HISTOIRE

DE LA VILLE ET DE TOUT LE DIOCESE

DE PARIS

 

Par

l’Abbé LEBEUF

de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres

 

tome premier

 

 

1754

 

 

 

MONTMARTRE

 

Si nous n'avions, pour assurer l'antiquité du nom de cette montagne voisine de Paris, que le témoignage des actes de S. Denis, composés par Hilduin, il faudrait nous en tenir à ce que cet Auteur dit, que son premier nom était Mons Martis, et qu'à cause que S. Denis et ses compagnons y ont, selon lui, souffert le martyre, on l'a depuis appelée Mons Martyrum, comme c'était l'usage de son temps. Mais nous avons Frédégaire, écrivain du VII siècle, qui l'appelle Mons Mercore, qui est une altération du nom Mons Mercurii. Il semble donc que le nom que nous lui donnons depuis le IX siècle, et dont Hilduin est peut-être l'inventeur, comme l'a pensé M. Grancolas, ne soit qu'une corruption des mots Mont Mairte, ou plutôt des mots Mont Mercre. On veut aussi qu'il y ait eu sur cette montagne un temple de Mercure et un autre de Mars (1). Sauval va jusqu'à assurer qu'il en a vu des restes dans le siècle dernier, et qu'ils ont été abattus. Mais comme il n'est pas sûr que cet écrivain se connût en bâtisse romaine des premiers temps, il pourrait se faire que lui et ses contemporains eussent pris pour des restes du temple quelques vieilles masures du bas Empire, telle qu'était celle que l'on a découverte, remuée et fouillée sur la fin de l'année 1737 et au commencement de 1738, vers le Nord de cette montagne. Il suffirait qu'il y eût eu, comme cela est possible, une statue de Mercure élevée dans un endroit, une de Mars placée en un autre lieu de la même montagne, pour lui avoir fait donner le nom de ces fausses divinités. Frodoard dit à la vérité, que de son temps, c'est-à-dire en l'an 944, un grand ouragan renversa, à Montmartre, une maison très ancienne et très solidement bâtie. Mais il ne marque point que cette maison passât pour être un temple. J'ai vu, du côté du couchant, quelques fondements de l'édifice qui a passé pour être un reste du temple de Mercure ; ces fondements m'ont paru trop peu épais pour avoir soutenu un temple. A l'égard de l'édifice dont parle Frodoard, qui passait au X siècle pour être très ancien, et que je suis persuadé être le même dont on a découvert les restes, en l'examinant exactement, lors de la fouille qui a duré plusieurs jours, je me suis convaincu que c'étaient des bains de la maison de quelque ancien habitant du troisième siècle ou environ, où l'eau d'une fontaine située un peu au-dessus se rendait par des tuyaux, et que la salle et le reste n'avait été renversé par l'ouragan de l'an 944, que parce que ces bâtiments n'avaient presque point de fondements.

 

(1) Je ne parle pas de l’idée qu'a eu l'auteur d'un écrit inséré dans un Journal de France, il y a vingt ans et plus, que cette montagne avait été formée des terres que les débordements de la Seine ont ramassé, non plus que de ce qu'a écrit Raoul de Prêlles au XIV siècle, en ses Commentaires sur sa Traduction Française de S. Augustin, sur la Cité de Dieu, que cette montagne servit aux Gau­lois à mettre un fanal qui répondait à celle de Court-Dimanche, au-dessus de Pontoise, et celle-ci à Montjavoux, en Vexin. Cet auteur a tiré tout cela de son cru.

 

En l'an 627 de J.-C., il y avait en quelque endroit de Montmartre une maison, dans laquelle le Roi Clotaire II, étant à Clichy, envoya Ægyne, grand Seigneur Saxon, dont les gens avaient tué Ermenaire, Maire du Palais de Caribert, son fils, et ce Seigneur y resta avec ses amis et quelques troupes, s'atten­dant bien d'y être assiégé ; mais le Roi assoupit cette affaire.

 

Il pouvait aussi y avoir dès lors sur cette montagne une Eglise du titre de Saint Denis, ou bien il faut dire que ce fut dans le siècle suivant que l'on y en bâtit une, puisque l'auteur de la première collection des miracles de ce Saint, qui écrivait sous Charles le Chauve, assure que l'Eglise du titre de ce Saint, située sur la montagne depuis peu appelée Mons Martyrum, eut besoin de son temps d'une charpente neuve, tant l'ancienne était usée, et peut-être que ce fut lorsque cette église fut bâtie pour la première fois sur cette montagne, vers l'an 700 ou 750, et dédiée sous l'invocation de S. Denis et de ses compagnons, que l'on commença à changer le nom de la montagne en celui de Mont des Martyrs, expression par laquelle on ne doit pas nécessairement entendre S. Denis et ses deux compagnons, puisque d'autres qu'eux paraissent y avoir souffert, comme on verra ci-après ; ce n'est, au reste, que sur le témoignage d'Hilduin, Abbé de Saint-Denis, que l'on a cru depuis lui que c'était sur cette montagne que le Saint et ses compagnons avaient été décollés, et le nom de l'église bâtie sur la même montagne fut le fondement de son opinion.

 

Les bâtiments qui pouvaient avoir été construits sur cette montagne, souffrirent beaucoup durant le siège de Paris par les Normands en l'an 886. Ce fut de dessus la hauteur de ce lieu, que pendant ce siège, Eudes, Comte de Paris, qui était allé trouver le Roi Charles le Gros pour avoir du secours, se fit voir aux assiégés afin de favoriser son passage à travers les ennemis. Ce fut aussi là que ce même Prince étant arrivé, campa avec son armée. Enfin, ce fut de là que Thiery et Alderan, frères si renommés dans l'Histoire, se détachèrent avec six cents hommes, et malgré les Normands entrèrent dans Paris, leur passant sur le ventre.

 

Ce ne fut que dans le temps de l'ouragan de l'an 944, que l'église de Montmartre fut abattue. Frodoard dit que les diables y contribuèrent, et cela sur le bruit du peuple qui veut toujours du merveilleux. On va voir que cent cinquante ans après, il en subsistait une sur la même montagne.

