XEMPT DE SERVICE

 

 

 

 

Fantaisie-revue en 1 acte de Dominique BONNAUD & Numa BLÈS

Musique de E. BONNAMY

Créée par Polin

 

Le cuirassier Coquillard : M. Polin

 

 

La scène représente une chambrée dans un quartier de cavalerie. — Au lever du rideau, Coquillard, en petite tenue, est étendu sur un des lits de la chambre. Par la fenêtre, des bruits divers montent de la cour du quartier : sonneries de trompettes, commandements, etc.

 

COQUILLARD. Il achève, tout en s'étirant, le dernier couplet de sa chanson favorite : Le marché de la Madeleine.

Elle allait marchandant des fleurs,

Car elle était... Parisi-en...ne !...

Cristi ! que c'est bon... que c'est bon de pas en fiche un coup pendant que les autres !... Ah ! oui... les autres… qu'est-ce qu'ils prennent pour leurs rhumes... (Il se lève, bâille et se dirige vers la fenêtre.)... Ça fait plaisir de les entendre pivoter... Une !... deusse !... Une !... deusse !... (Il regarde dans la cour.) C'est ça... marchez, les anciens !... Et vous, les bleus... là-bas... attention ! Relevez et croisez les étriers !... Et allez donc... trottez !! La queue en l'air et les mains basses... (A la cantonade.) Hein ? qu'est-ce que vous dites, brigadier Cornuflet ?... Qu'il vous faut un homme pour la corvée ? (Avec un sourire.) Hé... sûr qu'il vous en faut un... et pour le fourrage aussi... Qui ça ?... Moi ?... Oh ! je voudrais bien... brigadier Cornuflet... je voudrais bien... mais voilà... je ne peux pas... je regrette beaucoup... mais je ne peux pas... le major... il m'a exempté de service... toutes mes escuses... mais là... vrai, je ne peux pas. (Il referme la fenêtre et vient sur le devant de la scène.) ... Eh oui... je suis exempt de service... rapport que j'ai la grosse fièvre... la terrible fièvre... soixante-cinq degrés au moins, qu'il a dit... le major... même qu'il m'a mis à la diabè... à la diète avec défense de manger. (Il se coupe une monumentale tranche de pain dans la « boule-de-son » réglementaire.) D'ailleurs... je peux bien vous le dire... c'est une fièvre de mon invention.... un truc à moi...

Il chante :

 

 

 

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Pour avoir l'air hypnotisé ;

Ensuit', vous vous gargarisez

Avec un verr' de champoreaux

Dans lequel, en petits morceaux,

Vous cassez préalablement

Du plâtre du casernement ;

Seul’ment faut bien faire attention !

Car ça, c'est des dégradations ;

Et vous risquez, dans l'occasion,

La mort avec dégradation ! —

Et c'est pas tout, c'est pas fini :

Vous prenez un peu d' tripoli,

Vous vous en frottez l' tour du nez

En ayant soin de bien r'nifler,

Pour qu'il en monte un peu partout,

Et vous éternuez coup sur coup

Deux ou trois cents fois, s'il le faut ;

Plus on éternu', mieux ça vaut !

Il n' faut pas non plus négliger

De rester huit jours sans manger ;

Mais ça, ça d'mande un rude effort !

Seul'ment, si vous n'êtes pas mort,

Vous avez, — et c'est l'idéal ! —

La vein' d'aller à l'hôpital !

Mais rien qu'avec le p'tit fourbi

Que vient d' vous enseigner Bibi,

Le docteur, y vous r'connaîtra

Au moins l' typhus ou l' choléra

Vous voyez raisonnablement

Que pour ne pas tirer au flanc

Il faudrait être un imbécile ;

C'est si facile !

 

 

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(Il se promène un instant de long en large, découpant sa tartine de pain. La bouche pleine :)

