Itinéraire
descriptif et historique
Adolphe JOANNE
1856
MONTMARTRE. – CLIGNANCOURT.
Omnibus. Lettre M, ligne des boulevards extérieurs, de Belleville
à la barrière de l’Etoile. – Lettre H, de
l’Odéon à la barrière Blanche. – Lettre N, de
la barrière Saint-Jacques au Château-Rouge et à
Clignancourt. – Lettre I, du Panthéon à la barrière
des Martyrs.
Distances. Montmartre est à : 4 kil. de Notre-Dame, 1 kil. 800
mèt. de la Chapelle, 2 kil. 700 mèt. de Saint-Ouen, 6 kil. de
Saint-Denis, 800 mèt. de Clignancourt. – 10 ou 15 minutes
suffisent pour monter à pied, des boulevards extérieurs, ou des
barrières Blanche, Pigalle ou Montmartre, des Martyrs, Rochechouart et
Poissonnière, au point culminant de la Butte Montmartre.
Montmartre est une ville de près de 40000 habitants, située au nord
de Paris, au pied, sur les pentes et sur le plateau d’une colline
gypseuse, conique et isolée, dont les coquilles, les plantes et les
ossements fossiles ont, depuis plus d’un demi-siècle, fait faire
d’immenses progrès à la géologie, et dont le point
culminant est à 129 mètres au-dessus de la mer, 65 mètres
au-dessus des barrières Blanche, Pigalle et des Martyrs, 104
mètres au-dessus de la Seine. Elle fait partie du département de
la Seine, arrondissement de Saint-Denis, canton de Neuilly. En 1817, M.
Oudiette, qui du reste ne commettait pas une erreur, lui donnait une population
de 2000 habitants, y compris les hameaux de Clignancourt et de la
France-Nouvelle.
On a fait dériver
tour à tour le nom de Montmartre de mons
Mercurii (mont de Mercure), de mons
Martis (mont de Mars), et de mons
Martyrum (mont des Martyrs). La première de ces étymologies
ne compte plus qu’un petit nombre de partisans. Dans l’opinion de
ceux qui soutiennent la seconde, il y avait sur le versant de la montagne un
temple dédié à Mars. Si la troisième est vraie,
saint Denis, décapité sur cette colline, y aurait, après
son supplice, pris sa tête dans ses deux mains pour regagner son
église, à la grande stupéfaction des spectateurs de son
martyre. Malgré les nombreuses discussions auxquelles elle a
donné lieu, la question n’est pas résolue. Tout
récemment encore (février 1856), M. Edmond Le Blant l’a
soulevée dans l’Athenæum
français. A l’en croire, il ne faut pas chercher ailleurs
qu’à Montmartre le lieu de la passion de saint Denis.
« Ce qui le prouve, dit-il, c’est la vénération
attachée à ce lieu dès les premiers âges de
l’Eglise. La crypte découverte en 1611, au-dessous de la chapelle
de Saint-Denis, fut un sanctuaire creusé aux premiers siècles,
sur la place, alors sans doute bien connue, où l’apôtre des
Gaules et ses compagnons avaient souffert pour la foi ; les inscriptions
gravées sur les murs de cette crypte, et constatées par un
procès-verbal, furent les actes de visite des pèlerins qui y
étaient venus prier. »
L’affluence toujours
croissante des fidèles rendit plus tard nécessaire
l’érection d’une chapelle au-dessus de la crypte
retrouvée, ainsi que nous le dirons tout à l’heure, au
XVIIe siècle. « Or l’antiquité de cette
chapelle, mentionnée dès la fin du XIe siècle comme un
lieu ancien et vénéré, recevant de nombreuses offrandes,
est mise hors de doute, ajoute M. Ed. Le Blant, par son nom même de Sanctum Martyrium, nom qui, dans les
écrits des Saints Pères, désigne les basiliques
primitives, qui n’existe plus dans la langue de Fortunat et de
Grégoire de Tours appliqué aux constructions nouvelles, et
qu’un texte du IXe siècle relate comme une appellation hors
d’usage. »
L’église
actuelle de Montmartre date du commencement du XIIe siècle. Elle fut
fondée ou plutôt rebâtie par Louis VI et par Alix de Savoie,
sa femme, à la place d’une église beaucoup plus ancienne,
qui demeura longtemps en ruine. Le pape Eugène III, accompagné de
plusieurs cardinaux et prélats, la consacra en présence de saint
Bernard et de Pierre le Vénérable. Près de cette
église, Louis VI fonda un monastère où il établit
des Bénédictines et qu’il combla de bienfaits. Ces
religieuses acquirent d’abord une grande réputation de
sainteté par leur dévotion et par l’austérité
de leur vie. Leur bonne renommée amena à leur couvent un nombre
considérable de pèlerins qui leur firent, les uns, des
aumônes, les autres, des présents. Elles
s’enrichirent ; peu à peu leurs mœurs se
relâchèrent : de méritoire, leur conduite devint
scandaleuse. Vers la fin du XVe siècle, J. Simon, évêque de
Paris, essaya, mais en vain, de réprimer leurs désordres. Son
successeur, Et. Porcher, leur adjoignit dans le même but des religieuses
de l’ordre de Fontevrault. Ce remède ne produisit pas tout
l’effet désiré.
