Par M.
l’Abbé LEBEUF, Chanoine et Sous-Chantre de l’Église
d’Auxerre – 1739
MEMOIRE SUR L’ANCIEN EDIFICE
DECOUVERT à Montmartre, à la fin de l’année 1737,
où l’on fait voir que c’était des Bains de la maison
de campagne de quelque Romain, avant que les Francs fussent maître des
Gaules ; Avec quelques remarques sur l’usage du Bain, même
parmi les Ecclésiastiques dans les Pays chauds & sur ceux qui
cherchent des trésors.
Plus
je m’applique à l’étude de l’antiquité,
plus je vois qu’il ne faut négliger aucune des découvertes
que le hasard fait naître. On a répandu que celle qui a
été faite à Montmartre à la fin de
l’année 1737, quantité de faux bruits, qui ont pu détourner
les curieux de cette grande Ville d’y aller, & de reconnaître
ce qui y avait donné occasion. Les circonstances dont on ornait le
discours, qu’on tenait sur cette matière, étaient en effet
si grossièrement imaginées, qu’il n’y avait
guère que la populace qui pût être assez simple pour y
ajouter foi. Mais malgré toutes les faussetés qu’on
débitait, je puis dire qu’il y a eu dans ce qu’on a
découvert, quelque chose qui peut intéresser ceux qui sont
curieux de la construction des anciens édifices Romains. Je persiste
à mettre en ce rang l’édifice dont on a mis en
évidence tous les fondements, durant les trois premiers mois de cette
année. Je l’ai examiné avec assez d’attention, depuis
qu’il a été nettoyé tant en dedans qu’en
dehors, pour pouvoir en parler avec quelque assurance, & avancer que
c’étaient des Bains d’une maison de campagne, de quelque
ancienne famille Romaine du quatrième ou cinquième siècle.
Je
suis donc très éloigné de croire que ces restes
d’édifices proviennent d’un ancien Temple d’Idolâtres ;
non que je veuille nier qu’il y ait eu un Temple de Mercure ou de Mars,
en quelque endroit de la montagne ; mais je dis que s’il y en a eu
un, il ne devait pas être à l’endroit dont il s’agit.
L’examen de la situation du Temple de Mercure est véritablement
digne des curieux. Le Roi Charles cinquième reçut avec joie, tout
ce que Raoul de Prelles marqua de ces anciens Temples
des Gaulois dans ses additions, aux livres de la Cité de Dieu de Saint
Augustin, qu’il avait traduit pour lui. On croyait alors qu’il y
avait eu trois montagnes à six ou sept lieues l’une de
l’autre, particulièrement destinées aux sacrifices des Payens ; Montmartre proche Paris était la
première, celle du village dit Courdemanche
proche Pontoise, & autrement la mer d’Autye
était la seconde ; la troisième était Montia ou Montjavoux proche
Saint-Clair-sur-Epte & Gisors. Selon les idées de ces
temps-là, on s’imaginait que lorsqu’on faisait un sacrifice
sur la montagne de Courdemanche dédiée
à Apollon, il était aperçu par ceux qui étaient sur
celle de Montjavoux consacrée à
Jupiter, & par ceux de Montmartre ; parce que cette montagne de Courdemanche était au milieu des deux autres. En
attendant que je puisse examiner l’origine de ces traditions, voici ce
que j’ai crû pouvoir dire sur les Bains de Montmartre.
Je
ne serai point long à faire la description de cet édifice.
C’était un carré oblong partagé en plusieurs
compartiments. Dans une de ses longueurs il regardait le midi, & dans
l’autre le nord. Au côté de l’occident, étaient
plusieurs petites cellules, dans les premières desquelles il ne
paraissait rien de considérable, mais dans les secondes se voyaient des
restes de fourneaux ; ensuite tirant dans la longueur de
l’édifice vers l’orient, se voyaient deux grandes chambres
qui paraissaient soigneusement cimentées par dehors & par dedans, la
dernière sur tout plus voisine de l’orient, & elle semblait
avoir eu quatre soupiraux à chacun de ses quatre côtés.
