HISTOIRE
DE LA VILLE ET DE TOUT LE DIOCESE
DE PARIS
Par
l’Abbé LEBEUF
de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres
tome premier

1754
MONTMARTRE
Si nous
n'avions, pour assurer l'antiquité du nom de cette montagne voisine de
Paris, que le témoignage des actes de S. Denis, composés par Hilduin, il faudrait nous en tenir à ce que cet
Auteur dit, que son premier nom était Mons Martis, et qu'à cause que S.
Denis et ses compagnons y ont, selon lui, souffert le martyre, on l'a depuis
appelée Mons Martyrum,
comme c'était l'usage de son temps. Mais nous avons Frédégaire,
écrivain du VII siècle, qui l'appelle Mons Mercore, qui est une
altération du nom Mons Mercurii. Il semble donc que le nom que nous lui
donnons depuis le IX siècle, et dont Hilduin
est peut-être l'inventeur, comme l'a pensé M. Grancolas,
ne soit qu'une corruption des mots Mont Mairte, ou
plutôt des mots Mont Mercre. On veut aussi
qu'il y ait eu sur cette montagne un temple de Mercure et un autre de Mars (1).
Sauval va jusqu'à assurer qu'il en a vu des
restes dans le siècle dernier, et qu'ils ont été abattus.
Mais comme il n'est pas sûr que cet écrivain se connût en
bâtisse romaine des premiers temps, il pourrait se faire que lui et ses
contemporains eussent pris pour des restes du temple quelques vieilles masures
du bas Empire, telle qu'était celle que l'on a découverte,
remuée et fouillée sur la fin de l'année 1737 et au
commencement de 1738, vers le Nord de cette montagne. Il suffirait qu'il y eût
eu, comme cela est possible, une statue de Mercure élevée dans un
endroit, une de Mars placée en un autre lieu de la même montagne,
pour lui avoir fait donner le nom de ces fausses divinités. Frodoard dit à la vérité, que de son
temps, c'est-à-dire en l'an 944, un grand ouragan renversa, à Montmartre,
une maison très ancienne et très solidement bâtie. Mais il
ne marque point que cette maison passât pour être un temple. J'ai
vu, du côté du couchant, quelques fondements de l'édifice
qui a passé pour être un reste du temple de Mercure ; ces
fondements m'ont paru trop peu épais pour avoir soutenu un temple. A
l'égard de l'édifice dont parle Frodoard,
qui passait au X siècle pour être très ancien, et que je
suis persuadé être le même dont on a découvert les
restes, en l'examinant exactement, lors de la fouille qui a duré
plusieurs jours, je me suis convaincu que c'étaient des bains de la
maison de quelque ancien habitant du troisième siècle ou environ,
où l'eau d'une fontaine située un peu au-dessus se rendait par
des tuyaux, et que la salle et le reste n'avait été
renversé par l'ouragan de l'an 944, que parce que ces bâtiments
n'avaient presque point de fondements.
(1) Je ne parle pas de l’idée qu'a eu l'auteur d'un écrit inséré dans un Journal de France, il y a vingt ans et plus, que cette montagne avait été formée des terres que les débordements de la Seine ont ramassé, non plus que de ce qu'a écrit Raoul de Prêlles au XIV siècle, en ses Commentaires sur sa Traduction Française de S. Augustin, sur la Cité de Dieu, que cette montagne servit aux Gaulois à mettre un fanal qui répondait à celle de Court-Dimanche, au-dessus de Pontoise, et celle-ci à Montjavoux, en Vexin. Cet auteur a tiré tout cela de son cru.
En l'an 627 de
J.-C., il y avait en quelque endroit de Montmartre une maison, dans laquelle le
Roi Clotaire II, étant à Clichy, envoya Ægyne,
grand Seigneur Saxon, dont les gens avaient tué Ermenaire,
Maire du Palais de Caribert, son fils, et ce Seigneur y resta avec ses amis et
quelques troupes, s'attendant bien d'y être
assiégé ; mais le Roi assoupit cette affaire.
Il pouvait aussi
y avoir dès lors sur cette montagne une Eglise du titre de Saint Denis,
ou bien il faut dire que ce fut dans le siècle suivant que l'on y en
bâtit une, puisque l'auteur de la première collection des miracles
de ce Saint, qui écrivait sous Charles le Chauve, assure que l'Eglise du
titre de ce Saint, située sur la montagne depuis peu appelée Mons Martyrum,
eut besoin de son temps d'une charpente neuve, tant l'ancienne était
usée, et peut-être que ce fut lorsque cette église fut
bâtie pour la première fois sur cette montagne, vers l'an 700 ou
750, et dédiée sous l'invocation de S. Denis et de ses
compagnons, que l'on commença à changer le nom de la montagne en
celui de Mont des Martyrs, expression par laquelle on ne doit pas
nécessairement entendre S. Denis et ses deux compagnons, puisque
d'autres qu'eux paraissent y avoir souffert, comme on verra
ci-après ; ce n'est, au reste, que sur le témoignage d'Hilduin, Abbé de Saint-Denis, que l'on a cru depuis
lui que c'était sur cette montagne que le Saint et ses compagnons
avaient été décollés, et le nom de l'église
bâtie sur la même montagne fut le fondement de son opinion.
Les
bâtiments qui pouvaient avoir été construits sur cette
montagne, souffrirent beaucoup durant le siège de Paris par les Normands
en l'an 886. Ce fut de dessus la hauteur de ce lieu, que pendant ce
siège, Eudes, Comte de Paris, qui était allé trouver le
Roi Charles le Gros pour avoir du secours, se fit voir aux
assiégés afin de favoriser son passage à travers les
ennemis. Ce fut aussi là que ce même Prince étant
arrivé, campa avec son armée. Enfin, ce fut de là que Thiery et Alderan, frères
si renommés dans l'Histoire, se détachèrent avec six cents
hommes, et malgré les Normands entrèrent dans Paris, leur passant
sur le ventre.
Ce ne fut que
dans le temps de l'ouragan de l'an 944, que l'église de Montmartre fut
abattue. Frodoard dit que les diables y
contribuèrent, et cela sur le bruit du peuple qui veut toujours du
merveilleux. On va voir que cent cinquante ans après, il en subsistait
une sur la même montagne.
