"LE VIEUX
MONTMARTRE"
(Supplément au
bulletin n° 4 - nouvelle série - Mars 1947)
L'Origine des
Moulins de Montmartre
d'après des
documents inédits
(Conférence faite par M. André Maillard le 3 Janvier
1947)
Parmi les ouvrages, communications et publications
concernant l'histoire de Montmartre, on ne trouve rien sur l'origine des divers
moulins à vent qui ont existé sur
Georges Cain dans
"Tableaux de Paris", Paul Lesourd dans "
Cet auteur a écrit que le
Radet aurait existé dès 1268, que
notre moulin de la Galette anciennement nommé le But-à-fin ou Blute-fin aurait été construit dès 1295 et que
Etienne Marcel s'en serait servi comme poste d'observation le 22 juillet 1358.
Il s'est basé pour avancer ces faits (et fort prudemment d'ailleurs) sur des
documents qui ne lui ont pas été présentés et que M. Auguste Debray, descendant
des derniers meuniers des deux moulins, avait affirmé posséder. "Mais où
sont ces parchemins?" écrivait Sellier. Malheureusement ni M. Charles
Sellier ni aucun historien n'ont jamais pu voir les fameux documents.
En dehors du Blute-fin et du
Radet, l'auteur avait fait état des affirmations d'Edouard Fournier dans
"Paris Démoli" pour dire que de nombreux moulins existaient à Montmartre
vers 1580. Or, Edouard Fournier a induit Sellier en erreur en prétendant que Le
Tasse avait écrit, dans une lettre datée de 1581, avoir vu de nombreux moulins
sur
Pour retrouver l'origine des
moulins qui ont existé sur
Pour la période antérieure à
1793, nos recherches se sont poursuivies dans les archives du Châtelet et
surtout dans les archives notariales.
Les archives des notaires de
Paris étaient à peu près inconsultables à l'époque où Charles Sellier a écrit
son chapitre sur les moulins de Montmartre et elles étaient indispensables pour
en fixer l'origine.
Au cours de ces dernières
années un historien de grande valeur, archiviste honoraire de la Ville de
Paris, M. Ernest Coyecque, a réussi après près d'un demi-siècle d'efforts à
persuader les notaires de Paris et du Département de la Seine de la nécessité
de rassembler les originaux de leurs actes, ou minutes, dans un minutier
central aux Archives Nationales afin de les sauver d'une destruction lente mais
certaine (par les rongeurs, l'humidité, l'insouciance de certains clercs, les
vols, les incendies, les déménagements, etc...).
Actuellement, les notaires
de Paris et de la Seine ont presque tous versé l'ensemble de leurs archives,
depuis l'origine du notariat jusqu'au début du siècle dernier. Ils restent
toujours maîtres de leurs minutes, mais elles sont correctement classées, donc
accessibles et communiquées avec leur autorisation.
L'œuvre de M. Coyecque est
d'une importance considérable, car elle rend facilement consultable et sauve de
la destruction des documents qui constituent pour l'histoire une mine d'une
grande richesse, principalement pour les XVIIe et XVIIIe
siècles.
Déjà, grâce à elle, nous
avons pu retracer l'histoire du moulin de
Mais ce ne fut pas le
premier moulin à vent construit sur
Par un acte du 2 juillet
1586, Nicolas Perdreau, laboureur de vignes, demeurant à Meudon, vend à Nicolas
Guillot meunier demeurant au moulin de
Un acte de 1585 cite le
meunier du moulin du Palais, un autre du 1er Juillet 1581 indique un
chemin allant du village au moulin du Palais. Enfin un acte de 1529 désigne un
chemin à peu près, parallèle à notre rue des Abbesses, au nord de celle-ci et
conduisant à ce moulin.
Une gravure publiée dans un
ouvrage de 1721 (Histoire de l'Abbaye Royale de Saint-Germain-des-Prés par
Bouillart) reproduit un tableau de 1410 qui existait à l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, à cette époque. Cette gravure représente Montmartre (vu
de la rive gauche de la Seine avec l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés au
premier plan) ; aucun moulin n'y figure ; pourtant l'artiste a eu le
souci de l'exactitude puisqu'il a représenté sur la butte un grand
pan de mur, décrit dans l'ouvrage classique de Sauval (Histoire et recherches
des antiquités de Paris) et qui s'écroula en 1618.
Ce tableau a été recopié
dans un autre, daté du XVe siècle, qui se trouve au Louvre. Il
représente une descente de croix avec, dans le fond,
Les conclusions de nos
recherches dans les archives sont donc confirmées par ces tableaux et gravure.
Elles le sont également par une gravure de 1607 (Léonard Gaultier) représentant
une vue panoramique de Paris avec Montmartre dans le fond. On voit sur cette
gravure le même pan de mur et un seul moulin. C'était le Moulin Vieux qui n'eut
un compagnon qu'à partir de 1621 ou 1622.