Ce couvent, presque
entièrement détruit par un incendie en 1559, fut
immédiatement rebâti. Les soldats de l’armée
d’Henri IV vinrent alors l’occuper, et le prétendant
lui-même s’installa dans l’appartement de l’abbesse. L’histoire
contemporaine a mentionné la liaison criminelle que contracta le
Béarnais avec Marie de Beauvilliers, jeune religieuse de 17 ans qui, ne
pouvant consentir à se séparer de son séducteur, le suivit
jusqu’à Senlis. Depuis on a tenté, il est vrai, d’en
contester l’authenticité ; mais le roi lui-même
n’en faisait pas mystère et se disait volontiers
« moine de Montmartre. » Un monastère où
des soldats avaient tenu garnison ne pouvait pas, on le comprend sans peine,
offrir aux fidèles un spectacle bien édifiant. Les religieuses
menaient une vie assez scandaleuse, comme au temps où
l’évêque Etienne Porcher leur adressait de
sévères reproches. Du reste, malgré ses immenses
propriétés, la communauté subvenait avec peine à
ses besoins. Quand Marie de Beauvilliers, abandonnée par son royal
amant, qui lui avait préféré Gabrielle
d’Estrées, fut appelée à la diriger (1598),
« peu de religieuses chantaient l’office, dit Sauval ;
les moins déréglées
travaillaient pour vivre et mouraient presque de faim. Les jeunes faisaient les
coquettes, les vieilles allaient garder les vaches et servaient de confidentes
aux jeunes. » Marie de Beauvilliers, guérie de sa passion
pour le roi et repentante de ses fautes, essaya de réformer ces abus.
Elle y réussit en partie ; mais ce ne fut pas sans peine et sans
danger. Si l’on doit en croire les chroniques du temps, les religieuses
essayèrent de l’empoisonner. Du contre-poison administré
à temps la rappela à la vie, mais elle conserva jusqu’à
sa mort une grande difficulté de respiration. A dater de cet attentat,
l’abbaye de Montmartre recouvra peu à peu son ancienne
renommée.

En
1534, le jour de l’Assomption, saint Ignace de Loyola, le fondateur de
l’ordre des jésuites, prononça ses premiers vœux avec
neuf de ses compagnons dans la chapelle des Martyrs. Les jésuites
avaient placé dans cette chapelle un tableau représentant cette
cérémonie ; et une plaque de bronze doré,
scellée dans le mur de la chapelle fermée qui contenait, outre ce
tableau, diverses inscriptions, constatait que « la
société de Jésus, qui reconnaît saint Ignace de
Loyola pour père, était née dans le tombeau des
martyrs. »
Au
commencement du XVIIe siècle, cette chapelle, qui avait
été déjà souvent restaurée, mais que les
guerres de la Ligue avaient détruite, fut encore agrandie et embellie.