L’eau entrait dans cet édifice du côté du midi, par
un canal qui descendait de la fontaine de Büe,
& qui après avoir côtoyé la moitié de
l’enceinte, avait son ouverture aux environs du fourneau le plus
méridional. Il y avait d’autres appartements dans le
côté qui regardait le nord, mais dont les murs ni les fonds
n’étaient point enduits de ciment. Les murs de ce bâtiment
considérés à l’extérieur, ressemblaient par
leur travail à ceux de la clôture des anciennes Cités
Romaines qu’on voit dans les Gaules ; c’étaient du moilon assez proprement taillé, avec une ceinture de
quelques rangs de briques à la distance de trois pieds ou environ
l’un de l’autre. La suite de ce Mémoire éclaircira le
reste des circonstances : & j’y insérerai le texte de la
chronique de Frodoard, qui dès le
dixième siècle appela cet édifice Domus antiquissima.
S’il
était besoin de rassembler ici ce qu’on trouve en
différents livres touchant les Bains anciens, j’y ferais voir
qu’il y en avait non seulement dans les grandes villes, mais encore dans
les petites, & jusque dans les châteaux des personnes riches. Chacun
sait ce que c’était que les Bains ou les Thermes des grandes
villes. Il suffit de jeter la vue sur les Antiquités du Père de
Montfaucon. Ils étaient plus communs dans les pays chauds, & il y en
avait même pour les gens du commun, où l’on était pas
exempt de payer un droit appelé Balneaticum. Il n’est pas difficile de prouver que les
villes moins spacieuses dans les pays d’une moyenne température,
avaient aussi leurs bains. Gauthérot [ ?]
prouve qu’il y en avait à Langres, & il dit qu’on en
découvrit des restes en 1643. M. Dunod parle
de ceux qui étaient à Besançon. Je puis aussi citer ceux
qui étaient proche la ville d’Auxerre. La mémoire
s’en conservait encore au sixième siècle dans le nom de porte des Bains ou porte Balnéaire, qu’on se souvenait avoir
été donné à celle qui regardait l’orient
d’hiver [Dans l’édition donnée par le P.
Labbe, de l’Histoire des Evêques d’Auxerre, on a voulu
expliquer cet endroit par l’addition de ces deux mots nunc Templi, qui peuvent par la suite induire
en erreur]. Je sais de
bonne part qu’il y en avait à Jublent,
(lieu qu’on nomme aujourd’hui Jublains),
situé dans le pays du Maine. Il passe également pour certain,
qu’à Vieux qui n’est qu’un village à deux
lieues de Caen, M. Foucault Intendant de la Généralité,
dans le siècle dernier, a fait découvrir les restes d’un
édifice de cette espèce, sans parler de ceux de Va[…] de la
même Province, dont je n’ai pas un garant si certain ; je
crois que ces cinq ou six exemples suffiront.
S’il
y avait des bains dans la campagne, souvent ce n’était pas des
bains d’eau froide qu’on est obligé d’échauffer
artificiellement ; mais des bains d’eau chaude qu’on appelait
du nom de Thermes, avec plus de raison que les autres. Telles étaient
les Thermes de Luxeu, mentionnées dans Jonas
de Bobio en sa vie de S. Colomban, & celles de
plusieurs autres endroits. Il semble que les bains de Balaruc,
qui n’étaient d’abord qu’une simple fontaine à
lessive, peuvent être mis dans ce rang [M. Astruc.
Histoire naturelle du Languedoc], aussi bien que ceux de Baden dans la Province Séquanaise [Dunod. Histoire des Séquanais. T. I. p. 39], & ceux d’un
château du Diocèse d’Amiens nommé Bains proche le village de Boulogne, qui
sont tombés dans l’oubli.
Mais
il est inutile de s’arrêter à tous ces bains naturels,
auxquels ceux de Montmartre ne ressemblaient point. Je ne me croirais point non
plus assez bien fondé, pour pouvoir les comparer à ceux dont il
est parlé dans la vie de S. Césaire d’Arles, écrite
par des Auteurs contemporains. Ils étaient situés dans un des
territoires de l’Eglise d’Arles, & en même temps ils
étaient remarquables par l’élévation du
bâtiment. Ici, c’est tout le contraire, je suis persuadé que
les bains du bas de Montmartre consistaient en un édifice assez peu
élevé. Les fondements n’en étaient point assez
profonds, pour soutenir un bâtiment qui eût été
d’un poids considérable, à moins qu’on aime mieux
dire que la proportion n’y ayant pas été observée,
& l’édifice ayant eu trop d’élévation pour
les fondements sur lesquels il était assis ; c’est pour cela
qu’il tomba au dixième siècle, ainsi que le rapporte Frodoard. Quoiqu’il en soit, les murs du
côté du nord qui sont restés penchés depuis cet
événement, & ceux qu’on a mis à découvert
du côté du midi, prouvent par leur solidité, que si la
fondation n’est pas assez profondément ni assez solidement assise
sur la terre glaise, on n’avait rien épargné pour rendre
l’ouvrage durable, & le mettre en état de contenir l’eau
qui servait au bain, & c’était assez faire pour des bains
d’une maison de campagne.
