RETOUR

 

 

 

Le Vieux Montmartre

 

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Société d'Histoire et d'Archéologie

des

XVIIIe et IXe Arrondissements

 

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NOUVELLE SÉRIE

 

FASCICULE N° 4. – 1924

 

(N° 83 DE LA COLLECTION)

 

Fig. 1

 

PARIS

22 – RUE TOURLAQUE – 22

AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ

 

 

 

MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ MORTS AU CHAMP D'HONNEUR

 

Emile LE SENNE,

Francis et Martial LESTRADE,

Georges LIEGEARD,

Joseph MULLER,

Ernest RENZ.

 

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SOMMAIRE

 

J. MAUZIN. - Montmartre pendant la Révolution

I. - Les deux municipalités de 1790……………………….    181

II. - La Terreur…………………………………………….  211

III. - L'Abbaye, l'Église, les Chapelles……………………     235

J. MAUZIN. - Un épisode de la vie municipale à Montmartre en 1815…….        268

Eug. LE SENNE. – Un projet du peintre Chenavard………………………..      276

 

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Les réunions du Vieux Montmartre ont lieu régulièrement le 1er Vendredi de chaque mois, à 8 h. et demie du soir, au siège social, 22, rue Tourlaque.

Cotisation annuelle : 15 francs.

 

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Adresser les communications, suivant leur objet, à :

 

MM. Victor PERROT, Président, 21, rue Drouot.

          Paul JARRY, Secrétaire général, 62, rue Blanche.

          CHABRIEZ, Trésorier, 16, rue Seveste.

 

 

 

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Montmartre pendant la Révolution

 

 

I. - Les Deux Municipalités de 1790.

 

 

Lors de l'élection de la première municipalité de Montmartre en 1790, une lutte des plus vives s'engagea entre les habitants et aboutit à ce singulier résultat d'investir la commune de deux municipalités qui siégèrent en même temps pendant quelques mois. On sait que le mur d'enceinte, le mur des fermiers généraux dont la construction venait d'être entreprise sur le territoire de Montmartre, divisait la paroisse en deux parties ; l'une, hors barrières, le haut de Montmartre qu'on appela d'ailleurs offi­ciellement Montmartre extra-muros, l'autre, dans l'enceinte, le bas de Montmartre ou intra-muros que peuvent représenter aujourd'hui les quartiers St-Georges et Rochechouart. Une certaine hésitation se manifesta tout d'abord chez les habitants qui se demandaient, non sans raison, si la partie intra-muros n'allait pas ressortir à l'élection de Paris, et chacun naturellement pesait les conséquences d'un vote qui pouvait maintenir ou rompre l'union de la communauté. Cependant, les officiers municipaux alors en exercice (1) qui étaient tous candidats et

 

(1) La paroisse de Montmartre depuis 1787, époque à laquelle furent instituées les assemblées provinciales, dépendait du département de St-Germain, dont St-Denis était le chef-lieu.

Voici le procès-verbal de l'élection de la première assemblée municipale : « Aujourd'hui dimanche, 12 août 1787, à l'issue des vêpres, en vertu de l'ordonnance de Monseigneur Intendant, du 24 juillet dernier, adressée aux propriétaires habitans et biens tenans de la paroisse de Montmartre... Le sindic a dit qu'il y avait lieu de procéder à la nomination de 3, 6 ou 9 membres et d'un sindic qui avec le curé doivent composer l'assemblée municipale. Il a été reconnu par le sindic, après en avoir conféré à voix haute avec les collecteurs… que la communauté contenait environ 700 feux et qu'il fallait élire 9 membres et attendu que plusieurs membres ne savent pas écrire, il a été décidé que les élections se feraient à haute voix. Le premier nommé est Jean Ruc, marchand de vins, rue des Martirs, 54 ans ; 2° Jean Des Domaines, marchand de vins, ancien sindic et marguillier, rue de Bellefond, 53 ans ; 3° Pierre Buteux, marchand de vins, marguillier actuel, rue St-Lazare, 55 ans ; 4° Adrien Berthaud, voiturier et laboureur à Montmartre ; 5° François Parcier, épicier, ancien marguillier, rue de Bellefond, 55 ans ; 6° Jacques Blanchard, laboureur à Montmartre, 38 ans ; 7° Jean-Nicolas Justinart, ancien plâtrier et marguillier, rue de Bellefond, 46 ans ; 8° Pierre-Joseph Finot, citoyen de Montmartre, rue des Martirs, 41 ans ; 9° Henry-François Duchesne, marchand de vins, rue des Martirs, 44 ans. L'assemblée a choisi pour sindic Jean Pexron, ancien marchand de vins et marguillier, rue de Bellefond, 49 ans ». Au moment de l'élection de 1790, l'assemblée municipale était présidée par Lecomte, substitut au procureur du bailliage de Montmartre, rue de la Tour-d'Auvergne ; le vice-président était de la Porté, avocat au Parlement, rue des Martirs et le secrétaire greffier, Garnotel, commis à la balance du commerce, rue Royale (Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350).

 

 

 

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habitaient, sauf quelques notables, Montmartre intra, avaient intérêt à ménager les gens d'en haut ; aussi s'employèrent-ils à convaincre les électeurs que rien ne pouvait modifier l'étendue de la paroisse, que le mur d'enceinte dont l'établissement sou­levait tant de critiques devait disparaître à brève échéance et, d'accord avec le comité d'organisation, ils décidèrent qu'en exécution des décrets de l'Assemblée nationale l'élection de la nouvelle municipalité aurait lieu le 8 février à l'église paroissiale. Sur la butte, au contraire, les habitants, pour la plupart, avaient vu s'élever la muraille avec l'espoir que cette ligne de démar­cation les séparerait définitivement de ceux d'en bas et surtout des nombreux cabaretiers auxquels ils reprochaient depuis longtemps d'être la cause des lourdes charges qu'on leur imposait ; et groupés autour d'un de leurs jeunes concitoyens, Desportes de Blinval, qui bien qu'installé depuis deux ans seulement dans la paroisse y avait acquis une certaine autorité (1), ils menèrent une campagne habile auprès des électeurs revendiquant leurs droits d'ériger en commune le village de Montmartre. Ils agirent toutefois avec prudence et leur premier soin fut de consulter le maire de Paris sur la légalité de leur projet. Voici ce que Bailly répondait à la date du 31 janvier :

 

L'Assemblée nationale pèsera dans sa sagesse les raisons qui devront faire connaître le district auquel chaque citoyen sera attaché ; mais jusqu'à ce qu'elle ait fait un décret à cet égard, je ne puis m'empêcher

 

(1) D'après certains documents, il était avocat ; suivant d'autres, il n'aurait fait qu'un stage chez un notaire de Paris. Aussitôt après son mariage avec Melle Victoire Berryer, le 5 mai 1788, il vint résider à Montmartre.

 

 

 

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de croire que tout ce qui est enfermé dans les murs nouveaux de Paris ne fasse partie de cette ville et n'ait été distrait de la municipalité à laquelle ils étaient attachés auparavant. De ce principe, je conclus que ceux des habitans qui jadis étaient de la municipalité de Montmartre parce qu'ils étaient hors les barrières ont cessé d'en être lorsque la clôture nouvelle les a placés dans Paris, les a fait participer aux charges et aux avantages de cette ville et, par une conséquence qui me paraît nécessaire, que ces habitans qui ne font plus partie de la municipalité de Montmartre ne- doivent pas être au nombre de ceux qui seront convoqués pour l'or­ganisation de cette municipalité. BAILLY (1).

 

Armés de cette réponse encourageante, les habitants de la butte passèrent aux hostilités et donnèrent, dès la première réunion du 8 février, la mesure de leurs moyens d'action. Pro­fitant d'ailleurs de l'indécision qui régnait dans le parti intra, ils n'eurent pas de peine à diviser les électeurs et l'assemblée devint si tumultueuse que les officiers municipaux, incapables de se faire entendre et de rétablir l'ordre, durent céder la place. Aussitôt leur départ, les électeurs dressèrent le procès-verbal suivant :

 

L' an 1790, le 8 février, les citoyens de la commune de Montmartre assemblés en l'église paroissiale du dit lieu en vertu d'une prétendue convocation affichée sur le territoire par les officiers municipaux en exercice à l'effet de procéder aux élections de la nouvelle municipalité conformément aux décrets de l'Assemblée nationale et lettres patentes de S. M. des mois de novembre et décembre 1789 et janvier 1790, il a été annoncé par M. le sindic de la Municipalité qu'on allait procéder à la dite exécution : mais sur ce qu'il a été observé par nombre de citoyens que les décrets et lettres patentes en question n'avaient pas été publiés et affichés en totalité ainsi qu'il est expressément ordonné de le faire par les dits décrets ; qu'en outre, les affiches de convocation imprimées et placardées sur le territoire ne l'ont pas été huit jours à l'avance ni en lieux suffisants pour l'instruction de tous les intéressés ; il résulte de ces irrégularités et négligences la nullité radicale de la convocation faite pour le présent jour et par conséquent la nullité de toutes les opérations qui pourraient se faire en la dite assemblée ; que des lois toutes nouvelles pour nous ont besoin d'être profondément méditées par les citoyens et que c'est sans doute pour un motif aussi sage que l'affiche et la publication de tous les décrets doivent être faits huit jours avant l'assemblée ; que les citoyens cy présens n'entendent pas exécuter les décrets avant qu'on leur en ait donné de tous en particulier une connaissance légale pour se garantir des surprises et des pièges qui pourraient être tendus à leur bonne foi pendant le cours de l'exécution qu'on voudra leur donner ; qu'ils doivent à l'auguste Assemblée nationale

 

(1) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.

 

 

 

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cette marque de leur respect, déférence pour tout ce qui peut émaner d'elle et que d'ailleurs, il importe grandement que les élections à faire ne puissent être attaquées par l'inobservance des formes essentiellement prescrites ; que pour ces motifs et considérations les citoyens cy présens ont protesté et protestent contre la convocation faite au présent jour pour procéder aux élections ; ils déclarent la dite assemblée illégalement convoquée et invitent MM. les officiers municipaux à se pénétrer de la teneur des décrets, à remplir tous les préliminaires indispensables pour que les lois soient notoires et patentes aux citoyens et qu'ils puissent ensuite les exécuter en leur connaissance de cause; à quel effet, l'assemblée autorise M. Moitte (1), secrétaire nommé par elle pour la rédaction du présent procès-verbal de protestation, à en notifier et donner connaissance à MM. les officiers municipaux afin qu'ils puissent dans le plus court délai possible se mettre en règle et convoquer plus régulièrement une nouvelle assemblée de citoyens. Allemer, Menessier, Desportes de Blinval, Bellancourt, Devoye de Bigny, Blanchard, Debray, Lonbois, Coquard, Laforge, Lambert, Jacob, Drouain, Darbon, Mil, G. de Delafine, Oullier, Cheval, Martinet, Crocombette, Vassal, Bryon, Simon, Lazard, Barré, Bezon, Saulnier, Debyse, Rillier, Chevrot, Bourdin, Debon, Châtelain, Groliet, Grintelle, Hareux, Laurent, Valroi, Le Chevalier, Flais, Bernard Gamache, Roussel, Moulin, Houven, Le Boucher, Hallé, Lebrun, Taillet, Chardon, Hubert, Havard, Duvet, Mathieu, Des Vertus, Morceaux, Cottreau, Fortin, Berthaud, Duhanais, Leymarie, Horest, Chaât, Durnet, Bontemps, Périllon, Lemelle, Fontaine, Lécuyer, Augé, Borelle, Roze, Georgin, Lambert, Dauvillé, Wigi, Jouvey, Lemarié, Deliquet, Coveille, Dupré, Mathey, Bodin, Savary, Lamotte, Pierre Trouillet, Coulon, Gromet, Carème, Chovot, Duhamel, Deruelle, Metoyen, Juclat, Louis Picard, Guérin, Duhalley, Lebert, Finot, officier municipal, de la Porte, officier municipal, Boucher, adjoint, - je soussigné avoir publié au prône des messes paroissiales plusieurs décrets de l'assemblée nationale, mais je ne suis pas certain de les avoir tous publiés. Castelan, curé. A. Moitte, secrétaire pour la rédaction du présent procès-verbal (2).

 

Dans cette protestation que signent également des habitants intra et extra-muros (3), il n'est pas encore question de la division

 

(1) Alexandre Moitte était le gendre de Deruelle, entrepreneur de la manufacture de porcelaine de Clignancourt. En 1792 il prit la direction de cette maison et devant lui-même officier municipal de la commune de Montmartre en l'an III. (Voir Bulletin du Vieux Montmartre, nouvelle série. fasc. 2).

(2) Arch. Nat. Fib II. Seine 14. Je ne saurais trop dire combien mes recherches m'ont été souvent facilitées en consultant le remarquable ouvrage de Tuetey. Répertoire des recueils manuscrits de l'histoire de Paris pendant la Révolution.

(3) Parmi les habitants intra-muros qui ont signé la protestation, on relève, rue Royale : Crocombette, marchand de vins ; rue Coquenard : Simon, procureur au bailliage de Montmartre, Saulnier, bourgeois, Berthaud, dit la Jeunesse, cabaretier ; rue de Bellefond : Chatelain, épicier, Hareux, maître-maçon, Morceaux, limonadier et peintre, Le Chevalier, principal commis à la loterie ; rue des Martirs : Laurent, employé aux fermes, Leymarie, perruquier, Lambert, contrôleur ambulant aux fermes, Debyse, marchand de vins, Mil, vitrier, Houven, serrurier, Le Boucher, cabaretier au Coq hardi, Deliquet, menuisier, Coquard, cabaretier à la Tour d'argent, Valroi, de la Comédie italienne, Finot, officier-juge du point d'honneur ; rue de la Tour-d'Auvergne : Des Vertus, employé aux fermes ; rue de Rochechouart : Cottreau, serrurier, Cheval, boucher ; rue St-Lazare : Wigi, cabaretier à l'Empereur, Savary, cabaretier à la Ville de La Rochelle (Arch. de la Seine). DC2.

 

 

 

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de la paroisse. Ce n'est que le 9 mars, après s'être concertés et sachant que la tenue d'une nouvelle assemblée générale était fixée au 26 mars, que les habitants du haut de Montmartre prirent position et firent connaître leur dessein bien arrêté d'élire entre eux leur municipalité. Réunis dans la salle de la fabrique et après avoir élu pour président de cette séance le laboureur Blanchard et pour secrétaire Deruelle fils ; les habitants :

 

Arrêtent unanimement... qu'ils ne s'organiseraient aucunement avec les habitans intra-muros à moins qu'il n'y ait des ordres expresses de l'Assemblée nationale... ; qu'il serait demandé au Comité de la commune une assemblée générale de la paroisse pour faire connaître... aux habitans intra-muros le voeu général des habitans extra-muros... ; de plus il a été arrêté que le présent procès-verbal. serait remis à l'Assemblée nationale et au Comité de constitution par une députation de douze membres... et lecture faite du présent procès-verbal, les citoyens l'ont approuvé en tous ses points et ont signé : Debise, Benoit, Laforge, Lécuyer, J. Compoint, Picard, Arnoult, Boucher adjoint, Coulon, Debray, lieutenant, Bellancourt, ancien marguillier, Eustache Deharne, Grintelle, Cornil, Moreau, Grouret, Jean-Baptiste Bertaut, Louis Picard, Oudry, Dauvillé, Metoyen, Rocher, Lebert, Carème, Menessier, P. Devaux, ancien sindic perpétuel et receveur des vingtièmes de la paroisse, Pierre Antoine Pichenard, Drevet, Laurent Picard, Vacherot, Lebrun, Gruni, Lemarié, Clément Compoint, Jean Croiset, Jean Duhamel, Chevalier, Jean Compoint, Deruelle, propriétaire de la manufacture de porcelaine, Pierre Trouillet, Martin Chotard, Houelle, Blanchard, président, Deruelle secrétaire (1).

 

Le 14 mars, les délégués du comité extra-muros, Blanchard et Deruelle fils, accompagnés de Jean-Luc Picard, Martin Chotard, Pierre Debray, Taillefer, Lemarié, Lebrun, Pierre Boucher, Marcel Rocher, Cornil, Dauville, Jacques Compoint, Lécuyer, Gruni, Bellancourt, Benoit, Jacques Rocher, Duharme, Debise, Laforge et Grintelle se présentent devant le comité intra-muros qui tenait alors ses séances rue de la Tour-d'Au­-

 

(1) Arch. Nat. Fic III. Seine I.

 

 

 

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vergne, au domicile de son président (1). Cette entrevue est ainsi consignée sur le registre des délibérations des représentants de la commune :

 

Sur quoi, l'assemblée demande aux sieurs habitans les motifs qui leur font désirer une assemblée générale de la commune ; à quoi ils ont répondu que ces motifs sont de connaître quel jugement portera cette assemblée sur la nouvelle ligne de démarcation des nouveaux murs... étant dans l'intention de s'organiser en conséquence. Sur quoi, il a été déclaré aux sieurs habitans que les motifs dessus ne paraissent pas proposables pour nécessiter une assemblée générale de la commune ; qu'il ne peut être élevé aucune question sur la prétendue ligne de démarcation qu'ils supposent exister par l'existence de murailles dont la démolition est demandée à l'Assemblée nationale non seulement par la prévôté et vicomté de Paris, mais encore par la ville de Paris elle-même ; que quand ces murs existeraient la paroisse de Montmartre n'en serait pas moins une et indivise... ; qu'ainsy la question qui pourrait être proposée à une assemblée générale ne pourrait y être décidée et qu'il y avait à craindre qu'elle ne fit naître des troubles qui deviendraient funestes à la commune. D'après ces considérations, l'assemblée générale arrête qu'il ne sera convoqué aucune assemblée générale avant celle indiquée pour le 26 de ce mois et elle invite MM. les habitans à se pénétrer de l'esprit de paix et d'union que l'Assemblée nationale ne cesse de recommander à toutes les parties de l'empire français et à considérer que la désunion qui suivrait nécessairement la question se réunirait à tous les empêchements que les ennemis du bien public ne cessent d'apporter au recouvrement des impôts. Garnotel, secrétaire greffier (2).

 

L'accueil réservé aux propositions du comité extra-muros ne pouvait qu'amener la rupture qui devient définitive. Les deux partis rivaux qui prêchent, sans conviction du reste, l'union et la modération, restent inébranlables dans leurs résolutions et les électeurs du haut de Montmartre vont précipiter leurs démarches auprès des pouvoirs constitués. Le même jour, Blanchard et Deruelle fils sont reçus par le Ministre de l'Intérieur auquel ils exposent la situation et les difficultés que rencontre le comité pour organiser la municipalité et ils le supplient de vouloir bien donner des ordres à M. de Hauteclair, subdélégué général, pour que les décrets et règlements relatifs aux élections soient envoyés

 

(1) Le Comité se réunissait auparavant à l'hôtel de M. de Malesherbes, rue des Martyrs, maison dite le Paradis d'Eden.

(2) Arch. Nat. Fic III. Seine I.

 

 

 

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aux habitants. Le comte de Saint Priest invitait aussitôt M. de Hauteclair à faire parvenir « sans faute dans le jour, par un cavalier, aux députés de la paroisse de Montmartre extra-muros, un exemplaire des décrets concernant les municipalités » (1).

En possession des décrets, ils organisent, le 18 mars, leur comité provisoire. Maupetit est élu président, Blanchard, Sandrin, Grintelle, Bellancourt, Deruelle père, membres du comité, et Desportes de Blinval, secrétaire. Un fait significatif se produit au cours de cette séance. Blanchard et Boucher, membres de l'assemblée communale qui avait subsisté jusqu'alors déclarent qu'ils donnent leur démission ne voulant prendre part à cette réunion que comme habitants extra-muros. C'était un succès pour leur parti (2). Désireux de s'entourer de tous les appuis utiles à leur cause et adroitement guidés par Desportes de Blinval, ils ont l'heureuse inspiration, qui leur assurera plus tard la victoire, de demander au Ministre l'autorisation officielle de se réunir le 29 mars pour élire leur municipalité, puis de saisir les représentants de la nation « du désir que les habitans extra­muros ont de jouir au plutôt des avantages inappréciables que les décrets de l'Assemblée nationale vont procurer à tous les Français (3). Le 23 mars, M. de Saint Priest adressait la lettre suivante à M. Maupetit :

 

J'ai mis sous les yeux du Roy la requête que m'ont présentée les députés de votre Comité provisoire à l'effet d'être autorisés à procéder à l'organisation de votre municipalité extra-muros malgré l'opposition de la partie intra-muros. Comme il n'a point été pris de décision que d'attendre de la municipalité de Paris, le Roy ne vous donne qu'une autorisation d'organisation provisoire afin d'obvier à l'inconvénient que vous éprou­veriez d'être sans magistrats, et en attendant qu'il y ait été statué, vous pourrez tenir votre assemblée le 29 de ce mois, en vous conformant exactement aux décrets sanctionnés pour la forme de l'élection.

 

Copies des procès-verbaux de leurs séances, délibération du comité intra-muros repoussant leur demande, lettre d'autori-

 

(1) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.

(2) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.

(3)  Ibid.

 

 

 

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sation du Ministre, c'est un véritable dossier qu'ils déposent à l'Assemblée nationale à l'appui de leur mémoire dont voici la conclusion :

 

L'Assemblée nationale pèsera dans sa sagesse les motifs de la conduite des habitans extra-muros. C'est le seul juge qu'ils puissent reconnaître et ils recevront sa décision avec respect. Mais en attendant, convaincus de la solidité de leurs moyens, forts de la pureté de leurs intentions et surtout de l'esprit de paix et de conciliation qu'ils n'ont cessé de mettre dans cette affaire, les habitans de Montmartre extra-muros protestent contre toute assemblée qui se pourrait tenir dans l'église paroissiale le 26 du présent mois, avant ou après le dit jour, sans avoir été convoqués par leur comité provisoire. Deruelle, Sandrin, Bellancourt, Blanchard, Grintelle, Maupetit, Desportes de Blinval.

 

Plus on approche de la date du 26, plus les esprits sont excités et la crainte de troubles incite le comité extra-muros à se mettre sous la protection du Ministre qui leur a déjà donné des gages de sa bienveillance :

 

Les paroissiens de Montmartre sont dans l'intention de tenir une assemblée dans l'église paroissiale du lieu le vendredi 26 de ce mois à 8 heures du matin... et ils ont fait afficher dans plusieurs endroits du territoire des placards de convocation qui peuvent induire en erreur une partie des habitans extra-muros dont la convocation légale, d'après vos ordres, est faite par son comité provisoire pour le lundi 29 du présent mois, à 8 heures du matin. Sur ces causes et pour éviter des accidents qui pourraient naître de quelques rixes, le Comité provisoire vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que les paroissiens intra-muros ne puissent en aucun temps ni dans aucun lieu se mêler de l'organisation de la municipalité extra-muros et aider les habitans du lieu à procéder tranquillement et sûrement, le lundi 29 mars, à la nomination de leurs officiers municipaux et vous ferez justice (1).

 

L'inquiétude du comité fut sans doute partagée par M. de Saint Priest, car un détachement de la garde nationale de Paris à pied et à cheval fut envoyé à Montmartre les 26 et 29 mars (2).

Cependant, malgré leurs incessantes réclamations, leurs démarches réitérées, les habitants de la butte ne purent mettre obstacle à la tenue de l'assemblée du 26, et à 8 heures du matin,

 

(1) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.

(2) Les lettres de Bailly adressées à ce sujet, les 25 et 28 mars, au général de La Fayette ont été publiées dans le fasc. 25 du Bulletin du Vieux-Montmartre.

 

 

 

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Deruelle informait ses collègues qui siégeaient en permanence que les paroissiens de Montmartre intra-muros se portaient en nombre à l'église. Ils décidèrent de s'y rendre aussitôt pour protester contre la légalité de cette assemblée. Ils ne parvinrent même pas à se faire entendre et durent revenir à la salle de la fabrique et se contenter de consigner sur le registre des délibérations une protestation aussi platonique que les précédentes (1). Desportes de Blinval ne pouvait se méprendre sur la portée de l'échec que son parti venait de subir ; mais, loin d'être découragé, il poursuit la lutte avec plus d'ardeur, joue d'audace auprès des électeurs indécis et cherche encore à s'attirer les bonnes grâces du Ministre qui, véritablement, aura suivi cette affaire avec le désir évident de lui être utile :

 

Pleins de reconnaissance des démarches que vous avez bien voulu faire pour remplir leurs souhaits, les habitans vous supplient... de leur continuer votre protection, vous qui ne refusâtes jamais de favoriser les bonnes causes. Le Comité s'empresse de vous remettre sous les yeux le travail qu'il a fait pour protester contre la légalité de l'assemblée que les habitans intra-muros ont tenu aujourd'hui dans l'église paroissiale et de vous prévenir... qu'ils ont procédé sans interruption à leur opération irrégulière. Forts de votre bienveillance, les habitans extra-muros se croient toujours sûrs du succès tant que vous daignerez sourire à leurs efforts ; le Comité provisoire vous est un garant de sa gratitude éternelle ; il ose y joindre ses vœux pour votre prospérité (1).

 

L'assemblée convoquée pour le 26 mars avait donc pu se tenir sans incidents graves et le président proclamait devant les électeurs le résultat du vote qui instituait ainsi la première municipalité :

Maire : Jacques Valleteau de la Roque, maître des comptes honoraire, rue de Rochechouart (2).

Officiers municipaux : Pierre Génin, cabaretier « Aux raves d'Amiens » rue Coquenard ; Jean Potier, premier commis des finances au département de la balance du commerce, rue de

 

(1) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.

(2) Il occupait la maison du sr Frère, marchand de musique à Paris. (Arch. de la Seine, DC2).

 

 

 

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Rochechouart ; Jean Peyrou, ancien marchand de vins ; rue de Bellefond ; Jean Des Domaines, cabaretier « Au lion d'or », rue Coquenard ; Jean Ruc, cabaretier « Au grand turc », rue des Martirs ; Jean Pierre Richard, employé aux fermes, rue des Martirs ; Jean-Pierre-Louis Boucher d'Auvergne, avocat au Parlement, rue St-Lazare ; Jean-Nicolas Jamart, chef de la correspondance aux domaines de M. le duc d'Orléans, rue des Martirs.

Procureur syndic : Gilles Michel Lecomte, substitut au procureur du ci-devant bailliage de Montmartre, rue de la Tour-d'Auvergne.

Secrétaire greffier : Garnotel, commis à la balance du commerce, rue Royale.

Notables : Philippe-Nicolas Cordier, garde de la porté de Monsieur, rue de Bellefond ; (1) Antoine Mil, vitrier, rue des Martirs ; Nicolas Messager, cabaretier, « Au grand faucheur », rue de Bellefond ; Jean Guérin, cabaretier « A la nouvelle galère », rue Coquenard ; Jean-Baptiste Gay, sous-directeur aux fermes, rue Coquenard ; Jean Justinart, vitrier, rue de Rochechouart ; François-Denis Cauchois, cabaretier « A Ste-Geneviève », rue de Bellefond ; Guillaume Savary, cabaretier « A la ville de la Rochelle », rue St-Lazare ; Jean-César Le Boucher, cabaretier « Au coq hardi », rue des Martirs ; Pierre Buteux, cabaretier « Au veau qui tête », rue St-Lazare ; Pierre-Joseph Wigi, cabaretier « A l'Empereur », rue St-Lazare ; Louis Compain, marchand-boucher, rue des Martirs ; Simphorien Sirot, cabaretier « Au comte d'Artois », rue des Martirs ; Alexis Nicolas Sompron, secrétaire de l'intendance générale des postes, rue de Rochechouart ; Michel David, employé à la poste, rue Coquenard ; et comme le comité avait à maintes reprises hautement déclaré qu'il ne pouvait y avoir de division dans la paroisse et que l'élection s'étendrait à tout le territoire, on ne put faire autrement que de

 

(1) La paroisse était remplie de prétendus privilégiés qui prenaient des titres semblables, commensal, grand messager de l'Université, gardes surnuméraires dans les capitaineries de vénerie, pour s'exempter de la taille.

 

 

 

- 191 -

nommer en petit nombre, il est vrai, des habitants extra-muros, et à la liste furent ajoutés Adrien Berthault, voiturier et laboureur à Montmartre, Pierre Devaux, meunier et farinier, ancien syndic, et Antoine Bellancourt, meunier à Montmartre (1). On voit que la corporation des cabaretiers jouissait d'une faveur peu commune et qu'elle pouvait se targuer d'une imposant repré­sentation dans le cadre des notabilités de Montmartre.

Si cette municipalité fut dissoute trois mois après, elle n en est pas moins la première élue à Montmartre, et le Moniteur du 2 avril en donnait la composition. Elle entendit aussitôt s'occuper des affaires de la commune ou plutôt continuer à les gérer, car presque tous ses membres avaient fait partie des assemblées municipales précédentes. Elle se préoccupa tout d'abord du choix de la maison commune et, faute de mieux, la demeure du procureur Lecomte, rue de la Tour-d'Auvergne, fut élevée au rang d'Hôtel de la mairie. M. Valleteau de la Roque tenait essentiellement à ce que cette indication fut portée sur le courrier, et comme il se plaignait au Ministre de ne pas recevoir les décrets, il insista pour qu'à la suscription ordinaire, A Messieurs les officiers de la municipalité de Montmartre, on ajoutât ces mots, Hôtel de la mairie, rue de la Tour-d'Auvergne. Le crédit de cette municipalité auprès des bureaux devait être limité, car sur l'ordre d'envoyer sans inconvénients les décrets est annotée cette recommandation :

 

Il ne faudra pas mettre sur l'adresse Hôtel de la mairie ainsi qu'on le demande, mais seulement rue de la Tour-d'Auvergne (2).

