un
marchand de poisson de mer aux halles de Paris ; il eut de ce mariage deux
filles : 1° Angélique-Madeleine Doujat, épouse de Jacques Ricouart, seigneur
d'Hérouville, maître d'hôtel du roi, morte en 1661 ; 2° Françoise Doujat,
épouse en premières noces de Jean Scarron, seigneur de Mandiné, conseiller de
la Grand' Chambre du Parlement, qui fut prévôt des marchands en
1644 et 1645 2.
Quoi qu'il en soit, l'abbé Julien Brisard était encore
seigneur de Clignancourt et de Montmartre en 1651 ; il est désigné comme
tel sur un procès-verbal de bornage en date du 29 avril de cette année 3.
Il figure d'ailleurs sur le compte-rendu des recettes seigneuriales de l'abbaye
de Montmartre, de 1628 à 1647, établi par Claude Nodot, receveur 4,
à cause de plusieurs pièces de vignes et de terre qu'il possède dans la censive
des dames de Montmartre, et pour lesquelles il est ainsi mentionné :
« Item, de mons. de Clignancourt, au lieu
de feu damoiselle Brisard, et la dite Brisard au lieu de Jacques Liger, et le
dit Liger au lieu de Louis Beaucamp, au lieu de Nicolas Le Blanc, et encore le
dit Liger au lieu de Pierre Trochereau et Mathurin Le Cuit, à cause de Thomasse
Trochereau sa femme, la somme de 29 livres tournois pour 29 années d'arrérages
échus au jour et octave de Saint Denis de l'an 1647, à cause de 16 sols parisis
de cens et rente seigneuriale sur 7 quartiers de vignes, tenants d'une part à
la veuve et héritière Mouillard, d'autre part au chemin qui conduit de
Clignancourt à Montmartre, d'un bout à Michel Bourdin et d'autre à la dite veuve
Mouillard, ci …….………………29 liv. t.
Item, du dit sieur de Clignancourt, au lieu de la dite damoiselle
Brisard, dame de Clignancourt, au lieu de Jean Robeau et consors, au lieu de
Léonarde Saulnier, veuve de Nicolas Godeau, la somme de 12 livres, 8 sols, 10 deniers,
obole et demi parisis, pour 29 années d'arrérages échus au dit jour et octave
de saint Denis de l'an 1647, à cause de 7 sols, 1 denier, obole parisis de cens
et
![]()
1.
Arch. nat., Q¹. 1078
2.
Bibl. nat., Pièces
originales et Dossiers bleus, v° Doujat et v° Falaize.
3.
Arch. nat., S. 2245A
4.
Arch. nat., H. 4032, p.
98.
- 115 -
rente seigneuriale sur un demi-arpent de terre, tenant d'un
côté au chemin de Clignancourt, d'autre aux ayant cause de Jacques Leroy, d'un
bout par haut à Me Leroux, notaire, un petit chemin entre deux, et d'autre bout
au grand regard de la fontaine de Clignancourt, ci ………..……………... 12 liv., 8 s.,
10 d., ob. p. »
Dans l'état des recettes de l'abbaye de Montmartre, dressé par
Claude Nodot, on rencontre aussi la mention suivante, qui ne nous paraît pas
non plus dépourvue d'intérêt à cause des noms de personnes qu'elle contient :
« Item, des
héritiers feu Me Mouillard au lieu de Me Mouffle, notaire
au Châtelet de Paris, qui étoit au lieu des héritiers de feu Me
François de Larche, au lieu des héritiers Pierre Boilleau, la somme de 9
livres, 4 sols, 6 deniers tournois, pour 29 années d'arrérages échus au dit
jour et octave de saint Denis de l'an 1647, à cause d'un denier parisis de cens
et de 5 sols parisis de rente seigneuriale sur un demi arpent de terre, où a
été construite une maison appelée le
Colombier, à présent en cour, tenant d'une part et des deux bouts à la
veuve et héritiers Me Mouillard, d'autre part à Me de
Clignancourt, ci…………. …………………………………………………………………………. 9 liv., 4 s., 6 d. t.
1. »
L'énumération des censitaires de l'abbé Julien Brisard et de
leurs redevances forme un registre intitulé : Le papier de la recepte des cens, rentes et droicts seigneuriaux des
terre et seigneurie de Clignancourt et Montmartre et du fief de Graville,
commencé en l'année 1645 ….., appartenant à Mre Julien Brisard, abbé de Sainct-Prix,
seigneur des dicts lieux ². Parmi les nombreux tenanciers figurant dans ce
volumineux cueilloir, nous pensons qu'il importe de signaler les personnages
suivants :
1° Nicolas Pigalle, laboureur, demeurant à la Chapelle, payant
le cens pour un terceau de terre, sis au territoire de Clignancourt, lieu dit
la Goutte-d'Or, et un arpent sur le même territoire au lieu dit les Maillets.