Cet
usage d’avoir des bains dans les lieux de plaisance, venait sans doute
des Romains. Nous le voyons encore pratiqué en Auvergne au
cinquième siècle. Sidoine Apollinaire, fait dans la lettre
qu’il écrit à Domitius son ami,
une description des bains qui étaient dans le village dit alors Avitacus,
qu’on croit être Aubière (a), & il parle aussi de ceux qui étaient à Voroangus, ou Vorociagus, maison
de campagne d’un autre Romain nommé Apollinaire, aussi bien que de
ceux qu’il avait vus à Prusian, dans la maison
de campagne de Ferreol l’un des premiers de la
Gaule Narbonnaise.
(a) Je dis ceci selon le sentiment de Savaron. Peut-être que le Père Sirmond qui a donné ses remarques sur Sidonius depuis lui, a mieux rencontré lorsqu’il dit qu’il lui paraît que les restes d’Anitacum sont dans le lac de Sorlieue proche Clermont, où on les voit quand les eaux sont basses.
Ailleurs il dit du village
appelé Octavianus, qui appartenait à un
Consentius Narbonnais, que cette terre était
remarquable par son temple, ses portiques, & ses thermes : Sacrario, porticibus ac thermis conspicabilibus
latè coruscans.
Ces quatre exemples (au moins les trois premiers), portent à croire que
tous les gens de conséquence, & même ceux qui aimaient
l’étude (b) dans les
Gaules, eurent assez communément des bains dans leurs maisons de
campagne, & que cet usage plus commun dans les Provinces
méridionales, ne cessa que lorsque les Francs étant devenus les
maîtres & supérieurs en nombre aux anciens Gaulois Romains par
la longueur du temps, ils apprirent aux Romains qui pouvaient rester encore
parmi eux, à user de manières moins sensuelles & moins
délicates.
(b) Galien lib. 3. assure que le Bain est un remède singulier pour les gens de lettres, Grégoire de Tours marque l. 4. Mir. 5. Mart. c. I. qu’il en usait quelquefois.
Je
n’insiste point sur le quatrième exemple, parce que Sidoine
s’y sert du mot de Thermes, qui
était plus consacré pour les édifices de Princes, ou pour
les édifices publics, au lieu que les bains étaient pour les
maisons des particuliers, comme Savaron l’a
expressément remarqué d’après les Grammairiens. Mais
je m’arrêterai particulièrement au premier exemple, qui
servira à expliquer en quoi consistaient les bains d’une maison de
campagne, & à faire voir que presque tout ce que Sidoine a dit de
celle d’Aubière, convient à celle qui était à
Montmartre. La maison d’Aubière était située par
rapport à la montagne, à peu près comme Clignancourt l’est
par rapport à Montmartre. Mons ab occasu quanquam terrenus, arduus tamen. Balneum… radicibus nemorosœ rupis adhœrescit, & si cœdua per jugum silva truncetur,
in ora fornacis lapsu velut spontaneo
desiduis struibus impingitur. Hinc aquarum surgit cella coctilium, quœ consequenti unguentaria spatii parilitate conquadrat, excepto folii capacis
hemicyclio, ubi & vis ferventis undœ per parietem foraminatum
flexilis plumbi meatibus implicita singultat. Intra conclave succensum
solidus dies… Hinc frigidaria
dilatatur. Pour pouvoir mieux juger de la
ressemblance de ces deux bains, il faut se figurer que la maison du riche
Romain était à Clignancourt, & c’est sans doute de lui
qu’elle a eu ce nom, qui est si ancien, & qui dès le
treizième siècle était si éloigné de son origine,
que les titres latins de ce temps-là où elle est
mentionnée, ne la nomment point autrement que Clignencort. Ceux qui
s’appliquent à la dérivation des noms de lieu, pourront
trouver d’où vient ce nom propre de Clignen : Il n’y a
point de difficulté sur la terminaison court : il est dérivé de curtis : c’est le nom
qu’on donna à plusieurs lieux de la campagne, qui ne furent
distingués les uns des autres que par l’addition du nom des
