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Société d'Histoire et d'Archéologie
des
XVIIIe et IXe
Arrondissements
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FASCICULE N° 4. – 1924
(N° 83 DE LA
COLLECTION)
PARIS
22 – RUE
TOURLAQUE – 22
AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ
Emile LE SENNE,
Francis et Martial LESTRADE,
Georges LIEGEARD,
Joseph MULLER,
Ernest RENZ.
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I. - Les deux municipalités de 1790………………………. 181
II. - La Terreur……………………………………………. 211
III. - L'Abbaye, l'Église, les Chapelles…………………… 235
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Les réunions
du Vieux Montmartre ont lieu
régulièrement le 1er Vendredi de chaque mois, à 8 h. et demie du
soir, au siège social, 22, rue Tourlaque.
Cotisation annuelle : 15 francs.
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Adresser les communications, suivant leur objet,
à :
MM. Victor PERROT, Président,
21, rue Drouot.
Paul JARRY, Secrétaire
général, 62, rue Blanche.
CHABRIEZ, Trésorier,
16, rue Seveste.
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I. - Les Deux Municipalités de 1790.
Lors de l'élection de la première municipalité de
Montmartre en 1790, une lutte des plus vives s'engagea entre les habitants et
aboutit à ce singulier résultat d'investir la commune de deux municipalités qui
siégèrent en même temps pendant quelques mois. On sait que le mur d'enceinte,
le mur des fermiers généraux dont la construction venait d'être entreprise sur
le territoire de Montmartre, divisait la paroisse en deux parties ; l'une, hors
barrières, le haut de Montmartre qu'on appela d'ailleurs officiellement
Montmartre extra-muros, l'autre, dans l'enceinte, le bas de Montmartre ou
intra-muros que peuvent représenter aujourd'hui les quartiers St-Georges et
Rochechouart. Une certaine hésitation se manifesta tout d'abord chez les
habitants qui se demandaient, non sans raison, si la partie intra-muros
n'allait pas ressortir à l'élection de Paris, et chacun naturellement pesait
les conséquences d'un vote qui pouvait maintenir ou rompre l'union de
(1) La paroisse de
Montmartre depuis 1787, époque à laquelle furent instituées les assemblées
provinciales, dépendait du département de St-Germain, dont St-Denis était le
chef-lieu.
Voici le procès-verbal de
l'élection de la première assemblée municipale : « Aujourd'hui dimanche,
12 août 1787, à l'issue des vêpres, en vertu de l'ordonnance de Monseigneur
Intendant, du 24 juillet dernier, adressée aux propriétaires habitans et biens
tenans de la paroisse de Montmartre... Le sindic a dit qu'il y avait lieu de
procéder à la nomination de 3, 6 ou 9 membres et d'un sindic qui avec le curé
doivent composer l'assemblée municipale. Il a été reconnu par le sindic, après
en avoir conféré à voix haute avec les collecteurs… que la communauté contenait
environ 700 feux et qu'il fallait élire 9 membres et attendu que plusieurs
membres ne savent pas écrire, il a été décidé que les élections se feraient à
haute voix. Le premier nommé est Jean Ruc, marchand de vins, rue des Martirs,
54 ans ; 2° Jean Des Domaines, marchand de vins, ancien sindic et marguillier,
rue de Bellefond, 53 ans ; 3° Pierre Buteux, marchand de vins, marguillier
actuel, rue St-Lazare, 55 ans ; 4° Adrien Berthaud, voiturier et laboureur à
Montmartre ; 5° François Parcier, épicier, ancien marguillier, rue de
Bellefond, 55 ans ; 6° Jacques Blanchard, laboureur à Montmartre, 38
ans ; 7° Jean-Nicolas Justinart, ancien plâtrier et marguillier, rue de
Bellefond, 46 ans ; 8° Pierre-Joseph Finot, citoyen de Montmartre, rue des
Martirs, 41 ans ; 9° Henry-François Duchesne,
marchand de vins, rue des Martirs, 44 ans. L'assemblée a choisi pour sindic
Jean Pexron, ancien marchand de vins et marguillier, rue de Bellefond, 49 ans
». Au moment de l'élection de
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habitaient, sauf quelques notables,
Montmartre intra, avaient intérêt à ménager les gens d'en haut ; aussi
s'employèrent-ils à convaincre les électeurs que rien ne pouvait modifier
l'étendue de la paroisse, que le mur d'enceinte dont l'établissement soulevait
tant de critiques devait disparaître à brève échéance et, d'accord avec le
comité d'organisation, ils décidèrent qu'en exécution des décrets de
