PARIS, ou LE LIVRE DES CENT-ET-UN.

TOME DOUZIÈME.

 

 

A PARIS, CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE DE S. A. R. LE DUC D'ORLÉANS,

RUE DE CHABANNAIS, N° 2.

M DCCC XXXIII.

 

 

 

MONTMARTRE

AVANT ET DEPUIS LE DÉLUGE.

 

 

I

 

Les Parisiens donnent généreusement le nom de montagnes aux collines gypseuses qui dominent au nord et au midi le bassin de la Seine ; dans la direction du nord, celle de Montmartre s'élève comme la reine de ces Cordilières liliputiennes, c'est le Chimboraco de l'Ile-de-France. De son sommet, couronné par un télégraphe et un moulin à vent, la vue se perd de toutes parts sur un horizon nuageux, après avoir parcouru d'immenses plaines, dont quelques buttes peu élevées rompent çà et là l'uniformité monotone. Ces accidents de terrain semblent déposer en faveur des appréciations de la science, et conserver ainsi l'empreinte des vagues capricieuses de la mer, qui a longtemps roulé sombre et solitaire sur ces champs aujourd'hui verdoyants et sur le sol qu'occupe cette grande cité maintenant si populeuse et si fière !

 

Si, par une belle journée d'été, suivant au hasard cette foule rieuse qui s'échappe dés l'aurore des jours fériés du sein de Paris, vous avez gravi la chaussée des Martyrs, et si vous êtes par­venu sur le sommet de Montmartre, vous n'avez pu sans doute vous défendre d'un sentiment d’admiration en voyant briller à vos pieds les hardies coupoles de Sainte-Geneviève et des Invalides ; vous avez dû être frappé surtout de l'aspect triste et mélancolique de cette ville immense dont les bruits ne parviennent pas jusqu'à vous ; ils ont expiré à mi-côte. C’est ainsi que du haut d'un promontoire on voit la vague se briser Contre les récifs qui on bordent la base. Ces blanches façades et ces toitures rougeâtres qui vous appa­raissent comme des masses confuses, ressemblent dans cet éloignement à de vastes ruines : c'est l'avenir peut-être qui vous révèle une page de son histoire.

 

Mais tandis que votre imagination rêveuse plane sur ce tableau, comme un grand oiseau aime à déployer ses larges ailes sur le site qu'il a choisi pour sa patrie, les sombres cavernes, dont l'entrée déchire les flancs de la colline, viennent vous appeler à de graves méditations. Les sons discordants mais joyeux des instruments qui animent les jeux et les danses de la foule insouciante, les rondes gracieuses des jeunes filles sous les ombrages voisins, les cris de joie des jeunes écoliers dont le cerf-volant se perd dans les nuages, tout cela disparaît devant la pensée mystérieuse que fait surgir en vous l'aspect de ces cryptes. Ces abîmes ouverts par l'industrie de l'homme conservent en effet les traditions de plusieurs mondes, sur les débris desquels la main du Créateur a récemment jeté le nôtre !

 

N'est-ce pas qu'il y a en nous un sentiment secret, mais énergique et exigeant, un désir triste qui tient à la fois du vague instinct de la curiosité et de la mélancolie d'une idée religieuse, qui nous transporte dans le passé et nous fait chercher avec inquiétude les traces de notre berceau ? C'est que l'homme n'est pas une oeuvre du hasard, qu'il a de grandes destinées à accomplir sur cette terre où il est étranger et voyageur. C'est que ce pressentiment l'agite dans toutes les conditions comme dans tous les instants de sa vie, et que sa raison prophétique dément les illusions de ses sens et lutte sans cesse contre les erreurs de son orgueil. Suivez-moi donc dans les cryptes de Montmartre, dont je vous ferai l'histoire moderne quand j'aurai satisfait à cette austère pensée et que j'aurai dévoilé devant vous le secret de ses traditions antédiluviennes.

 

Il n'y a pas plus d'un demi-siècle qu'une philosophie railleuse, sur le point d'accomplir sa mission funeste et de livrer la société à la législation de ses théories insensées, proclamait avec l'audace de l'ignorance l'antiquité presque immémoriale de l'homme, dans le seul but de convaincre de mensonge son histoire religieuse. Les Français, doués d'une vive intelligence, mais dépourvus de toute aptitude pour les travaux sérieux de la raison ; les Français, spirituels, mais légers, enthousiastes, corrompus par les moeurs adultères d'une monarchie mourante de désordres et d'abus, accueillirent avec empressement un système qui refaisait le passé et l'avenir de l'homme, d'après des principes nouveaux en harmonie avec leur caractère frondeur. Le patriarche de cette école qui a jeté parmi nous de si profondes racines, Voltaire fit servir son prodigieux talent au but essentiel qu'elle se proposait, l'anéantissement du sentiment religieux. Alors cet homme, dont l'esprit ne peut excuser la mauvaise foi ni la légèreté inconcevable avec laquelle il a traité la philosophie de l'histoire, se rua sur la Genèse comme sur une proie facile à dévorer, et interpréta de la manière la plus ridicule et la plus extravagante les faits et la chronologie con­servés dans ce vénérable document des âges anciens. Quelle est la folie qui ne réussirait pas en France? Celle de Voltaire et des encyclopédistes eut un succès qui devait même dépasser leurs tristes espérances !