L'Empereur Othon
II, qui porta ses armes assez avant dans la France, vint camper jusque sur
Montmartre, l'an 978, mais il défendit qu'on touchât aux
églises. D'ailleurs, il n'y vint que pour accomplir ce qu'il avait fait
dire à Hugues Capet, renfermé dans Paris, que l'Alleluia qu'il
ferait chanter pour remercier Dieu de ses victoires, serait dit si haut, qu'il
n'en aurait jamais ouï un semblable. En effet, ayant réuni sur le
faîte de Montmartre un grand nombre de Clercs, il leur dit d'y chanter le
plus haut qu'ils pourraient l'Alleluia. Te Martyrum candidatus laudat exercitus, Domine, qui
se trouve au Commun de plusieurs Martyrs dans les anciens Graduels (où
il est du cinquième mode ou ton), que Hugues Capet lui-même et
tout Paris l'entendit et en fut fort surpris. Ce fait est rapporté dans
la Chronique des Evêques de Cambray,
composée au siècle suivant par Baudry de Cambray,
Chantre de l'Eglise de Terouenne.
Le Roi Robert
confirmant en 996 à l'Abbaye de Saint-Denis l'étendue du
territoire qui avait été nommé dans un diplôme qui
passe pour lire du Roi Dagobert, marque que d'un côté il
s'étendait jusqu'à la montagne des Martyrs, usque ad Montem Martyrum ubi ipse
prœcellentissimus Domini
testis agonem suum feliciter explevit. Il n'est pas dit si la montagne y est
comprise, mais il y a apparence que non et il est constant par d'autres
monuments que l'Abbaye ne jouissait pas alors de toute la plaine qui est entre
l'Abbaye et cette montagne.
La famille du nom
de Bouchard qui a formé la maison de Montmorency, ayant produit de
grands hommes durant le cours du premier siècle de la troisième
race de nos Rois, mérita qu'une partie au moins de Montmartre lui
fût donnée en bénéfice par le Prince. Un de ces
Seigneurs de Montmorency que l'on comptait en 1096 pour le quatrième du
nom de Bouchard, donna cette année-là un acte, par lequel il est
évident que l'église située sur cette montagne avec
l'autel et le sanctuaire, le cimetière, un espace considérable de
terrain aux environs, la troisième partie de la dixme
et le tiers des Hôtes, avec la moitié d'un labourage,
étaient compris dans le territoire qu'il y possédait bénéficiairement. Cet acte qu'il mit sur
l'autel de Saint Martin des Champs, n'est autre que le consentement qu'il donne
à la cession que Vautier Payen et Hodierne, sa femme, qui tenaient de lui toutes ces choses,
venaient d'en faire aux Moines de ce Prieuré. Il s’agit ici de
l'église qui était sur le haut de la montagne, et qui parait
par-là avoir été, il y a six cents ans, une Paroisse dont Vautier était possesseur, quoique laïque,
suivant l'usage de ces temps-là.
Ainsi l'Eglise
qui n'avait été jusqu'alors que Paroisse, devint un Couvent
dépendant de Saint Martin des Champs, par le moyen du présent que
fit Vautier d'un certain terrain pour cet effet, tantum atrii ubi fierent Officin
Fratrum, et il y a apparence que si dès
lors les Religieux ne la rebâtirent pas à neuf et dans une autre
forme, ils en réservèrent une partie pour servir d'autel
Paroissial, ainsi qu'il y en avait un avant qu'ils y fussent. Urse ou Ursion était alors
Prieur de Saint Martin.
Le nom et le
temps de ce Prieur nous sert à fixer l'époque du don qui fut fait
au même Monastère de Saint Martin des Champs, de la petite Eglise
qui était sur la colline, parva Ecclesia quœ in colle Montis Martyrum est et à
vulgo appellatur Sanctum
Martyrium. Ce fut à lui que des laïques qui la
possédaient, la remirent en présence des Senieurs ;
les conditions sont à remarquer : ces Laïques voulurent que
les offrandes qu'on apportait en cette petite Eglise appartinssent
désormais à un autre Laïque nommé Bernard, qui en
rendait dix sols chaque année au Couvent de Saint Martin, consentant
qu'après sa mort elles revinssent à cette Communauté, avec
tous les biens du même Bernard, qui se reconnut chargé de faire
célébrer dans la même petite Eglise, tant qu'il vivrait,
deux ou trois messes par semaine. On apprend par là que dès lors
cette Eglise ou Chapelle était un pèlerinage ou lieu de concours,
qu'il y avait du revenu et que son nom n'était pas S. Denis, ni les Martyrs,
mais le Saint Martyre, sur l'opinion
où l'on était que quelques Chrétiens avaient souffert en
ce lieu, et qui sera prouvée ci-après par les reliques de
plusieurs que l'on y a conservé, et que l'on y conserve encore.
On ignore s'il y
eut un Monastère ou Prieuré de Moines de Saint Martin
érigé à Montmartre, aussitôt après la
donation rapportée ci-dessus. Supposé qu'il fût construit,
les Moines de l'Ordre de Cluny n'y restèrent pas longtemps. Car
dès l'an 1133, ils cédèrent l'Eglise de Montmartre au roi
Louis le Gros, et à la reine Adélaïde, et à leur fils
Louis le Jeune, déjà nommé roi, afin que ces princes la
donnassent à des religieuses. Ils leur cédèrent aussi pour
la même fin la Chapelle du Saint Martyre, un lieu appelé la Couture-Morel et la maison de Guerry
le Changeur ; en récompense de quoi le roi leur donna l'Eglise de
Saint Denis de la Chartre à Paris, dont ils jouissent encore. Les
auteurs du Gallia Christiana paraissent douter qu'il y ait eu un Couvent de
Moines à Montmartre, mais il me semble que selon les Lettres de Pierre
Maurice, Abbé Général de Cluny de cette même
année 1133, les Religieux de l'Ordre y avaient demeuré et servi
Dieu jusqu'alors, Ibidem Deo servientes, dit-il et, par l'exposé des
biens-fonds qui appartenaient à cette nouvelle maison, tant par donation
que par achat, on voit qu'il pouvait y avoir de quoi entretenir plusieurs
Religieux.
La dixme de l'Eglise dont avaient joui les Religieux de Cluny
avec plusieurs vignes et coutures, aussi bien qu'un labourage à Drancy,
ayant été ainsi transportés au Roi pour passer aux
Religieuses, ce Prince déclara par une Charte de l'année suivante
(1134) qu'il dotait l'Eglise et l'Abbaye qu'il venait de bâtir à
Montmartre, du village de Menus proche Saint Cloud, et de plusieurs autres
biens situés aux environs de Paris et dans Paris même. Mais on n'y
trouve de spécifié comme situé à Montmartre, que la
maison de Guerry le Changeur ci-dessus nommée,
avec des étaux et boutiques, à quoi le Roi ajoute la Voierie du
même territoire que Guillaume de Senlis qui en jouissait lui avait remise
pour d'autres biens. Un peu après ce temps-là, Mathilde,
première femme d'Etienne, roi d'Angleterre, et fille d'Eustache, comte
de Boulogne, donna aux mêmes religieuses cinq milliers d'harengs à
prendre chaque année à Boulogne-sur-Mer.
