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1905
A TRAVERS LE VIEUX MONTMARTRE (1)
(1) Les clichés reproduits au cours de cette promenade A travers le Vieux Montmartre nous ont
été obligeamment prêtés par la Société d'histoire et d'archéologie des IXe
et XVIIIe Arrondissement : le
Vieux Montmartre. Doyenne des Sociétés d'histoire locale parisienne, cette
Société, fondée en 1886, possède, au n° 42 de la rue d'Orsel,
un Musée-Bibliothèque, des plus curieux, ouvert au
public tous les dimanches après midi.
Il serait bien difficile,
croyons-nous, d'analyser ce qu'évoquent à l'esprit ces trois syllabes du nom de
Montmartre, de ce quartier, naguère encore commune indépendante de Paris, qui,
depuis un demi siècle, l'a absorbé, après lui avoir dû en grande partie la
vie...
Pour l'historien, le nom de Montmartre
rappelle les débuts de l'église parisienne, le martyre légendaire de saint
Denis, l'abbaye florissante, Ignace de Loyola, Henri
IV, la Révolution. Pour l'étranger, ce sont ses ateliers d'artistes, ses
cabarets où l'on chansonne les évènements et les hommes du jour. Pour le vieux
Parisien des faubourgs, ce sont les bals et guinguettes d'il y a un demi-siècle
et plus, contemporains du « boulevard du Crime ». Pour les âmes
pieuses, c'est la basilique du Sacré-Coeur, dont la masse pesante projette son
ombre orgueilleuse sur la vénérable église Saint-Pierre, la plus vieille de
Paris. Pour ceux qui habitent l'antique colline enfin, ce n'est qu'un quartier
de Paris, bien tranquille, de plus en plus banal, de moins en moins pittoresque,
hélas ! et où l'on vit comme ailleurs, et bien peu
selon la légende accréditée vers la fin du XIXe siècle auprès de
tous ceux… qui n'y sont jamais allés. Le progrès impitoyable, ici comme
partout, chasse le pittoresque devant lui, et d'ici cinquante ans, sans nul
doute, il ne restera du vieux Montmartre, transformé par la transmigration et
la spéculation, que les souvenirs et traditions recueillis avec ferveur par ses
historiens et ses archéologues, en compagnie desquels nous allons faire, sur
les anciens territoires de Montmartre, une promenade rapide, depuis les temps
préhistoriques jusqu'à nos jours.
***
La préhistoire de Montmartre est
indissolublement liée à son histoire proprement dite ; nous en dirons
d'abord quelques mots. La colline parisienne remonte à une époque fabuleuse,
nous apprend le Dr Ollivier, pour qui le sol montmartrois n'a pas
de secrets. (Voir ses nombreuses études géologiques et paléontologiques dans le
Bulletin du VieuxMontmartre).
Il faut lui attribuer une antiquité de 1 500 000 à 2 000 000
d'années environ.

De formation gypseuse, de ce gypse qui
lui permit de fournir du plâtre à Paris pendant des siècles, la colline de
Montmartre, élevée de 129 mètres au-dessus du niveau de la mer, de 100 mètres
environ au-dessus de celui de la Seine, repose sur le terrain de l'époque
quaternaire auquel les géologues ont donné le nom d'éocène supérieur, sur le
« calcaire de Saint-Ouen » ; la partie supérieure est formée de
sables dits de Fontainebleau. A l'époque quaternaire (la plus rapprochée des
temps historiques) alors que le niveau de la Seine atteignait le milieu de la
colline, et l'entourait, par conséquent, ainsi que le Mont-Valérien,
les Buttes-Chaumont, îlots perdus dans l'immense fleuve large de six
kilomètres, le climat était humide pluvieux, mais très doux ; le mammouth, le
rhinocéros, l'hyène, l'ours, le lion, l'hippopotame, le castor, le sanglier,
le vison, le cerf vivaient dans ces parages, remplaçant d'autres animaux
fantastiques disparus, et dont les couches profondes du terrain montmartrois
ont permis au grand Cuvier d'en faire la reconstitution : le paléonthérium, anoplothérium, marsupiaux, etc.
A cette époque quaternaire, l'homme
vivait des ossements, de rudimentaires outils en silex taillé, des haches de
pierre, des débris d'industries primitives, nous révèlent sa présence. Cet
homme primitif, appartenant à la race dite « de Neandertal », avait
le front étroit, les parois osseuses du crâne très épaisses ; doué d'une force
musculaire considérable, mais pas plus grand que les Européens actuels, il
avait un aspect simiesque, avec sa mâchoire inférieure fuyante, dont l'examen
prouve qu'il ne pouvait proférer, pour tout langage, que des sons ou cris
articulés à peine.