possesseurs. Je suppose donc que le territoire dépendant de la maison de
Clinentius,
ou de Clignent,
s’étendait sur tous les revers de la montagne de Montmartre, qui
regarde le nord ; cette étendue ne serait point extraordinaire pour
un temps où la terre était peu peuplée : il y avait
deux commodités pour les bains de cette maison, que je suppose placée
à l’extrémité du jardin ; l’eau y
était conduite par un canal qui partait de la fontaine de Buë ; on n’en peut douter, puisqu’on
a trouvé des restes de tuyaux de plomb dans le mur qui touchait au canal
cimenté du côté du midi : du même
côté, le haut de la montagne fournissait aux propriétaires
le même avantage qu’à la maison
d’Aubière ; le bois taillis ou autre qu’on y voyait,
n’était pas plutôt coupé qu’il pouvait
être à la portée du fourneau : in ora fornacis lupsu velut spontaneo
desiduis struibus impingitur. J’ai vu les restes d’un ou deux
fourneaux dans deux des petites chambres carrées, qui étaient
à la partie occidentale de cet édifice. Les autres petites
chambres qui y touchaient & qui regardaient le nord, étaient
apparemment l’une pour se déshabiller, & mettre les habits,
l’autre était la chambre pour se frotter d’essence, Sidoine
appelle cella unguentaria ;
d’autres l’appelaient concamerata sudatio ; il y avait des sièges de pierre
percés en demi cercle ; on s’y reposait au sortir du bain.
Dans le milieu de tout cet édifice, étaient deux vastes chambres
égales, dont le bas paraît avoir été cimenté
avec grand soin. A l’extrémité orientale, était une
chambre ou salle d’une capacité encore plus grande,
également bien cimentée, & qui contenait elle seule, autant
d’espace que le pavillon occidental, sous lequel étaient les
chambres à fourneau, & les cabinets dont j’ai parlé
d’abord. On ne peut pas bien juger, laquelle de ces deux dernières
salles était le Tepidarium,
qui contenait l’eau tiède ; sinon qu’il paraît
qu’elle était au milieu de l’édifice, & que la
plus vaste salle était le Frigidarium
des anciens, que Sidoine appelle Cella-Frigidaria, laquelle selon lui, était plus
étendue que celle où l’on prenait le bain
tiède : Hinc Frigidaria dilatatur.
J’avais
pris d’abord tous ces petits tuyaux de terre, qu’on a trouvé
dans la démolition de ce bâtiment pour des cols de
bouteilles ; c’était ce qui m’avait fait croire
qu’il y avait eu en ce lieu une poterie : mais après avoir
examiné un grand nombre de ces tuyaux, j’ai reconnu qu’ils
n’avaient pu servir à des bouteilles de terre, &
qu’aucun d’eux n’en provenait, parce qu’ils font chacun
un morceau de poterie particulier. Si ce n’était pas des tuyaux
placés exprès, pour faire transpirer la chaleur des fourneaux,
ils pouvaient avoir servi à faire passer l’eau chaude d’un
côté à l’autre, d’autant que vraisemblablement
ils avaient été incrustés dans l’une des murailles
qui ont été anciennement détruites, laquelle était
de la même espèce que celle que Sidoine appelle ci-dessus, Parietem foraminatum.
Si
l’on ne trouve pas dans la description que je viens de faire, une
ressemblance parfaite avec les vastes Thermes des Empereurs ou des premiers
Magistrats Romains, il n’en faut pas être surpris, parce que les
particuliers ne faisaient pas les mêmes dépenses que les
Empereurs. D’ailleurs, comme j’ai déjà dit, il y eut
une grande différence entre Thermes & Bains ; on peut juger de
la grandeur d’une salle des anciennes Thermes, par celles qui restent
à Paris dans l’Hôtel de Cluny. En troisième lieu,
Julien l’Apostat nous apprend que dans les Gaules, & entre autres
lieux à Paris où il avait demeuré, on avait un secret
particulier pour échauffer les chambres : ce qui laisse à
penser qu’on en avait aussi quelqu’un pour produire &
entretenir la chaleur des bains.