 

M. de Voltaire s'est agréablement moqué du physicien de la Genèse qui s'est permis de faire la lumière indépendante du soleil ; le déluge et le pauvre Noé avec son arche n'ont pas été mieux traités. Mais ce qui vraiment est impardonnable et vaut bien d'exciter la bile du grand philosophe, c'est de faire dater le monde de six mille ans, c'est-à-dire d'hier ! Pour le coup l'auteur de la Genèse n'a jamais su même compter sur ses doigts, et l'ère des Babyloniens et celle des Égyptiens, des Indiens, des Chinois, nations antiques pour qui le déluge universel n'a probablement été qu'un accident sans importance, puisqu'elles ont tenu registre, jour par jour, de quarante mille ans durant lesquels elles ont eu des villes de marbre, des rois, des prêtres et même des philosophes ? Cette période de quarante mille ans (on voulait bien nous faire grâce des périodes précédentes dont les journaux s'étaient égarés) la Genèse avait voulu brutalement nous en priver, nous qui ne savons pas bien le nom de nos ancêtres !... On conçoit combien était absurde une religion qui s'appuyait sur un pareil document, une religion qui ne faisait pas remonter à plus de six mille ans la venue de l'homme sur la terre ! Aussi la religion succomba-t-elle : les quarante mille ans des Babyloniens, des Égyptiens, des Indiens, des Chinois, éclaircirent tous les doutes, M. de Voltaire fut proclamé un grand homme et un savant, et l'auteur de la Genèse ne fut plus qu'un misérable Juif, qui avait peut­-être vendu de vieux habits dans quelque carrefour de la grande Babylone.

 

Encore une réflexion à ce sujet, je vous prie, et nous commencerons aussitôt notre voyage antédiluvien. La philosophie du dix-huitième siècle, qui est encore, à peu de modifications près, celle de la France au dix-neuvième, avait rejeté l'intervention de la raison dans l'explication des problèmes qu'elle posait, elle n'avait admis que l'expérience et le témoignage des sens à faire la preuve de ses spéculations. Mais telle est la puissance et l'unité divine de la vérité qu'elle devait triompher de cette philosophie avec l'emploi de ses propres armes et rendre leur caractère de certitude aux traditions religieuses, en se servant des analyses d'une science toute de faits. Ainsi les progrès de la géologie ont ruiné sans ressource le système de l'antiquité de l'homme, et il est à craindre que la chronologie de la Genèse ne soit aussi exacte que sa physique.

 

Depuis longtemps les recherches, même les plus superficielles, faites dans le sol de notre continent, avaient attesté une invasion de la mer qui a laissé partout, dans les bas-fonds et sur les hauteurs, des dépôts de ses productions. La découverte si fréquente de bancs d'huîtres ou d'au­tres couches coquillières, demeurés dans le sein de la terre après le phénomène qui les y a déposés, avec l'ordre régulier où on les trouve dans leur élément générateur, ne laisse aucun doute sur l'existence historique d'un récent cataclysme, à la suite duquel l'ordre physique du globe a été bouleversé et le règne animal complètement détruit.

 

Mais l'esprit investigateur de la science ne pouvait se contenter de ces premiers résultats, et bientôt de nouveaux travaux et des recherches plus importantes amenèrent de précieuses découvertes, entièrement d'accord avec les traditions rationnellement historiques de toutes les nations et avec les documents religieux de celle à qui il a plu à Dieu de révéler le grand mystère de son unité. Les couches variées qui forment l'enveloppe de la terre ont été explorées sur les points les plus opposés, et ces explorations ont donné partout des résultats identiques. Une masse indestructible de faits est venue démontrer que d'immenses et subites révolutions ont changé plusieurs fois, et durant une période incalculable, la forme et les propriétés de ce monde où l'homme s'agite avec ses passions sur un terrain secondaire, un dépôt d'alluvion, qu'une catastrophe peut-être prochaine doit rendre un jour à la mer qui l'a jadis occupé…

 

Des mammifères gigantesques, des animaux inconnus, ont été retrouvés dans les glaces du pôle au milieu des palmiers et des végétaux de l'équateur. Dans les climats aujourd'hui tempérés, les ossements de quadrupèdes et d'annulaires sans analogues avec les espèces vivantes, des poissons et de grands coquillages tels qu'on est fondé à croire que la mer n'en contient plus de semblables, ont été tirés du sein des abîmes, où ils n'avaient peut-être été plongés par la main du Tout-Puissant que pour exercer un jour l'intelligence de l'homme, et concourir dans le silence de leurs tombes profondes à la manifestation de la vérité. Mais nulle part ni dans le nord, ni au midi, ni dans les régions tempérées, la science étonnée n'a pu retrouver le moindre débris d'êtres humains qui auraient ainsi été contemporains de l'une de ces grandes catastrophes. Tout ce qu'on peut supposer de plus favorable à l'antiquité de notre race, c'est que l'Océan couvre aujourd'hui les continents qu'elle avait fertilisés, et que les ossements de nos pères dorment au fond de ses abîmes. Mais cela prouverait seulement que l'homme a été témoin de la dernière révolution du globe, et c'est un fait que les traditions de tous les peuples ne permettent pas de révoquer en doute.

 

Les dispositions spéciales du sol de Montmartre ont facilité la vérification des grands témoignages historiques dont je viens de parler. Les couches gypseuses qui s'y rencontrent par masses considérables ont dû être exploitées par l'industrie, dont les travaux ont précédé ceux de la science. C'est ainsi que se sont formées peu à peu ces cryptes, dont les plus remarquables et les plus profondes se trouvent à l'est de la colline.

 

On retrouve, à la base des excavations poussées à leur dernier terme, ces durs granits qui forment aussi les crêtes des plus hautes montagnes du globe. Là s'arrête le mineur, et il n'est guère permis à l'homme, quelle que soit la perfection de ses instruments, de pénétrer fort avant dans ces couches primitives, à la surface comme dans les entrailles de la terre.