Ah ! ça n'est pas trop tôt qu'on se fasse un peu de lard... C'est bien mon tour... Depuis trois mois, c'est pas pour dire, mais j' m'en suis-t-y appuyé de ces gardes... et de ces piquets... et de ces défilés... et de ces revues... Bon sang ! J'ai t-y maigri, j'aurai bientôt plus que la peau sur les os !... Ah ! la classe ! la classe !... Encore 434 jours et 868 gamelles à tirer... C'est égal... ça fait du bien d' se reposer (Il a englouti sa dernière bouchée. Tirant un papier de sa poche)… et de relire la lettre de ma bonne amie... de ma petite Zénaïde... Ah ! pour une idée, c'est une idée... Chère petite Zénaïde... elle se demande ce que je fais... Ce que je fais ? Ah ! coquin de bon sort ! je ne fais pas de la poésie... Je trime, je trotte, je pivote du matin au soir... tout le fourbi, quoi. Surtout en ce moment ousqu'il y a des tas de réceptions, de voyages de souverains… est-ce que je sais. Dame, c'est que nous autres les cuirassiers, on donne de l'éclat aux cérémonies officielles... ousqu'il faut des beaux hommes. C'est flatteur, mais c'est fatigant tout de même. Vous me direz qu'il y a la garde républicaine, mais c'est pas des lascars comme nous. Il n'y a que pour la musique ; ça, y a pas à dire, elle est bonne, leur musique. Mais nous autres, sitôt qu'y rapplique un monarque, un roi, un grosse légume... et allez donc... En avant les gros frères. Les têtes couronnées, ils n'en veulent pas d'autres. (Il chante :)

 

 

 

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De nos beaux cavaliers de France,

Qui donc est le plus séducteur ?

Est-c' le dragon avec sa lance

Ou l'artilleur ?

Certes le hussard a du charme
Sous son dolman ;

Il n'est pas jusqu'au bon gendarme,

Qui, par moment,

Ne brille comme un météore
Sur son coursier,

Mais celui que la femme adore

C'est encor' le brav' cuirassier

Qu'un roi chez nous vienne en visite,

Soyez sûrs que sans hésiter

C'est nous qu'on désign'ra tout d' suite

Pour l'escorter ;

Lorsqu'il défile sur la place

En grand gala,

Brillerait-il, sans nos cuirasses,

Du moindre éclat ?

On ovationn' ! — c'est dans l' programme —

A plein gosier ;

Au fond c'est pas lui qu'on acclame,

C'est encor le brav' cuirassier !

 

Ah ! il en a eu, des cuirassiers, le dernier qui est venu nous voir ! Il en a eu... Et bien d'autres choses encore !.. On lui a fait des tas de cadeaux ; ça entretient l'amitié... On lui a surtout donné des petites médailles... Il paraît qu'il les aime beaucoup... il les collectionne !... A ce que m'a dit le fourrier, ça serait un... nu... numillepattes !!

(Il chante.)

 

 

 

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Le roi d'Italie était nu... mis... mate

Il ne faut donc pas que ça vous épate

Si, dans son voyage on lui fit présent

De médaill's en or et d'autr’s en argent.

 

A son arrivée dans la capitale

Au lieu d'un bouquet (attention banale)

Il reçut des mains d' not' brav' Président

Un' médaille en or et deux en argent.

 

Comme il contemplait la foule en délire

Delcassé lui dit : « Acceptez donc, Sire.

Ça vous rappell'ra cet accueil vibrant,

Un' médaille en or et deux en argent. »

 

Puis, comme il saluait le piquet d' service

L' ministre d' la guerre au moment propice

Lui remit d' la part de nos régiments

Un' médaille en or et deux en argent

 

Le lend'main matin il s'offrit la joie

D'aller visiter l'hôtel des Monnaies

Là, Rouvier, pour lui, fit frapper viv'ment

Un' médaille en or et deux en argent.

 

Bref, lorsque notre hôt' regagna la gare,

Il avait, d' monnaies un' collection rare

Et quand le ch'min d' fer le ram'na chez lui

Il n' pensait qu'à ça mêm' pendant la nuit.

 

Au point qu' dans ses rêv's on l'entendait dire

Tandis qu' sur sa bouche errait un sourire

(Parlant d' ses médailles très probablement)

« J'en ai une en or et deux en argent. »

 

 

 

 

Ah ! il va avoir de quoi jouer au loto avec tous ces jetons... Sans compter qu'il a eu le premier spécimin de la nouvelle pièce de cinq sous... la fameuse pièce de nickel... Ah ! elle est rigolote, celle-là... Même qu'elle m'a-z-inspiré une chanson... Mais oui !.. une chanson qu'on peut chanter dans tout l'escadron, sur l'air de « Charme d'amour »... Tenez, la voilà : — Seulement, excusez si les vers sont pas tous épatants... parce que je suis pas François Coppée.

(Il chante.)

 

 

 

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Après la Semeuse farouche

Dont on connaît le succès fou,

Voici la pièce de cinq sous

Qui me paraît presque aussi mouche

Que nos jetons de bateaux-mouches.

