RUE DE BELLEFOND
La rue Bellefond, tracée au milieu du XVIIe
siècle, ne fut tenue sur les fonts que vers l'année 1700 par Mme de Bellefond, abbesse
de Montmartre, qui était en cette qualité propriétaire de terrains en bordure
et jouissait de droits seigneuriaux sur les autres propriétés de la rue.
Marie-Eléonore Gigault de Bellefond, issue de Bernardin Gigault de Bellefond,
maréchal de France, et de Madeleine Fouquet, succédait à Mme Marie-Anne
d'Harcourt dans cette abbaye en règle, dont le brevet était à la nomination du
roi depuis l'année 1560. Dès l'âge de cinq ans, son éducation avait été confiée
à l'abbesse de Montivilliers, sa tante, et elle avait appris les langues
anciennes, comme un garçon ; ce qui ne l'empêcha pas de rester modeste.
Elle avait commencé, à peine âgée de quinze ans, son noviciat, bien que les
plus brillants partis se présentassent à l'envi pour la détourner de prendre
le voile, et elle avait fait profession le jour de la Toussaint, année 1675.
Cette religieuse, appelée dans sa vingt-quatrième année au gouvernement du
monastère de Notre-Dame-des-Anges, dit de Bellefond, près Rouen, n'avait pris
la crosse à Montmartre que quinze ans plus tard, s'étant retirée chez sa soeur,
supérieure à Conflans, pour attendre ses bulles. La communauté de Montmartre
aliéna, sous la direction de cette abbesse, des biens, pour acquitter des
dettes contractées antérieurement ; il y passa jusqu'à la seigneurie de
Clignancourt, dont M. du Maine donnait 5,500 livres. La maison obtint, à titre
de secours, 4,000 livres sur les gains non réclamés dans les loteries et 20,000
sur les loteries de la Conception ; mais elle demanda sans succès l'autorisation
d'organiser une tombola pour son propre compte. Il s'en fallait, ne le
voyez-vous pas ? que le crédit de l'abbesse fût sans bornes ! La fille du
duc d'Orléans compta pourtant parmi ses pensionnaires, et la régente elle-même
eut un appartement à l'abbaye, pour y faire ses dévotions. Dans les premières
années de la Régence, l'entourage officiel de Mme de Bellefond, abbesse de
Notre-Dame de Montmartre, dame dudit lieu, de Clignancourt, des Porcherons et
du For-aux-Dames, fief assis en Paris, se composait de ces dames :
Sœur Rénée de Sève, prieure ; sœur Thérèse Pellot, prieure du cloître ; sœur Anne
Dudot, secrétaire du chapitre ; sœur
Geneviève Hénault, portière ; sœur
Françoise Fromentel, dépositaire ;
sœur Marie d'Argence, bourcière, et sœur
Marie de Cassière, cellérière.
Mme de Bellefond avait 58 ans quand une longue maladie
finit par l'emporter, le 28 août 1717.
RUE DES MARTYRS
IXe,
XVIIIe arrondissements de Paris
Notice écrite en 1861. Historique : Cette voie est indiquée à l'état de chemin sur le plan de Jouvin de Rochefort (1672). Elle fut primitivement dénommée rue des Porcherons, puis rue des Martyrs et, de 1793 à 1806, rue du Champ de Repos. Après la construction de l'enceinte des Fermiers Généraux, la partie située au-delà du boulevard fut appelée chaussée des Martyrs ; elle fut de nouveau réunie à la rue des Martyrs par arrêté préfectoral du 2 avril 1868. Origine du nom : Conduit vers Montmartre ou mont des Martyrs.
Les Guinguettes. – La
Brasserie. – Les Petites-Maisons. – La Maîtresse du Duc d'Orléans. – M. de
Malesherbes.
La rue des Martyrs n'a pas toujours été distinguée de la rue du Faubourg Montmartre, qu'on a été jusqu'à confondre elle-même avec la rue Montmartre. Qui plus est, le chemin des Martyrs, dénomination collective d'un âge plus reculé, commençait près la rue du Jour à la fin du XIIe siècle ; il n'a reculé que par étapes, et il n'a battu en retraite qu'en laissant son nom à une rue, située, comme on disait alors, aux Porcherons.
Des guinguettes s'étaient groupées autour de la chapelle des Porcherons, remplacée en 1646 par une église Notre Dame de Lorette, voisine de l'église actuelle. Le lieu s'appelait des Porcherons. Mais le souvenir des supplices dont les buttes Montmartre avaient été le théâtre à l'époque des persécutions du christianisme, ce souvenir ne fut pas consacré sans variante par le nom du chemin ou de la rue des Martyrs, que le plan de Lacaille qualifiait chemin de Montmartre, en y marquant au bas la place des commis chargés de percevoir les droits d'entrée en ville. On essaya aussi d'une désignation exclusivement sépulcrale, de 1793 à 1806, en disant : rue et barrière du Champ-dur Repos.
