JE SAIS TOUT
15 NOVEMBRE 1919
Le 16 octobre et les jours suivants, de grandes fêtes sont venues se dérouler dans la basilique de Montmartre. Plusieurs cardinaux, dont un légat du pape, plus de cent évêques - tous les évêques de France - sont venus consacrer et ouvrir définitivement au culte l'Église dédiée au Sacré-Cœur. Des milliers de pèlerins ont escaladé l'antique butte dans un sentiment de prière et de vénération. C'est que les hauteurs de Montmartre, c'est que la basilique, qui domine de sa blancheur éclatante le gris un peu terne des toits parisiens, ont une histoire, intimement mêlée à la vie de la grande cité, capitale de la France.
La montagne de Montmartre,
autrefois boisée, arrosée de nombreuses fontaines, était un endroit fertile, où
les Druides avaient coutume de tenir leurs mystérieuses réunions. Les Romains
vinrent et sur ses hauteurs bâtirent deux temples, l'un à Mercure, l'autre à
Mars ; pour les vieux chroniqueurs, Montmartre est la montagne de Mars, mons Martis. La tradition veut,
d'ailleurs, que le Moulin de la Galette ait été situé sur l'emplacement du
temple de Mercure ; celui de Mars devait être sur la place du Tertre. Mais
c'est au christianisme que ces lieux doivent surtout d'avoir été mêlés à
l'histoire de la France. Le mont de Mars devint le mont des Martyrs, tant fut
grand le nombre des chrétiens qui perdirent la vie pour conserver leur foi.
L'apôtre de Paris, saint Denys, venu d'Athènes où il siégeait à l'Aréopage pour
entreprendre la conversion des Gaules y subit le supplice de la décollation. La
tradition universelle rapporte qu'aussitôt sa tête tombée à terre, le saint la
mit entre ses mains et la porta « comme s'il eût porté la couronne et le
trophée de ses victoires. » Et parmi toutes les statues qui ornent les
basiliques et les églises de la province de Paris, celle de Saint-Denys tenant
sa tête entre ses mains est certainement la plus populaire. Aussi les chrétiens
entourèrent-ils d'un soin constant les lieux où leurs premiers apôtres
avaient versé le sang. Une chapelle s'élève d'abord, où sainte Geneviève vint
prier, et, plus tard, Jeanne d'Arc, campant avec ses guerriers sur les flancs
de la colline ; puis une abbaye bénédictine s'éleva, où Ignace de Loyola
et son compagnon François-Xavier vinrent prononcer leurs premiers vœux, et dont
soixante ans plus tard, en 1593, les portes s'ouvrirent toutes grandes devant
Henri IV qui, par son abjuration à saint Denis, venait de conquérir sa capitale
où si longtemps avait régné la Ligue. On connaît son mot fameux : « Paris vaut
bien une messe. »
La Révolution dispersa les religieuses, baptisa Montmartre du nom de Mont Marat et ferma l'église Saint Pierre au culte. C'était le 7 octobre 1793. Ce ne fut pas pour longtemps : la vieille chapelle fut rouverte le 30 mai 1795. Au comble de sa gloire, Napoléon vint visiter la montagne. Longtemps il contempla la plaine qui se déroulait à ses yeux. L'endroit lui plut ; il donna ordre à l'archi-chancelier de l'Empire de préparer des plans pour élever un temple à la Paix sur les hauteurs de Montmartre : « Ce sera, disait l'Empereur, une sorte de temple de Janus où se feront les premières publications solennelles de la paix ». Le monument rêvé n'eut même pas le temps d'être édifié sur un plan, l'Empire tombait et malgré l'héroïque défense des vétérans et des conscrits, deux fois, en 1814 et en 1815, les masses russes et prussiennes bivouaquaient sur les collines montmartroises. Elles devaient, hélas, revoir une fois encore l'horrible joug des casques à pointes ; elles devaient aussi connaître l'affreuse misère de la Commune et ses premières victimes les généraux Lecomte et Clément Thomas. Mais, la guerre étrangère et la guerre civile achevées, une histoire nouvelle s'ouvrait pour Montmartre, qu'on peut plus justement baptiser l'histoire de la Basilique.
C'était
durant l'année terrible de 1870-71, tandis que la France voyait fondre ses plus
belles armées et le Prussien reprendre sa marche séculaire sur Paris. Deux
laïques, MM. Legentil et Rohault
de Fleury, réfugiés à Paris, concluaient à la nécessité d'une œuvre de
pénitence et de supplication pour obtenir le salut de la France, et ils
faisaient vœu, au lendemain de la guerre, d'élever au Sacré-Cœur un sanctuaire
qui lui serait offert par la France entière.