l'Assemblée nationale l'élection de la nouvelle municipalité aurait lieu le 8
février à l'église paroissiale. Sur la butte, au contraire, les habitants, pour
la plupart, avaient vu s'élever la muraille avec l'espoir que cette ligne de
démarcation les séparerait définitivement de ceux d'en bas et surtout des
nombreux cabaretiers auxquels ils reprochaient depuis longtemps d'être la cause
des lourdes charges qu'on leur imposait ; et groupés autour d'un de leurs
jeunes concitoyens, Desportes de Blinval, qui bien qu'installé depuis deux ans
seulement dans la paroisse y avait acquis une certaine autorité (1), ils menèrent une campagne habile auprès des électeurs
revendiquant leurs droits d'ériger en commune le village de Montmartre. Ils
agirent toutefois avec prudence et leur premier soin fut de consulter le maire
de Paris sur la légalité de leur projet. Voici ce que Bailly répondait à la
date du 31 janvier :
L'Assemblée nationale pèsera dans sa sagesse les raisons qui devront
faire connaître le district auquel chaque citoyen sera attaché ; mais jusqu'à
ce qu'elle ait fait un décret à cet égard, je ne puis m'empêcher
(1) D'après certains documents, il était avocat ;
suivant d'autres, il n'aurait fait qu'un stage chez un notaire de Paris.
Aussitôt après son mariage avec Melle Victoire Berryer, le 5 mai
1788, il vint résider à Montmartre.
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de croire que tout ce qui est
enfermé dans les murs nouveaux de Paris ne fasse partie de cette ville et n'ait
été distrait de la municipalité à laquelle ils étaient attachés auparavant. De
ce principe, je conclus que ceux des habitans qui jadis étaient de la
municipalité de Montmartre parce qu'ils étaient hors les barrières ont cessé
d'en être lorsque la clôture nouvelle les a placés dans Paris, les a fait
participer aux charges et aux avantages de cette ville et, par une conséquence qui
me paraît nécessaire, que ces habitans qui ne font plus partie de la
municipalité de Montmartre ne- doivent pas être au nombre de ceux
qui seront convoqués pour l'organisation de cette municipalité. BAILLY (1).
Armés de cette réponse encourageante, les habitants
de la butte passèrent aux hostilités et donnèrent, dès la première réunion du 8
février, la mesure de leurs moyens d'action. Profitant d'ailleurs de
l'indécision qui régnait dans le parti intra, ils n'eurent pas de peine à
diviser les électeurs et l'assemblée devint si tumultueuse que les officiers
municipaux, incapables de se faire entendre et de rétablir l'ordre, durent
céder
L' an 1790, le 8 février, les citoyens de la commune de Montmartre
assemblés en l'église paroissiale du dit lieu en vertu d'une prétendue
convocation affichée sur le territoire par les officiers municipaux en exercice
à l'effet de procéder aux élections de la nouvelle municipalité conformément
aux décrets de l'Assemblée nationale et lettres patentes de S. M. des mois de
novembre et décembre 1789 et janvier 1790, il a été annoncé par M. le sindic de
la Municipalité qu'on allait procéder à la dite exécution : mais sur ce qu'il a
été observé par nombre de citoyens que les décrets et lettres patentes en
question n'avaient pas été publiés et affichés en totalité ainsi qu'il est
expressément ordonné de le faire par les dits décrets ; qu'en outre, les
affiches de convocation imprimées et placardées sur le territoire ne l'ont pas
été huit jours à l'avance ni en lieux suffisants pour l'instruction de tous les
intéressés ; il résulte de ces irrégularités et négligences la nullité radicale
de la convocation faite pour le présent jour et par conséquent la nullité de
toutes les opérations qui pourraient se faire en la dite assemblée ; que des
lois toutes nouvelles pour nous ont besoin d'être profondément méditées par les
citoyens et que c'est sans doute pour un motif aussi sage que l'affiche et la
publication de tous les décrets doivent être faits huit jours avant l'assemblée
; que les citoyens cy présens n'entendent pas exécuter les décrets avant qu'on
leur en ait donné de tous en particulier une connaissance légale pour se
garantir des surprises et des pièges qui pourraient être tendus à leur bonne
foi pendant le cours de l'exécution qu'on voudra leur donner ; qu'ils doivent à
l'auguste Assemblée nationale
(1) Arch. Nat. Fib II.