 

L'Empereur Othon II, qui porta ses armes assez avant dans la France, vint camper jusque sur Montmartre, l'an 978, mais il défendit qu'on touchât aux églises. D'ailleurs, il n'y vint que pour accomplir ce qu'il avait fait dire à Hugues Capet, renfermé dans Paris, que l'Alleluia qu'il ferait chanter pour remercier Dieu de ses victoires, serait dit si haut, qu'il n'en aurait jamais ouï un semblable. En effet, ayant réuni sur le faîte de Montmartre un grand nombre de Clercs, il leur dit d'y chanter le plus haut qu'ils pourraient l'Alleluia. Te Martyrum candidatus laudat exercitus, Domine, qui se trouve au Commun de plusieurs Martyrs dans les anciens Graduels (où il est du cinquième mode ou ton), que Hugues Capet lui-même et tout Paris l'entendit et en fut fort surpris. Ce fait est rapporté dans la Chronique des Evêques de Cambray, composée au siècle suivant par Baudry de Cambray, Chantre de l'Eglise de Terouenne.

 

Le Roi Robert confirmant en 996 à l'Abbaye de Saint-Denis l'étendue du territoire qui avait été nommé dans un diplôme qui passe pour lire du Roi Dagobert, marque que d'un côté il s'éten­dait jusqu'à la montagne des Martyrs, usque ad Montem Martyrum ubi ipse prœcellentissimus Domini testis agonem suum feliciter explevit. Il n'est pas dit si la montagne y est comprise, mais il y a apparence que non et il est constant par d'autres monuments que l'Abbaye ne jouissait pas alors de toute la plaine qui est entre l'Abbaye et cette montagne.

 

La famille du nom de Bouchard qui a formé la maison de Montmorency, ayant produit de grands hommes durant le cours du premier siècle de la troisième race de nos Rois, mérita qu'une partie au moins de Montmartre lui fût donnée en bénéfice par le Prince. Un de ces Seigneurs de Montmorency que l'on comptait en 1096 pour le quatrième du nom de Bouchard, donna cette année-là un acte, par lequel il est évident que l'église située sur cette montagne avec l'autel et le sanctuaire, le cimetière, un espace considérable de terrain aux environs, la troisième partie de la dixme et le tiers des Hôtes, avec la moitié d'un labourage, étaient compris dans le territoire qu'il y possédait bénéficiairement. Cet acte qu'il mit sur l'autel de Saint Martin des Champs, n'est autre que le consentement qu'il donne à la cession que Vautier Payen et Hodierne, sa femme, qui tenaient de lui toutes ces choses, venaient d'en faire aux Moines de ce Prieuré. Il s’agit ici de l'église qui était sur le haut de la montagne, et qui parait par-là avoir été, il y a six cents ans, une Paroisse dont Vautier était possesseur, quoique laïque, suivant l'usage de ces temps-là.

 

Ainsi l'Eglise qui n'avait été jusqu'alors que Paroisse, devint un Couvent dépendant de Saint Martin des Champs, par le moyen du présent que fit Vautier d'un certain terrain pour cet effet, tantum atrii ubi fierent Officin Fratrum, et il y a apparence que si dès lors les Religieux ne la rebâtirent pas à neuf et dans une autre forme, ils en réservèrent une partie pour servir d'autel Paroissial, ainsi qu'il y en avait un avant qu'ils y fussent. Urse ou Ursion était alors Prieur de Saint Martin.

 

Le nom et le temps de ce Prieur nous sert à fixer l'époque du don qui fut fait au même Monastère de Saint Martin des Champs, de la petite Eglise qui était sur la colline, parva Ecclesia quœ in colle Montis Martyrum est et à vulgo appellatur Sanctum Martyrium. Ce fut à lui que des laïques qui la possédaient, la remirent en présence des Senieurs ; les conditions sont à remarquer : ces Laïques voulurent que les offrandes qu'on apportait en cette petite Eglise appartinssent désormais à un autre Laïque nommé Bernard, qui en rendait dix sols chaque année au Couvent de Saint Martin, consentant qu'après sa mort elles revinssent à cette Communauté, avec tous les biens du même Bernard, qui se reconnut chargé de faire célébrer dans la même petite Eglise, tant qu'il vivrait, deux ou trois messes par semaine. On apprend par là que dès lors cette Eglise ou Chapelle était un pèlerinage ou lieu de concours, qu'il y avait du revenu et que son nom n'était pas S. Denis, ni les Martyrs, mais le Saint Martyre, sur l'opinion où l'on était que quelques Chrétiens avaient souffert en ce lieu, et qui sera prouvée ci-après par les reliques de plusieurs que l'on y a conservé, et que l'on y conserve encore.

 

On ignore s'il y eut un Monastère ou Prieuré de Moines de Saint Martin érigé à Montmartre, aussitôt après la donation rapportée ci-dessus. Supposé qu'il fût construit, les Moines de l'Ordre de Cluny n'y restèrent pas longtemps. Car dès l'an 1133, ils cédèrent l'Eglise de Montmartre au roi Louis le Gros, et à la reine Adélaïde, et à leur fils Louis le Jeune, déjà nommé roi, afin que ces princes la donnassent à des religieuses. Ils leur cédèrent aussi pour la même fin la Chapelle du Saint Martyre, un lieu appelé la Couture-Morel et la maison de Guerry le Changeur ; en récompense de quoi le roi leur donna l'Eglise de Saint Denis de la Chartre à Paris, dont ils jouissent encore. Les auteurs du Gallia Christiana paraissent douter qu'il y ait eu un Couvent de Moines à Montmartre, mais il me semble que selon les Lettres de Pierre Maurice, Abbé Général de Cluny de cette même année 1133, les Religieux de l'Ordre y avaient demeuré et servi Dieu jusqu'alors, Ibidem Deo servientes, dit-il et, par l'exposé des biens-fonds qui appartenaient à cette nouvelle maison, tant par donation que par achat, on voit qu'il pouvait y avoir de quoi entretenir plusieurs Religieux.

 

La dixme de l'Eglise dont avaient joui les Religieux de Cluny avec plusieurs vignes et coutures, aussi bien qu'un labourage à Drancy, ayant été ainsi transportés au Roi pour passer aux Religieuses, ce Prince déclara par une Charte de l'année suivante (1134) qu'il dotait l'Eglise et l'Abbaye qu'il venait de bâtir à Montmartre, du village de Menus proche Saint Cloud, et de plusieurs autres biens situés aux environs de Paris et dans Paris même. Mais on n'y trouve de spécifié comme situé à Montmartre, que la maison de Guerry le Changeur ci-dessus nommée, avec des étaux et boutiques, à quoi le Roi ajoute la Voierie du même territoire que Guillaume de Senlis qui en jouissait lui avait remise pour d'autres biens. Un peu après ce temps-là, Mathilde, première femme d'Etienne, roi d'Angleterre, et fille d'Eustache, comte de Boulogne, donna aux mêmes religieuses cinq milliers d'harengs à prendre chaque année à Boulogne-sur-Mer.