Bientôt
après, ils s'ouvrirent de leurs projets à des évêques, à des laïques. L'idée
lentement faisait son chemin quand monta sur le siège épiscopal de Paris le
cardinal Guibert, alors archevêque de Tours. Ce fut lui vraiment dont la foi
surmonta tous les obstacles. On sait comment il soumit, le 5 mars 1873, son
projet à M. Jules Simon ministre des Cultes, comment après un rapport de M.
Keller, l'Assemblée Nationale vota, à 244 voix de majorité, la loi du 25
juillet 1873, dont l'article 1er était ainsi conçu : « ART. 1er.
Est déclarée d'utilité publique la construction de l'église que, par
souscription nationale, l'archevêque de Paris propose d'élever sur la colline
de Montmartre en l'honneur du Sacré-Cœur de Jésus-Christ pour appeler sur la
France, et en particulier sur la capitale, la miséricorde et la
protection divines. »
En
conséquence, l'archevêque de Paris était autorisé à acheter, même par voie
d'expropriation, l'emplacement nécessaire et ses successeurs sur le siège de
Paris étaient reconnus comme propriétaires du monument.
Mais quelle
église construirait-on ? Parmi les catholiques, certains soutenaient qu'il ne
fallait pas se lancer dans une entreprise supérieure aux ressources du moment,
d'autres plus confiants dans la générosité française, voulaient une basilique
superbe, une église monumentale. Le Comité
du Vœu National suivit ceux-ci ; on réunit un jury où figuraient des
artistes et des hommes de haute valeur, et, le 1er février 1874, le
concours était ouvert. Soixante dix-huit plans furent présentés. Ce fut celui
de M. Abadie qui fut choisi. Tout de suite, mille critiques lui furent
adressées. « Style de mosquée » dit-on, avec ces coupoles byzantines !
Pourquoi n'avoir point choisi le gothique ! Les discussions
s'envenimèrent, des brochures anonymes mêmes furent publiées. Peu à peu,
l'orage se dissipa, on reconnut que le style n'était pas byzantin, mais
romano-byzantin et que bien des éléments de l'église avaient été empruntés à
maints sanctuaires de la Saintonge et de l'Angoumois. Saint-Marc de Venise, Saint-Front de Périgueux, Saint-Augustin
à Paris et Saint-Pierre de Rome élevaient bien leurs
coupoles vers le ciel, sans que personne eût déclaré que ces églises avaient
figure de temples mahométans ! Les critiques avaient-ils songé aussi
qu'une église gothique d'imposante et d'exceptionnelle longueur coûterait plus
de 100 millions ? Encore, eût-on peut-être trouvé cet argent. Mais comment
oublier que le terrain dont disposait le Comité avait seulement 100 mètres de
long pour 50 de large et que dans cet espace, trop court pour une largeur si
grande, aucune église de style ogival n'eût été possible ! D'ailleurs, sur
les soixante-dix-huit projets présentés, il n'y eut que cinq artistes pour
proposer le gothique, tous les autres avaient adopté la coupole.
Certes, il y
avait, dans le projet de M. Abadie, une austérité un peu froide. Celui-ci
disait : « Beaucoup n'apprécieront mon œuvre que quand elle sera finie. » C'est
vrai. Qui n'admire aujourd'hui la basilique avec sa silhouette et les profils
de ses dômes de différentes hauteurs « s'étageant pour se terminer par le grand
dôme, expression de l'ampleur, du calme, de la solidité et de l'unité !
Tout respire la grandeur et la force d'une œuvre faite pour des siècles, »
continue le Père Em. Jonquet,
dans sa savante Histoire de la Basilique.
Le terrain avait été choisi, le plan avait été adopté, il fallait maintenant bâtir, il fallait avant tout s'assurer du sol qui devait supporter les fondements. D'anciennes carrières avaient, pendant de longs siècles, été exploitées sur les flancs de la colline. On risquait de trouver des vides, de bâtir sur du sable. Les archives du service des carrières avaient été brûlées en 1871 dans l'incendie de l'Hôtel de Ville : les architectes durent recourir à des travaux d'exploration. On fora donc un puits. Après avoir recoupé des sables, des marnes, divers bancs de gypse de faible épaisseur, on atteignit à 40 mètres un banc qu'on exploitait autrefois souterrainement. Le puits fut encore approfondi de 5 mètres, sans rencontrer ni vides, ni remblais ; par conséquent l'on était dans la masse vierge. Que faire alors ? Les inspecteurs généraux des Ponts et Chaussées, des inspecteurs des Mines, des ingénieurs, des architectes furent appelés à donner leur avis. L'architecte de la basilique, M. Abadie, proposait de s'établir sur un banc de caillasse qui courait horizontalement à 11 mètres du sol. Sur ce banc, on eût étendu une forte planche de béton de 4 mètres d'épaisseur et sur ce roc factice on aurait construit l'église elle-même. M. Alphand, dont le nom est lié à tant de travaux parisiens, fit triompher un autre projet. Au lieu d'établir un lit de béton de 4 mètres d'épaisseur pour y placer les assises de l'église votive, on résolut de percer sous chacun des piliers de l'édifice un puits qui descendrait jusqu'à la couche solide du sol. Ces puits, comblés de maçonnerie, de meulière, et de chaux hydraulique, représenteraient 83 piliers de 33 mètres de profondeur, dont 25 auraient 5 mètres de largeur et les autres un diamètre un peu moindre. Reliés entre eux par des arcatures puissantes, ces piliers soutiendraient les murs et les colonnes de l'édifice.
