LE
MAGASIN
PITTORESQUE
1899
La Commission du « Vieux Paris », qui s'est rendue dernièrement au Pré-Saint-Gervais et aux eaux de Belleville pour donner un souvenir aux sources qui alimentèrent la capitale au temps des Romains et au moyen âge, aurait pu, sans crainte de perdre son temps, faire un pèlerinage semblable aux sources de Mont-Martre, car la Butte antique de Mars abondait en ruisselets limpides dont se servait plus d'un Parisien, à commencer par le couvent Saint-Lazare et celui de l'abbaye de Mont-Martre.
Leur nombre
atteignait bien la douzaine, et l'on a conservé le souvenir de quatre d'entre
eux comme étant les plus grands, ou ayant coulé le plus longtemps.
Et, sans
remonter à la nuit des temps, nous pouvons prendre leur histoire à l'époque
gallo-romaine, et même à celle de l'indépendance gauloise, quand les chênes de
la Butte abritaient le temple de Teutatès (1).
(1) Firmin Leclerc : la Légende de la Chapelle.

L'abbé Lebeuf, chanoine d'Auxerre et consciencieux auteur d'une Histoire de la Ville et des Diocèses de
Paris, parle d'une conduite d'eaux qui, partant de la fontaine du Buc (et non du But), alimentait les villas romaines bâties
sur le versant de Clignancourt. Il assure - et on peut le croire - avoir vu les
vestiges de cette conduite, dans les restes d'une maison décrite déjà par Frodoard, et effondrée lors du célèbre ouragan qui sévit
sur Mont-Martre en 944.
La
découverte de ces vestiges date de 1736 et se trouve relatée dans le Mercure de 1738 ; cet événement
produisit une grande sensation et l'on parla même d'une exhumation de statues
d'Isis et d'Osiris, de médailles, de pièces d'or, d'un temple soutenu par une vingtaine d'arcades, avec un autel en argent, etc., etc.
L'abbé Lebeuf remit toutes choses en place et reconnut dans ces
débris ceux d'un palais des Thermes mont-martrois. Du reste, les ruines romaines à Mont-Martre, ne sont pas rares ; en 1860, il y en
avait encore au Moulin de la Galette.
Pour en
revenir aux débris de la maison décrite par Frodoard,
disons qu'ils consistaient principalement en tuiles creuses et en tuiles à
rebord comme on les employait pour les canalisations d'antan.
En octobre
1895, ne découvrit-on pas aussi, en faisant des fouilles rue de Bellefond, des tuyaux de poterie qu'un examen approfondi
attribua à l'aqueduc conduisant autrefois au château-fort
de Saint-Lazare ? Ces tuyaux sont encore visibles au musée du Vieux-Montmartre à qui le discoverer en a fait don.
Je disais en
commençant qu'il y avait quatre fontaines célèbres à Mont-Martre ;
les voici, et leurs noms, donnés aux rues avoisinantes, témoignent du moins de
leur passage : la Fontenelle
(ou petite fontaine), la rivière de Saint-Denys, la Bonne
(sous-entendu la Bonne eau) et la
fontaine du Buc.
La Fontenelle coulait à peu près sur
l'emplacement des rues des Roziers et de la
Fontenelle (aujourd'hui réunies en une seule sous le nom de rue de La Barre) ;
il appert qu'elle s'est tarie au dix-septième siècle, absorbée par les carrières
de plâtre sur lesquelles elle coulait.
La rivière
de Saint-Denys coulait sans doute où se trouve
aujourd'hui le cimetière du Nord (ou cimetière Mont-Martre),
et c'est dans son eau que - d'après la légende chrétienne - saint Denys se lava
la tête après sa décollation ; cette rivelette
se déversait très probablement dans la plaine Monceau, et était fort renommée
suivant d'aucuns. On l'appelait aussi fontaine
aux Martis, et Ignacio de Loyola
vint sur ses bords pour y faire ses ablutions.
Ses eaux passaient pour être miraculeuses et avoir la propriété de guérir principalement la fièvre ; on va même jusqu'à citer - mais que ne cite-t-on pas ? - une religieuse de l'abbaye qui fut guérie (par cette eau divine) d'un chancre à la lèvre.
La fontaine aux Martis
était honorée du dicton suivant :
Jeune fille qui a bu l'eau de Saint-Denys
Reste fidèle à son mari.