 

Il est vrai qu'à la date de cette réclamation, le 9 avril, une autre municipalité s'était constituée dans le haut de Montmartre et il semble bien que, sans attendre l'intervention de l'Assemblée

 

(1) Arch. Nat., Fib II, Seine 14 et Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350. Antoine Bellancourt, membre du comité extra-muros depuis le 18 mars, a trouvé le moyen de se faire élire par les deux partis et de l'examen des documents révolutionnaires, il semble qu'il s'accommode de tous les régimes.

(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.

 

 

 

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nationale dans le conflit, l'administration en reconnaissait déjà le caractère légal.

En effet, le 29 mars, au jour convenu et sous la protection de la garde nationale de Paris, les électeurs extra-muros s'étaient réunis à l'église paroissiale pour former leur municipalité qui fut ainsi composée :

Maire : Félix Desportes de Blinval, bourgeois ; officiers municipaux : Jean Grintelle, marchand de vins traiteur (1) ; Antoine Bellancourt, meunier ; Antoine Gabriel Sandrin, bourgeois ; Jacques Blanchard, laboureur ; Joseph Peillon, bourgeois.

Notables : Louis Dominique Auboin, inspecteur des chasses ; Lebrun, maître serrurier ; Nicolas Carème, vigneron ; Antoine-Auguste Paucheret, meunier ; Etienne Lécuyer, vigneron ; Nicolas-René Benoit, vigneron ; Marcel Cornille, cordonnier ; Jacques Compoint, laboureur ; Jean-Luc Picard, laboureur ; Pierre Devaux, meunier ; Jacques Lemarié, meunier ; Martin Chotard, laboureur et vigneron.

Procureur : Pierre Deruelle, entrepreneur de la manufacture de porcelaine de Clignancourt.

Secrétaire greffier : Jean-Baptiste-Claude-Louis Gageot, bourgeois, ancien procureur au Parlement de Dijon. Tous les membres du Comité provisoire sont élus, sauf le président Maupetit qui est supplanté par Desportes et dont le nom ne figure même plus parmi les notables (2).

 

(1) Grintelle était également marchand boucher quoique cette profession fut plutôt exercée par son fils Jean. Dans un état des revenus de l'abbaye en 1791, il est aussi désigné comme marchand de vins traiteur et locataire d'une maison appartenant à l'abbaye et y attenant connue sous le nom de palais ou pavillon des Princes. Il fut le deuxième maire de Montmartre, élu en 1793. (Arch. Nat. S. 4419)

(2) Archives Nationales, Z2 2471. Divers changements se produisirent dans la composition de cette municipalité en fin d'année ou au commencement de 1791. D'après l'Almanach général du département de Paris pour 1791, Blanchard, qui devient trésorier, est remplacé par le notable Paucheret ; Peillon, nommé prudhomme assesseur au juge de paix, par Jean-Charles Le Gentil, maître de pension. A la place de Carême, Paucheret, Lecuyer, Compoint, Picard, furent élus notables Jean-François Drouain, bourgeois, Sinon-Nicolas Castelan, curé de la paroisse, Jean-Jacques Duval, vicaire de la paroisse, Jean Margarita, bourgeois et Joseph Friedrichs, aubergiste.

 

 

 

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Montmartre est une paroisse de la banlieue de Paris où ses habitans paient la taille. Sa population s'élève à 3.800 âmes… Elle n'a qu'un rôle de taille et de vingtièmes, qu'une seule église qu'un seul juge, qu'une police... Voilà donc deux municipalités dans une petite commune ; voilà une paroisse dans tous les temps unie enfin séparée...

 

C'est ainsi que s'exprime le procureur Lecomte dans le précis de ces évènements qu'il rédige à la hâte en attendant le mémoire instructif qui est à l'impression (1).

L'élection du 29 mars fut une surprise pour la municipalité intra-muros et c'est à son tour d'élever les protestations les plus véhémentes et même de les multiplier. Dès qu'il connut le résultat de cette élection, M. de la Roque obtient une audience du prési­dent de l'Assemblée nationale qui l'engage à voir le député Desmeuniers, au Comité de constitution. Mais celui-ci, dit M. de la Roque, « a trouvé des dangers de toute espèce à proposer à l'Assemblée nationale de décider qu'il doit y avoir deux muni­cipalités dans la commune de Montmartre » (2). Ne pouvant vaincre les résistances qu'il rencontre, M. de la Roque pense qu'une démarche collective aura plus de poids et le lendemain, 30 mars, une députation de la municipalité est admise à la barre et dépose une adresse qui débute ainsi :

 

La paroisse de Montmartre s'étend depuis la barrière où l'on perçoit les entrées de Paris jusqu'à Clignancourt ; depuis des siècles il n'y a qu'une municipalité pour cette paroisse... Quelques habitans viennent de se séparer de leurs frères sans égard pour des décrets généralement respectés ; ils se sont assemblés pour former entre eux seulement une autre municipalité... On conçoit que si la même chose se faisait dans tout le royaume, la Révolution ne pourrait avoir lieu : s'il plaisait à un dixième des habitans de Paris de former une municipalité séparée, la conséquence serait une guerre civile. Encore une fois, il n'y a qu'une paroisse, qu'une commune de Montmartre, il ne peut y avoir qu'une municipalité. Les habitans du haut de Montmartre se disent autorisés à ce qu'ils entreprennent par une lettre ministérielle de M. de Saint Priest. Les Français n'auraient qu'à gémir si des lettres ministérielles pouvaient ainsi empêcher l'exécution des décrets qui doivent régénérer le royaume.

 

Et les députés extraordinaires de Montmartre adjurent l'Assemblée de prononcer, séance tenante, une jugement provi­-

 

(1) Arch. Nat. D. IV3 n° 23.

(2) Arch. Nat. D. IV3 n° 19.

 

 

 

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soire sur la municipalité illégale du haut de Montmartre (1). Après les interventions de Mougins de Roquefort, député du clergé, et de Garnier, député du tiers, l'Assemblée renvoyait l'affaire au Comité de constitution (2).

Le précis du procureur Lecomte, évidemment écrit sous l'influence d'une violente irritation « contre les genses malfaisans qui troublèrent l'assemblée du 8 février et les habitans du haut de Montmartre qui voulaient être quelque chose», a dû servir de plan aux deux mémoires imprimés, l'un du 30 mars, l'autre du 30 avril, dont un exemplaire fut adressé à chacun des membres de l'Assemblée nationale. Celui du 30 mars, un des premiers documents publiés par le Vieux Montmartre (3), est des plus intéressants et donne une version très exacte des évé­nements qui se sont passés. Dans le second, qui fut rédigé alors qu'on connaissait le projet du Comité de constitution de fixer au mur d'enceinte les limites de Paris, la municipalité intra-muros cherche par des équivoques à démontrer que l'exécution de cette mesure ne saurait atteindre Montmartre puisque ses habitants paient la taille et ne peuvent être confondus avec ceux de Paris assujettis aux droits d'entrées. A la pauvreté de ces arguments s'opposent cependant des considérations qui ne sont pas sans valeur :

 

Dans la discussion que pourrait faire naître l'opposition de la commune de Montmartre à se voir réunie à Paris, on ne manquera pas... de parler de contrebande, de fraude énorme, d'assurer que les habitans sont tous fraudeurs... Un prétexte injuste ne peut se soutenir que par des assertions exagérées et souvent très fausses... Ceux qui croient que les nouvelles barrières anéantiront la fraude sont grandement dans l'erreur... la fraude la plus considérable se fait à barrière ouverte. On dira aussi que le vin et l'eau-de-vie sont conduits à Paris par des canaux souterrains... Mais qui empêchera qu'au delà des nouvelles barrières ou ne fasse comme au delà des anciennes ? Les murailles que l'on fait ne sont pas d'airain... Tout le monde sait que de la rue de Valois au village de Mousseaux, on a fait parcourir par dessous terre un tuyau de taffetas gommé, à travers les

 

(1) Arch. Nat. D. IVb n° 252.

(2) Actes de la Commune de Paris. Sig. Lacroix.

(3) Mémoire à l'Assemblée nationale pour la Municipalité de Montmartre près Paris hors barrières. - Bulletin du Vieux-Montmartre, fasc. 31.

 

 

 

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épaisses fondations d'un hôtel immense près l'église de la Magdeleine à la porte Saint Honoré, ce qui forme une distance de plus de 400 toises ; d'après ce fait, peut-on s'attendre que des murailles de deux pieds d'épaisseur dans leurs fondations ne seront pas facilement percées... L'intérêt de plus d'un million de cultivateurs est intimement lié à celui des habitans de Montmartre. Ce n'est que dans ce territoire et dans quelques autres qui avoisinent Paris que vient se consommer les vins des pays français du Mantois, du Gatinois, de l'Orléanois, du Blaisois et de Basse Bourgogne et autres vignobles, par la cause que ces vins de médiocre qualité ne pourraient pas supporter l'impôt excessif des entrées de Paris... L'intérêt de la capitale est encore étroitement lié à celui de la commune de Montmartre si l'on considère que le pauvre de cette cité, qui a droit aux délassements comme le riche, ne les trouve pourtant que dans les cabarets connus sous le nom de guinguettes... Une famille entière y trouvera à peu de frais une nourriture saine et des délassements... Elle y vient oublier dans l'après-midi d'un dimanche toutes ses peines de la semaine ; elle retournera contente dans ses foyers sans avoir dépensé ce qu'il aurait coûté au chef de cette famille seul pour assister à une farce de Nicolet. Que gagnerait la ville de Paris à vouloir entourer de murailles dispendieuses et de palais fastueux destinés à des commis de barrière... des maisons abandonnées, de vastes campagnes qui ne produisent que du seigle, quelques luzernes, des pommes de terre... ? (1).

 

L'Assemblée nationale, en tous cas, ne paraissait pas pressée de trancher le différend et les deux municipalités se trouvaient aux prises avec des difficultés de toutes sortes dont la plus urgente à résoudre était d'établir le rôle des impositions et d'en assurer la perception. Dès le 10 avril, Desp ortes de Blinval sollicitait du Bureau intermédiaire de St-Germain, l'autorisation de préparer la confection d'un rôle distinct :

 

L'animosité des deux partis ne permet pas que leurs officiers muni­cipaux se réunissent... D'ailleurs, les paroissiens intra... paraissent si peu zélés pour la cause publique que tout concourt à vous déterminer à accorder un rôle particulier aux habitans extra... Dans la détresse de la patrie, ils ne demandent qu'à signaler leur civisme en profitant du moyen qu'une récolte favorable fournit à de simples cultivateurs de payer ce qu'ils doivent des impositions et de satisfaire à la contribution patriotique aussitôt qu'ils pourront croire que la perception en sera faite par leurs officiers municipaux et non par des personnes en qui désormais ils ne peuvent avoir confiance (2).

 

La municipalité du bas Montmartre pose la même question :

 

(1) Mémoire à l'Assemblée nationale pour la commune de Montmartre près Paris hors barrières.

(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, cartons 350-1269.

 

 

 

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Qui établira ce rôle ? qui fera la répartition de l'imposition et la dis­tribution des quottes ? Sera-ce la municipalité du haut de Montmartre ? Elle n'a aucune autorité sur les habitans du bas... D'ailleurs, leurs officiers municipaux ont donné aux malheureux habitans du bas des marques trop fortes et trop multiples de haine et de passion pour que ceux-ci ne redoutent point de voir pour un objet de cette importance leur sort... entre les mains de leurs ennemis (1).

 

Une autre difficulté venait encore aggraver les soucis de cette municipalité d'autant plus qu'elle résultait d'une mesure qui devait lui laisser une certaine inquiétude sur le sort qu'on lui réservait. L'Assemblée nationale décrétait, le 6 juin, que les habitants de la banlieue de Paris compris dans l'enceinte seraient assujettis aux droits d'entrée et tenus seulement de payer la moitié de la taille et du droit représentatif de la corvée. Comme les rôles n'étaient pas établis et que la municipalité intra-muros ne savait à quelle solution s'arrêter, on fit appel au concours d'un avocat, M. Pépin ci-devant de Degrouhette, qui, dans une pétition à l'Assemblée nationale, exposa les effets désastreux de l'application de ce décret :

 

Cette partie du territoire de Montmartre appelée vulgairement les Porcherons et Nouvelle France faisait ci devant partie de la banlieue de Paris... La situation de ces lieux peuplés entièrement de pauvres rentiers et de commerçants à tout à coup changé par l'effet du décret du 6 juin... qui eut été moins sensible si la Cour des Aydes, par son arrêté du 18 juin, n'eut point donné à ces dispositions un effet rétroactif et ordonné que les habitans de cette portion de la banlieue payeraient les droits d'entrée sur toutes les boissons, bestiaux et comestibles qui se trouvaient dans leurs maisons et y étaient arrivés avant le décret et, sur la foi de la franchise, si dans quinzaine, pour tout délay, ces habitans ne reportaient pas ces boissons, bestiaux et comestibles hors des murs. Cet arrêt et les visites et inventaires des préposés de la ferme générale ressemblent à la foudre et porteront le désespoir et la désolation dans ces lieux où brillaient naguère la gaieté et le bonheur. Tous ceux des habitans qui n'étaient pas attachés au sol par des propriétés foncières... ont vendu en quinze jours dans l'intérieur de Paris tout ce qu'ils avaient de provisions et ils ont fui de leurs demeures... de sorte que ces quartiers si rians n'offrent plus dans plusieurs endroits que l'image affreuse des déserts... Et si les rôles des impositions n'ont pas été établis c'est que la paroisse divisée se trouve administrée par deux municipalités qui ne communiquent point l'une avec l'autre... »

 

Enfin l'avocat conseil des habitants, ainsi qu'il signe ce

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, cartons 350-1269.

 

 

 

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mémoire suggère divers moyens de résoudre la question « de telle sorte que les citoyens d'en bas n'aient rien à démêler avec ceux d'en haut » (1). On se demande véritablement comment les habitants ont pu supporter, et avec quelle patience, une pareille situation et quel devait être leur embarras en face de deux municipalités qui se prétendaient l'une et l'autre légale­ment constituées. Mais non seulement ces deux municipalités étaient privées de ressources, mais elles avaient contracté des dettes envers quelques-uns de leurs concitoyens. Sur la butte, Desportes de Blinval et Bellancourt avaient fait des avances qui, pour ce dernier, devaient produire intérêt à 5 % pour toute dépense dépassant 100 livres (2). De leur côté, les représentants de l'ancienne paroisse s'étaient vus dans la nécessité d'accepter l'aide de quelques habitants pour assurer le fonctionnement des services publics et le mémoire qu'ils adressèrent à ce propos au Bureau intermédiaire du Département témoigne de leurs inquié­tudes et de leurs craintes depuis le début de la Révolution :

 

Il suffit de connaître la situation topographique de la paroisse de Montmartre pour juger des alarmes de ses habitans à l'époque du 13 juillet de l'année dernière. Inquiétés par les tentatives d'un nombre considérable de brigands qui menaçaient de piller l'abbaye de Montmartre sous prétexte d'emmagasinement de grains (3) et environnés journellement par près de 20.000 ouvriers de charité qui à chaque instant provoquaient un soulèvement général (4), ces habitans sont parvenus à contenir les uns et les autres avec la seule assistance d'une cinquantaine de soldats, gardes françaises et autres qui s'étaient offerts à partager leurs dangers ; sans armes alors - ils firent fabriquer des hallebardes à la hâte - sans revenus communaux... il ne leur restait que la ressource des contributions volontaires qui s'est élevée à 4.596 l. 14 sols (5). Mais quoique cette

 

(1) Arch. Nat. D. VI. 2, n° 1.

(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.

(3) La visite de l'abbaye (22 juillet 1789) permit de constater que la provision de grains et de farine était à peine suffisante pour les besoins de la communauté (Arch. Nat. C4 I. I).

(4) Les ateliers de charité à Montmartre, L. Lazard. Bulletin du Vieux Montmartre, fasc. 25 et 26.

(5) Au 30 novembre 1789, une assemblée des propriétaires et habitants de la paroisse « convoquée au prône au son de la cloche et surabondamment au son de la caisse, reconnaît que la recette des contributions volontaires depuis le 13 juillet monte à 3072l. La dépense s'élèvera jusqu'au 1er janvier à 4900l environ (loyers de 5 corps de garde, soldes et entretien de 3 tambours, armes, munitions, luminaire, impressions, affiches, frais de bureau) ». (Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 1486).

 

 

 

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somme fut au delà de nos espérances... elle a été beaucoup trop modique pour subvenir 1° au paiement des soldats auxiliaires restés pendant près de cinq mois à la charge de la commune ; 2° aux frais d'entretien des armes ; 3° à ceux des fournitures d'ustensiles tels que lits de camp, guérites, poêles, ainsi qu'au chauffage et lumière de trois corps de garde établis dans différens quartiers intra-muros qui, par la fréquentation des guinguettes, exigent une surveillance continuelle ; 4° aux dépenses pour impression de placards, passeports, brevets, registres et papiers aux comités civils et militaires qui se seraient élevées à une somme très forte sans la libéralité de quelques-uns de ses membres... et sans le secours de M. de Malesherbes qui non seulement a bien voulu loger ces comités dans sa maison, mais qui en outre les a défrayés de feu et de lumière jusqu'en février 1790... Les habitans ont jugé indispensable... d'autoriser plusieurs de leurs concitoyens à faire l'avance des dépenses... et ils étaient persuadés que le remboursement s'effectuerait par un plus imposé de la taille de 1790. Ils ont été déçus de cette espérance par la réunion à la ville de Paris de la partie de Montmartre intra-muros. Ils n'ont d'autre moyen de se libérer que d'invoquer la justice de la Commission intermédiaire (1).

 

Les dettes pour toute la paroisse se montaient à 4.730 l. 11 s. 6 d. et furent acquittées en fin d'année par un secours de pareille somme imputable sur les fonds des six derniers mois de 1789. Quant à la municipalité extra-muros, elle reçut 2.000 l. de la Commission intermédiaire de l'Isle de France pour se libérer vis-à-vis de Desportes et de Bellancourt dont les avances s'élevaient à 3.392 l. 10 s. En messidor an II, on devait encore 266 l. 13 s. 6 d. à Desportes (2).

Mais toutes ces questions d'impôts et de dettes ne furent réglées qu'après la décision que prit enfin l'Assemblée nationale le 22 juin. Dès qu'il eût fait adopter le décret qui divisait Paris en 48 sections, le député Gossin demanda la suppression de la municipalité de Montmartre intra-muros comme inconstitutionnelle, et sur la proposition de son collègue Desmeuniers, l'Assemblée nationale décréta que « cette municipalité prendrait part à la nouvelle division de Paris et qu'elle serait tenue de se conformer aux décrets rendus à cet égard » (3). Une proclamation du Roi, en date du 25 juin, sanctionnait ce décret et le territoire était réparti dans les sections du faubourg Montmartre et de la

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 36.

(2) Ibid.

(3) Procès-verbaux des séances de l'Assemblée nationale et Arch. Nat., C. 41, n° 363.

 

 

 

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Grange-Batelière (1). La municipalité intra-muros avait vécu ; mais il lui plut d'abandonner le pouvoir dans un geste théâtral en allant déposer en pompe à Notre-Dame les drapeaux de sa milice. Le 30 juin, à 5 heures du soir, une délégation de l'ancienne municipalité, escortée d'un détachement de la garde nationale que Bailly avait fait requérir pour assurer sa marche (2), quittait Montmartre pour se rendre à l'Hôtel de Ville où elle fut reçue par la Commune de Paris :

 

Si c'est pour nous, dit M. de la Roque, une perte immense de n'avoir plus nos franchises, c'est un précieux avantage d'être confondus avec vous... Vous trouverez dans notre territoire des citoyens dignes de vous, des apôtres de la liberté... des magistrats dignes de la nouvelle loi par leur équité, leurs lumières, leur fermeté ; des soldats prêts à marcher (3).

 

Puis, le cortège auquel se joignirent douze représentants de la Commune se dirigea vers Notre-Dame où les deux drapeaux furent suspendus aux voûtes, l'un tout blanc, du côté de l'évangile au-dessous du drapeau de l'Arc de Paris, l'autre, de différentes couleurs du côté de l'épître sous celui des habitants de l'enclos St-Jean de Latran (4). Pendant que s'accomplissait cette cérémonie, il y eût un peu de tapage sur la place de l'Hôtel de Ville où la délégation avait laissé un canon conquis aux premiers jours de la Révolution et dont elle voulait faire hommage à la Commune de Paris. Des habitants de la butte qui avaient suivi le cortège protestèrent contre l'enlèvement de ce canon et quelques-uns d'entre eux furent députés auprès de l'Assemblée

 

(1) La rue des Martyrs fut la ligne de partage du territoire intra-muros. A la 20e section, le faubourg Montmartre, se rattacha la partie comprise entre la rue des Martyrs et la rue Ste-Anne (faubourg Poissonnière) et à la 7e section, la Grange-Batelière, l'autre partie jusqu'à la rue de Clichy.

(2) Arch. Nat. AFII 48, n° 375.

(3) Actes de la commune de Paris, séance du 30 juin. Sig. Lacroix.

(4) Arch. Nat. C. 128, n° 435. Un décret du 12 juin incorporait à la garde nationale toutes les milices bourgeoises et leurs drapeaux devaient être suspendus à la voûte de l'église principale pour y demeurer consacrés à l'union, à la concorde, à la paix. Le 21 juin, la compagnie des Chevaliers de l'Arc de Montmartre et de St-Sébastien présentait à la commune de Paris son drapeau et son guidon qui furent placés le 4 juillet au haut de la nef au-dessous des drapeaux de la milice de Montmartre.

 

 

 

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pour en appeler à sa justice et dénier à une municipalité dissoute le droit de disposer d'un trophée dont la paroisse de Montmartre se faisait gloire. Elle demanda, et obtint d'ailleurs, que ce canon resterait déposé à l'Hôtel de Ville en attendant la place que lui assignerait le commandant général de la Garde nationale (1). La Municipalité intra-muros avait siégé du 26 mars au 22 juin. Quelques-uns de ses membres échappèrent au naufrage et furent appelés à remplir certaines fonctions dans la nouvelle organi­sation de la ville de Paris. Au scrutin du 4 octobre, M. Valleteau de la Roque était élu notable par la section du faubourg Montmartre et dans la section de la Grange Batelière, Lecomte et Jamart figurent parmi les commissaires de section (2).

Il n'est pas besoin de dire avec quelle allégresse les habitants de la butte accueillirent le proclamation du roi qui leur apportait la liberté si chaudement disputée. Dans la joie du triomphe et l'ardeur de ses 27 ans, Desportes de Blinval saisit tous les prétextes d'organiser des fêtes, des réjouissances pour entretenir, disait-il, les sentiments patriotiques de la population, mais bien plutôt, insinueront ses adversaires, pour jouir de son auto­rité, satisfaire sa vanité et jouer au grand seigneur comme on le lui reprochera plus tard. Un extrait du registre des délibérations à la date du 15 juillet, le lendemain de la Fête de la Fédération, permet de le juger comme un habile metteur en scène :

 

L'an 1790, le 15 juillet, 11 heures du matin, tous les habitans assemblés en l'église paroissiale, pénétrés d'admiration pour une révolution aussi étonnante que favorable à la Patrie, voulant donner des preuves du saint respect qu'ils portent à la nouvelle constitution, se sont transportés sur la place publique et là, s'unissant de cœur à tous les bons Français, ils ont prononcé à haute voix le serment civique dont les paroles sacrées ont retenti hier dans toute la France. Ils ont juré d'être fidèles à la Nation, à la Loi, au Roi, de maintenir la nouvelle constitution, de remplir tous leurs devoirs de citoyen... Un Te Deum a été entonné par tous les habitans... et pendant ce cantique, les gardes nationales du lieu ont passé trois fois, les armes hautes, sous le drapeau de la commune dont la bénédiction a été faite par M. le Curé en présence de M. le Maire, de

 

(1) Actes de la commune. Sig. Lacroix.

(2) Almanach général du département de Paris pour 1791.

 

 

 

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MM. les officiers municipaux, notables et de tous les citoyens qui ont assisté à la messe (1).

 

L'état d'indigence, on peut le dire, où se trouvait la commune, ne trouble pas Desportes dont les conceptions s'adaptent à ses larges vues. Lorsque l'Assemblée nationale eût décrété la vente des biens nationaux, il veut acquérir pour la commune l'universalité des biens de l'abbaye de Montmartre sans en connaître d'ailleurs ni estimer la valeur. Le 27 juillet 1790, il réunit le Conseil général chez lui - sa maison est aussi devenue Hôtel de la Mairie - et le procureur Deruelle fait ressortir que « l'intérêt de Montmartre exige l'acquisition à son profit des biens de l'abbaye dont la revente doit lui procurer des avantages certains ; que cette acquisition divisée en un grand nombre d'habitans fera revivre l'agriculture et le commerce et procurera à beaucoup le titre honorable de propriétaire francais ». La soumission est déposée le lendemain au Comité d'aliénation des biens nationaux, place Vendôme, 9. Quelques jours après, le président de ce comité, M. de La Rochefoucauld, invitait la municipalité à désigner les objets qu'elle voulait acquérir au nom de la commune, à en énoncer le prix et à nommer un expert ; il lui faisait en même temps remarquer que le projet tel qu'il était conçu ne pouvait avoir aucune suite, car les décrets ne l'autorisaient pas à réclamer des biens situés en dehors de son territoire à moins d'établir leur service à l'exploitation du domaine ; et il conseillait, d'après le relevé qu'il avait fait lui-même des différentes possessions de l'abbaye à Montmartre et sur des municipalités voisines où se trouvent des bâtiments affectés à l'exploitation, de limiter la soumission à 130 arpents. Le Conseil général ne pouvait que s'incliner devant les observations de M. de La Rochefoucauld ; il choisit comme expert, M. Nicolas Parvy, architecte juré dont « le talent et surtout la probité » lui étaient signalés, et autorisa le maire et le procureur à rédiger une nouvelle soumission dont le dépôt eut lieu le 20 août, et qui spécifiait l'acquisition

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.

 

 

 

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De 130 arpens ou environ de terres et des bâtimens, fermes et moulins manse abbatiale et maisons qui se trouvent sur notre territoire... le tout sans déroger à la soumission ci devant faite pour l'universalité des biens de l'abbaye, et principalement pour la portion de ces biens qui se trouvent sur le territoire de Clichy et qui sont directement exploités par l'abbaye.

 

Le même jour, une troisième soumission, qui paraît faire double emploi avec la précédente, vise l'acquisition

 

De tout l’enclos de l'abbaye d'environ 37 arpens et tous les bâtimens y construits, plus deux pièces de terre plantées d'arbres nommées saccalis lesquelles sont partagées par le grand chemin de Montmartre et dépendent de l'abbaye.

 

L'ambition de la municipalité ne s'arrête pas là ; le 12 décembre suivant, Desportes et Deruelle signent une quatrième soumission qui comprend d'autres biens que ceux de l'abbaye :

 

1° Une maison, cour, basse-cour, jardin et dépendances sur le territoire de Montmartre et connue sous la dénomination de la Hutte aux gardes, laquelle maison était attribuée à l'inspecteur des chasses de S. M. dans la plaine Saint-Denis (domaine du Roy) ; 2° sept quartiers ou environs de terre en une pièce située au bas de Montmartre, lieu dit la fontaine Saint-Denis et appartenant au ci devant chapitre de Notre-Dame de Paris ; 3° quatre livres, quatre sols de rente foncière due sur un arpens et demi de terre en une pièce située terroir de Clignancourt sur cette paroisse possédée par le sr Jean-Christophe ou ses représentans ; 4° tous les cens, rentes et redevances dus à l'abbaye de Montmartre en tant qu'ils frappent sur des objets circonscrits dans le territoire de Montmartre ; 5° trois arpens et demi ou environ de terre dépendant des propriétés des ci devant Dames de Saint-Cyr et situées savoir, trois cens perches ou environ au lieu dit les Malassis et cinquante perches au lieu dit les Rapines, le tout sur le territoire de Montmartre ; 6° enfin, tous les terreins qui se trouvent situés sur le territoire de Clichy et qui sont directement exploités par l'abbaye de Montmartre ainsi qu'il a été énoncé par nos précédentes déclarations que nous réitérons et confir­mons en tant que de besoin (1).

 

(1) Arch. Nat. Q1 10681. Parmi les soumissions qui furent déposées pour l'acquisition des biens nationaux situés sur le territoire de Montmartre, on relève celles de Thomas-Etienne Baldoureau, jardinier à Clignancourt, de Jacques Devaux, meunier et plâtrier, à Clichy, de Gabriel-Denis Gaillard, bourgeois, au chemin neuf de la rue Blanche, de Pierre Delmas, bourgeois, à Paris, d'Etienne Basset, plâtrier, à Paris, rue de Clichy, de Trouillet, laboureur, à la Chapelle, de Joseph Finot, rue des Martirs, de Philippart, naître charron, à Paris, chaussée d'Antin, de Jean Belhomme, géomètre, rue de Valois. A la suite de l'état des soumissions sont mentionnées les locations consenties par l'abbaye. Bâtiments externes : Mme la comtesse de Choiseul, 1072 l ; Mlle Chapus, 380 l ; sr et dame Margarita, 150 l ; Mlle Maçon, 150 l ; Ve Derondelle, 60 l ; dame Jannot, 60 l ; Ve Léquellé, 80 l ; sr Figuier, 72 l ; sr Limoge, 72 l ; sr Colas, 60 l ; dame Huri, 36 l ; Ve Bouvet, 30 l ; Elisabeth Fouquet, 30 l ; Ve Croisile, 30 l ; Anne Debray, 24 l. Maisons louées dans le village : au sr Grintelle, sans bail, 1000 l ; au sr Taillefer, sur la place du Tertre, sans bail, 280 l ; au sr Labiche, bail emphytéotique avec le terrain, encore 40 ans de jouissance, 60 l ; au sr Laforge, le moulin de la Tour, 400 l.