Le climat étant tempéré, chaud même,
comme celui du Midi ou de l'Algérie, la flore montmartroise comprenait alors le
figuier sauvage, l'arbre de Judée, le laurier des Canaries, etc., d'une
végétation très vigoureuse.
Il y a de cela plus de 200 000 ans...
Mais, lorsque la période « glaciaire » arriva, l'homme disparut de la
colline. Plus grand que ses prédécesseurs, le crâne long et le nez droit, mais
avec le même aspect bestial, il ne trouvait plus à vivre sur l'îlot désolé du
futur Montmartre ; il dut rechercher les cavernes, et beaucoup d'animaux
périrent de froid ; seuls restèrent le mammouth, le rhinocéros à forte toison,
l'ours polaire, l'aurochs, et aussi le renne, contemporain de l'homme des
cavernes. Durant toute cette période, celui-ci fit que de courtes apparitions à
Montmartre, pour la pêche ou la chasse. Ce n'est qu'à l'époque dite « néolithique »
qu'il y revint séjourner, à la fin des temps quaternaires. Les inondations
transformant la colline en îlot avaient cessé, le fleuve immense avait
régularisé son cours, l'attachant définitivement à la terre ferme. De
nombreuses haches trouvées dans les carrières témoignent de l'habitation
préhistorique du sol montmartrois.
***
Sautons quelques centaines de siècles
durant lesquels la région parisienne se couvrit d'épaisses forêts recélant des
hommes déjà relativement civilisés, et d'énormes animaux dont les descendants
actuels ne donnent sans doute qu'une faible idée. Il nous faut traverser toute
la période « historique », jusqu'aux premiers siècles du
christianisme, avant de rencontrer des monuments de date précise relatifs à
Montmartre.
Les Gaulois, dont la vénération pour
les rochers et les montagnes a laissé sur notre sol tant de monuments, durent
en faire, selon l'historien de Montmartre, F. de Guilhermy,
l'objet de quelques pratiques superstitieuses. Les Romains, à leur tour, y
élevèrent un ou deux temples, à Mercure et à Mars, et lui donnèrent peut-être
son nom : Mons Mercurii,
Mons Martis.
Cette étymologie est possible ; une autre, certaine et plus conforme à la tradition,
est l'expression Mons Martyrum,
Mont des Martyrs, dont le nom de Martres Tolosanes,
près de Toulouse, nous offre une confirmation. Nous le trouvons dès le VIIIe
siècle, et la Grande Chronique de
Saint-Denis, au XIIIe, le donne déjà en français dans sa forme
actuelle.

Une tradition, reproduite encore au XVIIe
siècle, plaçait sur l'extrémité occidentale de la butte un temple de Mercure,
dont les derniers vestiges disparurent dans un ouragan, le 20 octobre 1618. Une
des quatre ou cinq sources de Montmartre (2) rappelait aussi le nom de la divinité
païenne, qui devint plus tard la fontaine Saint-Denis. Un temple de Mars aurait
été construit à mi-côte sur le versant regardant Paris. Outre ces temples, il y
eut, autour de la butte Montmartre, plusieurs villas romaines ou gallo-romaines
découvertes au XVIIIe siècle, et peut-être même un camp, la position
ayant une grande importance stratégique. De nombreux cercueils en plâtre
portant des attributs chrétiens, découverts lors des fouilles du Sacré-Coeur,
datent de la période gallo-romaine.
(2) La Fontenelle, la Bonne, la Fontaine Saint-Denis,
la Fontaine du Buc, qui alimentaient l'abreuvoir, rue Girardon. Elles sont
toutes, aujourd'hui, ou taries ou déviées dans des conduites souterraines.
« Une ère nouvelle et une
illustration plus certaine commencent pour Montmartre avec le christianisme. »
(Guilhermy.) Le supplice de Denys, l'apôtre des
Parisiens (qui n'est certainement pas Denys l'Aréopagite) et de ses deux
compagnons Rustique et Eleuthère, au temple de Mercure,
dit la légende, eut lieu soit en 277, soit 313. Lorsque la paix religieuse fut
assurée par Constantin, deux monuments perpétuèrent le souvenir des martyrs,
l'un au lieu même où saint Denis subit le supplice, à Paris, l'autre sur la « crypte
du martyre ». De là vint définitivement le nom de Mont du Martyre attribué, bien longtemps avant le ville siècle, à
la colline qui borne au nord l'horizon parisien.
