HISTOIRE

PHYSIQUE, CIVILE ET MORALE

DES ENVIRONS

DE PARIS

DEPUIS LES PREMIERS TEMPS HISTORIQUES JUSQU'A NOS JOURS;

contenant

L'HISTOIRE ET LA DESCRIPTION DU PAYS ET DE TOUS LES LIEUX REMARQUABLES
COMPRIS DANS UN RAYON DE VINGT-CINQ À TRENTE LIEUES
AUTOUR DE LA CAPITALE;

PAR

J.-A. DULAURE

DE LA SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE FRANCE.

DEUXIEME ÉDITION,

Revue et annotée par J.-L. BELIN, Avocat.

TOME DEUXIEME

PARIS

FURNE ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS,

39, QUAI DES AUGUSTINS.

1838

 

 

 

TROISIÈME PARTIE.
ROUTE DE PARIS À ROUEN.

 

LIVRE PREMIER.

DE PARIS À SAINT-DENIS.

CHAPITRE I.

Etat physique.

 

Le territoire que comprend ce premier livre s'étend depuis les limites septentrionales de Paris jusqu'à Saint-Denis : il forme la majeure partie de la plaine à laquelle cette petite ville donne son nom. Ses bornes sont, du côté de l'ouest, la Seine, et, du côté opposé, une ligne qui, laissant en dehors la Villette, passe par Aubervilliers, et vient aboutir à la partie orientale de la ville. La butte de Montmartre est comprise dans cette portion du sol, puisque la barrière la plus septentrionale de Paris est placée sur le revers méridional et à peu près au pied de la butte : le terrain n'offre plus, après Montmartre, aucune autre inégalité sensible.

 

Montmartre est, comme on sait, un des points les plus curieux des environs de Paris sous le rapport de la géologie : il en a été suffisamment parlé en traitant du sol même sur lequel a été assise la capitale de la France (1).

 

(1) Voyez Histoire de Paris, tome Ier.

 

[…]

 

 

II. MONTMARTRE.

 

Montmartre est un village situé sur une montagne très élevée (1) au nord, et à peu de distance des murs de Paris.

 

(1) La belle position de Montmartre fut remarquée de tout temps. On en trouve une description dans le roman de Berte aux grans piés. L'auteur, le roi Adnes, qui vivait à la fin du XIIIe siècle, y fait un tableau bien curieux des environs de Paris à cette époque. Il place à Montmartre la mère de son héroïne, et décrit, ainsi l'admirable paysage qui se déroule sous ses yeux :

 

La dame est à Montmartre : s'esgarda la valée,

Vist la cit de Paris qui est longue et lée (lata),

Mainte tour, mainte sale, et mainte cheminée.

Vit de Montlehéri la grant tour crénelée.

La rivière de Saine vit qui moult est loée (laudata),

Et d'une part et d'autre mainte vigne plantée.

Vit Pontoise et Poissi et Meulent en l'estrée (strata) ;

Marli, Montmorenci et Conflans en la prée ;

Damp Martin en Goële qui moult est bien fermée,

Et mainte autre grant vile que je n'ai pas nommée.

Moult li plot li païs et toute la contrée (placuit) :

« Ah Dieux ! fait ele, sire, qui fis ciel et rousée,

« Com est Berte ma fille richement mariée ! »

 

(Berte avait épousé Pépin le Bref). - Berte aux grans piés, édition de Paulin Paris, 1836, page 110 (B).

 

Dans l'Histoire de Paris, j'ai parlé de Montmartre, de ses antiquités, des fouilles qui y furent faites, etc. J'y renvoie les lecteurs (2).

 

(2) Voyez Histoire de Paris, tome I. Les temples de Mercure étaient généra­lement placés par les anciens sur des lieux élevés. Aussi, à Montmartre, il avait été construit sur le sommet de la montagne. Dubreuil en vit les derniers vestiges au commencement du XVIIe siècle. Hilduin, abbé de Saint-Denis, rapporte que l'apôtre des Parisiens fut conduit, avec ses deux compagnons, à l'autel de Mercure, pour y offrir de l'encens. Sur son refus de fléchir le genou devant l'idole, les bourreaux l'entraînèrent vers le bas de la montagne, et lui tranchèrent la tête dans le lieu on se trouvait le temple de Mars. Tout porte à croire qu'ils renouvelèrent dans ce temple une dernière tentative pour ébranler la religieuse constance du saint martyr.