Dans un
poème du quatorzième siècle : Florent et
Octavien, de Cipéris de Vignevaux,
on trouve les vers suivants, dédiés à la rivière de Saint-Denys :
Seigneurs, decolé fu le corps de saint Denys,
Droit à une fontaine, si nous dit li inscris,
Qui est entre Montmartre et le cit
de Paris
Encore l'appelle-t-on la fontaine aux Martis
Là, avait ung grant bois qui fut souvent feuillis.
En 1810, on
changea le cours de cette rivelette pour exploiter les
plâtres qu'on devinait sous son lit,
lesquels plâtres lui firent un sort pareil à celui de sa sœur la Fontenelle.
Le lit de
cette rivière prenait vraisemblablement naissance impasse Girardon.
La fontaine
de la Bonne-Eau, et aussi de la Belle-Estoile, et encore de la Bonne Fée (probablement
un souvenir celtique), puis enfin de la Bonne,
est une des plus anciennes fontaines de Mont-Martre.
Et si l'on
n'a pas les preuves qu'elle servait aux besoins du temple de Teutatès (et de
Mercure ensuite), ainsi que l'avancent quelques montmartrologues,
du moins est-on certain qu'elle servait aux usages des religieuses de l'abbaye,
à preuve qu'elles réclamèrent des tuniques noires pour remplacer leurs blanches,
trop salissantes, et usant - par ce fait - trop d'eau de la Bonne.
Ce qui
indiquerait en même temps que cette source n'avait pas un débit suffisant pour
le boire et le blanchissage (2).
(2) La Bonne a
donné son nom a la rue de la Bonne, la
Fontenelle à la rue de ce nom, et la
rivière de Saint-Denys doit être pour quelque chose dans le
vocable donné à la rue Saint-Denis (aujourd'hui
rue du Mont-Cenis).
Quant à la fontaine
du Buc, elle a laissé son nom à une rue, tandis que deux autres
avoisinantes portent les noms significatifs de rue du Ruisseau et rue de l'Abreuvoir.
L'étymologie de Buc
est incertaine : vient-elle de bucca (bouche) ?
de buée,
buanderie, ou du bouc païen ?
En tout cas, le Conseil municipal a tranché la question le plus maladroitement
possible en écrivant : Fontaine-du-But. Quel but ?
Bref, pour plus amples renseignements, consulter les Curiosités du Vieux-Montmartre,
par notre confrère Ch. Sellier, attaché au musée Carnavalet
et auteur d'une sérieuse étude sur les sources de Montmartre.

D'après de Trétaigne et R. Elina, la fontaine du Buc doit être celle de Mercure citée par M. de Caylus dans son Recueil d'antiquités ; elle
disparut définitivement en 1880, et coulait près de l'abreuvoir qu'elle alimentait, - non loin de la rue Caulaincourt, -
juste à l'intersection de cette rue avec les rues Girardon et Fontaine-du-But.
En 1860, elle était encore protégée en un certain endroit par les rameaux d'un noyer touffu ; enfin, en 1884, on voyait la margelle dudit abreuvoir, et jusqu'à une pierre tumulaire d'abbesse, où celle-ci était représentée avec une crosse à la main. J'ajouterai, pour achever le tableau, que de grosses araignées et de plantureuses hydrophyles s'y promenaient, menant une vie amphibie.
Cette pierre
était dite pierre de Saint-Louis et
presque toujours recouverte d'eau ; il paraît qu'aujourd'hui elle sert
d'autel au petit calvaire de Saint-Pierre-de-Montmartre.
On pouvait voir le pendant de cette pierre de l'autre côté de la rue. Au
milieu, rempli de gazon (je parle d'après la guerre), après avoir été rempli
d'eau, s'arrondissait l'abreuvoir, où buvaient jadis les ânes des meuniers et
les bœufs qu'on conduisait au marché Marcadet (marcatus :
marché, en basse latinité).
Avant la fin
de l'Empire existait également un petit étang dit Mare aux Canards ou Lac aux Plâtriers, dans lequel venaient se suicider plusieurs ruisselets.
Ce lac se trouvait situé sur le bord N.-O. de la rue Marcadet.
Mais
revenons à la fontaine du Buc.
La rue
Girardon - ex-rue des Brouillards (3) - porta
aussi un nom se rapportant à cette source : elle fut en effet rue Croix-du-Buc et
rue des Fontaines, ce qui est assez
juste puisque dans ces parages gazouillaient presque toutes les sources
montmartroises.
(3) Le nom de Brouillards
fut donné à un moulin et au château que l'on attribue à Henri IV et à la
Belle Gabrielle, rue Girardon. Etait-ce à cause des brouillards qui se forment
souvent sur la Butte ? On n'est pas encore bien fixé à ce sujet.

En 1835, les
eaux de la Seine furent amenées sur la Butte et ses sources perdirent de leur
importance, encore que les nouvelles venues fussent obligées de monter à 130
mètres au-dessus de leur niveau, dans un réservoir style Renaissance et qu'on
peut voir encore : tour octogone, au milieu d'un petit square sis place Ravignan, proche le rendez-vous de chasse attribué à Catherine
de Médicis, rue de Norvins.
Un peu avant
la guerre, une autre machine à vapeur fut installée, place de l'Abreuvoir, et
que l'on voyait encore un peu après ; l'eau coulait toujours dans le milieu de
la rue, et l'abreuvoir, à côté duquel
ladite machine avait été construite, n'avait pas encore été recouvert, ni
remplacé par un square.
En 1889, une
nouvelle machine fut installée place Saint-Pierre, au coin de la rue Seveste, pour amener l'eau au triple réservoir bâti sur la
Butte, tout à côté du Sacré-Cœur, dans un style assez semblable à celui du
Trocadéro dont il a d'ailleurs l'aspect.
Mais
Montmartre n'en a pas moins toujours ses sources, et si elles ne coulent plus
dessus, elles coulent dessous ; voilà toute la différence. Quiconque
passe, de bon matin, rue Ramey, au bas du passage
Cottin, et rue Rochechouart, au bas de la rue Turgot, peut entendre le bruit
des eaux détournées tombant dans un égout. L'éboulement des Buttes en 1886, et
l'effondrement des rues Burq et Durantin
en 1880, n'ont pas eu d'autre cause que l'eau se refusant à couler sous terre
et se faisant jour quand même à travers le sol.
Quant aux
puits artésiens, Montmartre possède le sien, place Hébert, à la Chapelle ;
commencé à la fin de l'Empire, il dépasse 712 mètres de profondeur et a été
achevé en 1887. Le seul inconvénient est que son eau se perd un peu dans les
couches géologiques qu'elle traverse.
ROLAND MONTCLAVEL.