L'église qui avait dû remplacer un
temple païen fut réparée sous Charles le Chauve (vers 870). Peu d'années après,
les Normands attaquaient Paris, pillant et dévastant toute la contrée ; un
lieutenant d'Eudes, Adelelme, les défit dans la
plaine Saint-Denis, en vue de Montmartre. L'église était déjà rétablie au début
du Xe siècle ; en 944, un ouragan la détruisit, qui ruina en même
temps les vignobles, dont la butte était couverte, comme une grande partie de
la région parisienne. Cette église devait être construite suivant la forme des
basiliques romaines, et d'une certaine magnificence, à en juger par les quatre
colonnes de marbre, débris des temples antiques, qui subsistent encore dans
l'église Saint-Pierre actuelle.
L'empereur Othon, en 978, vint camper
au Mont du Martyre. Au siècle suivant, les terreurs de l'an 1000 évanouies, « la
terre se couvrit tout entière d'une blanche robe d'églises et de monastères »,
dit le vieux chroniqueur Raoul Glaber. Le XIe
siècle, si fécond en fondations religieuses, vit celle de l'abbaye de
Montmartre. En 1096, un chevalier, Wautier Payen,
donna aux moines de Saint-Martin-des-Champs la terre de Montmartre, qu'il
tenait en fief de Bouchard de Montmorency. La donation approuvée par le Pape,
l'année suivante, l'évêque de Paris, Guillaume, investit les religieux du
droit de percevoir les dîmes. Il y avait déjà à cette époque une église
paroissiale, Saint-Pierre, et une chapelle du Martyre, lieu de pèlerinage,
située à mi-côte.
Il est peu probable que les moines
aient eu l'intention de fonder une abbaye à Montmartre. Trente-sept ans à peine
après la donation de Wautier Payen, Adélaïde de
Savoie, femme de Louis VI, décidait, pour honorer le culte des martyrs
parisiens, d'y fonder une abbaye de femmes. Les moines de Saint-Martin reçurent
Saint-Denis de la Charte en échange de Montmartre (1134).

Richement dotée, l'abbaye, de l'ordre
de Saint-Benoît prospéra rapidement. L'abbesse des « Dames de Montmartre »
possédait la seigneurie, la justice, la dîme, le pouvoir temporel tout entier ;
« elle entra même en partage du pouvoir spirituel, dit Guilhermy,
par son droit à nommer à la cure du bourg. » La première fut Adélaïde. Une
nouvelle église, terminée dans la première moitié du XIIe siècle,
fut dédiée par le pape Eugène III, saint Bernard, abbé de Clairvaux et Pierre
le Vénérable, abbé de Cluny, sous l'invocation de Saint-Pierre ; c'est le
monument actuel. Adélaïde de Savoie se retira au monastère des bénédictines un
an avant sa mort qui survint en 1154 ; on lui éleva un tombeau dans le chœur.
Louis VII ratifia les donations de sa mère défunte et en ajouta d'autres de son
propre chef ; sa sœur Constance enrichit aussi les Dames de Montmartre de
libéralité.
Dès lors, et presque jusqu'au XVIIIe
siècle, l'histoire de Montmartre se confond avec celle de son couvent, de plus
en plus prospère et célèbre dans toute la chrétienté.
Outre les droits qu'elles exerçaient à
Paris même (droit de cens sur la Grande Boucherie, droit de justice exercé par
leur prévôt au For-aux-Dames, par exemple), les dames
possédaient un territoire fort étendu, dont le Montmartre actuel ne donne
qu'une idée incomplète.