Quand, après les siècles de persécution, la paix eut été enfin donnée à l'Église, les chrétiens élevèrent au sommet de la montagne une église où le culte du Christ remplaça celui de Mercure, et, dans le lieu témoin de la mort du martyr, une chapelle destinée à en perpétuer la mémoire. Les Normands renversèrent ces pieux édifices. Mais, au commencement du XIIe siècle, la sainte montagne, con­sacrée depuis près de dix siècles par de fréquents pèlerinages, vit relever les murs de ses églises. Dans l'acte d'échange par lequel Louis le Gros céda aux moines de Saint-Martin-des-Champs l'église de Saint-Denis-de-la-Chartre, en échange de ce qu'ils possédaient à Montmartre, il est fait mention spéciale de l'église située sur le haut de la montagne et de la chapelle du saint martyr. Ce prince fit sans doute rétablir ces deux monuments.

L'église haute fut consacrée, le 22 avril 1146, par le pape Eugène III, assisté de saint Bernard et de Pierre le Vénérable. La dédicace de la chapelle eut lieu, avec le même cérémonial, le 1er juin suivant.

L'église paroissiale, dédiée à saint Pierre, qui subsiste encore aujourd'hui, est l'ancienne église abbatiale. Trop peu remarqué jusqu'à présent, ce monument mérite une description particulière. Toutes les fois que des guerres civiles ou étrangères ont amené le siège de Paris, Montmartre a dû nécessairement être livré à la dévastation. Aussi, l'église offre-t-elle des restaurations de plusieurs époques bien distinctes. Elle s'annonce au dehors par un portail moderne élevé dans le XVIIIe siècle. Les parties latérales, dont une portion vient d'être reconstruite, présentent encore quelques vestiges de leur architecture primitive. Les modillons à têtes humaines et fantastiques qui soutiennent la corniche, sont nombreux et bien conservés. La construction des murs n'offre rien de bien régu­lier ; ils sont formés de moellons disposés sans ordre. Suivant un système assez ordinaire dans les édifices religieux de la même époque, la voûte du chœur est plus basse que celle de la nef. L'abside principale, de forme circulaire, est accom­pagnée de deux autres absides de moindre proportion, formant chapelles. Elle est percée de trois fenêtres. Cette abside doit avoir été reconstruite au XIIIe siècle. Au lieu des moellons qui composent les murs latéraux, elle présente de larges pierres de taille, et ses trois fenêtres en ogive sont décorées de colonnettes. Leurs archivoltes sont bien enveloppées d'un cordon à dents de scie. Mais cet ornement a survécu au XIIe siècle ; on pourrait en citer de nombreux exemples.

A l'intérieur, l'église se partage en trois nefs, soutenues par de lourds piliers, dont les chapiteaux, d'un style barbare, présentent pour ornements des feuillages à peine détachés de la masse. La forme des arceaux est tout à fait incertaine, et sans caractère prononcé. Ce n'est ni le plein-cintre roman, ni l'ogive du XIIIe siècle. C'est une forme vraiment transitoire. Au-dessus de ces arceaux, se trouve une petite galerie terminée par une plate-bande, qui supporte des colonnettes groupées deux à deux. Ces groupes de colonnes, au lieu d'être dis­posés dans le sens de la longueur de la nef, lui sont perpendiculaires. Les fenê­tres destinées à éclairer le vaisseau, sont percées au-dessus de la galerie. Elles ont malheureusement perdu presque toutes leur forme primitive. Cependant il en existe encore une dont l'arc à plein-cintre pose sur deux colonnes. Cette ouver­ture est d'une petite dimension.

Un mur ferme l'église aux deux tiers de sa longueur. Les religieuses s'étaient autrefois réservé le choeur pour célébrer leurs offices. Mais il parait que ce mur va disparaître par les soins de l'autorité. Alors seulement l'église reprendra son caractère. On y reconnaîtra la disposition des basiliques latines, trois nefs paral­lèles, terminées par trois absides, formant le sanctuaire et deux chapelles latérales.