 

Nous sommes arrivés aux confins du plus ancien des mondes, création antique dans la contemplation de laquelle s'égare notre raison, comme on a des vertiges quand on regarde au-dessous de soi d'un point très élevé. Il y a donc eu un monde où la nature était inerte, une terre froide et stérile où nul être animé ne respirait et qui ne nourrissait aucuns végétaux ! En présence de ce monde plus silencieux et plus triste que la tombe, où l'on retrouve du moins quelque souvenir de la vie, je me suis toujours senti profondément ému et je me suis souvenu de ces grandes et simples paroles : « Dieu créa au commencement les cieux et la terre. - Et la terre était sans forme et vide ; les ténèbres couvraient la face de l'abîme et l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. »

 

Cependant la stratification de ces terrains primitifs, leurs déchirements, leurs formes capricieuses, démontrent encore qu'ils ont aussi été ensevelis sous les eaux, et qu'avant d'être mis à découvert, ils ont été sujets à de violentes révolutions. Mais cette mer vagabonde, qui a tant de fois remué le globe et qui seule a une fois élevé sa voix terrible dans sa vaste étendue, elle n'a point laissé sur le plus ancien de ses lits de traces d'aucune production animalisée ou seulement végétale ; la mer aussi n'avait donc point de vie dans son sein, elle était inerte comme ces granits sur lesquels s'exerçait quelquefois la colère de ses vagues…

 

Continuons notre voyage au travers de ces mondes détruits. Au-dessus des terrains primitifs, que la science a divisés par classes, on entre dans cette création qui a reçu le nom de terrains intermédiaires. Là se trouvent de loin en loin quelques restes d'une animation douteuse, des coquillages et des coraux dépouillés de mollusques et de zoophytes, êtres misérables dont la vie est semblable à l'action végétative. Ce n'est que dans les couches supérieures des terrains secondaires, que nous n'examinerons pas dans leurs nombreuses variétés, que les traces d'une création plus vaste, plus active et plus féconde, nous apparaissent.

 

Les cryptes de Montmartre ont fourni à cette profondeur du sol des découvertes d'un grand intérêt. La vie ne se manifeste d'abord sur le globe que par des productions marines, les poissons commencent pour ainsi dire la chaîne des êtres ; c'est peut-être ce qui a fait dire à je ne sais quel physionomane que l'espèce humaine provenait évidemment des grenouilles. Les serpents et les animaux à écailles, les tortues et les crocodiles sont ensuite les premiers qui paraissent avoir habité les continents délaissés par la mer et envahis ensuite par elle. C'est dans l'une des couches gypseuses ou calcaires alternativement, appartenant à cette création, qu'on a trouvé à Montmartre des ossements fossiles, reconnus d'abord pour des ossements humains, mais qui appartenaient en effet à une salamandre dont l'espèce a disparu à l'époque de l'une de ces révolutions. Les débris de mammifères terrestres et d'animaux, qui se rapprochent de ceux qui existent, ne se sont rencontrés que parmi les couches les plus récentes des terrains tertiaires, assez voisins des terrains d'alluvion sur lesquels nous vivons.

 

Mais pour retrouver l'homme, il faut suivre le conseil que me donne peut-être en secret mon compagnon de voyage et passer au déluge. Revenons donc sur la terre et sortons de ces cryptes qui recèlent tant de mystères et dont les couches se déroulent au loin dans le sein de la terre comme les pages d'un livre où l'histoire du passé est écrite en caractères éternels.

 

 

II.

 

Le nom de Montmartre, imposé à la colline dont nous venons de visiter l'intérieur, au village qui en occupe le sommet et à la chaussée qui y conduit, est évidemment la corruption ou la contraction de quelque vieux mot dont la première partie est empruntée à la langue romaine. Peut-être l'étymologie de ce mot n'eût-elle pas été difficile à trouver si les savants antiquaires, fort sujets à distraction dans tous les temps et dans tous les pays, n'avaient singulièrement embrouillé la question.

 

M. Dulaure, qui est un savant bien avisé quand il ne parle ni des prêtres ni des nobles, ne se prononce pas entre les partisans du Mont de Mars, du Mont de Mercure et de celui des Martyrs. Quant à moi, j'avoue humblement m'en tenir au vieux Frodoart et adopter cette dernière interprétation. Il est probable que les raisons qui m'y déterminent n'égayeraient pas le lecteur, c'est bien assez du voyage dans les cryptes et je m'en tiens comme un sage quaker à cette affirmation.

 

L'histoire de Montmartre, comme celle des plus grandes nations, a des commencements fort obscurs ; on ignore absolument si cette colline, dont la base et les flancs étaient couverts de bois épais, eut une destination spéciale durant l'ère gauloise. La tribu des Parisii qui avait dans une petite île de la Seine un camp retranché appelé Lutèce, ne commence à être nommée que vers l'an 700 de la fondation de Rome, dans un bulletin de César. Mais Montmartre, ou du moins le lieu qui porte aujourd'hui ce nom, n'est pas même indiqué dans le récit des mouvements stratégiques de Labiénus. La bataille que ce général romain livra aux Gaulois confédérés, à peu de distance de la Lutèce des Parisii, eut lieu sur la rive gauche de la Seine, et l'éloignement de Montmartre de ce point ne permettait pas en effet d'en faire une position militaire. Cependant si, comme on l'a présumé, la colline de Montmartre eût été alors consacrée à la religion, il est probable qu'on retrouverait quelque part dans l'histoire les traces de cette destination. Il faut donc s'en tenir aux conjectures.