Au XVIe siècle, l'abbaye
subit bien des vicissitudes : un incendie la ruina en 1559, sous l'abbatiat de
Catherine de Clermont ; les guerres de religion, celles de la Ligues, la mirent
dans un état déplorable. L'armée de Henri IV, en 1590, y séjourna assez
longtemps, et le souvenir du Béarnais s'est perpétué en légendes souvent
sujettes à caution, sur différents points du territoire montmartrois ; la
vérité est que la présence des assiégeants, qui braquèrent leurs canons sur la
capitale, du haut de la place du Tertre (8 mars 1590), rendit la discipline des
Dames très relâchée. En 1598, Marie de Beauvilliers,
dont l'abbatiat dura de 1592 à 1657, réforma radicalement les mœurs de ses
religieuses qui, deux ans après, étaient plus de deux cents. Le 12 juillet
1611, la découverte de la crypte de la chapelle du Martyre vint donner une
vogue inouïe à Montmartre. On crut avoir retrouvé les catacombes où saint Denis
et les premiers chrétiens parisiens se seraient réfugiés pour fuir la
persécution. La reine, le jeune Louis XIII, la Cour, tout Paris, 60 000
pèlerins vinrent visiter le souterrain. La crypte du Martyre (un couvent, rue
Antoinette, en occupe aujourd'hui l'emplacement) avait été soixante-dix-sept
ans auparavant, le théâtre d'un événement considérable dans l'histoire de
l'Eglise catholique : c'est là que, le 15 août 1534, Ignace de Loyola et ses six compagnons avaient fondé la Compagnie de
Jésus, sous l'abbatiat d'Antoinette Auger.
Marie de Beauvilliers
profita de la ferveur des Parisiens à l'égard de Montmartre pour activer les
travaux de restauration et d'agrandissement de l'abbaye. Celle-ci, s'étendant
sur tout le versant parisien de la butte, comprit alors : l'église « d'en
haut », reliée à l'abbaye « d'en bas » par une galerie ou
escalier de six cents pas, construit aux frais de la future abbesse, Françoise
de Lorraine, fille du duc de Guise. Le prieuré ou « abbaye d'en bas »
avait son entrée sur l'emplacement du bureau de poste actuel, place des
Abbesses ; on y venait directement de Paris par la rue des Martyrs et, plus
tard, par la rue Royale (rues Pigalle et Houdon aujourd'hui) partant de la
barrière Blanche aux Porcherons (rue Saint-Lazare,
place de la Trinité).

Un incendie, survenu en 1622, ravagea
de nouveau l'abbaye, qui n'en sortit que plus belle. Louis XIV fit les frais
d'un dôme qui s'éleva au monastère d'en bas ; vers cette époque, la vieille
église Saint-Pierre fut à moitié délaissée des religieuses ; celles-ci se
réservèrent seulement le chœur, encore dénommé le « Chœur des Dames ».
Il y avait donc déjà un certain nombre de paroissiens à Montmartre, dès le XVIIe
siècle.

Le territoire de l'abbaye comprenait
alors, outre le Montmartre actuel et la Chapelle, un territoire maintenant hors
des fortifications, au Nord, et, vers Paris, une grande partie du IXe
arrondissement, jusqu'à la Trinité, la rue Richer et le faubourg Poissonnière,
à peu près. La paroisse de Notre-Dame-de-Lorette, rue
Coquenard (Lamartine), dépendant de l'abbaye.
Avec le XVIIIe siècle,
l'histoire de Montmartre devient moins exclusivement religieuse : la future
commune elle-même n'est pas encore très peuplée, mais ses dépendances, le
Montmartre intra muros du temps de
Louis XV et de Louis XVI, prend une place dans la vie des grands seigneurs de
Paris, qui y trouvent mainte distraction. La chaussée d'Antin, déjà peuplée de
villas et d'hôtels somptueux, la plaine Monceau d'alors, se prolonge au delà
des Porcherons (rue Saint-Lazare), où était le fameux
cabaret Magny, par les rues de Clichy et Royale (Pigalle). Mais, avec la Révolution,
les « petites maisons » des Porcherons se
ferment ou se transforment ; à leur place, ou dans leur voisinage, s'élève le
fameux Tivoli, jardin pittoresque « à l'anglaise » que l'ancien
trésorier de la marine, Boutin, fait construire à l'angle des rues Saint-Lazare
et de Clichy. Il fut d'abord, de 1793 à 1795, à demi public, puis à la mort de
son propriétaire, sous le Directoire, devint un lieu de divertissement très en
vogue ; c'est là que le « Club de Clichy » essaya sa conspiration
royaliste de l'an V, anéantie le 18 fructidor par Bonaparte. Le succès de ce
premier Tivoli, avec des hauts et des bas, se maintint jusqu'en 1810. Un autre,
presque en face, rue de Clichy, le remplaça, dans les anciens jardins du duc de
Richelieu ; il ne dura guère que deux ans, malgré les feux d'artifice et
attractions diverses qui y étaient prodiguées aux spectateurs. En 1851, on
construisit sur son emplacement une première église de la Trinité, remplacée en
1867 par le monument actuel. Le terrain de la rue de Clichy à la rue Blanche
devint successivement le Skating de la rue Blanche, le Palace-Théâtre,
puis le Casino de Paris.