 

 

 

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La municipalité de Montmartre disposait-elle de moyens et de ressources pour poursuivre et réaliser une telle entreprise ? C'est peu probable. Les bâtiments et les jardins de l'abbaye furent vendus en l'an II, sauf 29 arpents environ qu'on réserva à la commune pour construire une école (1). Et c'est peut-être la seule acquisition que fit la municipalité et qui donna lieu, de la part de l'abbesse, à une réclamation sur laquelle je reviendrai dans la suite de ce travail.

Montmartre chef lieu de canton ; c'est encore une conception de Desportes dont tout l'intérêt réside dans les considérations qu'on fit valoir auprès du Comité de constitution pour donner à Montmartre la préférence sur les villages qui l'entouraient :

 

Les cantons qui doivent composer le département ne sont pas encore divisés dans la détermination de leur chef-lieu. Messieurs du Comité de constitution préféreront sans doute celui des villes, bourgs ou villages qui se trouve par sa situation au centre des différens endroits qui pourraient en dépendre. Montmartre réunit ces avantages ; il est juste au milieu de Clichy, Saint-Ouen, Vertus, La Villette et La Chapelle, donc ce village. y aboutissant puisqu'il intercepte presque toutes les communications de l'un à l'autre. Sa situation centrale ne saurait être douteuse, toutes les cartes géographiques le constatent. Mais ce qui peut principalement lui faire obtenir la préférence, c'est que tous les bâtiments nécessaires à la tenue des assemblées même les plus nombreuses s'y trouvent réunis et sont distribués pour les recevoir ; le bailliage qui était très considérable n'en occupait que la moitié, sans compter les salles immenses qui avoisinent les prisons. Trois raisons politiques peuvent encore militer en faveur de ce village : étendue de son territoire, sa population et son commerce ; le débit de vins qui s'y fait et qui y attire beaucoup de monde nécessite une police continuelle et très vigilante ; et -sur ce point, la municipalité ne saurait être trop secondée ; de plus, sa position relativement à Paris exige une surveillance à laquelle on ne peut attacher trop de soin ; plus les officiers intéressés à l'ordre public y seront multipliés, plus on a lieu d'attendre que ce poste sera sûrement gardé. L'intérêt de la capitale se réunit à celui des habitans de Montmartre pour que leur territoire soit préféré (2).

 

(1) Acte de vente de l'abbaye de Montmartre. Bulletin du Vieux Montmartre, fasc. 31.

(2) Arch. Nat. D. IVb 13, n° 250bis ; Fib II. Seine 14.

 

 

 

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Bien que Desportes eût fait appuyer la demande auprès du député Gossin par M. Guignard de Saint Priest, ce fut Clichy­la-Garenne qui devint chef-lieu du 4e canton comprenant Clichy-la-Garenne, Villiers-la-Garenne, Neuilly, St-Ouen, Montmartre et La Chapelle St-Denis.

Curieuse figure que celle de Félix Desportes qui a déjà fait l'objet d'une étude très complète, limitée toutefois à la mission dont il fut chargé auprès de la république de Genève (1794-1799) Son tempérament exalté, entreprenant, son esprit d'intrigue, son habileté à se ménager des appuis dans tous les partis, on peut même dire sa duplicité, ont été mis en lumière dans cet ouvrage intéressant à plus d'un titre (1). Mais nos recherches ne sauraient s'écarter de la courte magistrature qu'il exerça à Montmartre où ses qualités et ses défauts lui créèrent autant de partisans que d'ennemis. Un de ceux-ci, dans un pamphlet qu'il signe l'ami de la vérité, de la loi et de l'égalité ; en trace ce portrait peu flatteur :

 

Voilà un homme que le peuple encore aveugle sur les vrais principes de la liberté et du nouvel état de choses et trompé par la jactance semi patriotique, par quelques airs de popularité, forces politesses, remplaçant tout à coup des manières rebutantes et dures par quelques expressions fraternelles sans fraternité, a nominé pour le conduire, maintenir et faire respecter la loi (2).

 

Est-ce avec conviction qu'il se jeta dans la mêlée politique affichant les opinions les plus avancées qui contrastaient avec sa manière de vivre et se modifieront d'ailleurs avec les régimes et à mesure qu'il gravira les échelons de la carrière diplomatique ? Pourquoi se fait-il instituer maire de Montmartre sous le nom de Desportes de Blinval, pour réduire sa signature, aussitôt après son élection, à Félix Desportes tout court ? Il avouera lui-même « être né loin des privilégiés » (3), et il écrira plus tard

 

(1) Félix Desportes et l'annexion de Genève à la France, Fréd. Barbey.

(2) Lettre d'un citoyen actif de Montmartre à un citoyen éligible de Paris.

(3) Arch. Nat. F7 4673.

 

 

 

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« mon origine est toute plébéienne et je m'en orgueillis, car je suis mon ouvrage et je ne dois rien au nom de mes aïeux » ; cependant, il ajoute « qu'ils ne sont pas tout à fait étrangers à l'histoire et les mémoires de Sully constatent qu'ils jouissaient de quelque considération » (1). Il était tout bonnement fils d'un épicier de Rouen établi rue de la Truie, Jacques-Philippe Desportes, homme intelligent sans doute qui profita des réelles dispositions de son fils pour lui faire donner une éducation certainement supérieure à sa situation. Et ne serait-ce pas à cette éducation qu'il faut attribuer ce désir de briller, de jouer à l'effet, et cette vanité dont il ne se corrigera jamais ? Ne dira-t-il pas en parlant de la commune de Montmartre :

 

Je pris les rènes de cette administration très importante parce qu'elle s'étendait sur une partie des faubourgs les plus populeux de Paris... Tant que dura mon mandat l'ordre le plus parfait, la plus profonde tranquillité v régnèrent... et les cannibales qui, peu de mois après mon départ de Montmartre, portèrent à Paris l'épouvante et la désolation, dans les journées des 2 et 3 septembre, tremblaient alors devant la fermeté d'un jeune homme qu'ils avaient appris à connaître au milieu de quelques-unes de leurs querelles et dont ils savaient qu'ils ne braveraient pas impuné­ment la sévère mais impartiale équité (2).

 

Mais écoutons son ennemi l' Ami de la vérité :

 

Qu'un maire et ses municipes, au mépris des décrets de l'Assemblée nationale, ose exiger dans le temple des distinctions qu'elle a proscrites avec indignation. ; qu'il ose ordonner aux bedeaux de l'église de faire nettoyer et préparer le banc du cy devant seigneur pour lui et ses municipaux ; qu'il leur enjoigne de lui présenter le pain béni avant qui que ce soit ; qu'il ose se faire accompagner à l'église les jours de dimanches et de fêtes par la garde nationale ; qu'il ose en faire mettre en faction, la bayonnette au bout du fusil, à l'entrée du chœur pour empêcher les marguilliers de se présenter avant lui à l'offrande... qu'un maire et ses municipaux se permettent une conduite aussi inconstitutionnelle... ce serait substituer l'aristocratie féodale et nobiliaire à l'aristocratie plus odieuse encore de l'écharpe aux trois couleurs... Et certes, il n'est aucun

 

(1) Appel à l'opinion des habitants du Haut-Rhin. F. Desportes. Il fait allusion à un nommé Desportes qui, en 1594, fut l'agent dont se servit Sully pour obtenir la reddition de Louviers, et à l'abbé de Tiron, le poète Philippe Desportes qui, retiré à Rouen avec les ligueurs auprès de l'amiral de Villars, apporta son concours au ministre de Henri IV en vue d'assurer la soumission de cette place (Mémoires de Sully, édition de Londres 1763).

(2) Appel à l'opinion…

 

 

 

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patriote qui ne dise qu'un tel maire, s'il existe, mérite qu'on le dépouille de ce signe sacré... S'ils existent ? oui, citoyens, ils existent... c'est le maire de Montmartre, le sieur Desportes, ce sont ses officiers municipaux, mais qui n'ont été dans ces circonstances que des instruments passifs qu'il a fait mouvoir. Il n'existe plus aucun privilège ; c'est ce que dans sa sagesse, l'Assemblée nationale a exprimé en déterminant... que la préséance attribuée aux officiers municipaux ne leur confère aucun des droits honorifiques dans les églises... Voilà les lettres et l'esprit du décret que le sémillant et jeune maire de Montmartre a enfreint d'une manière si étrange et pourquoi ? bon Dieu ! Pour satisfaire à une misérable gloriole, à une puérile et ridicule vanité... Adieu, frère... imite le maire de Montmartre ; qu'un air d'hilarité se peigne quelquefois sur ton visage comme il est sans cesse dans le sien, convaincu de son mérite que personne en effet ne doit mieux connaître que lui ; que ne le vois-tu dans nos assemblées se mettre sans cesse sous les regards du public dont il a mérité par son air sémillant et satisfait d'être trouvé Genti (1).

 

Cette histoire de pain béni dont la distribution fut réglée par l'Assemblée communale qui avait cependant d'autres choses à faire que de s'occuper de pareilles futilités, prit des proportions inattendues. A la séance du 24 décembre, le procureur Deruelle constatait avec chagrin

 

... Que dans la distribution du pain béni qui a pour but de rappeler aux hommes la fraternité qui les unit, on accordât à quelques citoyens une distinction qui ne devrait plus exister, et il proposait de ne plus présenter aux fidèles que des parts égales, la distribution devant se faire indistinctement, sauf à conserver au clergé la priorité pour la présentation s'il le requiert.

 

La proposition fut adoptée et on décida en même temps de ne plus offrir de gâteau, mais du pain de pâte ferme dont la plus grande partie serait destinée aux pauvres. Desportes s'engagea aussitôt à faire l'offrande dès le lendemain à la messe de Noël et on fit afficher aux portes de l'église une proclamation de la municipalité invitant les habitants à se conformer à ces instruc­tions (2). Laissons l'Ami de la vérité nous faire le récit de cette cérémonie :

 

(1) Il y a certainement une raison pour que cet adjectif placé presqu’à la fin du pamphlet subisse une faute d'orthographe et soit imprimé en caractère différent. L'auteur, déguisant son nom, ne serait-il pas Le Gentil, maître de pension à Montmartre, qui siégea aux côtés de Desportes comme officier municipal, devint juge de paix du canton et fut arrêté après le 9 thermidor pour « terrorisme » ?

(2) Arch. Nat., D. XIX, 81, n° 626. Ce carton contient un bel exemplaire de cette proclamation, imprimée par Quilleau, rue du Fouare, qui s'intitule imprimeur de la municipalité de Montmartre.

 

 

 

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Le jour de Noël il remit le pain béni quoique ce ne fut pas à son tour de le porter. Il y fit mettre 8 pains qui furent portés par deux officiers de chasseurs de la garde nationale qui, méconnaissant le respect qu'ils doivent à l'habit qu'ils ont l'honneur de porter, ne rougirent pas de faire les fonctions de bedeaux et de porter sur leurs épaules, au grand scandale des bons patriotes, le brancard sur lequel étaient les pains de M. le Maire... A peine la fournée qu'il avait fait porter piramidalement sur le brancard avait été bénie qu'il exigea qu'il ne fut gardé par les bedeaux que ce qu'il fallait strictement et que le surplus lui fut rendu pour être donné aux pauvres... Il voulait que l'on sût qu'il distribuait 7 pains de quatre livres aux pauvres ce qui a raison de deux sols 6 deniers faisait un objet de trois livres.

 

La désinvolture avec laquelle Desportes traitait le clergé n'était pas pour plaire au curé et aux marguilliers qui s'em­pressèrent de déposer une plainte au Comité ecclésiastique « sur les différentes entreprises faites par le maire de Montmartre contre leurs droits respectifs » (1). L’affaire cependant finit par s'arranger. Le curé était tenu à certains ménagements vis-à-vis de Desportes dont il n'ignorait ni l'influence ni les relations et l'intérêt de celui-ci l'engageait à rester en bons termes avec le clergé qui avait encore conservé son autorité sur les paroissiens. Comme le Comité ecclésiastique le rappelait à ses devoirs et à ses véritables fonctions (2), il voulut se disculper des accusations portées contre lui, et fit plaider sa cause par le Conseil général de la commune. Saisissant l'occasion de la cérémonie, du serment que prêtèrent, le 23 janvier, MM. Castelan et Duval, curé et vicaire de la paroisse, le Conseil adressa au Comité ecclésiastique un mémoire qui débute par un pompeux éloge,

 

De ces dignes ecclésiastiques qui, par leurs sentiments aussi vrais qu'éloquemment prononcés, ont rempli tous les assistans d'un saint enthousiasme pour la chose publique,

 

et se termine par la justification des actes de la municipalité :

 

Le siècle des prérogatives est passé... et c'est un maire que l'on taxe de vouloir les rétablir !... toute la France pourrait être bouleversée par les méchants qui conspirent contre son bonheur que notre municipalité... demeurerait immuablement attachée à la constitution française ; tout peut périr, hors nos sentiments pour la Révolution... Vous voudrez bien

 

(1) Arch. Nat., D. XIX, 81, n° 626.

 

 

 

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ne pas douter du patriotisme d'un homme qui consacre ses jours et ses nuits au bonheur de ses concitoyens (1).

 

La réconciliation parut complète lorsque ces deux prêtres, peu de temps après, prirent place dans le corps municipal ; toutefois l'abbé Castelan jugea plus prudent de s'éloigner de la butte et, le 14 mars 1791, il déclarait devant le maire que « malgré son regret de se démettre du titre de curé de Montmartre, il optait pour la cure de Notre-Dame de Lorette, pensant de sa religion de suivre son troupeau le plus nombreux » (2).

Mais voici deux actes de la vie privée de Desportes qui nous le feront mieux connaître encore. Le 15 mai 1791, il faisait baptiser sa seconde fille à St-Pierre de Montmartre et lui donnait pour parrain, et non pour marraine ainsi qu'on l'a dit quelquefois, la commune de Montmartre :

 

Baptême de Flore (3) Pierrette, Montmartre née le 3 mai, fille de Nicolas-Félix Desportes, maire de cette commune et de Victoire Berryer, son épouse ; Parrain : la commune de Montmartre représentée par Pierre Deruelle, procureur de la commune, assisté de Antoine Bellancourt, officier municipal, Marcel Cornille, notable, Pierre-Charles Laforge, capitaine de la compagnie du centre de la garde nationale, et Pierre Devaux, bourgeois, tous quatre commissaires nommés à cet effet en vertu de la délibération de la commune générale du 8 de ce mois, inscrite sur le grand registre de la Municipalité ; marraine, Mme Marie-Madeleine Barbe Lamirault, épouse de Jacques-Félix Desportes, négociant à Rouen, ayeule de l'enfant, et ont signé avec le maire aussi présent, Ladmirault, Deruelle, procureur de la commune, Bellancourt, représentant le corps municipal, Devaux, représentant la, commune générale, Cornille, représentant le Conseil général, Laforge, représentant la garde nationale (4).

 

Un an après, le 18 octobre 1792, alors qu'il était Ministre de la République près le duc des Deux-Ponts, c'est le baptême de son fils Louis-Benjamin-Félix qui ne revêt plus ce caractère démocratique et peu banal qu'il avait donné à la précédente cérémonie. Si l'enfant, a pour parrain son oncle, Benjamin Desportes, la marraine est « haute et puissante dame Dorothée,

 

(1) Arch. Nat., D. XIX, 79, n° 600.

(2) L'abbé Duval, vicaire de la paroisse depuis 6 ans, est élu à la cure de Montmartre le 10 avril, par l'assemblée électorale de St-Denis.

(3) Dans une pièce relative à son mariage, on lit Rose (Arch. Nat. Fib I. 15820).

(4) Coll. Parent de Rosan. Registres paroissiaux de St-Pierre de Montmartre.

 

 

 

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Caroline-Frédéricque-Ernestine, née baronne de Furtten Waerther, épouse de haut et puissant seigneur Louis, baron de Closen chevalier de St-Louis et de Cincinnatus, chambellan de S. A. S. le duc régnant des Deux-Ponts » (1). Ce qui ne l'empêchera pas plus tard, alors qu'il était détenu aux Petits Pères, de porter sur la cour de ce prince un jugement peu compatible avec la distinction dont il était l'objet. Rappelant pour sa défense les services qu'il avait rendus à Deux-Ponts, il écrivait au Comité de Sûreté générale :

 

J'ai signalé mon arrivée par la proclamation de nies principes répu­blicains... et j'ai pu manifester à la cour d'un tyran les sentiments dont j'étais animé (2).

 

A vrai dire, il parut toujours, même pour sa famille, avide de titres et d'honneurs. Pierrette, la filleule de Montmartre, épousera S. E. Anne-Marie-Louis Bertrand, baron de Boucheporn, chevalier de l'ordre impérial de la Réunion, grand commandant des ordres de Westphalie et de Hesse Darmstadt, maréchal de la cour de S. M. le roi de Westphalie. Lui-même sera baron de l'empire et son autre fils, qui termina ses études, avec le consentement de l'Empereur, à l'Académie de Goettingue, était appelé le chevalier Victor (3). Et cependant, il eût tout le temps de réfléchir à la vanité de ces titres et décorations pendant les 117 jours qu'il passa aux maisons d'arrêt des Petits Pères et

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Registres paroissiaux de St-Pierre de Montmartre.

(2) Arch. Nat. F7 4673.

(3) Arch. Nat. Fib, 15820. Voici l'état de ses services qu'il établit lui-même 22 juin 1790, maire de Montmartre ; 24 octobre 1791, chargé d'une mission diplomatique près les cantons helvétiques (nommé par Delessart, ministre des relations extérieures) ; 14 mai 1792, ministre plénipotentiaire près le duc des Deux-Ponts (nommé par Dumouriez ministre de la guerre) ; 2 décembre 1794, ministre plénipotentiaire de la République française près celle de Genève ; 22 mai 1798, commissaire général du Directoire exécutif dans le département du Léman ; 2 mars 1800, Préfet du département des Alpes-Maritimes (refuse) ; 4 mars 1800, Secrétaire général du ministère de l'Intérieur (Lucien Bonaparte, ministre) ; 31 mars 1800, premier secrétaire d'ambassade en Espagne sous l'un des frères de l'Empereur (Lucien) ; 8 juillet 1802, Préfet du département du Haut-Rhin ; 15 mai 1804, membre de la Légion d'honneur ; 18 janvier 1809, baron de l'Empire ; 12 décembre 1812, cesse ses fonctions de Préfet du Haut-Rhin (en réalité révoqué le 12 mars 1813).

 

 

 

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Du Plessis (1). Mais c'est tout un chapitre qu'il faudrait consacrer à Desportes dans l'histoire de Montmartre pendant la Révolution. Si les documents que nous venons de dépouiller le représentent sous un jour peu favorable, il serait injuste de ne pas reconnaître l'intelligence, l'habileté dont il usa dans la défense des intérêts de Montmartre. Si sa vanité fut excessive, il l'exploita souvent au profit de la commune et on ne saurait nier que, dans une période difficile il jeta les bases d'une organisation municipale assez solide pour résister et se maintenir au milieu des troubles du pays. Du reste, dans les différents postes qu'il occupa par la suite et si nous relisons la notice que notre Société lui a consacrée sur les actes de son administration à Colmar (2), on retrouve le même esprit politique qui guida ses pas à Montmartre, le même désir de plaire et de paraître, les mêmes goûts de faste ou de grandeurs. A Colmar, on le traita, un peu sévèrement peut-être, de « caméléon politique ». Les intrigues auxquelles il fut mêlé ou qu'il provoqua et qui d'ailleurs le compromirent auprès de tous les gouvernements qu'il servit et motivèrent ses disgrâces successives devaient naturellement laisser planer un doute sur la sincérité de ses convictions ; et, d'autre part, les relations trop étroites qu'il entretenait dans les camps les plus opposés lui attirèrent des haines et des jalousies qui le poursuivirent toute sa vie et dont il put à Montmartre mesurer toute la violence quand, sur de ridicules dénonciations, sur de vagues accusations, il fut arrêté par le Comité révolutionnaire de la commune qu'il jugera « aussi intolérant qu'ignorant ». Mais je ne crois pas qu'il eût jamais connaissance d'une de ces dénonciations que je me reprocherais de passer sous silence et de souligner du moindre commentaire. Elle fut envoyée le 25 mars 1793 au Comité de sûreté générale (3).

 

(1) Arch. Nat. F7 4673.

(2) Documents concernant Félix Desportes. Bulletin du Vieux Montmartre, fasc. 55-56.

(3) Arch. Nat. F7 4673.

 

 

 

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Je déclare que le nommé Desportes ci devant maire de Montmartre vient d'être chargé de commissions pour Wittemberg. Je crois qu'il est imprudent et même dangereux de ne pas le faire révoquer. Car en 1789, il a arboré la cocarde noire ; il a voulu assassiner un cocher de fiacre à 10 heures du soir ; qu'il s'est ensuite couvert du masque du patriotisme dans l'intention de séduire la bonne foi de la commune de Montmartre pour être promu à la place de maire ; que vers la fin de l'année dernière ou au commencement d'ycelle, il a été envoyé à Deux-Ponts où s'étant mis à la tête de troupes, il a dispersé plusieurs communes qui s'étaient assemblées afin d'émettre leur vœu de réunion à la France. On lui reproche qu'avant son voyage à Deux-Ponts, il avait certains créanciers qu'il n'a pu satisfaire avant son départ ; que depuis son retour, il a payé tout son monde, qu'il a fort bien monté sa maison, ses domestiques, qu'il a acheté un équipage et que les Ministres vont souvent dîner chez lui entre autres Beurnonville et Lebrun lesquels y ont encore dîné vendredi 22 du courant ; qu'en outre, il a été plusieurs fois à Villiers chercher de l'or dans plusieurs endroits et certainement dans une maison ; il est encore bon d'observer que sa femme étant enceinte dans les mois de septembre et octobre 1792, La Fayette devait être parrain de l'enfant qui a été ensuite tenu sous le nom de la duchesse des Deux-Ponts. Ce Desportes est normand de naissance et fils d'un notaire ou procureur. Et c'est signé « Champagnac, membre du Comité de surveillance de la Société des deffenseurs de la République aux Jacobins Saint-Honoré ».

 

***

 

II. - La Terreur.

 

 

Nous ne sommes plus à Montmartre, mais à Montmarat. Le 25 brumaire, an II, la Convention nationale enregistrait cette adresse au procès-verbal de sa séance :

 

Les députés de la commune de Montmartre déposent sur l'autel de la Patrie l'argenterie et les ornements de leurs églises. Ils demandent à la Convention nationale d'approuver le changement du nom de Montmartre, qui signifie Mont des Martyrs, par celui de Mont Marat, par la raison que cet homme immortel, et persécuté dès le commencement de la Révolution s'était réfugié sur ce mont : La Convention décrète la mention honorable, l'insertion au bulletin et confirme le changement de nom de Montmartre en celui de Mont Marat (1).

 

La municipalité qui siégeait alors et prit l'initiative de cet hommage à la mémoire de l'Ami du Peuple avait été nommée

 

(1) Procès verbaux des séances de la Convention nationale. La municipalité n'attendit pas l'approbation de la Convention pour adopter cette dénomination qui figure sur quelques pièces un peu antérieures au 25 brumaire.

 

 

 

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six mois auparavant, le 7 avril 1793. En réalité, la plupart de ses membres tenaient leur mandat du scrutin qui fut ouvert le 10 mars précédent pour le renouvellement de la municipalité ; mais cette élection discutée avait encore provoqué des troubles dans la commune et le secrétaire-greffier Gageot, en saisissant le directoire du district de Saint-Denis, l'informait des faits qui s'étaient passés depuis ce renouvellement :

 

Un sieur Étienne, officier municipal, avait apporté la plus grande discorde par ses intrigues nuisibles à la chose publique, égarant les esprits faibles de la paroisse, cherchant à détruire la confiance dans l'adminis­tration. Le juge de paix de Clichy l'a renvoyé devant le tribunal révolutionnaire. Plusieurs des officiers municipaux nouvellement nommés refusent d'accepter leur nomination trop lourde pour leurs capacités ou leurs intérêts. Faut-il convoquer une Assemblée pour renouveler la municipalité ou seulement faire élire à la place de ceux qui n'acceptent pas ? Gageot, secrétaire-greffier.

 

En réponse à cette question le district, de Saint-Denis donnait l'ordre de procéder à une nouvelle élection, et les habitants, convoqués à cet effet, se réunirent le dimanche 7 avril, dans la salle des assemblées près de l'église, sous la présidence du citoyen Petit, procureur-syndic du district de Saint-Denis, habitant Montmartre (1), assisté du citoyen Gageot, secrétaire-greffier et de trois secrétaires, les citoyens Labat, Lattache et Jossot. Le citoyen Grintelle fut élu maire par 14 voix sur 20 (2), et le citoyen Gaillard, procureur de la commune par 14 voix sur 23. Puis on élit cinq officiers municipaux, Pierre Dutertre, Adrien Bertaut, Jacques Godefroy, Louis-Anne Robiveau, Pierre-Joseph Montborne, et dix notables, Jean-Jacques Duval (3), Robert-Louis Latache, Emmanuel Lebert, Pierre Lécuyer, André-Marcel Rocher, Jean-Baptiste Devaux, Nicolas Debert, Pierre Joachim Gorneau, Jean-Baptiste Lazare et Jean Lathuile (4).

 

(1) Alexandre-François Petit, notaire à Montmartre (1er août 1785 - 29 floréal an 2).

(2) Grintelle, marchand de vins traiteur, habitait place du Tertre dans une maison louée à l'abbaye.

(3) Curé de la paroisse depuis le 10 avril 1791. Il fut chargé à cette séance de continuer à recevoir, mais comme officier municipal, les actes d'état civil. Le registre qu'il tenait précédemment avait été clos le 31 décembre 1792 avec cette statistique pour l'année, 13 mariages, 44 baptêmes, 31 décès.

(4) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel de Ville, carton 350.

 

 

 

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on peut se rendre compte de l'esprit qui animait cette municipalité par l'adresse qu'elle déposait à la Convention nationale, le 20 mars 1793, à l'occasion 'd'une levée de jeunes volontaires de la commune :

 

Législateurs, nous venons vous présenter les 18 défenseurs que la commune de Montmartre offre à la Patrie. Les nouveaux dangers de la France ont réveillé leur zèle. De nos jeunes gens, ces 18 n'avaient pu, comme leurs frères, partager à Jemmapes l'honneur du triomphe. Mais à votre dernier signal, rien n'a pu les retenir, les voilà ! tant la voix des législateurs est puissante sur des hommes libres. Mais la municipalité de Montmartre aurait cru ne servir qu'à demi la Patrie, si elle n'avait pas pourvu à l'armement complet des soldats qu'elle lui donne. Nous avons quitté nos habits pour les couvrir, nous nous sommes privés de nos fusils et de nos sabres pour les armer ; ils partent tous bien équipés et il n'en coûtera rien à la mère commune. C'est ainsi que des Français doivent répondre à la générosité de leurs représentants. Citoyens législateurs, dites aux tyrans qui nous menacent que les efforts que nous avons faits ne sont point épuisés. Si le hazard des combats nous prive bientôt de ces jeunes citoyens, 8o pères de famille sont tous prêts à voler aux frontières pour les venger. Appelez-nous, législateurs, vous nous verrez descendre rapidement de notre montagne pour ne la remonter que couronnés des lauriers de la victoire (1).

 

Dès que la municipalité prend le nom de Montmarat et à mesure que s'accentue le mouvement révolutionnaire, ses senti­ments patriotiques vont se manifester avec plus d'ardeur et s'associer étroitement à tous les actes de la Convention. Aussi, quand le représentant du peuple Crassous viendra à Montmarat, le 24 nivôse an II, muni des pouvoirs que lui ont délégués Billaud-Varenne, Carnot, Barrère et Collot d'Herbois pour procéder à l'épuration et à la réorganisation, des autorités constituées dans le département de Paris, maintiendra-t-il en fonctions les officiers municipaux, ainsi que Le Gentil, juge de paix du canton, et son secrétaire Desfossés, « reconnus patriotes chauds », tout en traçant à la municipalité la marche révolu­tionnaire qu'elle doit suivre (2). Elle n'eût garde de s'en écarter et cette adresse du 4 germinal au Président de la Convention

 

(1) Arch. nat. c. 249. - Le 24 nivôse an II, le maire Grintelle dressait l'état des armes déclarées par les habitants de Montmarat au nombre de 71 : 75 fusils, dont 6 au corps de garde, 43 sabres, 30 pistolets, 7 épées.

(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.

