DISSERTATIONS SUR L’HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE ET CIVILE DE PARIS

 

Par M. l’Abbé LEBEUF, Chanoine et Sous-Chantre de l’Église d’Auxerre – 1739

 

 

 

MEMOIRE SUR L’ANCIEN EDIFICE DECOUVERT à Montmartre, à la fin de l’année 1737, où l’on fait voir que c’était des Bains de la maison de campagne de quelque Romain, avant que les Francs fussent maître des Gaules ; Avec quelques remarques sur l’usage du Bain, même parmi les Ecclésiastiques dans les Pays chauds & sur ceux qui cherchent des trésors.

 

            Plus je m’applique à l’étude de l’antiquité, plus je vois qu’il ne faut négliger aucune des découvertes que le hasard fait naître. On a répandu que celle qui a été faite à Montmartre à la fin de l’année 1737, quantité de faux bruits, qui ont pu détourner les curieux de cette grande Ville d’y aller, & de reconnaître ce qui y avait donné occasion. Les circonstances dont on ornait le discours, qu’on tenait sur cette matière, étaient en effet si grossièrement imaginées, qu’il n’y avait guère que la populace qui pût être assez simple pour y ajouter foi. Mais malgré toutes les faussetés qu’on débitait, je puis dire qu’il y a eu dans ce qu’on a découvert, quelque chose qui peut intéresser ceux qui sont curieux de la construction des anciens édifices Romains. Je persiste à mettre en ce rang l’édifice dont on a mis en évidence tous les fondements, durant les trois premiers mois de cette année. Je l’ai examiné avec assez d’attention, depuis qu’il a été nettoyé tant en dedans qu’en dehors, pour pouvoir en parler avec quelque assurance, & avancer que c’étaient des Bains d’une maison de campagne, de quelque ancienne famille Romaine du quatrième ou cinquième siècle.

 

            Je suis donc très éloigné de croire que ces restes d’édifices proviennent d’un ancien Temple d’Idolâtres ; non que je veuille nier qu’il y ait eu un Temple de Mercure ou de Mars, en quelque endroit de la montagne ; mais je dis que s’il y en a eu un, il ne devait pas être à l’endroit dont il s’agit. L’examen de la situation du Temple de Mercure est véritablement digne des curieux. Le Roi Charles cinquième reçut avec joie, tout ce que Raoul de Prelles marqua de ces anciens Temples des Gaulois dans ses additions, aux livres de la Cité de Dieu de Saint Augustin, qu’il avait traduit pour lui. On croyait alors qu’il y avait eu trois montagnes à six ou sept lieues l’une de l’autre, particulièrement destinées aux sacrifices des Payens ; Montmartre proche Paris était la première, celle du village dit Courdemanche proche Pontoise, & autrement la mer d’Autye était la seconde ; la troisième était Montia ou Montjavoux proche Saint-Clair-sur-Epte & Gisors. Selon les idées de ces temps-là, on s’imaginait que lorsqu’on faisait un sacrifice sur la montagne de Courdemanche dédiée à Apollon, il était aperçu par ceux qui étaient sur celle de Montjavoux consacrée à Jupiter, & par ceux de Montmartre ; parce que cette montagne de Courdemanche était au milieu des deux autres. En attendant que je puisse examiner l’origine de ces traditions, voici ce que j’ai crû pouvoir dire sur les Bains de Montmartre.

 

            Je ne serai point long à faire la description de cet édifice. C’était un carré oblong partagé en plusieurs compartiments. Dans une de ses longueurs il regardait le midi, & dans l’autre le nord. Au côté de l’occident, étaient plusieurs petites cellules, dans les premières desquelles il ne paraissait rien de considérable, mais dans les secondes se voyaient des restes de fourneaux ; ensuite tirant dans la longueur de l’édifice vers l’orient, se voyaient deux grandes chambres qui paraissaient soigneusement cimentées par dehors & par dedans, la dernière sur tout plus voisine de l’orient, & elle semblait avoir eu quatre soupiraux à chacun de ses quatre côtés. L’eau entrait dans cet édifice du côté du midi, par un canal qui descendait de la fontaine de Büe, & qui après avoir côtoyé la moitié de l’enceinte, avait son ouverture aux environs du fourneau le plus méridional. Il y avait d’autres appartements dans le côté qui regardait le nord, mais dont les murs ni les fonds n’étaient point enduits de ciment. Les murs de ce bâtiment considérés à l’extérieur, ressemblaient par leur travail à ceux de la clôture des anciennes Cités Romaines qu’on voit dans les Gaules ; c’étaient du moilon assez proprement taillé, avec une ceinture de quelques rangs de briques à la distance de trois pieds ou environ l’un de l’autre. La suite de ce Mémoire éclaircira le reste des circonstances : & j’y insérerai le texte de la chronique de Frodoard, qui dès le dixième siècle appela cet édifice Domus antiquissima.