Restaurées à plusieurs reprises, et en dernier lieu vers la fin du XVIe siècle, les voûtes sont décorées d'un écusson avec les armes de France, et d'armoiries d'abbesses. A l'entrée de la grande nef et dans le sanctuaire, il existe des chapi­teaux en marbre blanc salin, qui sont assurément les plus anciens morceaux de sculpture qui se trouvent dans la banlieue de Paris, soit qu'ils aient appartenu au temple antique de Mercure, d'où les chrétiens les auraient arrachés, suivant leur usage, pour en orner leur église, soit qu'ils aient seulement été exécutés pour servir à la décoration de la première église élevée à Montmartre. Ils sont, de l'avis de tous les antiquaires, antérieurs au VIIe siècle. Leur forme, imitée du style corinthien, n'offre pas la pureté antique. Ce sont des ouvrages de la déca­dence de l'art. Le travail en est sec et anguleux. Le seul symbole de christia­nisme qu'on y reconnaisse, consiste en une petite croix gravée en creux sur une des volutes, et qui pourrait bien avoir été ajoutée pour donner à un fragment païen une consécration chrétienne.

Ces chapiteaux surmontent des colonnes d'un marbre dont la couleur tire sur l'ardoise. Elles ont beaucoup souffert, et paraissent avoir subi longtemps l'influence des variations atmosphériques.

D'autres chapiteaux curieux se trouvent dans le chœur. Ils sont en pierre, et représentent des figures monstrueuses enlacées dans des rameaux de feuillages.

La cuve baptismale, sculptée dans la première moitié du XVIe siècle, est décorée d'enroulements, d'anges et d'écussons (B).

 

L'église de Montmartre avait le titre de paroisse ; un Vautier Payen et sa femme Hodienne en firent la cession au prieuré de Saint-Martin-des-Champs.

 

Ce Vautier, possesseur de la paroisse de Montmartre, était laïc : de pareils exemples sont si fréquents à cette époque qu'ils est inutile de le faire remarquer. D'autres laïcs donnèrent aussi au même couvent une petite église, située sur la pente de la montagne, dans laquelle était établi un pèlerinage très productif : elle portait le titre de chapelle du Saint-Martyr, parce qu'on pensait que saint Denis avait été martyrisé en ce lieu.

 

« On ignore, dit l'abbé Lebeuf, s'il y eut un monastère ou prieuré de moines de Saint-Martin érigé à Montmartre, aussitôt après la donation rapportée. » Mais il est certain que, dès 1155, les moines cédèrent leur église et la chapelle du Saint-Martyr au roi Louis le Gros et à son fils, pour qu'ils y établissent une communauté de religieuses.

 

Des bénédictines furent établies à Montmartre, la même année, par Louis le Gros et la reine Adélaïde, sa femme. Elles eurent l'église paroissiale.

 

La reine Adélaïde, fondatrice, après avoir vu mou­rir le roi, son époux, et Mathieu de Montmorency, connétable de France, qu'elle avait épousé en secondes noces, se retira, en 1155, dans cette abbaye, y finit ses jours dans la retraite, et fut un exemple de piété monastique. Ses religieuses surent profiter des vertus de cette illustre dévote ; et la réputation de leur régularité se répandit jusqu'à la cour d'Angleterre. Mathilde, première femme du roi Étienne et fille d'Eustache III, comte de Boulogne, leur donna, en considération de leur sainteté, le droit de prendre tous les ans, à Boulogne, la quantité de cinq mille harengs.

 

Le temps ralentit bientôt cette première ferveur ; ces pieuses célibataires se lassèrent d'immoler la nature à des devoirs sacrés. Cette mère nature, appelée dans les cloîtres le démon de la chair, reprit enfin ses droits ; et les religieuses de Montmartre cessèrent de mériter les cinq mille harengs de Boulogne.

 

En secouant le joug d'une règle trop austère, les religieuses de Montmartre ne surent point se faire une nouvelle règle que la raison pût avouer ; elles ne firent qu'un pas de la première infraction à l'excès du désordre, que les circonstances semblaient encore favoriser.

 

On essaya d'opposer une digue à leur débordement. Vers l'an 1500, Jean Simon, pour lors évêque de Paris, conçut le dessein d'établir la réforme dans ce monastère. Son successeur, Étienne Porcher, tâcha de l'exécuter. En 1505, il mit, dans l'abbaye de Montmartre, des religieuses de l'ordre de Fontevrault, tirées des prieurés de la Magdeleine-les-Orléans et de Fontaines, dans le diocèse de Senlis, afin de faire germer, parmi ces galantes recluses, les fruits de la bonne discipline ; mais ou le mal était sans remède, ou le remède était insuffisant, ou bien les circonstances le rendirent tel.