 

Montmartre ne se trouve désigné pour la première fois que dans les légendaires, d'après lesquels saint Denis, prétendu apôtre des Gaules, y aurait été décapité. Malheureusement on ne peut accorder aucune confiance à ces récits de moines ignorants ; il est triste qu'un événement aussi grave que celui de l'établissement du christianisme dans les Gaules, se trouve accompagné dans nos premiers historiens de tant de fables ridicules et de contradictions, qu'on ne puisse aujourd'hui en déterminer historiquement l'époque. Les légendaires placent en effet le martyre de saint Denis tantôt à la fin du premier siècle, tantôt au milieu du troisième, et il résulte des lettres de Julien qu'un siècle encore après cette dernière époque les Parisii n'avaient d'autre culte que celui de Vénus et de Bacchus. Au reste, plusieurs ordonnances des premiers rois francs, conservées par Baluze, prouvent évidemment que le peuple gaulois n'avait point encore entièrement renoncé à l'idolâtrie, même au sixième siècle. On me permettra de ne point chercher à éclaircir ici cette question, malgré le puissant intérêt qu'elle présente.

 

Vers la fin du neuvième siècle, l'empereur Charles-le-Gros accourut avec une armée au secours des Parisii assiégés par les Normands, et l'on sait qu'il campa sur les hauteurs de Montmartre. Au lieu de battre ces étrangers, l'empereur conclut avec eux un traité honteux ; au surplus, cette circonstance n'offre rien de remarquable pour l'histoire spéciale de cette localité.

 

En 978, l'empereur Othon faisait la guerre à Lothaire, roi de France ; à la tête d'une nombreuse armée, il pénétra jusqu'aux portes de Paris, dans l'une desquelles il planta bravement sa lance. Après cet exploit chevaleresque, le César germain s'en alla à Montmartre, où il fit chanter un Alleluia. Ce fait est important à consigner, car il prouve jusqu'à un certain point qu'il existait alors une église à Montmartre et par conséquent un village.

 

Mais l'histoire de Montmartre ne devient bien certaine qu'au onzième siècle, époque à laquelle il résulte de plusieurs actes authentiques que c'était un fief ecclésiastique dépendant de la suzeraineté des seigneurs de Montmorency. Il fut cédé en 1096 aux religieux de Saint-Martin-des-Champs par le sire de Payen et la dame Hodierne, son épouse, qui, suivant la coutume du temps, étaient seigneurs laïques de l'église.

 

Les habitants de Montmartre, qui n'étaient alors que des pauvres serfs de main-morte, changèrent de maîtres en 1133, sans changer de condition, à la suite d'une transaction faite entre le roi Louis-le-Gros et Alix ou Adélaïde de Maurienne, sa femme ; le fief fut donné par ce prince aux religieuses d'un monastère qu'il y fonda. Telle est l'origine de l'abbaye de Montmartre, qui fut longtemps célèbre par ses richesses et malheureusement par la conduite souvent peu chrétienne de ses recluses.

 

Il parait néanmoins que les désordres de quelque abbesse, et les malheurs que les guerres civiles entraînent à leur suite, avaient étrangement diminué la prospérité de la communauté, vers la fin du seizième siècle, au point qu'en 1598, elle ne possédait plus que deux mille livres de rente et avait contracté des dettes considérables.

 

Durant cette période, la plupart des abbayes de femmes voisines du théâtre de la guerre, et surtout celles des environs de Paris, furent exposées aux violences des gens de guerre et des protestants, qui ne se piquaient pas de respecter les voeux des religieuses. L'abbaye de Montmartre ne pouvait échapper aux douloureuses conséquences de ces troubles civils.

 

Claudine de Beauvilliers, jeune femme d'une beauté remarquable, était, en 1590, abbesse de Montmartre. Les troupes de Henri IV, qui dirigeait alors le siège de Paris, occupaient la colline, où des batteries avaient été établies. Les soldats du Béarnais s'emparèrent de l'abbaye, et il paraît qu'ils triomphèrent facilement de la pudeur des religieuses. Alors le choeur retentit de chansons profanes, le réfectoire et le dortoir furent consacrés à des usages auxquels les pieux et augustes fondateurs du monastère n'avaient nullement songé. Il faut dire aussi que le roi Henri qui, dans les jours de bataille, montrait son panache blanc à ses compagnons, se garda bien dans cette circonstance de ne pas se mettre au premier rang des combattants. La belle Claudine lui avait inspiré une de ces passions extraordinaires, comme ce prince en a éprouvé plusieurs ; la pauvre abbesse n'avait ni canons, ni soldats pour la défendre, elle avait un coeur tendre, Henri était séduisant, elle céda. Tandis que les sombres ligueurs se livraient dans Paris aux actes les plus frénétiques et mouraient de faim en chantant des litanies, le roi Henri et les huguenots menaient joyeuse vie à Montmartre, faisaient l'amour et transformaient le saint lieu en maison de débauche.

 

Cette invasion des protestants et la conduite de l'abbesse, qui suivit le roi à Senlis, où Gabrielle d'Estrées la détrôna, eut une fâcheuse influence sur les destinées de l'abbaye, qui depuis lors ne recouvra jamais son ancienne splendeur. Henri IV, paisible possesseur du trône et bon catholique, venait souvent à Montmartre, il allait entendre la messe à l'abbaye et déjeuner avec l'abbesse. Ces visites qui, d'après le caractère connu du monarque, n'étaient pas de nature à rétablir la réputation du couvent, ont laissé à Montmartre de profondes traces, et aujourd'hui même le nom de ce roi est encore donné au moulin qui domine la colline et dont le voyageur aperçoit de très loin les grandes ailes tournoyantes.

 

 

III

 

La commune de Montmartre, ce petit fief ecclésiastique du moyen âge, a aujourd'hui une population beaucoup plus nombreuse que l'antique tribu des Parisii tout entière, à l'époque où son nom fut pour la première fois prononcé dans l'histoire. Des raisons d'intérêt local, qu'on voudra bien me dispenser d'examiner, ont jusqu'ici fait diminuer le chiffre officiel de sa population , qui s'élève approximativement à 8000 âmes. On comprend que le hameau qui occupe le faîte de la colline ne pourrait contenir un aussi grand nombre d'habitants, et que des hameaux voisins ont dû successivement y être annexés.

