CLIGNANCOURT
Le hameau de Clignancourt est né au croisement de deux routes, ce sont celles de Clichy à La Chapelle-Saint-Denis et de Montmartre à Saint-Denis. Ces chemins sont devenus nos rues Marcadet et du Mont-Cenis et ont préexisté à Clignancourt. La création de ce hameau est donc postérieure à celle de Montmartre, de Saint-Denis, de Clichy et de La Chapelle-Saint-Denis.
L’abbé Lebeuf (Histoire du Diocèse de Paris) a émis l’hypothèse qu’un domaine appartenant à un nommé Cleninus existait là à l’époque franque et que le premier nom du lieu aurait été « Clenini-Cortis ». Le mot « Cortis » signifie ferme ou domaine rural. Petit à petit et par déformation « Clenini-Cortis » aurait donné « Clignancourt », en passant entre autres par « Clinencourt » et « Clignencourt ». Nous estimons que cette hypothèse est toujours valable. Mais nous en émettons deux autres :
Première hypothèse :
Considérant que les noms de « Clichy » et de « Clignancourt » commencent tous deux par le préfixe « Cli », il nous parait possible que l’on ait voulu, à l’origine, désigner un domaine rural ou ferme dépendant de la seigneurie de Clichy et dont les bâtiments d’exploitation se seraient trouvés au croisement des deux routes donc à une certaine distance de Clichy.
Deuxième hypothèse :
Le verbe latin « clinare » qui signifie : pencher, incliner, et le substantif latin « clivum » qui se traduit par « pente » ont donné en vieux français les mots « clin » et « clinée » que l’on peut traduire tous deux par : pente (Dictionnaire de l’ancien français par Godefroy). D’autre part, sur le plan de Paris dit de Saint-Victor et dessiné vers 1555, de même que sur un autre datant de 1552, Clignancourt est orthographié « Clinniencourt ». La prononciation populaire a provoqué ensuite la mouillure de la lettre « n » ce qui a donné un « g » devant le « n » (comme cliner est devenu cligner) (Petit glossaire par L. Cledat).
Ce hameau a donc pu s’appeler « Clinencourt », nom qui s’est déformé de diverses façons pour aboutir à Clignancourt. Cette désignation se rapporterait à une exploitation rurale sur une pente. D’ailleurs il est admis que « Clinchamp » vient de « Clinus Campus », et que cela signifie : terrain ou champ en pente. De fait élevée en bordure sur du carrefouor des deux routes, la ferme et ses terres étaient situées sur un terrain en pente.
On sait que tous les noms de lieux terminés par « court » sont une déformation du mot « cortis » signifiant « domaine agricole » à l’époque franque. La terminaison du nom de Clignancourt a donc une origine certaine, mais on ne saurait en dire autant du préfixe pour lequel il faut choisir entre trois hypothèses également valables, à savoir : ferme de Cleninus, ferme de Clichy ou ferme sur la pente. Le seul point certain c’est que Clignancourt fut à son origine une ferme ou un domaine rural.
Le hameau est né d’un groupement d’habitations autour de cette ferme. C’est chose faite dès le XVe siècle. A cette époque existent déjà deux nouvelles routes, l’une vers Paris, l’autre vers Saint-Ouen.
La presque totalité des maisons formant le hameau de Clignancourt était groupée à l’est du chemin de Saint-Denis (notre rue du Mont-Cenis). Elle bordait le chemin de La Chapelle-Saint-Denis (notre rue Marcadet).
Une place plantée d’un orme dessinait l’angle nord-ouest du carrefour (nos rues Marcadet et du Mont-Cenis). Près de cet arbre et en direction nord, nous trouvons, dès 1397, et mentionnée à nouveau en 1436, une maison occupée par un nommé Charles ou Charlot de Pontalie. Au nord de cette maison s’élevait une autre habitation, ce qui porte à deux le nombre de bâtiments en bordure ouest du chemin allant du carrefour vers Saint-Denis. Une seule maison, mais d’importance celle-là, avait été construite de l’autre côté du chemin : l’hôtel seigneurial.
Le chemin vers Clichy par contre ne comportait aucune construction en l’an 1436. L’angle sud-ouest était occupé par un terrain planté de vignes dont la superficie mesurait un demi arpent (710 m²).
Le village alignait ses maisons de l’angle sud-est du carrefour jusqu’au début du chemin de Clignancourt à Paris (notre rue Ramey). Cette rangée de maisons, dix ou onze en 1436, s’étirait jusque vers le lieu occupé par les immeubles modernes portant actuellement les numéros 55 et 57 de la rue Ramey.
Le côté opposé à cette rangée de maisons ne comptait que cinq ou six habitations qui, depuis l’angle nord-est du carrefour de Clignancourt, s’égrenaient au long du chemin conduisant à La Chapelle-Saint-Denis. La principale d’entre elles était la maison seigneuriale que nous avons précédemment citée et qui occupait l’angle nord-est du carrefour.
Le chemin de Clignancourt à Paris qui s’embranchait à la sortie du hameau dans le chemin conduisant à La Chapelle, est devenu aujourd’hui la rue Ramey. Le chemin de Clignancourt à Paris se prolongeait au-delà de la rue Ramey sur l’emplacement de nos rues de Clignancourt, Rochechouart, Cadet et du Faubourg-Montmartre. Il est cité dans les actes à partir de 1272. Dans le bas de ce chemin, tout près de son point de départ, aboutissait la rue Jacquet Lefort, du nom d’un propriétaire riverain qui était sergent à verge du roi. Cette rue, disparue aujourd’hui, était le prolongement de notre rue de la Bonne et assurait ainsi un second accès à Montmartre.