Les Religieuses
qui furent établies à Montmartre, étaient du même
Ordre que les Religieux qui en sortaient, savoir de celui de S. Benoît.
La première Abbesse, nommée Adélaïde, fut tirée
du Couvent de Saint Pierre de Reims. Elle ne le fut pas longtemps, puisque
dès l'an 1137 il y en avait une autre, nommée Christienne
ou Christine, dont il est fait mention dans une Bulle d'Innocent II. Ce
Monastère était sur la cime de la montagne, et non où il
est depuis le dernier siècle. Christienne en
était encore Abbesse, lorsque le pape Eugène III vint y faire la
Dédicace de l'Eglise. Il avait célébré dans
l'Abbaye de Saint Denis la Fête de Pâques, qui arriva l'an 1147, le
30 Avril. Le lendemain, s'étant rendu à Montmartre, il y fit la
cérémonie, assisté de S. Bernard, Abbé de Clairvaux,
et de Pierre le Vénérable, Abbé de Cluny, dont l'un fit
l'office de diacre, et l'autre celui de sous-diacre. Dom Mabillon entre dans un
assez grand détail sur la cérémonie de cette
Dédicace, mais sans rien citer. Il dit que cette Eglise était
composée de deux parties : que la partie occidentale, savoir la nef
où était l'autel paroissial, fut dédié sous le
titre de la Sainte Vierge et de Saint Denis ; l'autre partie qui
commençait au milieu de l'Eglise, et qui allait jusqu'au fond vers
l'orient, le fut sous l'invocation de S. Pierre, Apôtre. C'était,
dit-il, celle qui était particulière aux Religieuses (2). Je ne
disconviendrai point que l'Eglise du fond où était le chevet,
l'abside, en un mot la partie orientale n'ait été celle des
Religieuses ; mais il me semble que c'était celle-là, et non
pas l'autre qui était sous le titre de la Sainte Vierge et de S. Denis.
Aussi, lorsque le même Pape y revint le Dimanche d'après
l'Ascension pour la consécration du grand autel, ce fut en l'honneur des
Saints Martyrs Denis, Rustique et Eleuthere qu'il le
consacra, selon les termes de la Bulle d'Indulgences qu'il accorda et je ne
vois pas que cette consécration puisse s'entendre de l'autel de la
Chapelle de la colline, où il n'y avait point de Majus altare.
(2) Sauval a très mal conjecturé, T. I, p. 350 et 351, lorsqu’il a cru que Sainte Ursule et ses Compagnes pouvaient avoir été Patronnes de l'Abbaye ; il se fonde sur un acte de 1622 où il a lu Abbatissa et Sanctimoniales S. Marthæ de Monte Martyrum ; mais il a dû lire S. Mariæ et non S. Marthæ. Peut-être que s'il fut venu à bout de faire croire qu'une Sainte Marthe compagne de Sainte Ursule a été reconnue Patronne, il en aurait inféré que les Reliques qu'on y conserve en grande quantité sont des Martyrs de Cologne.
La situation de
ce Monastère sur le faîte d'une montagne assez raide de presque
tous les côtés, fut peut-être la cause de la violence de
l'incendie qui le réduisit en cendres l'an 1559. Cet incendie lu priva
des ornements que l'on disait avoir servi à Saint Bernard, lorsqu'il
officia avec le Pape Eugène III, et du beau Missel couvert d'or dans
lequel ce souverain Pontife avait célébré la Messe. Mais
heureusement on sauva une châsse de reliques des Martyrs qui ont souffert
sur cette montagne et qui paraissent être différents de S. Denis
et de ses deux compagnons. Je crois devoir en rapporter la preuve ici, personne
n'ayant encore parlé de ces Martyrs, que le Père Léon, Carme
Exprovincial, qui dans un volume in-8°
intitulé Octave de S. Denis,
imprimé en 1661, dit à la tête de cet ouvrage, que le 15
mars 1517, il se fit en l'Abbaye de Montmartre la Translation de plusieurs
corps de Martyrs par Martin Deschamps, Abbé de Livry,
et qu'on en a le Procès-verbal dans les Archives de l'Abbaye. Cet acte
fut vu en 1612, par un des Vicaires Généraux de l'Evêque de
Paris, et voici la Note qui en fut faite dans le Registre du
Secrétariat, au 10 Mars :
Silvius à Petra viva Vicarius Generalis aperit capsam ligneam retro majus altare Montis Martyrum ad instantiam Abbatissæ, et eam invenit plenam ossibus variarum partium corporum humanorum cum instrumento sequente in pergameno.
« In hac capsa plurimæ Reliquiæ Sanctorum Martyrum qui passi sunt in hoc loco continentur ;
quæ translata est à sacristia
domus hujus et posita solemniter in hoc loco
publico per Nos Fratem Martinum
de Campis humilem Abbatem Livriacensem, Visitatorem Regularem Abbatiarum Virginum Reformationis Parisiensis Episcopii, ad supplicationem Abbatissæ et Conventûs
ejusdem domûs anno Domini millesimo quingentesimo
decimo septimo die XV Martii, in præsentia
Reverendorum Dominorum et Patrum Matthæi Le Lieur Parisiensis Ecclesiæ Canonici et Succentoris, Jacobi
Merlin sacræ Theologiæ
Doctoris et Archi-presbyteri
Magdalenes, Petri Pasquier Prioris Curati Villæ-Mobilis (Ville-momble),
Guillelmi Heron Patris Confessoris Filiarum Montis Martyrum, Joachim Chastelain Patris
Confessoris de Giffo, Guillelmi Borry Curati de Noisiaco Magno Procuratoris Domûs, et allorum plurimorum. Signatum Frater Martinus de Campis, humilis Abbas
Livriacensis cum chirographo. »
Monsieur de Pierre-vive ayant tiré copie de cet acte, le remit
dans la châsse, en présence de J. Baudoyer,
Chanoine de Saint-Germain l'Auxerrois, et la referma ledit jour, 10 Mars 1613.
Voici encore ce
qu'on lit dans le Registre de l'an 1614, au 18 Juillet :
« Nous,
Henri de Gondi, par la grâce de Dieu Evêque de Paris, certifions
à tous qu'il appartiendra, que les Reliques qui a sont dons les
châsses de l'Eglise de Montmartre ont toujours été tenues
et reconnues par nos Prédécesseurs, Evêques, comme vrayes et Saintes Reliques, et
vénérées par les Fidèles Catholiques comme telles.