En travaillant aux fondations nouvelles, le 13 juillet 1611, on y fit la
curieuse découverte dont nous avons déjà parlé. Un
procès-verbal, rédigé le jour même, s’exprimait
en ces termes :
Les massons auroient trouvé au delà du bout
et chef de ladicte chapelle qui regarde du côté du levant, une
voulte sous laquelle il y a des degrez pour descendre soubs terre en une
cave… En laquelle voulte… nous serions descendu… et aurions
trouvé que c’étoit une descente droitte, laquelle a cinq
pieds un quart de largeur. Par laquelle nous serions descendu trente-sept
degrez faicts de vieille massonerie de plastre, gastées et
escornées. Et au bas de laquelle descente aurions trouvé une cave
ou caverne prise dans un roc de plastre tant par le haut que par les
costés et circuit d’icelle. Laquelle… a de longueur depuis
l’entrée jusques au bout qui est en tirant vers la closture des
dictes religieuses, trente-deux pieds. Dans laquelle cave, du costé de l’orient,
il y a une pierre de plastre bicornue, qui a quatre pieds de long et deux pieds
et demy de large, prise par son milieu, ayant six poulses
d’époisseur, au dessus de laquelle au milieu il y a une croix
gravée avec un sizeau, qui a six poulses en carré de longueur et demy
poulse de largeur. Icelle pierre est élevée sur deux pierres de
chacun costé, de moillon de pierre dure, de trois pieds de hault,
appuyée contre la roche de plastre, en forme de table ou autel : et
est distant de ladicte montée de cinq pieds. Vers le bout de laquelle
cave, à la main droicte de l’entrée, il y a dans ladicte
roche de pierre une croix, imprimée avec un poinsson ou cousteau, ou
autre ferrement ; et y sont ensuite ces lettre MAR. Il y a apparence
d’autres qui suivoient, mais on ne les peut discerner. Au même
costé un peu distant de la susdicte croix, au bout de ladicte cave, en
entrant, à la distance de vingt-quatre pieds, dès
l’entrée s’est trouvé ce mot escrit de pierre noire
sur le roc, CLEMIN, et au costé dudict mot y auroit eu quelque forme de
lettres imprimées dans la pierre avec la pointe d’un cousteau ou
autre ferrement où il y a DIO, avec autres lettres suivantes qui ne se
peuvent distinguer. La hauteur de la cave en son entrée est de six pieds
jusqu’à neuf pieds en tirant de ladicte entrée vers le bout
de ladicte cave. Et le surplus jusques au bout est rempli de terre et de
gravois, etc.
La nouvelle de cette découverte attira à
Montmartre un nombre considérable de visiteurs, parmi lesquels
figurèrent la reine Marie de Médicis et plusieurs dames de
qualité. Telle fut la sensation produite par cet
événement, que Nicolas de La Matthonnière fit
immédiatement exécuter, par Jean de Halbeeck, une gravure au
burin, représentant Montmartre et sa crypte, gravure qui, imprimée
sur une feuille volante, avec une courte notice, se vendit à un grand
nombre d'exemplaires (1). Toutefois, si l'affluence des fidèles
produisit de nombreuses offrandes pour la reconstruction du saint
édifice, elle amena en même temps, au dire de D. Marrier, la
destruction des inscriptions murales dont le procès-verbal avait
constaté l'existence.
(1)
Représentation d’une
chapelle souterraine qui s’est trouvée à Montmartre,
près Paris, le mardy, 12e jour de juillet 1611, comme on
faisoit les fondements pour agrandir la chapelle des Martyrs. Paris, 1611,
in-folio. Cette pièce trouve à la Bibliothèque
impériale, département des estampes, Histoire de France par estampes, t. XV, année 1611. Elle est
citée par le P. Lelong, Bibl.
hist. de la France, n° 14 900, et dans le catalogue de
l’œuvre de Halbeeck, par Nagler, Neues
allgemeines Künster Lexicon, t. V, p. 514.
D. Marrier l’a reproduite avec quelques
différences de détail (S.
Martini de Campis hist., p. 325).
Non
seulement on avait rebâti la chapelle des Martyrs, mais on avait
étendu l'enceinte du monastère de manière à l'y
renfermer. En 1662, elle fut érigée en prieuré. Ce
prieuré n'exista que dix-neuf années. On le supprima en 1681,
quand Louis XIV fit construire, pour les religieuses, de nouveaux
bâtiments, au pied du versant méridional de la butte ; car
les anciens, situés près de
l'église, et reconstruits depuis l'incendie de 1559, étaient
devenus inhabitables. La grande église fut maintenue comme paroisse, et
la partie réservée n'en demeura pas moins à la disposition
des religieuses, qui avaient pourtant, dans leur nouvelle demeure, la chapelle
des Martyrs. Elles y venaient
souvent prier. Elles y montaient par une galerie couverte qu'avait fait
construire, en 1644, leur abbesse, Mme de Guise. Une grande grille,
placée où se trouve aujourd'hui le maître-autel,
séparait la paroisse proprement dite de ce qu'on appelait et de ce qu'on
appelle encore le chœur des Dames. C'est sous le pavé de ce
chœur que les abbesses étaient ensevelies, près du mausolée
de Mme Alix, femme du roi Louis VI dit le Gros, que Marie de Beauvilliers avait
fait transporter de l'intérieur du couvent au pied du
maître-autel.
L'abbaye de Montmartre, supprimée en 1790, et
vendue bientôt après, a été complètement
détruite en 1793. Il n'en reste aucun vestige, et on chercherait vainement
des débris de la chapelle de Saint-Denis ou des Martyrs, qui
était située entre le calvaire actuel et le boulevard des
Martyrs. La dernière abbesse, Marie-Louise de Laval, duchesse de
Montmorency, qui s'était retirée à Saint-Denis, puis au
château de Bondy, comparut le 20 juillet 1794 devant le tribunal
révolutionnaire. Son grand âge et ses infirmités (elle
était aveugle et sourde) rendaient impossible à soutenir
l'accusation de complot portée contre elle. Un juré en fit
l'observation à Fouquier-Tainville : « Qu'importe ?
s'écria celui-ci ; elle a conspiré sourdement. » Condamnée à mort, Mme de Montmorency fut
guillotinée le même jour à la barrière du
Trône.