 

 

 

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où il est fait allusion à la chute des hébertistes, témoigne du degré d'exaltation qui s'emparait des esprits :

 

Législateurs, vous venés de donner un grand exemple à l'univers, vous avez traduit au tribunal révolutionnaire ceux de vos membres qui souillaient votre enceinte sacrée. Les perfides ! Ils avaient voulu faire croire un moment aux tirans coalisés que la représentation nationale pouvait être corrompue. Nous leur dirons, nous, que la vertu réside toujours sur le Mont vénéré, qu'il a toute notre confiance et que nos bras sont, ici pour le deffendre. Sentinelles vigilantes occupant un poste dont l'horizon est étendu, aussi vite que l'aigle qui fond sur sa proye, nous descendrons la hache à la main pour vous deffendre et exterminer les monstres. Tous vos moments sont précieux à la Patrie ; les nôtres, nous les employons à forger la foudre qui doit anéantir les ennemis de la Liberté. Grintelle, maire, Gaillard, agent national (1) ; Debray, président du Comité de surveillance, Benjamin Desportes, secrétaire ; Drieu, président de l'Assemblée populaire, Farcy, vice-président, Dupreuil ; Marguerie, commandant de la garde nationale ; Gageot, secrétaire-greffier (2).

 

A l'envoi de cette adresse se sont associés le Comité de sur­veillance et la Société populaire de Montmarat. Cette société avait été fondée à la fin de 1793 par l'ancien maire, Félix Desportes, sur les bases et les mêmes principes que la société des Jacobins et dont il était membre (3). Quant au Comité de sur­veillance ou révolutionnaire, il fut organisé le 15 nivôse an II, et on peut dire que son autorité domina tous les partis et s'imposa à la municipalité. Notre Société a publié l'analyse que fit Parent de Rosan des séances de ce Comité (4), et il est regrettable, comme le faisait justement remarquer Lucien Lazard à qui l'on doit cette communication, que le texte même des délibérations n'ait pas été relevé. Néanmoins, ce document, si incomplet qu'il soit, dépeint d'une façon saisissante le rôle de ce Comité et offre un bien curieux champ d'observation sur la vie de cette petite commune que la proximité de Paris entraînait dans les mouvements populaires, où les citoyens se surveillaient, s'épiaient et redoutant d'être suspects, tenaient à justifier leurs moindres actes,

 

(1) Le décret du 14 frimaire an II remplaçait le procureur-syndic par un agent national qui, en somme, remplissait à peu près les mêmes fonctions.

(2) Arch. Nat. C. 298, n° 1033.

(3) Arch. Nat. F7 4673. Lettre à Laignelot, député de Paris.

(4) Bulletin du Vieux-Montmartre, fasc. 59-60.

 

 

 

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leurs démarches les plus banales. Témoin ce propriétaire de Montmarat, un nommé Duhalley, habitant rue Égalité, ex-noble, se dit-il, âgé de 70 ans, « pouvant à peine se soutenir et marchant en deux » qui, le 2 floréal, demande au Comité de Salut public l'autorisation de se rendre à Paris une fois par mois pour toucher ses petits revenus et assure « qu'il revient très exactement coucher dans son domicile », et pour capter la bienveillance du Comité, il a soin d'ajouter « que par ses mœurs et sa conduite, il a mérité le nom de patriote qui est gravé dans son cœur » (1). Conscients des dangers qui menaçaient le pays, troublés par de continuelles dénonciations, voyant des complots de tous côtés, les membres du Comité révolutionnaire de Montmarat étaient convaincus de l'utilité de leur mission et leurs actes, si arbitraires qu'ils fussent, s'inspiraient d'un ardent patriotisme et de l'intérêt du peuple. Mais pouvaient-ils empêcher les haines particulières de se manifester, les vengeances de s'exercer ? Tout est sujet à délation et déjà, dans le courant de 1793, un malheureux garçon de 20 ans en fit la cruelle expérience. Il s'appelait Gorneau et habitait rue des Martyrs chez son père, notable de la commune. Léger comme on peut l'être à son âge, encouragé d'ailleurs par des prétentions littéraires, il se plaisait à écrire à des amis de province ses impressions sur la vie de Paris, sur les événements politiques et ne se privait pas d'attaquer violemment les hommes du jour et les institutions. Dénoncé, il fut enfermé à Sainte-Pélagie. Lors des perquisitions qui furent faites dans la chambre qu'il occupait chez son père, par le juge de paix et officier de police Le Gentil, assisté du gendarme Chaulaire, et dans une pièce que son oncle, demeurant à Paris, cloître St-Merri, mettait quelquefois à sa disposition, on saisit des projets de lettres qu'il avait eu l'imprudence de ne pas détruire et où se trouvaient ces vers :

 

(1) Arch. Nat. F7 4673.

 

 

 

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Dans ce siècle falot, tel est notre délire,

Le plus sot se croit fait pour gouverner l'empire.

Un Marat siège au rang de nos législateurs

Et ce républicain a des admirateurs.

L'orateur de tréteaux s'érige en Démosthène

Et Monsieur de Santerre se croit plus que Turenne.

 

et une mauvaise parodie du chant des Marseillais qui se terminait par ces mots : « Un émigré qui se f... de la guillotine et ne craint pas le vol de ses propriétés ». Il eut beau dire devant ses juges :

 

Je ne suis pas un factieux, un contre-révolutionnaire, pas même un muscadin de Paris ; je n'ai jamais cherché à faire de mal à personne et je me contente de remplir mes devoirs de citoyen dans mon village sans me mêler de rien, et dans mes lettres il faut voir plus de plaisanteries que de choses sérieuses.

 

le tribunal révolutionnaire, après un sévère réquisitoire de l'accusateur public Fouquier-Tinville, l'envoyait à l'échafaud le 24 frimaire (1).

Dès que l'autorité municipale est entre les mains du Comité révolutionnaire, les arrestations se multiplient et des citoyens, dont le civisme est notoire, comme on le reconnaîtra plus tard, sont victimes de dénonciations qu'on ne contrôle même pas et incarcérés par mesure de sûreté. Il en fut ainsi pour un imprimeur Lenoir et son locataire Ducasse, pour la citoyenne Silvestre, ancienne femme de chambre de la comtesse d'Artois, pour un nommé Darragon, ci-devant noble attaché à la maison de Capet. Un officier municipal, Robineau, subit le même sort et fut conduit, le 21 floréal, à St-Lazare, par l'agent Lemoine de la sûreté générale (2). Mais le fait le plus significatif et qui passionna la commune fut l'arrestation de Félix Desportes dont la détention occupa pendant plusieurs mois les séances de la municipalité, de la Société populaire et du Comité de surveillance. Les Archives nationales possèdent le dossier de cette affaire que je vais essayer de reconstituer (3).

 

(1) Arch. Nat. W. 300.

(2) Arch. Nat. A F** II, 254.

(3) Arch. Nat. F7 4673.

 

 

 

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Par son caractère autoritaire, son esprit versatile, Desportes devait forcément s'attirer des inimitiés dans la commune ; elles se traduisirent, dès son retour de la mission que Dumouriez lui avait confiée à Deux-Ponts, c'est-à-dire à la fin de 1792, par des manifestations hostiles qui le décidèrent à rompre avec la municipalité. Ses adversaires ne se faisaient pas faute de col­porter dans les clubs et dans les comités des bruits assez vagues répandus sur sa conduite à Deux-Ponts, et dont l'origine remontait à l'accusation portée contre lui à la tribune de la Convention par le représentant Philippe Ruhl, qui lui reprochait notamment de n'avoir pas su faire respecter la cocarde nationale, ni prendre les mesures nécessaires à l'expulsion des nombreux émigrés réfugiés, dans ce duché. L'attestation de son patriotisme par le ministre Lebrun et par le Comité diplomatique n'écarta pas les soupçons, et les attaques devinrent plus agressives dès que fut constitué le Comité révolutionnaire dont ses amis cependant lui avaient offert la présidence qu'il eût le grand tort de ne pas accepter. C'est, en effet, au sein de ce Comité que se prépara sa perte. On discutait sur sa radiation inexpliquée du club des jacobins, sur les relations qu'il s'était flatté d'avoir avec des hommes politiques alors voués à l'exécration publique ou sur celles qu'il entretenait avec des représentants comme Danton, dont la popularité était fortement ébranlée. Des dénonciations, calquées sur celle du citoyen Champagnac que j'ai déjà citée, étaient adressées au Comité de Montmarat ou à la Sûreté générale ; l'une d'elles, plus précise, rapportait qu'un nommé Bonnegent, garçon meunier, demeurant chez Fontaine, porteur d'eau, rue Lazare, allait, muni d'un billet de Desportes, chercher de l'or à Villiers chez l'envoyé des Deux-Ponts qui depuis avait été arrêté ; on l'accusait « d'avoir logé un Anglais » et on revenait avec insistance sur les repas auxquels il conviait Beurnonville, Lacroix, Lebrun et Danton. Si beaucoup d'habitants de Montmarat hésitaient à croire à la culpabilité de Desportes, le Comité révolutionnaire, ou plutôt ceux qui le dirigeaient, ne cessaient de l'incriminer et la préméditation du coup qu'on voulait lui porter

 

 

 

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paraît bien établie par cette lettre que le Comité faisait parvenir, le 23 ventôse, à un de ses membres, Lepron, alors à Bordeaux :

 

Debray nous a communiqué ta lettre ; ... l'intérêt général et le salut de la Patrie nous commandent impérieusement de connaître les amis et les ennemis du bien public. A cet effet, tes collègues t'invitent à te pré­senter chez le mandataire du peuple Isabeau et lui exposer toutes les circonstances qui sont à ta connaissance et qui nous obligent à requérir de lui ce qu'il aurait à nous confier et son sentiment sur la gestion du citoyen dont il est question. Nous nous en rapportons à cet égard à ton zèle républicain... Salut et fraternité. Compoint, président, Peillon, membre, Préaux, secrétaire.

 

Le citoyen en question est Desportes ; et sans même attendre la réponse d'Isabeau, qui ne viendra du reste qu'après son arres­tation, ni celle de la Commission des relations extérieures qui avait été questionnée sur les incidents de sa mission à Deux-Ponts, la Société populaire lui interdisait l'accès de ses séances et le Comité révolutionnaire, refusant de viser son certificat de civisme, le dénonçait, le 28 ventôse au Comité de sûreté générale :

 

Le citoyen Desportes vient d'être l'objet de deux séances extraordinaires. Son civisme n'a, à la vérité, jamais laissé aucun doute... il jouit aussi de la confiance de la commune et y a occupé précédemment la place de maire par deux nominations successives. Mais l'inquiétude du Comité sur Desportes est qu'il est exclu des Jacobins ;... toutes les mesures nécessaires ont été employées auprès des jacobins pour découvrir les motifs de cette exclusion, mais elles ont été infructueuses ; ... il a été différé de lui accorder le visa de son certificat de civisme jusqu'au moment où il pourrait se procurer des instructions sur les deux missions qu'il a faittes pour les intérêts de la République ; et c'est en ce moment les seuls soupçons où peut s'arrêter le Conseil sur le motif tacite des Jacobins ; ... la conjuration qui devait commencer son affreux complot pour frapper de son glaive meurtrier tous les soutiens de notre Liberté redouble notre zèle pour pouvoir vous aider à découvrir les coupables. Compoint, pré­sident, Préaux, secrétaire.

 

La chute de Danton leur fournit les moyens d'agir. Il fallut deux séances, dont l'une finit à 4 heures du matin, pour discuter l'arrestation de Desportes, et l'attitude hostile ou hésitante de certains membres, qu'on se garde de désigner, se dégage nette­ment du texte des procès-verbaux que je vais rapporter en raison de leur intérêt.

 

 

 

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Séance du tridi 13 germinal an II. Présidence d'Ernoult. Plusieurs membres ayant observé qu'une nouvelle conspiration venait d'être découverte par les soins infatigables du Comité de Salut public où l'on voyait à la tête Danton et Lacroix, le Comité a arrêté que l'on s'occuperait du citoyen Félix Desportes, ci-devant chargé d'affaires des intérêts de la République près le duc des Deux-Ponts. Le citoyen Félix Desportes, s'étant présenté il y a quelques jours au Comité, s'y est plaint qu'un de ses membres le poursuivait avec acharnement en attirant continuellement sur lui des soupçons qu'il n'avait jamais mérité. Ce même membre lui a répondu qu'il avait été induit en erreur et que le fait qu'il venait de déclarer était faux. Dans cette même discussion, un membre ayant observé au citoyen Félix Desportes qu'il lui paraissait étonnant qu'étant connu de plusieurs membres de la Convention nationale pour un vrai patriote sans reproches qu'il n'eût point encore trouvé le moyen de se faire réintégrer aux Jacobins ; on a remarqué dans ses réponses qu'il comptait des membres qui devaient l'y représenter sur Danton et que ce dernier lui avait dit qu'il n'était pas encore le moment, qu'il devait attendre l'épuration de tous les membres et qu'il espérait toujours y être réintégré. On a cru voir que dans les tems où il avait été chargé d'affaires par le République près le duc des Deux-Ponts, c'était le même où Danton et Lacroix étaient commissaires dans la Belgique ; des membres ont dit qu'il avait cultivé Lebrun, Bailly, Beurnonville et Pétion, presque tous membres cangrénés de l'Assemblée constituante et leur avait donné à table. Considérant que dans les circonstances actuelles, le Comité de sûreté générale pourrait peut-être tirer quelques renseignements sur la conspiration présente de l'intimité que l'on peut supposer au citoyen Desportes avec Danton, considérant son exclusion des Jacobins, il fut mis en question s'il serait mis en état d'arrestation ou s'il serait conduit au Comité de sûreté générale pour y être entendu ; la division des opinions remet au lendemain le mode d'exécution. Séance levée à minuit.

Du quartidi 14 germinal an II. - Présidence d'Ernoult. Le Comité étant assemblé, le citoyen Desportes s'y est présenté et a demandé à être entendu. Aussitôt un membre a observé qu'il croyait que la séance allait être consacrée à la discussion de ce citoyen, et qu'à cet effet il demandait que le règlement du Comité fut suivi, qu'en conséquence, le citoyen Benjamin Desportes, membre du Comité, et son frère, se retirât dans la chambre voisine et que l'on déciderait s'il serait entendu ; mais la majorité paraissant satisfaite que Félix Desportes eût la parolle et que son frère resta tant qu'il s'expliquerait, motivant qu'il coopérerait à condamner son frère s'il était reconnu coupable, le citoyen Félix Desportes dit que les circonstances exigent des mesures qui paraissent s'étendre jusqu'à lui d'après les soupçons que le Comité semblait avoir sur lui, quoique dans tous les teins il ait donné des preuves non équivoques de son civisme. Le motif, annonce-t-il, ne peut tenir que des missions dont il a été chargé par le Comité de Salut public et le pouvoir exécutif - en conséquence, il prie de nouveau le Comité qui ne peut désirer des renseignements sur sa conduite que pendant le tems qu'il s'est absenté de sa commune, d'écrire au représentant Ruhl à l'effet de s'éclairer sur les soupçons qu'il est bien loin de mériter et sur la dénonciation qu'il fit contre lui. Ce citoyen rapporte que le représentant Ruhl a convenu lui-même que sa bonne foi avait été trompée ; il demande en outre que le Comité veuille

 

 

 

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bien envoyer des commissaires aux affaires étrangères pour y prendre des informations sur sa conduite politique et qu'il soit mis en état d'arrestation si le Comité le juge absolument nécessaire. Ensuite, il s'est retiré avec son frère. Des membres ayant paru surpris de ce que venait de dire le citoyen Félix Desportes et ne sachant sous quel point envisager cette demande, le Comité est revenu sur le champ sur la discussion de la veille et du mode de l'arrestation. Plusieurs membres ayant demandé que sitôt son arresta­tion il fut conduit de suite au Comité de sûreté générale, d'autres membres ont observé que dans les événements du moment l'on y rencontrerait trop de difficultés pour y être entendu et ont rejetté cette proposition. Tous les membres ayant été d'accord que le citoyen Félix Desportes n'avait jamais manifesté aucune action d'incivisme dans cette commune, des membres ont opiné qu'il fut simplement écrit à son égard au Comité de sûreté générale à l'effet de lui donner connaissance de tout ce qui concernait ce citoyen et qu'ensuite on agirait d'après ses ordres. Néan­moins, vu les raisons ci-dessus détaillées et les circonstances actuelles qui exigent les plus scrupuleuses recherches, il a été définitivement arrêté que, séance tenante et par mesure de sûreté, il serait mis en état d'arresta­tion dans sa maison provisoirement avec un gardien nommé François Blin, et que les scellés seraient mis sur ses papiers, et que dans les vingt quatre heures il serait donné avis au Comité de sûreté générale qui en avisera maintenant ce que bon être et ont signé à 2 heures du matin. De suite, nous avons nommé commissaires pour l'expédition les citoyens Ernoult, Rimbault, Chevalier, Debray, Taillefer et Préaux ; nous nous sommes transportés au domicile du citoyen Félix Desportes, accompagné du citoyen François Blin auquel nous avons confié la garde sur sa responsabilité du citoyen Félix Desportes, où étant entrés à 2 heures du matin dans un salon y avons donné lecture au citoyen Desportes du présent écrit et avons apposé aux tiroirs d'une commode les scellés sur les papiers que nous y avons enfermés après les avoir parcourus et ny avoir reconnu rien de suspect et les scellés y sont attachés aux deux extrémités avec deux. bandes de papier. Deux membres se sont transportés durant l'examen des papiers avec le citoyen Desportes dans tous ses appartemens et même d'un grenier, nous ont attesté ny avoir trouvé aucun papier. Nous avons demandé au citoyen Desportes par qui il avait été nommé chargé d'affaires à Deux-Ponts. A répondu qu'il avait été présenté à Dumouriez par Collot d'Herbois qui répondit de son civisme.

Demande : Combien de tems il avait resté à Deux-Ponts.

Réponse : Sept mois et demi.

Demande : En quel tems il est rentré dans la République.

Réponse : Fin de décembre 1792.

Demande : A quel tems il est arrivé à Deux-Ponts.

Réponse : au mois de juin de la même année.

Demande : S'il sait le sujet pourquoi il a été rejetté des Jacobins.

Réponse : Qu'il n'a jamais pu en connaître les motifs certains, mais qu'il soupçonne que la raison est qu'il n'a pu se rendre sur une lettre d'invitation qu'il reçut à l'effet de passer à un scrutin épuratoire.

Demande : En quel lieu il était lorsqu'il reçut cette lettre. A répondu qu'il était à Metz.

Demande : S'il y était pour les affaires de la République.

A répondu qu'il y passait se rendant à une mission dont il était chargé

 

 

 

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pour Stuttgard, et que ce fut dans cette ville qu'il reçut ordre de revenir à Paris.

Demande d'où l'ordre lui fut-il émané.

Réponse : Du Ministre des Affaires étrangères motivé sur les dangers que couraient les agents reconnus de la République en pays étranger depuis l'arrestation de Sémonville.

Demande s'il était intime de Danton. A répondu que non et qu'il ne connaissait pas même Lacroix. Lui avons demandé s'il était vrai qu'il ait reçu chez lui Lebrun, Bailly, Beurnonville, Petion. Réponse que deux fois seulement il avait donné table à Danton, Delmas, Cambon, Nioche et Isabeau, et que chaque fois, ils n'y sont restés qu'environ deux heures et demies, mais que Pétion ni Beurnonville n'étaient jamais venus et qu'il n'avait jamais eu de rapport avec eux que pour les affaires de la commune dont alors il était maire.

Demande s'il s'était justifié de la dénonciation faite contre lui par le représentant Ruhl au mois de novembre de l'année 1792. A répondu qu'il l'avait été dès le lendemain par Ruhl lui-même qui est au Comité de sûreté générale, par le Ministre des Affaires étrangères, et qu'il fut reconnu que bien loin d'avoir fait du mal aux patriotes de Bergzabern, c'était lui qui les avait sauvés (1). Nous a dit de plus qu'après la fatale journée du 17 juillet 1791, où les patriotes furent massacrés au champ de Mars, et les écrivains jacobins incarcérés, ce fut lui qui se transporta avec Collot d'Herbois dans les prisons pour les réclamer sous leur caution et que ce motif fit cesser ses rapports entre lui et Bailly. Qu'il omettait de dire ici le bien qu'il avait pu faire pour la Révolution parce que ses concitoyens du Comité de surveillance et de la commune qui l'ont vu dans des temps difficiles lui rendront sans doute justice. Notre mission étant finie, nous nous sommes retirés et avons clos notre procès-verbal et avons signé avec lui et les deux gardiens, à 4 heures du matin.

 

Bien qu'il s'attendit, au contraire, à l'injustice d'hommes, écrira-t-il, « qui n'ont rien fait pour la Révolution, qui ne savent même pas ce que veut dire le mot révolution », il était loin de prévoir une mesure aussi rigoureuse. Gardé à vue dans sa maison, inquiet du sort des siens encore tout émus de pareilles alarmes, pressentant le danger qui le menace, Desportes prépare aussitôt sa défense et va constituer un dossier de tous les cer­tificats qu'il sera capable de se procurer pour justifier de son civisme. Le 29, conduit par un gardien, il se présente devant le

 

(1) On lui reprochait d'avoir empêché la réunion à la République du bailliage de Bergzabern et donné sa sauvegarde aux troupes que le duc des Deux-Ponts avait envoyées pour réprimer l'insurrection. La commission des relations exté­rieures prétendait que « Desportes ne pouvait refuser cette sauvegarde sans blesser les usages reçus et donner à penser que la République avait fomenté secrètement l'insurrection ». Arch. Nat. F7 4673.

 

 

 

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Conseil général de la commune et demande qu'on lui donnée « acte de la manière dont il s'est comporté dans cette commune depuis le commencement de la Révolution et des principes qu'il avait toujours manifestés ». Le Conseil, animé d'un sentiment d'équité ou peut-être de critique à l'égard du Comité révolutionnaire, s'empresse de répondre à son désir et lui délivre une pièce attestant

 

qu'il s'est toujours comporté en bon citoyen ; qu'il a donné dans toutes les occasions les marques essentielles de civisme et notamment en provoquant, en décembre 1792, la réquisition et faisant effectuer la levée de 17 hommes dans la commune pour voler à la défense des frontières, en se chargeant, au mois de février 1793, de donner des secours journaliers à la femme et aux enfants du citoyen Menet, l'un des volontaires armés pour la défense de la Patrie... et ont signé : Lathuile, Rocher, Debert, Gorneau, Gaillard, Royer, Bellancourt, Remarié, Basset, Louis Picard, Robineau, Grintelle et Lamotte, secrétaire-greffier (1).

 

Et le citoyen Lathuile ajoutait que :

 

Peu de tems après son retour du régiment avec son congé absolu, voulant entrer dans la garde que l'Assemblée législative avait décrétée pour Louis Capet, Desportes, informé de cette intention, l'en détourna fortement en lui faisant prévoir le peu de durée de l'existence de cette garde et les événements qui consolideraient la liberté des Français par la destruction de la tyrannie.

 

Le 2 floréal, toujours suivi de son gardien, il se rend à une séance de la Société populaire et dépose une demande analogue qui est applaudie par les citoyens des. tribunes. Devant cette manifestation, la Société populaire ne pouvait faire autrement que de « le reconnaître pour un bon citoyen, ayant toujours rempli ses devoirs avec le zèle le plus constant et le plus soutenu alors qu'il était maire de la commune ». A ces certificats, il joint une pièce du commissaire Buchet des relations extérieures attes­tant que « sa correspondance avec le ci-devant Comité des Affaires étrangères contenait, suivant les époques de la Révolution, l'expression du patriotisme et de la liberté ». Puis, se souvenant qu'un nommé Colliard, autrefois attaché à la maison de France

 

(1) Lamotte qui était instituteur dans la commune remplaça le secrétaire-greffier Gageot, décédé. La fille de Gageot fut nommée institutrice « des enfants du sexe ».

 

 

 

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à Deux-Ponts, était rentré à Paris et habitait rue du Cherche-Midy, 274, section du Bonnet rouge, il en informe son frère qui décide ce citoyen à venir au Comité de Montmarat pour exposer que « Desportes, à son arrivée à Deux-Ponts, fit porter la cocarde tricolore à tous les citoyens attachés à son service, qu'il n'a jamais cherché qu'à faire la guerre aux tyrans et entretenir la paix dans les chaumières ».

Pendant qu'il recueillait tous les documents utiles à sa défense, le procès-verbal de son arrestation avait été transmis au district de Franciade qui, sans aucune hésitation, déclare dans son rapport au Comité de sûreté générale que « ce citoyen favorisa le parti des despotes, qu'il eut grande corres­pondance avec Lebrun, Beurnonville, Danton et Lacroix, et qu'il faisait avec les susdits des repas scandaleux dans sa maison ». Le 30 germinal, Louis (du Bas-Rhin), Lavicomterie et Elie Lacoste, membres du Comité de sûreté générale, signaient le mandat d'arrestation. Il ne fut exécuté que le 2 floréal par l'agent Ployer qui conduisit Desportes à la caserne des Petits-Pères dont on avait fait une maison d'arrêt.

Enfermé dans cette prison, et confondu, gémit-il « avec les plus vifs scélérats, des voleurs, des assassins », il attend avec angoisse son premier interrogatoire, redoutant sans doute qu'on connût le véritable motif de sa mission à Deux-Ponts, si toutefois on peut ajouter quelque crédit à ce qu'il avoue, plus de 20 ans après, dans une brochure publiée à Paris, qui a pour épigraphe cette pensée de Sénèque : Un grand et beau spectacle aux regards de la divinité même est l'homme de bien aux prises avec l'adversité (1). Voici ce qu'il écrit :

 

L'objet apparent de ma mission était la négociation des indemnités à accorder aux princes allemands possesseurs de grands fiefs en Lorraine et Alsace ; l'objet secret avait pour but la rentrée des princes français et de tous les nobles qui les avaient suivis à Coblentz, car le roi souhaitait, je dois le croire, le retour légal de ses frères et de leurs compagnons d'émi­gration. La malheureuse journée du 20 juin 1702 entrava ces négociations et celle du 10 août, plus fatale encore, les fit échouer... L'énergie avec

 

(1) F. Desportes. - Appel à l'opinion des habitants du Haut-Rhin. Paris 1820.

 

 

 

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laquelle je m'étais prononcé, dans ma correspondance diplomatique, contre les attentats des 2 et 3 septembre, me valut mon rappel ; j'avais rendu à la patrie une foule d'infortunés qu'une mode plutôt qu'une crainte avait éloignés et que la misère y ramenait.

 

Nous voilà bien loin de l'homme qui écrivait au représentant Laignelot : « Je n'ai jamais varié dans mes principes, je suis et je mourrai républicain et démocrate ». Il invoquera pour sa défense qu'il n'était que l'exécuteur des ordres du gouvernement. Mais n'écrit-il pas plus loin :

 

Redevenu simple citoyen, ne pouvant maîtriser la volonté nationale au gré de ma reconnaissance envers un monarque dont je vénérais la mémoire autant que de son vivant j'avais honoré les vertus, j'imposai silence à mes regrets inutiles et j'adoptai le gouvernement républicain dont l'existence était déjà cimentée par tant de fameuses victoires.

 

Ces aveux sont-ils sincères, et ce souvenir respectueux qu'il adresse en 1820 à la mémoire de Louis XVI n'aurait-il pas eu d'autre but que de rentrer en grâce auprès des Bourbons ? Car, malgré ses déboires, ses échecs, il ne peut renoncer à la vie politique ; son ambition ne s'éteindra jamais. Il aura servi la République, l'Empire, pressenti les Bourbons à la première Restauration (1), couru au devant de l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe (2), siégé à la Chambre des représentants de 1815 (3), mais aussitôt proscrit, et nous le verrons encore en 1830 briguer les suffrages des électeurs des arrondissements de Montfort et de Redon (4).

 

(1) Son entretien avec le duc de Berry, le 23 janvier 1815. Appel l'opinion...

(2) Il était alors aide de camp du général en chef de la garde Nationale et fut chargé d'aller au devant de l'Empereur - il le rencontra entre Fromenteau et Essonnes - pour lui remettre une lettre par laquelle ou le priait de ne pas rentrer dans la capitale avec des troupes de ligue afin d'éviter des rixes avec celles de Paris qui n'avaient pas arboré la cocarde tricolore. A noter la rapidité de l'avancement dans la garde nationale. « Du grade de caporal dont je m'étais honoré de faire les fonctions à la barrière des Martyrs, le 30 mars 1814, lors du premier siège de Paris, j'étais monté, sans l'avoir sollicité, au grade de lieutenant-colonel ». Appel !'opinion.

(3) Élu par le département du Haut-Rhin.

(4) Note sur les missions diplomatiques et les fonctions administratives de M. Félix Desportes. Élections de 1830.

 

 

 

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Dans la maison d'arrêt des Petits-Pères, il rédige mémoire sur mémoire et adjure le Comité de sûreté générale et la Com­mission populaire chargée de juger les détenus de cette prison de lui rendre la liberté car « le jour n'est pas plus pur que son cœur ». Son frère, qui dans ces circonstances, l'aura secrètement et utilement servi, s'emploie à le justifier auprès des membres de la Société populaire, et ceux-ci consentent, non sans difficultés, car il fallut deux séances pour se mettre d'accord et relire deux fois le procès-verbal et encore « après y avoir mûrement réfléchi », à envoyer une délégation au Comité de sûreté générale pour demander « qu'on voulût bien s'occuper le plus promptement possible de l'affaire de Desportes ». Cette délégation, composée des citoyens Gaillard, Desfossés, Borel, de Limaille, Lathuile, Grintelle, Pugnet, Drieux, Huguet, Moitte, Sandrin et Dupreuil, s'acquitta de sa mission le 18 floréal. Mais bien mieux, usant de son influence sur le Comité révolutionnaire, il obtient de ses collègues une apostille favorable à un mémoire de son frère et est assez habile pour leur faire signer, le 29 prairial, une pétition à la Commission populaire des Petits-Pères dans laquelle on reconnaît un peu tardivement que « ce citoyen s'est toujours montré zélé à servir la République et qu'il a des talents qui peuvent lui être utiles ».