 

Les Religieuses qui furent établies à Montmartre, étaient du même Ordre que les Religieux qui en sortaient, savoir de celui de S. Benoît. La première Abbesse, nommée Adélaïde, fut tirée du Couvent de Saint Pierre de Reims. Elle ne le fut pas longtemps, puisque dès l'an 1137 il y en avait une autre, nommée Christienne ou Christine, dont il est fait mention dans une Bulle d'Innocent II. Ce Monastère était sur la cime de la montagne, et non où il est depuis le dernier siècle. Christienne en était encore Abbesse, lorsque le pape Eugène III vint y faire la Dédicace de l'Eglise. Il avait célébré dans l'Abbaye de Saint Denis la Fête de Pâques, qui arriva l'an 1147, le 30 Avril. Le lendemain, s'étant rendu à Montmartre, il y fit la cérémonie, assisté de S. Bernard, Abbé de Clair­vaux, et de Pierre le Vénérable, Abbé de Cluny, dont l'un fit l'office de diacre, et l'autre celui de sous-diacre. Dom Mabillon entre dans un assez grand détail sur la cérémonie de cette Dédicace, mais sans rien citer. Il dit que cette Eglise était composée de deux parties : que la partie occidentale, savoir la nef où était l'autel paroissial, fut dédié sous le titre de la Sainte Vierge et de Saint Denis ; l'autre partie qui commençait au milieu de l'Eglise, et qui allait jusqu'au fond vers l'orient, le fut sous l'invocation de S. Pierre, Apôtre. C'était, dit-il, celle qui était particulière aux Religieuses (2). Je ne disconviendrai point que l'Eglise du fond où était le chevet, l'abside, en un mot la partie orientale n'ait été celle des Religieuses ; mais il me semble que c'était celle-là, et non pas l'autre qui était sous le titre de la Sainte Vierge et de S. Denis. Aussi, lorsque le même Pape y revint le Dimanche d'après l'Ascension pour la consécration du grand autel, ce fut en l'honneur des Saints Martyrs Denis, Rustique et Eleuthere qu'il le consacra, selon les termes de la Bulle d'Indulgences qu'il accorda et je ne vois pas que cette consécration puisse s'entendre de l'autel de la Chapelle de la colline, où il n'y avait point de Majus altare.

 

(2) Sauval a très mal conjecturé, T. I, p. 350 et 351, lorsqu’il a cru que Sainte Ursule et ses Compagnes pouvaient avoir été Patronnes de l'Abbaye ; il se fonde sur un acte de 1622 où il a lu Abbatissa et Sanctimoniales S. Marthæ de Monte Martyrum ; mais il a dû lire S. Mariæ et non S. Marthæ. Peut-être que s'il fut venu à bout de faire croire qu'une Sainte Marthe compagne de Sainte Ursule a été reconnue Patronne, il en aurait inféré que les Reliques qu'on y conserve en grande quantité sont des Martyrs de Cologne.

 

La situation de ce Monastère sur le faîte d'une montagne assez raide de presque tous les côtés, fut peut-être la cause de la violence de l'incendie qui le réduisit en cendres l'an 1559. Cet incendie lu priva des ornements que l'on disait avoir servi à Saint Bernard, lorsqu'il officia avec le Pape Eugène III, et du beau Missel couvert d'or dans lequel ce souverain Pontife avait célébré la Messe. Mais heureusement on sauva une châsse de reliques des Martyrs qui ont souffert sur cette montagne et qui paraissent être différents de S. Denis et de ses deux compagnons. Je crois devoir en rapporter la preuve ici, personne n'ayant encore parlé de ces Martyrs, que le Père Léon, Carme Exprovincial, qui dans un volume in-8° intitulé Octave de S. Denis, imprimé en 1661, dit à la tête de cet ouvrage, que le 15 mars 1517, il se fit en l'Abbaye de Montmartre la Translation de plusieurs corps de Martyrs par Martin Deschamps, Abbé de Livry, et qu'on en a le Procès-verbal dans les Archives de l'Abbaye. Cet acte fut vu en 1612, par un des Vicaires Généraux de l'Evêque de Paris, et voici la Note qui en fut faite dans le Registre du Secrétariat, au 10 Mars :

 

Silvius à Petra viva Vicarius Generalis aperit capsam ligneam retro majus altare Montis Martyrum ad instantiam Abbatissæ, et eam invenit plenam ossibus variarum partium corporum humanorum cum instrumento sequente in pergameno.

 

« In hac capsa plurimæ Reliquiæ Sanctorum Martyrum qui passi sunt in hoc loco continentur ; quæ translata est à sacristia domus hujus et posita solemniter in hoc loco publico per Nos Fratem Martinum de Campis humilem Abbatem Livriacensem, Visitatorem Regularem Abbatiarum Virginum Reformationis Parisiensis Episcopii, ad supplicationem Abbatissæ et Conventûs ejusdem domûs anno Domini millesimo quingentesimo decimo septimo die XV Martii, in præsentia Reverendorum Dominorum et Patrum Matthæi Le Lieur Parisiensis Ecclesiæ Canonici et Succentoris, Jacobi Merlin sacræ Theologiæ Doctoris et Archi-presbyteri Magdalenes, Petri Pasquier Prioris Curati Villæ-Mobilis (Ville-momble), Guillelmi Heron Patris Confessoris Filiarum Montis Martyrum, Joachim Chastelain Patris Confessoris de Giffo, Guillelmi Borry Curati de Noisiaco Magno Procuratoris Domûs, et allorum plurimorum. Signatum Frater Martinus de Campis, humilis Abbas Livriacensis cum chirographo. »

 

Monsieur de Pierre-vive ayant tiré copie de cet acte, le remit dans la châsse, en présence de J. Baudoyer, Chanoine de Saint-Germain l'Auxerrois, et la referma ledit jour, 10 Mars 1613.