 

Aussi, pour ma part, je me range

A l'avis d'un maitre de l'art

Qui me disait hier : « Coquillard,

L'ébauche de c' nickel étrange

N'est sûr'ment pas de Nickel-Ange ! »

 

Si n'ayant rien de mieux à faire

Je chante cet affreux jeton,

C'est pour que demain le p’loton

Le chante aussi sur le même aire,

En épluchant les pomm's de terre !

 

Je l'aime pour sa République,

Pour son numéro si discret

Qu'au premier coup d'œil on croirait

Celui d'un d' ces couvents laïques

Où l'on ne chant' pas de cantiques !

 

Si bien que l' brigadier Trombonne,

Qui tient des propos pimentés,

En regardant l'autre côté,

M'a dit : Mon vieux, la blague est bonne !

Y a mêm' le portrait d' la patronne !

 

Espérons qu'un sort favorable

Ne lui vaudra pas, entre nous,

Comme à la pièce de dix sous,

Des comparaisons déplorables

Et tout à fait désagréables.

 

 

 

Hé ! hé ! ça n'est pas du Béranger, pardine !... Mais tout le monde il peut pas faire la Marseillaise ou l’Hymne russe... Et encore, l'Hymne russe, on l'a-z-un peu oublié... La Marseillaise aussi, d'ailleurs... A présent, c'est plus ça qu'on veut... Ce que l'on veut, c'est des petits airs rigouillards...

(Il chante.)

 

 

 

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(PARLÉ.) — Viens poupoule !... Oui... c'est l'hymne national aujourd'hui. Demain ce sera autre chose. Tout change, surtout chez nous, dans le militaire. Ainsi... Tenez ! le capitaine d'habillement... il a fait distribuer tout à l'heure dans les chambres le nouvel uniforme... la nouvelle tenue boër, une salade de toutes les couleurs, ousqu'il y a à boire et à manger. (Il chante :)

 

 

 

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Sur le point de vous dire adieu,

Vieux casque au panache héroïque

Et vieille tunique gros bleu,

Je songe, tout mélancolique,

Que, jadis, pour nos grands aïeux

Portés dans plus de vingt victoires,

Vous faisiez revivre à nos yeux

Des jours de triomphe et de gloire !

Adieu, vieil uniforme, adieu.

Tout comm' le bon Dieu

On te met, mon vieux,

A la réforme...

Nous t'aurions gardé... vois-tu bien...

Mais y a pas moyen

Nous n'y pouvons rien,
Vieil uniforme.....

 

 

 

(PARLÉ.) —Enfin, que ce soit ce costume-là ou un autre, le troupier français sait le porter crânement devant l'ennemi... Je ne sais pas si c'est le nouvel uniforme que les camarades avaient dernièrement à El Moungar, en face des Marocains, mais ce que je sais, c'est qu'ils se sont pas laissé tanner le cuir par les Arbicots... là-bas, dans le Sahara... le Sahara ousqu'il va­t-y avoir bientôt un roi, et un Français encore. (Il chante :)

 

 

 

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Moi, quand j'ai su qu'il demandait

Pour son empir' des fonctionnaires,

Je lui ai z-écrit un billet

Pour êtr' son ministre d' la guerre !

Mais pour ne pas me fich' dedans

J'ai jugé plutôt raisonnable

De demander des renseign'ments...

Ils ont été défavorables !

Pour croire à son empire, au fond,

Faudrait que j'en aie une dose ;

Mais à coup sûr dans son plafond

Il doit y avoir quelque chose !

 

 

 

(PARLÉ.) — Il est vrai que s'il manque d'hommes pour son empire... il trouvera toujours des singes, c'est pas ce qui manque là-bas, y en a même de trop ; on nous en envoie à Paris. Y en a dans tous les théâtres... Y en a même un aux Folies-Bergère qui est épatant. Il fume, il crache, il boit, il mange, il... enfin tout comme vous et moi... J'en ai vu aussi dans les laboratoires... des pauvres bougres de singes sur qui l'on fait des espériences, même que l'autre jour j'étais de garde à l'Institut Pasteur et qu'un des babouins de l'établissement il m'a conté ses peines... il m'a dit. (Il chante :)

 

 

 

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Vous m' direz qu' ça m'a fait connaître !
Oui, mais à présent

Que d'embêt'ments !

Chaqu' fois qu' je r'garde un thermomètre,

Le mercur' descend

Immédiat’ment !

La p'tit' guenon d' la Louisiane

Qui s' trouve avec moi

Me bat très froid,

Et quand j' lui tends une banane

Pouss' des cris d'effroi !

