LES ENVIRONS DE PARIS ILLUSTRÉS

 

Itinéraire descriptif et historique

 

Adolphe JOANNE

 

1856

 

 

 

MONTMARTRE. – CLIGNANCOURT.

 

Omnibus. Lettre M, ligne des boulevards extérieurs, de Belleville à la barrière de l’Etoile. – Lettre H, de l’Odéon à la barrière Blanche. – Lettre N, de la barrière Saint-Jacques au Château-Rouge et à Clignancourt. – Lettre I, du Panthéon à la barrière des Martyrs.

 

Distances. Montmartre est à : 4 kil. de Notre-Dame, 1 kil. 800 mèt. de la Chapelle, 2 kil. 700 mèt. de Saint-Ouen, 6 kil. de Saint-Denis, 800 mèt. de Clignancourt. – 10 ou 15 minutes suffisent pour monter à pied, des boulevards extérieurs, ou des barrières Blanche, Pigalle ou Montmartre, des Martyrs, Rochechouart et Poissonnière, au point culminant de la Butte Montmartre.

 

Montmartre est une ville de près de 40000 habitants, située au nord de Paris, au pied, sur les pentes et sur le plateau d’une colline gypseuse, conique et isolée, dont les coquilles, les plantes et les ossements fossiles ont, depuis plus d’un demi-siècle, fait faire d’immenses progrès à la géologie, et dont le point culminant est à 129 mètres au-dessus de la mer, 65 mètres au-dessus des barrières Blanche, Pigalle et des Martyrs, 104 mètres au-dessus de la Seine. Elle fait partie du département de la Seine, arrondissement de Saint-Denis, canton de Neuilly. En 1817, M. Oudiette, qui du reste ne commettait pas une erreur, lui donnait une population de 2000 habitants, y compris les hameaux de Clignancourt et de la France-Nouvelle.

 

On a fait dériver tour à tour le nom de Montmartre de mons Mercurii (mont de Mercure), de mons Martis (mont de Mars), et de mons Martyrum (mont des Martyrs). La première de ces étymologies ne compte plus qu’un petit nombre de partisans. Dans l’opinion de ceux qui soutiennent la seconde, il y avait sur le versant de la montagne un temple dédié à Mars. Si la troisième est vraie, saint Denis, décapité sur cette colline, y aurait, après son supplice, pris sa tête dans ses deux mains pour regagner son église, à la grande stupéfaction des spectateurs de son martyre. Malgré les nombreuses discussions auxquelles elle a donné lieu, la question n’est pas résolue. Tout récemment encore (février 1856), M. Edmond Le Blant l’a soulevée dans l’Athenæum français. A l’en croire, il ne faut pas chercher ailleurs qu’à Montmartre le lieu de la passion de saint Denis. « Ce qui le prouve, dit-il, c’est la vénération attachée à ce lieu dès les premiers âges de l’Eglise. La crypte découverte en 1611, au-dessous de la chapelle de Saint-Denis, fut un sanctuaire creusé aux premiers siècles, sur la place, alors sans doute bien connue, où l’apôtre des Gaules et ses compagnons avaient souffert pour la foi ; les inscriptions gravées sur les murs de cette crypte, et constatées par un procès-verbal, furent les actes de visite des pèlerins qui y étaient venus prier. »

 

L’affluence toujours croissante des fidèles rendit plus tard nécessaire l’érection d’une chapelle au-dessus de la crypte retrouvée, ainsi que nous le dirons tout à l’heure, au XVIIe siècle. « Or l’antiquité de cette chapelle, mentionnée dès la fin du XIe siècle comme un lieu ancien et vénéré, recevant de nombreuses offrandes, est mise hors de doute, ajoute M. Ed. Le Blant, par son nom même de Sanctum Martyrium, nom qui, dans les écrits des Saints Pères, désigne les basiliques primitives, qui n’existe plus dans la langue de Fortunat et de Grégoire de Tours appliqué aux constructions nouvelles, et qu’un texte du IXe siècle relate comme une appellation hors d’usage. »

 

L’église actuelle de Montmartre date du commencement du XIIe siècle. Elle fut fondée ou plutôt rebâtie par Louis VI et par Alix de Savoie, sa femme, à la place d’une église beaucoup plus ancienne, qui demeura longtemps en ruine. Le pape Eugène III, accompagné de plusieurs cardinaux et prélats, la consacra en présence de saint Bernard et de Pierre le Vénérable. Près de cette église, Louis VI fonda un monastère où il établit des Bénédictines et qu’il combla de bienfaits. Ces religieuses acquirent d’abord une grande réputation de sainteté par leur dévotion et par l’austérité de leur vie. Leur bonne renommée amena à leur couvent un nombre considérable de pèlerins qui leur firent, les uns, des aumônes, les autres, des présents. Elles s’enrichirent ; peu à peu leurs mœurs se relâchèrent : de méritoire, leur conduite devint scandaleuse. Vers la fin du XVe siècle, J. Simon, évêque de Paris, essaya, mais en vain, de réprimer leurs désordres. Son successeur, Et. Porcher, leur adjoignit dans le même but des religieuses de l’ordre de Fontevrault. Ce remède ne produisit pas tout l’effet désiré.