 

            S’il était besoin de rassembler ici ce qu’on trouve en différents livres touchant les Bains anciens, j’y ferais voir qu’il y en avait non seulement dans les grandes villes, mais encore dans les petites, & jusque dans les châteaux des personnes riches. Chacun sait ce que c’était que les Bains ou les Thermes des grandes villes. Il suffit de jeter la vue sur les Antiquités du Père de Montfaucon. Ils étaient plus communs dans les pays chauds, & il y en avait même pour les gens du commun, où l’on était pas exempt de payer un droit appelé Balneaticum. Il n’est pas difficile de prouver que les villes moins spacieuses dans les pays d’une moyenne température, avaient aussi leurs bains. Gauthérot [ ?] prouve qu’il y en avait à Langres, & il dit qu’on en découvrit des restes en 1643. M. Dunod parle de ceux qui étaient à Besançon. Je puis aussi citer ceux qui étaient proche la ville d’Auxerre. La mémoire s’en conservait encore au sixième siècle dans le nom de porte des Bains ou porte Balnéaire, qu’on se souvenait avoir été donné à celle qui regardait l’orient d’hiver [Dans l’édition donnée par le P. Labbe, de l’Histoire des Evêques d’Auxerre, on a voulu expliquer cet endroit par l’addition de ces deux mots nunc Templi, qui peuvent par la suite induire en erreur]. Je sais de bonne part qu’il y en avait à Jublent, (lieu qu’on nomme aujourd’hui Jublains), situé dans le pays du Maine. Il passe également pour certain, qu’à Vieux qui n’est qu’un village à deux lieues de Caen, M. Foucault Intendant de la Généralité, dans le siècle dernier, a fait découvrir les restes d’un édifice de cette espèce, sans parler de ceux de Va[…] de la même Province, dont je n’ai pas un garant si certain ; je crois que ces cinq ou six exemples suffiront.

 

            S’il y avait des bains dans la campagne, souvent ce n’était pas des bains d’eau froide qu’on est obligé d’échauffer artificiellement ; mais des bains d’eau chaude qu’on appelait du nom de Thermes, avec plus de raison que les autres. Telles étaient les Thermes de Luxeu, mentionnées dans Jonas de Bobio en sa vie de S. Colomban, & celles de plusieurs autres endroits. Il semble que les bains de Balaruc, qui n’étaient d’abord qu’une simple fontaine à lessive, peuvent être mis dans ce rang [M. Astruc. Histoire naturelle du Languedoc], aussi bien que ceux de Baden dans la Province Séquanaise [Dunod. Histoire des Séquanais. T. I. p. 39], & ceux d’un château du Diocèse d’Amiens nommé Bains proche le village de Boulogne, qui sont tombés dans l’oubli.

 

            Mais il est inutile de s’arrêter à tous ces bains naturels, auxquels ceux de Montmartre ne ressemblaient point. Je ne me croirais point non plus assez bien fondé, pour pouvoir les comparer à ceux dont il est parlé dans la vie de S. Césaire d’Arles, écrite par des Auteurs contemporains. Ils étaient situés dans un des territoires de l’Eglise d’Arles, & en même temps ils étaient remarquables par l’élévation du bâtiment. Ici, c’est tout le contraire, je suis persuadé que les bains du bas de Montmartre consistaient en un édifice assez peu élevé. Les fondements n’en étaient point assez profonds, pour soutenir un bâtiment qui eût été d’un poids considérable, à moins qu’on aime mieux dire que la proportion n’y ayant pas été observée, & l’édifice ayant eu trop d’élévation pour les fondements sur lesquels il était assis ; c’est pour cela qu’il tomba au dixième siècle, ainsi que le rapporte Frodoard. Quoiqu’il en soit, les murs du côté du nord qui sont restés penchés depuis cet événement, & ceux qu’on a mis à découvert du côté du midi, prouvent par leur solidité, que si la fondation n’est pas assez profondément ni assez solidement assise sur la terre glaise, on n’avait rien épargné pour rendre l’ouvrage durable, & le mettre en état de contenir l’eau qui servait au bain, & c’était assez faire pour des bains d’une maison de campagne.