Nous avons mentionné ce personnage à cause du nom qu'illustra un siècle plus
tard le sculpteur distingué auquel la ville de Strasbourg doit le tombeau du
maréchal de Saxe 3.
![]()
1. Arch. nat., H. 4032, p. 97.
2. Arch. nat., S. 4481.
3.
Sur l'état des recettes
de l'abbaye de Montmartre, en 1647 (Arch. nat., H. 4032), figurent aussi
plusieurs Pigalle, notamment Jehan Pigalle, pour un quartier de terre à la
Chapelle, aboutissant, d'une part, au chemin du Pressoir-des-Champs, et,
d'autre part, à la ruelle au Curé ; puis Guillaume Pigalle, pour un
quartier de terre, attenant aux terres de l'église de la Chapelle et au chemin
de la Croix-Moreau ; puis Michel Pigalle, pour un arpent de terre à
Clignancourt, chemin des Poissonniers. On retrouve le nom de cette famille dans
l'État des bornes des faubourgs de
Paris, posées en vertu des déclarations royales de 1724 à 1728 ; l'une de
ces bornes y est ainsi désignée : « Rue Marcadé, borne posée dans le mur
d'une maison à la veuve Pigalle, à 20 toises 4 pieds au delà de l'encoignure de
la Grande Rue de la Chapelle. » Tous ces Pigalle nous semblent avoir
quelque rapport avec les parents du fameux sculpteur, que le Dictionnaire de Jal nous montre habitant
dans le faubourg Saint-Laurent. Quoi qu'il en soit, la première mention de ces
Pigalle paraît dans une déclaration du 6 avril 1540, au nom de Jehan Pigalle,
demeurant à la Chapelle-Saint-Denis, pour un quartier de vignes, sis au terroir
de Montmartre, dans la directe de Saint-Denis.
- 116 -
2° Jehan Androuet du Cerceau, architecte du roi, pour un
arpent et demi de terre, sis au territoire de Montmartre, au lieu dit les
Trois-Coings, tenant d'une part au sieur Bontemps et d'autre part au chemin de
la Cure, à l'enseigne des Trois-Coings, à lui appartenant par acquisition de
Guillemette Lesage, veuve de Pierre Caffillé, et chargé de 5 sols, 10 deniers
parisis de cens annuel. On sait que Jean Androuet Du Cerceau fut l'architecte
de l'ancien Pont-au-Change, de l'hôtel de Bretonvilliers dans l'île
Saint-Louis, des hôtels de Sully et de Mayenne, rue Saint-Antoine, etc.
3° Jehan Brice, conseiller en la Cour des monnaies, pour une
grande maison sise à Clignancourt, consistant en deux corps de logis, cour avec
un grand jardin, le tout clos de murs et formant ensemble deux arpents environ,
tenant d'un côté à la veuve Le Tuit, d'autre part aux héritiers La Planche, et
d'un bout par-devant sur la rue et chemin qui conduit de Clignancourt à Clichy,
acquis à Nicolas Dufour, marchand bourgeois de Paris. Or, Jehan Brice était
justement de la famille du Jehan Brice, marchand épicier, mort le 21 octobre
1578, qui épousa Guillemette de Larche, soeur de François de Larche, époux
d'Anne Turquam. Nous savons de même que les Brice étaient alliés aux Liger par
le mariage de Marie, fille de Jacques Ier Liger, avec Étienne Brice,
auditeur à la Chambre des comptes de Paris ¹.
4° Péronne du
Moutier, veuve de Pierre de La Planche, en son vivant bourgeois de Paris, pour
une grande maison appelée les Rapines, sise tout auprès de Clignancourt, sur le
chemin de Clignancourt à Saint-Ouen. Or, Pierre de La Planche est cet
ex-gouverneur des pages de la reine avec lequel nous avons déjà vu Marguerite
Liger faire un échange de pièces de terres.
![]()
1.
Bibl. nat., Pièces
originales, vis de Larche, Liger, Brice.