Seine 14.
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cette marque de leur respect,
déférence pour tout ce qui peut émaner d'elle et que d'ailleurs, il importe
grandement que les élections à faire ne puissent être attaquées par
l'inobservance des formes essentiellement prescrites ; que pour ces motifs et
considérations les citoyens cy présens ont protesté et protestent contre la
convocation faite au présent jour pour procéder aux élections ; ils déclarent
la dite assemblée illégalement convoquée et invitent MM. les officiers
municipaux à se pénétrer de la teneur des décrets, à remplir tous les
préliminaires indispensables pour que les lois soient notoires et patentes aux
citoyens et qu'ils puissent ensuite les exécuter en leur connaissance de cause;
à quel effet, l'assemblée autorise M. Moitte (1), secrétaire nommé par elle
pour la rédaction du présent procès-verbal de protestation, à en notifier et
donner connaissance à MM. les officiers municipaux afin qu'ils puissent dans le
plus court délai possible se mettre en règle et convoquer plus régulièrement
une nouvelle assemblée de citoyens. Allemer, Menessier, Desportes de Blinval,
Bellancourt, Devoye de Bigny, Blanchard, Debray, Lonbois, Coquard, Laforge,
Lambert, Jacob, Drouain, Darbon, Mil, G. de Delafine, Oullier, Cheval,
Martinet, Crocombette, Vassal, Bryon, Simon, Lazard, Barré, Bezon, Saulnier,
Debyse, Rillier, Chevrot, Bourdin, Debon, Châtelain, Groliet, Grintelle,
Hareux, Laurent, Valroi, Le Chevalier, Flais, Bernard Gamache, Roussel, Moulin,
Houven, Le Boucher, Hallé, Lebrun, Taillet, Chardon, Hubert, Havard, Duvet,
Mathieu, Des Vertus, Morceaux, Cottreau, Fortin, Berthaud, Duhanais, Leymarie,
Horest, Chaât, Durnet, Bontemps, Périllon, Lemelle, Fontaine, Lécuyer, Augé,
Borelle, Roze, Georgin, Lambert, Dauvillé, Wigi, Jouvey, Lemarié, Deliquet,
Coveille, Dupré, Mathey, Bodin, Savary, Lamotte, Pierre Trouillet, Coulon,
Gromet, Carème, Chovot, Duhamel, Deruelle, Metoyen, Juclat, Louis Picard,
Guérin, Duhalley, Lebert, Finot, officier
municipal, de la Porte, officier
municipal, Boucher, adjoint, - je
soussigné avoir publié au prône des messes paroissiales plusieurs décrets de
l'assemblée nationale, mais je ne suis pas certain de les avoir tous publiés. Castelan,
curé. A. Moitte, secrétaire pour la rédaction du présent procès-verbal (2).