Sur un rapport des Morticoles,

On m'a décoré, s'il vous plaît !

Aujourd'hui, j'ai l' ruban violet,

J'ai mêm' le Mérite agricole...

Malheureus'ment j'ai la rougeole !

 

(PARLÉ.) — Ces pauvres singes... j'allais les voir aussi des fois, le dimanche, au Jardin des Plantes. Ah ! le Palais des singes, — j'en ai t-y passé là des bons moments... Mais y en a-z-un autre aussi de palais, qu'est encore plus rigolo... c'est le Palais Bourbon... J'ai voulu le voir et je l'ai vu. (Il chante :)

 

 

 

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Mais l'un d'eux à c' moment,

D'mand' la parole au président ;

D'après ce que j'ai cru,

Il parlait des bouilleurs de cru,

Tout à coup, sur un mot.

Un collègu' l'appell' vieux chameau ;
D' son côté, l'orateur

Le trait' de chéquard et d' voleur !

Là-dessus, la moitié d' la Chambre

S' met à crier,

Puis à fair', sur l'autre moitié,

Des mots qui n' sentaient pas l'ambre,

Si bien qu'au bout d'un p'tit moment

On n'entendait qu' des hurlements !

Le président sonnait tout l' temps,

Plus il sonnait, plus on gueulait !

 

Ah ! mes enfants,

C'est renversant

C’ que ces messieurs ont un drôl' de vocabulaire !

En l'écoutant

On a vraiment

Un' crâne idé' d' la politess' parlementaire !

 

Comm' l'orateur toujours

Voulait continuer son discours

D'autr's s'élanc'nt aussitôt

Pour enl'ver la tribun' d'assaut :

On entend des coups sourds

Comm' si l'on battait du tambour ;

On peut l' dire en effet,

C'est pas la peau d'ân' qui manquait !

Les uns s' prenaient la crinière,

D'autr's, sans témoins,

Saignaient du nez dans tous les coins !
D'autres, dans un' pose altière,
Sans jamais s' déclarer vaincus,

Recevaient des coups d' pied tout l' temps !

Le président met son chapeau

Et fich' son camp, mais aussitôt

 

Quatre-z-huissiers

Vinr'nt nous prier

De nous r'tirer, car nous n'avions plus rien à faire ;

Nous avions vu

Nos bons élus

Dans tout l'éclat d' la majesté parlementaire !

 

Ah ! c'est pas pour dire, le Palais-Bourbon et le Palais des singes ça se vaut. C'est pas comme le Palais de Justice... là... c'est imposant... c'est beau, la Justice. J'y ai été voir juger ces fameux Humbert et je vous jure qu'ils rouspétaient pas. J'étais allé voir ça, rapport à un ami de ma famille qui leur z-y avait prêté quelques sous... on disait même qu'il était tout à fait ratiboise. Je lui ai fait tenir un mot d'écrit pour savoir si c'était vrai que ces coquins lui avaient tout mangé... Eh bien ! c'était vrai... mais on dirait que ça lui fait plaisir, car voilà ce qu'il m'a répondu.

 

 

 

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Et puisque vous voulez savoir
Le fin du fin sur cette histoir',
Je m'en vais vous la raconter
Avec sincérité :

 

C'est en mil huit cent quatre-vingt

Que j' rencontrai la grand' Thérèse,

Qui, tout de suit' me mit à l'aise

Et me dit en m' tendant la main :

 

« Tiens ! ce cher Monsieur Dupoireau !

Ah ! comm' vous tombez à propos ;

J'aurais besoin en ce moment

De dix huit cent mille francs ! »

 

J' fus d'abord un peu stupéfait,

N'ayant pas pris sur moi la somme,

Mais comm' je suis un galant homme

Le lend'main même ell' les avait.

 

Ell' m'écrivit un mot charmant

Pour m'offrir ses remercîments,

Et me demander en post-scriptum

Je ne sais plus quell' somm' !

 

C'était quatre millions, je crois ;

Mais sachant lire entre les lignes,

Je compris qu'il était plus digne

De lui en prêter dix à la fois !

 

Je n' pensais plus évidemment,

A ce tout petit événement,

Quand Thérès' quelques mois après,

M'écrivit à peu près :

 

« Cher ami, venez donc chez nous !

Pour un' très importante affaire.

Vingt millions me sont nécessaires ;

Vous voyez qu' nous pensons à vous. »

 

En un clin d'œil je rassemblai

Les trent' millions qu'el' demandait,

Et m'empressai d' les expédier

Par retour du courrier.