-
117 -
5° Me
Gilles Boileau, commis au greffe du Parlement de Paris, pour une maison sise au
village de Clignancourt, en la Grand' Rue dudit lieu, avec jardin clos de murs,
tenant d'une part au seigneur de Clignancourt, et d'autre aux héritiers et
ayant droit de défunt sieur Brice, aboutissant d'un bout par-devant sur ladite
Grand' Rue, et par derrière au chemin qui conduit de la Chapelle-Saint-Denis à
Saint-Ouen, à lui appartenant par acquisition des héritiers Lefebvre ¹, et
chargé de 9 deniers parisis de cens par an. Il payait également au seigneur de
Clignancourt 9 sols, 8 deniers parisis de cens annuel pour 10 arpents et 20
perches environ de terres qu'il possédait, avec trois quartiers et demi de
vignes, sur le territoire de Clignancourt, ainsi que pour deux quartiers et
demi de terres à Montmartre.
Mais le nom de Gilles Boileau a pour nous un autre attrait
que le souvenir d'un bourgeois de Paris aisé venant avec les siens, dans sa
modeste villégiature de Clignancourt, se délasser pendant l'été de ses travaux
de procédure et de chicane. Gilles Boileau fut le père de l'auteur du Lutrin, et c'est à Clignancourt même que
Nicolas Boileau fit ses premiers vers : un quatrain sur « la Puce, » rappelant sans doute l'une des incommodités
de ce rustique séjour. Malgré les charmes de sa résidence d'Auteuil, Boileau
aimait cependant à y revenir; sur ses vieux jours, il y retournait encore et se
plaisait à y évoquer ses souvenirs de jeunesse et surtout ses débuts
littéraires, ainsi qu'en témoigne le passage suivant d'une de ses lettres à son
ami l'avocat Brossette, en date du 29 septembre 1703 : « Pour vous montrer, dit
Boileau, combien je suis éloigné de me choquer de vos critiques, je m'en vais
ici vous écrire une énigme que j'ai faite à l'âge de dix-sept ans, et qui est
pour ainsi dire mon premier a ouvrage. Je l'avois oubliée, et je m'en souvins
le dernier jour en allant voir une maison que mon père avoit au pied de
Montmartre, où je composai ce bel ouvrage. Je vous l'envoie afin que vous
l'examiniez à la rigueur ; mais, pour me venger de votre sévérité, je ne vous
dirai le premier mot de l'énigme que la première fois que je vous écrirai, afin
de me venger de la peine que vous me ferez en la censurant par la peine que
vous aurez à la deviner. La voici :
Du repos des humains implacable
ennemie,
J'ai rendu mille amants envieux de mon
sort :
Je me
repais de sang, et je trouve ma vie
Dans les
bras de celui qui recherche ma mort.
![]()
1.
La famille Boileau était alliée aux Lefebvre
par le mariage de Gilles Boileau, greffier au Parlement, avec Anne de Nyélée,
cousine germaine de Louis Lefebvre, procureur au Grand Conseil, fils de Nicolas
Lefebvre, huissier au Châtelet, qui épousa Marie de Nyélée, tante de ladite
Marie de Nyélée. Louis Lefebvre, procureur au Grand Conseil, épousa Marie
Marcadé, décédée en 1650 ; il mourut vers 1636. (Voir la généalogie de la
famille de Boileau Des Préaux par Berriat Saint-Prix, dans son édition des Oeuvres de Boileau. Paris, 1830, t. III,
p. 447.)
- 118 -
Tout ce que je puis vous dire par avance,
c'est que j'ai tâché de répondre par la magnificence de mes paroles à la
grandeur du monstre que je voulois exprimer ….. »
Nous ignorons la date de la mort de l'abbé Julien Brisard,
mais nous pouvons mentionner l'aveu du 16 novembre 1660 ¹ rendu à l'abbé de
Saint-Denis par Me Claude Brisard, conseiller au Parlement de Paris,
seigneur de Perrigues, Abbecourt, Clignancourt et Montmartre, demeurant à
Paris, rue du Vieux-Colombier, près Saint-Germain-des-Prés. D'après cet aveu,
la seigneurie de Clignancourt lui échut par suite d'une donation entre vifs à
lui faite par son oncle Julien Brisard, abbé de Saint-Prix : elle consistait,
conformément à l'aveu antérieur de 1643, « en haute, moyenne et basse justice,
maison seigneuriale, colombier, fief, cens, rentes, droits de corvée, pasts sur
plusieurs sujets, vignes, cour, jardin, pressoir, dîmes, champarts, lots,
ventes, saisines, amendes, profits de fief et plusieurs autres droits et
devoirs seigneuriaux tels qu'à haute justice il appartient. » Le lieu
seigneurial assis audit Clignancourt contenait deux grands corps d'hôtel,
colombier à pied, pressoir, fouloir, granges, étables, cour, jardin clos de
murs, le tout contenant trois arpents et demi environ. Dans ladite seigneurie
de Clignancourt, deux fiefs relevant d'elle se trouvaient enclavés : 1° le fief
de Graville, ci-devant appelé de Pommereux, appartenant à Claude Brisard à
cause de la donation de son oncle l'abbé Julien Brisard, auquel ce fief était
échu par héritage de sa mère Marguerite Liger ; 2° le fief Turquam,
appartenant à Me Jacques Doujat, conseiller, notaire et secrétaire
du roi, précédemment mentionné.