Dans cette protestation que signent également des habitants intra et extra-muros (3), il n'est pas encore question de la division
(1) Alexandre Moitte était le gendre de Deruelle,
entrepreneur de la manufacture de porcelaine de Clignancourt. En 1792 il prit
la direction de cette maison et devant lui-même officier municipal de la
commune de Montmartre en l'an III. (Voir Bulletin
du Vieux Montmartre, nouvelle série. fasc. 2).
(2) Arch. Nat. Fib
II. Seine 14. Je ne saurais trop dire combien mes recherches m'ont été souvent
facilitées en consultant le remarquable ouvrage de Tuetey. Répertoire des recueils manuscrits de l'histoire de Paris pendant la
Révolution.
(3) Parmi les habitants intra-muros qui ont signé la
protestation, on relève, rue Royale :
Crocombette, marchand de vins ; rue
Coquenard : Simon, procureur au bailliage de Montmartre, Saulnier,
bourgeois, Berthaud, dit la Jeunesse, cabaretier ; rue de Bellefond : Chatelain, épicier, Hareux, maître-maçon,
Morceaux, limonadier et peintre, Le Chevalier, principal commis à la loterie ; rue des Martirs : Laurent, employé
aux fermes, Leymarie, perruquier, Lambert, contrôleur ambulant aux fermes,
Debyse, marchand de vins, Mil, vitrier, Houven, serrurier, Le Boucher,
cabaretier au Coq hardi, Deliquet, menuisier, Coquard, cabaretier à la Tour
d'argent, Valroi, de la Comédie italienne, Finot, officier-juge du point
d'honneur ; rue de la
Tour-d'Auvergne : Des Vertus, employé aux fermes ; rue de Rochechouart : Cottreau,
serrurier, Cheval, boucher ; rue
St-Lazare : Wigi, cabaretier à l'Empereur, Savary, cabaretier à la Ville de
La Rochelle (Arch. de la Seine). DC2.
- 185 -
de
Arrêtent
unanimement... qu'ils ne s'organiseraient aucunement avec les habitans
intra-muros à moins qu'il n'y ait des ordres expresses de l'Assemblée
nationale... ; qu'il serait demandé au Comité de la commune une assemblée
générale de la paroisse pour faire connaître... aux habitans intra-muros le
voeu général des habitans extra-muros... ; de plus il a été arrêté que le
présent procès-verbal. serait remis à l'Assemblée nationale et au Comité de
constitution par une députation de douze membres... et lecture faite du présent
procès-verbal, les citoyens l'ont approuvé en tous ses points et ont signé :
Debise, Benoit, Laforge, Lécuyer, J. Compoint, Picard, Arnoult, Boucher adjoint, Coulon, Debray, lieutenant, Bellancourt,
ancien marguillier, Eustache Deharne,
Grintelle, Cornil, Moreau, Grouret, Jean-Baptiste Bertaut, Louis Picard, Oudry,
Dauvillé, Metoyen, Rocher, Lebert, Carème, Menessier, P. Devaux, ancien sindic perpétuel et receveur des
vingtièmes de la paroisse, Pierre Antoine Pichenard, Drevet, Laurent Picard,
Vacherot, Lebrun, Gruni, Lemarié, Clément Compoint, Jean Croiset, Jean Duhamel,
Chevalier, Jean Compoint, Deruelle, propriétaire
de la manufacture de porcelaine, Pierre Trouillet, Martin Chotard, Houelle,
Blanchard, président, Deruelle secrétaire (1).
Le 14 mars, les délégués du comité extra-muros,
Blanchard et Deruelle fils, accompagnés de Jean-Luc Picard, Martin Chotard,
Pierre Debray, Taillefer, Lemarié, Lebrun,
(1) Arch. Nat. Fic III. Seine I.