 

Pendant les guerres de la Ligue, Montmartre éprouva les ravages ordinaires aux lieux voisins des villes assié­gées : la plupart des religieuses de l'abbaye se réfugièrent dans Paris, pour éviter les galanteries des guerriers de ce temps qui avaient un goût particulier pour les gentilles nonnains ; mais elles tombèrent d'un écueil dans un autre. « Le changement de lieu leur fit changer de vie, dit Sauval, et à l'abbesse toute la première, aussi bien qu'aux chapelains. » Les religieuses restées à Montmartre étaient, dit-on, les plus jeunes ; les officiers de l'armée de Henri IV s'occupaient à en faire la conquête, en attendant qu'ils fissent celle de la ville de Paris.

 

Parmi ces vierges consacrées au Seigneur, se trouvait Marie de Beauvilliers, à peine âgée de dix-sept ans, et dont la figure était aussi belle que son âge était tendre. Henri IV la vit, et ils s'aimèrent.

 

Princes et rois vont fort vite en amour.

 

Cette jeune religieuse put comprendre alors que le monde avait quelque chose de plus agréable que la retraite. Lorsque son illustre amant fut obligé de quitter Montmartre, ne pouvant se résoudre à se séparer de lui, elle consentit à le suivre à Senlis. Elle fut magnifi­quement reçue dans cette ville ; mais elle y éprouva combien sont fragiles les joies de ce monde. Marie de Beau­villiers avait cédé facilement : elle fut oubliée de même. Henri IV vit Gabrielle d'Estrées ; et la coquetterie de cette belle eut plus de pouvoir sur son cœur que les charmes de la tendre et naïve religieuse (3).

 

(3) Marie de Beauvilliers et Gabrielle d'Estrées étaient cousines germaines, étant filles des deux sœurs Françoise et Marie Babou.

 

Après quelques mois de séjour à Senlis, persuadée de l'inconstance du roi, elle prit la courageuse résolu­tion de se retirer à Montmartre.

 

Malgré cette disgrâce, Henri IV conserva toujours pour elle de la considération. Sept à huit ans après, l'abbesse de Montmartre étant morte, le roi nomma, en 1598, à cette abbaye, Marie de Beauvilliers. Ainsi, elle ne fut point abbesse de Montmartre dans le temps qu'elle était maîtresse de Henri IV, comme le disent presque tous les historiens.

 

Devenue abbesse de Montmartre, Marie de Beauvil­liers, que la dignité, l'âge, et peut-être les remords avaient rendue plus sage, fut frappée des désordres honteux qui régnaient dans le couvent, et s'efforça d'y réta­blir la règle. Après bien du temps et des peines, elle parvint à réformer une maison où l'indocilité, l'impu­dence et le libertinage avaient depuis longtemps pris la place des tranquilles vertus de la vie religieuse.

 

Ce ne fut qu'au bout de dix ans que cette abbesse put se flatter de quelques succès dans sa louable entreprise ; elle employa d'abord inutilement les voies de la dou­ceur, ensuite elle essaya l'amour de la domination, et associa les religieuses à la dignité abbatiale, en obtenant de Henri IV, qu'après sa mort, ou par sa démission volontaire, l'abbesse serait élue de trois ans en trois ans par les religieuses ; mais, voyant le peu d'effet de ce moyen, elle l'abandonna, en s'associant des coadju­trices. Les religieuses en devinrent plus furieuses contre elle. Ces esprits indomptables, supportant avec peine l'assujettissement de la nouvelle réforme, se portèrent aux extrémités les plus violentes, et allèrent jusqu'à employer le poison pour se défaire de cette réforma­trice. Des antidotes pris à propos sauvèrent la vie de cette abbesse, mais ne la garantirent pas d'une grande difficulté de parler et de respirer, qui la tourmenta jus­qu'à la mort, ainsi que des persécutions de la plupart des religieuses.