Tivoli reparut alors rue Saint-Lazare
; il ouvrit, le 10 juin 1812, avec un spectacle inattendu, l'homme volant, qui
alla redescendre à Châtenay ; le 6 juillet 1819, une autre
ascension, celle de Mme Blanchard, fut moins heureuse : l'aéronaute
alla se tuer rue de Provence. La vogue s'étant éteinte rue Saint-Lazare,
l'année 1826 marqua la disparition complète des jardins. La rue de Londres traverse
maintenant leur emplacement et le petit passage Tivoli en conserve seul le
souvenir dans le quartier. Tivoli alla renaître une dernière fois, cependant,
plus au Nord, vers la place Clichy, à l'ancien « Pavillon Labouxière », dont les jardins s'étendaient entre le
boulevard de Clichy, les rues Nouvelle, de Clichy, et Blanche. Le 14 mai, sous
la direction d'un abbé Robert, qui se faisait appeler Robertson, les jardins
avec leurs curiosités s'ouvrirent au public. Physique, gymnastique, sports,
tir, feux d'artifice, phénomènes, en furent les principales attractions. Et
cela dura jusqu'en 1841, grâce au tir aux pigeons qui faisait de Tivoli le
rendez-vous du monde d'élite du Paris de Louis-Philippe. Alors le dernier
Tivoli fut détruit, on traça des rues, une place sur les lieux qu'il occupait,
et il ne reste de son parc admirable que le square Vintimille, et le jardin du
couvent qui fait l'angle de la rue de Douai (3).
(3) Voir sur ce sujet les études de M. Gaston Capon,
dans le Bulletin du Vieux Montmartre.
***
Montmartre cependant n'était alors,
pas plus qu'aujourd'hui, une localité consacrée aux ébats des Parisiens ou des
étrangers. Il est même curieux que ce territoire de si gaie réputation a
toujours compté au moins trois cimetières dans ses murs : le cimetière du
Calvaire, autour de l'église Saint-Pierre, celui de la rue Saint-Vincent et
celui de SaintRoch, dans le triangle formé par les
rues Pigalle, La Rochefoucault et Notre-Dame-de-Lorette.
Le cimetière du Nord, ou Montmartre, fut créé par la première République.

La Révolution y marqua comme partout
sa rude empreinte. Divisé par le mur des Fermiers généraux (1784-1786),
Montmartre se vit amputer, par un décret de l'Assemblée nationale du 22 juin
1790, de toute « la partie de terrein (sic) qui se trouve aujourd'hui du
ressort de la municipalité de Paris », c'est-à-dire à peu près des
quartiers Rochechouart et Saint-Georges.
En 1792, les religieuses furent
expulsées de l'abbaye. Les locaux devinrent des casernes, le mobilier fut vendu
le 24 floréal an II, puis le domaine entier. La dernière abbesse, Louise de Montmorency-Laval, guillotinée en 1793, le 8 thermidor,
Montmartre, devenu Mont-Marat, fit partie du district
de Franciade (Saint-Denis), canton de Clichy. A cette époque correspond une plus
grande activité dans l'exploitation de ses carrières de gypse, qui, depuis des
siècles, fournissaient à Paris le plâtre blanc qui lui valut
son nom gréco-latin de Lutèce (Leucotesia, la Blanche).
A partir de 1798, Cuvier y fit les
fameuses découvertes qui fondèrent la paléontologie.
Après le 10 août, c'est une carrière
abandonnée qui reçut, dans les environs de la rue Pétrelle,
les corps de 500 Suisses tués à l'attaque des Tuileries ; elle en prit le nom
significatif de « Trou des Suisses ».
La Révolution, l'Empire passés,
Montmartre joua un rôle important les 30 et 31 mars 1814, dans la défense de
Paris. Pendant vingt ans, le télégraphe aérien établi par Chappe au-dessus du chœur
de l'église Saint-Pierre, avait annoncé de nombreuses victoires aux Parisiens.
Maintenant l'antique colline et ses habitants, gens d'humeur assez farouche et
grossière, allaient s'opposer à l'entrée des armées alliées à Paris.