 

Voici encore ce qu'on lit dans le Registre de l'an 1614, au 18 Juillet :

 

« Nous, Henri de Gondi, par la grâce de Dieu Evêque de Paris, certifions à tous qu'il appartiendra, que les Reliques qui a sont dons les châsses de l'Eglise de Montmartre ont toujours été tenues et reconnues par nos Prédécesseurs, Evêques, comme vrayes et Saintes Reliques, et vénérées par les Fidèles Catholiques comme telles. Desquelles Reliques la Translation a été faite solennellement par l'autorité de notre Prédécesseur, Evêque, le xv jour de Mars 1517, auquel jour N. S. Père le Pape Paul V a donné Indulgences plénières à tous Fidèles qui confessez et communiez visiteront ladite Eglise de Montmartre en laquelle est faite Fête solennelle chacun an de ladite Translation. Et Nous, en suivant la foi, piété et dévotion de nos dits Prédécesseurs, reconnaissons et vénérons aussi lesdites Reliques pour vrayes et saintes. En témoin de ce donné à Paris, le 18 Juillet 1614. »

 

Il résulte de tout ceci que d'autres Martyrs que S. Denis, S. Rustique et S. Eleuthere, dont les corps sont à S. Denis, ont souffert sur cette montagne, peut-être dans le même temps qu'eux, peut-être aussi devant ou après, et qu'au lieu de penser que ce fut à cause de ces trois Martyrs qu'il y eut primitivement en ce lieu une Chapelle dite de Sancto Martyrio, il serait plus prudent d'en douter et de croira que ce fut à cause des autres Martyrs dont on ignore les noms. Quoiqu'il en soit, on trouve qu'il s'en était fait des distributions depuis la Translation de 1587 et avant la reconnaissance faite en 1612 et 1614. L'Abbesse Marie de Beauvilliers en avait donné quelque partie à Quentin Gesnault, Curé de Saint Sauveur, qui obtint, le 30 Mai 1707, de l’Evêque de Paris non seulement l'approbation de ces Reliques comme étant tirées des châsses de Montmartre, mais même des Indulgences pour le jour de la Translation, et je ne crois pas que ce soit d'autres Reliques que de celles de ces mêmes Martyrs, qu'elle avait donné l'an 1609, sous le nom de S. Denis, à Claude Potier, Bénédictin. La distraction faite en 1633 en faveur de l'Abbaye de Gif au Diocèse de Paris, est sous le nom des Martyrs de Montmartre, aussi bien que celle en faveur de l'Eglise Paroissiale de Chaillot.

 

Outre les Reliques de ces Martyrs anonymes qui sont conservées à Montmartre de temps immémoriaux, et qui furent peut être cause de l'érection de la première Eglise où elles furent conservées, les Dames de l'Abbaye furent enrichies, en 1625, d'un ossement de S. Benoît qui tut tiré, le 17 Octobre, de la châsse de ce Saint gardée à Saint Benoît-sur-Loire, et cela par concession du Cardinal de Richelieu qui en était Abbé. L'Archevêque de Paris leur donna, le 30 Janvier 1626, permission de l'exposer. Je ne dirai point ici le nom dont fut qualifié un corps des cimetières de Rome que le Cardinal Chisi donna à l'Abbesse vers l'an 1666, de crainte qu'on ne le confonde un jour avec d'autres Saints fameux du même nom. D'autres Reliques plus certaines que ces dernières sont celles de Saint Aigulfe, Abbé de Lerins au VIIe siècle ; les Religieuses, en considération de ce qu'elles possédaient, obtinrent de l'Archevêque de Paris, le 30 Août 1666, la permission de faire de ce Saint Abbé l'Office de rit-Double, le 3 de Septembre, jour de sa mort.

 

Parmi les sépultures de l'ancienne Eglise Abbatiale, la plus considérable a été celle de la Reine Adélaïde de Savoie, femme de Louis le Gros, et fondatrice de la maison. Ayant été mariée en secondes noces au Connétable Matthieu de Montmorency, elle se retira sur la fin de ses jours en cette Abbaye et elle y mourut l’an 1154 après lui avoir légué la Terre de Barbery, village du Diocèse de Senlis qui lui venir de son douaire. Elle fut inhumée dans l'église de ce monastère, devant le grand autel ; son fils, le roi Louis le Jeune, vint visiter sa sépulture au retour de son voyage de Saint-Jacques, et confirma la donation faite par sa mère. On a remarqué qu'à sa représentation sur la tombe, l'ornement de sa couronne consistait en quatre fleurons. Cette tombe resta au même endroit jusqu'à l'an 1643, que Marie de Beauvilliers, Abbesse, la fit transporter dans le chœur des Religieuses. Quelques années après, l'Abbesse Françoise-Renée de Lorraine fit renouveler cette tombe qui fut accompagnée d'une inscription en prose française et de douze vers dans la même langue. La tombe et les inscriptions ont depuis été transportées avec l'Abbaye au Prieuré, situé au milieu de la côte.

 

J'ajouterai ici une observation faite par Sauval. Selon lui : « On dit que dans cette Abbaye est le corps de Olanus, Roi de Moresque alias de Norvegue jadis païen et depuis converti par Robert, Archevêque de Rouen. » Si c'est Olavus, roi de Norvège, dont il a voulu parler, le temps auquel il vivait convient à la vérité avec celui de cet Archevêque ; mais comment le reste peut-il être vrai, et comment sera venu en France le corps de ce Saint Roi, mort en 1026 ?

 

Le nombre des Religieuses de cette Abbaye et leur façon de vivre furent sujettes à diverses révolutions. Il leur fut fait défense au XIIe siècle d'excéder le nombre de soixante. L'ordre du Roi Louis VII, confirmé par le Pape Alexandre III, est de l'an 1175. Les guerres du XIVe siècle achevèrent d'en diminuer tellement le nombre, qu’en 1403 elles n'étaient plus que six. La diminution de la Communauté fit que le relâchement y fut introduit. Elles sortaient alors du Monastère pour les cérémonies extraordinaires, et l'on trouve qu'en 1462 elles assistèrent aux funérailles du Roi Charles VII. Sauval parle l'une réforme que Jean Simon, qui fut Evêque de Paris depuis 1492 jusqu'en 1502, y introduisit ; mais ce qu'il en dit est combattu par le catalogue des Abbesses, où il ne s'en trouve point qui ait été soeur de ce Prélat. Il se trompe aussi lorsqu'il dit qu'il n'arriva rien de mémorable dans le temps de la réforme qu'Etienne Poncher, son successeur, y établit. On doit trouver d'abord assez extraordinaire que l'Abbesse Marguerite Langlois, qui mourut le 11 juin de l'année 1503, en laquelle celle réforme fut commencée, fit chanter pour elle un service des Morts un peu avant, comme si elle eût été décédée. Sauval n'avait pas vu non plus les Registres du Parlement au 18 juillet de la même année, où on lit ce qui arriva en conséquence des ordres des Vicaires Généraux, et que quelques raisons m'empêchent de rapporter. Ce fut la même année que Marie Cornu, tirée de Chelles, fut faite première Abbesse triennale de cette Abbaye. A l'égard de la réforme sous l’évêque Jean du Bellay, en 1547, le Gallia Christiana marque la déposition de l'Abbesse, faite alors et que depuis ce temps-là le Roy y nomma des Abbesses Titulaires. La première fut Catherine de Clermont. Elle fut bénite le Dimanche 11 Août 1549, dans le chœur de son Eglise, par François de Dinteville, évêque d'Auxerre. On voit qu'il y avait alors plus de 6o Religieuses dans le Couvent.