Comment ton ombre, ô Ramponneau, n'en aurait-elle, pas frémi ? La plus éhontée des guinguettes aurait-elle pu tenir sous cette enseigne ? Tous les buveurs n'y regardent pas de si près ; il en est de philosophes, qui veulent des cabarets à la porte du cimetière et qui aiment à y prendre, le verre en main, l'air du bureau de l'autre monde. Mais il n'y a pas de fille, pas de femme qui choisisse, pour jeter son bonnet par-dessus les moulins de Montmartre, l'avenue dans laquelle les fournisseurs de pierres et d'ornements tumulaires exposent obstinément leur marchandise. Il est vrai que les Ramponneau de l'ancien régime avaient fait de meilleures affaires à la Courtille qu'aux Porcherons, petits ou grands, où ils n'étaient venus qu'après. La rue des Martyrs a vu naître et mourir des établissements, moins connus, mais rivaux de ceux des Ramponneau.
Les charmilles du Bœuf Rouge sont rappelées par un jardin, derrière le n° 12, construction moderne qui remplace une maisonnette : M. Hittorf, le savant architecte, chez lequel on arrive par la rue Lamartine, ici et là succède à son beau-père M. Lepère, également architecte, l'un des auteurs de la colonne Vendôme (M. Hittorff n'est plus, ni sa demeure, qui fait place, à la rue nouvelle Hippolyte Lebas, du côté de celle des Martyrs). Le Lion d'Argent était au n° 96. Riccoli a versé à boire et fait danser dans les salles rapetissées d'un restaurant, dit du Faisan Doré depuis 1843.
Autant d'établissements pareils s'échelonnaient aux Porcherons, où la bonne fortune souriait lestement au plus mince commis ; autant les crémeries se suivent de nos jours, dans les mêmes parages, et l'on y fait directement crédit aux danseuses qui brillent dans d'autres bals publics. Les gaietés de Paris ne se contentaient pas là d'un lieu de rendez-vous ; elles fondaient le quartier des Martyrs, bien avant l'annexe Bréda, où la moindre grisette s'est érigée en femme entretenue, avec entreteneur ou sans.
La foire Saint-Germain, la foire Saint-Laurent, la Courtille, la Rapée, le Vauxhall et le Colisée ont-ils jamais fait aux Porcherons une concurrence bien dangereuse ? Nulle part les plaisirs n'étaient pris toute l'année avec le même entrain, dans le siècle où l'on s'amusait le plus, le XVIIIe.
Notre brasserie de la rue des Martyrs, que fréquentent surtout des peintres et des gens de lettres, passe pour un refuge agréable, pour un abri contre le décorum, pour le cercle de la bohême, moins soucieux que tous les autres cercles, et l'esprit satirique y daube, en général, l'ancien régime ; mais cet eldorado de la jeunesse en belle humeur, en verve et en déshabillé, il eût paru infiniment moins gai quand florissaient les Porcherons : telle devait être la réunion des gens du guet, lorsqu'on venait de les rosser. La bière elle-même en ce temps-là moussait, en envoyant des bouchons au plafond, une excitation au cerveau ; maintenant c'est une eau dormante, plus ou moins jaune, une potion dont on se gorge, un lavement dont en abuse, et qui n'aspire qu'à descendre.
Il y avait aussi rue des Martyrs ce qu'on appelait alors des petites-maisons. Nous en reconnaissons deux toutes petites, au n° 77. Plusieurs autres formaient groupe entre les n°s 21 et 29, vaste propriété divisée par Mme Hélène vers 1830. Une de ces maisons pourvues de jardins a été habitée par le poète Béranger et son ami, le député Manuel, puis par M. de Lawoestine, avant que M. Gaillard, Jugé au tribunal de commerce, y substituât les remises de son hôtel.
Dans cette rue précisément le duc de la Trémoille, sous le règne de Louis XV, avait un pied-à-terre pour ses galanteries ; le 28 décembre 1162, il y donnait à souper à MM. de Froulay, d'Étampes, de Vieuville et de Valençay, ainsi qu'aux De Lozanges, Saint-Martin, Ledoux et Buart, figurantes à l'Opéra.
Au même corps de ballet appartenait la Dlle Marquise, à demeure rue des Martyrs deux ans auparavant. Elle avait déjà des relations avec le duc d'Orléans, père de Philippe Égalité, et elle mit au monde un garçon, qu'il fut question de légitimer. Les avis du conseil que le prince assembla à deux reprises, pour en délibérer, furent partagés : l'abbé de Breteuil, chancelier de sa maison, était favorable au projet ; mais le prince de Conti parlait contre avec énergie. Aussi bien le duc d'Orléans n'était pas sûr que l'enfant ne ressemblât pas au jeune marquis de Villeroi.