 

            Cet usage d’avoir des bains dans les lieux de plaisance, venait sans doute des Romains. Nous le voyons encore pratiqué en Auvergne au cinquième siècle. Sidoine Apollinaire, fait dans la lettre qu’il écrit à Domitius son ami, une description des bains qui étaient dans le village dit alors Avitacus, qu’on croit être Aubière (a), & il parle aussi de ceux qui étaient à Voroangus, ou Vorociagus, maison de campagne d’un autre Romain nommé Apollinaire, aussi bien que de ceux qu’il avait vus à Prusian, dans la maison de campagne de Ferreol l’un des premiers de la Gaule Narbonnaise.

 

(a) Je dis ceci selon le sentiment de Savaron. Peut-être que le Père Sirmond qui a donné ses remarques sur Sidonius depuis lui, a mieux rencontré lorsqu’il dit qu’il lui paraît que les restes d’Anitacum sont dans le lac de Sorlieue proche Clermont, où on les voit quand les eaux sont basses.

 

Ailleurs il dit du village appelé Octavianus, qui appartenait à un Consentius Narbonnais, que cette terre était remarquable par son temple, ses portiques, & ses thermes : Sacrario, porticibus ac thermis  conspicabilibus latè coruscans. Ces quatre exemples (au moins les trois premiers), portent à croire que tous les gens de conséquence, & même ceux qui aimaient l’étude (b) dans les Gaules, eurent assez communément des bains dans leurs maisons de campagne, & que cet usage plus commun dans les Provinces méridionales, ne cessa que lorsque les Francs étant devenus les maîtres & supérieurs en nombre aux anciens Gaulois Romains par la longueur du temps, ils apprirent aux Romains qui pouvaient rester encore parmi eux, à user de manières moins sensuelles & moins délicates.

 

                (b) Galien lib. 3. assure que le Bain est un remède singulier pour les gens de lettres, Grégoire de Tours marque l. 4. Mir. 5. Mart. c. I. qu’il en usait quelquefois.

 