Desquelles Reliques la Translation a été faite solennellement par
l'autorité de notre Prédécesseur, Evêque, le xv jour de Mars 1517, auquel jour N. S. Père le Pape Paul V a donné
Indulgences plénières à tous Fidèles qui confessez
et communiez visiteront ladite Eglise de Montmartre en laquelle est faite
Fête solennelle chacun an de ladite Translation. Et Nous, en suivant la
foi, piété et dévotion de nos dits
Prédécesseurs, reconnaissons et vénérons aussi
lesdites Reliques pour vrayes et saintes. En
témoin de ce donné à Paris, le 18 Juillet
1614. »
Il
résulte de tout ceci que d'autres Martyrs que S. Denis, S. Rustique et
S. Eleuthere, dont les corps sont à S. Denis,
ont souffert sur cette montagne, peut-être dans le même temps
qu'eux, peut-être aussi devant ou après, et qu'au lieu de penser
que ce fut à cause de ces trois Martyrs qu'il y eut primitivement en ce
lieu une Chapelle dite de Sancto Martyrio, il serait
plus prudent d'en douter et de croira que ce fut à cause des autres
Martyrs dont on ignore les noms. Quoiqu'il en soit, on trouve qu'il s'en
était fait des distributions depuis la Translation de 1587 et avant la
reconnaissance faite en 1612 et 1614. L'Abbesse Marie de Beauvilliers
en avait donné quelque partie à Quentin Gesnault,
Curé de Saint Sauveur, qui obtint, le 30 Mai 1707, de
l’Evêque de Paris non seulement l'approbation de ces Reliques comme
étant tirées des
châsses de Montmartre, mais même des Indulgences pour le jour
de la Translation, et je ne crois pas que ce soit d'autres Reliques que de
celles de ces mêmes Martyrs, qu'elle avait donné l'an 1609, sous
le nom de S. Denis, à Claude Potier, Bénédictin. La
distraction faite en 1633 en faveur de l'Abbaye de Gif
au Diocèse de Paris, est sous le nom des Martyrs de Montmartre, aussi
bien que celle en faveur de l'Eglise Paroissiale de Chaillot.
Outre les
Reliques de ces Martyrs anonymes qui sont conservées à Montmartre
de temps immémoriaux, et qui furent peut être cause de
l'érection de la première Eglise où elles furent
conservées, les Dames de l'Abbaye furent enrichies, en 1625, d'un
ossement de S. Benoît qui tut tiré, le 17 Octobre, de la
châsse de ce Saint gardée à Saint Benoît-sur-Loire,
et cela par concession du Cardinal de Richelieu qui en était
Abbé. L'Archevêque de Paris leur donna, le 30 Janvier 1626,
permission de l'exposer. Je ne dirai point ici le nom dont fut qualifié
un corps des cimetières de Rome que le Cardinal Chisi
donna à l'Abbesse vers l'an 1666, de crainte qu'on ne le confonde un
jour avec d'autres Saints fameux du même nom. D'autres Reliques plus
certaines que ces dernières sont celles de Saint Aigulfe,
Abbé de Lerins au VIIe siècle ;
les Religieuses, en considération de ce qu'elles possédaient,
obtinrent de l'Archevêque de Paris, le 30 Août 1666, la permission
de faire de ce Saint Abbé l'Office de rit-Double,
le 3 de Septembre, jour de sa mort.
Parmi les
sépultures de l'ancienne Eglise Abbatiale, la plus considérable a
été celle de la Reine Adélaïde de Savoie, femme de
Louis le Gros, et fondatrice de la maison. Ayant été
mariée en secondes noces au Connétable Matthieu de Montmorency,
elle se retira sur la fin de ses jours en cette Abbaye et elle y mourut
l’an 1154 après lui avoir légué la Terre de Barbery, village du Diocèse de Senlis qui lui venir
de son douaire. Elle fut inhumée dans l'église de ce
monastère, devant le grand autel ; son fils, le roi Louis le Jeune,
vint visiter sa sépulture au retour de son voyage de Saint-Jacques, et
confirma la donation faite par sa mère. On a remarqué qu'à
sa représentation sur la tombe, l'ornement de sa couronne consistait en
quatre fleurons. Cette tombe resta au même endroit jusqu'à l'an
1643, que Marie de Beauvilliers, Abbesse, la fit
transporter dans le chœur des Religieuses. Quelques années
après, l'Abbesse Françoise-Renée
de Lorraine fit renouveler cette tombe qui fut accompagnée d'une inscription
en prose française et de douze vers dans la même langue. La tombe
et les inscriptions ont depuis été transportées avec
l'Abbaye au Prieuré, situé au milieu de la côte.
J'ajouterai ici
une observation faite par Sauval. Selon lui :
« On dit que dans cette Abbaye est le corps de Olanus,
Roi de Moresque alias de Norvegue jadis païen et depuis converti par Robert, Archevêque de
Rouen. » Si c'est Olavus, roi de
Norvège, dont il a voulu parler, le temps auquel il vivait convient
à la vérité avec celui de cet Archevêque ; mais
comment le reste peut-il être vrai, et comment sera venu en France le
corps de ce Saint Roi, mort en 1026 ?
Le nombre des
Religieuses de cette Abbaye et leur façon de vivre furent
sujettes à diverses révolutions. Il leur fut fait défense
au XIIe siècle d'excéder le nombre de soixante. L'ordre du Roi
Louis VII, confirmé par le Pape Alexandre III, est de l'an 1175. Les
guerres du XIVe siècle achevèrent d'en diminuer tellement le
nombre, qu’en 1403 elles n'étaient plus que six. La diminution de
la Communauté fit que le relâchement y fut introduit. Elles
sortaient alors du Monastère pour les cérémonies
extraordinaires, et l'on trouve qu'en 1462 elles assistèrent aux
funérailles du Roi Charles VII. Sauval parle
l'une réforme que Jean Simon, qui fut Evêque de Paris depuis 1492
jusqu'en 1502, y introduisit ; mais ce qu'il en dit est combattu par le
catalogue des Abbesses, où il ne s'en trouve point qui ait
été soeur de ce Prélat. Il se trompe aussi lorsqu'il dit
qu'il n'arriva rien de mémorable dans le temps de la réforme
qu'Etienne Poncher, son successeur, y établit.
On doit trouver d'abord assez extraordinaire que l'Abbesse Marguerite Langlois,
qui mourut le 11 juin de l'année 1503, en laquelle celle réforme
fut commencée, fit chanter pour elle un service des Morts un peu avant,
comme si elle eût été décédée. Sauval n'avait pas vu non plus les Registres du Parlement
au 18 juillet de la même année, où on lit ce qui arriva en
conséquence des ordres des Vicaires Généraux, et que
quelques raisons m'empêchent de rapporter. Ce fut la même
année que Marie Cornu, tirée de Chelles, fut faite
première Abbesse triennale de cette Abbaye. A l'égard de la
réforme sous l’évêque Jean du Bellay, en 1547, le
Gallia Christiana marque la déposition de
l'Abbesse, faite alors et que depuis ce temps-là le Roy y nomma des
Abbesses Titulaires. La première fut Catherine de Clermont. Elle fut
bénite le Dimanche 11 Août 1549, dans le chœur de son Eglise,
par François de Dinteville,
évêque d'Auxerre. On voit qu'il y avait alors plus de 6o
Religieuses dans le Couvent.