 

Ce couvent, presque entièrement détruit par un incendie en 1559, fut immédiatement rebâti. Les soldats de l’armée d’Henri IV vinrent alors l’occuper, et le prétendant lui-même s’installa dans l’appartement de l’abbesse. L’histoire contemporaine a mentionné la liaison criminelle que contracta le Béarnais avec Marie de Beauvilliers, jeune religieuse de 17 ans qui, ne pouvant consentir à se séparer de son séducteur, le suivit jusqu’à Senlis. Depuis on a tenté, il est vrai, d’en contester l’authenticité ; mais le roi lui-même n’en faisait pas mystère et se disait volontiers « moine de Montmartre. » Un monastère où des soldats avaient tenu garnison ne pouvait pas, on le comprend sans peine, offrir aux fidèles un spectacle bien édifiant. Les religieuses menaient une vie assez scandaleuse, comme au temps où l’évêque Etienne Porcher leur adressait de sévères reproches. Du reste, malgré ses immenses propriétés, la communauté subvenait avec peine à ses besoins. Quand Marie de Beauvilliers, abandonnée par son royal amant, qui lui avait préféré Gabrielle d’Estrées, fut appelée à la diriger (1598), « peu de religieuses chantaient l’office, dit Sauval ; les moins déréglées travaillaient pour vivre et mouraient presque de faim. Les jeunes faisaient les coquettes, les vieilles allaient garder les vaches et servaient de confidentes aux jeunes. » Marie de Beauvilliers, guérie de sa passion pour le roi et repentante de ses fautes, essaya de réformer ces abus. Elle y réussit en partie ; mais ce ne fut pas sans peine et sans danger. Si l’on doit en croire les chroniques du temps, les religieuses essayèrent de l’empoisonner. Du contre-poison administré à temps la rappela à la vie, mais elle conserva jusqu’à sa mort une grande difficulté de respiration. A dater de cet attentat, l’abbaye de Montmartre recouvra peu à peu son ancienne renommée.

 

 

            En 1534, le jour de l’Assomption, saint Ignace de Loyola, le fondateur de l’ordre des jésuites, prononça ses premiers vœux avec neuf de ses compagnons dans la chapelle des Martyrs. Les jésuites avaient placé dans cette chapelle un tableau représentant cette cérémonie ; et une plaque de bronze doré, scellée dans le mur de la chapelle fermée qui contenait, outre ce tableau, diverses inscriptions, constatait que « la société de Jésus, qui reconnaît saint Ignace de Loyola pour père, était née dans le tombeau des martyrs. »

 

            Au commencement du XVIIe siècle, cette chapelle, qui avait été déjà souvent restaurée, mais que les guerres de la Ligue avaient détruite, fut encore agrandie et embellie. En travaillant aux fondations nouvelles, le 13 juillet 1611, on y fit la curieuse découverte dont nous avons déjà parlé. Un procès-verbal, rédigé le jour même, s’exprimait en ces termes :

 