Mais au commencement du mois de mars suivant, il annonça à toute sa cour la seconde grossesse de sa maîtresse. Marquise fut surprise à Bagnolet, pendant l'été, par les douleurs de l'enfantement ; elle accoucha de deux enfants, différents par le sexe, mais tous deux assez délicats pour qu'on jugeât prudent, de les baptiser sur-le-champ, en l'absence du prince. M. le curé de Bagnolet demanda quel était le père au parrain et à la marraine, qui n'osèrent pas le nommer, et le baptême fut retardé. Quant aux deux enfants ils vécurent ; l’un est la souche d'une famille peu estimable, mais assez haut placée.
Que l'auréole d'un souvenir différent couronne la notice qui va finir ! Guillaume de Lamoignon-Malesherbes, ministre d'État, qui avait réuni auprès de lui un curieux cabinet d'histoire naturelle, a habité la rue dont il s'agit : ce courageux défenseur de Louis XVI a subi le même sort que le roi, peu de temps après. Son hôtel reste, dans une cité Malesherbes, qui ouvre sur la rue des Martyrs, et une maison qui vient après dépendait de la propriété.
RUES LA ROCHEFOUCAULD, DE LA TOUR DES DAMES
IXème
arrondissement de Paris
Rue de La Rochefoucauld, commençant rue Saint-Lazare, 52. Finissant rue Jean-Baptiste Pigalle, 52. Historique. Elle a été nommée rue de La Rochefoucauld en 1790. Précédemment c'était la ruelle ou rue de la Tour Des Dames (plan de Turgot). La partie entre les rues Saint-Lazare et de la Tour des Dames est indiquée sur un plan de 1672 (Jouvin de Rochefort). Elle a été prolongée jusqu'à la rue Jean-Baptiste Pigalle au commencement du XVIIIe siècle. Origine du nom : Catherine de La Rochefoucauld-Cousage, abbesse de Montmartre de 1737 à 1760 ; ancien territoire de l'abbaye.
Faut-il penser, décidément, que l'histoire des rues de Paris est plus malaisée
à écrire que la biographie des grands hommes ? Je suis, Dieu me pardonne, le
premier qui publie que la rue Larochefoucauld se forma sur le domaine de
l'abbaye de Montmartre, Mme Catherine de Larochefoucauld-Cousage étant abbesse.
Le monastère de Saint-Jean-Baptiste-de-Buxo, près Orléans, l'avait pour abbesse
quand elle fut nommée en l'année 1737 à Montmartre, où elle gouverna vingt-cinq
ans. La pierre tombale sous laquelle reposait cette supérieure fut enlevée et
sciée en deux au moment de la Révolution ; elle sert aujourd'hui de degré
collatéral à chacun des angles du maître-autel, dans l'église paroissiale de
Montmartre. Le bas de la rue qui nous rappelle cette abbesse n'était, avant
elle, qu'une ruelle de la Tour-des-Dames.
Rue de la Tour des Dames, commençant : rue de La Rochefoucauld, 7. Finissant : rue Blanche, 12 et rue Pigalle, 2. Historique : Elle est tracée sur le plan de Lacaille (1714). Partie de la ruelle Baudin sur le plan de Deharme (1763) ; rue de la Tour des Dames sur le plan de Verniquet (1789). Origine du nom : Voisinage d'un ancien moulin appartenant aux dames de l'abbaye de Montmartre.
Dès le XVe siècle le moulin à vent de, ce nom appartenait aux dames de Montmartre, ayant pour abbesse Agnès Desjardins. Claude de Beauvillier, sous Henri IV, portait la crosse au même monastère quand le nommé Martin Levignard, de la paroisse Saint-Laurent, devint meunier de la Tour-des-Dames en vertu d'un nouveau bail. Mais l'abbesse Mme de Bellefond n'affermait plus, en l'année 1717, à Pierre Langlois, marchand de chevaux, que la tour et la maison où le moulin avait joué des ailes. La tour n'a été détruite qu'en 1822, et dans ses murs épais on a trouvé une petite provision de vin, mis en bouteilles du temps de Henri IV : trop de vieillesse l'avait décomposé. Un chemin faisait cercle autour du moulin seigneurial, dont on retrouverait la place dans un hôtel primitivement destiné au prince Paul de Wurtemberg, mais achevé pour M. Baillot, pair de France, ayant pour fille Mme de Béhague, et maintenant à M. Lestapis.
(D'après Histoire de Paris rue par rue, maison par maison,
Charles Lefeuve, 1875)