 

Si vous avez parcouru les Alpes, vous avez dû rencontrer quelquefois dans des bas-fonds un misérable petit village, aux rues étroites, sillonnées par des flaques profondes et d'un aspect triste et désolé : tel est Montmartre, ou du moins la partie de cette commune qui porte spécialement ce nom. On ne peut s'imaginer qu'à si peu de distance du mur d'enceinte de Paris, il existe un pareil cloaque. Les porcs et les poules se partagent avec les passants des rues étroites, obscures et dont le sol est jonché d'immondices. Montmartre a conservé sa triste physionomie féodale. Je ne tarderai pas à en expliquer les causes. A l'extrémité est de la colline s'élève une vieille église dédiée à saint Pierre, qui est le patron du pays. Ce n'est point au hasard que j'ai ainsi qualifié ce monument. Il n'a rien de la grave régularité de l'antique, rien non plus de la mélancolique beauté de l'architecture gothique. C'est une ruine badigeonnée à l'intérieur et dont les lourdes assises rappellent seulement l'ère saxonne, c'est-à-dire la domination de la race Franque qui les a sans doute jetées en terre. On a superposé sur une tourelle massive qui appartient à la même époque, et qui terminait jadis de ce côté le mur de clôture de l'abbaye, la construction moderne du télégraphe, qui dessert la ligne du nord-est.

 

On arrivait autrefois à Montmartre par une côte rapide après avoir gravi la chaussée des Martyrs et traversé l'ancienne place de l'abbaye. Depuis quelques années un chemin tournant, qui suit d'abord cette direction et sillonne ensuite la colline à l'ouest et au nord, y conduit d'une manière plus commode.

 

A gauche de cette chaussée on trouve la fontaine du Buc, qui verse le superflu de ses eaux dans un réservoir où viennent s'abreuver les bestiaux, ce qui en fait une mare infecte et d'un aspect désagréable. Le chemin neuf commence à se border d'élégantes constructions ; parmi les plus récentes on distingue une petite maison d'une forme originale qui a été élevée par M. Théaulon et sur ses dessins. Cet homme de lettres, dont une maladie grave est venue briser à la fleur de l'âge la verve spirituelle et féconde, a habité longtemps Montmartre, où il a laissé d'agréables souvenirs, qui ne peuvent cependant consoler ses amis d'avoir vu s'éteindre sitôt en lui les espérances d'un beau talent. Sur le haut de la colline et avant de pénétrer dans la principale ruelle du village, est une vaste et belle maison, située, comme disent les notaires, entre cour et jardin et dont une haute grille en fer décore la façade méridionale. On y trouve des bains et un jardin délicieux. Cette maison est l'établissement justement renommé du docteur Blanche, dont la généreuse hospitalité, la cordialité franche et le savoir n'ont pas peu contribué à donner une vogue justement méritée à cet établissement si heureusement situé.

 

Le revers de la colline de Montmartre est planté de vignes et de jolis jardins attenants à des pavillons de construction moderne, où dans la belle saison se retirent quelques artistes en réputation et où le dimanche seulement viennent se délasser des fatigues de la bourse des banquiers et de riches industriels. Ce sont les petites maisons des grands seigneurs de notre siècle épicier et rossiniste !

 

Au sortir de la barrière des Martyrs et en suivant la chaussée, on entre dans l'une des annexes de Montmartre : c'est le hameau ou, si l'ou veut, le quartier de l'abbaye. Après avoir gravi une rue large et escarpée, peuplée de cabarets sur ses deux rives, on arrive à mi-côte en face de l'une des anciennes entrées du monastère ; la porte principale se trouvait un peu plus loin sur la place même où ses restes dégradés servent encore d'ouverture à une espèce de maison de ferme.

 

L'abbaye de Montmartre, si l'on en juge par les murs restés debout et la disposition du sol, devait avoir la forme d'un polygone dont la façade principale regardait Paris. Ce monument, dont les dégradations éprouvées du temps des guerres civiles n'avaient point été rétablies, a dû être entièrement rasé à l'époque de la Révolution.

 

Le sol qu'il occupait a été converti en chantiers de bois dans une partie, et sur plusieurs autres points on a ouvert des carrières à plâtre, dont l'exploitation poursuivie avec peu de discernement menace le village de Montmartre d'une affreuse catastrophe. Les éboulements considérables qui arrivent journellement et qui ont presque coupé à pic tout le flanc sud et sud-est de la colline, sont les signes avant-coureurs d'un événement que l'administration publique, en luttant contre l'égoïsme des intérêts privés, aura de la peine à prévenir. Déjà les jardins agréables qui couronnaient l'ancien territoire de l'abbaye ont disparu. Les Parisiens chercheraient vainement aujourd'hui ce Tivoli où ils allaient admirer le gigantesque poirier dont les branches antiques, recourbées en arceaux, formaient un cabinet de verdure au-dessus du tronc de l'arbre et sur lequel on trouvait une table et des sièges pour une société nombreuse. La colline est entièrement dépouillée de verdure, l'entrée des cryptes qui s'agrandit toujours l'envahit jusqu'au sommet, et elle ne présente plus à l'oeil attristé qu'une grève stérile et dangereuse, où la chèvre­ même ne peut plus aller brouter les plantes grimpantes qui jaunissent dans les interstices du sol diluvien, que le vent a parsemé d'un peu de terre végétale.