- 186 -
vergne, au domicile de son président
(1). Cette entrevue est ainsi consignée
sur le registre des délibérations des représentants de la commune :
Sur quoi, l'assemblée demande aux sieurs habitans
les motifs qui leur font désirer une assemblée générale de la commune ; à quoi
ils ont répondu que ces motifs sont de connaître quel jugement portera cette
assemblée sur la nouvelle ligne de démarcation des nouveaux murs... étant dans
l'intention de s'organiser en conséquence. Sur quoi, il a été déclaré aux
sieurs habitans que les motifs dessus ne paraissent pas proposables pour
nécessiter une assemblée générale de la commune ; qu'il ne peut être élevé
aucune question sur la prétendue ligne de démarcation qu'ils supposent exister
par l'existence de murailles dont la démolition est demandée à l'Assemblée
nationale non seulement par la prévôté et vicomté de Paris, mais encore par la
ville de Paris elle-même ; que quand ces murs existeraient la paroisse de
Montmartre n'en serait pas moins une et indivise... ; qu'ainsy la question qui
pourrait être proposée à une assemblée générale ne pourrait y être décidée et
qu'il y avait à craindre qu'elle ne fit naître des troubles qui deviendraient
funestes à
L'accueil réservé aux propositions du comité extra-muros ne pouvait qu'amener la rupture qui devient définitive. Les deux partis rivaux qui prêchent, sans conviction du reste, l'union et la modération, restent inébranlables dans leurs résolutions et les électeurs du haut de Montmartre vont précipiter leurs démarches auprès des pouvoirs constitués. Le même jour, Blanchard et Deruelle fils sont reçus par le Ministre de l'Intérieur auquel ils exposent la situation et les difficultés que rencontre le comité pour organiser la municipalité et ils le supplient de vouloir bien donner des ordres à M. de Hauteclair, subdélégué général, pour que les décrets et règlements relatifs aux élections soient envoyés
(1) Le Comité se
réunissait auparavant à l'hôtel de M. de Malesherbes, rue des Martyrs, maison
dite le Paradis d'Eden.
(2) Arch. Nat. Fic III.
Seine I.
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aux habitants. Le comte de Saint
Priest invitait aussitôt M. de Hauteclair à faire parvenir « sans faute dans le
jour, par un cavalier, aux députés de la paroisse de Montmartre extra-muros, un
exemplaire des décrets concernant les municipalités » (1).
En
possession des décrets, ils organisent, le 18 mars, leur comité provisoire.
Maupetit est élu président, Blanchard, Sandrin, Grintelle, Bellancourt,
Deruelle père, membres du comité, et Desportes de Blinval, secrétaire. Un fait
significatif se produit au cours de cette séance. Blanchard et Boucher, membres
de l'assemblée communale qui avait subsisté jusqu'alors déclarent qu'ils
donnent leur démission ne voulant prendre part à cette réunion que comme
habitants extra-muros. C'était un succès pour leur parti (2). Désireux de s'entourer de tous les appuis utiles à
leur cause et adroitement guidés par Desportes de Blinval, ils ont l'heureuse
inspiration, qui leur assurera plus tard la victoire, de demander au Ministre l'autorisation
officielle de se réunir le 29 mars pour élire leur municipalité, puis de saisir
les représentants de la nation « du désir que les habitans extramuros ont de
jouir au plutôt des avantages inappréciables que les décrets de l'Assemblée
nationale vont procurer à tous les Français (3). Le 23 mars, M. de Saint Priest adressait la lettre suivante
à M. Maupetit :
J'ai mis sous les yeux du Roy la requête que m'ont présentée les
députés de votre Comité provisoire à l'effet d'être autorisés à procéder à
l'organisation de votre municipalité extra-muros malgré l'opposition de la
partie intra-muros. Comme il n'a point été pris de décision que d'attendre de
la municipalité de Paris, le Roy ne vous donne qu'une autorisation
d'organisation provisoire afin d'obvier à l'inconvénient que vous éprouveriez
d'être sans magistrats, et en attendant qu'il y ait été statué, vous pourrez
tenir votre assemblée le 29 de ce mois, en vous conformant exactement aux
décrets sanctionnés pour la forme de l'élection.
Copies des
procès-verbaux de leurs séances, délibération du comité intra-muros repoussant
leur demande, lettre d'autori-
(1) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.
(2) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.
(3) Ibid.