Neuf ans plus tard, l'abbé de Saint-Denis, usant de ses droits
et prérogatives, disposait encore une fois de la seigneurie de Clignancourt et
la retirait moyennant finances à Claude Brisard pour la vendre à l'abbesse de
Montmartre, suivant contrat passé le 6 juin 1669 2 par-devant Jean
Desnotz et Charles Sainfroy, notaires à Paris. Nous allons en présenter les
principaux passages et résumer les motifs et conditions, lesquels furent
exposés et débattus en présence de messire Étienne de Lafonds, seigneur de
Ranty, conseiller du roi, au nom et comme procureur fondé de pouvoirs de Mgr
Paul de Gondy, cardinal de Retz, abbé de Saint-Denis, d'une part, et de Mme
Françoise-Renée de Lorraine, abbesse et dame de Montmartre, des Porcherons, du
For-aux-Dames et autres lieux, assistée de ses prieure, sous-prieure et des soeurs
religieuses du chapitre conventuel, réunies tout exprès en conseil au parloir
du prieuré des Martyrs pour en délibérer, d'autre part.
![]()
1. Arch. nat., S. 2245b.
2. Ibid.
- 119 -
« Disant le dit sieur de Lafonds que la dite terre et seigneurie
de Clignancourt despendant de l'abbaye de Saint-Denis, ayant esté vendue et
aliénée pour cause de subvention en l'année 1569, moyennant la somme de 2,880
livres de principal et le sol pour livres, revenant à la somme de 144 livres,
qui n'estoit que la moitié de sa juste valeur, il y a eu plusieurs instances intentées à divers
temps pour la retirer et la réunir à la dite abbaye, mais qu'il n'y en a eu
aucune qui ait resté terminée ou mise à fin que celle qui a esté intentée au
Grand Conseil par le dit cardinal abbé contre Mre Claude Brisard,
conseiller au Parlement de Paris et détempteur de la dite terre et seigneurie
de Clignancourt, au mois de septembre 1664, laquelle a esté tellement
poursuivie que, par arrest contradictoire du dit Grand Conseil, du 30 septembre
1666, il a esté ordonné que le dit seigneur cardinal, en la dite qualité d'abbé
de Saint-Denis, rentreroit en la propriété, possession et jouissance de la dite
terre et domaines en dépendant en remboursant au sieur Brisard les réparations,
augmentations, améliorations qu'il prétend avoir esté faictes tant par lui que
par ses prédécesseurs ….. »
Au dire de Claude Brisard, lors de l'acquisition de Jacques
Liger, les bâtiments du domaine de la seigneurie de Clignancourt tombaient
presque en ruine faute d'avoir été entretenus en bon état de conservation,
ainsi que les murs de clôture et la pierrée qui amenait les eaux à la fontaine
du logis seigneurial.
Le contrat de vente, du 6 juin 1669, rappelle que la
seigneurie de Clignancourt consistait en une habitation seigneuriale comportant
cour, cuisines, chambres, granges, étables, écuries, pressoir et colombier,
avec un jardin, d'une contenance d'environ deux arpents, enclos de murs de
trois côtés seulement et joignant le bâtiment d'habitation, plus un arpent de
terre, au lieu dit Beaumur, avec droit de justice haute, moyenne et basse en
toute l'étendue de ladite terre et seigneurie de Clignancourt, droit de cens
portant lods et ventes, saisines et amendes quand le cas y échet ; droit
de mouvance sur deux fiefs enclavés dans ladite seigneurie, savoir : l'un
appelé le fief de Pommereux (ou de Graville), appartenant audit sieur Brisard,
et l'autre appelé le fief Turquam, appartenant à Mre (en
blanc) ; et généralement tous droits de terres et domaines qui peuvent
appartenir audit cardinal abbé.
![]()
1.