Si son frère multiplie les démarches, sa femme cherche à intéresser au sort de son mari ceux qu'elle avait connus dans des jours meilleurs et qui, par l'autorité dont ils disposent encore, peuvent hâter sa délivrance. Le 25 prairial, elle écrivait :

 

Citoyen représentant, permettez-moi de vous rappeler que je vins vers vous il y a quelque temps pour vous prier de m'entendre sur la justification de mon malheureux époux, qu'une lettre qui ne pouvait être que l'ouvrage de la méchanceté la plus noire vous a fait connaître sous le jour le plus défavorable, lui qui, au contraire, ne cessa jamais un seul instant d'être l'ami le plus chaud, le plus zêlé partisan de notre sainte Liberté et qui a toujours rempli ses devoirs en bon républicain. Malgré le peu de succès de ma première démarche, je ne balancerais pas, citoyen, à faire auprès de vous une nouvelle tentative, bien certaine que je vous convaincrai de l'innocence de mon mari, et que vous-même, dont la justice et la sensibilité sont généralement connues, vous le plaindriez d'avoir gémi si longtemps dans un dur esclavage ; mais je n'attends que le moment de mettre au

 

 

 

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monde mon quatrième enfant ; c'est cette dure circonstance, pendant laquelle les soins d'un époux qui m'est plus cher que ma vie me seraient si nécessaires, qui m'empêche de me livrer au seul souci qui puisse à présent toucher mon cœur, d'aller vous conjurer de lui faire rendre la liberté. Daignez apporter quelque attention à la prière que je vous ai faite par écrit. Votre justice ne peut se refuser de faire rendre à sa malheureuse famille un père adoré dont il est le seul appui ; un seul mot de vous, digne représentant, peut me faire obtenir le plus précieux des bienfaits et en un instant changer en larmes de joie les pleurs amères que depuis trois mois je ne cesse de répandre.

 

On ne peut sans émotion relire cette lettre vaillante et digne qui était bien de nature à provoquer en faveur de Desportes un sentiment sinon de justice, tout au moins de pitié. Isabeau, de son côté, s'était enfin décidé, au bout de trois mois, à répondre au Comité de surveillance de Montmarat et à prendre la défense de Desportes :

 

J'ai connu le citoyen Desportes à Tours avant la Révolution ; son esprit, ses connaissances, sa bonne conduite m'ont lié d'amitié avec lui je l'ai perdu de vue au commencement de la Révolution et je ne l'ai revu qu'à son retour de sa mission des Deux-Ponts... Je l'ai vu constamment animé du désir de voir triompher la République, attaché aux principes de la Montagne dans le tems où Brissot dirigeait à son gré la diplomatie. J'atteste qu'il ne lui a pas échappé devant moi un seul mot qui put faire soupçonner son patriotisme. Je dois cette déclaration à l'exacte vérité et à mes frères et amis du Comité de surveillance de Montmarat.

 

Cette lettre datée de Bordeaux, du 26 floréal, fut-elle communiquée au Comité de sûreté générale ? En tous cas, le Comité restait sourd à toutes les sollicitations. Il attendait que Philippe Ruhl, en somme le principal accusateur, fit connaître son opi­nion. Celui-ci, après avoir rappelé dans le rapport qu'il présentait à ses collègues les fautes reprochées à Desportes, ajoutait :

 

Ce citoyen ne cesse de réclamer sa liberté... si vous trouvez la justi­fication suffisante pour prononcer sa mise en liberté, je ne m'y opposerai sûrement pas. Tout ce que je sais, c'est que le citoyen Desportes est une créature de Lebrun, ci-devant Ministre des Affaires étrangères et guillotiné depuis... ; que si le civisme du citoyen Desportes était si marquant dans la commune qu'il réside, elle ne se serait pas apparemment souvenu d'une dénonciation faite il y a plus de dix mois ; j'estime que l'on pourrait passer à l'ordre du jour sur les pétitions réitérées de ce citoyen et le retenir en détention par mesure de sûreté générale jusqu'à la paix.

 

C'était sa condamnation. Transféré à la maison Égalité, ci-

 

 

 

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devant collège du Plessis (1), il aurait été porté, le 3 thermidor, sur la liste des détenus assignés à comparaître le lendemain devant le tribunal révolutionnaire. J'emprunte à sa brochure le récit de cette heure tragique de sa captivité :

 

Ce ne fut que par miracle que j'échappai à la boucherie. Un geôlier, nommé Bordeau, précédemment détenu avec moi dans la prison des Petits-Pères pour avoir laissé échapper un prisonnier de celle de Saint-Lazare et auquel j'avais donné des secours pendant une maladie que sa détention lui avait occasionnée, sortait par hasard le 3 thermidor à 11 heures du soir du greffe du Plessis où, après son jugement, il avait repris ses anciennes fonctions. Il m'aperçoit à la lueur des flambeaux portés par les gendarmes qui venaient nous chercher pour nous conduire à la Conciergerie ; j'étais en tête des 26 autres détenus déjà garrotés comme moi et destinés à monter le lendemain sur le même échafaud. On nous avait rangés selon l'usage le long du mur d'une salle basse que les prisonniers, toujours français au milieu des plus douloureuses angoisses, appelaient par dérision la souricière, parce qu'une fois qu'on y était entré, on n'y repassait plus que pour aller à la mort. Bordeau, un moment interdit du péril qui menaçait ma tête, mais bientôt inspiré par le souvenir des services que je lui avais rendus, me prouva la vérité -du vieil adage, un bienfait n'est jamais perdu. Courir au commandant des gendarmes qu'il avait l'air de connaître intimement et qui distribuait alors quelques ordres au milieu de la cour, lui parler en me désignant et l'entraîner dans une autre aile de la prison, fut pour lui l'affaire d'un instant. Trop éloigné d'eux pour les entendre, je n'avais attaché qu'une faible attention au mouvement extraordinaire qui semblait les agiter pendant leur rapide entretien. Mais quel fut mon étonnement quand je vis en moins d'un quart d'heure nous succéder 26 autres prisonniers encore à moitié déshabillés et qu'on avait été prendre aussi arbitrairement que nous parmi le nombre immense de ceux qui composaient la déplorable population du Plessis. On les charge de nos liens et les infortunés, non moins innocents que nous sans doute périrent le lendemain à notre place.

 

Le 9 thermidor, ignorant des événements de la journée, il rédige encore un long mémoire au Comité de sûreté générale où il répète « que le jour n'est pas plus pur que son cœur », discute point par point les faits articulés contre lui et affirme, con­trairement à ce qu'il écrit plus tard comme nous l'avons vu tout à l'heure, que « c'est lui qui dicta la lettre officielle par laquelle il devait être autorisé à faire expulser de Deux-Ponts non seulement les émigrés ordinaires, mais encore ceux entrés au

 

(1) A cette date, on comptait dans les 32 prisons ou maisons d'arrêt de Paris, 7007 détenus dont 192 à la prison de Plessis. Arch. Nat., C. 298.

 

 

 

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service militaire du duc et que tous étaient partis ». Quelle est la vérité ? La correspondance de Desportes n'est pas faite pour nous éclairer. Ce dernier mémoire, en tous cas, révèle l'inquiétude les tourments qui l'agitent et lui inspirent cette conclusion pathétique :

 

Accablé sous le poids de mes chaînes, j'implore votre attention. Point de grâce, si je suis coupable même de la faute la plus légère ; mais justice, justice ! Si je suis innocent, oui, vous me la rendrez cette justice après laquelle je soupire ; votre main bienfaisante essuyera les larmes d'un patriote opprimé ; vous le rendrez à la liberté et, il vous le promet, il vous le jure, tous les instans de sa vie seront consacrés comme autrefois à faire respecter, à faire bénir la représentation nationale et à maintenir le triomphe de l'égalité.

 

Il ne se doutait pas, en écrivant ces lignes, que les portes des prisons allaient bientôt s'ouvrir pour lui et pour bien d'autres.

Trois jours auparavant, le 6 thermidor, Mme de Montmorency-Laval, la dernière abbesse de Montmartre, était traduite, avec 24 détenus, de la prison Lazare, devant le tribunal révolutionnaire où siégeaient les citoyens Gressier, Foucault, Barbier et Garnier-Launay. C'est ce qu'on appelle la première fournée de St-Lazare. Chéronnet dit qu'elle fut arrêtée au château de Bondy et de Trétaigne reproduit cette information (1). Cepen­dant le mandat d'arrestation et l'acte d'accusation précisent bien qu'elle demeurait alors à Franciade, et de Guilhermy, dans ses notes, en fournit d'ailleurs un autre témoignage (2). Elle occupait une chambre dans une maison de la rue de la Bou­langerie, appartenant au citoyen Béville, ancien procureur-syndic de la commune, et c'est là qu'elle fut arrêtée, le 21 floréal, par les agents Lemoine et Bosquet qui consignèrent le résultat de leur expédition sur le registre des arrêts du Comité de sûreté générale (3). Fouquier-Tinville ne s'est pas attardé à de vaines considérations, et son réquisitoire contre les 25 accusés est d'un

 

(1) Cheronnet, Histoire de Montmartre. De Trétaigne, Montmartre et Clignancourt.

(2) De Guilhermy, Montmartre.

(3) Arch. Nat., A F**, II, 254.

 

 

 

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laconisme troublant. Voici, transcrit par le greffier, le passage de l'acte d'accusation relatif à l'abbesse de Montmartre:

 

La femme Laval, ex-abbesse de Montmartre, a été en cette qualité une des plus cruelles ennemies du peuple, exerçant, sous le prétexte de privilèges de sa cy-devant abbaye une foule d'exactions et de concussions envers les citoyens qu'elle avait l'audace d'appeler ses vassaux ; elle a refusé de prêter aucun serment à la Nation croyant que son nom et son état de religieuse devait l'empêcher de reconnaître jamais la liberté et l'égalité des hommes entre eux ; enfin, elle est encore prévenue d'avoir entretenu des intelligences avec les conspirateurs d'outre-Rhin.

 

Elle fut exécutée le même jour, sur la place publique de la barrière dite de Vincennes (1).

Le mouvement de réaction qui se produisit après le 9 thermidor devait avoir sa répercussion à Montmarat, et les mêmes hommes qui avaient encouragé ou toléré les excès de certains membres du Comité révolutionnaire furent les premiers à les dénoncer, soutenus d'ailleurs par tous ceux que la crainte ou la faiblesse avaient jusque-là condamnés au silence. Cependant ce Comité cherchait depuis quelque temps déjà à atténuer les déplorables effets de mesures qu'il avait prises, et son intervention en faveur de citoyens dont il s'était déclaré l'ennemi acharné ne laisse aucunn doute à ce sujet. D'autre part, la popu­lation de Montmarat, composée en grande partie de petits pro­priétaires, d'agriculteurs, de vignerons, était lasse de ce régime de terreur et n'aspirait qu'à la tranquillité et à la reprise du travail.

 

(1) Arch. Nat., W. 431, n° 968. Après l'exécution de Mme de Montmorency-Laval, le mobilier et les effets qui garnissaient le logement qu'elle occupait rue de la Boulangerie furent vendus, les 12 et 13 thermidor par le ministère de Lagagnie, huissier à Franciade, en présence de François Saillot, administrateur du district. La vente produisit 4876 livres. Les objets non vendus mis en réquisition sont ainsi détaillés : « 1° 21 bouteilles de vin de Bordeaux, prisée 30 l. ; 2° 47 l. de riz, prisée 28 H ; 3° un petit réchaud à esprit de vin en cuivre argenté, prisée 3 H ; 4° un reliquaire en émaille de la hauteur de trois pouces et demi garni d'un croissant de diamant dite pierre Epoisse au nombre de 12 et aussi d'un saphir bleu taillé en rose et surmonté d'une perle baroque, prisée 150 l. ; 5° un binet, un encrier, deux boettes à poudre, un médaillon au crochet, une petite médaille et un entonnoir, le tout d'argent pezant 1 l 5 onces, prisée 250 l., puis rayée ; 6° un bougeoir et un éteignoir, le tout en cuivre argenté, prisée 2 l. ; 7° une couverture de coton toute neuve, prisée 40 l.; 8° une casserolle de cuivre étamée, prisée 4 l.; 9° il a été trouvé 724 l. en assignats et 115 l. 9 s. en numéraire ». (Détail des biens et revenus confisqués sur les émigrés, déportés condamnés). Arch, de la Seine, Reg. 1264.

 

 

 

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Fig. 2

 

Portrait présumé de

Marie-Louise de MONTMORENCY-LAVAL

dernière Abbesse de Montmartre

(d’après une gravure annotée de l’ancienne collection Soulavie).

Coll. Perrot

 

 

 

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Ne craignant plus d'élever la voix, elle fit entendre ses protestations et rien ne donnera mieux l'idée de ce soudain revirement d'opinion que les considérations sur lesquelles le Conseil général de la commune appuie sa délibération du 18 thermidor :

 

Il est observé que des citoyens patriotes sont incarcérés par suite de dénonciations d'intrigans agens des membres de la faction liberticide qui vient d'être détruite, que dans la commune de Montmarat, il y avait malheureusement des dénonciations de ce genre qui portaient sur des citoyens reconnus bons patriotes, tels que les citoyens Desportes, ancien maire de cette commune ; Robineau, officier municipal en fonctions depuis avril 1793 (vieux style) ; Ducasse, incarcéré depuis le 2 germinal dans la maison d'arrêt de Montmarat, manquant des choses les plus nécessaires à la vie ; Lenoir, imprimeur, ensuite employé à la fabrication des assignats ; la citoyenne Silvestre ; qu'il était de la justice du Conseil général de présenter une pétition en faveur de ces détenus... et le Comité de sûreté générale voudra bien... leur rendre la justice qu'il croira leur devoir d'après le plus ou moins de confiance que peuvent inspirer les dénonciations et les denonciateurs... arrête qu'extrait de la présente délibération serait délivré sur le champ aux citoyens, maire et agent national, qui se rendront de suite au Comité de sûreté générale pour y faire les réclama­tions et représentations convenables (1).

 

Le Comité révolutionnaire, dont quelques membres com­mencent à montrer une certaine inquiétude, se hâte de s'associer à cette démarche et délègue Chevalier et Lepron pour accom­pagner les représentants de la commune. Tant d'efforts répétés finirent par s'imposer. Le 20 thermidor, le Comité de Salut public signait l'arrêté de mise en liberté de Desportes (2), et l'ordre d'élargissement des autres détenus était donné quelques jours après.

Le juge de paix Le Gentil, qui n'avait trouvé rien de plus civique que de s'attribuer le prénom de Robespierre, fut un des premiers à expier « les opinions exaltées qu'il avait manifestées

 

(1) Arch. Nat. F7 4673.

(2) « 20 thermidor an II. Vu la réclamation faite tant par la municipalité, la Société populaire et le Comité révolutionnaire de la commune de Montmarat que par le représentant du peuple citoyen Delmas en faveur du citoyen Desportes, habitant de la commune, le Comité de Salut public arrête que le citoyen Desportes en la maison d'arrêt dite Leplessis, sera mis sur le champ en liberté et que les scellés apposés chez lui seront levés au vu du présent. Les représentants du peuple : Goupilleau de Fontenay, Legendre, Louis (du Bas-Rhin), Dumont, Vadier, Dubarron ». (Arch. Nat. F7 4673).

 

 

 

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dans la Société populaire » ; et lors de son arrestation, il dira avec sérénité « qu'il n'a qu'à se reprocher quelques erreurs dont les meilleurs citoyens ne peuvent se garantir ».

Peu de temps après, les Comités révolutionnaires étaient dissous et celui de Montmarat, pour clôturer ses séances, déli­vrait un certificat de civisme à ceux qu'il avait poursuivis pendant plusieurs mois de sa haine farouche, aux citoyens Desportes et Robineau. Quelques fonctionnaires et habitants furent compromis, parmi lesquels on peut citer Taillefer, Philippe Lepreux, Benjamin Desportes. Mais celui-ci put se tirer d'affaire grâce à son frère qui, sept mois après sa sortie de prison, était chargé d'une nouvelle mission et l'emmenait avec lui à Genève en qualité de secrétaire.

La municipalité traversait une crise difficile ; elle s'efforcait de calmer les esprits, de reprendre un peu d'autorité et d'écarter le souvenir de ces temps malheureux. Aussi voulut-elle rendre à la commune son nom de Montmartre. Le 17 frimaire an III, elle adressait cette délibération au district de Franciade et au Comité de la Convention :

 

L’agent national ayant exposé que beaucoup de communes avaient demandé à la Convention de reprendre leurs noms, dont le changement avait embarrassé le service de la poste aux lettres (1)... Arrête que la commune reprendra dès ce moment son ancien nom de Montmartre... et qu'à compter de ce jour tous les actes seront énonciatifs du nom de Montmartre exclusivement à tous autres qui sont abrogés.

 

La Convention en prenait acte le 6 nivôse suivant (2). C'est donc exactement pendant un an et 28 jours que vécut la commune de Montmarat.

A ces discordes civiles, à ces représailles souvent injustes du

 

(1) On peut s'en douter. 7 communes adoptèrent comme Montmartre la dénomination de Mont-Marat : St-Elix (Gers), St-Pey-de-Langon (Gironde), Mont-de-Marsan (Landes), St-Just-en-Chevalet (Loire), St-Albain (Saône-et-Loire), St-Jean-d'Aulph (Haute-Saône), St-André (Tarn). 9 communes prirent simplement le nom de Marat qui, pour 24 autres communes, fut ajouté à leur ancienne dénomination. (Les noms révolutionnaires des communes de France, Figuères).

(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 1270 et procès-verbaux des séances de la Convention Nationale.

 

 

 

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parti réactionnaire, vint s'ajouter la misère profonde dans laquelle se débattait le peuple et qui provoqua à Paris les émeutes des 12 germinal et 1er prairial. A Montmartre, on manquait de tout. Au mois de messidor, le municipalité déclarait « qu'il n'y avait plus dans la commune qu'un boulanger qui ne travaillait pas faute de farine ». Et rien n'est plus émouvant que cet appel de l'agent national eu district de Franciade :

 

28 germinal an III. L'esprit du peuple est assez tranquille à Montmartre... sans pain, sans espoir d'en avoir... des femmes m'ont dit que leurs enfants se mouraient de besoin et nous n'avons aucun secours à leur procurer... Tâchez de nous faire avoir du riz, au nom de l'humanité souffrante... ou avant peu de jours quelques-uns succomberont (1).

 

Bien que débarrassée de l'ingérence de la Société populaire et du Comité de surveillance, la municipalité, il faut le reconnaître, était incapable de prendre une mesure utile et ses efforts, d'ail­leurs, se heurtaient à l'hostilité, d'une population qui faisait peser sur elle tout le poids des fautes commises. Pour remédier à cette situation, source de difficultés dans la plupart des com­munes, la Convention procéda à la composition et à la réorgani­sation des autorités constituées, et à Montmartre fut nommée une nouvelle municipalité. Le 22 prairial an III, André Dumont, représentant du peuple dans les départements de Seine-et-Oise, de l'Oise et Paris extra-muros, signait à Versailles l'arrêté sui­vant:

 

Voulant composer la municipalité de Montmartre d'hommes connus par leur civisme, leur probité et leur haine pour le régime qui a tyrannisé la France avant le 9 thermidor, arrête que la Municipalité et le Conseil général seront composés comme suit : Maire, Jacques Cousin (2) ; officiers municipaux, Louis-Anne Robineau, Nicolas Debert, Jean-Louis Mutel, Alexandre Moitte ; agent national, Auguste-Gabriel Gaillard ; Conseil général, François-Emmanuel Lebert, Pierre Lécuyer, André-Marcel Rocher, Jacques Le Marié, Jacques Compoint, Louis-Joseph Rayé, Louis-Jacques Picard, Etienne Basset, Gabriel-Denis Sandrin, Marcel Bertaut, Jean Baraton et Dupreuil (3).

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.

(2) Jacques Cousin, âgé de 60 ans, habitait depuis quatre ans la commune, rue Notre-Dame ; il était employé à la liquidation des dettes des émigrés.

(3) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.

 

 

 

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Avec cette municipalité finit la période révolutionnaire. Elle eut à cette époque, une des plus malheureuses de notre histoire, un rôle ingrat à remplir qui nécessiterait une étude particulière. Il fallait rétablir l'ordre dans les services publics, parer aux plus pressants besoins d'une population réduite pour ainsi dire à la famine, s'intéresser, sans pouvoir bien souvent y répondre, aux réclamations des habitants, et problème encore plus difficile à résoudre, se procurer les ressources indispensables à la recons­titution de cette petite commune qui comptait alors 1.315 ha­bitants (1). L' expérience et les conseils de quelques-uns de ses membres, qui avaient fait partie de la première municipalité élue au 1790, lui furent sans doute des plus utiles ; mais deux facteurs importants facilitèrent sa tâche. Ce fut d'abord l'exploitation des nouvelles carrières ouvertes sur les terrains de l'abbaye qui se poursuivit avec activité et ramena la vie et le mouvement dans le village, et ce fut surtout le succès qu'obtinrent auprès du public les nombreux cabarets, bals et guinguettes qui s'ins­tallèrent à Montmartre et aux alentours des barrières. Car, malgré les deuils, les ruines, les espérances brisées, les amitiés perdues, on rit, on s'amuse, on danse. Déjà en pleine Terreur, on voyait le citoyen Ducy, professeur de danse, organiser, tous les quintidis et décadis des bals champêtres dans les jardins illuminés de Ruggiéri, rue Lazare, faubourg Montmarat (2) ; Ruggiéri lui-même allait annoncer l'inauguration au prix d'entrée de 1.000 livres, il est vrai qu'on payait en assignats, du bal champêtre et national dans la ci-devant maison du citoyen Boutin, rues de Clichy et Lazare (3) et, précurseur de tous les établissements de ce genre, le jardin du Labyrinthe, le Pavillon chinois, les Folies Richelieu et autres, s'ouvrait le 18 fructidor an V, au bas de Montmartre, vis-à-vis les murs de l'ancienne abbaye, le bal, noces et festins des Folies Mont-

 

(1) Au 9 pluviôse, an III. Coll. Parent de Rosan.

(2) Annonces, affiches, avis divers… 15 floréal an II.

(3) Ibid. 21 prairial an V.

 

 

 

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martre. Folie, c'est bien le mot qu'il faut employer et qui me rappelle cette maxime de La Rochefoucauld : Il y a des folies qui se prennent comme des maladies contagieuses.

 

***

 

III. – L’Abbaye, l’Église, les Chapelles.

 

 

Au moment où allait éclater la Révolution, l'abbaye de Montmartre, puissante et riche des nombreux bénéfices qu'elle devait à la faveur royale, jouissait dans le monde religieux comme à la Cour d'une respectueuse considération. Depuis plus de deux siècles, elle était gouvernée par des abbesses issues des plus grandes maisons de France et ce choix ne fut certainement pas étranger à la réputation qu'elle avait acquise et qui s'accrut encore lorsque certaines familles de la noblesse et de la haute bourgeoisie confièrent aux religieuses l'éducation de leurs enfants ; ces jeunes filles étaient élevées avec les postulantes et les novices et, en 1789, on comptait encore une trentaine de pensionnaires pour l'entretien desquelles les parents versaient une somme variant de 4 à 600 livres par an (1). Cette situation brillante et des plus enviables allait être brisée en quelques mois et au calme, au recueillement du cloître succé­dèrent les inquiétudes, les soucis, les tourments; et l'abbesse Mme de Montmorency-Laval, eut fort à faire pour protéger l'abbaye du pillage dont elle fut plusieurs fois menacée, pour défendre ses intérêts et ses droits devant le Comité ecclésias­tique et réprimer dans le monastère même le désordre causé par quelques religieuses qui osèrent se plaindre des abus de leur supérieure et du clergé et des vexations dont elles se disaient victimes.

 

(1) Arch. Nat. H5 4001.

 

 

 

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Quelques jours après la prise de la Bastille, le 22 juillet, Prudhomme écrivait dans ses Révolutions de Paris :

 

Il se répand un bruit que l'abbaye de Montmartre recèle des armes, de la poudre et que de cette éminence, on a le projet de bombarder la capitale ; c'était plus qu'il n'en fallait dans un moment de révolution aussi sensible pour faire courir en foule à la prison de ces chastes cénobites,

Prison où la vertu, volontaire victime,

Gémit et se repent quoiqu'exempte de crime.

 

Je n'entrerai pas dans le détail de cette journée dont Lucien Lazard a fait le récit dans son intéressante étude sur les Ateliers de charité de Montmartre (1). On ne trouva, lors de la visite de l'abbaye, ni les armes ni les munitions que la rumeur publique prétendait y être cachées ; et cependant, malgré les protestations de l'abbesse, les attestations du repré­sentant de l'Assemblée nationale et du curé de St-Eustache qui s'était entremis pour calmer les esprits, le peuple de Paris n'était pas rassuré et dans une brochure anonyme publiée le 30 août dont le titre suggestif, La chemise levée, couvre la banalité on conteste encore la sincérité de l'enquête :

 

Si l'on a rien trouvé dans la perquisition faite à l'abbaye de Montmartre, c'est qu'on a laissé le temps aux chefs de cette maison et qu'ils ont fait disparaître les objets dont ils étaient saisis. Les mains profanes qui ont touché aux linges sacrés de ces modernes Vestales n'ont pas été plus loin sans doute ; il est à croire que les perquisiteurs frappés d'un spectacle aussi nouveau qu'enchanteur auront oublié le principal objet de leur mission (2).

 

Dès ce moment, l'abbaye ne vécut qu'au milieu des alarmes. Le voisinage des ateliers de charité où « l'on employait une foule d'infortunés, de mendiants, de vagabonds à ne rien faire ou à faire un travail inutile » était un danger perpétuel. Le moindre incident provoquait des alertes, des émeutes et le peuple redoutait tellement ceux qu'on appelait « les brigands

 

(1) Bull. du Vieux Montmartre, fasc. 25 et 26.

(2) La chemise levée ou visites faites à l'abbaye de Montmartre, dans plusieurs maisons religieuses et avec une idée sur la nécessité d'une prochaine suppression des monastères si l'on veut extirper le despotisme.

 

 

 

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de Montmartre que pour leur ôter toute espérance de pillage, on dut placer du canon aux barrières les plus proches ». Le 24 août, nouvelle panique ; le bruit se répand « que le pain va manquer et on parle d'un soulèvement des ouvriers de Montmartre ». Cette fois, de nombreux détachements de la garde nationale montent sur la butte, « on y traîne du canon qu'on charge à mitraille devant eux ». Il fallait en finir avec cette cause continuelle de désordres et la fermeture des ateliers fut décidée. Déjà, le 22 août, un certain nombre d'ouvriers, 1800 disait-on, avaient accepté le secours que leur offrait la ville de Paris pour retourner dans leurs provinces : mais leur détestable réputation, qu'elle fut justifiée ou non, était telle qu'ils devaient « partout être escortés de la garde nationale du lieu » ; et même pour rassurer les malheureux transférés dans les nouveaux ateliers ouverts aux Récollets et à Chaillot, il fut entendu « qu'aucun des ouvriers employés à Montmartre n'y serait admis sans renseignements positifs sur sa personne et son existence ». Enfin, le 29 août, sous la protection d'une milice bourgeoise, les Volontaires de la Bastille qui s'était fait accompagner d'une pièce de canon, quatre commissaires s'installèrent dans l'abbaye et remirent aux ouvriers qui se présentaient deux par deux pour rendre leurs outils un secours de 24 sols et un passeport. Il aurait été délivré près de 4000 passeports dans cette seule journée (1).

On conçoit l'émotion qui devait régner dans le couvent et quels troubles de tels évènements y apportaient. Les reli­gieuses se croyaient d'autant moins en sûreté que fréquemment dans les feuilles périodiques, dans les libelles, on opposait leurs richesses elles qui avaient fait vœu de pauvreté, à la misère du peuple qui réclamait du pain. De telles réflexions en un pareil moment étaient pleines de menaces et pendant plusieurs mois une garde dut veiller à la sécurité de l'abbaye. Quelques dépenses relevées dans les comptes du receveur fournissent à ce sujet de curieux témoignages.

 

(1) Révolutions de Paris 22, 24, 29 août, 8 et 17 septembre 1789 et Sig. Lacroix. Actes de la Commune de Paris.

 

 

 

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31 juillet 1789. Donné à un grand nombre d'hommes qui menaçaient de révolte si l'on ne leur donnait de l'argent pour avoir du pain, 69 l.

10 septembre. Trois vitres que les soldats ont cassé, 4 l 10 s.

17 octobre. Contribution de l'habillement des tambours du district de Montmartre, 3 l.

31 octobre. Aux quatre jardiniers pour le vin de garde qu'ils font toutes les nuits, 12 l.

15 mars 1790. Une voie de bois flotté pour le poële des suisses qui nous gardent 23 l 17 s.

 

Et dans les comptes que rend l'abbesse aux Administrateurs du département de Paris figurent aux chapitres III et VI ces deux articles :

 

280 l de vin extraordinaire accordé aux domestiques qui ont monté la garde toutes les nuits à compter d'octobre 1789 jusqu'au 31 août 1790 et ce à raison de 6 l par nuit ; 2181 l 16 s à Grintelle, marchand boucher et marchand de vins pour la nourriture de 82 soldats de la Nation qui ont resté pendant trois mois à l'abbaye (1).