 

La réforme entreprise au commencement du dernier siècle se trouva également nécessaire. Plusieurs Religieuses avaient quitté le Monastère du temps des guerres de la Ligue ; celles qui y étaient restées y vivaient sans beaucoup de régularité. Le camp que forma Henri IV sur la montagne, lorsqu'il assiégea Paris, acheva de déranger la maison. Mais après que la paix fut survenue, l'Abbesse Marie de Beauvilliers travailla à faire revivre l'ancien esprit monastique dans son Abbaye, aidée des avis de plusieurs pieux Religieux. Il parait cependant qu'il y eut un article sur lequel elles auraient pu rester comme elles étaient, si quelqu'un (comme un Réformateur de Religieux) ne les en avait porté à quitter l'ancien usage, je veux dire l'habit blanc qu'elles avaient porté de temps immémorial, ainsi que toutes les autres anciennes Religieuses. On les engagea à présenter à Henri de Gondi, évêque de Paris, une Requête par laquelle elles demandaient à le changer en noir, disant qu'elles n'avaient pas fait profession de l'Ordre de Saint Augustin mais de Saint Benoît, et d'autres raisons aussi mauvaises, comme de dire que l'habit blanc est sujet à vanité, et qu'elles n'étaient pas à portée de l'entretenir propre faute d'eau. Leur Requête fut entérinée par le Prélat le 13 Mars 1612, et même il y eut aussi alors quelque changement dans la forme de leur voile selon le Gallia Christiana (3). Sauval ajoute que le même Evêque consentit encore en 1617 sur un second exposé, qu'elles s'abstinssent de l'usage de la viande autant que leur santé le pourrait permettre.

 

(3) Je crois qu’il y a une faute dans cet ouvrage à l'endroit où il est parlé du changement de couleur. J'y lis, col. 6201 Cum Reformatio suscepta est, vestem aldam, et certam velandi capitis rationem assumpserunt. L'Errata n y change rien.

 

Il faut se souvenir que tout ce qui a été dit jusqu'ici, regarde le Monastère de Montmartre dans sa situation primitive, c'est-à-dire au sommet de la montagne où l'air est encore plus vif que dans le Prieuré. Le grand froid qui se faisait sentir dans l'ancien Couvent où les Religieuses ont resté cinq cent cinquante ans, avait été cause de l'indulgence qu'avaient eu les Abbesses dès le temps de S. Louis de leur donner de quoi avoir des bottes fourrées. Cela se lit en particulier de l'Abbesse Helisende à l’an 1231. Elle statua que dans la suite on payerait à chacune à la Toussaint la somme de trois sols pour s'en pourvoir.

 

Nonobstant l'éloignement dont cette Eglise est de la Cathédrale de Paris, il a été établi dans l'antiquité et peut-être dès le VIe siècle, lorsque les Rogations instituées à Vienne s'étendirent dans les Gaules, que le Clergé de Paris y viendrait faire la Station le premier jour de ces Processions. On trouve aussi parmi les anciennes Stations du Chapitre dans le temps du Carême au vendredi de la semaine de la Passion : Statio ad S. Mariam in Monte Martyrum. Juvenal des Ursins parle d'une Procession qui fut faite durant l'hiver de l'an 1392, à Montmartre, en reconnaissance de ce que le Roi Charles VI avait évité le péril d'être brûlé.

 

Les Religieux de l'Abbaye de S. Denis ont eu de leur côté la dévotion d'y venir processionnellement avec une partie de leurs Reliques, leur Clergé et leurs Officiers, l'une des fêtes de Pâques ou de Pentecôte chaque septième année, parce que les six autres années leur Procession allait à Aubervilliers, à la Courneuve, à S. Ouen, à Pierrefitte, à Stains et à la Chapelle : cette coutume subsistait encore en 1616. Les six Stations étant supprimées, ils ont réservé seulement celle de Montmartre, et l'ont fixée au 1er mai. Le chef de S. Denis qu'on y porte est présenté à baiser à toutes les Religieuses durant le Te Deum. Les Religieux de S. Denis eurent en 1721, la permission de M. le Cardinal de Noailles, d'entrer ce jour-là dans le choeur intérieur. Il a paru plusieurs relations imprimées de cette Procession septénaire. La plus digne d'être lue m'a paru celle qui fut imprimée en 1749 à l'occasion de la Procession de la même année. L'auteur est M. Chapotin, Commis à la Bibliothèque du Roi.

 

CHAPELLE DU SAINT MARTYRE. Avant de rapporter comment toute la Communauté des Religieuses de Montmartre quitta le haut de la montagne pour venir demeurer à l'autre église qui est plus bas du côté de Paris, il est bon de faire l'histoire de cette seconde église dont je n'ai dit qu'un mot ci-dessus. Le premier titre qui en parle n'est que de l'an 1096. Mais il suppose qu'elle existait longtemps auparavant, puisqu'elle était tombée entre les mains des Laïques, et que ce ne fut que lorsque le scrupule fut venu à ceux qui en jouissaient, qu'ils la cédèrent aux Religieux de Saint Martin des Champs et à leur Prieur Ursion. Il ne paraît pas que cette église que le titre qualifie de parva Ecclesia quæ in colle Montis Martyrum est et à vulgo appellatur Sanctum Martyrium, eut alors d'autre revenu que les offrandes qu'on y apportait. On veut que ce soit le grand autel de cette Chapelle que le Pape Eugène III soit venu bénir le dimanche dans l'Octave de l'Ascension, premier jour de juin 1147, et que c'est d'elle qu'il faut entendre la Bulle par laquelle ce même Pape accorde sept cents jours d'indulgence à ceux qui la visiteront au jour de l'anniversaire de cette consécration. Je crois que tout cela doit plutôt être entendu de la consécration du grand autel de l'église de l'Abbaye, le Pape s'étant contenté lorsqu'il vint au Monastère le lundi de Pâques précédent de faire la Dédicace de la Basilique, cérémonie assez longue d'elle-même. D'ailleurs il n'est pas vraisemblable que dans une Chapelle telle qu'était alors celle du Saint Martyre, il y eût plusieurs Autels.