La
réforme entreprise au commencement du dernier siècle se trouva
également nécessaire. Plusieurs Religieuses avaient quitté
le Monastère du temps des guerres de la Ligue ; celles qui y
étaient restées y vivaient sans beaucoup de
régularité. Le camp que forma Henri IV sur la montagne, lorsqu'il
assiégea Paris, acheva de déranger la maison. Mais après
que la paix fut survenue, l'Abbesse Marie de Beauvilliers
travailla à faire revivre l'ancien esprit monastique dans son Abbaye,
aidée des avis de plusieurs pieux Religieux. Il parait cependant qu'il y
eut un article sur lequel elles auraient pu rester comme elles étaient,
si quelqu'un (comme un Réformateur de Religieux) ne les en avait porté
à quitter l'ancien usage, je veux dire l'habit blanc qu'elles avaient
porté de temps immémorial, ainsi que toutes les autres anciennes
Religieuses. On les engagea à présenter à Henri de Gondi,
évêque de Paris, une Requête par laquelle elles demandaient
à le changer en noir, disant qu'elles n'avaient pas fait profession de
l'Ordre de Saint Augustin mais de Saint Benoît, et d'autres raisons aussi
mauvaises, comme de dire que l'habit blanc est sujet à vanité, et
qu'elles n'étaient pas à portée de l'entretenir propre
faute d'eau. Leur Requête fut entérinée par le
Prélat le 13 Mars 1612, et même il y eut aussi alors quelque
changement dans la forme de leur voile selon le Gallia Christiana
(3). Sauval ajoute que le même Evêque
consentit encore en 1617 sur un second exposé, qu'elles s'abstinssent de
l'usage de la viande autant que leur santé le pourrait permettre.
(3) Je crois qu’il y a une faute dans cet ouvrage à l'endroit où il est parlé du changement de couleur. J'y lis, col. 6201 Cum Reformatio suscepta est, vestem aldam, et certam velandi capitis rationem assumpserunt. L'Errata n y change rien.
Il faut se
souvenir que tout ce qui a été dit jusqu'ici, regarde le
Monastère de Montmartre dans sa situation primitive, c'est-à-dire
au sommet de la montagne où l'air est encore plus vif que dans le
Prieuré. Le grand froid qui se faisait sentir dans l'ancien Couvent
où les Religieuses ont resté cinq cent cinquante ans, avait
été cause de l'indulgence qu'avaient eu les Abbesses dès
le temps de S. Louis de leur donner de quoi avoir des bottes fourrées.
Cela se lit en particulier de l'Abbesse Helisende
à l’an 1231. Elle statua que dans la suite on payerait à
chacune à la Toussaint la somme de trois sols pour s'en pourvoir.
Nonobstant
l'éloignement dont cette Eglise est de la Cathédrale de Paris, il
a été établi dans l'antiquité et peut-être
dès le VIe siècle, lorsque les Rogations instituées
à Vienne s'étendirent dans les Gaules, que le Clergé de
Paris y viendrait faire la Station le premier jour de ces Processions. On
trouve aussi parmi les anciennes Stations du Chapitre dans le temps du
Carême au vendredi de la semaine de la Passion : Statio ad S. Mariam in Monte Martyrum. Juvenal des Ursins parle d'une
Procession qui fut faite durant l'hiver de l'an 1392, à Montmartre, en
reconnaissance de ce que le Roi Charles VI avait évité le
péril d'être brûlé.
Les Religieux de
l'Abbaye de S. Denis ont eu de leur côté la dévotion d'y
venir processionnellement avec une partie de leurs Reliques, leur Clergé
et leurs Officiers, l'une des fêtes de Pâques ou de Pentecôte
chaque septième année, parce que les six autres années
leur Procession allait à Aubervilliers, à la Courneuve,
à S. Ouen, à Pierrefitte, à
Stains et à la Chapelle : cette coutume subsistait encore en 1616.
Les six Stations étant supprimées, ils ont réservé
seulement celle de Montmartre, et l'ont fixée au 1er mai. Le
chef de S. Denis qu'on y porte est présenté à baiser
à toutes les Religieuses durant le Te
Deum. Les Religieux de S. Denis eurent en 1721, la permission de M. le
Cardinal de Noailles, d'entrer ce jour-là dans le choeur
intérieur. Il a paru plusieurs relations imprimées de cette
Procession septénaire. La plus digne d'être lue m'a paru celle qui
fut imprimée en 1749 à l'occasion de la Procession de la
même année. L'auteur est M. Chapotin, Commis
à la Bibliothèque du Roi.
CHAPELLE DU SAINT MARTYRE. Avant de rapporter comment
toute la Communauté des Religieuses de Montmartre quitta le haut de la
montagne pour venir demeurer à l'autre église qui est plus bas du
côté de Paris, il est bon de faire l'histoire de cette seconde
église dont je n'ai dit qu'un mot ci-dessus. Le premier titre qui en
parle n'est que de l'an 1096. Mais il suppose qu'elle existait longtemps
auparavant, puisqu'elle était tombée entre les mains des
Laïques, et que ce ne fut que lorsque le scrupule fut venu à ceux
qui en jouissaient, qu'ils la cédèrent aux Religieux de Saint
Martin des Champs et à leur Prieur Ursion. Il
ne paraît pas que cette église que le titre qualifie de parva Ecclesia quæ in colle Montis Martyrum est et à vulgo appellatur Sanctum Martyrium,
eut alors d'autre revenu que les offrandes qu'on y apportait. On veut que ce
soit le grand autel de cette Chapelle que le Pape Eugène III soit venu
bénir le dimanche dans l'Octave de l'Ascension, premier jour de juin
1147, et que c'est d'elle qu'il faut entendre la Bulle par laquelle ce
même Pape accorde sept cents jours d'indulgence à ceux qui la
visiteront au jour de l'anniversaire de cette consécration. Je crois que
tout cela doit plutôt être entendu de la consécration du
grand autel de l'église de l'Abbaye, le Pape s'étant
contenté lorsqu'il vint au Monastère le lundi de Pâques
précédent de faire la Dédicace de la Basilique, cérémonie
assez longue d'elle-même. D'ailleurs il n'est pas vraisemblable que dans
une Chapelle telle qu'était alors celle du Saint Martyre, il y eût
plusieurs Autels.