C'était hardi ! Autant dire : démolissez une montagne de sable et faites une montagne de pierre ; car il s'agissait d'enlever 35.000 mètres cubes d'un terrain mobile pour les remplacer par 35.000 mètres cubes de maçonnerie. Devant un tel ouvrage, qui devait demander de si colossaux travaux et engloutir des millions, le cardinal Guibert hésita. On lui représenta que, pour construire le Panthéon, sur la montagne Sainte-Geneviève, des travaux à peu près semblables avaient été nécessaires, et qu'ils avaient été menés à bien, de 1757 à 1764, avec des moyens bien moins puissants que ceux dont disposait la science moderne de la construction. Tout l'argent recueilli, - plus de 7 millions - allait être enfoui dans un travail souterrain. « Je consens, finit par dire le cardinal Guibert, mais comme un malade consent à l'amputation d'une jambe ! » Le traité avec l'entrepreneur fut signé le 26 mai 1876.
L'élan des
souscriptions ne fut pas arrêté. Il grandit. De jours en jours, l'argent vint.
Les congrégations religieuses offrirent un autel en l'honneur des fondateurs de
leurs ordres, les diocèses se disputèrent quelques mètres de la basilique :
Poitiers choisit la chapelle de Sainte-Radegonde,
Tours, celle de Saint-Martin, Reims, celle de Saint-Rémi,
etc. Les Canadiens français voulurent élever la chapelle de Saint-Jean-Baptiste ; l'Irlande réclama l'honneur
d'élever l'autel de Saint-Patrice.
Ce
qu'autrefois pour les cathédrales le peuple du moyen âge avait réalisé, ce que
firent, en pleine Renaissance, les Siennois et les Florentins, les Français le
recommencèrent à la fin du siècle dernier. Les riches et les pauvres tenaient à
donner leur obole. Il y eut de grosses souscriptions ; des millions de
fois, il y en eut de petites, même d'infimes. On ne peut raconter les histoires
touchantes que ces pierres évoquent. Elles me remettent en mémoire une vieille
légende qui a sa saveur et dont la place est bien ici :
« Au moyen
âge, un roi de France voulut à ses frais bâtir un sanctuaire en l'honneur de
la très sainte Vierge. L'édifice terminé, le souverain fit placer un marbre
pour attester à perpétuité la munificence du trésor royal. Mais, le lendemain,
l'inscription avait disparu. De nouveau, le roi la fit graver. Chose
étrange ! Au matin du jour suivant, le marbre n'y était déjà plus. Le roi
soupçonne une intention de la Providence. Le ciel lui montre, pense-t-il,
qu'il n'est pas, lui prince, le seul donateur. Il ordonne une enquête. Vint une
pauvre femme qui dit : « J'aime la sainte Vierge et, m'étant proposée de donner
à son église, comme je n'avais pas d'argent, j'allais chaque jour chercher un
peu de foin pour les chevaux employés à charrier des pierres. » Le roi admira
tant de simplicité et de ferveur, puis, comprenant que Dieu estimait plus le
don de cette pauvre femme que la richesse des cours, il rejeta le marbre et
défendit de replacer l'inscription. »
... Et la
basilique s'éleva. Maintenant, des hauteurs de Montmartre, la blancheur de ses
pierres semble parfois, quand viennent s'y concentrer les rayons d'un soleil
estival, comme un phare, dressé sur une colline avancée, au-dessus de la mer
mouvante et grise des flèches, des dômes, et des toits que Paris amoncelle. On
eût pu craindre que le groupement des coupoles n'affaissât en quelque sorte la
basilique, mais l'heureuse disposition des dômes étagés produisit l'élévation
qu'on demande à toute église, car une église c'est toujours un peu un échelon
entre la terre et le ciel. Et par delà les coupoles entassées, plus haut encore
que le dôme lui-même, se dresse le beffroi du campanile. C'est là que sont
placées les cloches. Beaucoup, parfois, y cherchent la Savoyarde. Mais le regard
ne doit point se porter si haut ; vu son poids et ses dimensions, la reine
des cloches françaises a dû être installée beaucoup plus bas, dans la partie
inférieure, c'est-à-dire immédiatement au-dessus de la chapelle de la Sainte-Vierge. Enfin, au sommet du campanile, se dresse la
Croix, à 91 mètres au-dessus du sol de la crypte, à 84 mètres au-dessus de la
rue, à 81 mètres au-dessus du sol de l'église haute.