J’oubliais
de faire remarquer encore cet endroit de Sidoine, qui convient à nos
bains de Montmartre. Interior parietum facies solo lœvigati cœmenti candore contenta
est… Pauci versiculi lectorem adventitium remorabuntur. Les murs
des salles n’étaient en effet enduits que de ciment : on a
aussi trouvé dans les décombrements quelques fragments de marbre
avec des lettres, qui marquent qu’il y avait eu des inscriptions comme
à ceux d’Auvergne. J’ai vu chez Me l’Abbesse de Montmartre, un grand
morceau d’albâtre, sur lequel restaient ces quatre ou cinq lettres
en caractères Romains très beaux, E L L
A N, & un autre marbre blanc sur lequel j’ai lu ce qui suit.

Il
semble que la seconde ligne de ce dernier fragment, ait voulu dire Leutitia civitas, si le trait qui
est entre les deux jambages qui suivent le T, est pour signifier un second T.
Sidoine
rapporte six distiques, qu’il avait composé au sujet de sa maison
d’Avitacum,
dont voici le troisième :
Garrula Gauranis plus murmurat
unda fluentis,
Contigui collis lapsa supercilio.
A
ce langage, il semble qu’on voie le petit torrent de la Fontaine de Bue
qui coulait à Clignancourt pour l’entretien des bains du Romain,
à qui cette maison appartenait. C’est dommage qu’une eau qui
peut avoir eu une vertu particulière, soit aujourd’hui si fort
négligée.
Je
me suis attaché particulièrement à faire sentir la
ressemblance des bains de Montmartre, ou de Clignancourt, avec ceux d’Avitacum en
Auvergne, par la raison qu’il ne faut point aller chercher hors du
Royaume les choses qu’on y peut trouver, & que les exemples
domestiques, sont plus propres à frapper que les étrangers.
C’est pour cela que je me suis dispensé de remettre ici sous les
yeux du Lecteur, ce que Sénèque dit écrivant à
Lucille, que Scipion l’Africain qui s’était retiré
volontairement à Linterne dans sa maison de
campagne, y avait un bain ; que ce bain était un bâtiment
étroit & obscur, sans quoi Scipion ne l’eût pas
trouvé chaud, & qu’il s’y lavait les soirs, après
avoir travaillé tout le jour à des ouvrages d’agriculture.
Nous ne pouvons juger si les bains de Montmartre étaient des bains
fermés & obscurs : ils paraissent seulement avoir
été petits en comparaison des Thermes qu’on appelle
à Paris les Thermes de Julien.
Enfin
si j’ai écrit sur cette matière, c’est par un pur
effet du même hasard, qui a fait découvrir ces bains, sans quoi je
n’y aurais nullement pensé. Je ne m’y suis
déterminé que par occasion, de même que du Choul, qui ne prit la résolution
d’écrire sur les bains des anciens Romains, & de présenter
son écrit au Roi Henri II qu’après avoir été
charmé des bains du Château de Fontainebleau. [Entre les
autres singularités, dit-il, de votre bâtiment, vos Thermes, Sire,
et vos Bains sont faits par telle diligence & somptuosité, que
à les bien regarder, peuvent combattre de comparaison avec ceux de M.
Agrippe. Par quoi quand je suis venu à considérer combien de
beauté pour le contentement de l’œil, &
d’utilité & profit ils apportaient aux anciens pour la
santé du corps ; je me suis mis en devoir, suivant votre
commandement, de vous en donner la connaissance par la lecture de ce petit
livre. Le Privilège fut expédié à
Villers-Cotterêts le 31 Octobre 1553].
Il
ne doit pas au reste paraître absolument extraordinaire, qu’un
homme d’Eglise écrive sur un sujet si profane ; puisque si
j’entreprenais de donner un Traité de tous les anciens usages
ecclésiastiques, en commençant par ceux de l’Eglise de
Rome, je ne pourrais omettre que selon l’ordre du Pape Adrien I le
Clergé allait processionnellement tous les jeudis pour se baigner, en
chantant les Psaumes Afferte Domino, Dominus regnavit, Laudate Dominum de cœlis.
La chaleur du pays & le non-usage du linge, exigeaient en Italie certains
rafraîchissements qu’on ne refusa pas même aux prisonniers,
puisqu’il y a une loi d’Honorius de l’an 409 qui ordonne de
les mener baigner tous les Dimanches. Et comment en Italie où il fait si
chaud, n’aurait-on pas pratiqué une chose qui s’observait
même en France parmi le Clergé ; on lit en effet dans la vie
de S. Rigobert, Evêque de Reims, que pour
faciliter les commodités aux Chanoines de son Eglise, il prit la
résolution de faire conduire de l’eau ad faciendum eis balneum, & qu’il eût soin de les
pourvoir de bois, pour échauffer cette eau.