Elle n'est
encore qualifiée que de Chapelle en l'an 1181. Ce fut alors que
Constance, Comtesse de Toulouse, fille du roi Louis le Gros, y fonda un Chapelain,
tenu de prier pour les ancêtres du Roi et de la Reine et pour
l’âme de son frère Louis le Jeune, nouvellement mort. Elle
avait constitué pour cet effet une somme de 145 livres sur les
Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem, qui devaient payer cent sols chaque
année au Chapelain. Elle s'en retint la nomination sa vie durant, et
l'Evêque de Paris, Maurice de Sully, consentit qu'après elle
l'Abbesse y présentât. En 1304, le roi Philippe le Bel,
averti du peu de revenu de cette Chapelle, lui assigna sur son Trésor
de Paris, vingt livres Parisis de rente.
En 1305, Hermer ou Hermener,
écuyer, et Catherine sa femme y fondèrent un second Chapelain,
qui fui chargé de prier pour le roi Philippe le Hardi et se femme, pour
Philippe le Bel régnant et la reine Jeanne sa femme, et même il
paraît que pour l'érection de la seconde Chapelle, ils firent
construire un autre autel au-dessus du premier qui était un peu
enfoncé dans la terre. Car, dans l'acte de Confirmation de cet
établissement donné par l'Evêque de Paris, Guillaume Baufet, les fondateurs réservent aux Religieuses
tout droit de Seigneurie, propriété, patronage, etc., et
l'Abbesse Ade de Mincy,
approuvant l'année suivante cette fondation, se réserva le
pouvoir de démolir les maisons des deux Chapelains si elle voulait
établir un Prieuré en ce lieu, à la charge de leur en
rebâtir d'autres. Cette Chapelle avait un Chapelain en exercice, encore
vers l'an 1440.
On voit par un
acte de l'an 1501 que la Dédicace de cette Chapelle se
célébrait alors le 19 avril. Un prêtre qui y avait fait
chanter en ce jour une grande Messe à Diacre et Sous-Diacre, sans la
permission de l'Abbesse, fut condamné par Sentence du Châtelet du
17 décembre 1502, à réparer cette entreprise.
Ce fut dans
cette Chapelle que S. Ignace de Loyola s'étant rendu le jour de
l'Assomption 1534, avec neuf de ses compagnons, y reçut leurs premiers
voeux, ainsi qu'il est marqué dans une Inscription en mémoire du
fait, quoique la Chapelle qui subsistait alors n'existe plus depuis longtemps.
D'autres Instituteurs de Communautés y sont
aussi venus comme pour puiser dans ce lieu l'esprit des premiers
Chrétiens.
Les
Orfèvres de Paris ont porté autrefois une grande dévotion
à cette Chapelle. Ils y faisaient célébrer une messe basse
tous les dimanches, et les Fêtes de S. Denis une messe haute. Mais comme
leur association accompagnée d'offrandes détournait les
dévotions de l'Abbaye, il y eut en 1609, 1610 et 1611 différents
Arrêts rendus en Parlement, pour les mettre en règle avec
l'Abbesse de Montmartre. On ne voit pas que ce concours des Orfèvres ait
précédé le rétablissement qui fut fait de la
Chapelle vers l'an 1600, car les guerres de la Ligue avaient rendu cette
Chapelle impraticable. En 1598 l'autel était démoli, les
murailles entr'ouvertes, la voûte et la couverture tombées, le
dedans, dont la longueur n'était que de neuf toises, comblé de
démolitions. Mais l'Abbesse Marie de Beauvilliers,
aidée des charités de différentes personnes, travailla
promptement au rétablissement de ce Saint lieu, et même à
en agrandir le vaisseau.
En 1611, le 13
de juillet, comme on fouillait au chevet de la Chapelle pour continuer les
nouveaux fondements, c'est-à-dire du côté du levant, les
maçons percèrent une voûte sous laquelle ils
trouvèrent un escalier ou descente droite, large de plus de cinq pieds,
et au bout d'environ quarante degrés faits de vieille maçonnerie
de plâtre, une cave prise dans la carrière de plâtre, qui
avoir de longueur en tirant vers la clôture des Religieuses, c'est-à-dire
vers le haut de la montagne, plus de six toises, inégale dans sa
largeur, mais ayant à l'endroit le plus large seize pieds, et au fond en
approchant de la clôture du Couvent sept pieds seulement. On trouva aussi
dans cette cave à la partie de l'Orient un autel de quatre pieds de
long, sur deux et demi de large ; la pierre de pâtre qui le formait
était marquée au milieu d'une croix gravée en largeur de
demi pouce, longue et large de six pouces. Aux murailles on aperçut
aussi une ou deux petites croix ; dans un endroit quelques lettres qui faisaient
MAR, le reste ne pouvait pas se lire ; dans un autre CLEMIN, avec des
lettres effacées, et ailleurs DIO avec d'autres lettres qu'on ne
pût distinguer. Cette découverte fit croire que c'était
là le lieu où S. Denis avait célébré les
Saints Mystères en secret. La reine Marie de Médicis et plusieurs
Dames de qualité l'étant venues voir, on y accourut de tous
côtés, et le concours procura beaucoup d'argent pour le nouvel
édifice. Mais les plus grandes libéralités furent celles
de Pierre Forget de Fresne,
Secrétaire des Commandements, qui avait épousé Anne de Beauvilliers, soeur de l'Abbesse. De ces sommes l'Abbesse
fit aussi agrandir l'enceinte de son Couvent, en sorte que la nouvelle Eglise
des Martyrs y fut renfermée ; la Duchesse de Guise donna depuis de
quoi bâtir des galeries couvertes qui conduisaient les Religieuses de
l'Abbaye jusqu'à cette Eglise, ce qui fut fait en 1622. La même
année, le 7 juin, l'Archevêque de Paris, à la prière
de l'Abbesse et de la Dame Forget sa soeur,
érigea cette Eglise des Martyrs en Prieuré Régulier dont
la collation devait appartenir à cette même Abbesse, la
démission préalablement faite par les deux Chapelains. Alors dix
Religieuses de l'Abbaye commencèrent à y faire l'Office Divin. On
assure que le Dôme de cette Eglise est de ce temps-là.