            Les massons auroient trouvé au delà du bout et chef de ladicte chapelle qui regarde du côté du levant, une voulte sous laquelle il y a des degrez pour descendre soubs terre en une cave… En laquelle voulte… nous serions descendu… et aurions trouvé que c’étoit une descente droitte, laquelle a cinq pieds un quart de largeur. Par laquelle nous serions descendu trente-sept degrez faicts de vieille massonerie de plastre, gastées et escornées. Et au bas de laquelle descente aurions trouvé une cave ou caverne prise dans un roc de plastre tant par le haut que par les costés et circuit d’icelle. Laquelle… a de longueur depuis l’entrée jusques au bout qui est en tirant vers la closture des dictes religieuses, trente-deux pieds. Dans laquelle cave, du costé de l’orient, il y a une pierre de plastre bicornue, qui a quatre pieds de long et deux pieds et demy de large, prise par son milieu, ayant six poulses d’époisseur, au dessus de laquelle au milieu il y a une croix gravée avec un sizeau, qui a six poulses en carré de longueur et demy poulse de largeur. Icelle pierre est élevée sur deux pierres de chacun costé, de moillon de pierre dure, de trois pieds de hault, appuyée contre la roche de plastre, en forme de table ou autel : et est distant de ladicte montée de cinq pieds. Vers le bout de laquelle cave, à la main droicte de l’entrée, il y a dans ladicte roche de pierre une croix, imprimée avec un poinsson ou cousteau, ou autre ferrement ; et y sont ensuite ces lettre MAR. Il y a apparence d’autres qui suivoient, mais on ne les peut discerner. Au même costé un peu distant de la susdicte croix, au bout de ladicte cave, en entrant, à la distance de vingt-quatre pieds, dès l’entrée s’est trouvé ce mot escrit de pierre noire sur le roc, CLEMIN, et au costé dudict mot y auroit eu quelque forme de lettres imprimées dans la pierre avec la pointe d’un cousteau ou autre ferrement où il y a DIO, avec autres lettres suivantes qui ne se peuvent distinguer. La hauteur de la cave en son entrée est de six pieds jusqu’à neuf pieds en tirant de ladicte entrée vers le bout de ladicte cave. Et le surplus jusques au bout est rempli de terre et de gravois, etc.

 

La nouvelle de cette découverte attira à Montmartre un nombre considérable de visiteurs, parmi lesquels figurèrent la reine Marie de Médicis et plusieurs dames de qualité. Telle fut la sensation produite par cet événement, que Nicolas de La Matthonnière fit immédiatement exécuter, par Jean de Halbeeck, une gravure au burin, représentant Montmartre et sa crypte, gravure qui, imprimée sur une feuille volante, avec une courte notice, se vendit à un grand nombre d'exemplaires (1). Toutefois, si l'affluence des fidèles produisit de nombreuses offrandes pour la reconstruction du saint édifice, elle amena en même temps, au dire de D. Marrier, la destruction des inscriptions murales dont le procès-verbal avait constaté l'existence.

 

                (1) Représentation d’une chapelle souterraine qui s’est trouvée à Montmartre, près Paris, le mardy, 12e jour de juillet 1611, comme on faisoit les fondements pour agrandir la chapelle des Martyrs. Paris, 1611, in-folio. Cette pièce trouve à la Bibliothèque impériale, département des estampes, Histoire de France par estampes, t. XV, année 1611. Elle est citée par le P. Lelong, Bibl. hist. de la France, n° 14 900, et dans le catalogue de l’œuvre de Halbeeck, par Nagler, Neues allgemeines Künster Lexicon, t. V, p. 514. D. Marrier l’a reproduite avec quelques différences de détail (S. Martini de Campis hist., p. 325).

 

Non seulement on avait rebâti la chapelle des Martyrs, mais on avait étendu l'enceinte du monastère de manière à l'y renfermer. En 1662, elle fut érigée en prieuré. Ce prieuré n'exista que dix-neuf années. On le supprima en 1681, quand Louis XIV fit construire, pour les religieuses, de nouveaux bâtiments, au pied du versant méridional de la butte ; car les anciens, situés près de l'église, et reconstruits depuis l'incendie de 1559, étaient devenus inhabitables. La grande église fut maintenue comme paroisse, et la partie réservée n'en demeura pas moins à la disposition des religieuses, qui avaient pourtant, dans leur nouvelle demeure, la chapelle des Martyrs. Elles y venaient souvent prier. Elles y montaient par une galerie couverte qu'avait fait construire, en 1644, leur abbesse, Mme de Guise. Une grande grille, placée où se trouve aujourd'hui le maître-autel, séparait la paroisse proprement dite de ce qu'on appelait et de ce qu'on appelle encore le chœur des Dames. C'est sous le pavé de ce chœur que les abbesses étaient ensevelies, près du mausolée de Mme Alix, femme du roi Louis VI dit le Gros, que Marie de Beauvilliers avait fait transporter de l'intérieur du couvent au pied du maître-autel.

 

L'abbaye de Montmartre, supprimée en 1790, et vendue bientôt après, a été complètement détruite en 1793. Il n'en reste aucun vestige, et on chercherait vainement des débris de la chapelle de Saint-Denis ou des Martyrs, qui était située entre le calvaire actuel et le boulevard des Martyrs. La dernière abbesse, Marie-Louise de Laval, duchesse de Montmorency, qui s'était retirée à Saint-Denis, puis au château de Bondy, comparut le 20 juillet 1794 devant le tribunal révolutionnaire. Son grand âge et ses infirmités (elle était aveugle et sourde) rendaient impossible à soutenir l'accusation de complot portée contre elle. Un juré en fit l'observation à Fouquier-Tainville : « Qu'importe ? s'écria celui-ci ; elle a conspiré sourdement. » Condamnée à mort, Mme de Montmorency fut guillotinée le même jour à la barrière du Trône.