Tandis que Moncey se défendait
héroïquement à la barrière de Clichy, le meunier montmartrois Debray se faisait
hacher par les Russes sur lesquels il pointait un canon, du haut de son moulin
de la Galette. Ayant tué un officier ennemi à bout portant, « massacré
sur-le-champ, le cadavre du meunier fut coupé en quatre et chaque morceau
attaché aux ailes du moulin. La nuit suivante, la veuve du héros vint détacher
ses restes, les mit dans un sac à farine et les fit porter au cimetière
Saint-Pierre. Son fils, qui avait été cloué d'un coup de lance à l'intérieur du
moulin, où il s'était réfugie, n’en mourut pourtant pas et survécut trente ans
à ses blessures. » (G. Capon)
Le 2 avril, Montmartre, abandonné par
l'armée de Silésie qui l'avait occupé avec les Russes, recouvra peu à peu la
paix accoutumée.

Durant le demi-siècle qui suivit,
jusqu'à l'annexion à Paris en 1860, la commune fondée par la Révolution sur
l'ancien bailliage de Montmartre ne cessa de se développer. Elle eut, en 1822,
son théâtre, encore debout aujourd'hui, et qu'une aquarelle curieuse représente
au bout de la rue des Acacias (la rue d'Orsel de nos
jours, mais combien différente !). Elle posséda plus loin, vers le boulevard
Barbès, le fameux Château-Rouge, descendant des Tivolis de naguère, le Château-Rouge
où fut donné à la fin de 1847 le banquet préliminaire de la Révolution ; puis
un nombre incalculable de bals, de guinguettes, de restaurants.
Malgré le mur d'enceinte qui le
séparait administrativement de Paris, Montmartre ne cessait d'être tributaire
de la capitale, les Parisiens ayant toujours de préférence émigré vers le Nord
et l'Ouest. Peu à peu, très lentement, sa physionomie actuelle se dessina.

D'une population de 2 000 habitants en
1817 (y compris Clignancourt et la Nouvelle-France), Montmartre était vingt
fois plus peuplé quarante ans plus tard (aujourd'hui, un seul de ses quartiers
a plus de 100 000 habitants). Il fut alors fréquenté par les Parisiens, comme
la banlieue de nos jours. A l'époque romantique, il attira quelques peintres
Rousseau, Diaz, Michel, le peintre de Montmartre. Mais les artistes n'en
faisaient pas encore leur patrie d'élection. Innombrables, depuis cinquante
ans, les peintres et sculpteurs vinrent construire, ou mieux, y louer leurs
ateliers sur les flancs de la Butte. Cet exode ne s'accentua que vers la fin de
la période romantique et dans le dernier demisiècle,
car « on constate uniquement en 1847 l'existence dans la commune de
Montmartre de sept peintres et sculpteurs, tous assez peu connus. » (Voir
les articles de MM. A. Martin et L. Lazare, dans le Bulletin du Vieux-Montmartre, sur les
peintres et les artistes de Montmartre.)
***
Nous croyons pouvoir arrêter à cette
époque notre promenade historique à travers le Vieux-Montmartre.
Depuis quarante-cinq ans, le « mur murant Paris » a été abattu,
l'ancien territoire des Dames de Montmartre est devenu partie intégrante de la
grande ville, et il n'est personne qui ne puisse connaître la description de
ses curiosités contemporaines, si tant est qu'il y en eût quelques-unes. Comme
nous le disions en débutant, une légende s'est formée autour de quelques
célébrités plus ou moins problématiques, autour de quelques faits-divers qui
n'avaient rien de spécialement montmartrois ; elle a représenté le Mons Martyrum d'autrefois
comme un lieu tout à fait à part parmi les quartiers de l'ancienne banlieue de
Paris. Sans doute, le XVIIIe arrondissement, habité par une foule
d'écrivains, d'artistes, conserve-t-il encore un caractère bien tranché parmi
les autres faubourgs de Paris ; mais, à part cette colonie que les moyens
modernes de communication iront de jour en jour disséminant, rien ne distingue
plus les laborieux et paisibles habitants de la colline de ceux des autres
quartiers populeux de la ville. Montmartre a seulement l'avantage sur plusieurs
d'entre eux d'être situé plus près du centre des affaires et du mouvement de
Paris et, grâce à sa situation élevée, d'avoir pu résister plus longtemps à
l'émigration vers la périphérie, conservant ses coins de verdure et de
solitude qui évoquent le temps, peu éloigné encore, où l'on y vivait comme en
pleine campagne.
J.-G. PROD'HOMME
