BULLETIN
DE LA
SOCIÉTÉ
DE
L'HISTOIRE
DE PARIS
ET DE
L'ILE-DE-FRANCE

A PARIS
Libraire de
la Société de l'Histoire de Paris
Quai Malaquais, 15
1875
II
VARIÉTÉS.
FOUILLES DE MONTMARTRE.
Les fouilles que M. Abadie a fait exécuter au sommet de la montagne de Montmartre, pour l'établissement de l'église du Sacré-Cœur, ont amené la trouvaille de sépultures de divers âges sur lesquelles on a pu recueillir les renseignements que voici.
En nivelant
le terrain qui, dans l'enceinte murée de l'antique abbaye, s'étend à l'ouest du
mur de clôture de l'église Saint-Pierre, on a d'abord mis à découvert une série
de squelettes, orientés, déposés à une très petite profondeur, et accompagnés
chacun d'un vase de terre jaune sans couverte, dont la panse, percée de petits
trous, est décorée de stries peintes en rouge ; ces vases contiennent
encore le charbon qui servait à brûler l'encens liturgique. Ils appartiennent
aux XIIIe et XIVe siècles, et sont semblables en tout à
ceux que l'on a trouvés en d'autres cimetières de Paris, notamment à Saint-Séverin et à Saint-Jacques-la-Boucherie.
Les cercueils, qui avaient renfermé les squelettes, et les vases étaient de
bois et sont totalement détruits. Quelques fragments de vases à couverte métallifère
verts et jaunes semblent indiquer des sépultures du XVe siècle.
Au-dessous de cette première
couche, on a rencontré, reposant sur le sable, une série de tombes de plâtre,
en forme de gaine, ornées de croix de divers types, de monogrammes du Christ en
forme de roue, de rosaces (1). Ces sarcophages sont exactement semblables à
ceux que l'on a déterrés dans le voisinage de Saint-Marcel ; ils
appartiennent indubitablement à l'époque des Mérovingiens. Les objets qu'ils
contenaient confirment pleinement l'opinion que leur aspect extérieur fait
naître. Ce sont des boucles et des agrafes de cuivre (une seule plaque de
ceinturon de fer), des boucles d'oreille de cuivre avec ornement polyédrique
d'or (2), des
colliers composés de grains de pâte de verre multicolore. Une des agrafes de
ceinturon, de cuivre étamé, est décorée d'entrelacs en relief, obtenus par un
champlevage très habilement exécuté.
(1) Voir dans Ant. Mar. Lupi (Dissert. chron. in vet. inscr. Severæ mart., Palerme, 1734, p. 57, pl. IX, n°
6), la rosace entourée de palmes et de couronnes, sur un monument de l'époque
chrétienne.
(2) Cochet, La Seine-Inférieure historique et archéol.,1864., in-4°, p. 142.
Le travail de cet objet est extrêmement élégant, et le style des entrelacs conduirait à supposer qu'il sont d'origine scandinave. On pourrait croire, en effet, que l'agrafe a été apportée par quelque Normand faisant partie de ces armées qui, pendant le IXe siècle, menacèrent Paris du haut de Montmartre. Mais le caractère du sarcophage dans lequel on assure que cette agrafe a été recueillie s'oppose à la conjecture qui vient d'être indiquée.
Dans la
tombe qui renfermait la plus grande des agrafes de travail purement frank, pareille à celles qui ont été en si grand nombre
trouvées de ce côté-ci de la Loire, dans l'Ile-de-France, en Normandie, en
Picardie, en Champagne, on a encore recueilli une monnaie de moyen bronze
portant l'effigie de Sabine, femme d'Adrien. C'est là un fait qui n'a rien que
de fort ordinaire. On se rappelle que dans la plus célèbre des sépultures
mérovingiennes, celle de Childéric, on a compté, outre plus de cent monnaies
d'or des empereurs, plus de quarante deniers d'argent romains, dont un de la
République et les autres du Haut-Empire (3).
(3)
Chifflet, Anastasis Childerici regis, Anvers, 1655,
in-4°, p. 251 et 270. Sur les quarante monnaies d'argent cataloguées, quatre
seulement étaient percées, ainsi que Chifflet le fait
remarquer.
Ainsi que le dit M. l'abbé Cochet, cette pratique de déposer des monnaies romaines dans les tombes des Franks est établie par de nombreux exemples ; ce n'est pas du tout un fait particulier à la sépulture de Childéric. Le savant antiquaire a fait un relevé de toutes les monnaies du Haut et du Bas-Empire qu'il avait pu observer, dans ces conditions, et il a rempli dix pages de ses notes à ce sujet.
Une des
tombes de plâtre, assez grossièrement moulée, présentait un état curieux. Sa
longueur totale était de 1 m. 70 c. Dans une case de 26 c., ménagée dans la
partie la plus large, au moyen d'une cloison de 15 c. d'épaisseur, était un
crâne bien conservé, le visage tourné en dessous, et scellé. Le grand
compartiment renfermait un squelette qui, en raison du trop court espace
restant, avait été courbé de façon que le crâne occupait le coin gauche du
compartiment et y était maintenu par un scellement contenant des tuileaux.
Jusqu'au 22 mai on n'avait encore découvert qu'une quinzaine de sarcophages de plâtre, tous à couvercles plats.
L'exploration ne pourra être continuée que lorsqu'on en arrivera à enlever le mur de clôture qui actuellement domine la fouille.
A. DE LONGPÉRIER.