 

Elle n'est encore qualifiée que de Chapelle en l'an 1181. Ce fut alors que Constance, Comtesse de Toulouse, fille du roi Louis le Gros, y fonda un Chapelain, tenu de prier pour les ancêtres du Roi et de la Reine et pour l’âme de son frère Louis le Jeune, nouvellement mort. Elle avait constitué pour cet effet une somme de 145 livres sur les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem, qui devaient payer cent sols chaque année au Chapelain. Elle s'en retint la nomination sa vie durant, et l'Evêque de Paris, Maurice de Sully, consentit qu'après elle l'Abbesse y présentât. En 1304, le roi Philippe le Bel, averti du peu de revenu de cette Chapelle, lui assigna sur son Trésor de Paris, vingt livres Parisis de rente.

 

En 1305, Hermer ou Hermener, écuyer, et Catherine sa femme y fondèrent un second Chapelain, qui fui chargé de prier pour le roi Philippe le Hardi et se femme, pour Philippe le Bel régnant et la reine Jeanne sa femme, et même il paraît que pour l'érection de la seconde Chapelle, ils firent construire un autre autel au-dessus du premier qui était un peu enfoncé dans la terre. Car, dans l'acte de Confirmation de cet établissement donné par l'Evêque de Paris, Guillaume Baufet, les fondateurs réservent aux Religieuses tout droit de Seigneurie, propriété, patronage, etc., et l'Abbesse Ade de Mincy, approuvant l'année suivante cette fondation, se réserva le pouvoir de démolir les maisons des deux Chapelains si elle voulait établir un Prieuré en ce lieu, à la charge de leur en rebâtir d'autres. Cette Chapelle avait un Chapelain en exercice, encore vers l'an 1440.

 

On voit par un acte de l'an 1501 que la Dédicace de cette Chapelle se célébrait alors le 19 avril. Un prêtre qui y avait fait chanter en ce jour une grande Messe à Diacre et Sous-Diacre, sans la permission de l'Abbesse, fut condamné par Sentence du Châtelet du 17 décembre 1502, à réparer cette entreprise.

 

Ce fut dans cette Chapelle que S. Ignace de Loyola s'étant rendu le jour de l'Assomption 1534, avec neuf de ses compagnons, y reçut leurs premiers voeux, ainsi qu'il est marqué dans une Inscription en mémoire du fait, quoique la Chapelle qui subsistait alors n'existe plus depuis longtemps. D'autres Instituteurs de Communautés y sont aussi venus comme pour puiser dans ce lieu l'esprit des premiers Chrétiens.

 

Les Orfèvres de Paris ont porté autrefois une grande dévotion à cette Chapelle. Ils y faisaient célébrer une messe basse tous les dimanches, et les Fêtes de S. Denis une messe haute. Mais comme leur association accompagnée d'offrandes détournait les dévotions de l'Abbaye, il y eut en 1609, 1610 et 1611 différents Arrêts rendus en Parlement, pour les mettre en règle avec l'Abbesse de Montmartre. On ne voit pas que ce concours des Orfèvres ait précédé le rétablissement qui fut fait de la Chapelle vers l'an 1600, car les guerres de la Ligue avaient rendu cette Chapelle impraticable. En 1598 l'autel était démoli, les murailles entr'ouvertes, la voûte et la couverture tombées, le dedans, dont la longueur n'était que de neuf toises, comblé de démolitions. Mais l'Abbesse Marie de Beauvilliers, aidée des charités de différentes personnes, travailla promptement au rétablissement de ce Saint lieu, et même à en agrandir le vaisseau.

 

En 1611, le 13 de juillet, comme on fouillait au chevet de la Chapelle pour continuer les nouveaux fondements, c'est-à-dire du côté du levant, les maçons percèrent une voûte sous laquelle ils trouvèrent un escalier ou descente droite, large de plus de cinq pieds, et au bout d'environ quarante degrés faits de vieille maçonnerie de plâtre, une cave prise dans la carrière de plâtre, qui avoir de longueur en tirant vers la clôture des Religieuses, c'est-à-dire vers le haut de la montagne, plus de six toises, inégale dans sa largeur, mais ayant à l'endroit le plus large seize pieds, et au fond en approchant de la clôture du Couvent sept pieds seulement. On trouva aussi dans cette cave à la partie de l'Orient un autel de quatre pieds de long, sur deux et demi de large ; la pierre de pâtre qui le formait était marquée au milieu d'une croix gravée en largeur de demi pouce, longue et large de six pouces. Aux murailles on aperçut aussi une ou deux petites croix ; dans un endroit quelques lettres qui faisaient MAR, le reste ne pouvait pas se lire ; dans un autre CLEMIN, avec des lettres effacées, et ailleurs DIO avec d'autres lettres qu'on ne pût distinguer. Cette découverte fit croire que c'était là le lieu où S. Denis avait célébré les Saints Mystères en secret. La reine Marie de Médicis et plusieurs Dames de qualité l'étant venues voir, on y accourut de tous côtés, et le concours procura beaucoup d'argent pour le nouvel édifice. Mais les plus grandes libéralités furent celles de Pierre Forget de Fresne, Secrétaire des Commandements, qui avait épousé Anne de Beauvilliers, soeur de l'Abbesse. De ces sommes l'Abbesse fit aussi agrandir l'enceinte de son Couvent, en sorte que la nouvelle Eglise des Martyrs y fut renfermée ; la Duchesse de Guise donna depuis de quoi bâtir des galeries couvertes qui conduisaient les Religieuses de l'Abbaye jusqu'à cette Eglise, ce qui fut fait en 1622. La même année, le 7 juin, l'Archevêque de Paris, à la prière de l'Abbesse et de la Dame Forget sa soeur, érigea cette Eglise des Martyrs en Prieuré Régulier dont la collation devait appartenir à cette même Abbesse, la démission préalablement faite par les deux Chapelains. Alors dix Religieuses de l'Abbaye commencèrent à y faire l'Office Divin. On assure que le Dôme de cette Eglise est de ce temps-là.