Il y eut donc de
cette manière deux Communautés à Montmartre dans une
même enceinte. L'une sur le haut de la montagne, dans la Maison
conventuelle, l'autre au-dessous, dite la Maison des Martyrs, ce qui forma par
la suite quelques difficultés. Mais comme le roi Louis XIV eut fait
bâtir à celle d'en bas un corps de logis suffisant pour toutes les
Religieuses, la Communauté d'en haut obtint le 12 août 1681 de M.
de Harlay, Archevêque de Paris, la permission de venir habiter dans le bas
et d'y transporter les Reliques de l'ancienne Eglise, en sorte qu'il n'y eut
plus qu'un seul Office. Cette ancienne Eglise fut destinée à
augmenter celle de la Paroisse, et il y eut ordre de démolir tous les
lieux Réguliers excepté qu'on y laissa une grille pour les
Stations que les Religieuses y feraient. Le fond de cette même
église sert à l'inhumation des Religieuses, et l'on y
célèbre chaque jour une messe basse. Il était
couronné d'un petit clocher qu'on a abattu vers l'an 1751. Le rond-point
est plus bas que le reste. Depuis ce temps la Procession septénaire de
l'Abbaye de Saint Denis se rend à la nouvelle Eglise, aussi bien que la
Procession du lundi des Rogations par le Clergé de Notre-Dame de
Paris. L'ancienne entrée du Monastère se fait encore reconnaître
proche le cimetière de la Paroisse ; on y voit les armes de la
Maison de Lorraine.
Sauval écrit que dans la
Chapelle des Martyrs avaient été enterrés en 1574 la Mole
et Coconas, Favoris du Duc d'Alençon,
frère du roi Charles IX et que depuis qu'elle fut érigée
en Prieuré, on y donna la sépulture à Antoine Boesset,
Intendant de la Musique de la Chambre de Louis XIII et de celle de la Reine.
Le même
auteur nous fait connaître une Chapelle de S. Benoît bâtie
sur la même Montagne, à l'endroit où avait
été une terrasse qui fut démolie de son temps ; cette
terrasse, était si solide et si large qu'on tenait qu'elle servit
à Henri IV pour braquer le canon contre Paris lorsqu'il en fit le
siège, en 1590.
Je reviens
à l'église paroissiale. On a vu qu'il y en existait une au moins
dès le XIe siècle, et que de la main laïque elle passa aux
Religieux de S. Martin des Champs. Elle fut rebâtie dans le XIIe, et unie
sous un même toit avec l'église de l'Abbaye de Filles. Je persiste
toujours à soutenir que la Dédicace s'en fit sous le titre de S.
Pierre qui en est encore a présent le Patron. Depuis que les Religieuses
ont quitté le haut de la montagne, l'église paroissiale parait
avoir été augmentée d'une partie de ce qui composait la
leur. Au moins on y voit des tombes de Religieuses placées dans le
côté méridional. Le portail entier de cette église
paroissiale et la nef sont d'une architecture qui ressent le XIIIe
siècle. La tour est, à côté du portail, parait
à l'extérieur fort nouvelle.
L'exposition sur une éminence a empêché de pouvoir lui
donner de l'élévation. On montre dans cette église un
petit Reliquaire sur un pied de cuivre, dans lequel est un ossement des
compagnons de S. Denis.
Les Religieuses
succédèrent aux Moines de Saint Martin dans le droit de présenter
un Curé à l'Evêque. Aussi le Pouillé du XIIIe
siècle y est-il formel. Il en donne la nomination à
l'Abbesse ; ce que fait pareillement celui du XVe siècle dont
l'auteur, transcrivant d'un plus ancien la quotité du revenu de la Cure,
observe qu'il est de vingt livres. Les Pouillés suivants s'accordent sur
le droit de l'Abbesse. On compte parmi les illustres Curés de
Montmartre, le célèbre Jacques Merlin, sous François Ier.
Après l'avoir été quelque temps, il fut fait
Archiprêtre de la Madeleine, puis Chanoine de Notre-Dame. Son plus
considérable ouvrage est l'édition des Conciles, la
première qui ait été donnée. Il mourut en 1541. Si
l'on ne peut point assurer qu'il y ait rien eu de composé par lui à
Montmartre, il existe un autre petit ouvrage qui doit sa naissance à ce
lieu. C'est le livre des Retraites que Jacques Bertot
de Caen, Confesseur du Couvent, y fit en 1662, pour Madame de Guise, Abbesse,
et pour Mademoiselle sa soeur. Cet Ecclésiastique décéda
à Montmartre, le 27 avril …, et y fut inhumé.
Montmartre a
été compté en 1709 sur le pied de 440 feux, suivant le
dénombrement qui fut imprimé alors ; le Dictionnaire
Universel de la France, publié en 1726, n'y comprend cependant
qu'environ mille habitants. Un dénombrement qui a paru en 1745, marque
sur cette Paroisse seulement 223 feux. Il n'est pas besoin de spécifier
pour ceux qui demeurent à Paris la distance de ce lieu, puisqu'il est
contigu au faubourg, ni sa situation et exposition. Personne n'ignore non plus
que la montagne est pleine de carrières de
plâtre, ni qu'elle est couverte de moulins en grande partie. Il ne laisse
pas que d'y avoir encore des vignes, ainsi qu'il y en avait dans le XIIe et
XIIIe siècles. La Chapelle du Palais Episcopal de Paris y en avait en
1243, dans la censive de Marie de Monte calvo. Un compte de la Prévôté de Paris de l'an 1425,
fait mention de celles qui appartenaient à Henri de Marle. Mais le vin
de cette montagne n'a jamais eu de réputation. On peut voir dans Sauval les proverbes faits à son occasion.
On voit sur
cette montagne un obélisque de pierre, mis par ordre de
l'Académie des Sciences, relativement au méridien de Paris. On y
lit sur la face de la base qui regarde le midi ces paroles : L'an M DCC XXXVI cet obélisque a
été élevé par ordre du Roi pour servir d'alignement
à la méridienne de Paris du côté du Nord. Son axe
est à 2931 toises deux pieds de la face méridionale de
l'Observatoire.
Un peu plus
loin, du côté du couchant en descendant, se trouve la Fontaine
Saint Denis, qui est célébrée dans la vie de Gaston, Baron
de Renty, comme un lieu de dévotion où
il pris quelquefois ses repas et où il se distingua par la ferveur de
son zèle pour le salut des âmes.
Du
côté qui regarde la ville de Saint Denis, au couchant de Clignencourt, est une autre fontaine aussi sur la pente,
dont l'eau était portée, comme j'ai déjà dit, il y
a quinze cents ans, dans une maison de campagne de quelque ancien Romain ou
Gaulois, située un peu plus bas à la droite en descendant. C'était
en ce lieu qu'étaient les bains dont on a trouvé les fourneaux,
la grille et des fragments d'inscriptions au commencement de l'année
1738, dans la fouille qui y fut faite, laquelle attira presque tous Paris, par
les faux bruits qui furent répandus à son sujet ; c'est ce
qui me fournit occasion de faire paraître alors dans un Journal un petit
écrit, où je marquais en quoi consistait la nature de cette
découverte que j'avais pris la peine d'examiner de fort près sur
les lieux. Le sieur Piganiol, T. Il, pag. 625 de sa Description de Paris, laisse à penser
qu'on y trouva un souterrain qui fut visité par gens
éclairés, en quoi il fait voir qu'il a été mal
instruit.