L'église de Montmartre est seule restée
debout, mais elle a été souvent pillée, mutilée,
reconstruite, peinte, badigeonnée, et enfin restaurée avec plus
de luxe que d'intelligence et de goût. Elle se divise en deux parties,
dont une seule est consacrée au culte. L'extrémité,
appelée le chœur des Dames,
et qui formait autrefois l'abside de l'église, était, comme son
nom l'indique, exclusivement réservée aux religieuses. Convertie
en un magasin où l'on dépose les cercueils, elle renferme
l'escalier de la tour qui s’élève sur le chœur de l'église,
et dont le sommet porte un télégraphe établi en 1795, et
communiquant avec Lille avant l'invention de la télégraphie
électrique. La partie
consacrée au culte a la forme d'un carré long, sans transepts,
avec une nef et deux bas côtés. La voûte, jadis ogivale, des
bas côtés, a été restaurée, et ressemble
presque à un plafond. Du côté des collatéraux, les
piliers affectent la forme cylindrique ; à l'intérieur de la
grande nef, ils se transforment en boudins ou torses qui montent jusqu'à
la naissance de la voûte ogivale, soutenue par des nervures qui se
croisent en diagonales, et qui séparent chaque travée. Sur la
clef de voûte de la troisième travée sont sculptées
les armes de l'abbaye, et sur la quatrième les armes de France. La cuve
des fonts baptismaux est richement ornée dans le style de la
Renaissance. On y remarque deux clefs en sautoir et un écusson portant
la date de 1537. A
l'entrée de la porte principale, et de chaque côté, se
voient deux colonnes en marbre vert antique, d'un style de décadence,
mais qui ont certainement appartenu à un édifice païen.
Leurs chapiteaux sont malheureusement peints. Deux autres colonnes, un peu plus
élevées, mais de la même époque, et qui ont
évidemment la même origine, se trouvent dans le chœur des
Dames. Le maître-autel a été fait avec une énorme
pierre découverte en 1833, près de la porte du
télégraphe ; on croit que c'est celle sur laquelle le pape
Eugène III consacra l'église en 1147. Le buffet d'orgues provient
de l'ancienne chapelle de Notre-Dame de Lorette. La chaire est une menuiserie
du XVIIIe siècle.
L'extérieur de l'église de Montmartre
n’offre rien de remarquable. La façade moderne, derrière
laquelle se dresse à gauche une vieille tour carrée, n'a aucun
caractère architectural.
La paroisse de Montmartre possède encore
aujourd'hui quelques-unes des anciennes reliques données à
l'abbaye et à la chapelle de Martyrs.
A droite de l'église est le Calvaire, qui se compose de neuf
stations, bâties dans un jardin où l'on ne pénètre
que moyennant une légère rétribution que perçoit le
propriétaire de ce terrain. A l'extrémité du jardin se
trouve le Calvaire proprement dit, et à droite, dans une grotte
souterraine, un saint sépulcre qui reproduit la forme et les dimensions
de celui de Jérusalem. Ce calvaire, fondé en 1805, a obtenu des
indulgences du pape Pie VII. Depuis la suppression du calvaire du mont
Valérien, il est visité par un grand nombre de pèlerins.
Montmartre a, si l'on doit en croire la tradition,
possédé jadis un saint célèbre qui avait le pouvoir
de rabonnir les maris
méchants. On l'appelait saint Raboni. Un grand nombre de femmes venaient
implorer sa protection. La Monnoye raconte à
ce sujet l'anecdote suivante : « Une femme entreprit de faire
neuvaine à Raboni, pour obtenir la conversion de son mari. Quatre jours
après, le mari étant mort, elle s'écria :
Que la bonté du saint
est grande,
Puisqu'il donne plus qu'on ne
demande ! »
L'histoire de Montmartre ne se compose que de
sièges et de batailles. Toutes les armées qui ont attaqué
Paris ont occupé tour à tour cette forteresse naturelle. Les Normands
s'y installèrent en 886. Othon II vint y camper (978). Il ordonna
à ses soldats de respecter tous les édifices consacrés au
culte. Seulement pour tenir l'engagement qu'il avait contracté envers
Hugues Capet, alors prudemment enfermé dans Paris, « de
lui chanter un Alleluia, si haut et si
fort, qu'on n'en aurait jamais ouï de semblable », il fit entonner le cantique Alleluia te martyrum, etc., par une multitude de clercs auxquels
répondaient en chœur 60 000 combattants. Le chroniqueur Baudri, de Cambrai, prétend que Hugues et tout le
peuple de Paris, saisis de stupéfaction, en eurent les oreilles
assourdies. Othon s'avança au galop jusqu'aux fossés de Paris, et
darda sa lance dans la porte de la ville en disant : « Jusqu'ici,
c'est assez. » Toutefois
il ne tenta point l'assaut, et, après diverses escarmouches, croyant son
honneur satisfait, il commanda la retraite.