- 188 -
sation du Ministre, c'est un
véritable dossier qu'ils déposent à l'Assemblée nationale à l'appui de leur
mémoire dont voici la conclusion :
L'Assemblée nationale pèsera dans sa sagesse les motifs de la conduite
des habitans extra-muros. C'est le seul juge qu'ils puissent reconnaître et ils
recevront sa décision avec respect. Mais en attendant, convaincus de la
solidité de leurs moyens, forts de la pureté de leurs intentions et surtout de
l'esprit de paix et de conciliation qu'ils n'ont cessé de mettre dans cette
affaire, les habitans de Montmartre extra-muros protestent contre toute
assemblée qui se pourrait tenir dans l'église paroissiale le 26 du présent
mois, avant ou après le dit jour, sans avoir été convoqués par leur comité
provisoire. Deruelle, Sandrin, Bellancourt, Blanchard, Grintelle, Maupetit,
Desportes de Blinval.
Plus on
approche de la date du 26, plus les esprits sont excités et la crainte de
troubles incite le comité extra-muros à se mettre sous la protection du
Ministre qui leur a déjà donné des gages de sa bienveillance :
Les paroissiens de Montmartre sont dans l'intention de tenir une assemblée dans l'église paroissiale du lieu le vendredi 26 de ce mois à 8 heures du matin... et ils ont fait afficher dans plusieurs endroits du territoire des placards de convocation qui peuvent induire en erreur une partie des habitans extra-muros dont la convocation légale, d'après vos ordres, est faite par son comité provisoire pour le lundi 29 du présent mois, à 8 heures du matin. Sur ces causes et pour éviter des accidents qui pourraient naître de quelques rixes, le Comité provisoire vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que les paroissiens intra-muros ne puissent en aucun temps ni dans aucun lieu se mêler de l'organisation de la municipalité extra-muros et aider les habitans du lieu à procéder tranquillement et sûrement, le lundi 29 mars, à la nomination de leurs officiers municipaux et vous ferez justice (1).
L'inquiétude du comité fut sans doute partagée par M. de Saint Priest, car un détachement de la garde nationale de Paris à pied et à cheval fut envoyé à Montmartre les 26 et 29 mars (2).
Cependant,
malgré leurs incessantes réclamations, leurs démarches réitérées, les habitants
de la butte ne purent mettre obstacle à la tenue de l'assemblée du 26, et à 8
heures du matin,
(1) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.
(2) Les lettres de Bailly adressées à ce sujet, les 25
et 28 mars, au général de La Fayette ont été publiées dans le fasc. 25 du Bulletin du Vieux-Montmartre.
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Deruelle informait ses collègues qui
siégeaient en permanence que les paroissiens de Montmartre intra-muros se
portaient en nombre à l'église. Ils décidèrent de s'y rendre aussitôt pour
protester contre la légalité de cette assemblée. Ils ne parvinrent même pas à
se faire entendre et durent revenir à la salle de la fabrique et se contenter
de consigner sur le registre des délibérations une protestation aussi
platonique que les précédentes (1). Desportes
de Blinval ne pouvait se méprendre sur la portée de l'échec que son parti
venait de subir ; mais, loin d'être découragé, il poursuit la lutte avec plus
d'ardeur, joue d'audace auprès des électeurs indécis et cherche encore à
s'attirer les bonnes grâces du Ministre qui, véritablement, aura suivi cette
affaire avec le désir évident de lui être utile :
Pleins de reconnaissance des démarches que vous avez bien voulu faire pour remplir leurs souhaits, les habitans vous supplient... de leur continuer votre protection, vous qui ne refusâtes jamais de favoriser les bonnes causes. Le Comité s'empresse de vous remettre sous les yeux le travail qu'il a fait pour protester contre la légalité de l'assemblée que les habitans intra-muros ont tenu aujourd'hui dans l'église paroissiale et de vous prévenir... qu'ils ont procédé sans interruption à leur opération irrégulière. Forts de votre bienveillance, les habitans extra-muros se croient toujours sûrs du succès tant que vous daignerez sourire à leurs efforts ; le Comité provisoire vous est un garant de sa gratitude éternelle ; il ose y joindre ses vœux pour votre prospérité (1).