Du
côté de Paris on regardait comme une dépendance de
Montmartre, en 1657, le canton appelé la Nouvelle France ou faubourg Ste
Anne, ainsi dit à cause de la Chapelle du nom de cette Sainte. Je trouve
que le 11 août de cette année, l'Archevêque de Paris permit
d'y faire célébrer pour les habitants, à condition qu'ils
reconnaîtraient le Curé de Montmartre pour leur Pasteur. Je trouve
aussi au 13 octobre 1878, la Chapelle Notre-Dame des Porcherons,
dite située sur la Paroisse de Montmartre.
CLIGNENCOURT est situé à l'opposite et sur le côté de la
montagne qui fait face à la Ville de Saint Denis. Ce que j'en ai trouvé
de plus ancien est dans le Cartulaire de l'Evêque de Paris, dont le
compilateur a remarqué qu'il existait au XIIIe siècle un Seigneur
de ce lieu, Dominus de Clignencort,
lequel tenait à Paris un terrain du Seigneur de la Tour de Senlis,
relevant de l'Evêque de Paris. Il n'est pas aisé de deviner
d'où peut avoir été formé le commencement de ce
nom. Je pense cependant qu'il vient d'un ancien propriétaire qui se
serait appelé Cleninus,
en sorte que sa terre en aurait pris le nom de Clenini cortis, ou Clenini curtis. En ce cas, ce pourrait bien
être ce nom qui aurait été gravé dans la cave ou
plâtrière découverte à Montmartre, en 1611, et non
celui de S. Clément, comme André du Saussay
l'a prétendu. Les auteurs du Procès verbal ont pu facilement se
tromper dans l'assemblage des lettres, et par une mauvaise application des
jambages (surtout si les caractères étaient un peu gothiques),
avoir lu Clemin
où il y avait Clenini,
ainsi écrit Clemm ; car il est sûr
qu'autrefois on ne mettait aucun point sur la lettre i. Au surplus, si
c'eût été le nom de S. Clement
que l'ancien graveur eût voulu mettre, pourquoi aurait-il gravé Clemin et non pas
Clemen ?
Sans donc trouver guère plus de mystères dans ce souterrain que
n'y en a trouvé Sauval, je pense que cette
cave pratiquée dans le plâtre a servi aux habitons de cette
montagne à cacher du temps des guerres ce qu'ils pouvaient avoir de plus
précieux ; qu'une partie marquée par Clenini cortis était
destinée par ceux de ce canton, l'autre désignée par Dio, pour ceux du
haut de la montagne, où était une église de Saint Denis,
dès le VIIIe siècle, et que la troisième partie où
il y avait gravé Mar...,
était réservée pour les effets de ceux qui demeuraient au
canton du Saint Martyre, de Sancto Martyrio, qu'au reste, l'autel qu'on y a trouvé
avait servi à célébrer la Messe pour les habitants, dans
ces temps de guerre où il eût été dangereux de le
faire dans les Eglises.
Si l'on veut un
exemple de ces guerres, sans remonter à celles des Normands, ni à
celles des Anglais arrivés en différents temps, ou même
à celles des Armagnacs et Bretons, leurs associés en 1411, voici
ce qu'on lit dans la Chronique de Louis XI à l'an 1475 :
« Le lundi 9 Septembre, les Bretons et Bourguignons furent ès
terrouers de Clignencourt,
Montmartre, la Courtille, et autres vignobles, d'entour de Paris, prendre et
vendanger toute la vendange qui y était, jaçoit
ce qu'elle n'étoit point meure. »
L'Abbaye de
Saint Denis avait à Clignencourt au XVe
siècle une Prévôté qui était un simple Office
du Monastère. L'Evêque de Paris la conféra sous cette
qualité le 28 Septembre 1486, jure
devoluto, à Gui de Montmiral,
religieux de cette même Abbaye. Il en parait encore une autre collation
par l’Evêque de Paris du 27 Septembre 1499, au même Gui de Montmiral, qualifié Abbé de Montebourg au
Diocèse de Coutances.
Ce lieu de Clignencourt appartenait en 1579, au moins en partie
à Jacques Liger ou Legier,
Trésorier du Cardinal de Bourbon. Il y avait fait bâtir sur la
descente de la colline une Chapelle de la Trinité. Il obtint de
l'Evêque de Paris, vu qu'il était incommodé des gouttes, de
pouvoir y faire célébrer par le Curé de Montmartre, ou par
un des Prêtres approuvés, pourvu que cela ne
détournât point les habitants d'aller à la Paroisse. Le nom
de ce même Seigneur parait l'année suivante dans le
Procès-verbal de la Coutume de Paris. Il y prend aussi la qualité
de Seigneur de Montmartre, et on la lui a donné en 1581 dans son
épitaphe à Saint Séverin de Paris. Son fils Jacques Liger, Secrétaire du Roi, lui succéda. Il obtint
en 1615, de l'Evêque de Paris la permission de faire chanter dons la
Chapelle bâtie par son père, une grande Messe le jour de la
Trinité, et Vêpres la veille, par le Curé ou le Vicaire de
Montmartre, du consentement de l'Abbesse, mais toujours avec défense d'y
faire la bénédiction de l'eau ni celle du pain. De plus, par son
testament passé devant Fardeau, Notaire à Paris, le 30 avril
1620, il y fonda une Messe tous les jours de l'année, en ce comprises
les Messes des Dimanches fondées par son père. Il mourut la
même année et fut inhumé à Saint Séverin. Les
Dames de Montmartre qui étaient chargées de l'exécution de
ces fondations, en obtinrent la réduction en 1728.
Dom Felibien a cru devoir faire remarquer que lorsque la
Procession septénaire de Sains Denis arrive à Montmartre, les
Chapelains de ce lieu viennent au-devant jusqu'à cette Chapelle de la
Trinité.
Quoique,
dés l'an 1579, Jacques Liger fût dit
Seigneur de Clignencourt, Sauval
ne laisse pas d'assurer que ce fut à lui que l'Abbaye de Saint Denis, en
vertu de l'Arrêt du Parlement du 9 avril 1595, vendit en 1596, la part
qu'elle avait dans cette Seigneurie et le sieur Piganiol
observe que l'Abbaye de Montmartre possède au même lieu de Clignencourt un fief du Monastère de Saint Denis, ce
qui est cause, dit-il, qu'à chaque mutation d'Abbesse, cette Abbaye de
Filles doit payer mille livres à la Mense Abbatiale de Saint Denis.