Lors du siège de Paris, en 1592, Henri IV fit
braquer des canons sur une terrasse qui passait pour un débris du temple
de Mars, et il envoya un certain nombre de projectiles à ses futurs
sujets.
En 1814, Montmartre ne fut pas défendue.
« Quand, après avoir repoussé une première
attaque, les défenseurs de Belleville et des buttes Chaumont virent
s'avancer sans s'émouvoir les 100 000 soldats nouveaux amenés par
Blücher, il n'en fut pas de même, dit M. Ac. de Vaulabelle, de
quelques spectateurs enfermés dans un pavillon du
Château-Rouge... » « Six pièces de
canon, deux obusiers, quelques détachements de cavalerie , un bataillon
de sapeurs-pompiers et 150 ou 200 gardes nationaux, voilà tous les
moyens de défense réunis à Montmartre. »
« Quand j'arrivai à Montmartre, raconte le duc de Rovigo dans ses Mémoires, je ne fus pas
peu surpris de n'y trouver aucune disposition de défense. » Éloignée de plus de trois quarts de
lieue du théâtre de la bataille, dont la séparaient
d'ailleurs les deux canaux de l'Ourcq et de Saint-Denis, les villages de la
Villette et de la Chapelle, la butte Montmartre ne fut pas
inquiétée, même par les éclaireurs de l'ennemi,
pendant la plus grande partie de la journée du 30 mars. Ce fut à cet observatoire que le roi Joseph,
lieutenant général de l'Empereur, accompagné du ministre
de la guerre, Clarke, vint se placer pour juger et attendre les
événements... Lorsque, vers une heure, le duc de Raguse fit dire
à Joseph que les positions où il s'était jusqu'alors
maintenu commençaient à être forcées, et qu'un des
corps amenés par Blücher s'avançait par Romainville,
Ménilmontant et Charonne ; quand ce prince, plongeant
lui-même ses regards sur la plaine Saint-Denis aperçut les
nouvelles troupes qui noircissaient au loin la campagne, il chargea deux de ses
officiers de porter aux maréchaux quelques lignes qu'il avait
écrites une heure auparavant ; et, abandonnant à tous les
hasards de la lutte le gouvernement, Paris et ses héroïques
défenseurs, il s'élança au galop sur les boulevards
extérieurs et prit la route de Versailles , accompagné de Clarke.

« Dans
ce moment un officier général, accourant à franc
étrier, paraît devant le Château-Rouge et demande Joseph
à grands cris. On le lui montre au milieu d'un groupe de cavaliers qui
s'éloignaient de toute la vitesse de leurs chevaux, dans la direction du
bois de Boulogne. Ce général s'élance sur les traces des frères
de l'Empereur. C'était le général Dejean, que
Napoléon avait envoyé à Joseph, pour lui annoncer son
retour à Paris et lui enjoindre de tenir jusque-là. Il atteignit
Joseph au milieu du bois de Boulogne et lui rendit compte de sa mission. « Il
est trop tard, » lui dit Joseph, « je viens
d'autoriser les maréchaux à traiter avec l'ennemi. »
Le général Dejean eut beau le presser de retirer cet ordre, d'en
suspendre au moins l'exécution ; après plusieurs refus,
Joseph enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et reprit
sa course, toujours suivi par Clarke. Ils
rendaient à Blois où était déjà
l'Impératrice (2). » (Histoire
des deux Restaurations.)
(2) Non seulement nous tenons ces
faits de la bouche même du général Dejean, dit M. de
Vaulabelle, mais nous les avons littéralement transcrits d’un Agenda où cet aide de camp de
l’Empereur prenait note, heure par heure, pour ainsi dire, des ordres
verbaux qu’il était chargé de porter, des faits dont il
était témoin, des impressions qu’il en ressentait. Ces détails
furent écrits le soir même du 30 mars. – Les
évènements eussent peut-être pris une toute autre tournure
si Joseph eût obéi à l’ordre de Napoléon.