 

 

L'église de Montmartre est seule restée debout, mais elle a été souvent pillée, mutilée, reconstruite, peinte, badigeonnée, et enfin restaurée avec plus de luxe que d'intelligence et de goût. Elle se divise en deux parties, dont une seule est consacrée au culte. L'extrémité, appelée le chœur des Dames, et qui formait autrefois l'abside de l'église, était, comme son nom l'indique, exclusivement réservée aux religieuses. Convertie en un magasin où l'on dépose les cercueils, elle renferme l'escalier de la tour qui s’élève sur le chœur de l'église, et dont le sommet porte un télégraphe établi en 1795, et communiquant avec Lille avant l'invention de la télégraphie électrique. La partie consacrée au culte a la forme d'un carré long, sans transepts, avec une nef et deux bas côtés. La voûte, jadis ogivale, des bas côtés, a été restaurée, et ressemble presque à un plafond. Du côté des collatéraux, les piliers affectent la forme cylindrique ; à l'intérieur de la grande nef, ils se transforment en boudins ou torses qui montent jusqu'à la naissance de la voûte ogivale, soutenue par des nervures qui se croisent en diagonales, et qui séparent chaque travée. Sur la clef de voûte de la troisième travée sont sculptées les armes de l'abbaye, et sur la quatrième les armes de France. La cuve des fonts baptismaux est richement ornée dans le style de la Renaissance. On y remarque deux clefs en sautoir et un écusson portant la date de 1537. A l'entrée de la porte principale, et de chaque côté, se voient deux colonnes en marbre vert antique, d'un style de décadence, mais qui ont certainement appartenu à un édifice païen. Leurs chapiteaux sont malheureusement peints. Deux autres colonnes, un peu plus élevées, mais de la même époque, et qui ont évidemment la même origine, se trouvent dans le chœur des Dames. Le maître-autel a été fait avec une énorme pierre découverte en 1833, près de la porte du télégraphe ; on croit que c'est celle sur laquelle le pape Eugène III consacra l'église en 1147. Le buffet d'orgues provient de l'ancienne chapelle de Notre-Dame de Lorette. La chaire est une menuiserie du XVIIIe siècle.

 

L'extérieur de l'église de Montmartre n’offre rien de remarquable. La façade moderne, derrière laquelle se dresse à gauche une vieille tour carrée, n'a aucun caractère architectural.

 

La paroisse de Montmartre possède encore aujourd'hui quelques-unes des anciennes reliques données à l'abbaye et à la chapelle de Martyrs.

 

A droite de l'église est le Calvaire, qui se compose de neuf stations, bâties dans un jardin où l'on ne pénètre que moyennant une légère rétribution que perçoit le propriétaire de ce terrain. A l'extrémité du jardin se trouve le Calvaire proprement dit, et à droite, dans une grotte souterraine, un saint sépulcre qui reproduit la forme et les dimensions de celui de Jérusalem. Ce calvaire, fondé en 1805, a obtenu des indulgences du pape Pie VII. Depuis la suppression du calvaire du mont Valérien, il est visité par un grand nombre de pèlerins.

 

Montmartre a, si l'on doit en croire la tradition, possédé jadis un saint célèbre qui avait le pouvoir de rabonnir les maris méchants. On l'appelait saint Raboni. Un grand nombre de femmes venaient implorer sa protection. La Monnoye raconte à ce sujet l'anecdote suivante : « Une femme entreprit de faire neuvaine à Raboni, pour obtenir la conversion de son mari. Quatre jours après, le mari étant mort, elle s'écria :

 

Que la bonté du saint est grande,

Puisqu'il donne plus qu'on ne demande ! »

 

L'histoire de Montmartre ne se compose que de sièges et de batailles. Toutes les armées qui ont attaqué Paris ont occupé tour à tour cette forteresse naturelle. Les Normands s'y installèrent en 886. Othon II vint y camper (978). Il ordonna à ses soldats de respecter tous les édifices consacrés au culte. Seulement pour tenir l'engagement qu'il avait contracté envers Hugues Capet, alors prudemment enfermé dans Paris, « de lui chanter un Alleluia, si haut et si fort, qu'on n'en aurait jamais ouï de semblable », il fit entonner le cantique Alleluia te martyrum, etc., par une multitude de clercs auxquels répondaient en chœur 60 000 combattants. Le chroniqueur Baudri, de Cambrai, prétend que Hugues et tout le peuple de Paris, saisis de stupéfaction, en eurent les oreilles assourdies. Othon s'avança au galop jusqu'aux fossés de Paris, et darda sa lance dans la porte de la ville en disant : « Jusqu'ici, c'est assez. » Toutefois il ne tenta point l'assaut, et, après diverses escarmouches, croyant son honneur satisfait, il commanda la retraite.

