CLIGNANCOURT

 

 

Ancien hameau de la banlieue de Paris, dépendant jadis de la commune de Montmartre, situé au versant nord de la butte, et enclavé aujourd'hui dans Paris avec cette commune. L'étymologie du nom de ce hameau est fort ancienne : dans le Journal d'un bourgeois de Paris, rédigé sous Charles VI, on le voit désigné sous le nom de Glignencourt, et les historiens pensent que cette portion de Montmartre avait dû appartenir jadis à un nommé Cleninus, dont on aurait fait Cleninis Cortis ou Curtis, puis enfin, par corruption, Clignancourt. Ce qui est certain, c'est que, au XIIIe siècle, il existait en ce lieu une sorte de château ou maison de plaisance appartenant à un seigneur qualifié dans les chartes dominus de Clignancourt. En outre, un ancien plan de Paris, exécuté sur tapisserie en 1540, donne le nom de Clignancourt à tout le terrain compris au versant nord de la butte Montmartre, et même à une notable portion du territoire environnant. En 1483, le fief de Clignancourt était la propriété de François de l'Arche, notaire, auquel il avait été apporté en dot par Anne Turquan, sa femme, dont la famille le possédait avec l'agrément de l'abbé de Saint-Denis, propriétaire de cette partie de la seigneurie de Montmartre, d'où le nom de la Fosse-Turquan, sous lequel on désigna quelque temps aussi Clignancourt ; mais ce dernier nom prévalut. En 1579,1e fief appartenait, du moins en partie, à Jacques Legier, trésorier du cardinal de Bourbon, qui l'en avait sans doute gratifié en sa qualité d'abbé de Saint-Denis. Jacques Legier, impotent, obtint, par faveur de l’évêque de Paris, d'élever dans un emplacement dépendant de la ferme de l'abbaye une chapelle dédiée à la Sainte-Trinité, et où il eut le droit de faire célébrer la messe les dimanches et fêtes par le curé de Montmartre ou par un prêtre approuvé par ce dernier. Mais la permission épiscopale était toute personnelle à Jacques Legier et stipulait que la fondation de la chapelle de la Trinité ne dispenserait pas les habitants de Clignancourt d'assister aux offices de l'église paroissiale. Jacques Legier mourut en 1581, fut inhumé à Saint-Séverin, et son épitaphe lui donnait le titre de seigneur de Montmartre seulement. Son fils, qui portait le même nom que lui, lui succéda comme seigneur en même temps que comme secrétaire du roi. Ce fut à Jacques Legier, deuxième du nom, que l'abbaye de Saint-Denis, en vertu d'un arrêt du parlement du 9 avril 1595, pour satisfaire à la subvention accordée au roi par le clergé, vendit, en 1596, ce qu'elle possédait encore des seigneuries de Montmartre et de Clignancourt. Il mourut en 1620 et fut inhumé à Saint-Séverin, à côté de son père. C'est de Jacques Legier que devait sortir plus tard une éclatante illustration militaire : le maréchal Catinat était le petit-fils de Geneviève Legier, fille de Jacques Legier, et de Pierre Catinat, seigneur de Direy, de la Chesnonnière, et conseiller au parlement, et fils de Pierre Catinat, deuxième du nom, conseiller lui-même et doyen du parlement. La seigneurie de Clignancourt appartenait, au XVIIe siècle, au dernier abbé commendataire de Saint-Denis, le cardinal de Retz, lequel l'aliéna en faveur du couvent de Montmartre. Parmi les noms des seigneurs qui ont successivement possédé Clignancourt, on trouve celui du duc du Maine, Louis-Auguste de Bourbon. La chapelle de la Trinité, construite par Pierre Legier, était située place Marcadet actuelle, à l'encoignure de la rue Saint-Denis. Lors de la procession septénaire de Saint-Denis, les religieux y faisaient une station. Elle fut fermée en 1792, et, subissant le sort d'un grand nombre de chapelles du temps, les plombs et les fers qui en provenaient furent transportés à Paris. Le bâtiment qui formait la chapelle de la Trinité, assez méconnaissable aujourd'hui, existe encore : il sert de poste aux sapeurs-pompiers. Clignancourt compte parmi ses autres souvenirs historiques une fabrique de porcelaines, existant encore en 1795, et qui, avant 1789, appartenait au comte d'Artois, depuis Charles X. On voit encore, au n° 103 de la rue Marcadet, l'ancienne demeure des seigneurs de Clignancourt, mais qui paraît bien tristement métamorphosée, lorsqu'on lit dans ses titres de propriété qu'elle fut jadis une belle et grande maison avec des jardins spacieux, embellis par des bassins, des grottes et des fontaines qu'alimentaient des sources aujourd'hui disparues. Clignancourt, malgré son éloignement de Paris, compta, au XVIIe et au XVIIIe siècle, plus d'un habitant notable : nous nommerons Dufossé de Wateville, qui y possédait une maison importante, et un certain Agerroni, qui fit élever la maison, fort curieuse dans son architecture et ses agencements, située aujourd'hui rue Marcadet, 112, et habitée par la famille de Trétaigne, qui a donné un maire à Montmartre. M. le baron Léon de Trétaigne fils a publié, il y a quelques années, sur Montmartre et Clignancourt, le travail le plus complet et le plus consciencieux que nous possédions, et nous devons plus d'un détail curieux et complètement inédit, non seulement à son ouvrage, mais encore à quelques indications verbales qu'il nous a obligeamment fournies.

 

Clignancourt, abordable aujourd'hui de Paris par la chaussée qui en porte le nom, fut longtemps la banlieue de Paris la moins accessible. Ainsi que Montmartre, elle eut pendant plusieurs siècles des communications beaucoup plus fréquentes avec Saint-Denis qu'avec Paris. Cette circonstance s'explique assez par la situation des buttes, qui rendirent longtemps le voyage de cette localité à Paris rude et interminable, en obligeant de tourner à gauche par un long circuit et de déboucher par le quartier qui fut depuis le faubourg Poissonnière. Vers la droite, en effet, un peu au sud, les marais des Percherons offraient une autre barrière qui achevait d'isoler Montmartre et Clignancourt. Aujourd'hui, des rues à pentes douces ont depuis longtemps aplani ces difficultés de communications, et Clignancourt, ou plutôt Montmartre, dans lequel l'ancien hameau de Clignancourt se confond, est aussi peuplé de maisons que tel autre quartier le plus vivant du Paris de l'annexion.

 

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1876)

 

 

 

Vieux Montmartre