 

Il y eut donc de cette manière deux Communautés à Montmartre dans une même enceinte. L'une sur le haut de la montagne, dans la Maison conventuelle, l'autre au-dessous, dite la Maison des Martyrs, ce qui forma par la suite quelques difficultés. Mais comme le roi Louis XIV eut fait bâtir à celle d'en bas un corps de logis suffisant pour toutes les Religieuses, la Communauté d'en haut obtint le 12 août 1681 de M. de Harlay, Archevêque de Paris, la permission de venir habiter dans le bas et d'y transporter les Reliques de l'ancienne Eglise, en sorte qu'il n'y eut plus qu'un seul Office. Cette ancienne Eglise fut destinée à augmenter celle de la Paroisse, et il y eut ordre de démolir tous les lieux Réguliers excepté qu'on y laissa une grille pour les Stations que les Religieuses y feraient. Le fond de cette même église sert à l'inhumation des Religieuses, et l'on y célèbre chaque jour une messe basse. Il était couronné d'un petit clocher qu'on a abattu vers l'an 1751. Le rond-point est plus bas que le reste. Depuis ce temps la Procession septénaire de l'Abbaye de Saint Denis se rend à la nouvelle Eglise, aussi bien que la Procession du lundi des Roga­tions par le Clergé de Notre-Dame de Paris. L'ancienne entrée du Monastère se fait encore reconnaître proche le cimetière de la Paroisse ; on y voit les armes de la Maison de Lorraine.

 

Sauval écrit que dans la Chapelle des Martyrs avaient été enterrés en 1574 la Mole et Coconas, Favoris du Duc d'Alençon, frère du roi Charles IX et que depuis qu'elle fut érigée en Prieuré, on y donna la sépulture à Antoine Boesset, Intendant de la Musique de la Chambre de Louis XIII et de celle de la Reine.

 

Le même auteur nous fait connaître une Chapelle de S. Benoît bâtie sur la même Montagne, à l'endroit où avait été une terrasse qui fut démolie de son temps ; cette terrasse, était si solide et si large qu'on tenait qu'elle servit à Henri IV pour braquer le canon contre Paris lorsqu'il en fit le siège, en 1590.

 

Je reviens à l'église paroissiale. On a vu qu'il y en existait une au moins dès le XIe siècle, et que de la main laïque elle passa aux Religieux de S. Martin des Champs. Elle fut rebâtie dans le XIIe, et unie sous un même toit avec l'église de l'Abbaye de Filles. Je persiste toujours à soutenir que la Dédicace s'en fit sous le titre de S. Pierre qui en est encore a présent le Patron. Depuis que les Religieuses ont quitté le haut de la montagne, l'église paroissiale parait avoir été augmentée d'une partie de ce qui composait la leur. Au moins on y voit des tombes de Religieuses placées dans le côté méridional. Le portail entier de cette église paroissiale et la nef sont d'une architecture qui ressent le XIIIe siècle. La tour est, à côté du portail, parait à l'extérieur fort nouvelle. L'exposition sur une éminence a empêché de pouvoir lui donner de l'élévation. On montre dans cette église un petit Reliquaire sur un pied de cuivre, dans lequel est un ossement des compagnons de S. Denis.

 

Les Religieuses succédèrent aux Moines de Saint Martin dans le droit de présenter un Curé à l'Evêque. Aussi le Pouillé du XIIIe siècle y est-il formel. Il en donne la nomination à l'Abbesse ; ce que fait pareillement celui du XVe siècle dont l'auteur, transcrivant d'un plus ancien la quotité du revenu de la Cure, observe qu'il est de vingt livres. Les Pouillés suivants s'accordent sur le droit de l'Abbesse. On compte parmi les illustres Curés de Montmartre, le célèbre Jacques Merlin, sous François Ier. Après l'avoir été quelque temps, il fut fait Archiprêtre de la Madeleine, puis Chanoine de Notre-Dame. Son plus considérable ouvrage est l'édition des Conciles, la première qui ait été donnée. Il mourut en 1541. Si l'on ne peut point assurer qu'il y ait rien eu de composé par lui à Montmartre, il existe un autre petit ouvrage qui doit sa naissance à ce lieu. C'est le livre des Retraites que Jacques Bertot de Caen, Confesseur du Couvent, y fit en 1662, pour Madame de Guise, Abbesse, et pour Mademoiselle sa soeur. Cet Ecclésiastique décéda à Montmartre, le 27 avril …, et y fut inhumé.

 

Montmartre a été compté en 1709 sur le pied de 440 feux, suivant le dénombrement qui fut imprimé alors ; le Dictionnaire Universel de la France, publié en 1726, n'y comprend cependant qu'environ mille habitants. Un dénombrement qui a paru en 1745, marque sur cette Paroisse seulement 223 feux. Il n'est pas besoin de spécifier pour ceux qui demeurent à Paris la distance de ce lieu, puisqu'il est contigu au faubourg, ni sa situation et exposition. Personne n'ignore non plus que la montagne est pleine de carrières de plâtre, ni qu'elle est couverte de moulins en grande partie. Il ne laisse pas que d'y avoir encore des vignes, ainsi qu'il y en avait dans le XIIe et XIIIe siècles. La Chapelle du Palais Episcopal de Paris y en avait en 1243, dans la censive de Marie de Monte calvo. Un compte de la Prévôté de Paris de l'an 1425, fait mention de celles qui appartenaient à Henri de Marle. Mais le vin de cette montagne n'a jamais eu de réputation. On peut voir dans Sauval les proverbes faits à son occasion.

 

On voit sur cette montagne un obélisque de pierre, mis par ordre de l'Académie des Sciences, relativement au méridien de Paris. On y lit sur la face de la base qui regarde le midi ces paroles : L'an M DCC XXXVI cet obélisque a été élevé par ordre du Roi pour servir d'alignement à la méridienne de Paris du côté du Nord. Son axe est à 2931 toises deux pieds de la face méridionale de l'Observatoire.

 

Un peu plus loin, du côté du couchant en descendant, se trouve la Fontaine Saint Denis, qui est célébrée dans la vie de Gaston, Baron de Renty, comme un lieu de dévotion où il pris quelquefois ses repas et où il se distingua par la ferveur de son zèle pour le salut des âmes.

 

Du côté qui regarde la ville de Saint Denis, au couchant de Clignencourt, est une autre fontaine aussi sur la pente, dont l'eau était portée, comme j'ai déjà dit, il y a quinze cents ans, dans une maison de campagne de quelque ancien Romain ou Gaulois, située un peu plus bas à la droite en descendant. C'était en ce lieu qu'étaient les bains dont on a trouvé les fourneaux, la grille et des fragments d'inscriptions au commencement de l'année 1738, dans la fouille qui y fut faite, laquelle attira presque tous Paris, par les faux bruits qui furent répandus à son sujet ; c'est ce qui me fournit occasion de faire paraître alors dans un Journal un petit écrit, où je marquais en quoi consistait la nature de cette découverte que j'avais pris la peine d'examiner de fort près sur les lieux. Le sieur Piganiol, T. Il, pag. 625 de sa Description de Paris, laisse à penser qu'on y trouva un souterrain qui fut visité par gens éclairés, en quoi il fait voir qu'il a été mal instruit.