 

Sauval, qui connaissait parfaitement cette abbesse, rapporte qu'elle-même lui disait qu'au moment où elle fut pourvue de cette abbaye, « le jardin était en friche, les murs par terre, le réfectoire converti en bûcher, le cloître, le dortoir et le chœur en promenade ; à l'égard des religieuses, que peu chantaient l'office ; les moins déréglées travaillaient pour vivre, et mouraient presque de faim ; les jeunes faisaient les coquettes ; les vieilles allaient garder les vaches, et servaient de con­fidentes aux jeunes. »

 

Marie de Beauvilliers contribua beaucoup aux répa­rations du monastère ; elle fit transporter dans le chœur le tombeau de la fondatrice, et le fat placer devant le maître-autel. Renée de Lorraine, qui lui succéda dans la dignité d'abbesse, fit renouveler ce tombeau (4) ; et on y grava, par son ordre, l'inscription et l'épitaphe que voici :

 

ICI EST LE TOMBEAU
DE TRÈS ILLUSTRE ET DE TRÈS PIEUSE PRINCESSE

MADAME ALIX DE SAVOIE,

REINE DE FRANCE,

FEMME DU ROI LOUIS VI DU NOM, SURNOMME LE GROS,

MÈRE DU ROI LOUIS VII, DIT LE JEUNE,

ET FILLE DE HUMBERT II, COMTE DE SAVOIE,

ET DE GISLE DE BOURGOGNE, SOEUR DU PAPE CALISTE II.

 

Cy gist Madame Alix, qui de France fut Reine,

Femme du Roi Louis sixième, dit le Gros.

Son âme vit au ciel ; et son corps en repos

Attend dans ce tombeau la gloire souveraine.

Sa beauté, ses vertus, la rendirent aimable

Au prince son époux, comme à tous ses sujets ;

Mais Montmartre fut l'un de ses plus doux objets,

Pour y vivre et trouver une mort délectable.

Un exemple si grand, ô passant ! te convie

D'imiter le mépris qu'elle fit des grandeurs ;

Comme elle, sèvre-toi des plaisirs de la vie,

Si tu veux des élus posséder les splendeurs.

 

(4) Ce tombeau n'a pu échapper aux dévastations révolutionnaires. Mais on croit encore à Montmartre que le caveau de la reine n'a pas été violé, et que ses restes y reposent toujours (B).

 

Comme le monastère était placé tout à fait au sommet de la montagne, le froid y était très vif ; et l'on voit que, du temps de saint Louis, les abbesses recevaient, par une indulgence particulière, de quoi avoir des bottes fourrées (5). Dans la suite, on devait payer à chacune, à la Toussaint, la somme de trois sous pour s'en pour­voir. Ce grand froid fut cause qu'en 1681 la commu­nauté quitta le haut de la montagne, et vint s'établir dans la petite chapelle ou prieuré du Saint-Martyr, bâti à mi-côte.

 

(5) Voyez Gallia christiana, tome VII, colonne 615.

 

Ce prieuré n'avait encore que le titre de chapelle en 1181 ; en cette année, il y fut établi un chapelain, et, en 1305, un second, sous le patronage de l'abbesse de Montmartre, seigneur et propriétaire du lieu ; il y avait encore, en 1440, un chapelain en exercice dans la cha­pelle du Saint-Martyr.

 

C'est dans cette même chapelle qu'en 1534, Ignace de Loyola, et neuf de ses compagnons, firent leurs pre­miers vœux ; mais les guerres de la Ligue avaient telle­ment dégradé son bâtiment, que, vers l'an 1600, on fut obligé de le faire rétablir en entier. « En 1598, dit l'abbé Lebeuf , l'autel était démoli , les murailles entr'ouvertes, la voûte et la couverture tombées ; le dedans, dont la longueur n'était que de neuf toises, comblé de démolitions. Mais l'abbesse Marie de Beauvilliers, aidée des charités de différentes personnes, travailla promptement au rétablissement de ce saint lieu, et même à en agrandir le vaisseau (6). »

 

(6) Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, tome III, page 114.