 

Mais à de plus rudes épreuves l'abbaye devait être soumise. Le 13 février 1790, l'Assemblée nationale décrétait la sup­pression de tous les ordres religieux et le mois suivant, les municipalités était invitées à faire, dans un délai de huit jours, l'inventaire des biens des monastères situés dans leur ressort. Montmartre à ce moment était en pleine effervescence, et la lutte engagée entre les deux parties intra et extra-muros devait aboutir à la nomination de deux municipalités qui soutinrent avec la même énergie la légalité de leur élection et préten­dirent l'une et l'autre gérer les affaires communales. L'As­semblée nationale laissant traîner l'affaire au Comité de constitution, la question se posa de savoir qui ferait l'inven­taire. Elle fut résolue par le ministre du Roi qui confie, cette mission aux élus du parti extra-muros en faveur duquel il s'était d'ailleurs assez nettement prononcé. Les opérations commencées le 31 mai, se poursuivirent durant 18 séances et

 

(1) Coll. Parent de Rosan et Arch. de la Seine, C6 527.

 

 

 

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furent closes le 2 juillet. Déjà, en conformité du décret du 13 novembre 1789, l'abbaye avait produit, le 2 mars, la dé­claration de ses biens, revenus mobiliers et immobiliers et de ses charges. Les recettes annuelles étaient évaluées à 66.713 l 10 s et les dépenses à 28.758 l 6 s 9 d ; mais à cette date du 2 mars, l'actif était arrêté à 52.514 l 3 s 6 d et le passif à 140.299 l 17 s 3d (1). Ces chiffres établis par l'intendant de l'abbaye sont sujets à caution ; si de nombreuses et lourdes dettes avaient été contrac­tées, les revenus et la valeur des biens étaient certainement plus considérables. En tous cas, ce document quoique incom­plet put servir de guide aux officiers municipaux chargés de l'inventaire ; mais l'examen de leurs constatations très précises semble indiquer qu'ils ont voulu se rendre compte par eux-mêmes et que dans les plus petits détails leur attention ne se laissa pas distraire.

Donc, le 31 mai, le maire, Félix Desportes, accompagné du procureur Pierre Deruelle et des officiers municipaux Grintelle, Bellancourt, Sandrin, Blanchard et Peillon, se rendait à 8 heures du matin à l'abbaye et rédigeait l'intitulé de l'inventaire en présence de l'abbesse, de la prieure Marie-Françoise Jacquin (Sr Ste Thérèse), de la sous-prieure Françoise-Anne Dantan (Sr Ste Basile), de la dépositaire Marie-Catherine Le Maire (Sr Ste Thaïs), de la cellerière Marie-Renée Lachouc (Sr Ste Madeleine), de la tourière Marguerite Godard (Sr Ste Adélaïde) et de Perrine-Louise Gourgon (Sr Ste Agathe), secrétaire du chapitre. La matinée fut consacrée à visiter la cave - on y comptait 31 pièces de vin crû de Montmartre - les deux cuisines et leurs dépendances, le réfectoire, les tribunes, les passages conduisant au pensionnat, la classe des demoiselles pensionnaires, les parloirs, les appartements de l'abbesse et les 59 cellules ; l'après-midi, récolement du mobilier de l'infirmerie, de l'apothicairerie, de la tribune des malades, de la salle de la communauté à gauche de la cour d'honneur,

 

(1) Arch. Nat., S. 4.418-19.

 

 

 

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de la bibliothèque (1), des parloirs St Joseph, de la Vierge et autres locaux aux 1er et 2e étages. Le lendemain, dans la sacristie, on énumère les nombreux et riches effets sacerdotaux, chapes, chasubles, dalmatiques en drap d'or, velours, étoffes d'argent et de soye bordées de dentelles d'or fin ; puis les commissaires se rendent dans, les vieux bâtiments de l'abbaye au haut de Montmartre, visitent le pressoir, la vinée, la buanderie, les chœurs d'été et d'hiver, etc. ; ils montent au clocher pour y compter quatre cloches et à 2 heures la séance se termine à la basse-cour où se trouvent trois cochons. A 3 heures, l'inventaire se continue par la description du mobilier de la maison abbatiale, du réfectoire ecclésiastique, de la chambre des prédicateurs, du parloir de l'église, des chapelles St-Ignace et Ste-Ursule dans le sanctuaire, de la chapelle basse dite de St-Denis, des salles du bailliage et des logements des 15 locataires de l'abbaye. Puis on passé dans la chambre des fermiers, dans celles des serviteurs. La chambre de François, le premier domestique de Madame, se compose « d'une vieille couchette toute pourrie », et sans doute pour calmer les inquiétudes de ce vieux serviteur, on écrit en marge « demande qu'on lui laisse sa chambre ». Dans les trois écuries, il y a six chevaux et une ânesse ; dans l'étable, cinq vaches et dans les remises avec des charrettes, des tombereaux une « diligence » française fond doublé en velours vert et son train aussy français peint en rouge, les panneaux dorés avec glaces et stores et siège du cocher aussy couvert en velours ». Il faut encore ajouter l'inventaire fait pendant ces deux journées du mobilier de nombreuses pièces, galeries, couloirs, pavillons et granges dans les jardins et du linge même usagé et en loques enfermé dans les armoires, buffets, commodes ou trouvé dans des réduits ou sous des meubles. Le 2 juin, inventaire de l'argenterie (2) ; la pesée est faite par Antoine Lucas, marchand

 

(1) Voir Bull. du Vieux Montmartre, fasc. 27, Gaston Duval. La bibliothèque de l'abbaye.

(2) Voir Bull. du Vieux Montmartre, fasc. 26, Lucien Lazard. L'argenterie de l'abbaye.

 

 

 

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orfèvre, rue des Lombards. Avant de procéder au dépouillement des papiers et titres de propriété, le maire avait proposé au Comité ecclésiastique d'apposer les scellés sur les archives du Couvent, mais, plein d'égards encore pour les communautés, le Comité répondait au maire « qu'il pouvait opérer le scellé si les religieuses de Montmartre y consentent » (1) Onze séances furent employées à l'analyse de ces titres à commencer par « la première expédition en parchemin dûment signée de l'acte par lequel Louis VI dit Legros a fondé l'abbaye lequel est datté de l'année mil-cent-trente-quatre ». Cet inventaire fut assez laborieux ; l'abbesse paraît peu au courant des affaires de la maison et c'est la dépositaire avec l'appui de l'intendant Jannot, qui apporte des éclaircissements notamment sur les baux, fermages et sur les importantes et coûteuses réparations effectuées dans les propriétés sous les précédents abbatiats. Le 30 juin, on accepte, après vérification, les mémoires présentés par de nombreux créanciers et enfin, le 2 juillet, les commis­saires dressent la liste des personnes qui composent l'abbaye. En plus des dignitaires, il y avait 28 sœurs du chœur et 21 sœurs converses. A la suite sont nommés les domestiques de l'abbaye et, ce qui indique bien le caractère de servilité attaché dans les couvents à certaines fonctions, en tête de la, liste, on inscrit le confesseur Beauvais, les chapelains Dudognon et Gaillard, l'intendant Jannot et le chirurgien Dutertre ; ensuite viennent le portier, les deux tourières, quatre jardiniers, un vigneron, deux charretiers, cinq domestiques et le sacristain (2).

 

Je suis établie gardienne pour l'inventaire, écrivait l'abbesse à M. Béville, procureur du district de St-Denis, et lorsque les religieuses seront mortes, la nation trouvera les effets pour en faire de l'argent, notre communauté ne pouvant changer ni disposer de rien (3).

 

(1) Arch. Nat. S. 4418-19.

(2) Arch. de la Seine, C. 6 527.

(3) Arch. nat. S. 4418-19.

 

 

 

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D'autres préoccupations aggravaient encore les soucis de l'abbesse. La municipalité de Montmartre, je l'ai exposé dans un précédent chapitre, avait émis la prétention d'acquérir l'universalité des biens, de l'abbaye et elle déposa diverses soumissions dont l'une concernait l'enclos du couvent. Bien entendu, la municipalité ne disposait d'aucune ressource et, comme le déclarait le procureur Deruelle, elle comptait sur la revente des terrains pour faire honneur à ses engagements. L'enclos de l'abbaye lui ayant été adjugé, elle, voulut aussitôt le mettre en vente ce qui provoqua de la part de l'abbesse cette intéressante protestation.

 

... La municipalité de Montmartre se propose de vendre le terrain qui compose l'enclos de l'abbaye ne nous laissant la jouissance que de 6 arpents ;… vous allez juger si ce ne serait point commettre une injustice extrême que d'user de cette rigueur à notre égard. Le sol que nous habitons est privé d'eau par la nature ; à ce défaut supplée une citerne qui se trouve dans le terrain qu'on veut mettre en vente ; en nous ôtant ce terrain, on nous ôte la citerne et avec elle une des premières choses nécessaires à la vie ;… en nous ôtant une citerne, on nous enlèverait jusqu'à la jouissance des 6 arpents qui nous resteraient puisque faute d'arrosement ils seraient condam­nés à la stérilité ; faudra-t-il la transporter dans l'espace très limité qu'on nous aura laissé pour nous servir de jardin ; nous serons alors réduites à aller respirer l'air et prendre nos délassements parmi les tombeaux ; nous serions réduites à semer et à recueillir nos légumes et nos fruits sur les cadavres de nos sœurs. Mais, dira-t-on, si on laisse à la communauté la jouissance de tout l'enclos, on frustrera le trésor public d'un produit considérable qui résulterait de l'aliénation de ce terrain. Non ... le principal attrait que ce terrain présente aux acheteurs est l'espoir d'en tirer de la pierre ; mais il faut savoir... que les carrières sont épuisées ; elles n'offrent plus que des vastes souterrains à combler, à étayer qui exigent des fondemens très dispendieux.... Nous vous prions de maintenir l'abbaye dans la jouissance de ce terrain.

 

Dans leur séance du 30 décembre, les administrateurs des biens nationaux ecclésiastiques faisaient droit à la requête des religieuses en donnant l'ordre de surseoir à la vente (1). Quoi-

 

(1) Cet enclos fut acquis par Orsel, en l'an II, lors de l'adjudication des bâtiments de l'abbaye.

 

 

 

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que cette décision ait été respectée, il semble bien, d'après la lettre suivante que l'abbesse adressait le 21 mai 1791 à M. Béville, que l'abbaye n'eut la réelle jouissance de l'enclos qu'en cédant à la paroisse un des ostensoirs du chœur qui avait été donné par l'abbesse Françoise de Lorraine.

 

C'est un cri général dehors et dedans qu'on nous oblige à donner à la paroisse le plus beau des deux soleils puisque c'est pour conserver notre jardin en entier que vous leur avez donné cette préférence. Je vous prie de me faire donner une assurance par le département de Paris qu'il ne nous en sera ôté aucune partie, car le curé à présent qu'il a réussi ainsi que les marguilliers demanderont encore quelque chose.

 

L'abbesse éprouvait d'autant plus de regrets de la perte de cet ostensoir que la fabrique de St-Pierre ne lui inspirait qu'une confiance limitée ; quelques jours après, elle écrivait encore à M. Béville :

 

Je vous préviens sous le secret que les marguilliers ont fait estimer le soleil et qu'un bijoutier leur a dit que si la fabrique se trouvait dans le besoin, il leur prendrait le soleil pour 30 mil livres. Depuis le tems que j'étais menacée de le perdre, j'aurais pu faire ôter les diamants ; je n'ai pas voulu y toucher ; mais si vous ne veillez pas à la conservation de cette pièce que vous m'avez mandé si ingénieusement qui resterait sous les yeux des paroissiens et que vous n'empéchiez pas qu'ils fassent des achats inutiles, leur avidité aura bientôt consommé ce que nous avions conservé si précieusement comme un bienfait de la maison de Lorraine…

 

Pendant que se discutaient ces questions d'intérêt, une vive agitation régnait dans le monastère où quelques religieuses s'inquiétaient du sort qui leur serait réservé. Désireuses de sortir du couvent, elles avaient, conformément au décret, fait leur déclaration devant la municipalité, mais avec une telle discrétion que l'abbesse ne pouvait avoir connaissance de cet acte d'indiscipline envers l'autorité ecclésiastique. Les membres du clergé envoyés en mission dans les établisse­ments religieux pour protester contre les décrets de l'Assemblée nationale cherchaient à savoir la vérité et menaçaient des foudres de l'Église celles qui tenteraient de se soustraire aux

 

 

 

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règles monastiques. Intimidées, habituées a une obéissance passive, les religieuses ne savaient que résoudre, lorsque l'une d'elles, la sœur Ste Radegonde (1), moins craintive et peut-être désabusée, parvint à convaincre ses compagnes de la nécessité de porter leurs doléances devant l'Assemblée nationale ; mais, la rigoureuse surveillance exercée dans le couvent exigeant beaucoup de précautions dans l'envoi et la réception des lettres, ce fut le maire de Montmartre, Félix Desportes, qui, bien que dans les meilleurs termes avec l'abbesse, se plut à servir d'intermédiaire aux religieuses. Le 23 juillet 1790, l'adresse suivante était envoyée au président du Comité ecclésiastique :

 

Nous sommes excédées des propos que nous entendons ; nous n'entendons parler que de contre révolution, que d'anéantissement de tous les décrets de l'Assemblée nationale à la prochaine législature; tantôt on vient nous dire que nous ne serons plus pensionnées et on nous assure d'une manière très intelligible ce qu'auront à souffrir celles qu'on soupçonne d'avoir donné leur déclaration ; elles sont notées d'avance comme des apostates, dignes fruits des écrits scandaleux contre l'Assemblée et ses sages décrets que MM. les Jésuites ont soin de faire passer dans les maisons religieuses pour alarmer les consciences timides et tourner toutes les têtes ; ils ne cessent de nous répéter que l'Assemblée nationale n'a pas le droit de nous donner la liberté, que nous ne pourrons en profiter sans commettre un sacrilège, que c'est à la seule puissance ecclésiastique à décider de nous. Nous doutons fort que cette puissance reçoive aucune de nos raisons quelque légitimes qu'elles soient, accoutumée comme elle l'est de ne faire nulle attention aux plaintes des religieuses. C'est avec raison que nous le redoutons extrê­mement ; néanmoins, si l'auguste Assemblée le décide, nous nous soumettrons avec le plus profond respect ; nous la supplions de vouloir bien terminer nos inquiétudes et vous, M. le président, de ne point nous nommer ny notre maison. Nous avons un puissant protecteur en M. l'abbé de Montesquiou, il a plaidé avec, grand succès la cause des religieuses nous sommes persuadées qu'il n'a eu en vue que la gloire de Dieu ; son zèle était très louable et dirigé sans doute pour la classe la plus intéressante, la plus sainte, celle des supérieures ; les inférieures le prient d'agréer leurs actions de grâces et de diminuer tant de zèle en leur faveur. Les religieuses de la cy

 

(1) La sœur Ste Radegonde se nommait Antoinette Laurent ; elle était âgée de 35 ans.

 

 

 

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devant abbaye de Montmartre, sœur Ste Thérèse, prieure, sœurs Ste Fare, Ste Élisabeth, Ste Radegonde, Ste Anne, St Gabriel, St Romain, Ste Rose, St Joseph, Ste Perpétue, Ste Bathilde, St Etienne.

 

On peut être surpris en voyant ces signatures du ton de cette lettre, de son tour d'esprit qui se laisse entraîner à cette malicieuse épigramme à l'adresse de l'abbé de Montesquiou dont la tendresse envers l'aristocratie ecclésiastique s'était manifestée avec trop d'ardeur dans les débats parlementaires. La sœur sainte Radegonde, c'est elle qui écrivit la lettre, paraît bien résolue à défendre sa cause ; peu convaincue d'une utile intervention du Comité ecclésiastique et ayant entendu parler de l'influence du maire de Paris, le même jour, elle lui fait parvenir cette lettre :

 

Les religieuses de Montmartre excédées de tous les propos et de tous les mauvais procédés qu'elles ont à essuyer depuis qu'on les soupçonne d'avoir donné leur déclaration pour sortir ont l'honneur de s'adresser à vous pour savoir si elles seront bientôt délivrées de cette tirannie sous laquelle elles succomberont si elle durait encore longtemps ; on nous regarde comme des apostates, des sacrilèges ; les jésuites surtout sont infatigables par leurs écrits, les visites qu'ils font dans les maisons religieuses pour allarmer les consciences timides ; ils nous prêchent qu'il n'y a point de salut pour nous si nous ne soumettons les raisons que nous avons pour sortir à la puissance ecclésiastique. Nous doutons fort que des personnes que la dureté a toujours caractérisées trouvent aucune de nos raisons légitimes ; le despotisme de Mme l'abbesse est porté à son comble depuis le décret de la liberté en sorte qu'il ne nous est pas permis de donner une commission à un domestique sans exposer ces pauvres gens à être renvoyés sur le champ ; on met du monde à la porte pour questionner les personnes qui viennent nous demander. Enfin, on pousse l'indécence jusqu'à fermer les armoires, crainte que nous n'enlevions quelques choses ; ces Messieurs ne regar­daient dans tout cela que des actes de régularité. Si nous voulions parler des hauteurs, des mépris, des injustices qui nous font passer des moments bien durs, on nous répondrait que les supérieures font leur devoir et qu'une partie des inférieures est faite pour souffrir. Voilà, Monsieur, ce que toutes les religieuses ont prouvé dans les plaintes qu'elles ont faites ; mais, grâce à l'Assemblée nationale, le tems des injustices est passé ; ce ne sera plus en vain que les opprimés feront entendre leurs plaintes. Nous espérons, Monsieur,

 

 

 

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trouver en vous un protecteur sensible à notre situation. Et comme nous n'ignorons pas le crédit que vous avez à l'Assemblée nationale, nous ne pouvons placer notre cause en meilleures mains. Nous avons écrit à l'Assemblée pour la supplier de fixer notre sort ; nous ne sommes entrées dans aucun détail par ménagement pour Mme l'abbesse. Nous le faisons avec confiance vis à vis de vous, non pas par esprit de vengeance, très persuadées que vous n'en ferez aucune charge, mais dans l'espoir simplement d'intéresser la bonté de votre cœur. J'ai l'honneur de vous écrire au nom de Mme la prieure qui est une personne pleine d'esprit et très respectable qui désire autant que nous voir finir les mauvais procédés qui ne l'épargnent pas plus que nous, et au nom de beaucoup d'autres encore dont M. le maire de Montmartre peut vous attester les justes plaintes ; nous ne pouvons que nous louer de son honnêteté à remplir la mission dont vous l'aviez chargé ; mais cette honnêteté n'eût pas suffi toute seule pour lui attirer notre confiance s'il n'y eut joint la plus sévère exactitude à faire notre inventaire ; nous dési­rerions savoir si vous prendrez notre maison, vous rendriez grand service aux trois quarts et demi d'entre nous qui n'osent se déclarer, les unes à cause de la terreur qu'on leur fait, les autres par respect humain. Si vous daignez nous honorer d'une réponse, vous voudrez bien l'adresser à M. le maire de Montmartre. Mme l'abbesse pourrait l'intercepter si vous nous l'adressiez directement comme elle l'a fait à une de nous... sœur Radegonde (1).

 

Bailly s'empressa de transmettre cette lettre au Comité ecclésiastique en lui demandant « de mettre les religieuses à l'abri des persécutions de leur supérieure ». Mais, au lieu de procéder à une enquête et de contrôler la sincérité des faits articulés, le Comité se contenta d'adresser de bonnes paroles aux religieuses, de leur exprimer « avec quelle peine il apprenait les petits moyens par lesquels on cherchait à ébranler leur juste confiance dans l'Assemblée nationale et de les engager à ne pas se laisser intimider et à suivre les vœux de leur propre conscience ».

Les religieuses eussent sans doute préféré un geste d'autorité qui mit fin à leurs misères ; mais il semble bien que jusqu'à leur départ, elles auront à souffrir d'une animosité que le scandale de leur conduite avait provoquée. Et cette nouvelle

 

(1) Arch. Nat. D. XIX. 63. N° 339.

 

 

 

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lettre plus agressive, adressée au mois de novembre au Comité ecclésiastique alors que l'Assemblée avait réglé le sort des religieuses, expose toutes les tracasseries dont elles auraient été l'objet :

 

Par une disposition du décret, il est dit que les religieuses pourront emporter les effets servant à leur personne et aussitôt Mme l'abbesse qui est mieux instruite que nous enlève à chaque religieuse le couvert d'argent qui appartient exclusivement à sa personne. Mlle l'abbesse a elle-même porté dans l'inventaire fait par la municipalité 50 couverts pour les 50 religieuses ; elle les détient, refuse de remettre à chacune de nous celui qui doit lui revenir et quand la Nation viendra ensuite lui demander compte de cet objet, elle répondra que chacune de nous a emporté son couvert et nous ne serons plus là pour démentir leur assertion. Suivant le même article, nous pouvons disposer et par conséquent nous devons partager le linge de lit, de table et autres servant à nos personnes... ; chacune de nous avait dans sa cellule plusieurs paires de drap et prenait dans la masse commune le linge nécessaire à son usage. Eh bien ! depuis le décret, Mme l'abbesse a eu la barbarie de retirer à elle tout le linge de la maison… de sorte que suivant le compte de Mme l'abbesse nous sortirons avec rien quoique le décret nous accorde le nécessaire et qu'elle s'appropriera un abondant superflu qu'elle pourra distribuer à ses créatures… Il en est absolument de même au sujet de l'ameublement de nos cellules dont il nous est permis de disposer. Cet ameublement consiste dans un simple châlit couvert d'une seule paillasse piquée et bien dure, dans une couverture, un prie-Dieu, un bas d'armoire et une chaise de bois. Voilà ce qu'il nous serait permis d'emporter s'il était possible que Mme l'abbesse eût le privilège d'interpréter à sa fantaisie les termes de votre décret ; mais, nous vous prions de vouloir bien considérer que si dans l'état de santé et aux termes de nos ci-devant statuts une seule paillasse devait nous suffire, nous avions du moins, pour les cas d'incommodité, une infirmerie bien pourvue où d'excellents lits étaient à l'usage de nos personnes aussi bien que les châlits de nos cellules ; et puisque celles qui sortiront emporteront néces­sairement leurs infirmités, n'est-il pas de toute justice qu'elles participent aux secours qui existent en abondance... ; il y a dans la maison plus de 100 matelas ; il y a aussi 50 religieuses ; il est évident que l'humanité exige qu'il soit donné à chaque religieuse sortant deux matelas et le reste de la garniture à l'avenant... Nous sommes bien persuadées que vous ne permettrez pas que Mme l'abbesse se rende ainsi l'interprète de la loi pour nous priver

 

 

 

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de ce qui nous revient… ; notre municipalité est prévenue des chicanes que le Comité aristocratique de cette maison nous prépare ; autant il maudit chaque jour l'Assemblée nationale et ses opéra­tions, autant nous aurons lieu de la bénir de ce qu'elle aura rompu nos fers et pourvu à nos besoins. Sœurs St Etienne, Ste Fare, Ste Elisabeth, Ste Radegonde, Ste Bathilde, Ste Perpétue, Ste Anne, St Gabriel, St Colomban, St Romain, St Joseph.

 

En marge de cette requête sont consignées les décisions du Comité ecclésiastique :

 

Le couvert d'argent dont chaque religieuse se sert habituellement doit lui être remis ; chaque religieuse doit avoir en sortant une partie du linge ; s'il y a à l'infirmerie un lit pour chaque religieuse, celles qui sortiront pourront en emporter un avec d'autant plus de plaisir qu'elles n'ont dans leur cellule qu'une paillasse.

 

Ces dispositions furent communiquées aux religieuses par le Comité ecclésiastique qui, dans un esprit de conciliation, ajoutait :

 

Telle est, Mesdames, la mesure que la justice prescrit à Mme l'abbesse ; nous aimons a croire que la charité qui l'anime ne lui aurait jamais permis de s'en écarter ; la crainte peut être de se compromettre lui a fait adopter des principes rigoureux, mais absolument éclairée, elle s'empressera sûrement de vous satisfaire.

 

Si les religieuses eurent lieu de se féliciter du résultat de leurs démarches, l'abbesse dut éprouver quelque amertume en recevant ces instructions qui portaient atteinte à son autorité d'autant plus que le Comité ecclésiastique, contre son habitude, lui disait assez sèchement : « Vous y trouverez la règle de votre conduite à l'égard des religieuses de votre maison » (1).

Au mois d'avril 1791, les sœurs St Étienne, Ste Radegonde, Ste Bathilde, Ste Perpétue, St Joseph, St Romain, Ste Rose, St Anathase avaient quitté le monastère (2). Que sont devenues ces religieuses et furent-elles à l'abri des persécutions dont elles se croyaient menacées ? « Rentrées dans le monde », comme disait l'abbesse, leur vie privée échappe à nos recherches. Cependant

 

(1) Arch. Nat. D. XIX 74, n° 541.

(2) État de la communauté au mois d'avril 1791. Arch. Nat. S. 4418-19.

 

 

 

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nous retrouvons l'une d'elles, la Sœur Ste Bathilde (1), à Crépy où elle s'était retirée ; n'ayant touché, depuis sa déclaration, que 100 livres par quartier, elle réclamait au mois de mai 1793 à la municipalité de cette commune le complément de sa pension fixée à 700 livres. Sa demande fut d'ailleurs accueillie après attestation par le directoire de St-Denis de sa qualité de ci-devant religieuse du chœur de l'abbaye de Montmartre (2).

Le paiement des pensions souleva toutes sortes de difficultés. Il avait été arrêté que l'abbesse aurait 2,000 l, les sœurs du chœur 750 l et les sœurs converses 300 l ; mais, sous prétexte que la liquidation des biens de l'abbaye n'était pas terminée, les religieuses comme l'abbesse ne reçurent jusqu'en octobre 1791 que 100 livres par quartier et toujours un mois ou deux après l'échéance. Malgré les réclamations de l'abbesse, du chevalier de Brossard et de Petit, notaire et ancien greffier du bailliage qui avaient pris officieusement les intérêts de la communauté, malgré l'intervention même du Comité ecclésias­tique, le directoire de St-Denis se refusait à payer la pension au taux du maximum et il fallut que le procureur général du département de Paris le mit en demeure de s'exécuter (3). Et si l'abbesse, dans un moment de découragement, écrivait : « Il n'est pas juste de jouir de nos biens et de nous laisser en danger de mourir de faim », elle aurait pu ajouter que fermiers et débiteurs paraissaient s'entendre pour mettre obstacle au recouvrement des revenus dont la jouissance avait été cependant assurée aux religieuses jusqu'en janvier 1791. C'est ainsi que la municipalité de Luzarches défendait au fermier de Chaumontel de payer les termes échus à la St Martin ; que celle de Senlis s'opposait à ce que la ferme de Barbery donnât « les 24 muids de bled froment » que son contrat l'obligeait à livrer, « bled, disait l'abbesse dans sa

 

(1) Angélique-Scholastique Bourget âgée de 35 ans.

(2) Arch. Nat. S. 4418-19.

(3) Arch. Nat. S. 4418-19.

 

 

 

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réclamation au Comité ecclésiastique, sur lequel on comptait pour la subsistance de la communauté. Cette communauté a payé des dettes et des impôts espérant qu'elle aurait son pain et elle se trouve aujourd'hui très embarrassée » (1). Tellement embarrassée, qu'en janvier 1791, l'abbesse demandait à être déchargée de la nourriture de deux chevaux de l'écurie qui furent vendus par les soins de la municipalité. A plusieurs reprises, dans des moments de disette, elle dut subvenir de ses propres deniers aux besoins de la communauté et faire appel à la générosité de bienfaiteurs dont l'aide est révélée par les comptes de recettes qui accusent, d'autre part, le versement d'une somme de 2000 l fait par M. de Morambert, payeur des secours accordés aux communautés (2).

L'abbaye, en effet, s'était acquittée d'une partie de ses dettes et l'examen des quittances produites à l'appui des comptes de 1789-90 suffit à démontrer la négligence qu'elle apportait à se libérer. Une année de gages, soit 1410 l, pour le gros de sa cure, était due à l'abbé Castelan ; le sacristain Ogéré donne reçu de 100 l pour une année de gages et de 90 l pour 15 mois de vin à 72 l par an ; le vicaire, l'abbé Duval, n'était pas payé depuis le 2 octobre 1789 et ce ne fut que le 31 décembre 1790 qu'on lui versa ses honoraires, soit 525 l. La dépositaire payait au Sr Cliquot 140 l pour une année de l'accord de l'orgue ; le confesseur Beauvais recevait 300 l, ses honoraires d'une année ; l'abbé Leblanc, 33 l 12 s pour 56 messes en novembre et décembre 1789 ; le médecin Lafisse, 200 l, honoraires de deux années. On réglait d'autres factures, toutes les dépenses de la sacristie, à la balayeuse, au porteur d'eau, à la blanchisseuse, aux fournisseurs d'huile pour la lampe, de bougies à star, de braize, hosties, etc., et même jusqu'à des sommes minimes dues depuis 2 ans, 48 l au sr Mollard, destructeur de rats, 33 l au sr Durand, destructeur de taupes. Le règlement de comptes

 

(1) Arch. Nat. D. XIX. 44. N° 702. Arch. de la Seine C6 527.

(2) Arch. de la Seine. C6 527.