 

ECARTS OU DEPENDANCES DE MONTMARTRE

 

Du côté de Paris on regardait comme une dépendance de Montmartre, en 1657, le canton appelé la Nouvelle France ou faubourg Ste Anne, ainsi dit à cause de la Chapelle du nom de cette Sainte. Je trouve que le 11 août de cette année, l'Archevêque de Paris permit d'y faire célébrer pour les habitants, à condition qu'ils reconnaîtraient le Curé de Montmartre pour leur Pasteur. Je trouve aussi au 13 octobre 1878, la Chapelle Notre-Dame des Porcherons, dite située sur la Paroisse de Montmartre.

 

 

CLIGNENCOURT est situé à l'opposite et sur le côté de la montagne qui fait face à la Ville de Saint Denis. Ce que j'en ai trouvé de plus ancien est dans le Cartulaire de l'Evêque de Paris, dont le compilateur a remarqué qu'il existait au XIIIe siècle un Seigneur de ce lieu, Dominus de Clignencort, lequel tenait à Paris un terrain du Seigneur de la Tour de Senlis, relevant de l'Evêque de Paris. Il n'est pas aisé de deviner d'où peut avoir été formé le commencement de ce nom. Je pense cependant qu'il vient d'un ancien propriétaire qui se serait appelé Cleninus, en sorte que sa terre en aurait pris le nom de Clenini cortis, ou Clenini curtis. En ce cas, ce pourrait bien être ce nom qui aurait été gravé dans la cave ou plâtrière découverte à Montmartre, en 1611, et non celui de S. Clément, comme André du Saussay l'a prétendu. Les auteurs du Procès verbal ont pu facilement se tromper dans l'assemblage des lettres, et par une mauvaise application des jambages (surtout si les caractères étaient un peu gothiques), avoir lu Clemin où il y avait Clenini, ainsi écrit Clemm ; car il est sûr qu'autrefois on ne mettait aucun point sur la lettre i. Au surplus, si c'eût été le nom de S. Clement que l'ancien graveur eût voulu mettre, pourquoi aurait-il gravé Clemin et non pas Clemen ? Sans donc trouver guère plus de mystères dans ce souterrain que n'y en a trouvé Sauval, je pense que cette cave pratiquée dans le plâtre a servi aux habitons de cette montagne à cacher du temps des guerres ce qu'ils pouvaient avoir de plus précieux ; qu'une partie marquée par Clenini cortis était destinée par ceux de ce canton, l'autre désignée par Dio, pour ceux du haut de la montagne, où était une église de Saint Denis, dès le VIIIe siècle, et que la troisième partie où il y avait gravé Mar..., était réservée pour les effets de ceux qui demeuraient au canton du Saint Martyre, de Sancto Martyrio, qu'au reste, l'autel qu'on y a trouvé avait servi à célébrer la Messe pour les habitants, dans ces temps de guerre où il eût été dangereux de le faire dans les Eglises.

 

Si l'on veut un exemple de ces guerres, sans remonter à celles des Normands, ni à celles des Anglais arrivés en différents temps, ou même à celles des Armagnacs et Bretons, leurs associés en 1411, voici ce qu'on lit dans la Chronique de Louis XI à l'an 1475 : « Le lundi 9 Septembre, les Bretons et Bourguignons furent ès terrouers de Clignencourt, Montmartre, la Courtille, et autres vignobles, d'entour de Paris, prendre et vendanger toute la vendange qui y était, jaçoit ce qu'elle n'étoit point meure. »

 

L'Abbaye de Saint Denis avait à Clignencourt au XVe siècle une Prévôté qui était un simple Office du Monastère. L'Evêque de Paris la conféra sous cette qualité le 28 Septembre 1486, jure devoluto, à Gui de Montmiral, religieux de cette même Abbaye. Il en parait encore une autre collation par l’Evêque de Paris du 27 Septembre 1499, au même Gui de Montmiral, qualifié Abbé de Montebourg au Diocèse de Coutances.

 

Ce lieu de Clignencourt appartenait en 1579, au moins en partie à Jacques Liger ou Legier, Trésorier du Cardinal de Bourbon. Il y avait fait bâtir sur la descente de la colline une Chapelle de la Trinité. Il obtint de l'Evêque de Paris, vu qu'il était incommodé des gouttes, de pouvoir y faire célébrer par le Curé de Montmartre, ou par un des Prêtres approuvés, pourvu que cela ne détournât point les habitants d'aller à la Paroisse. Le nom de ce même Seigneur parait l'année suivante dans le Procès-verbal de la Coutume de Paris. Il y prend aussi la qualité de Seigneur de Montmartre, et on la lui a donné en 1581 dans son épitaphe à Saint Séverin de Paris. Son fils Jacques Liger, Secrétaire du Roi, lui succéda. Il obtint en 1615, de l'Evêque de Paris la permission de faire chanter dons la Chapelle bâtie par son père, une grande Messe le jour de la Trinité, et Vêpres la veille, par le Curé ou le Vicaire de Montmartre, du consentement de l'Abbesse, mais toujours avec défense d'y faire la bénédiction de l'eau ni celle du pain. De plus, par son testament passé devant Fardeau, Notaire à Paris, le 30 avril 1620, il y fonda une Messe tous les jours de l'année, en ce comprises les Messes des Dimanches fondées par son père. Il mourut la même année et fut inhumé à Saint Séverin. Les Dames de Montmartre qui étaient chargées de l'exécution de ces fondations, en obtinrent la réduction en 1728.

 

Dom Felibien a cru devoir faire remarquer que lorsque la Procession septénaire de Sains Denis arrive à Montmartre, les Chapelains de ce lieu viennent au-devant jusqu'à cette Chapelle de la Trinité.

 

Quoique, dés l'an 1579, Jacques Liger fût dit Seigneur de Clignencourt, Sauval ne laisse pas d'assurer que ce fut à lui que l'Abbaye de Saint Denis, en vertu de l'Arrêt du Parlement du 9 avril 1595, vendit en 1596, la part qu'elle avait dans cette Seigneurie et le sieur Piganiol observe que l'Abbaye de Montmartre possède au même lieu de Clignencourt un fief du Monastère de Saint Denis, ce qui est cause, dit-il, qu'à chaque mutation d'Abbesse, cette Abbaye de Filles doit payer mille livres à la Mense Abbatiale de Saint Denis.

 

 

 

Vieux Montmartre