L'assemblée
convoquée pour le 26 mars avait donc pu se tenir sans incidents graves et le
président proclamait devant les électeurs le résultat du vote qui instituait
ainsi la première municipalité :
Maire : Jacques Valleteau de la Roque, maître
des comptes honoraire, rue de Rochechouart (2).
Officiers
municipaux : Pierre Génin, cabaretier
« Aux raves d'Amiens » rue Coquenard ; Jean
Potier, premier commis des finances au département de la balance du
commerce, rue de
(1) Arch. Nat. Fib II. Seine 14.
(2) Il occupait la maison du sr Frère,
marchand de musique à Paris. (Arch. de la Seine, DC2).
- 190 -
Rochechouart ; Jean Peyrou, ancien marchand de vins ; rue de Bellefond ; Jean Des Domaines, cabaretier « Au lion
d'or », rue Coquenard ; Jean Ruc, cabaretier
« Au grand turc », rue des Martirs ; Jean
Pierre Richard, employé aux fermes, rue des Martirs ; Jean-Pierre-Louis Boucher d'Auvergne, avocat au Parlement, rue
St-Lazare ; Jean-Nicolas Jamart, chef
de la correspondance aux domaines de M. le duc d'Orléans, rue des Martirs.
Procureur
syndic : Gilles Michel Lecomte, substitut
au procureur du ci-devant bailliage de Montmartre, rue de la Tour-d'Auvergne.
Secrétaire
greffier : Garnotel, commis à la
balance du commerce, rue Royale.
Notables : Philippe-Nicolas Cordier, garde de la
porté de Monsieur, rue de Bellefond ; (1) Antoine Mil, vitrier,
rue des Martirs ; Nicolas Messager, cabaretier,
« Au grand faucheur », rue de Bellefond ; Jean Guérin, cabaretier « A la nouvelle galère », rue Coquenard ; Jean-Baptiste Gay, sous-directeur aux
fermes, rue Coquenard ; Jean Justinart,
vitrier, rue de Rochechouart ; François-Denis
Cauchois, cabaretier « A Ste-Geneviève », rue de Bellefond ; Guillaume Savary, cabaretier « A la
ville de la Rochelle », rue St-Lazare ; Jean-César Le Boucher, cabaretier « Au coq hardi », rue des
Martirs ; Pierre Buteux, cabaretier
« Au veau qui tête », rue St-Lazare ; Pierre-Joseph
Wigi, cabaretier « A l'Empereur », rue St-Lazare ; Louis Compain, marchand-boucher, rue des
Martirs ; Simphorien Sirot, cabaretier
« Au comte d'Artois », rue des Martirs ; Alexis Nicolas Sompron, secrétaire de l'intendance générale des
postes, rue de Rochechouart ; Michel
David, employé à la poste, rue Coquenard ; et comme le comité avait à
maintes reprises hautement déclaré qu'il ne pouvait y avoir de division dans la
paroisse et que l'élection s'étendrait à tout le territoire, on ne put faire
autrement que de
(1) La paroisse était
remplie de prétendus privilégiés qui prenaient des titres semblables,
commensal, grand messager de l'Université, gardes surnuméraires dans les
capitaineries de vénerie, pour s'exempter de la taille.
- 191 -
nommer en petit nombre, il est vrai,
des habitants extra-muros, et à la liste furent ajoutés Adrien Berthault, voiturier et laboureur à Montmartre, Pierre Devaux, meunier et farinier,
ancien syndic, et Antoine Bellancourt, meunier
à Montmartre (1). On voit
que la corporation des cabaretiers jouissait d'une faveur peu commune et
qu'elle pouvait se targuer d'une imposant représentation dans le cadre des
notabilités de Montmartre.