 

Et c'est ainsi qu'en quatorze ans,

Dans les mains d' cett' femme admirable

J'ai eu la joie incomparable

De déposer tout mon argent !

 

Si quelqu'un vous a raconté

Que j'en avais l'air embêté,

Aussi vrai qu' je suis Dupoireau

N'en croyez pas un mot !

 

Si celui qui vous a dit ça

M'a vu soucieux de quelque chose,

Je peux bien vous en dir' la cause,

Et cette cause, la voilà :

 

C'est que si Thérèse à présent

A Fresnes avait besoin d'argent,

Je s'rais forcé d'en emprunter

Afin d' le lui prêter !

 

 

 

(PARLÉ.) —Pour une bonne pâte d'homme... c'est vraiment une bonne pâte. Je vais lui écrire pour le taper de cent sous. Je vais tirer une carotte à ce Dupoireau. Je lui-z-y dirai que le ministre il m'a fait entrer dans les aéro... les aérostiers militaires de Monsieur Santos-Dumont et que j'ai crevé un ballon avec mes éperons. D'ailleurs il y a du vrai... Santos-Dumont il nous fait maintenant des théories sur ses dirigeables... par décision ministérielle... Il a commencé l'autre jour... et il nous a dit, histoire de se présenter. (Il chante :)

 

 

 

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Les jours de Grand Prix parfois je descends

Sur la p'louse de Longchamp ;

Dès qu' le public entend dans les hauteurs

Crépiter mon moteur,

On me hêl', j'arriv' ; les populations

Me font des ovations,

Mais le préposé me saisit au cou

Pour me fair' cracher mes vingt sous !

 

Lorsque j'apparais au Pré Catelan
Quel accueil triomphant !

Je suis la tranquillité des parents

Et la joi' des enfants !

Des Américain's me confient leurs fils ;

A mon bord je les hiss',

Et je leur renvoi' leurs petits babys

Comme on jette un' balle de tennis !

 

(PARLÉ.) — Ah !... c'est un gaillard qui n'a pas froid aux yeux, ce Santos-Dumont... il ira loin... il s'élèvera très haut... qui sait, il sera peut-être président de la République... Un jour, lui aussi, il gouvernera peut-être la France et il aura ses chasses à Rambouillet avec un Troude pour l'y conduire. Je lui souhaite d'être aussi bon chasseur que M. Loubet... car, vous savez, Loubet à Rambouillet... il n'est pas manchot... il vous tue un pivert en cinq sec... même que les journaux ils en ont assez parlé de ce pivert.

 

 

 

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Les piqueurs, à la fin d' la chasse,

Quand on fut d' retour au château,

Mir'nt le gibier en tas, par place,

Pour faire à chacun son tableau ;

 

Soudain les cors, à perdre haleine,

Sonnèr'nt un hallali d'enfer,

Et l'écho redit à la plaine :

Loubet, y n'a tué un pivert !

 

Autrefois, à la présidence,

Quand on tirait sur les perdreaux,

Quelques plombs, par inadvertance,

S'égaraient sur les généraux ;

Aujourd'hui l' général Brugère,

Y fait l’ mariolle, y fait l' fier,

Y n'assure plus ses derrières :

Loubet, y n' tue que des piverts !

 

Y a des gens qui tuent leurs semblables :

C'est les assassins d' profession.

Puis l' bourreau, y tue les coupables :

C'est toujours une compensation !

Y en a d'autr's, chez l' bistro d'en face,

Qui, tous les matins. vont tuer le ver ;

Mais y en a un qui les dépasse :

Loubet. Y n'a tué un pivert ;

 

Bombonnel, y tuait des panthères,

Et Gérard, y tuait des lions ;

Y en a d'autr's qui tuent leurs bell's-mères :

Ceux-là, c'est une bénédiction !

Mais au fond, qu'est-c' que c'est qu' leur gloire

Auprès du noble fait-divers

Dont s'enorgueillit notre histoire :

Loubet, y n'a tué un pivert !

 

 

 

(Sonnerie de trompette)... Hé... Sapristi... la soupe... Le major il m'a exempt de service, mais je suis pas exempt de gamelle... et depuis le temps que je blague… ça m'a un peu creusé... C'est le moment d'aller voir si le cuisinier il m'a mis une portion grasse (Fausse sortie)... Ah!... auparavant... Messieurs et dames... (Il chante).

 

 

 

 

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(publié dans Paris qui chante n° 43 à 46, 15 novembre au 06 décembre 1903)

 

 

 

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