L’INTERMÉDIAIRE
DES CHERCHEURS ET CURIEUX
20-30 Mai 1926
La Folie-Sandrin à Montmartre (LXXXIX,
333). - Mon excellent collègue et ami E. de Crauzat,
de la société Historique « le Vieux Montmartre », a publié en 1910
une monographie très documentée et très complète sur cette Folie. Son
importance m'interdit de la citer entièrement, je n'en dirai que quelques mots
qui suffiront à édifier les érudits qui s'intéressent au vieux passé Montmartrois.
La Folie-Cendrin c'est la maison de santé du docteur Esprit
Blanche. Cette maison située à l'ombre de l'ancien réservoir de la rue Lepic, porte le n° 22 de la rue de Norvins.
Tous les habitants du quartier la connaissent par son nom : les cartes postales
l'ont maintes fois reproduite.
Il y a beau
temps que le docteur Blanche a quitté Montmartre, transportant à Passy
« pour cause d'agrandissement », comme on dit communément, la maison
de santé que son expérience et sa sollicitude pour ses malades avaient rendue
si florissante.
Jusqu'à
l'arrivée du docteur Blanche, cet immeuble conserva durant un demi-siècle le
nom d'un de ses anciens propriétaires. On l'appelait la Folie Cendrin ou Sandrin ou maison des
Rochers.
Peut-être
était-ce une de ces petites maisons discrètes fort à la mode au XVIIIe
siècle ; et que G. Capon a si heureusement fait revivre, dans lesquelles
les grands seigneurs de l'époque avaient habilement su combiner bons soupers,
bons gîtes et le reste. Toutefois ce qui se pratiquait aisément aux Porcherons à Chaillot ou à Popincourt
était d'une réalisation bien difficile dans un quartier aussi perdu et d'un
accès si difficile. Rien ne permet de découvrir dans le sieur Cendrin ou Sandrin - ce ne sont
que des conjectures puisque nous ignorons à peu près tout de lui - l'étoffe
d'un grand seigneur, le tempérament d'un artiste ou l'âme d'un poète.
En 1805 le Dr
Prost se rendit acquéreur de la Folie, pour y installer une maison de santé.
En 1820, le Dr Blanche en prit possession et y exerça jusqu'en 1847,
époque à laquelle la maison de santé fut transportée à Passy. Puis c'est le
silence sur la Folie Sandrin. De 1870 à 1875, y
végéta une Institution de demoiselles sous la direction d'une dame Vve
Mathieu ; une fabrique de broderies appartenant à M. Gilbert lui succéda,
mais n'eût qu'une existence éphémère et disparut dès l'année suivante. Enfin
il y a une quinzaine d'années en 1895, les habitants de la Butte se rappellent
avoir vu un docteur Wilkens habiter cet immeuble,
aujourd'hui occupé par un Institut normal de jeunes filles préparant
spécialement à l'éducation.
Parmi les
pensionnaires du Dr Blanche on peut citer Mme de Lavalette, Gérard de Nerval, l'acteur Montrose de la
Comédie française.
L'étude de
E. de Crauzat est illustrée d'un dessin de M. de
Mathan et de la reproduction d'un tableau de Paul Villeneuve (salon de 1835)
et actuellement au Musée Carnavalet.
GEORGES BILLARD.
La Folie-Sandrin à Montmartre (LXXXIX, 333, 445). - Voici quelques renseignements sur la Folie-Sandrin qui peuvent s'ajouter à ceux fournis par mes excellents collègues et amis Georges Billard et de Crauzat.
La personnalité de Sandrin n'avait rien de bien reluisant et s'il occupait un rang distingué c'était dans sa corporation, Antoine Gabriel Sandrin était maître et marchand chandelier, c'est-à-dire marchand de chandelles.
Dans une
demande d'alignement pour sa propriété « Antoine-Gabriel
Sandrin, maître et marchand chandelier » déclare
qu'il est acquéreur, par sentence du 12 mars 1774, d'une maison appelée
« le Palais de Bellevue », sise au village de Montmartre. La maison
appartenait auparavant à Philippe Lefevre, second
président honoraire du bureau des finances de la généralité de Rouen, qui
l'avait acquise, le 20 juin 1744, du sieur Delatour,
ancien capitoul de Toulouse et de dame Elisabeth Guérin de la Combe son épouse.