On verra plus loin que
le fief Turquam appartenait alors à Mres Louis, Simon et Benjamin
Moufle, mais depuis quatre jours seulement.
- 120 -
D'après le jugement précité, l'abbé de Saint-Denis dut rembourser
à Claude Brisard la somme de 11,588 livres, qu'il a été obligé d'emprunter au
préalable. Mais les travaux de réparations qu'il fut ensuite amené à faire
exécuter, ainsi que les exigences des obligations qu'il avait contractées par
le fait même de son emprunt, furent pour lui des charges si onéreuses qu'il
consentit à entendre les propositions de l'abbesse de Montmartre. Celle-ci lui
offrait le remboursement des 11,588 livres qu'il avait empruntées pour
indemniser Claude Brisard, plus les frais de poursuites et de procès, s'élevant
à la somme de 15,000 livres, en échange de la terre et seigneurie de
Clignancourt, y compris la remise par ledit abbé de Saint-Denis de tous les
titres et pièces de procédure dudit procès, avec tous les papiers terriers,
etc., etc. L'abbesse de Montmartre donnait pour raisons que la possession de
la terre et seigneurie de Clignancourt lui serait aussi utile que commode, tant
à cause de sa proximité que parce que les territoires de Montmartre et de
Clignancourt se trouvent tellement enchevêtrés « que leurs hautes justices
s'empeschent l'une l'autre, » et que, quant au point de vue religieux, il
n'y avait aucun inconvénient à conclure le marché, puisque l'abbaye de
Montmartre, comme celle de Saint-Denis, a pour patron saint Denis, qui a sa
sépulture à Saint-Denis, aussi bien qu'il a souffert le martyre à Montmartre.
Ces propositions ayant été acceptées de part et d'autre, il
fut arrêté que l'abbé de Saint-Denis vendait et délaissait à l'abbesse de Montmartre
la terre et seigneurie de Clignancourt moyennant la somme de 24,080 livres,
dont 11,000 comptant, « et, parce que, parle moyen de cette vendition et
délaissement ladite terre et seigneurie de Clignancourt retombera en main
morte, il sera payé par chaque mutation d'abbesse qui arrivera la somme de 100
livres à l'abbé de Saint-Denis par forme de relief et reconnoissance. » En
d'autres termes, cette dernière condition maintenait le fief de Clignancourt
dans l'ancienne dépendance féodale de l'abbaye de Saint-Denis, l'abbesse de
Montmartre tenant lieu d'homme vivant et mouvant.
Par suite de cette dernière mutation, la justice et prévôté de
Clignancourt, qui primitivement appartenaient aux religieux de Saint-Denis,
furent réunies à celles de l'abbaye de Montmartre ¹. Dès lors ces deux justices
n'en formèrent plus qu'une seule, sous le titre de Prévôté de Montmartre et de
Clignancourt, relevant du bailliage du For-aux-Dames, situé à Paris, impasse de
la rue de la Haumerie. Plus tard, lorsque toutes les justices particulières de
Paris furent réunies au Châtelet, en vertu de l'édit de février 1674, le
bailliage du For-aux-Dames fut transféré à Montmartre, en l'auditoire de
l'abbaye, établi auprès de la Cour du Pressoir (aujourd'hui rue
Saint-Éleuthère).
![]()
1.
Michel de Trétaigne (Montmartre et Clignancourt, p. 131) a
relevé, d'après les Registres paroissiaux
de Montmartre, les noms suivants de quelques fonctionnaires de la justice
et du fisc de Clignancourt un peu avant 1669 : Martin Lesueur, procureur
fiscal de Clignancourt (1636) ; Guillaume Perrier, lieutenant de
Clignancourt (1644) ; Martin Lesueur, greffier de Clignancourt
(1646) ; Nicolas Bailly, procureur fiscal de Clignancourt (1660).
- 121
Suivant
les lettres patentes de Louis XIV, en date du 14 avril 1676, confirmant les
anciens droits justiciers et seigneuriaux de l'abbesse dans ses domaines
situés hors Paris et les faubourgs, les appels du bailliage de Montmartre et de
Clignancourt ressortissaient immédiatement à la cour du Parlement, comme cela
avait lieu pour l'abbaye de Saint-Denis 1.