Cependant Blücher, ne pouvant pas croire que
Montmartre n'était pas fortifiée, s'en approchait avec les plus
grandes précautions. Ce fut à trois heures seulement que ses
premiers détachements parurent au pied de la butte. Quelques boulets et
quelques obus furent lancés contre eux ; mais à quatre
heures il ne restait plus un seul homme armé sur ce point. Blücher
l'occupa immédiatement en force et, à quatre heures et demie, les
huit pièces de canon que nos soldats y avaient laissées
étaient tournées contre Paris et jetaient sur les faubourgs les
plus rapprochés des boulets et des obus. Le soir même, toutes les
plates-formes de la butte étaient hérissées de batteries.
En 1815, la butte Montmartre avait été
fortifiée, mais elle ne fut pas attaquée, une trahison ayant
livré aux alliés le pont de Saint-Germain. Les Anglais
ravagèrent les vignes de Clignancourt, comme avaient déjà
fait leurs ancêtres en 1475, et ils en furent punis par les mêmes
souffrances. Depuis lors la ville de Montmartre n'a plus fait parler d'elle.
On
en jasait davantage au bon vieux temps. Comme le sommet de la butte
était consacré au culte des martyrs, le peuple s’imagina
que des esprits malfaisants hantaient ces lieux pour contrarier la
piété des fidèles. Les envoyés du malin esprit
arrachaient les vignes, puis se cachaient dans les cavités creusées
aux flancs du coteau, toujours prêts à jouer toutes sortes de
tours indignes aux habitants. Les derniers lutins disparurent au XVIIIe
siècle. Vers la même époque, les pèlerinages
devinrent plus rares. Montmartre était alors un village de vignerons, de
laboureurs et de meuniers. Les moulins
surtout jouissaient d'une grande célébrité ; leurs
propriétaires tenaient en même temps des cabarets, et
déjà, comme aujourd'hui, ils voyaient chaque dimanche le peuple
gravir le sommet du coteau pour venir s'asseoir sous leurs tonnelles et boire
le vin du cru.
Les ânes
de Montmartre étaient aussi en grande renommée, ce qui donna lieu
à de méchants quolibets tombés en désuétude.
Les ânes ont à peu près disparu, mais les ânesses
existent encore ; seulement elles ne portent plus de sacs de blé ni
de farine ; leur lait sert à rendre la santé ou
l'espérance d'une guérison prochaine aux poitrines faibles et aux
estomacs débiles. Quant aux moulins, au lieu de moudre les dons de
Cérès, comme on aurait dit il y a quelque cinquante ans, ils se
contentent aujourd'hui de broyer tristement du noir animal, ce qui est
singulièrement moins poétique.
Puisque nous avons parlé des ânes de
Montmartre, nous raconterons ici une anecdote mentionnée par Dulaure, et
qui fit grand bruit en 1779. La police avait ordonné des fouilles sur le
territoire de Montmartre, où l'on avait déjà trouvé
des vestiges antiques ; ces fouilles amenèrent la
découverte, entre Belleville et la butte, d'une pierre couverte de
caractères gravés, qui fut transportée
immédiatement à l'Académie des inscriptions et
belles-lettres. L'Académie s'empressa de nommer une commission ;
mais cette commission ne parvint ni à déchiffrer le sens de
l'inscription, ni à deviner dans quelle langue elle était
écrite. Impossible de former des mots avec les caractères, qui se
trouvaient disposés ainsi :

Les
académiciens ne savaient comment résoudre ce
problème ; les plus savants y perdaient leur latin, leur grec, leur
sanscrit ou leur hébreu. L'auteur du Monde
primitif lui-même, Court de Gébelin, s'était
déclaré incompétent. Tout à coup le bruit se
répand que le bedeau de Montmartre peut tirer l'Académie
d'embarras. On le fait venir. Dès qu'on lui a apporté la pierre, il rassemble du premier coup d'œil les
lettres composant l'inscription, et se met à lire d'une voix
assurée :
Ici le chemin
des ânes.
Les académiciens, assure-t-on, rirent beaucoup.