 

Ces réparations occasionnèrent, en 1611, une décou­verte qui réveilla le zèle du peuple. Les maçons, continuant les nouveaux fondements, percèrent une voûte sous laquelle ils trouvèrent un escalier qui conduisait dans une cave souterraine où était figurée une espèce d'autel ; le peuple s'imagina que c'était le lieu où saint Denis se cachait pour dire la messe. Ce bruit, quoique dépourvu de tout fondement, ranima l'ancienne dévo­tion pour saint Denis, et mit si bien en réputation la chapelle des Martyrs, que la reine Marie de Médicis et d'autres personnes de la cour y vinrent en foule et eurent un grand nombre d'imitateurs. Ce concours procura beaucoup d'argent : car il est peu de pèlerinages sans argent. De ces sommes considérables, l'abbesse fit non seulement réparer et agrandir la chapelle des Martyrs, mais aussi étendre considérablement l'enceinte de son propre couvent, de manière à renfermer la nouvelle église, qui fut, en 1622, érigée en prieuré régulier.

 

Il y eut donc deux communautés à Montmartre, l'une d'hommes (7), l'autre de femmes, et toutes deux dans la même enceinte, ce qui causa dans la suite des difficul­tés, en sorte que Louis XIV fit bâtir dans le bas des logements suffisants pour y loger toutes les religieuses ; elles y furent transférées en 1681. Dès lors il n'y eut plus de prieuré ; et l'église de l'ancien couvent de filles devint celle de la paroisse du village (8).

 

(7) Cette communauté d'hommes n'a jamais existé depuis la fondation de l'abbaye. Seulement, il y avait près de la chapelle du Saint-Martyr un édifice destiné au logement des chapelains (B).

 

(8) Les bâtiments claustraux de l'abbaye de Montmartre et la chapelle ont disparu, sans laisser de vestiges.

Une longue galerie conduisait les religieuses au choeur de l'église d'en haut.

Dans le flanc méridional de cette église, on voit encore la porte qui leur servait d'entrée. Elle était surmontée d'une inscription en caractères gothiques, dont il ne reste que des traces indéchiffrables (B).

 

Sauval dit que les pauvres maris qui sont les martyrs de la méchanceté de leurs femmes, sont dans l'usage d'aller faire une neuvaine à la chapelle de Montmartre. Les femmes avaient aussi, dans l'église de l'abbaye, un saint qu'elles invoquaient dans la même occasion : il était appelé saint Raboni, parce qu'il avait, disait le peuple, la vertu miraculeuse de rabonnir les maris. Voici sur quoi cette superstition était fondée. Sainte Anastasie, ayant épousé un méchant homme, raconta à saint Cry­sogone, en qui elle mettait toute sa confiance, les tour­ments qu'elle endurait, et l'invita à prier Dieu pour elle ; le saint homme pria, et le mari mourut. On pense que saint Crysogone est le même que saint Raboni ; c'est du moins l'opinion de La Monnoye, qui dit dans le second volume de son Ménagiana : « Une femme entreprit de faire une neuvaine à saint Raboni, pour demander la conversion de son mari. Quatre jours après, le mari étant mort, elle s'écria : Que la bonté du saint est grande, puisqu'il donne plus qu'on ne lui demande ! »

 

La position de Montmartre est devenue un point impor­tant toutes les fois qu'on a voulu attaquer ou défendre Paris ; nous avons vu tour à tour les Normands, Othon II, les Anglais, les Armagnacs, l'armée de Henri IV, cam­per sur cette montagne et désoler le village. Au 10 août 1792, l'assemblée nationale, qui avait décrété la formation d'un camp de 20,000 hommes autour de la capitale pour la contenir dans l'ordre, autorisa les canonniers de Paris à établir des esplanades d'artillerie sur les hauteurs de Montmartre : alors de grands travaux furent entrepris dans le village ; mais le camp fut dissous quelque temps après.

 

En 1814, quand il fut à peu près certain que Paris allait être attaqué par les armées étrangères, Napoléon crut la défense de Paris possible, et pensa à fortifier les hauteurs qui dominent la ville au nord, à l'ouest et à l'est. On y travaillait avec activité, lorsqu'au mois de mars, l'armée française, se repliant devant l'ennemi, vint se camper sur les hauteurs qu'occupait déjà l'armée d'observation ; la position de Montmartre fut la dernière attaquée ; et, pendant qu'on se battait avec acharnement au nord et à l'est, à Pantin et à Romainville, Joseph Bonaparte était tranquille à Montmartre avec son état-major ; c'est là qu'il s'écria, lorsqu'on lui fit connaître toute l'étendue des forces ennemies : « Puisqu'il en est ainsi, il ne reste plus qu'à parlementer. » Mais les guerriers qui l'entouraient rendirent du courage à cette âme abattue ; et le combat continua.