« Françoise-Marguerite du Sacré-Cœur », tel est le nom que
donna à la Savoyarde Mgr Richard,
archevêque de Paris, le 20 novembre 1895. Pas une cloche de France ne peut
rivaliser avec elle. Elle pèse 18.835 kilogs,
auxquels doivent s'ajouter les 850 kilogs de son
battant et les 6.530 kilogs de la hune en chêne et
des armatures. Tout cela fait un total de 26.215 kilogs.
On faillit d'ailleurs ne point trouver de hune pour la supporter. C'est la
Savoie qui fournit la pièce de bois, quatre mètres de longueur avec un mètre
cinquante à chaque surface de son carré. Le chêne dont cette pièce est tirée
était une des merveilles de la contrée.
La Savoyarde a été fondue en 1891, dans les
ateliers des frères Paccard, d'Annecy. Un an tout
entier fut nécessaire pour la construction du moule, quatre autres pour la
ciselure des guirlandes, les diverses inscriptions, les armoiries et les
portraits qui la décorent.
Jusqu'alors
le plus gros bourdon de France était celui de Sens, avec 15.000 kilogs et 2m80 de diamètre. Celui de Notre-Dame
de Paris ne pèse que 12.000 kilogs avec 2m70
de diamètre.
Mais le
travail n'était point fini quand la Savoyarde
sortit de son moule et pour la première fois, à l'essai, lança son ut grave. Il fallait la transporter
d'Annecy à Paris, et la monter de la gare de l'Est, où elle devait arriver,
jusque sur les hauteurs montmartroises. De la fonderie, pour la conduire au
chemin de fer, il fallut atteler ensemble quatorze paires de bœufs. De la gare
de l'Est, ce fut sur un chariot spécial, attelé de trente vigoureux percherons
qu'on lui fit escalader les pentes de la colline ; encore dut-on éviter
certains ponts qu'elle aurait pu défoncer au passage, et certaines rues dont on
craignait qu'elle n'écrasât les canalisations souterraines.
Longtemps la
Savoyarde occupa une installation
provisoire ; enfin, à l'automne de 1907, elle put prendre son emplacement,
dans le campanile au-dessus de la chapelle de la Sainte-Vierge
à 34 mètres du sol.
Et chaque
jour, doucement, elle tinte, mais, pour des raisons de technique et de
prudence, la Savoyarde ne fait que rarement entendre sa voix dans toute l'ampleur
puissante de ses envolées. Alors elle porte au loin ses notes graves bien
au-delà des demeures de Montmartre qui se pressent aux flancs de la colline,
parfois même avec un vent favorable jusqu'aux plus lointains quartiers. On l'a
entendue aux jours d'octobre, dans ces fêtes de la consécration. Mais le matin
où les cœurs français l'écoutèrent avec le plus d'émotion, c'est quand, après
plus de cinq ans d'un silence angoissé, elle unit son immense voix aux coups de
canon qui annoncèrent, le 11 novembre 1918, à onze heures du matin, l'armistice
avec l'Allemagne. La tragédie sanglante s'achevait dans une apothéose de
victoire. « L'Alsace et la Lorraine venaient se jeter en pleurant dans les
bras de la France. »
La cloche, héritière de tous les souvenirs et de toutes les gloires de Montmartre, se souvenait-elle alors que c'est dans l'abbaye située sur la colline que commencèrent les premières phases des négociations qui devaient aboutir à la réunion de la Lorraine à la France ?
Le 6 février 1662, en présence de l'abbesse et du duc de Guise, Charles IV, duc de Lorraine, signait le traité qui donnait le duché à la France, à condition que les princes de sa famille seraient déclarés princes du sang. Comme le prince de Condé, qui n'avait qu'un fils, demandait à Charles IV à quoi cela pouvait bien servir, avec vivacité le duc répondit : « A paraître plus habile que vous, Monsieur le Prince ; en toute votre vie, vous n'avez fait qu'un seul prince du sang ; moi, d'un trait de plume, j'en ai fait plus de vingt. » Pour des causes qui seraient trop longues à rappeler, le traité ne fut pas suivi d'exécution à la mort de Charles IV. C'est seulement cent ans plus tard, en 1766, à la mort du bon roi Stanislas, que la Lorraine nous appartint.
Il m'a
semblé qu'aucun souvenir ne pouvait, mieux que celui-ci, clore cet article où
j'ai essayé de dire la merveilleuse histoire de la Basilique de Montmartre.
VICTOR BUCAILLE.