 

Les jardins de l'abbaye s'étendaient fort loin au sud et à l'ouest de la colline ; ce sol et les terrains vagues qui en dépendaient, et que l'abbesse de Montmartre défendit en 1786 contre le fisc, lors de l'établissement du mur d'enceinte de Paris, furent acquis par M. Orsel, homme de finance et d'industrie. Il conçut le projet de joindre par un passage transversal la chaussée des Martyrs à celle de Rochechouart. Ce plan a été exécuté avec bonheur par M. Lambin, son héritier, et maintenant le village Orsel, l'une des annexes de Montmartre, présente à mi-côte, sur le versant méridional de la colline, un aspect riant et qui révèle quelque chose de la civilisation moderne. Ses constructions sont en général d'un assez bon goût ; mais ce qui donne à ce village de la vie et presque de l'importance, c'est le théâtre situé sur une jolie place où l'on parvient par deux allées grimpantes et plantées d'acacias. Un parterre dessiné avec goût sert en été de rendez-vous aux promeneurs et aux habitués du théâtre.

 

Le village Orsel conduit à la chaussée de Rochechouart, dont les constructions font partie du village de Clignancourt, situé à l'extrémité nord-est de la colline de Montmartre. C'est encore une annexe de cette commune. La chaussée est habitée en général, comme celle des Martyrs qui lui est parallèle, par des marchands de vins, et Clignancourt proprement dit se compose de quelques maisons de campagne et d'habitations affectées aux exploitations rurales, d'une partie de la plaine de Saint-Denis où se trouvent les limites de la commune de Montmartre.

 

Tels sont les changements que le temps a apportés dans cette localité. Les révolutions humaines, on le voit, n'ont pas moins agité son sol à la surface que les grandes révolutions du globe à l'intérieur. Ce fut sur la colline de Montmartre qu'en 1814 vint s'abattre l'aigle impériale toute sanglante. Comme au dixième siècle, les hommes du nord, maîtres de la France, purent insulter du haut de cette butte la capitale de l'empire. Mais cette fois leurs cris sauvages annoncèrent le dernier jour d'une ère glorieuse, et la lance du Cosaque plantée aux portes de Paris, comme celle de l’empereur Othon, accomplit un grand décret de la Providence.

 

A cette époque désastreuse l'honneur national fit du moins quelques efforts pour repousser l'invasion et sauver Paris de la souillure que l'étranger allait lui imprimer. Une poignée de conscrits et de vétérans défendirent Montmartre contre les masses russes et prussiennes. On aurait dit que les vieux souvenirs de la gloire française venaient se réunir à ses dernières espérances pour mourir au même champ d'honneur, afin que les beaux rêves de la République et de l'Empire finissent en même temps !… On avait essayé en 1815 de fortifier la position de Montmartre, dont les événements militaires de la première invasion avaient fait reconnaître l'importance ; mais cette inutile manifestation d'une puissance déchue se perdit comme le dernier soupir d'un soldat sur le champ de bataille, et ne retarda pas d'une heure le dénouement funeste du drame de l'empire. C'est ainsi qu'après un violent orage, quelques vagues tardives viennent encore inonder la grève, tandis que la voix menaçante de la tempête expire dans les échos lointains et que la mer sombre et calme rejette sur son rivage les fragments des navires qu'elle a brisés dans sa colère.

 

 

IV

 

Si jamais l'envie reprenait à Asmodée de découvrir à quelque nouveau Cléofas les mystères d'amour, d'ambition, les plaisirs, les douleurs et les misères qui se cachent sous les toits de Paris, c'est sans doute à Montmartre qu'il transporterait son protégé. La tour du télégraphe serait un lieu très convenable aux observations du malin démon, se fit-il poète, peintre ou moraliste, car nos hommes d'état n'ont pas seuls le privilège de changer suivant l'exigence des circonstances.

 

De la plate-forme qui couronne cet édifice, où je vous prie de supposer que le spirituel démon de Lesage, ou l'imagination, non moins puissante, vous a transporté, on jouit d'un point de vue merveilleux. De toutes parts se déroule devant vous un immense tableau, dont les plans les plus éloignés semblent se confondre avec la voûte du ciel, parsemée, durant les plus beaux jours, de nuages grisâtres qui forment le dernier rideau de cette belle scène. Au nord s'étend à vos pieds la plaine de Saint-Denis ; ces champs cultivés, vus de cette hauteur, ressemblent à un riche tapis dont la verdoyante uniformité est variée heureusement par les fleurs rouges du coquelicot, l'azur du bluet et le jaune d'or du colza et des roquettes sauvages qui envahissent souvent les champs de froment. Les collines boisées dans lesquelles est encadrée la vallée de Montmorency ferment l'horizon de ce côté. A l'ouest, le bois de Boulogne, Neuilly avec ses îles riantes, les verts coteaux de Saint-Cloud et de Meudon, offrent une longue suite de scènes variées et de sites charmants au milieu desquels le cours capricieux de la Seine est indiqué par les blanches vapeurs qui s'élancent de son sein. Au sud ce sont encore des plaines et des collines dont le sol marneux et rougeâtre forme un contraste remarquable avec la verdure de l'ouest et du nord. A l'est vous apercevez Belleville, Saint-Chaumont et ce coteau peuplé de cyprès où vont s'endormir pour toujours les joies et les douleurs qui ont surgi dans cette grande cité placée au centre du bassin de la Seine et qui occupe plusieurs plans du vaste panorama où votre oeil a découvert mille accidents qui échappent au pinceau de l'artiste et à l'analyse de l'art descriptif.

 

Revenons à Montmartre. Nous entendons dans le lointain le bruit des orchestres de l'Élysée et de l'Hermitage, il monte au faîte de la tour où nous sommes placés, plus harmonieux en se dilatant dans les airs, qu'il ne doit l'être pour la folle et riante jeunesse dont il anime les jeux. Nous distinguons aussi les sons moins agréables des instruments à l'aide desquels les ménétriers font sauter une autre classe du peuple sur le plancher poudreux des guinguettes qui occupent le boulevard et les deux chaussées.