Le 15 Novembre 1622. les
marguilliers de Montmartre louent 1/2 arpent de terre à un charpentier
demeurant Faubourg Saint-Honoré en l'autorisant à y construire un moulin. Ce
fut le moulin de
Quant à notre moulin de la
Galette ou Blute-Fin, le premier acte qui le cite est de 1628. Il indique qu'il
a été construit par Denis Guignard sur un terrain acheté le 23 mars 1621. La
date de construction n'est pas davantage précisée, de sorte qu'il a pu être le
second moulin du sommet de la butte s'il fut construit aussitôt l'achat du
terrain et avant la fin de 1622 qui vit naître le moulin de
Le constructeur du Blute-Fin, Denis Guignard, avait acheté le terrain à son père, Marin Guignard, qui possédait le moulin voisin appelé alors le moulin du Palais et qui prit le nom de Moulin Vieux du Palais, tandis que le nouveau, situé sur l'emplacement de notre moulin de la Galette s'appela le moulin du Palais. Ce n'est que plus tard qu'il prit le nom de But-à-fin, puis Blute-Fin.
Denis Guignard le revendit
le 4 Mars 1628 à Robert Jacquet. Nous avons vu tous les actes de vente et
mutations depuis cette époque jusqu'au siècle dernier. Aucun doute sur
l'identification n'est donc permis.
Le quatrième moulin installé
sur la butte est le moulin des Lancettes qui fut donné en 1679 à l'Abbesse par
un vieillard qui l'avait fait construire longtemps auparavant et à une date
qu'il ne put préciser au moment de sa donation. En estimant qu'il eut 80 ans au
moment de cette donation et 30 ans - ce qui est un minimum - lorsqu'il le fit
construire, ce moulin aurait été édifié vers 1630. Or, il le fut certainement
avant 1640 car à cette date fut établi un cinquième moulin, et une gravure
représente le sommet de la butte garni de 4 moulins seulement, dont, celui des
Lancettes (ou de la Lancette). Il était situé près et à l'Est du Sacré-Cœur en
bordure de
Le vieillard qui donna ce
moulin à l'Abbaye se nommait Pierre Hié ; il était maître chirurgien et
soignait les religieuses qui lui devaient une forte note d'honoraires lorsque,
le 12 avril 1679, il leur en fit cadeau en même temps que du moulin de la
maison du meunier et du terrain. Mais il se réservait les revenus de ce bien
immobilier, sa vie durant, et les religieuses prenaient l'engagement de le
loger, de le nourrir le reste de sa vie et de lui verser une petite rente
viagère. Enfin, elles promettaient de le faire inhumer dans l'église et de lui
faire célébrer le même service que pour une religieuse.
Un cinquième moulin fut
installé sur la Butte en 1640 : le moulin du Palais situé sur l'emplacement des
95-97-99 rue Lepic et 11 et 13, rue Norvins. Voici dans quelles conditions :
Le 13 Juin 1640, les
habitants de Montmartre vendent un 1/2 arpent de terre appartenant à
La commune avait dû, pour
équiper les huit hommes et le cheval, emprunter
Le sixième moulin fut édifié
en 1647. Il s'agit du moulin de
Ces deux moulins étant des
tours de pierres, le charpentier installa lui-même les charpentes, c'est-à-dire
les mécanismes et les toitures sur des tours construites par des maçons
travaillant pour son compte. Il loua ces moulins à des meuniers.
Nous ne sommes pas encore
parvenus à fixer les dates de construction de deux autres moulins qui
existaient certainement en 1670. Ce sont le moulin de
Quant au moulin des
Brouillards, qui est dans le même cas, il était voisin du Château des
Brouillards.
Un huitième moulin fut érigé
en 1717 dans le terrain situé au 24 de notre rue Norvins. François Chapon
acheta ce terrain le 2 Février 1717 ; le moulin prit d'abord le nom de son
constructeur et propriétaire, puis fut appelé, plus tard, le Radet. Il se
trouve actuellement à côté du moulin de la Galette où il fut transporté en
1834. Jusqu'à cette date il s'élevait sur l'emplacement de l'immeuble qui est à
l'extrémité de l'allée partant de la grille d'entrée.
Le dixième moulin édifié sur
la butte est celui clé
Le onzième moulin est celui
des Prés appelé aussi moulin de
Quelques années plus tard,
ce Jean-Jacques Devaux avant réalisé quelques économies acheta le Moulin Vieux,
son voisin, et, sur le terrain, trouva la place pour construire un autre moulin
dénommé Moulin Neuf. L'acquisition du Moulin Vieux se fit le 31 Janvier 1741 et
la construction du nouveau fut entreprise peu après. Il était à peu près sur
l'emplacement du passage qui va du 65 rue Lepic au 23 de l'avenue Junot.
Il nous reste à signaler le
moulin de la Turlure qui vraisemblablement fut construit sous Louis XVI mais
pour lequel nos recherches ne sont pas terminées. Il était situé dans la
propriété comprise entre la rue de la Bonne et
Ainsi, au total, 13 moulins
ont existé sur
Mentionnons encore deux
moulins de modestes dimensions qui eurent une existence éphémère. Ils se
dressaient, l'un à l'angle de
Nous espérons que nos recherches ultérieures nous permettront d'aller plus avant dans la connaissance de l'origine de tous ces moulins dont, un jour, nous retracerons l'histoire.
Nous tenons à remercier tous
les notaires qui nous ont autorisé à prendre connaissance des actes anciens
dont nous avions besoin pour établir cette étude.
ANDRÉ MAILLARD.