Il nous semble très probable que le tracé de cette rue passait sur l’emplacement du 50, rue Custine, du 6 ou du 4, rue du Baigneur et du 59, rue Ramey. Il longeait le mur mitoyen entre le 59 et le 61, rue Ramey et entre le 6, rue du Baigneur et le 59, rue Ramey. Sur le plan moderne, à l’échelle 1/1000, mentionnant les limites des propriétés, on remarque que ce mur mitoyen n’est pas une ligne droite mais en partie une courbe, absolument semblable à celle de la rue Jacquet Lefort, telle qu’on la voit sur des plans du XVIIIe siècle.
D’autres embranchements existaient à l’ouest et au nord de Clignancourt sur les routes de Clichy et de Saint-Denis. La première était coupée par un chemin qui est devenu notre rue de la Fontaine-du-But et la rue du Ruisseau. Plus près du hameau, une bifurcation vers Montmartre était formée par un sentier qui, dans sa partie haute (donc près du village de Montmartre), occupait l’emplacement de notre rue des Saules. Entre ces deux voies, aboutissant au chemin de Clichy et en bordure de celui-ci, le seigneur de Clignancourt avait élevé son pressoir.
Tout près du hameau, le chemin de Clignancourt à Saint-Denis était coupé par un sentier allant de Saint-Ouen à La Chapelle-Saint-Denis. Seul subsiste de nos jours le tronçon conduisant à Saint-Ouen, il est devenu notre rue du Poteau. Cette appellation remonte à Louis XV et a pour origine le poteau de justice ou pilori élevé vers Saint-Ouen, donc loin de Clignancourt, et appartenant peut-être au seigneur de Saint-Ouen ou au seigneur de Saint-Denis, mais certainement pas à la seigneurie de Montmartre ni à celle de Clignancourt. L’autre tronçon conduisant à La Chapelle-Saint-Denis, et aujourd’hui disparu, était à peu près parallèle à la rue Marcadet. On le trouve parfois dans les actes cité sous le nom de « chemin du Lendit » par quoi l’on désignait une grande foire annuelle qui se tenait en bordure de la route de Paris à Saint-Denis, aux alentours du village de La Chapelle-Saint-Denis.
Des carrières étaient exploitées au XVe siècle le long du chemin de Clignancourt à Clichy, un peu à l’ouest du chemin devenu notre rue de la Fontaine-du-But. Une carrière de moindre importance était ouverte non loin du village de Clignancourt, le long de la rue Jacquet Lefort.
La vigne occupait presque toutes les pentes nord de la butte jusqu’au hameau de Clignancourt. Elle s’étendait au-delà, vers le nord jusqu’au chemin du Lendit.
Pour tout ce qu relevait de l’Eglise, Clignancourt dépendait de la paroisse de Saint-Pierre de Montmartre. En effet, la Chapelle de Clignancourt qui était encore debout au début du présent siècle, mais qui n’était plus utilisée pour le culte depuis 1792, ne fut construite qu’en 1579. C’est donc sciemment que nous n’en faisons pas état, dans cet exposé consacré au XVe siècle.
Place au carrefour de routes aussi importantes que celles que nous venons de nommer, le hameau de Clignancourt ne pouvait que se développer. C’est ainsi que l’angle sud-ouest de ce carrefour, que nous avons vu en 1436 être planté de vignes, fut avant 1480 occupé par une importante maison dotée d’un colombier. Celui-ci n’est autre que la tour qui aujourd’hui encore, existe à l’angle sud-est des rues Marcadet et du Mont-Cenis (n° 103 de la rue Marcadet).
Le propriétaire en était un sieur Pierre Hune « changeur et bourgeois de Paris », en fait banquier parisien qui, désireux de se mettre au vert, avait acheté ou fait bâtir cette grande maison. En 1480, il la vend aux religieuses de Montmartre pour le prix élevé de 100 sous de rente annuelle. On ne saisit par très bien le but poursuivi par l’abbesse de Montmartre en acquerrant cette bâtisse qui n’était pas une ferme puisque deux arpents de vigne seulement y étaient adjoints. Constatons une fois de plus que les religieuses montmartroises faisaient volontiers, à cette époque, des dépenses inconsidérées. Les pouvoirs publics devaient être du même avis puisque, à différentes reprises, le roi fut obligé d’imposer à l’abbaye un administrateur laïc, seul chargé de recevoir les recettes et de règlementer les dépenses.
Au Moyen Age, la possession d’un colombier était une prérogative seigneuriale. Seul le seigneur ayant tous droits de justice sur les lieux avait autorisation d’en construire. En considération des dégâts causés aux cultures par les pigeons, les colombiers étaient peu nombreux et représentaient un revenu acquis par privilège. Ce droit féodal fut l’un de ceux dont l’abolition fut décidée dans la nuit du 4 août 1789.
Néanmoins nous en comptons trois à Clignancourt au XVe siècle. Le seul encore visible de nos jours ne se trouvait pas dans la ferme seigneuriale. Il faisait partie d’un groupe de bâtiments comportant une importante maison dont le premier propriétaire dut sans doute verser une forte redevance au seigneur – alors l’abbaye de Saint-Denis – en contrepartie de sa possession. Notons que les bâtiments qui actuellement encadrent cette tour ne sont pas de la même époque (ils datent probablement du XVIIIe siècle).
Ce colombier est l’unique témoin de la féodalité encore visible sur la butte Montmartre. Après l’église Saint-Pierre, il en est le plus ancien bâtiment, le seul de Montmartre datant du XVe siècle. Il mériterait d’être classé monument historique avant qu’il ne soit trop tard.
(les Origines du vieux Montmartre, André Maillard, 1959)