 

Chaque jour de fête, Montmartre reçoit de Paris un surcroît de population qu'on ne peut évaluer à moins de trente mille âmes. Mais il y a dans ces foules qui vont chercher le plaisir à bon marché des nuances de moeurs et de rangs que l’observateur doit savoir saisir. L'Élysée et l'Hermitage sont des établissements à la porte desquels veille un vétéran le sabre au côté pour en écarter ceux qui, suivant le programme du restaurateur, n'ont pas une mise décente. Éloignez-vous, laborieux jeune homme, dont les six jours de durs travaux suffisent à peine aux besoins de votre famille pauvre et honorable comme vous. Loin d'ici, humble fille de l'ouvrier, qui n'êtes encore que vertueuse et jolie, vous ne pouvez vous promener sous ces frais ombrages, ni savourer cette musique plus douce à votre oreille que l'orchestre des Italiens pour un riche paresseux qu'on appelle dilettante. Entrez, belles nymphes eu cachemires, aux frais chapeaux ornés de rubans et de fleurs ; entrez, heureuses grisettes, qui dépensez gaîment vos beaux jours, et qui sur un lit de paille vous plaisez à trouver le duvet des riches boudoirs ; vous qui rêvez d'amours et vivez de plaisirs, suivez ces rieuses beautés, étudiants, clercs de notaires, enfants de l'antique basoche ; et vous aussi poursuivants d'armes des modernes châtelains, nobles chevaliers de la demi-aune et du comptoir, dont la vie semble être tenue en partie double comme vos livres de commerce, entrez avec vos habits à boutons dorés, avec vos cravates empesées et vos airs de petits-maîtres, c'est pour vous seuls que ce temple est ouvert.

 

Détournons nos regards de certaines petites maisons qui bordent les boulevards. C'est là que la misère et le vice dans leurs joies abjectes paraissent encore plus ignobles et plus dégradés. Dans ces infâmes tripots le soldat sans expérience, l'ouvrier sans moeurs, le fripon de bas étage se livrent pêle-mêle à des plaisirs crapuleux avec d'horribles mégères…

 

Entendez ces sons monotones, mais dont l'harmonie imitative est si puissante sur l'âme du montagnard, c'est la musette d'Auvergne qui rassemble dans un local moins élégant que l'Élysée, mais aussi moins repoussant que ces cabarets enfumés dont je viens de vous parler, une population honnête et laborieuse, qui se livre bruyamment aux plaisirs du dimanche. Ce sont des Auvergnats, des forts, des porteurs d'eau, des ouvriers pères de famille qui dansent la bourrée et se moquent des airs de Rossini dont on berce les pas plus recherchés des habitués de l'Élysée et de l'Hermitage.

 

Ces jours de fête durant lesquels on danse, on s'enivre, on chante à tue-tête, ne finissent pas toujours d'une manière paisible. Dans ce mélange de ce qu'il y a de plus aimable, de plus probe et de plus infâme dans la population d'une grande ville, il est rare que quelques rixes violentes ne viennent pas troubler les plaisirs de la guinguette. Aussi le soir, quand l'heure du départ a sonné, les barrières offrent-elles un spectacle fort bizarre. Des ivrognes battent les murs, des tapageurs peu fermes sur leurs jambes se retirent avec une compresse sur l'œil ; on chante dans ce groupe, on pleure dans celui-ci ; c'est un enfant à la voix criarde qui refuse de marcher et à qui la mère administre d'une main libérale une correction que vous savez bien ; c'est une femme au vaste bonnet de dentelle, qui, le poing sur la hanche et l'oeil enflammé, montre à ses compagnes qui rient aux éclats sa belle robe blanche souillée de taches de vin. Mais grâces au ciel, il y a à Montmartre des gendarmes pour modérer la joie publique et une garde nationale qui a des bonnets à poil, du dévouement, et un corps-de-garde, temple consacré à l'ordre public.

 

Au reste, à Montmartre comme ailleurs, tous les jours ne se ressemblent point. Ces bruits tumultueux, ces foules qui encombrent les rues et les chemins ne s'y montrent que par intervalles. C'est peut-être le moment de vous parler de la population habituelle du pays, qui a une physionomie toute spéciale et qui se ressent dans sa composition des révolutions successives dont le sot a été le théâtre. Rien ne ressemble moins à l'habitant du vieux Montmartre que celui du village d'Orsel ; il y a entre eux la différence qui existe entre l'homme du faubourg Saint-Marcel et celui de la Chaussée-d'Antin, entre la lourde voiture du brasseur de bière et l'élégant tilbury de l'agent de change.

 

Ne vous figurez point que les gens de la colline, les gens du vieux Montmartre, aient vu avec joie la prospérité et l'agrandissement de leur commune ; point du tout ; il existe entre les quatre hameaux dont elle est- aujourd'hui formée une rivalité vivace et irritable, dont monsieur le maire, flanqué de deux adjoints, ne pourrait mettre d'accord les prétentions, lors même que ce digne magistrat aurait fait des vaudevilles comme le sous-préfet de Saint-Denis.

 

C'est que les paysans de Montmartre ne sont pas gens à venir chanter en choeur, comme ceux du Gymnase, des couplets en faveur de qui que ce soit. Les descendants des serfs de l'abbaye ont conservé quelque chose du moyen âge ; c'est la ténacité de l'église pour ses immunités et privilèges ; il y a encore dans leur caractère du bedeau et du manant. Ils sont grossiers, querelleurs et intéressés comme le sont malheureusement les gens de banlieue de toutes les grandes villes. Mais je crois que ceux de Montmartre possèdent ces heureuses qualités à un degré éminent. Ils regardent comme des usurpateurs de leur sol les habitants de l'Abbaye, d'Orsel et de Clignancourt, et prétendent avec fierté que le véritable Montmartre est là où se trouve l'église. C'est là, je pense, une tradition irrécusable de leur ancien servage.