 

 

 

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plus importants était ajourné et, lors de l'expulsion des religieuses, on reconnaîtra entre autres créanciers de l'abbaye, le sr Belot, homme de loi, pour ses honoraires, s'élevant à 2236 l 33 s 4 d, le boucher Compain pour 1268 l 5 s représentant la fourniture de viande pendant l'année 1790, les héritiers de Jean Jannot dit Legros, ancien intendant de l'abbaye pour 2800 l, le plombier Blin pour 2582 l 5 s et Feuillette, entrepreneur maçon pour 61.900 l. (1). Il apparaît d'ailleurs que les comptes de la maison étaient assez mal tenus. Le plombier Blin présentait tardivement, en juin 1793, un mémoire de 260 l et le maire Grintelle, appelé à donner son avis sur cette réclamation, répondait : « La municipalité n'a aucune connaissance de ces travaux ; la citoyenne Montmorency ne nous a jamais consulté lorsqu'elle a eu des ouvrages à faire faire ; elle commandait et arrêtait les mémoires des ouvriers ainsy et comme il lui plaisait » (2).

Le 16 août 1792, Billaud-Varenne écrivait au district de St-Denis :

 

La Commission extraordinaire de l'Assemblée nationale m'a paru désirer qu'on fit évacuer le plus tôt possible la maison ci-devant abbaye de Montmartre. L'arrest de la Commune relatif aux couvents de Paris ne donne que trois jours pour déloger. Vu les circons­tances et le besoin qu'on peut avoir de cet emplacement pour établir des batries, je vous prie de vouloir bien faire signifier aux religieuses de se retirer dans le délai que votre sagesse leur prescrira. (3).

 

Le district de St-Denis ne s'écarta pas du délai prescrit pour exécuter cet ordre ; ce fut, en effet, le 19 août que deux des administrateurs, Claude Maillet et Jean-Baptiste Meunier,

 

(1) Arch. Nat. S. 4418-19. - Arch. de la Seine C6 527 - Collection Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel de Ville carton 1270 - Les mémoires de Feuillette, établis par Langibout, architecte de l'abbaye, furent signalés au Directeur de la liquidation. « Vous savez par l'expérience que les règlements des architectes des maisons religieuses ont toujours été modérés à la décharge, de la République par les règlements plus soignés des architectes des districts. Comme l'objet en vaut la peine puisqu'il s'agit de plus de 60.000 l, je vous prie de les faire vérifier ».

(2) Arch. Nat. S. 4418-19.

(3) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville.

 

 

 

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procédèrent à l'expulsion des religieuses (1). L'abbesse se réfugia à St-Denis où elle pensait sans doute trouver un appui auprès de M. Béville ; les religieuses cherchèrent asile chez des parents, chez des amis et peut-être quelques-unes répondirent-elles à cette annonce :

 

Mme Cadet, veuve d'un chirurgien, propriétaire d'une spacieuse maison cy devant rue Royale, hors les murs près de l'abbaye offre de recevoir comme pensionnaires les demoiselles qui sortent du couvent, arrangement à prendre en raison de la difficulté de la sortie des barrières (2).

 

Aussitôt après le départ des religieuses, l'abbaye fut pour ainsi dire mise à sac. Sans précautions, sans s'inquiéter des dégradations, on arracha les plombs, les fers, et tous les matériaux et pièces utilisables furent envoyés dans des dépôts ou à l'Arsenal, les objets d'or, d'argent et de cuivre à la Monnaie et on procéda à la vente aux enchères du mobilier ou plutôt de ce qui restait du mobilier, car une grande partie en avait été dérobée ainsi que le constatent tous les procès verbaux. Le jour même de l'expulsion, on transportait aux Barnabites 11 cloches, 1 timbre et 6 palliers dont Savary, directeur de cette fonderie, donnait reçu et consignait le poids de 1068 l (3). La vente qui se fit à St-Denis, et pour les objets de peu de valeur à l'abbaye même, provoqua divers incidents et ranima la vieille querelle entre Montmartre intra et extra-muros. Le 20 août, un nommé Landry, commandant le poste de la barrière Royale arrêtait une charrette chargée d'un coffre fermé qu'on lui dit provenir de la vente qui se faisait à l'abbaye. Sans autres explications, Landry fait conduire la charrette à la permanence de la section Mirabeau ci-devant de la Grange Batelière. Là, on ouvre le coffre qui contenait 200 l de chandelles et l'acquéreur, un Sr Mallet, citoyen de la section, reconnaît qu'il n'a payé que 15 l tout au plus le prix du coffre. Grand émoi dans la

 

(1) Arch. Nat. S. 1418-19.

(2) Annonces, affiches, avis divers, septembre 1792.

(3) Arch. Nat. S. 4418-19.

 

 

 

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section où nous retrouvons comme commissaire Gilles-Michel Lecomte, l'ancien substitut au bailliage de Montmartre, l'ardent adversaire de Desportes et l'auteur d'un des mémoires qui furent rédigés en 1790 pour combattre la division de la paroisse. Il trouvait une occasion de satisfaire sa rancune et, sur sa proposition, l'assemblée de la section arrêtait :

 

Que le coffre resterait provisoirement au dépôt du Comité ; qu'au nom de l'intérêt public, deux commissaires se transporteraient à l'abbaye pour s'opposer à la continuation de la vente, attendu que les habitants de Paris sont empêchés d'aller aux ventes à l'extérieur et que les effets qui restent à vendre seraient transportés dans l'église St-Jean, rue du Faubourg-Montmartre pour que les acheteurs y soient attirés en plus grand nombre.

 

La section Mirabeau courait à un échec ; le district de St-Denis avait pris ses dispositions et décidé que :

 

Les objets de poterie et autres qui ne méritaient pas les frais d'un transport seraient vendus sur place et les meubles transportés au district pour les mettre en sûreté, transport d'autant plus néces­saire que les commissaires reconnaissent qu'il existait une dilapi­dation des meubles et qu'il n'y avait pas d'autre moyen de les conserver que de les enlever.

 

Mais les administrateurs du district allaient se heurter à une autre difficulté, la violente protestation d'habitants de Montmartre qui n'admettaient pas que la vente se fit en dehors de la commune. L'incident est relaté dans le procès-verbal du 21 août :

 

Et à l'instant où une des voitures portait des effets à St-Denis.... un citoyen de la commune qui se disait notable s'est formellement opposé à l'enlèvement des effets    la commune ayant plus de droit que le district… Les administrateurs ont crû qu'il était prudent pour éviter une insurrection de cedder au vœu du citoyen... Après avoir requis la municipalité d'être chargée de la garde des meubles et effets, les commissaires se sont retirés à 9 heures du soir... Et Debray et Margaritat, officiers municipaux de Montmartre, complétaient ainsi le procès-verbal : «...avons expliqué que nous croyons plus avantageux que les dits meubles et effets soient vendus sans déplacement attendu leur état de vétusté, et les frais de

 

 

 

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transport et en attendant, les meubles et effets sont mis en sûreté dans la ci-devant maison abbatiale à la garde du sr Roger aidé de la force publique commandée par la garde nationale de la municipalité.

 

Le 22 août, nouvelle manœuvre des citoyens de la section Mirabeau. S'ils ont perdu l'espoir d'empêcher la vente, ils se sont bien promis d'en troubler les opérations et leur intran­sigeance fait encore ajourner le transport de ce qui restait des cuivres et de l'argenterie et le départ pour St-Denis de quatre voitures chargées de vin, eau-de-vie, huile et meubles. Ils veulent bien consentir à l'envoi des cuivres et de l'argenterie aux Barnabites et à la Monnaie, mais ils s'apposent à l'enlève­ment de tous les autres objets « qui seront enfermés dans une pièce particulière pour être le dit lieu fermé à clef et un scellé apposé sur la serrure avec, le cachet de la municipalité de Montmartre et le nôtre... requérant qu'à la conservation des dits objets il serait apposé des factionnaires pour que rien ne soit enlevé ».

La discussion se prolongea jusqu'à 7 heures du soir et il était trop tard pour effectuer les transports ; l'argenterie fut déposée entre les mains de M. Petit, membre du département, et les cuivres dans la loue du portier de la cour extérieure de l'abbaye qui volontairement s'en rendait gardien.

Le même jour, Debray et Margaritat dressaient l'inventaire en 62 articles des effets laissés dans la sacristie et qui, par mesure de sûreté, « attendu l'immensité de la maison, et le grand nombre de sorties », avaient été déposés dans le Trésor de la fabrique. Ils constataient, d'après l'inventaire primitif du 31 mai 1790 et jours suivants « qu'il avait été emporté par des personnes inconnues des objets assez considérables sans néanmoins pouvoir les désigner, lesquels avaient été jetés en partie derrière les murs » (1).

Tous ces incidents ne facilitaient pas la mission des administrateurs du district de St-Denis qui, critiqués par les

 

(1) Arch. Nat. S. 4418-19.

 

 

 

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uns, conseillés par les autres, attendaient vainement un concours utile de la municipalité de Montmartre en somme gardienne des biens de l'abbaye. Soit incurie, soit complicité, cette municipalité ferma les yeux sur les détournements et ne sut même pas faire respecter les bâtiments de l'abbaye qui furent laissés à l'abandon ; et nous pouvons juger de l'état lamentable dans lequel ils se trouvaient peu de temps avant la vente en consultant les rapports des deux architectes chargés d'en estimer la valeur et dont les extraits les plus intéressants ont été heureusement recueillis par Parent de Rosan.

Le premier rapport du 20 pluviôse an II est du citoyen Garat, architecte estimateur :

 

Depuis ma première estimation du 2 brumaire, il s'y est commis des dégradations considérables par le séjour d'environ 1.200 hommes de la première réquisition et par la fréquentation de beaucoup d'étrangers qui ont circulé sans surveillance tout le tems du dit séjour ; menuiseries cassées ou détériorées, ferrures cassées ou disparues, vitrerie et carrelage cassés. La couverture a beaucoup souffert faute d'entretien et par la circulation de ces jeunes gens sur les chaineaux et par la dépose du plomb.

 

Dans son rapport du 19 ventôse suivant, l'architecte voyer Bescher du district de Franciade arrive aux mêmes conclusions :

 

Les bâtimens en très mauvais état ; les vitres cassées dans la plus grande partie ainsi que les croisées ; les portes sans serrure, les lambris et chambranles cassés, les tuyaux de cheminée démolis en partie. Les réparations seraient un objet en espèces de plus de 36 000 livres.

 

L'architecte Garat avait fait précédemment une visite de l'abbaye et dans son procès-verbal du 15 août 1793, il donne, avec l'indication des objets réservés, une description des plus précises de la maison couventuelle, c'est-à-dire du prieuré dont la construction commença sous l'abbatiat de Mme de Lorraine :

 

La principale entrée est par le quinconce ; à gauche une loge de portier d'un rez-de-chaussée et d'un étage. La grande cour pavée en grande partie, le reste en gazon. Église. Le portail est orné de quatre colonnes avec quatre statues, grand perron d'où on entre dans un porche décoré d'arcades. De là, par quatre marches à une

 

 

 

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nef avec chapelle à côté ornée de vieilles boiseries, autel en bois. Ensuite, on monte par sept marches à la deuxième nef voûtée en ogive, carrelée en liais et marbre ; sacristie à côté. Chapelle à droite avec vieilles boiseries, autel en marbre commun et liais avec gradins ; grande croisée à panneaux de plomb avec barreaux de fer (Le marbre est réservé à la conservation des monuments). Sanc­tuaire en dôme, carrelé en liais et marbre avec gradins en marbre noir, croisées de panneaux de plomb et grille de fer (l'autel à colonnes de marbre, pilastres et table de marbre réservé pour la commission des arts). A gauche, porte à deux vanteaux avec marches en pierre conduisant au cloître construit en pierre en petits dômes, carrelé en liais et marbre avec croisées à châssis de plomb et grille de fer. (Les colonnes de marbre noir, pilastres, tables, id., qui sont aux autels de ce cloître sont réservés). Ce cloître fait le tour du chœur ; le dit chœur est voûté, le bas carrelé en liais et marbre noir (Les colonnes des petits autels du chœur, de l'orgue, les balcons, les stalles et boiseries réservés). On monte à l'orgue par un escalier en pierre. Derrière le grand autel, un oratoire orné de six colonnes corinthiennes avec entablement et attique, le tout en bois sculpté. Le pourtour est en lambris d'appui, le bas parqueté en chêne. Derrière cet oratoire est un corridor avec petites cellules planchéiées et plafonnées. A côté, le ci-devant chœur d'hiver voûté, parqueté avec estrade, sièges, dossiers, chaire, le tout en chêne ; quatre croisées à grands carreaux avec espagnolettes et volets. Sous le sanctuaire une chapelle souterraine avec descente en pierre à deux rampes, perron en marbre, pourtour en marbre. (La statue en marbre de St Denis et son piédestal ainsi que les marches en marbre sont réservés). A côté, une autre chapelle ornée de sculptures, avec croisées garnies de barreaux de fer, le bas carrelé en liais. Au dessous du tout, une chapelle en carrière à laquelle on descend par 56 marches, en pierre. Au fond de cette chapelle à pilliers rustiques est une mauvaise statue entourée d'une vieille grille. A gauche du chœur et par un escalier de 22 marches en pierre et bois, on descend à une chapelle planchéiée avec boiseries, voûte, balustres, autel en bois orné de sculptures. Dans le couvent, au 1er étage du côté de Paris, deux pièces dont une à cheminée, croisées à barreaux de fer. En retour est une galerie parquetée, boisée de hauteur avec deux cheminées en marbre ; doubles croisées à grands carreaux. Au-dessus des deux premières nefs de l'église est une espèce de galerie parquetée, boisée aux deux côtés et plafonnée, avec deux cheminées en marbre, cloison et porte vitrée. En face du sanctuaire est une pièce planchéiée en chêne et sapin formant tribune. L'église, les cloîtres environnants sont construits en pierre. Les autres bâtiments sont en pierre et moellons. Réserves

 

 

 

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faites pour le service public, quoique l'église paroissiale de Mont­martre ne s'étende pas jusqu'au cul-de-lampe qui avait été réservé par la ci-devant abbaye, comme on ne peut le démolir sans causer la chute du reste de l'église auquel il sert d'arc-boutant, le dit cul-de-lampe continuera de faire partie intégrale de l'église paroissiale (1).

 

Le 20 ventôse an II, à une heure de relevée, Pierre Laurent Tampier, huissier au ci-devant Châtelet, donnait lecture aux habitants de Montmarat réunis au Temple de la Raison de l'affiche qui annonçait la vente des bâtiments de l'abbaye pour le 25 du même mois. L'adjudication définitive eut lieu le 24 floréal suivant ; notre Société a publié cette affiche avec le résultat des enchères et les noms des acquéreurs (2). La pioche des démolisseurs ne tarda pas à s'abattre sur les murs de l'abbaye et bientôt il ne restait plus, au haut de la butte, que la vieille église St Pierre aussi meurtrie et abandonnée.

L'église St Pierre de Montmartre subit en effet de nom­breuses mutilations. D'après Chéronnet (3) elle servit successivement de halle, de magasin, de caserne, de salle de réunion, ce fut alors le Temple de la Raison, et cet auteur ajoute qu'on brûla sur la place publique le mobilier et les effets sacerdotaux. Il ne devait pas rester grand chose pour alimenter ce feu de joie et il est certain que les objets précieux d'or et d'argent furent déposés à la Monnaie, les plombs, les fers et les cuivres à l'Arsenal, aux Barnabites ou à la maison Maupeou, rue de l'Université. Déjà, en 1791, la municipalité avait consenti, pour la fabrication de monnaie de billon, à donner trois cloches contre les huit douzièmes de leur valeur. La prétention de la municipalité parut sans doute excessive, car ce ne fut que le 24 brumaire an II qu'on procéda d'autorité à la saisie de ces cloches :

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, cartons 74 et 1270.

(2) Bulletin du Vieux Montmartre, fasc. 31.

(3) Chéronnet. Histoire de Montmartre.

 

 

 

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En vertu de la lettre du citoyen Bouchotte, ministre de la Guerre, de la Commission du ministre de l'Intérieur signée Paré et du visa du Comité du Salut public signé Robespierre, Carnot, Couthon, St Just et Prieur, le citoyen Roty, commissaire du dit Comité accompagné du citoyen Joudet, administrateur du district de Franciade, se transporte à l'église de Montmarat et après avoir reçu l'accueil fraternel du citoyen Grintelle, maire, qui lui ouvre les portes, charge le citoyen Boucault de faire descendre les trois cloches (une seule étant réservée) pour les transporter à l'Arsenal. Elles sont pesées et reconnues du poids de 3670 l compris le pallié, en présence du citoyen Prevost, garde de l'artillerie du dit Arsenal (1).

 

Tous les objets et matériaux provenant des églises et des chapelles qui pouvaient être utilisés pour la défense nationale donnèrent lieu à des ordres de transport rédigés avec la même fantaisie que celui du 17 nivôse an II :

 

Le fert provenant de la cidevant Baye de l'église de Monmarat et de la chapelle de Clignancour transporté dans les magazin et arsenal de Paris, 23439 l, 32 tuot de fonte nont point et pessé le plont 19.967 l. Signé Grintelle, maire, Gaillard, agent national (2).

 

Il fallut 31 voitures pour assurer l'exécution de ces ordres et la dépense s'élevant à 372 l fut remboursée au maire, le 12 pluviôse, par le receveur du district de Franciade. Sur cette somme, 45 l étaient allouées aux officiers municipaux Lazard et Bellancourt « pour 15 journées employées à la conduite du plomb et du fer, pour avoir assisté le citoyen Joudet à la descente des cloches de la ci devant église et le citoyen Garat, architecte, dans l'arrachement du plomb et du fer ». Le 4 thermidor, le citoyen Ravignac, de la Monnaie, donnait encore reçu « de 271 l de cuivre argenté et de 79 l de cuivre de couleur de la ci-devant église, chandeliers, croix, encensoir, bénitiers, etc. » (3).

On devine dans quel état de ruine et de dévastation devait être l'église et l'impossibilité dans laquelle on se trouva d'en ouvrir les portes quand la liberté des cultes fut reconnue. Aussi

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel de Ville, carton 1486.

(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville carton 1486.

(3) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, cartons 350-1270.

 

 

 

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les habitants demandèrent-ils la permission de faire célébrer la messe et autres services religieux dans l'église. Le Conseil général de la commune ne savait comment répondre à cette demande et l'arrêté qu'il prit le II frimaire an III révèle son embarras :

 

Considérant que la loi qui d'un côté autorise la liberté des cultes interdit de l'autre tout acte public extérieur..., que l'emplacement de la ci-devant église... peut être envisagé comme un lieu public non susceptible de cet usage..., arrête qu'il en sera référé au directoire du district.

 

Les habitants ne tinrent aucun compte de cet arrêté. La question religieuse, du reste, inquiétait le gouvernement qui cherchait à s'éclairer sur l'opinion publique et ce questionnaire témoigne de ses préoccupations. Le 27 prairial an II, la nouvelle municipalité de Montmartre y répondait ainsi :

 

1. - Combien a-t-on ouvert d'oratoires ?

R. - Un seul dans une maison particulière au bas de la montagne près de la ci-devant abbaye.

2. - Quels sont les cultes qu'on exerce ? Est-on libre de les exercer ?

R. - Le culte catholique est le seul qu'on professe. Liberté entière.

3. - Quel est l'esprit des ministres du culte ?

R. - Nous ne connaissons qu'un ministre attaché à l'oratoire. C'est un citoyen doux, paisible, autrefois curé de la commune d'où il est passé à la ci devant paroisse de Notre Dame de Lorette. Sa conduite et ses mœurs ont toujours été régulières. Il a prêté dans le tems le serment requis.

4. - Ne se permettent-ils pas de prêcher contre la loi du divorce et ne font-ils pas l'apologie du célibat ?

R. - Non, nous n'avons reçu aucune plainte à ce sujet.

5. - Enfin ne sèment-ils pas la division ?

R. - Non, l'harmonie en matière de culte a toujours régné dans la commune. Nous croyons devoir ajouter que depuis l'établissement de l'oratoire qui est peu fréquenté aujourd'hui la plupart des habitans ont fait leurs exercices dans l'emplacement de la ci-devant église, mais sans le concours d'aucun ministre. Mutel, Alexandre Moitte, Robineau, officiers municipaux, Gaillard, agent national (1).

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville. Carton 1486.

 

 

 

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Le ministre du culte visé dans ces réponses est l'abbé Castelan qui avait opté en 1791 pour la nouvelle cure de Notre Dame de Lorette destinée à desservir la partie intra-muros réunie à Paris. Sur sa demande, il revint à la cure de St Pierre dont il prit possession le 25 brumaire an IV.

Je n'ai pas besoin de rappeler l'origine de la chapelle de la Trinité à Clignancourt où une messe fut célébrée tous les jours jusqu'en 1728, époque à laquelle l'abbaye de Montmartre limita le service religieux aux dimanches et fêtes. Il apparte­nait à l'abbesse de désigner le desservant qui recevait annuelle­ment 400 livres prélevées sur les revenus de la ferme de l'abbaye et jouissait d'un logement attenant à cette ferme et estimé 120 livres. Le dernier desservant paraît être un abbé Dudognon qui, lors de l'inventaire, se déclara créancier de l'abbaye et donna reçu aux religieuses, le 3 octobre 1790, dune somme de 233 l 6 s 8 d pour sept mois de messes de fondation à Clignancourt (1). Dès que l'Assemblée nationale eut décidé du sort des couvents et congrégations, l'abbaye se désintéressa du service de cette chapelle et, en fait, les offices furent supprimés sans qu'aucune protestation s'élevât de la part des habitants de Clignancourt. Ce n'est qu'après l'élection de la première municipalité de Montmartre et quand furent éteintes les querelles qui avaient divisé la paroisse que ceux-ci demandèrent le rétablissement de la célébration de la messe dans cette chapelle. Le 18 décembre 1790, le maire Félix Desportes, appuyait ainsi cette demande auprès du Comité ecclésiastique :

 

J'ai l'honneur de vous envoyer une délibération du Conseil général de la commune de Montmartre sur le mémoire qui lui a été présenté par les habitans du village de Clignancourt. Ce mémoire a pour but d'obtenir... le rétablissement d'une messe quotidienne fondée à perpétuité par MM. Ligier dans une chapelle qu'ils firent construire à Clignancourt et dont l'abbaye de Montmartre se trouve actuellement chargée... Je vous supplie... d'avoir égard à la pétition des habitans de ce village ; elle est on ne peut

 

(1) Arch. Nat. S. 4418-19.

 

 

 

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plus juste et la fondation qu'ils réclament est de la nature de celles que l'Assemblée nationale a cru dans sa sagesse de conserver (1).

 

La demande ayant été accueillie, ce fut un religieux des Grands Augustins, Claude Granier, il dépendait du Couvent des Carmes, place Maubert, qui, à partir du 15 août 1791, devint le chapelain de Clignancourt. Eprouvant des difficultés à toucher sa pension, il écrivait au mois d'octobre 1792, aux administrateurs du département de Paris :

 

Le citoyen Claude Grenier a l'honneur de vous exposer qu'à la sollicitation des citoyens de Clignancourt et en conséquence d'un arrêté de la municipalité du dit lieu, il est employé depuis le mois d'août 1791 jusqu'à ce jour, fêtes et dimanches, à la desserte d'une chapelle à Clignancourt pour acquitter une fondation faite autrefois par le seigneur du dit lieu au profit de l'abbaye de Montmartre et qui rend annuellement à la nation au-delà de 4.000 livres. En raison de son service public…, il vient vous supplier de prononcer en sa faveur l'exception du décret qui porte que désormais les pensions nationales ne seront point payées d'avance à aucun ecclésiastique, hors les fonctionnaires publics, et ordonner que le quartier de sa pension échu au premier octobre lui soit payé d'avance ainsi que par le passé…

 

Et la municipalité de Montmartre lui délivrait un certificat attestant « qu'il avait, depuis environ quinze mois consécutifs, dit la messe dans cette chapelle, à la satisfaction de tous les habitants, et qu'il avait justifié des serments par lui prêtés ». Le district de St-Denis, saisi de cette affaire, avait à s'occuper de questions plus urgentes ; Claude Granier, mécontent et sans argent, reprit le chemin du couvent des Carmes, et ne revint plus à Clignancourt (2).

Pendant la Terreur, la chapelle fut dépouillée de tous les objets pouvant avoir quelque valeur. Elle servit alors à toutes sortes d'usages, et au moment de la vente, le 3 fructidor an IV, le cultivateur Jean Compoint, qui la tenait sans bail, en avait fait une grange. Un entrepreneur maçon, Louis Villard, demeurant rue Helvétius en devint acquéreur moyennant 1,260 livres, et voici la description qu'en donne l'affiche de vente :

 

(1) Arch. nat. D. XIX-79 n° 600.

(2) Arch. Nat. S. 4418-19.

 

 

 

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Superficie 15 toises. Elle est construite en pierres et moellons, couverte en ardoises avec trois croisées garnies en parties de vitraux en panneaux de plomb ; une porte, le bas carrelé ; tenant du levant et du midi au chemin de Clignancourt à Franciade, du nord à un jardin de la cy devant abbaye, du couchant au citoyen Friedrichs. Les murs ne sont pas mitoyens ; ils appartiennent à la chapelle.

 

Le même jour, Louis Villard achetait pour 2,200 livres le terrain clos de murs attenant à la chapelle, d'une contenance de 15 perches.

 

A la charge d'entretenir le bail emphytéotique de 40 ans à compter du 1 avril 1783, moyennant 30 livres de rente, consenti par les ci-devant religieuses de Montmartre au citoyen Antoine Laforge et sa femme, devant Rameau, notaire à Paris, le 9 juin 1785, avec obligation de construire des bâtiments bons et solides, d'une valeur au moins de 600 livres, le dit bail cédé par Antoine Laforge à Thomas-Etienne Baldoureaux, devant Robin notaire à Paris le 10 prairial an IV (1).

 

Une maison appartenant à la Communauté des Filles de Ste Agnès dont le siège était à Paris, rue Platrière, fut également vendue comme bien national d'après le procès-verbal d'estimation dressé le 4 primaire an II par l'architecte Garat.

 

Maison avec jardin sur la butte de Montmarat, rue des Rosiers, contenance 950 toises, tenant au levant à la rue qui descend à Clignancourt et au citoyen Lemet, au couchant à la citoyenne Migeon et au citoyen Jean Luc, du midi à la rue des Rosiers, du nord à un ruelle. Porte cochère sur la rue des Rosiers. Porte de dégagement sur le chemin de Clignancourt. Corps de logis simple entre cour et jardin ayant rez-de-chaussée, un étage carré, étage en mansarde. Au rez-de-chaussée, vestibule avec un escalier mon­tant de fond en comble ; deux grandes pièces à cheminée carrelées, boisées de hauteur avec volets aux croisées. Au 1er étage, grande pièce à cheminée, une alcôve, deux cabinets ; appentis pour poulailler. A gauche, long bâtiment ayant cour, rez-de-chaussée, un étage carré, grenier, cour pavée. Jardin clos de murs distribué en

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville carton 130. Depuis cette date, ce furent surtout des cabaretiers qui s'établirent dans cette ancienne chapelle, et en 1809, une affiche de vente indiquait qu'elle était occupée par un sr Miguet, marchand traiteur, et que l'adjudication préparatoire avait été faite moyennant 1,000 t. (Petites affiches, 18 octobre 1809).

 

 

 

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terrasses, partie en talus, partie en murs ; puits, berceaux, arbres d'agrément, fruitiers, vignes. Estimation 17,000 l. La cour a 7 toises de façade sur la rue bâtiment compris. La profondeur du terrain est de 75 toises. (1).

 

La vente des biens nationaux s'étendit à la chapelle Ste Anne, rue du Faubourg-Poissonnière à la Nouvelle-France, située dans la censive du chapitre de St-Germain-l'Auxerrois (2). Cette chapelle, bien que dépendant de l'abbaye de Montmartre qui rétribuait le desservant à raison de 500 l par an (3), était sous l'autorité immédiate du curé de St-Pierre de Montmartre. Celui-ci ayant eu des difficultés avec le desservant se fit main­tenir dans tous ses droits curiaux et paroissiaux par une sentence du bailli du 1er septembre 1762 basée sur les statuts, approuvés par le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, de la confrérie de Notre-Dame de Lorette, autre succursale de la paroisse St-Pierre (4). Sur une estimation de 15.359 l, la chapelle fut adjugée le 27 germinal an III, moyennant 34.100 l, à Michel-Abraham Rodu, carrier, rue Jacques, qui passa déclaration au profit de Nicolas Messager, marchand de vins, rue de Bellefond. La description est ainsi donnée :

 

Corps de logis sur la rue de quatre croisées de face élevé sur rez-de-chaussée de deux étages carrés et d'un grenier. Au rez-de-chaussée, entrée du bâtiment et de la chapelle ; à gauche escalier montant aux étages supérieurs ; à côté de l'escalier passage condui­sant à une cour ; à droite pièce noire ; à côté de la pièce porte d'entrée à une cour. La chapelle ensuite éclairée de sept croisées sur les deux cours ; à droite, sacristie éclairée par un châssis en abat-jour. Entre le rez-de-chaussée et le premier étage, cabinet servant d'entrée à la tribune. Au premier, chambre à cheminée éclairée par trois croisées sur la rue. Cabinet éclairé sur la cour. Au deuxième, deux chambres sur la rue, cabinet sur la cour. En haut siège d'aisances. Grenier au-dessus du logis et de la chapelle. Superficie 51 t. 7 p. environ (5).

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 67.

(2) Arch. Nat. S. 241.

(3) Arch. Nat. S. 4418-19.

(4) Arch. Nat. Z' 2386.

(5) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 93.