 

Lors du siège de Paris, en 1592, Henri IV fit braquer des canons sur une terrasse qui passait pour un débris du temple de Mars, et il envoya un certain nombre de projectiles à ses futurs sujets.

 

En 1814, Montmartre ne fut pas défendue. « Quand, après avoir repoussé une première attaque, les défenseurs de Belleville et des buttes Chaumont virent s'avancer sans s'émouvoir les 100 000 soldats nouveaux amenés par Blücher, il n'en fut pas de même, dit M. Ac. de Vaulabelle, de quelques spectateurs enfermés dans un pavillon du Château-Rouge... » « Six pièces de canon, deux obusiers, quelques détachements de cavalerie , un bataillon de sapeurs-pompiers et 150 ou 200 gardes nationaux, voilà tous les moyens de défense réunis à Montmartre. » « Quand j'arrivai à Montmartre, raconte le duc de Rovigo dans ses Mémoires, je ne fus pas peu surpris de n'y trouver aucune disposition de défense. » Éloignée de plus de trois quarts de lieue du théâtre de la bataille, dont la séparaient d'ailleurs les deux canaux de l'Ourcq et de Saint-Denis, les villages de la Villette et de la Chapelle, la butte Montmartre ne fut pas inquiétée, même par les éclaireurs de l'ennemi, pendant la plus grande partie de la journée du 30 mars. Ce fut à cet observatoire que le roi Joseph, lieutenant général de l'Empereur, accompagné du ministre de la guerre, Clarke, vint se placer pour juger et attendre les événements... Lorsque, vers une heure, le duc de Raguse fit dire à Joseph que les positions où il s'était jusqu'alors maintenu commençaient à être forcées, et qu'un des corps amenés par Blücher s'avançait par Romainville, Ménilmontant et Charonne ; quand ce prince, plongeant lui-même ses regards sur la plaine Saint-Denis aperçut les nouvelles troupes qui noircissaient au loin la campagne, il chargea deux de ses officiers de porter aux maréchaux quelques lignes qu'il avait écrites une heure auparavant ; et, abandonnant à tous les hasards de la lutte le gouvernement, Paris et ses héroïques défenseurs, il s'élança au galop sur les boulevards extérieurs et prit la route de Versailles , accompagné de Clarke.

 

 

« Dans ce moment un officier général, accourant à franc étrier, paraît devant le Château-Rouge et demande Joseph à grands cris. On le lui montre au milieu d'un groupe de cavaliers qui s'éloignaient de toute la vitesse de leurs chevaux, dans la direction du bois de Boulogne. Ce général s'élance sur les traces des frères de l'Empereur. C'était le général Dejean, que Napoléon avait envoyé à Joseph, pour lui annoncer son retour à Paris et lui enjoindre de tenir jusque-là. Il atteignit Joseph au milieu du bois de Boulogne et lui rendit compte de sa mission. « Il est trop tard, » lui dit Joseph, « je viens d'autoriser les maréchaux à traiter avec l'ennemi. » Le général Dejean eut beau le presser de retirer cet ordre, d'en suspendre au moins l'exécution ; après plusieurs refus, Joseph enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et reprit sa course, toujours suivi par Clarke. Ils rendaient à Blois où était déjà l'Impératrice (2). » (Histoire des deux Restaurations.)

 

(2) Non seulement nous tenons ces faits de la bouche même du général Dejean, dit M. de Vaulabelle, mais nous les avons littéralement transcrits d’un Agenda où cet aide de camp de l’Empereur prenait note, heure par heure, pour ainsi dire, des ordres verbaux qu’il était chargé de porter, des faits dont il était témoin, des impressions qu’il en ressentait. Ces détails furent écrits le soir même du 30 mars. – Les évènements eussent peut-être pris une toute autre tournure si Joseph eût obéi à l’ordre de Napoléon.