Le Montmartre actuel ne ressemble plus au Montmartre du
siècle passé. C'est une ville, et même une grande
ville ; sa population actuelle dépasse, avons-nous dit 40 000
âmes : elle s'accroît sans cesse. Les démolitions de
Paris l'augmentent de 3000 à 4000 âmes par an. A cette
métamorphose, Montmartre a perdu son aspect pittoresque ; mais elle
s'est enrichi et elle a gagné la sécurité qui lui
manquait. Il y a une vingtaine d'années, il eût été
imprudent de s'attarder dans ses rues alors désertes Aujourd'hui on peut
y circuler sans crainte aucune à toute heure de la nuit. Elle devait sa mauvaise renommée aux carriers
qui l'habitaient et à ses carrières ouvertes qui offraient un
refuge aux voleurs et aux vagabonds de la grande ville. Mais depuis que
l'exploitation des carrières a cessé, et que leur entrée
est interdite même aux curieux, la population s'est en parti
renouvelée. Les cabaretiers, les propriétaires de guinguettes et
de tables d'hôte en forment la majorité ; la minorité
se composant généralement d'employés, d'ouvriers, de
petits rentiers qu’attirent le prix des loyers moins chers qu'à
Paris, et le bon marché relatif de certains objets de consommation qui
n'ont point à payer de droits d'octroi. Le sommet de la montagne est
encore occupé par un certain nombre de nourrisseurs et de cultivateurs. Ses rues étroites, tortueuses, et ses maisons
d'un autre siècle donnent à ce quartier l'aspect d'une vieille
ville de province perdue dans l'intérieur de la France. C’est
telle de ses rues, par exemple celle des Rosiers, où l'on se croirait
à cent lieues de la capitale ; telle autre, la rue de l'Abreuvoir,
aboutit à une mare ombragée de grands arbres qui rappelle, par
son caractère original et son grand style, certains motifs des paysages méridionaux. D'assez belles maisons de
campagne, entourées de jardins, voient s'ouvrir leur entrée
principale dans des ruelles solitaires, tandis que leurs parterres et leurs
massifs de verdure s'allongent sur le versant septentrional de la butte. Un des
plus beaux jardins de Montmartre est celui de l'ancienne maison du docteur
Blanche, dont la façade donne sur la rue des Réservoirs, en face
de la rue du Vieux-Chemin.
Les moulins, comme bien on le pense, sont situés
au sommet de la montagne. Nous avons dit à quel triste rôle ils
s'étaient résignés. Il n'en reste plus que trois
aujourd'hui, dont l'un, le moulin de la
Galette, n'a d'autre destination que de servir d'enseigne à un
cabaret qui porte le même nom, et qui a une antique origine. De la
plate-forme sur laquelle est construit un de ses voisins, et où le
public peut entrer moyennant une rétribution de 10 centimes, on jouit
d'une des plus belles vues panoramiques des environs de Paris. On
découvre : au sud, tout Paris et ses immenses faubourgs ; au
nord, la vallée de la Seine, la plaine Saint-Denis et l'entrée de
la vallée de Montmorency. Tout près de là se trouve un
obélisque sur lequel était gravée l'inscription suivante,
que le temps a effacée en partie :
L'an 1736
cet obélisque a été
élevé par ordre du roi,
pour servir d'alignement
à la méridienne de Paris du
côté du nord.
Son axe
est à 2931 toises 2 pieds de la face
méridionale de l'Observatoire.
Si les pentes du versant septentrional sont encore
couvertes en partie de jardins ombreux, le versant méridional s'est
garni depuis vingt ans d'un nombre considérable de maisons ; il
est, au moins jusqu'à mi-côte, sillonné de rues qui
ressemblent beaucoup aux rues de certains quartiers de la capitale, sauf la rue
du Vieux-Chemin, en partie bordée d'arbres, ou les voies qui escaladent
en droite ligne le sommet de la montagne et qu'accidentent çà et là des escaliers
gigantesques. Pourtant de ce côté encore, et dans la partie
comprise entre le sommet de la butte, la place du Nouveau-Marché et le
hameau de Clignancourt, on trouve des coteaux abrupts et dénudés,
d'un aspect singulièrement pittoresque ; leurs parois
colorées ont plus d'une fois fourni à certains peintres de
l'école moderne des sujets de paysages espagnols et italiens. Mais cette
partie de la montagne, dont des travaux récents ont déjà
altéré la physionomie caractéristique, est menacée
d'une destruction complète. La municipalité a en effet conçu le
projet d'établir à mi-côte, autour de Montmartre, de larges
boulevards à rampes douces et plantés d'arbres. La partie
nord-ouest de la montagne, où se trouve l'entrée des
carrières, est seule restée jusqu'à ce jour ce qu'elle
était au siècle dernier. On a parlé depuis quelque temps
d'un projet plus vaste encore ; il s'agirait de raser la butte
elle-même, pour donner de l'espace aux constructions, qui ne peuvent pas
s'étendre commodément sur ses pentes trop rapides.
