PITTORESQUE
PUBLIÉ, DEPUIS SA FONDATION, SOUS LA DIRECTION DE
M. ÉDOUARD
CHARTON
PARIS
29, QUAI DES
GRANDS-AUGUSTINS, 29
1875
LES MOULINS DE LA BUTTE MONTMARTRE.
La butte Montmartre n'est plus ce qu'elle
était jadis ; mais ce qui en reste est encore assez curieux pour mériter
qu'on la visite. Située à quelques pas, pour ainsi dire, d'un des plus riches,
des plus bruyants, des plus mondains quartiers de Paris, elle offre le
spectacle d'un village modeste, tranquille et silencieux. On y voit des rues
étroites et tortueuses, des maisons ou plutôt des masures comme on n'en
trouverait plus que dans les plus petites villes de la province la plus
reculée, des constructions en planches déjetées et disjointes, qui ne tiennent
que par habitude. On y voit aussi des maisons de campagne qui se cachent dans
la verdure comme des nids, et des jardins en terrasse qui s'étagent sur les
pentes, enclos ou soutenus par de vieilles murailles à contre-forts.

Montmartre
était autrefois couvert de moulins ; au dix-huitième siècle, on en
comptait encore un grand nombre : il y avait le moulin Neuf, et
naturellement aussi le moulin Vieux ; il y avait les moulins de la Poule,
de la Lancette, de la Grande-Tour, de la Vieille-Tour, du Palais, de la Béquille, de la Galette, des
Brouillards, de la Fontaine Saint-Denis ; on citait encore les moulins Radet, Paradis, Butte-à-Fin.
Aujourd'hui, il n'en reste plus que trois, dont deux en fort triste état. Comme
ils sont sur un des points culminants de la butte, on y a disposé des escaliers
et des plates-formes qui en font de véritables observatoires. La vue est très
belle : on voit de cet endroit, en se tournant vers le sud, tout Paris, le bois
de Boulogne, le mont Valérien ; et en regardant vers le nord, la vallée de
la Seine, la plaine Saint-Denis, et l'entrée de la vallée de Montmorency.
Par certains
soirs, rien n'est plus grandiose que le spectacle de ces milliers de toits aux
couleurs les plus variées, de ces dômes, de ces flèches, de cet horizon vague
et infini de verdure et de collines qui se baignent dans une vapeur d'or et de
pourpre. On va souvent chercher bien loin ce qu'on a sous la main, et il est
tel paysage fort vanté qui ne vaut pas le point de vue des moulins de la butte
Montmartre.