 

Le village d'Orsel est peuplé de petits rentiers et d'employés qui s'y sont fixés par des raisons d'économie dont leur vanité a profité. C'est l'aristocratie bourgeoise du pays, ils ont des habits et ils s'appellent messieurs. Mais l'aristocratie territoriale, qui fait les électeurs et les officiers municipaux, a évidemment son siège au vieux Montmartre. Aussi les chantres et les marchands de vin ont-ils leur part de l'autorité, et le second magistrat de la commune, qui chante au lutrin, dit en frappant sur son ventre : - Je suis-t'adjoint, j'ai-l'été z'au département.

 

Les habitants de Montmartre n'ont pas sous le rapport de l'esprit une réputation à l'épreuve de tous les sarcasmes, et je ne crois pas qu’ils aient à cet égard aucun reproche à se faire dans les quatre divisions de la commune. Voici une anecdote qui pourra vous donner une idée de leur intelligence et de la douceur de leurs moeurs.

 

Un de ces jeunes hommes, fashionables du quinzième siècle, qui portent une longue barbe, se serrent la taille et font des livres dont le style est aussi étrange que leur accoutrement, enfin un de ces élégants et heureux privilégiés de la mode, que dans la phraséologie des journaux on appelle communément l'un de nos plus spirituels écrivains, s'était avisé d'aller habiter Montmartre, le vieux Montmartre ! Tant qu'il se borna à tailler sa barbe en pointe et à effacer la poitrine comme un Hidalgo de l'Aragon, les dignes habitants de Montmartre ne firent aucune attention à lui. Or ce jeune homme était l'un des collaborateurs du Figaro, journal où l'on sait ce que vaut l'esprit, et les Montmartrois ne s'inquiétèrent nullement de ce dernier fait. Seulement, en sa qualité d'homme de talent, ils n'en voulurent pas même faire un caporal de la garde nationale. Le journaliste se trouvant dans un moment de disette, imagina d'envoyer à son journal un article intitulé : Le tambour de Montmartre !

 

Le sujet était fort simple. Un tambour, qui joignait à l'industrie des baguettes l'honorable profession de remplaçant, porte un billet de service à l'auteur de l'article, qui promet de satisfaire à ce devoir légal. « Comment, monsieur, vous monterez votre garde vous-même ?… - Parbleu ! certainement. - Mais, monsieur, personne ne monte plus sa garde, les épiciers eux-mêmes prennent des remplaçants... Il n'y a plus que les pauvres diables, les banqueroutiers et les clercs d'huissiers qui aillent eux-mêmes au corps-de-garde.

 

L'éloquence du tambour était peut-être un peu vive, mais enfin elle remplissait le but de l'orateur, qui recevait cinq francs pour passer la nuit en remplacement de son auditeur épouvanté.

 

Cette idée originale était exposée avec esprit et accompagnée de plaisanteries fort piquantes. Mais Figaro se fût-il encore une fois mis une pierre au cou, plutôt que d'essayer à faire rire la garde nationale de Montmartre ! A peine le malencontreux article a-t-il franchi le mur d'enceinte de Paris, que tout Montmartre frémit dans ses os et dans sa chair. Grand émoi sur la colline, grand émoi partout ; les divisions cessent, et dans une aussi grave circonstance on se réunit pour la pre­mière fois contre l'ennemi commun. Vous eussiez dit que chaque habitant était attaqué dans son honneur et même dans sa fortune, et bientôt un cri formidable et unanime de vengeance s'élève contre l'audacieux écrivain. Une troupe furieuse se jette sur lui et délibère si elle l'assommera sur la place ou si on se bornera à le précipiter dans une carrière. Ce dernier parti qui devait convenir aux lâches réunit le plus de voix, et sans la louable assistance du maire et de quelques hommes raisonnables, car on en trouve même à Montmartre, on ne peut songer sans frémir aux conséquences d'une plaisanterie dont malheureusement les susceptibles Montmartrois n'avaient pas compris le sens.

 

Est-ce dans l'espoir d'adoucir ces moeurs violentes qu'a été construit le théâtre du village d'Orsel ? Je l'ignore. Heureusement pour ses habiles directeurs, les fils de Séveste, dont le nom doit être cher aux artistes, les Parisiens ne dédaignent point de fréquenter ce temple ouvert aux jeunes desservants du culte de Thalie. Ce théâtre est devenir une institution depuis que le Conservatoire de déclamation a été supprimé. Sous ce rapport, messieurs Séveste fils méritent les encouragements et l'approbation de tous ceux qui voient avec douleur la dégénérescence de l'art dramatique…

 

La nuit a enveloppé de ses sombres voiles la colline de Montmartre et le monument au haut duquel je vous ai conduits. Que de choses il me resterait à vous montrer !... Je voulais vous introduire dans un salon du village d'Orsel et vous raconter une foule d'anecdotes beaucoup plus vraies que les hardies assertions du tambour. Mais pour peindre les ridicules, les petites passions, la vaniteuse sottise des ignorants, qu'est-il besoin de franchir la barrière ? Les rigoureux surveillants de l'octroi ne les empêchent pas d'entrer.

 

Adieu donc à cette colline célèbre dans l'histoire de la science et dans celle de nos revers. Un jour peut-être je vous engagerai à y faire une nouvelle promenade, et nous terminerons alors cette ébauche d'un tableau digne d'un vif intérêt. J'ai peut-être été sévère envers une partie des habitants de Montmartre, mais on comprend que ces appréciations physiologiques des masses sont toujours susceptibles de beaucoup d'exceptions ; je suis très disposé à en faire…

 

 

A. BARGINET (de Grenoble).

 

 

 

Vieux Montmartre