 

Cependant Blücher, ne pouvant pas croire que Montmartre n'était pas fortifiée, s'en approchait avec les plus grandes précautions. Ce fut à trois heures seulement que ses premiers détachements parurent au pied de la butte. Quelques boulets et quelques obus furent lancés contre eux ; mais à quatre heures il ne restait plus un seul homme armé sur ce point. Blücher l'occupa immédiatement en force et, à quatre heures et demie, les huit pièces de canon que nos soldats y avaient laissées étaient tournées contre Paris et jetaient sur les faubourgs les plus rapprochés des boulets et des obus. Le soir même, toutes les plates-formes de la butte étaient hérissées de batteries.

 

En 1815, la butte Montmartre avait été fortifiée, mais elle ne fut pas attaquée, une trahison ayant livré aux alliés le pont de Saint-Germain. Les Anglais ravagèrent les vignes de Clignancourt, comme avaient déjà fait leurs ancêtres en 1475, et ils en furent punis par les mêmes souffrances. Depuis lors la ville de Montmartre n'a plus fait parler d'elle.

 

            On en jasait davantage au bon vieux temps. Comme le sommet de la butte était consacré au culte des martyrs, le peuple s’imagina que des esprits malfaisants hantaient ces lieux pour contrarier la piété des fidèles. Les envoyés du malin esprit arrachaient les vignes, puis se cachaient dans les cavités creusées aux flancs du coteau, toujours prêts à jouer toutes sortes de tours indignes aux habitants. Les derniers lutins disparurent au XVIIIe siècle. Vers la même époque, les pèlerinages devinrent plus rares. Montmartre était alors un village de vignerons, de laboureurs et de meuniers. Les moulins surtout jouissaient d'une grande célébrité ; leurs propriétaires tenaient en même temps des cabarets, et déjà, comme aujourd'hui, ils voyaient chaque dimanche le peuple gravir le sommet du coteau pour venir s'asseoir sous leurs tonnelles et boire le vin du cru.

 

Les ânes de Montmartre étaient aussi en grande renommée, ce qui donna lieu à de méchants quolibets tombés en désuétude. Les ânes ont à peu près disparu, mais les ânesses existent encore ; seulement elles ne portent plus de sacs de blé ni de farine ; leur lait sert à rendre la santé ou l'espérance d'une guérison prochaine aux poitrines faibles et aux estomacs débiles. Quant aux moulins, au lieu de moudre les dons de Cérès, comme on aurait dit il y a quelque cinquante ans, ils se contentent aujourd'hui de broyer tristement du noir animal, ce qui est singulièrement moins poétique.

 

Puisque nous avons parlé des ânes de Montmartre, nous raconterons ici une anecdote mentionnée par Dulaure, et qui fit grand bruit en 1779. La police avait ordonné des fouilles sur le territoire de Montmartre, où l'on avait déjà trouvé des vestiges antiques ; ces fouilles amenèrent la découverte, entre Belleville et la butte, d'une pierre couverte de caractères gravés, qui fut transportée immédiatement à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. L'Académie s'empressa de nommer une commission ; mais cette commission ne parvint ni à déchiffrer le sens de l'inscription, ni à deviner dans quelle langue elle était écrite. Impossible de former des mots avec les caractères, qui se trouvaient disposés ainsi :

 

 

Les académiciens ne savaient comment résoudre ce problème ; les plus savants y perdaient leur latin, leur grec, leur sanscrit ou leur hébreu. L'auteur du Monde primitif lui-même, Court de Gébelin, s'était déclaré incompétent. Tout à coup le bruit se répand que le bedeau de Montmartre peut tirer l'Académie d'embarras. On le fait venir. Dès qu'on lui a apporté la pierre, il rassemble du premier coup d'œil les lettres composant l'inscription, et se met à lire d'une voix assurée :

 

Ici le chemin des ânes.

 

Les académiciens, assure-t-on, rirent beaucoup.

 

 