Comme
tout le monde n’a pas la chronique de Frodoard,
& que ce qu’il a écrit sur la chute des bains de Montmartre,
est assez curieux, je le rapporterai ici en entier, après l’avoir
vérifié sur une copie de cette chronique écrite dans
l’onzième siècle, dans l’Abbaye de Bonneval du
Diocèse de Chartres (c),
laquelle est passé avec toutes les pièces du même volume
dans la Bibliothèque de M. de Thou, delà en celle de M. Colbert,
& enfin en celle du Roi.
(c) Je m’attache à faire connaître
ce manuscrit, parce qu’il a été oublié dans
l’édition du Catalogue de Mrs Colbertins,
donnée par Dom Bernard de Montfaucon, & qu’il contient de plus
la vie de Charlemagne par Eginhard, celle de Louis le Débonnaire par
l’Astronome. Il est coté 957.
Anno D.CCCC.XLIIII… Tempestas
nimia facta est in pago Parisiaco, & turbo vehementissimus, quo parietes cujusdam domus antiquissimœ, qui validissimo
constructi cemento in monte
qui dicitur Martyrum diu perstiterant immoti, funditus sunt eversi. Feruntur
autem dœmones tunc ibi fub
equitum specie visi, qui ecclesiam quamdam quœ proxima stabat destruentes, ejus trabes parietibus memoratis incusserint, ac sic eos subruerint ;
vineas quoque muntis ipsius evulserini,
& omnia sata vastaverint.
Qu’il
me soit permis d’ajouter deux lignes, à l’occasion du
trésor qui a fait tant de bruit. Il n’a pas dépendu de moi
que ceux qui ont entrepris de faire des recherches en ce lieu, n’y en
aient trouvé : je leur ai indiqué des singularités
qui pouvaient les encourager à continuer de faire fouiller. Il y avait
aussi sujet d’espérer, qu’en remuant beaucoup de terres
à quelque distance de là, on trouverait quelque
sépulcre : si cela fût arrivé, on aurait pu appliquer
à cet événement ce qui se lit dans le livre de Job. Quasi effodientes thesaurum, gaudent vehementer cum invenerint sepulcrum. Mais comme ces sortes de recherches &
fouilles de terre ne se font point sans une certaine dépense, le tout a
été remis à un autre temps. J’ai
réfuté ailleurs toutes les fausses découvertes, dont on
avait fait retentir jusqu’aux Gazettes de Hollande. On sait par quelle
vue on avait orné de tant de fables une découverte fort simple.
J’exhorterai en finissant, ceux qui cherchent des trésors dans les
entrailles de la terre, de prendre garde à toutes les Inscriptions énigmatiques,
qui peuvent se trouver sous leurs yeux. J’ai lu qu’il y en eut de
découverts autrefois par le moyen d’une Sentence. C’est dans
la Pouille en Italie. Il y avait une statue de marbre
érigée sur un chemin, & la sentence que l’on faisait
proférer par cette statue, consistait en ces mots : écrits
en langue du pays : Le premier jour
de Mai à Soleil levant, j’aurai une tête d’or.
Depuis deux cents ans que la statue était érigée avec
l’Inscription, personne ne pouvait l’expliquer. Un Sarrazin qui en
fut informé, en passant par-là, s’avisa de revenir dans le
pays le premier jour de Mai. Ce jour-là, il se rendit sur le lieu avant
le lever du Soleil, il remarqua l’endroit où l’ombre de la
tête de cette statue aboutissait dans le moment que le Soleil commençait
à paraître sur l’horizon : il y fit chercher dès
le lendemain ; & on trouva d’immenses trésors
cachés en ce lieu. Quelquefois l’indication du doigt par une
statue, a produit le même effet : mais ce signe n’est pas
toujours certain : car souvent la statue reste en place, & la chose
qu’elle indiquait par son attitude, a disparu. On en a un exemple dans
celle du cimetière Saint-Innocent, qu’on
dit faite par ordre de Nicolas Flamel, cet homme qui fut si prodigieusement riche sous le règne de Charles VI.