Ceux-ci en étaient propriétaires par acquisition au sieur Flotte du 17 juin
1719, lequel la tenait de Louise Gonet, veuve de
Daniel Girault, par contrat du 29 juillet 1704. Girault l'avait eue par
adjudication au Châtelet le 1er juillet 1690 sur la saisie réelle
faite sur Michel Philoques, prêtre.
La maison
consistait en trois corps de logis et jardin derrière, au lieu-dit le Palais,
tenant d'un côté à la dame Lemaître et à Pierre Louis, d'autre et d'un bout,
par bas, au grand chemin de l'Abreuvoir, et d'autre bout, par haut, sur le
champ du Palais et terres de l'église (Arch. Nat. Z2 2461).
Sur un
censier de l'abbaye, de 1640-1647, on trouve la même maison appartenant à
Robert Filoque, marchand bourgeois de Paris (sans
doute un ascendant du prêtre Michel « Philoques »)
qui l'avait acquise du sieur Mérault (Arch. Nat. S
4481).
La
description de la propriété est la
même en 1640 qu'en 1775, on comprend que Sandrin se
soit fait construire, à la place des vieux bâtiments centenaires, une belle
demeure que le voisinage appela la Folie-Sandrin.
C'est probablement la seule « folie » que Sandrin
ait faite dans sa vie de maître et marchand chandelier.
GASTON CAPON.
La Folie-Sandrin à Montmartre (LXXXIX,
333, 445, 490). - Si la construction de cette « folie » fut la seule
que commit le maître chandelier dont parle M. G. Capon, elle fut tout au moins
d'importance, d'après la description qu'en faisait l'acte de Me Fourcaut-Pavant, notaire, rue St-Martin,
en l'année 1800.
En effet,
cette belle maison de campagne « comprenait un rez-de-chaussée sur caves,
surmonté de deux étages carrés et d'un grand grenier, avec beaux escaliers ».
Au rez-de-chaussée se trouvaient un grand salon, une salle à manger, une salle
de billard, un office, une cuisine et les écuries et remises. Le premier étage
avait 10 pièces, avec, en dehors un
grand réservoir en plomb recevant les eaux pluviales. Au deuxième étage, il
n'y avait que 9 pièces, mais l'ensemble formait toutefois 24
pièces avec, en plus, le grand grenier et les écuries et remises. Le logis
était vaste. Devant la maison, il y avait un jardin de 6 ares, planté d'un
quinconce en ormes ; derrière, un autre jardin de 70 ares, dessiné partie
« dans le genre anglais », partie en potager. On y trouvait des puits,
des bosquets, des berceaux, des rochers, et aussi des souterrains. Il serait intéressant de savoir si ces
dispositions subsistent dans l'immeuble actuel.
ED. M. M.
***
Notre
confrère, M. Georges Billard, nous rappelle que parmi les hôtes de la Folie Sandrin, devenue la maison de santé du Docteur Blanche à
Montmartre, avant son transfert à Passy, il faut compter l'acteur Monrose de la Comédie française ; celui-ci donna l'exemple
assez rare d'un être privé de raison ayant conservé toute sa mémoire et tout
son aplomb pour paraître en public. Ce fut le Dr Blanche qui en
tenta l'expérience.
Monrose père (Barizain dit) un des
meilleurs « valets » du répertoire, qui créa soixante-dix rôles au
Théâtre Français, mélancolique à la ville, comme la plupart des comiques,
était devenu sur la fin de sa vie, inquiet et soupçonneux, La mort de sa femme
survenue en 1841 (il avait alors 58 ans) l'affligea profondément. Dès lors ses
facultés mentales s'affaiblirent. Retraité le 1er avril 1842, il
fut conduit chez le Dr
Blanche.
Sa représentation
de retraite avait été fixée au 7 janvier 1843, avec Rachel dans Andromaque. Le Dr Blanche eut
assez de confiance en lui pour lui laisser jouer Figaro du Barbier de Séville, ne l'abandonnant pas
un instant dans les coulisses. Monrose recouvra momentanément
toute sa mémoire et tout son talent en présence du public qui le couvrit
d'applaudissements. La recette s'éleva à 9939 francs. Ce fut comme le dernier
éclair. Monrose mourut le 20 avril suivant, et fut
inhumé au cimetière Montmartre.
HENRY LYONNET.