Le Montmartre actuel ne ressemble plus au Montmartre du siècle passé. C'est une ville, et même une grande ville ; sa population actuelle dépasse, avons-nous dit 40 000 âmes : elle s'accroît sans cesse. Les démolitions de Paris l'augmentent de 3000 à 4000 âmes par an. A cette métamorphose, Montmartre a perdu son aspect pittoresque ; mais elle s'est enrichi et elle a gagné la sécurité qui lui manquait. Il y a une vingtaine d'années, il eût été imprudent de s'attarder dans ses rues alors désertes Aujourd'hui on peut y circuler sans crainte aucune à toute heure de la nuit. Elle devait sa mauvaise renommée aux carriers qui l'habitaient et à ses carrières ouvertes qui offraient un refuge aux voleurs et aux vagabonds de la grande ville. Mais depuis que l'exploitation des carrières a cessé, et que leur entrée est interdite même aux curieux, la population s'est en parti renouvelée. Les cabaretiers, les propriétaires de guinguettes et de tables d'hôte en forment la majorité ; la minorité se composant généralement d'employés, d'ouvriers, de petits rentiers qu’attirent le prix des loyers moins chers qu'à Paris, et le bon marché relatif de certains objets de consommation qui n'ont point à payer de droits d'octroi. Le sommet de la montagne est encore occupé par un certain nombre de nourrisseurs et de cultivateurs. Ses rues étroites, tortueuses, et ses maisons d'un autre siècle donnent à ce quartier l'aspect d'une vieille ville de province perdue dans l'intérieur de la France. C’est telle de ses rues, par exemple celle des Rosiers, où l'on se croirait à cent lieues de la capitale ; telle autre, la rue de l'Abreuvoir, aboutit à une mare ombragée de grands arbres qui rappelle, par son caractère original et son grand style, certains motifs des paysages méridionaux. D'assez belles maisons de campagne, entourées de jardins, voient s'ouvrir leur entrée principale dans des ruelles solitaires, tandis que leurs parterres et leurs massifs de verdure s'allongent sur le versant septentrional de la butte. Un des plus beaux jardins de Montmartre est celui de l'ancienne maison du docteur Blanche, dont la façade donne sur la rue des Réservoirs, en face de la rue du Vieux-Chemin.

 

Les moulins, comme bien on le pense, sont situés au sommet de la montagne. Nous avons dit à quel triste rôle ils s'étaient résignés. Il n'en reste plus que trois aujourd'hui, dont l'un, le moulin de la Galette, n'a d'autre destination que de servir d'enseigne à un cabaret qui porte le même nom, et qui a une antique origine. De la plate-forme sur laquelle est construit un de ses voisins, et où le public peut entrer moyennant une rétribution de 10 centimes, on jouit d'une des plus belles vues panoramiques des environs de Paris. On découvre : au sud, tout Paris et ses immenses faubourgs ; au nord, la vallée de la Seine, la plaine Saint-Denis et l'entrée de la vallée de Montmorency. Tout près de là se trouve un obélisque sur lequel était gravée l'inscription suivante, que le temps a effacée en partie :

 

L'an 1736

cet obélisque a été élevé par ordre du roi,

pour servir d'alignement

à la méridienne de Paris du côté du nord.

Son axe

est à 2931 toises 2 pieds de la face

méridionale de l'Observatoire.

 

Si les pentes du versant septentrional sont encore couvertes en partie de jardins ombreux, le versant méridional s'est garni depuis vingt ans d'un nombre considérable de maisons ; il est, au moins jusqu'à mi-côte, sillonné de rues qui ressemblent beaucoup aux rues de certains quartiers de la capitale, sauf la rue du Vieux-Chemin, en partie bordée d'arbres, ou les voies qui escaladent en droite ligne le sommet de la montagne et qu'accidentent çà et là des escaliers gigantesques. Pourtant de ce côté encore, et dans la partie comprise entre le sommet de la butte, la place du Nouveau-Marché et le hameau de Clignancourt, on trouve des coteaux abrupts et dénudés, d'un aspect singulièrement pittoresque ; leurs parois colorées ont plus d'une fois fourni à certains peintres de l'école moderne des sujets de paysages espagnols et italiens. Mais cette partie de la montagne, dont des travaux récents ont déjà altéré la physionomie caractéristique, est menacée d'une destruction complète. La municipalité a en effet conçu le projet d'établir à mi-côte, autour de Montmartre, de larges boulevards à rampes douces et plantés d'arbres. La partie nord-ouest de la montagne, où se trouve l'entrée des carrières, est seule restée jusqu'à ce jour ce qu'elle était au siècle dernier. On a parlé depuis quelque temps d'un projet plus vaste encore ; il s'agirait de raser la butte elle-même, pour donner de l'espace aux constructions, qui ne peuvent pas s'étendre commodément sur ses pentes trop rapides.