            Je n’insiste point sur le quatrième exemple, parce que Sidoine s’y sert du mot de Thermes, qui était plus consacré pour les édifices de Princes, ou pour les édifices publics, au lieu que les bains étaient pour les maisons des particuliers, comme Savaron l’a expressément remarqué d’après les Grammairiens. Mais je m’arrêterai particulièrement au premier exemple, qui servira à expliquer en quoi consistaient les bains d’une maison de campagne, & à faire voir que presque tout ce que Sidoine a dit de celle d’Aubière, convient à celle qui était à Montmartre. La maison d’Aubière était située par rapport à la montagne, à peu près comme Clignancourt l’est par rapport à Montmartre. Mons ab occasu quanquam terrenus, arduus tamen. Balneumradicibus nemorosœ rupis adhœrescit, & si cœdua per jugum silva truncetur, in ora fornacis lapsu velut spontaneo desiduis struibus impingitur. Hinc aquarum surgit cella coctilium, quœ consequenti unguentaria spatii parilitate conquadrat, excepto folii capacis hemicyclio, ubi & vis ferventis undœ per parietem foraminatum flexilis plumbi meatibus implicita singultat. Intra conclave succensum solidus dies… Hinc frigidaria dilatatur. Pour pouvoir mieux juger de la ressemblance de ces deux bains, il faut se figurer que la maison du riche Romain était à Clignancourt, & c’est sans doute de lui qu’elle a eu ce nom, qui est si ancien, & qui dès le treizième siècle était si éloigné de son origine, que les titres latins de ce temps-là où elle est mentionnée, ne la nomment point autrement que Clignencort. Ceux qui s’appliquent à la dérivation des noms de lieu, pourront trouver d’où vient ce nom propre de Clignen : Il n’y a point de difficulté sur la terminaison court : il est dérivé de curtis : c’est le nom qu’on donna à plusieurs lieux de la campagne, qui ne furent distingués les uns des autres que par l’addition du nom des possesseurs. Je suppose donc que le territoire dépendant de la maison de Clinentius, ou de Clignent, s’étendait sur tous les revers de la montagne de Montmartre, qui regarde le nord ; cette étendue ne serait point extraordinaire pour un temps où la terre était peu peuplée : il y avait deux commodités pour les bains de cette maison, que je suppose placée à l’extrémité du jardin ; l’eau y était conduite par un canal qui partait de la fontaine de Buë ; on n’en peut douter, puisqu’on a trouvé des restes de tuyaux de plomb dans le mur qui touchait au canal cimenté du côté du midi : du même côté, le haut de la montagne fournissait aux propriétaires le même avantage qu’à la maison d’Aubière ; le bois taillis ou autre qu’on y voyait, n’était pas plutôt coupé qu’il pouvait être à la portée du fourneau : in ora fornacis lupsu velut spontaneo desiduis struibus impingitur. J’ai vu les restes d’un ou deux fourneaux dans deux des petites chambres carrées, qui étaient à la partie occidentale de cet édifice. Les autres petites chambres qui y touchaient & qui regardaient le nord, étaient apparemment l’une pour se déshabiller, & mettre les habits, l’autre était la chambre pour se frotter d’essence, Sidoine appelle cella unguentaria ; d’autres l’appelaient concamerata sudatio ; il y avait des sièges de pierre percés en demi cercle ; on s’y reposait au sortir du bain. Dans le milieu de tout cet édifice, étaient deux vastes chambres égales, dont le bas paraît avoir été cimenté avec grand soin. A l’extrémité orientale, était une chambre ou salle d’une capacité encore plus grande, également bien cimentée, & qui contenait elle seule, autant d’espace que le pavillon occidental, sous lequel étaient les chambres à fourneau, & les cabinets dont j’ai parlé d’abord. On ne peut pas bien juger, laquelle de ces deux dernières salles était le Tepidarium, qui contenait l’eau tiède ; sinon qu’il paraît qu’elle était au milieu de l’édifice, & que la plus vaste salle était le Frigidarium des anciens, que Sidoine appelle Cella-Frigidaria, laquelle selon lui, était plus étendue que celle où l’on prenait le bain tiède : Hinc Frigidaria dilatatur.

 

            J’avais pris d’abord tous ces petits tuyaux de terre, qu’on a trouvé dans la démolition de ce bâtiment pour des cols de bouteilles ; c’était ce qui m’avait fait croire qu’il y avait eu en ce lieu une poterie : mais après avoir examiné un grand nombre de ces tuyaux, j’ai reconnu qu’ils n’avaient pu servir à des bouteilles de terre, & qu’aucun d’eux n’en provenait, parce qu’ils font chacun un morceau de poterie particulier. Si ce n’était pas des tuyaux placés exprès, pour faire transpirer la chaleur des fourneaux, ils pouvaient avoir servi à faire passer l’eau chaude d’un côté à l’autre, d’autant que vraisemblablement ils avaient été incrustés dans l’une des murailles qui ont été anciennement détruites, laquelle était de la même espèce que celle que Sidoine appelle ci-dessus, Parietem foraminatum.

 

            Si l’on ne trouve pas dans la description que je viens de faire, une ressemblance parfaite avec les vastes Thermes des Empereurs ou des premiers Magistrats Romains, il n’en faut pas être surpris, parce que les particuliers ne faisaient pas les mêmes dépenses que les Empereurs. D’ailleurs, comme j’ai déjà dit, il y eut une grande différence entre Thermes & Bains ; on peut juger de la grandeur d’une salle des anciennes Thermes, par celles qui restent à Paris dans l’Hôtel de Cluny. En troisième lieu, Julien l’Apostat nous apprend que dans les Gaules, & entre autres lieux à Paris où il avait demeuré, on avait un secret particulier pour échauffer les chambres : ce qui laisse à penser qu’on en avait aussi quelqu’un pour produire & entretenir la chaleur des bains.