C'est sous l'abbatiat de Mme d'Harcourt, qui
succéda à Françoise-Renée de Lorraine, morte en 1682, que la ferme, que les
dames de Montmartre possédaient à Clignancourt, fut remplacée par une partie
des bâtiments du vieux monastère, récemment abandonnés par elles pour le
nouveau cloître du prieuré dés Martyrs 2. Cette ferme fut dès lors
concédée à titre de loyer à divers particuliers; elle figure en effet, sur
l'état des revenus de l'abbaye, en 1763, comme étant louée au sr
Ancel, boucher, et à Jacques Rocher, laboureur, à raison de 450 livres par an 3.
Après la mort de Mme d'Harcourt, arrivée en 1622,
la direction de l'abbaye fut confiée à Marie-Éléonore Gigault de Bellefonds.
Son administration dut être bien pénible sous le rapport financier. La
communauté avait beaucoup de dettes arriérées, reliquat des dépenses
considérables qu'avait occasionnées, depuis Mme de Guise, la
construction du nouveau prieuré. Aussi fut-elle obligée d'aliéner quelques
biens, notamment ceux du Bourg-la-Reine, qu'elle vendit à Louis-Auguste de
Bourbon, duc du Maine, seigneur propriétaire de la baronnie de Sceaux, en même
temps que pour payer les droits d'amortissement de la seigneurie de
Clignancourt elle lui abandonnait encore ce domaine au prix de 5,500 francs .
Ce chiffre donne une pauvre idée des revenus que produisait alors la seigneurie
de Clignancourt. La date de cette nouvelle mutation nous fait encore
défaut ; mais nous pensons qu'elle est postérieure à l'année 1705, car Mme
de Bellefonds est encore qualifiée dame de Clignancourt sur un reçu émanant
d'elle, pour un semestre, de 300 livres de rentes sur les aides et gabelles, et
daté du 15 juin 1705 5.
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1.
Michel de Trétaigne, Montmartre et Clignancourt, p. 131.
2.
Michel de Trétaigne, op. cit., p. 136.
3.
E. de Barthélemy, Recueil des chartes de l'abbaye de
Montmartre, p. 292.
4.
Jacques Brillon,
(Paris, 1727, 6 vol. in-fol.), t. I, p. 20. - Chéronnet, Hist. de Montmartre, p. 147.
5.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Bellefonds.
- 122 -
Depuis
lors, nous n'avons rencontré aucun document concernant l'ancien domaine des
Liger, sinon que les messes qu'ils avaient fondées dans leur petite chapelle
seigneuriale de la Trinité continuèrent à y être dites, conformément à leurs
prescriptions testamentaires, jusqu'en 1728, époque à laquelle les dames de
Montmartre qui étaient chargées de ces fondations en obtinrent la réduction 1.
Dom Félibien rapporte, que, lorsque la procession septennaire de Saint-Denis
arrivait à Montmartre, le clergé de ce lieu se portait au-devant jusqu'à la
chapelle de la Trinité de Clignancourt 2.
Cependant les héritiers des Turquam n'ont pas encore cessé de
posséder leur ancien fief, qui porte toujours leur nom. A la mort de Jacques
Doujat, qui eut lieu en 1666, nous le voyons passer aux mains de sa fille
Françoise Doujat, alors épouse de Jean Scarron, seigneur de Mandiné ; mais
elle n'en eut pas longtemps la propriété, car une déclaration à la Chambre du
trésor, en date du 26 avril 1669 3, nous apprend qu'elle l'avait
cédé, suivant contrat de vente, du 2 juin 1666, passé par-devant Lebert et
Guichard, notaires au Châtelet, à Mres Louis Moufle, procureur en la
Chambre des comptes, Simon Moufle (l'aîné) et Benjamin Moufle, notaires au
Châtelet de Paris, tous trois acquéreurs, chacun pour un tiers, et déclarant
descendre directement des Turquam et des de Larche, anciens possesseurs
successifs, dudit fief. D'ailleurs l'un d'eux, Simon Moufle, était allié aux
Doujat par son mariage avec Geneviève Doujat. Le même Simon Moufle fut échevin
de Paris en 1692 4. D'après une note récapitulative en marge de la
déclaration du 26 avril 1669, la censive du fief de Clignancourt, autrement dit
de la Fosse Turquam, s'étendait encore à Belleville, la Courtille et au Baffroy
sur 109 arpents, 46 perches 1/2, et sur 49 arpents et 29 perches à Montmartre
et Clignancourt, soit un total de 158 arpents, 75 perches 1/2, chargés de 8
deniers parisis de cens annuel.