 

 

 

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Avant la Révolution, la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette ou des Porcherons était desservie par un chapelain dont la nomination, aux termes mêmes de la fondation de 1645, appar­tenait au curé de St Pierre-de-Montmartre qui, dans les comptes qu'il avait à rendre, prenait la qualité de « premier et perpétuel administrateur et directeur de l'œuvre et fabrique de Notre-Dame-de-Lorette ». A cette chapelle, dont le budget ne dépassait pas 4.000 livres, étaient attachés avec le desservant qui recevait 720 l, un chantre, le serpent, le porte-verge et un suisse (1). Le dernier chapelain, l'abbé Lapipe, devint premier vicaire quand la chapelle, en 1791, fut érigée en paroisse. Cette église où se célébrait, pendant la Terreur, le culte de la Raison ne fut pas plus épargnée que les autres et le mémoire produit le 15 floréal an II par le citoyen Danjou, demeurant faubourg Martin, donnera l'idée des mutilations que subirent à cette époque presque tous les édifices religieux :

 

Mémoire en supression des signes de fanatisme et de persécution à Lorette faubourg Montmarat, avoir suprimé sur des portes en chêne une ci devant vierge, des nuages, des rayons et 2 chiffres entrelacés et ragréé le tout proprement 25 l . Modéré à 20 l,

 

notait le vérificateur qui n'était peut-être pas aussi satisfait que Danjou de l'exécution de ce travail (2). Le curé, l'abbé Castelan, qui cependant exerça son ministère même auprès de ses anciens paroissiens du haut de Montmartre, parait avoir passé inaperçu dans la tourmente. Mais un de ses vicaires, l'abbé Auguste Huard, âgé de 24 ans, fut arrêté le 21 brumaire an Il et écroué au Luxembourg. Impliqué dans la cons­piration de cette prison, il était compris dans la seconde fournée des cinquante détenus traduits le 21 messidor devant le Tribunal révolutionnaire. Pourquoi fut-il arrêté, on le cherche vainement dans le réquisitoire de Quentin Fouquier qui se contente d'englober tous les prévenus dans une vague accusation de complot. D'ailleurs, la manière de rendre les

 

(1) Arch. nat. H5 3801.

(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, Carton 1203.

 

 

 

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jugements était si expéditive que dans celui-ci le greffier laissa en blanc le dispositif des condamnations. Et l'année suivante, sur l'appel de ce jugement fait en faveur d'un garçon de 14 ans, nommé Sainte-Marie, qui échappa à la guillotine mais fut condamné à 20 ans de détention, le Comité de législation prenait, le 1er ventôse, cet édifiant arrêté :

 

Considérant qu'il n'y a pas eu de jugement rendu par les juges du Tribunal révolutionnaire sur l'accusation soumise au juré le 21 messidor ou qu'au moins leur décision n'a pas été rédigée ; considérant qu'il y a eu un projet de jugement préparé à l'avance et dans lequel on a laissé en blanc la place pour y inscrire des dispositions quelconques; que c'est un crime d'avoir clos et signé d'avance un jugement, que ce crime est d'autant plus grand que 48 individus ont été mis à mort et un autre exposé six heures aux yeux du public comme condamné à vingt ans de détention, qu'un pareil crime ne saurait resté impuni, arrête que les juges qui n'auraient pas encore été traduits au Tribunal révolutionnaire, soient dénoncés au Comité de salut public.

 

L'abbé Huard était un des 48 individus mis à mort et les juges dont on traitait alors les actes de criminels étaient Coffinhall, Antoine-Marie Maire et Charles Garnier Launay (1).

Le 3 messidor an IV, l'église, le presbytère et ses dépendances, rue Coquenard, furent vendus comme biens nationaux pour le prix de 27.000 l au citoyen Jean Riotte, demeurant à Paris (2). Tombant en ruines, l'église ne pouvait plus servir aux exercices du culte et, en 1796, la municipalité mit à la disposition du clergé de la paroisse (3) la petite église St-Jean-Porte-Latine, érigée dans le cimetière St-Jean, au faubourg

 

(1) Arch. Nat. W. 410. Dans cette fournée, je relève les noms des membres d'une famille qui avaient été arrêtés le 15 septembre 1793 au 47 de la rue des Martyrs : Marie Bordeaux, fe Basset-Lamarelle, président du cy-devant Conseil, 38 ans, ex-noble ; Catherine Basset, fe Frasans, ex-noble, cy-devant commissaire de guerre et chevalier de l'ordre du tyran, 50 ans ; Marie-Alexandrine-Julie Frasans, dame de Villars, capitaine de cavalerie, 30 ans, ex-noble ; Marie-Jean-Baptiste Beaumontel, 63 ans, ex-noble, lieutenant-colonel dans le 1er régiment de cavalerie.

(2) Arch. de la Seine. Domaines, carton 488.

(3) Abbé Duplessy. Notre-Dame de Lorette.

 

 

 

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Montmartre. C'est ce cimetière qui donna lieu, pendant la Terreur, à cette annonce macabre le 25 ventôse an II :

 

A louer, le cimetière ci-devant St-Jean rue et faubourg Montmartre, provenant de la fabrique de St-Eustache, estimée 100 l.

 

La lithographie reproduite ci-contre montre l'église St-Jean à une époque postérieure, le jour des obsèques du général Foy. Elle était située exactement à l'intersection du faubourg Montmartre et des rues de Maubeuge et de Châteaudun actuelles, ainsi que l'on peut le constater sur le plan de Verniquet.

 

J. MAUZIN.

 

***

 

 

 

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Fig. 3

 

Vue extérieure de l’Eglise St-JEAN

(Obsèques du Général FOY, 30 novembre 1825).

L’Eglise était située faubourg Montmartre, à l’intersection des rues de Maubeuge et de Châteaudun.

Coll. Perrot

 

 

 

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Un épisode de la vie municipale

à MONTMARTRE en 1815

 

 

La vie municipale à Montmartre ne fut pas toujours exempte de troubles et de discordes et entre les représentants de la com­mune, divisés sur des questions politiques ou personnelles, s'élevaient parfois des conflits plus ou moins graves qui provo­quaient la plupart du temps une sévère intervention de l'autorité supérieure. Au retour des Bourbons et pendant les Cent-Jours, la lutte s'engagea à Montmartre entre les partisans du Roi et de l'Empereur, ou pour mieux dire, entre deux personnalités, le maire Finot et son adjoint, le Dr Prost. Ce praticien avait établi à Montmartre une maison de santé dont notre confrère, M. de Crauzat, a exposé l'origine (1), maison qui acquit plus tard une certaine renommée après que le Dr Blanche en eut pris la direction. Si le Dr Prost fut un bon médecin, comme le rappelle M. de Crauzat, s'il eût le courage d'afficher ses opinions à un moment où il était dangereux de les manifester, il semble bien qu'il fut un mauvais administrateur, à en juger par les documents sui­vants (2) qui montrent, en même temps qu'une curieuse peinture des mœurs de l'époque, avec quelle âpreté, quelle passion dans leurs querelles politiques, les adversaires dirigeaient leurs attaques.

Bien qu'il dut sa nomination à l'Empereur dont il était un fougueux partisan, le Dr Prost avait trouvé le moyen de conserver ses fonctions à l'arrivée de Louis XVIII. En 1814, comme il le fit d'ailleurs en 1815, il se chargea d'assurer la subsistance des troupes cantonnées à Montmartre, et on l'accusait d'avoir émis de faux bons de réquisition et de retenir une partie de leur valeur à son profit, disaient les uns, pour les besoins de la com-­

 

(1) La Folie Cendrin. Bulletin du Vieux Montmartre, fasc. 67-68.

(2) Arch. Nat. Fib II. Seine 16.

 

 

 

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mune répondaient les autres. Ces actes, en tous cas, irréguliers, furent dénoncés au Sous-Préfet de Saint-Denis qui, le 21 novembre 1814, adressait cette lettre au Dr Prost :

 

Vous vous êtes rendu coupable en faisant une retenue de 10 % sur le montant des bons de réquisition délivrés aux habitants de votre commune pour le service des troupes ; les porteurs de ces bons doivent jouir sans aucune restriction du bénéfice de l'article 4 de l'ordonnance royale du 13 janvier dernier, et il n'appartient pas à l'autorité locale de leur imposer comme vous l'avez fait, la condition d'une retenue même au profit de votre commune et pour l'exécution de projets d'utilité publique. Vous auriez dû me consulter avant d'agir et je n'aurais pas aujourd'hui à vous rappeler à l'ordre de vos devoirs. Gardez-vous bien, Monsieur, de continuer à percevoir ou faire percevoir cette retenue ; cette somme doit être restituée aux porteurs des bons ; je vous prescris de faire de suite cette restitution en versant le montant de ces retenues dans la caisse du percepteur des contributions directes de votre commune en l'acquit des porteurs de bons et en paiement de leur contribution de 1814… Signé Dubos.

 

L'injonction du Sous-Préfet de Saint-Denis n'émut guère le Dr Prost qui continua, à émettre, dans les mêmes conditions, de nouveaux bons de réquisition. Mais il n'avait pas oublié les accusations portées contre lui et les propos malveillants de ses adversaires ; aussi profite-t-il du retour de l'Empereur de l'île d'Elbe pour dénoncer au Ministre de la guerre, le 3 juin 1815, les agissements du parti royaliste dans la commune :

 

A la fatale journée du 30 mars où l'ennemi s'empara de Montmartre, M. Foureau, chef et propriétaire d'une belle filature de coton, ancien militaire, était commandant de notre garde nationale. M. Foureau s'est conduit comme un brave ; mais bientôt après, le revers du parti national introduisait les partisans du Roi ; un monsieur de Romanet, ex-garde du corps, s'empara de son chef de la place si bien remplie par M. Foureau, et arbora avec une jactance toute particulière deux épaulettes de colonel pour marquer son nouveau titre. M. Foureau informé, de cela, fit une demande explicative au gentilhomme qui répondit avec une lâcheté peu connue aux explications comme aux interpellations qui lui étaient faites.

M. Finot, maire, homme âgé, nul et pétri d'orgueil quoique fils d'un jardinier ayant eu quelque charge sous Louis XVI qui le rattachait à la dynastie, non seulement souffrit l'usurpation scandaleuse que fesait M. de Romanet, mais encore la confirma par un titre aussi pompeux que sot et mensonger à la faveur duquel le soi-disant comte de Romanet fut fait chevalier de Saint-Louis.

Je refusai de signer ce diplôme rempli de suppositions ; je fis plus, je réclamai contre cette arrogance auprès de M. le Sous-Préfet ; mais ma voix a été étouffée. Messieurs Finot et de Romanet triomphants sont restés les chefs audacieux de leur parti. Le croiriez-vous, Monseigneur, ces

 

 

 

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deux hommes sont encore, l'un commandant de la garde nationale, l'autre maire, et leurs partisans triomphent parmi nous à la faveur de toutes les intrigues que permettent leurs chefs.

Je viens de dénoncer les moyens par lesquels ces Messieurs qui, sous Louis XVIII étaient si prononcés pour les Bourbons, se sont perpétrés dans leurs places. Il en résulte déjà que l'esprit public est chaque jour plus affaissé tant par la crainte de deux hommes qu'on voit inexpugnables, que par les espérances perfides que l'on insinue à la faveur du pouvoir. Cela est à un tel point que si le gouvernement ne se hâte de mettre à la place de ces Messieurs des hommes dévoués au parti national et par conséquent à l'Empereur, on perdra de grandes ressources dans cet arrondissement. Il y a plus, ceux des habitans qui ne se joindraient pas aux deux chefs actuellement installés n'auront qu'à fuir ou à redouter leur vengeance.

 

Le Dr Prost avait trop tardé pour envoyer cette lettre, car quelques jours après c'est Waterloo, c'est la chute de l'Empire. Et alors, le parti Finot va prendre sa revanche.

 

A son Excellence le Ministre de l'Intérieur.

Monseigneur, les habitans de Montmartre ayant à se plaindre du sieur Prost, adjoint au maire de leur commune, fatigués à l'excès de ses actes arbitraires, ils pourraient même dire de ses concussions, avaient au mois d'avril dernier voté à l'unanimité pour lui donner un successeur, lorsque l'usurpateur du trône des Bourbons, rejetté sur le sol français pour le malheur de la Nation, crut devoir, pour aider sa tyrannie nouvelle, ordonner par un arrêté la réélection des maires et adjoints de toutes les communes de France. Cette opération qui avait pour but d'éloigner des fonctions publiques non seulement les hommes qui ne seraient pas reconnus pour des zélés partisans, mais surtout les fidèles sujets que le Roi y avait appellés depuis la restauration, ne pouvait être secondée dans une commune où la majorité des habitans est dévouée au Roi ; aussi réélut-elle son maire à l'unanimité et remplaça­t-elle le sieur Prost par le sieur Véron qui, en sa qualité de membre du Conseil municipal, mérite l'estime dont il jouit. Ce nouveau choix devant être confirmé par l'autorité supérieure, la commune envoya le procès-verbal de sa séance à M. le Sous-Préfet de Saint-Denis pour qu'il le fit parvenir avec son avis à M. le Préfet de la Seine ; mais ce procès-verbal avant été abandonné au fond d'un carton de la Préfecture (vraisemblablement par quelques considérations particulières), ces nominations n'ont jamais été confirmées ni infirmées, et les choses étaient restées dans cet état lorsque le Roi, revenu pour réparer encore les nouveaux malheurs de la France, a par son ordonnance du... rappelé à leurs fonctions ceux de ses fidèles sujets que l'usurpateur en avait éloignés. C'est alors que le sieur Prost, se considérant comme un des fidèles sujets remplacés depuis le 20 mars dernier, a repris les siennes pour en faire un nouvel abus. Les habitans de Montmartre, persuadés que l'homme qui, à toutes les époques, avait donné à l'usurpateur tant de preuves de son dévouement, que le fonctionnaire privé de la confiance de ses administrés ne pouvait être celui que le Roi avait eu l'intention de rappeler, ont fait parvenir à Sa

 

 

 

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Majesté leurs justes plaintes dans un mémoire qui lui a été remis par Monsieur son auguste frère. Ce mémoire a été envoyé à son Excellence le Ministre de l'Intérieur qui a bien voulu faire connaître aux habitans de Montmartre, par une lettre du 8 de ce mois, que le 28 septembre précédent il avait communiqué au Préfet de la Seine leur demande pour avoir son avis avant de prendre une décision.

La commune peut-elle attendre avec confiance cette décision du Ministre, lorsqu'on lui annonce dans les bureaux de la Préfecture que ce mémoire adressé au Roi n'est pas encore parvenu à M. le Préfet ? Doit-elle croire à une assertion qui paraît invraisemblable ? Ne doit-elle pas craindre au contraire qu'il n'ait le même sort que le procès-verbal de la séance du mois d'avril dernier ? Oui, Monseigneur, les habitans sont convaincus que leurs plaintes resteraient encore étouffées comme leurs vœux l'ont été si on pouvait les empêcher de recourir à votre justice ; mais ils sont bien assurés qu'ils l'obtiendront, votre lettre au Préfet en donne la garantie.

Ils doivent espérer qu'une commune où tous les notables habitans sont dévoués au meilleur des Rois ne restera pas abandonnée à l'ar­bitraire d'un fonctionnaire subalterne qui, au mépris de toutes les lois réglementaires, remplit contre le vœu général les fonctions d'adjoint, même celles de maire, et qui, armé d'une double autorité, abuse impuné­ment de pouvoirs qui ne lui furent jamais délégués. Non, l'homme qui naguère applaudissait aux plus horribles dévastations et restait insensible aux maux qui accablaient de malheureux habitans, parce qu'il espérait que, comme en 1814, sa cupidité trouverait un nouvel aliment au milieu des ruines, celui qui au mois de niai dernier faisait veiller ses partisans pour être prévenu du moment où l'auteur de ces dévastations viendrait visiter les travaux, celui qui l'accompagnait comme autorité légale et qui, pour mériter ses faveurs, s'efforçait de crier derrière lui : Vive l'Empereur, celui qui pour preuves de son dévoûment lui présentait son plan d'organisation d'une compagnie de fédérés et qui s'était déjà procuré l'uniforme de chef de ce corps, l'homme qui depuis la restauration a toujours cherché à entretenir la classe ouvrière dans un mauvais esprit, qui s'est constamment montré le défenseur des partisans de l'usurpateur, qui gémissait avec eux de sa chute, a si fortement élevé la voix à son retour, cet homme ne servira jamais avec zèle et franchise le Roi et le gouvernement actuel.

Nous pourrions, Monseigneur, appuyer notre juste demande sur une série de griefs dans la partie administrative ; mais nous fatiguerions sans nécessité votre attention ; nous nous bornerons à mettre sous vos yeux la preuve d'un délit qui ne peut rester impuni. Les deux pièces jointes sous les numéros 1 et 2, certifiées conformes aux originaux déposés à la mairie par de notables habitans qui n'ont point voulu participer à ce délit, vous feront connaître que le sieur Prost a abusé des dispositions de l'ordonnance du Roi du 13 juin 1814 en délivrant, sans aucune autorisation légale, à un assez grand nombre d'habitans, des bons de réquisition que le maire seul pouvait donner ; qu'il a prévariqué dans ses fonctions et commis un faux en attestant, à la date du 16 janvier 1815, que des fournitures avaient été réellement faites dans le courant d'avril 1814, lorsqu'elles n'étaient que supposées, pour obtenir un avantage particulier ; qu'il s'est rendu coupable en surprenant la religion de M. le Sous-Préfet et son visa pour régulariser de semblables pièces, et concussionnaire en forçant ceux

 

 

 

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des habitans à qui il avait délivré des bons de lui remettre, sous prétexte de besoins urgents de la commune, un dixième de leur valeur, et enfin, dilapidateur de deniers publics en ce que la plus grande partie de ces bons ayant servi à acquitter des contributions, il en est résulté pour le gouvernement une perte dont le sieur Prost doit être rendu responsable. Ce fonctionnaire ayant perdu la confiance des habitans, ils attendent de votre sagesse, de votre justice, Monseigneur, la confirmation du choix qu'ils ont fait au mois d'avril dernier du sieur Véron pour remplir les fonctions d'adjoint au maire, et des sieurs Richard et Le Goupil en qualité de membres du Conseil municipal. Ont signé : Biot, Muzimont, Trinquet, Bouret, propriétaire, Richard, propriétaire, Déchenais, propriétaire, Branchu, propriétaire, Picard, propriétaire, Girial, propriétaire, Simon, Favare, Boulle, propriétaire, Pierre, propriétaire, Lachonney, Henry Muller, Moreau, propriétaire, Suret, de Romanet, commandant de la garde nationale, Roussel, propriétaire, Plessy, Gudin, propriétaire, Lamotte, Charles Debray, Gouard, Nessite, Le Goupil, propriétaire, Charlet, Faveret, chef du 3e bureau du contentieux des Postes, Louis Pascal, Picard, propriétaire, Paradis, Dedougt, Dehautpas, propriétaire, Lécuyer, propriétaire, Véron, propriétaire, Debert, propriétaire, Pelletier, propriétaire, Deviney, propriétaire, Thuillier, propriétaire. Vu à la mairie de la commune de Montmartre pour légalisation des signatures ci-dessus. Ce 23 octobre 1815. Finot, maire.

 

A ce mémoire sont jointes les copies de deux bons de réqui­sition pour le service des troupes ; l'un, du 3 avril 1814, enjoignant à M. Pajot de Villers de fournir un hectolitre de froment que le Dr Prost reconnaît avoir reçu et payé 18 fr. 45, l'autre du 16 janvier 1815 au nom de M. Richard pour la fourniture d'un hectolitre d'eau-de-vie au prix de 100 francs ; et on y ajoute la copie de la lettre de blâme du Sous-Préfet de Saint-Denis qui est suivie de cette annotation :

 

Il est à remarquer qu'à l'époque de cette lettre M. le Sous-Préfet ignorait qu'il n'y avait aucune réquisition faite sur les porteurs de ces bons ; qu'ils n'avaient été inventés par le sieur Prost que pour tirer un avantage personnel des dispositions de l'ordonnance royale du 13 juin 1814, ce qui ne pouvait se faire qu'en avantageant des particuliers. Le sieur Prost, malgré la lettre de M. le Sous-Préfet, a encore présenté à son visa et postérieurement à cette lettre différens bons des particuliers qui, ne voulant pas participer à ce délit, n'en ont fait aucun usage.

 

Et le dossier est envoyé le 23 octobre par Finot qui fait suivre sa signature de ces titres :

 

Maire de la commune de Montmartre, membre du collège électoral du département de la Seine, électeur de 1789, ex-officier juge du point d'honneur près les maréchaux de France du règne de Louis XVI de glorieuse mémoire.

 

 

 

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Les accusations portées contre le Dr Prost sont assez nettement exposées pour que l'administration puisse diriger son enquête ; cependant ses adversaires trouvent que ce n'est pas suffisant et le Curé de la paroisse, entrant à son tour dans la mêlée, va charger ce malheureux adjoint.

 

A son Excellence le Ministre de l'Intérieur.

Le mal est à son comble dans ma paroisse, je ne puis plus garder le silence. Depuis quatre ans, le maire et l'adjoint de la commune n'ont pu sympathiser. Chacun travaille dans ses bureaux séparés. Le maire est honnête homme, mais faible, intimidé par son adjoint, homme intrigant, révolutionnaire de 93, ex-bonapartiste forcené. Ce dernier fut remplacé aux élections du mois de mars. Il a repris sa place en vertu de l'ordonnance du 20 juin. Depuis sa rentrée, il n'est point de mal qu'il ne fasse au détriment des habitans de la commune et même du gouvernement. Il m'a dit à moi-même avoir reçu tout pouvoir de M. le Préfet de la Seine ; je ne peux le croire ; cependant quelqu'un le protège dans ce département. Distributeur des subsistances à une garnison d'envi­ron 5.000 hommes, on le voit le poids d'une main et signer de l'autre les bons du commissaire, y apposer le sceau de la commune qu'il s'est pro­curé en dépit du maire.

Annulez, Monseigneur, les bons signés par M. Prost, et je vous suis garant que vous trouverez des dilapidations. Au commencement de sep­tembre, les membres du Conseil municipal présentèrent un rapport au Roi pour se voir débarrassé de cet individu. Par ordre de Sa Majesté, il fut envoyé le 12 du dit mois au Ministre de l'Intérieur. Le 27 du même, renvoyé à la Préfecture. Là, il est resté dans les cartons. Cet adjoint, si bien soutenu, est cause que les Anglais se sont emparés d'environ six quintaux de poudre et 60 à 70 fusils déposés à la mairie. J'ai été aussi dénoncé par lui auprès de M. le Préfet comme distributeur de farines, lesquelles m'avaient été données pour mes pauvres par le commandant français. Depuis environ un mois, il s'est emparé de mon église pour établir ses magasins, me menaçant de dix hommes à discrétion si je me refusais à remettre les clefs.

Encouragé par son excellence le Ministre des Finances, à qui j'ai fait part de toutes mes peines, je me suis décidé, Monseigneur, à la demande que je fais.

Une grâce que j'ai à vous demander, c'est d'autoriser la municipalité à adjoindre au cimetière un petit terrain joignant et inculte, sauf indemnité pour qui il appartiendra ; depuis que les Anglais sont ici, j'en ai déjà enterré quinze ; je n'aurai bientôt plus de place pour mes paroissiens, le cimetière étant trop petit. Ce 18 octobre 1815. Caire de Blazer, curé.

 

Le 2 novembre, le Ministre de l'Intérieur écrit au Préfet, M. de Chabrol, en lui exprimant son étonnement qu'on a laissé passer plus d'un mois sans lui rendre compte de cette affaire.

 

 

 

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... Je viens de recevoir une nouvelle dénonciation signée d'un grand nombre d'habitants qui accusent le sieur Prost de concussion, de dilapidation de deniers publics. J'ai d'ailleurs sous les yeux une lettre écrite par cet adjoint pendant l'interrègne et qui précise autant son attachement au chef du dernier gouvernement que son aversion pour le gouvernement légitime. Je vous invite à suspendre sur le champ le sieur Prost de ses fonctions d'adjoint et à le remplacer provisoirement sans préjudice des poursuites qui devront être exercées contre lui s'il s'est effectivement rendu coupable de concussion...

 

Le Dr Prost jouait de malheur ; mais pouvait-il prévoir que la lettre qu'il écrivait pendant les Cent jours au Ministre de la Guerre tomberait, quelques mois après, entre les mains d'un ministre de Louis XVIII ? L'administration, dont l'ordre et la méthode sont souvent critiqués, sait toujours en temps opportun retrouver les dossiers compromettants. Maintenant qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations ? A cette époque troublée où les passions politiques déchaînaient des tempêtes, il faut tenir compte des exagérations trop facilement exploitées pour les besoins de la cause et l'animosité qui existait entre le maire et son adjoint, l'hostilité du clergé étaient bien de nature à entretenir la population dans un esprit de malveillance. En tous cas, le 4 novembre, le Dr Prost était suspendu de ses fonctions et, le 20 novembre, le Ministre prononçait sa révocation.

Nous retrouvons le Dr Prost en 1816 se plaignant, dans la lettre qu'il adresse au Préfet le 17 janvier,

 

D'avoir été plus accablé de logements militaires, plus maltraité que personne. Les fortifications de Montmartre ont commencé les désastres de mon établissement consacré à l'humanité depuis dix ans et pour lequel j'ai contracté des dettes accablantes. Les malades sont dispersés ; j'ai eu constamment de 12 à 18 chambres occupées par les officiers et leur suite pendant huit mois. Mon mobilier est perdu. Mes sacrifices ne peuvent s'apprécier exactement ; mais en réclamant une indemnité de 500 francs par mois pendant plus de six mois de surcharge, je ne cherche qu'à recouvrer une petite partie de mes fonds et quelques moyens pour réparer mon mobilier. Déjà la première invasion m'avait été funeste et je n'ai reçu aucune indemnité... Docteur Prost, ancien adjoint à la mairie, directeur propriétaire de la maison de santé de Montmartre (1).

 

On peut se douter de l'accueil réservé à la demande du

 

(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 1486.

 

 

 

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Dr Prost en lisant la lettre qu'écrivait au Sous-Préfet de Saint-Denis le nouveau maire de Montmartre, Faveret (1), qui avait remplacé Finot, décédé (2) :

 

Le Docteur Prost n'a aucun droit à une indemnité ; le séjour des officiers français pendant les travaux des fortifications et des officiers étrangers après la reddition de Montmartre a été pour lui une source de profits énormes (3).

 

Vaincu, le Dr Prost ne désarme pas et continue sa campagne contre le gouvernement. Un rapport du maire Faveret, du 11 août 1817, au colonel commandant la garde nationale de l'arrondissement de Saint-Denis, le désigne à l'attention du pouvoir.

 

Il signale le mauvais esprit de la garde nationale de la commune et de son capitaine Picard. Cinq gardes, anciens révolutionnaires et acteurs des Cent-Jours, ont été condamnés justement par le Conseil de discipline. Il faut les contenir. Le chef des malveillants est le sieur Prost qui souffle la discorde. Il est secondé par Petit, ancien garde champêtre, Chevrieux, perdu de dettes, Debray aîné qui marcherait sur les traces de son père (4).

 

Quelques années après, le Dr Prost quittait Montmartre et, je gage, sans regrets.

 

J . MAUZIN

 

(1) Jean-Claude Faveret, ex-directeur général des postes de l'armée d'Italie, chef du contentieux (1758-1839).

(2) Finot, décédé le 4 octobre 1816, fut enterré au cimetière paroissial.

(3) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 1486.

(4) Ibid.

 

 

 

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Un projet du peintre Chenavard

 

 

Le peintre lyonnais Chenavard eut son heure de célébrité. Il avait imaginé de retracer, dans une suite de tableaux, l'histoire uni­verselle, et d'en condenser en compositions encyclopédiques la syn­thèse. L’ensemble eût trouvé place dans le Panthéon, dont la coupole seule était peinte ; l'artiste dessina de nombreux cartons, il ébaucha, de 1848 à 1852, une série de quarante-trois compositions philosophiques en grisailles, mais l'avènement du second Empire mit fin à son beau rêve en rendant le Panthéon au Culte.

Il en avait fait un autre, celui d'une décoration monumentale pour la butte Montmartre. A la place même où s'élève aujourd'hui le Sacré-Cœur, il avait conçu un ensemble architectural formé par la réunion des plus beaux monuments que la main de l'homme ait élevés. L'Inde antique eût fourni les éléments d'une fontaine qui aurait pris place, en avant, sur un énorme parvis. Surmontée d'une statue assise du Bouddha, la voûte, constellée d'étoiles du ciel, eût reposé sur quatre éléphants, portés eux-mêmes par la grande tortue symbolique. Le serpent qui se mord la queue, emblème de l'éternité du monde, eût formé le rebord de la vasque.

Plus loin, un escalier égyptien, gardé par des sphinx, eût conduit à une double rampe assyrienne sous laquelle on aurait creusé une nécropole affectée aux restes des grands hommes. Sur la terrasse supérieure, au milieu d'une enceinte semi-circu­laire formée par une colonnade. romaine, ornée de, statues d'hommes illustres, se serait élevé le Parthénon. La Minerve de Phidias y eût été remplacée par une figure idéale, sorte d'Isis voilée, qui aurait tenu de la main droite le glaive de la justice, et qui eût érigé de la main gauche un flambeau. Tout près du Parthénon, une reproduction rigoureusement exacte du Campanile florentin de la Renaissance, avec ses marbres de diverses couleurs.

 

Eugène LE SENNE.

 

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Le Gérant : PAUL JARRY.

 

 

 

PUBLICATIONS

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Société Le Vieux Montmartre

 

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Montmartre par F. de Guilhermy, ouvrage publié intégralement, pour la première fois, avec un portrait de l'auteur.

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