 

            J’oubliais de faire remarquer encore cet endroit de Sidoine, qui convient à nos bains de Montmartre. Interior parietum facies solo lœvigati cœmenti candore contenta est… Pauci versiculi lectorem adventitium remorabuntur. Les murs des salles n’étaient en effet enduits que de ciment : on a aussi trouvé dans les décombrements quelques fragments de marbre avec des lettres, qui marquent qu’il y avait eu des inscriptions comme à ceux d’Auvergne. J’ai vu chez Me  l’Abbesse de Montmartre, un grand morceau d’albâtre, sur lequel restaient ces quatre ou cinq lettres en caractères Romains très beaux, E L L A N, & un autre marbre blanc sur lequel j’ai lu ce qui suit.

 

 

            Il semble que la seconde ligne de ce dernier fragment, ait voulu dire Leutitia civitas, si le trait qui est entre les deux jambages qui suivent le T, est pour signifier un second T.

 

            Sidoine rapporte six distiques, qu’il avait composé au sujet de sa maison d’Avitacum, dont voici le troisième :

Garrula Gauranis plus murmurat unda fluentis,

Contigui collis lapsa supercilio.

 

            A ce langage, il semble qu’on voie le petit torrent de la Fontaine de Bue qui coulait à Clignancourt pour l’entretien des bains du Romain, à qui cette maison appartenait. C’est dommage qu’une eau qui peut avoir eu une vertu particulière, soit aujourd’hui si fort négligée.

 

            Je me suis attaché particulièrement à faire sentir la ressemblance des bains de Montmartre, ou de Clignancourt, avec ceux d’Avitacum en Auvergne, par la raison qu’il ne faut point aller chercher hors du Royaume les choses qu’on y peut trouver, & que les exemples domestiques, sont plus propres à frapper que les étrangers. C’est pour cela que je me suis dispensé de remettre ici sous les yeux du Lecteur, ce que Sénèque dit écrivant à Lucille, que Scipion l’Africain qui s’était retiré volontairement à Linterne dans sa maison de campagne, y avait un bain ; que ce bain était un bâtiment étroit & obscur, sans quoi Scipion ne l’eût pas trouvé chaud, & qu’il s’y lavait les soirs, après avoir travaillé tout le jour à des ouvrages d’agriculture. Nous ne pouvons juger si les bains de Montmartre étaient des bains fermés & obscurs : ils paraissent seulement avoir été petits en comparaison des Thermes qu’on appelle à Paris les Thermes de Julien.

 

            Enfin si j’ai écrit sur cette matière, c’est par un pur effet du même hasard, qui a fait découvrir ces bains, sans quoi je n’y aurais nullement pensé. Je ne m’y suis déterminé que par occasion, de même que du Choul, qui ne prit la résolution d’écrire sur les bains des anciens Romains, & de présenter son écrit au Roi Henri II qu’après avoir été charmé des bains du Château de Fontainebleau. [Entre les autres singularités, dit-il, de votre bâtiment, vos Thermes, Sire, et vos Bains sont faits par telle diligence & somptuosité, que à les bien regarder, peuvent combattre de comparaison avec ceux de M. Agrippe. Par quoi quand je suis venu à considérer combien de beauté pour le contentement de l’œil, & d’utilité & profit ils apportaient aux anciens pour la santé du corps ; je me suis mis en devoir, suivant votre commandement, de vous en donner la connaissance par la lecture de ce petit livre. Le Privilège fut expédié à Villers-Cotterêts le 31 Octobre 1553].

 

            Il ne doit pas au reste paraître absolument extraordinaire, qu’un homme d’Eglise écrive sur un sujet si profane ; puisque si j’entreprenais de donner un Traité de tous les anciens usages ecclésiastiques, en commençant par ceux de l’Eglise de Rome, je ne pourrais omettre que selon l’ordre du Pape Adrien I le Clergé allait processionnellement tous les jeudis pour se baigner, en chantant les Psaumes Afferte Domino, Dominus regnavit, Laudate Dominum de cœlis. La chaleur du pays & le non-usage du linge, exigeaient en Italie certains rafraîchissements qu’on ne refusa pas même aux prisonniers, puisqu’il y a une loi d’Honorius de l’an 409 qui ordonne de les mener baigner tous les Dimanches. Et comment en Italie où il fait si chaud, n’aurait-on pas pratiqué une chose qui s’observait même en France parmi le Clergé ; on lit en effet dans la vie de S. Rigobert, Evêque de Reims, que pour faciliter les commodités aux Chanoines de son Eglise, il prit la résolution de faire conduire de l’eau ad faciendum eis balneum, & qu’il eût soin de les pourvoir de bois, pour échauffer cette eau.