Une déclaration du 13 mars 1705 5 désigne, comme
possesseur du fief Turquan, Benjamin Moufle, sieur de Bourneville, colonel
d'infanterie dans les troupes de Sa Majesté le roi de Grande-Bretagne, Jacques
II, héritier dudit fief par la mort de son père Benjamin Moufle, en son vivant
conseiller du roi, notaire honoraire à Paris et secrétaire ordinaire de la
chambre de Louis XIII. Or, ces Moufle, successeurs des Doujat, sont aussi leurs
parents par alliance : un Simon Moufle, notaire en 1624, était marié à une
demoiselle Geneviève Doujat ; notons aussi qu'un autre Simon Moufle,
conseiller, notaire du roi, fut échevin de Paris en 1692 6.
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1.
L'abbé Lebeuf, op. cit., p. 123.
2.
D. Félibien, Hist. de Saint-Denis, p. 427.
3.
Arch. nat., Q. 1078.
4.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Doujat et v° Moufle.
5.
Arch. nat., S. 54. -
Extrait des anciens terriers du fief de Clignancourt.
6.
Bibl. nat., Pièces
originales, v° Doujat et v° Moufle.
- 123 -
La
déclaration de 1705 précitée énonce d'ailleurs que Benjamin Moufle de
Bourneville comptait parmi ses ancêtres les Turquam, seigneurs du fief de
Clignancourt, et Mres Benoît et Jean d'Aubigné (d'Aubigny),
possesseurs primitifs dudit fief : ce que justifient ses armoiries, portant
« écartelé, au premier d'azur à trois coupes (ou moufles) ouvragées et
couvertes d'or et un lionceau aussi d'or posé en abîme armé et lampassé de
gueules, aux deuxième et troisième d'argent à un chevron de gueules accompagné
de trois tètes de Turcs de sable liées d'argent, et au quatrième d'azur à trois
couronnes fleuronnées d'or, et sur le tout d'azur à un griffon couronné d'or,
et au chef cousu de gueules chargé de trois roses d'or ¹. »
A partir de 1705, les documents sur la seigneurie de
Clignancourt et le fief Turquam nous font défaut quant à présent, et, malgré
nos recherches, nous devons, à notre grand regret, laisser notre travail
incomplet. Tout ce que nous avons pu trouver n'a trait qu'à la partie du fief
Turquam, qui s'étendait sur le territoire de Belleville : ce sont notamment
quelques pièces relatives à une contestation, survenue entre le chapitre de
Notre-Dame et les derniers seigneurs de Clignancourt, au sujet de quelques
pièces de terres sises aux lieux dits les Pannoyeaux ou la Butte-aux-Chats et
les Houzeaux, et sur lesquelles l'une et l'autre partie se
disputaient réciproquement la censive 2. Ce combat de fief (c'est
ainsi que s'appelait ce genre de procès) débuta par un exploit d'assignation
lancée, le 14 juillet 1772, contre le chapitre de Notre-Dame par Me
Pothouin, avocat au Parlement, possesseur du fief de la Fosse Turquam ou
Popincourt, lequel était situé entre la rue Popincourt, le chemin de
Ménilmontant, la rue des Amandiers et la ruelle des Carrières ou des Nonnains.
D'après son mémoire du mois d'août suivant, Me Pothouin en était
déjà possesseur en 1760 ³. Sa veuve ayant vendu le fief Turquam à Me
Jean-Marie-Eusèbe Baconnière de Salverte, administrateur des domaines du roi,
demeurant à Paris, rue des Amandiers, paroisse Sainte-Marguerite, ce dernier
continua les poursuites entamées par son prédécesseur. L'affaire fut enfin
terminée par une transaction, du 11 mars 1786, accordant à M. de Salverte, du
consentement du chapitre de Notre-Dame, la rentrée en possession de la
seigneurie directe sur les pièces de terres dont la censive lui avait été
jusqu'alors contestée, mais sans percevoir toutefois les arrérages des lods et
ventes depuis 1706.
![]()
1.
Bibl. nat., Armorial général de d'Hozier.
2.
Arch. nat., S. 54.
Ce ne fut pas le premier différend de ce genre qu'eurent à régler les seigneurs
de Clignancourt, et précisément dans les mêmes parages. Nous avons, en effet,
trouvé (Arch. nat., Q¹ 1042-1044). la copie d'une transaction, du 3 mai 1541,
passée entre François de Larche et les fermiers de la Grande Chambrerie de
France, au sujet du bornage des religieuses de Popincourt. Les deux parties
étant en contestation à propos du droit de censive que chacune d'elles
prétendait avoir droit de prendre sur quelques pièces de terres et de vignes
assises au lieu dit le Petit Bafer, au-dessous et joignant le lieu dit la Fosse
Turquan.