 

Cependant l'ennemi, qui venait de recevoir du ren­fort, se présente au bas de la montagne, y établit des batteries sous le feu des Français, et bientôt fait pleuvoir lui-même une grêle de boulets, de bombes et d'obus, qui firent perdre à Joseph tout espoir de résistance. Il partit, laissant seulement quatre cents dragons chargés de défendre le poste qu'il abandonnait. « Vingt mille hommes de l'armée de Silésie, infanterie et cavalerie, s'avancèrent alors fièrement contre cette poignée de Français ; et cette poignée de Français, qu'animaient également et l'amour de la patrie et celui de la gloire, bien loin de chercher à fuir, s'obstinaient à vouloir défendre le poste confié à leur courage. Fermes auprès de leurs pièces, et forts seulement de leur valeur ils chargèrent l'ennemi avec leur impétuosité accoutumée ; et, chose inconcevable…, ils eurent la gloire de repousser plusieurs fois cette masse effrayante d'assaillants… Cependant, à chaque seconde, les rangs de ces nouveaux Spartiates s'éclaircissaient, et bientôt, comme ceux des Thermopyles, ils allaient tous périr, victimes de leur généreux dévouement, quand le colonel qui les commandait, s'apercevant qu'ils allaient être tournés par la plaine de Neuilly, fit sonner la retraite, et laissa l'ennemi stupéfait d'une audace qui, durant cette journée mémorable, s'était montrée la même dans tous les rangs de l'armée française (9). »

 

(9) Dictionnaire topographique, militaire, etc.

 

Dès ce moment, les Russes furent maîtres de Mont­martre, où ils trouvèrent un grand nombre de caissons et vingt-neuf pièces de canon qu'ils venaient de tourner contre Paris, lorsqu'ils apprirent la capitulation signée à Belleville par le duc de Raguse, d'après les ordres de Joseph Bonaparte. Paris fut donc soumis, et l'ordre rétabli ; car il faut rendre cette justice aux Russes, qu'ils ne commirent pas le quart des excès qu'on put, l'année suivante, reprocher aux Anglais.

 

Lors de la seconde invasion, on redoubla d'ardeur pour la défense de la capitale : on eut le temps d'ache­ver les fortifications établies sur les hauteurs. Aucun moyen ne fut négligé pour les rendre parfaites ; mais une trahison, qui facilita aux étrangers le passage de la Seine au lieu du Pecq, rendit tous les travaux inutiles ; et une seconde capitulation leur livra sans résistance Paris et Montmartre.

 

En 1816, la Chambre des députés proposa d'élever un monument expiatoire à Louis XVI : un membre demanda alors qu'on choisît à cet effet le sommet de la montagne de Montmartre, où l'on élèverait une colonne haute de 300 pieds. Un écrivain a dit à ce sujet : « On reprochait à Napoléon de s'être juché trop haut sur la colonne de la grande armée, qui n'a que 135 pieds d'élévation ; qu'aurait-on dit en voyant Louis XVI, le plus modeste des princes, placé sur le sommet de Montmartre, au faîte d'une colonne de 300 pieds ? »

 

Aujourd'hui, Montmartre est surtout fameux par ses guinguettes, ses carrières de plâtre et ses moulins à vent. Là, chaque moulin est un cabaret où les habitants et même beaucoup de Parisiens se rassemblent le di­manche ; on peut y jouir d'une multitude de vues char­mantes, ce qui ne contribue pas peu à attirer les cha­lands. Les habitants de Paris aiment surtout à monter au sommet de la montagne pour y admirer tout à leur aise l'étendue de leur immense ville. Sauval rapporte que Henri IV, étant un jour allé sur Montmartre, et voulant jouir de cette vue d'une manière plus piquante, se baissa et regarda Paris entre ses jambes. Tout en con­templant cette bonne ville, il s'écria : Que je vois de nids de c… ! Un bouffon nommé Gallet se mit dans la même posture et cria : Sire, je vois le Louvre. Cette saillie fit beaucoup rire le roi.

 

Presqu'à la cime de Montmartre, est un obélisque qui fut élevé en 1736 : il sert de but à la ligne de mire de l'Observatoire.

 

La population de Montmartre dépasse 2,000 habi­tants.