 

            Comme tout le monde n’a pas la chronique de Frodoard, & que ce qu’il a écrit sur la chute des bains de Montmartre, est assez curieux, je le rapporterai ici en entier, après l’avoir vérifié sur une copie de cette chronique écrite dans l’onzième siècle, dans l’Abbaye de Bonneval du Diocèse de Chartres (c), laquelle est passé avec toutes les pièces du même volume dans la Bibliothèque de M. de Thou, delà en celle de M. Colbert, & enfin en celle du Roi.

 

(c) Je m’attache à faire connaître ce manuscrit, parce qu’il a été oublié dans l’édition du Catalogue de Mrs Colbertins, donnée par Dom Bernard de Montfaucon, & qu’il contient de plus la vie de Charlemagne par Eginhard, celle de Louis le Débonnaire par l’Astronome. Il est coté 957.

 

            Anno D.CCCC.XLIIII… Tempestas nimia facta est in pago Parisiaco, & turbo vehementissimus, quo parietes cujusdam domus antiquissimœ, qui validissimo constructi cemento in monte qui dicitur Martyrum diu perstiterant immoti, funditus sunt eversi. Feruntur autem dœmones tunc ibi fub equitum specie visi, qui ecclesiam quamdam quœ proxima stabat destruentes, ejus trabes parietibus memoratis incusserint, ac sic eos subruerint ; vineas quoque muntis ipsius evulserini, & omnia sata vastaverint.

 

            Qu’il me soit permis d’ajouter deux lignes, à l’occasion du trésor qui a fait tant de bruit. Il n’a pas dépendu de moi que ceux qui ont entrepris de faire des recherches en ce lieu, n’y en aient trouvé : je leur ai indiqué des singularités qui pouvaient les encourager à continuer de faire fouiller. Il y avait aussi sujet d’espérer, qu’en remuant beaucoup de terres à quelque distance de là, on trouverait quelque sépulcre : si cela fût arrivé, on aurait pu appliquer à cet événement ce qui se lit dans le livre de Job. Quasi effodientes thesaurum, gaudent vehementer cum invenerint sepulcrum. Mais comme ces sortes de recherches & fouilles de terre ne se font point sans une certaine dépense, le tout a été remis à un autre temps. J’ai réfuté ailleurs toutes les fausses découvertes, dont on avait fait retentir jusqu’aux Gazettes de Hollande. On sait par quelle vue on avait orné de tant de fables une découverte fort simple. J’exhorterai en finissant, ceux qui cherchent des trésors dans les entrailles de la terre, de prendre garde à toutes les Inscriptions énigmatiques, qui peuvent se trouver sous leurs yeux. J’ai lu qu’il y en eut de découverts autrefois par le moyen d’une Sentence. C’est dans la Pouille en Italie. Il y avait une statue de marbre érigée sur un chemin, & la sentence que l’on faisait proférer par cette statue, consistait en ces mots : écrits en langue du pays : Le premier jour de Mai à Soleil levant, j’aurai une tête d’or. Depuis deux cents ans que la statue était érigée avec l’Inscription, personne ne pouvait l’expliquer. Un Sarrazin qui en fut informé, en passant par-là, s’avisa de revenir dans le pays le premier jour de Mai. Ce jour-là, il se rendit sur le lieu avant le lever du Soleil, il remarqua l’endroit où l’ombre de la tête de cette statue aboutissait dans le moment que le Soleil commençait à paraître sur l’horizon : il y fit chercher dès le lendemain ; & on trouva d’immenses trésors cachés en ce lieu. Quelquefois l’indication du doigt par une statue, a produit le même effet : mais ce signe n’est pas toujours certain : car souvent la statue reste en place, & la chose qu’elle indiquait par son attitude, a disparu. On en a un exemple dans celle du cimetière Saint-Innocent, qu’on dit faite par ordre de Nicolas Flamel, cet homme qui fut si prodigieusement riche sous le règne de Charles VI.

 

 

 

Vieux Montmartre