3.
Arch. nat., S. 54.
- 124 -
Dans
cette transaction, M. de Salverte est qualifié seigneur de Clignancourt,
autrement dit de la Fosse Turquam ou Popincourt ¹.
Nous avons vu qu'en outre de ses seigneurs, et sans compter la
famille Boileau, Clignancourt comptait, dès le XVIIIe siècle,
quelques habitants notables. Parmi les personnages de marque, dont Michel de
Trétaigne a relevé les noms d'après les anciens registres paroissiaux de
Montmartre, nous citerons la mention suivante :
« 1702. - 9 janvier. - Inhumation dans l'église de céans
de Mre Jacques Dufossé, cher de l'ordre du Roy, seigneur de
Watteville, lieutenant des gardes du Corps de S. M., brigadier de ses camps et
armées, 67 ans, décédé d'hier dans sa maison à Clignancourt. - Thévenin, curé 2. »
Il est probable que les derniers seigneurs de Clignancourt,
descendants et héritiers des Turquan, ne possédaient plus grand domaine à
Clignancourt. En effet, nous avons trouvé dans le Registre des titres de propriétés des dames de l'Hôpital Saint-Gervais
à Paris (Arch. nat., S. 6138, fol. 159) que l'abbesse de Montmartre avait,
suivant acte du 17 janvier 1738, concédé aux religieuses de Saint-Gervais la
perception de toutes les dîmes en paille et en grains sur toute l'étendue du
fief Turquam à Montmartre. Ces dernières, à leur tour, affermèrent ces dîmes,
à raison de 50 livres par an et pour neuf années, suivant bail du 5 mars 1738,
à Charlotte Frémy, veuve de Jacques Delalonde, marchand plâtrier à Montmartre.
De 1756 à 1779, les fermiers de ces dîmes sont, d'après le même registre, Louis
Picard, vigneron à Montmartre, et Jeanne Anape, sa femme.
***
Il y a vingt ou trente ans, on montrait encore, au numéro 101
de la rue Marcadet, à l'angle de la rue du Mont-Cenis, l'ancienne demeure des seigneurs
de Clignancourt, qui appartenait alors à M. le vicomte de Romanet ; les gens de
l'endroit la désignaient sous le nom de Maison
des enfants de France, peut-être bien en souvenir du passage qu'y dut faire
le duc du Maine avec sa famille. Michel de Trétaigne, qui a eu également sous
les yeux les titres de propriété de cette habitation, dit l'y avoir trouvée
décrite « comme une belle et grande maison avec des jardins spacieux,
embellis par des bassins, des grottes et des fontaines qu'alimentaient des sources
aujourd'hui disparues 3. » Un groupe de constructions de cinq à
six étages a remplacé cette maison depuis environ dix ans.
![]()
1.
Arch. nat., Q. 1078.
2.
Michel de Trétaigne, Montmartre et Clignancourt, p. 234.
3.
Ibid., p, 235-236.
- 125 -
De
l'autre côté de la rue Marcadet, la partie de la rue Hermel qui descend vers la
nouvelle mairie du XVIIIe arrondissement a conservé, jusqu'en 1860,
par son ancienne dénomination de rue du Manoir, le souvenir de la résidence
seigneuriale des Liger. A l'angle opposé de la rue du Mont-Cenis, c'est-à-dire
au numéro 103 de la rue Marcadet, la tourelle d'un cabaret prétend rappeler le
colombier féodal d'antan, tandis qu'en face les vieilles masures des numéros
110 et 112 de la même rue passent pour être ce qui reste de l'un des fiefs de
Clignancourt. Les murs de la chapelle des Liger font encore saillie sur la
place Marcadet ; mais ils sont presque en ruines. Nous nous rappelons y
avoir vu un poste de sapeurs-pompiers, puis un débit de vins. Sa fermeture au
culte fut ordonnée, en 1792, par le directoire de Saint-Denis, et les plombs et
les fers qui en provenaient furent transportés à Paris ¹.
Mais l'histoire domaniale et seigneuriale de Clignancourt ne
saurait se terminer ainsi. Plus tard, s'il nous est permis d'examiner les
titres de propriété des plus vieilles familles de la localité, notamment de M.
M. Labat, de M. de Romanet et de Mme la baronne Michel de Trétaigne,
nous pourrons donner le complément qui convient à cette modeste étude.
Charles SELLIER.
![]()
1.
Michel de Trétaigne, Montmartre et Clignancourt, p. 234.