 

Les jardins, avons-nous dit, ont à peu près complètement disparu du versant méridional de Montmartre. Ceux qui subsistent encore dépendent des bals publics. Parmi ces bals, nous devons mettre au premier rang celui du Château-Rouge. Le Château-Rouge, situé dans le hameau de Clignancourt, est une charmante maison, contemporaine du règne d'Henri IV, et que ce monarque avait fait construire pour Gabrielle d'Estrées. Son nom lui vient des briques avec lesquelles il est en partie bâti. A l'extérieur il a conservé à peu près son antique physionomie et le caractère pittoresque qu'on retrouve dans les maisons de la place Royale. Depuis quelques années, le vaste jardin qui l'encadrait de ses massifs a été singulièrement rogné par les envahissements successifs des propriétés riveraines. Le bal a vu également diminuer beaucoup la vogue dont il avait joui lors de son ouverture. Néanmoins il doit être encore mis au premier rang des autres bals de Montmartre, parmi lesquels nous mentionnerons ceux de l'Elysée-Montmartre, situé sur le boulevard, entre les barrières Rochechouart et des Martyrs ; de l'Ermitage, tout près de la barrière Pigalle ; et de la Reine-Blanche, à côté de la barrière Blanche. Ces établissements, consacrés au culte d'une Terpsichore suspecte, ne sont pas fréquentés par une société choisie, et nous nous bornons à les indiquer seule nient aux étrangers curieux d'étudier les mœurs d'une certaine partie de la population parisienne.

 

Montmartre renferme aussi un grand nombre de tables d'hôte, presque toutes situées dans la partie méridionale de la ville, et dont le prix modique fait remonter chaque soir de l'année, du centre de Paris vers les boulevards extérieurs, une armée de petits employés, de dames aux allures équivoques et de rentiers nécessiteux. Pour 1 franc 50 centimes (il n'y a pas plus de deux ans, ce prix ne dépassait pas la moyenne de 1 franc 30 centimes) cette population de dîneurs se repaît d'une nourriture plus abondante que succulente, mais généralement saine.

 

 

Le restaurant des Princes, chaussée des Martyrs, le Véfour de la banlieue, a le privilège des repas de noce et des corporations. Le Petit-Ramponneau n'est qu'une gargote, pour parler la langue populaire ; mais c'est la plus immense gargote des environs de Paris. On y mange et on y boit partout, dans ses vastes salles, dans des cabinets particuliers et dans la cour, et l'on y vide plus de brocs que de bouteilles. Nul luxe, bien entendu ; les cuillers et les fourchettes sont en fer, les couteaux ne valent pas plus de cinq centimes ; le prix de la nourriture est à l'avenant. Pourtant elle est plus saine, à ce qu'il paraît, que celle qui se débite à des prix élevés dans certains établissements parisiens vernis, dorés et fréquentés surtout par des employés à qui leur toilette ne permet pas d'aller au cabaret. Le Petit-Rambonneau contient dans son enceinte sa boucherie, sa fruiterie et sa charcuterie. Le chiffre de ses affaires est énorme. Son avant-dernier propriétaire y a fait une magnifique fortune, et son possesseur actuel semble réservé à la même destinée.

 

Montmartre possède une mairie plus que modeste, un théâtre qui passait pour le premier de la banlieue avant la construction de celui de Batignolles, et deux établissements de bienfaisance : l'asile Piemontesi, fondé pour les vieillards indigents de la commune, et l'asile de la Providence, chaussée des Martyrs. Ce dernier établissement sert de retraite à 61 vieillards des deux sexes de la ville de Paris, qui y sont logés, nourris, blanchis, et soignés en cas de maladie. Il y a 6 places gratuites : 2 sont à la nomination des fondateurs et de leurs familles, 2 à la nomination du ministère de l'Intérieur, et 2 à la nomination du conseil municipal de Paris. Les 55 autres places sont à la nomination du ministre de l'Intérieur, de la Société de la Providence et du conseil d'administration de l'établissement. Pour le prix de ces 55 places, il doit être payé une pension annuelle de 600 francs. L'asile est géré gratuitement par un administrateur en chef, que nomme le ministre, et sous la surveillance d'un conseil qui doit être composé de cinq membres.

 

Six sœurs de la congrégation des Dames hospitalières du diocèse de Nevers desservent l'asile de la Providence.

 

            Le hameau de Clignancourt, dépendant de la commune de Montmartre, et situé au bas du versant nord-est de la butte, n’offre de remarquable, qu’une belle propriété qui appartient à M. Michel de Tretaigne, et qui renferme une curieuse collection de verreries et de peintures modernes, parmi lesquelles on remarque des tableaux de MM. Delacroix, Decamps, Diaz, Théodore Rousseau, Troyon, etc. On a le projet d’y bâtir une église.

 

            La fête de Montmartre, la Saint-Pierre, se célèbre pendant les trois dimanches qui suivent le 29 juin. C’est une des fêtes les plus fréquentées de la banlieue et des environs de Paris.

 

 

 

Vieux Montmartre