Les jardins, avons-nous dit, ont à peu
près complètement disparu du versant méridional de
Montmartre. Ceux qui subsistent encore dépendent des bals publics. Parmi
ces bals, nous devons mettre au premier rang celui du Château-Rouge. Le Château-Rouge, situé dans le
hameau de Clignancourt, est une charmante maison, contemporaine du règne
d'Henri IV, et que ce monarque avait fait construire pour Gabrielle
d'Estrées. Son nom lui vient des briques avec lesquelles il est en
partie bâti. A l'extérieur il a conservé à peu
près son antique physionomie et le caractère pittoresque qu'on
retrouve dans les maisons de la place Royale. Depuis quelques années, le
vaste jardin qui l'encadrait de ses massifs a été
singulièrement rogné par les envahissements successifs des
propriétés riveraines. Le bal a vu également diminuer beaucoup la vogue
dont il avait joui lors de son ouverture. Néanmoins il doit être
encore mis au premier rang des autres bals de Montmartre, parmi lesquels nous
mentionnerons ceux de l'Elysée-Montmartre,
situé sur le boulevard, entre les barrières Rochechouart et des
Martyrs ; de l'Ermitage, tout
près de la barrière Pigalle ; et de la Reine-Blanche, à côté de la barrière
Blanche. Ces établissements, consacrés au culte d'une Terpsichore
suspecte, ne sont pas fréquentés par une société
choisie, et nous nous bornons à les indiquer seule nient aux
étrangers curieux d'étudier les mœurs d'une certaine partie
de la population parisienne.
Montmartre renferme aussi un grand nombre de tables
d'hôte, presque toutes situées dans la partie méridionale
de la ville, et dont le prix modique fait remonter chaque soir de
l'année, du centre de Paris vers les boulevards extérieurs, une
armée de petits employés, de dames aux allures équivoques
et de rentiers nécessiteux. Pour 1 franc 50 centimes (il n'y a pas plus
de deux ans, ce prix ne dépassait pas la moyenne de 1 franc 30 centimes)
cette population de dîneurs se repaît d'une nourriture plus
abondante que succulente, mais généralement saine.

Le restaurant des
Princes, chaussée des Martyrs, le Véfour de la banlieue, a le
privilège des repas de noce et des corporations. Le Petit-Ramponneau n'est qu'une gargote, pour parler la langue
populaire ; mais c'est la plus immense gargote des environs de Paris. On y
mange et on y boit partout, dans ses vastes salles, dans des cabinets
particuliers et dans la cour, et l'on y vide plus de brocs que de bouteilles.
Nul luxe, bien entendu ; les cuillers et les fourchettes sont en fer, les
couteaux ne valent pas plus de cinq centimes ; le prix de la nourriture
est à l'avenant. Pourtant elle est plus saine, à ce qu'il paraît,
que celle qui se débite à des prix élevés dans
certains établissements parisiens vernis, dorés et
fréquentés surtout par des employés à qui leur
toilette ne permet pas d'aller au cabaret. Le Petit-Rambonneau contient dans
son enceinte sa boucherie, sa fruiterie et sa charcuterie. Le chiffre de ses affaires est énorme. Son
avant-dernier propriétaire y a fait une magnifique fortune, et son
possesseur actuel semble réservé à la même
destinée.
Montmartre possède une mairie plus que modeste, un théâtre
qui passait pour le premier de la banlieue avant la construction de celui de
Batignolles, et deux établissements de bienfaisance : l'asile Piemontesi, fondé pour les
vieillards indigents de la commune, et l'asile
de la Providence, chaussée des Martyrs. Ce dernier
établissement sert de retraite à 61 vieillards des deux sexes de
la ville de Paris, qui y sont
logés, nourris, blanchis, et soignés en cas de maladie. Il y a 6
places gratuites : 2 sont à la nomination des fondateurs et de
leurs familles, 2 à la nomination du ministère de
l'Intérieur, et 2 à la nomination du conseil municipal de Paris. Les 55 autres places sont à la nomination du
ministre de l'Intérieur, de la Société de la Providence et
du conseil d'administration de l'établissement. Pour le prix de ces 55
places, il doit être payé une pension annuelle de 600 francs.
L'asile est géré gratuitement par un administrateur en chef, que
nomme le ministre, et sous la surveillance d'un conseil qui doit être
composé de cinq membres.
Six sœurs de la congrégation des Dames
hospitalières du diocèse de Nevers desservent l'asile de la
Providence.
Le
hameau de Clignancourt,
dépendant de la commune de Montmartre, et situé au bas du versant
nord-est de la butte, n’offre de remarquable, qu’une belle
propriété qui appartient à M. Michel de Tretaigne, et qui
renferme une curieuse collection de verreries et de peintures modernes, parmi
lesquelles on remarque des tableaux de MM. Delacroix, Decamps, Diaz,
Théodore Rousseau, Troyon, etc. On a le projet d’y bâtir une
église.
La
fête de Montmartre, la Saint-Pierre,
se célèbre pendant les trois dimanches qui suivent le 29 juin.
C’est une des fêtes les plus fréquentées de la
banlieue et des environs de Paris.