 

On ne peut parler de Montmartre sans rappeler un établissement digne de la reconnaissance des amis de l'humanité : c'est l'Asile de la Providence, espèce d'hos­pice où sont entretenus, en partie aux frais du proprié­taire de l'établissement et des membres de l'association de la Providence, cinquante à soixante vieillards des deux sexes, et des jeunes orphelins.

 

Il faut aussi parler du cimetière de Montmartre.

 

Ce cimetière, placé entre Paris et Montmartre, est le plus ancien de tous ceux des environs de Paris. Son premier nom fut Champ du Repos, dénomination philosophique et simple en même temps, qui porte avec elle quelque chose de consolant, sans réveiller les som­bres idées qu'entraîne trop souvent la pensée de la mort. Elle n'est plus en usage, cette dénomination, parce que les consolations douces n'inspirent point cette terreur, dont certains hommes croient avoir besoin pour assurer leur domination.

 

Ce cimetière, formé sur des carrières à plâtre, se compose d'une vallée profonde, entourée et terminée par trois collines. Sur la colline à droite est le tombeau de Legouvé. Sur la face principale on lit :

 

Vous que j'ai tant aimés, vous me devez des pleurs ;

Sur ma tombe, en offrande, apportez vos douleurs.

 

Sur la façade qui regarde Paris :

 

Quelquefois mes amis s'entretiendront de moi :

Je reste dans leurs cœurs, je vivrai dans leurs larmes.

Ce tableau de la mort adoucit les alarmes ;

Et l'espoir des regrets, que tout mortel attend,

Est un dernier bonheur, à son dernier instant.

Les Souvenirs, par LEGOUVÉ.

 

Dans le vallon, à l'ombre d'un peuplier et d'un cyprès, s'élève, dans une modeste enceinte, une tombe d'une extrême simplicité ; et l'inscription qu'on y lit achève ce tableau, qu'on croirait dessiné par la nature.

 

CI GIT

JEAN-FRANÇOIS SAINT-LAMBERT,

NÉ EN L'AN 1716, LE 16 DÉCEMBRE,

DE L'ANCIENNE ACADÉMIE FRANÇAISE ;

MILITAIRE DISTINGUÉ, POÈTE ET PEINTRE DE LA NATURE ;

GRAND ET SUBLIME COMME ELLE ;
PHILOSOPHE MORALISTE,

IL NOUS CONDUISIT AU BONHEUR PAR LA VERTU.

HOMME DE BIEN, SANS VANITÉ COMME SANS ENVIE,

IL AIMA, IL FUT AIMÉ.

LE MONDE ET SES AMIS LE PERDIRENT LE 9 FÉVRIER 1803.

CELLE QUI FUT CINQUANTE ANS SON AMIE (10)

A FAIT METTRE CETTE PIERRE

SUR SON TOMBEAU.

 

(10) Madame la comtesse d’Houdetot.

 

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Dans les environs de Montmartre, et sur le côté de la montagne qui fait face à Saint-Denis, est le hameau de Clignancourt, composé presque entièrement de maisons de campagne.

 

Ce hameau, qui ne renferme guère plus de 200 habitants, ne remonte qu'au XIIIe siècle ; du moins, la pre­mière mention de Clignancourt est de cette époque.

 

Clignancourt fut souvent pillé et ravagé, dans le moyen âge, pendant les guerres civiles qui désolèrent le pays. On lit dans la Chronique scandaleuse de Louis XI, à l'an 1475 : « Le lundi 9 septembre, les Bretons et les Bourguignons furent es terrouers de Clignancourt, Montmartre, la Courtille et autres vignobles, prendre et vendanger toute la vendange qui y était, jaçait ce qu'elle n'était point mûre. »

 

Même désastre en 1815 ; les Anglais étaient campés à Montmartre et dans les environs. « Le mois de septembre arrivé, ils s'empressèrent d'imiter les Bretons et les Bourguignons de 1475. Ils se jetèrent avec avidité dans les vignes de Montmartre, Clignancourt et autres lieux. Ce fruit, nouveau pour ces hommes d'outre-mer, était, à leur goût, si attrayant qu'ils le dévoraient avant même qu'il fût mûr (11). »

 

(11) Dictionnaire topographique et militaire des environs de Paris. Article CLIGNANCOURT.

 

 

Vieux Montmartre