Si cette
municipalité fut dissoute trois mois après, elle n en est pas moins la première
élue à Montmartre, et le Moniteur du
2 avril en donnait
Il ne faudra pas mettre sur l'adresse Hôtel de la mairie ainsi qu'on le demande, mais seulement rue de la Tour-d'Auvergne (2).
Il est vrai
qu'à la date de cette réclamation, le 9 avril, une autre municipalité s'était
constituée dans le haut de Montmartre et il semble bien que, sans attendre
l'intervention de l'Assemblée
(1) Arch. Nat., Fib
II, Seine 14 et Coll. Parent de Rosan. Arch.
de l'Hôtel-de-Ville, carton 350. Antoine Bellancourt, membre du comité
extra-muros depuis le 18 mars, a trouvé le moyen de se faire élire par les deux
partis et de l'examen des documents révolutionnaires, il semble qu'il
s'accommode de tous les régimes.
(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.
- 192 -
nationale dans le conflit,
l'administration en reconnaissait déjà le caractère légal.
En effet, le 29 mars, au jour convenu et sous la protection de la garde nationale de Paris, les électeurs extra-muros s'étaient réunis à l'église paroissiale pour former leur municipalité qui fut ainsi composée :
Maire : Félix Desportes de Blinval, bourgeois ; officiers municipaux : Jean Grintelle, marchand de vins traiteur (1) ; Antoine Bellancourt, meunier ; Antoine Gabriel Sandrin, bourgeois ; Jacques Blanchard, laboureur ; Joseph Peillon, bourgeois.
Notables : Louis Dominique Auboin, inspecteur des
chasses ; Lebrun, maître
serrurier ; Nicolas Carème, vigneron
; Antoine-Auguste Paucheret, meunier
; Etienne Lécuyer, vigneron ; Nicolas-René Benoit, vigneron ; Marcel Cornille, cordonnier ; Jacques Compoint, laboureur ; Jean-Luc Picard, laboureur ; Pierre Devaux, meunier ; Jacques Lemarié, meunier ; Martin Chotard, laboureur et vigneron.
Procureur : Pierre Deruelle, entrepreneur de la
manufacture de porcelaine de Clignancourt.
Secrétaire
greffier : Jean-Baptiste-Claude-Louis
Gageot, bourgeois, ancien procureur au Parlement de Dijon. Tous les membres
du Comité provisoire sont élus, sauf le président Maupetit qui est supplanté
par Desportes et dont le nom ne figure même plus parmi les notables (2).
(1) Grintelle était également marchand boucher quoique
cette profession fut plutôt exercée par son fils Jean. Dans un état des revenus
de l'abbaye en 1791, il est aussi désigné comme marchand de vins traiteur et
locataire d'une maison appartenant à l'abbaye et y attenant connue sous le nom
de palais ou pavillon des Princes. Il fut le deuxième maire de Montmartre, élu
en 1793. (Arch. Nat. S. 4419)
(2) Archives
Nationales, Z2 2471. Divers changements se produisirent dans la
composition de cette municipalité en fin d'année ou au commencement de 1791.
D'après l'Almanach général du département
de Paris pour 1791, Blanchard, qui devient trésorier, est remplacé par le
notable Paucheret ; Peillon, nommé prudhomme assesseur au juge de paix, par
Jean-Charles Le Gentil, maître de pension. A la place de Carême, Paucheret,
Lecuyer, Compoint, Picard, furent élus notables Jean-François Drouain,
bourgeois, Sinon-Nicolas Castelan, curé de la paroisse, Jean-Jacques Duval,
vicaire de la paroisse, Jean Margarita, bourgeois et Joseph Friedrichs,
aubergiste.
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Montmartre est une paroisse de la banlieue de Paris où ses habitans
paient
C'est ainsi que s'exprime le procureur Lecomte dans le précis de ces évènements qu'il rédige à la hâte en attendant le mémoire instructif qui est à l'impression (1).
L'élection
du 29 mars fut une surprise pour la municipalité intra-muros et c'est à son
tour d'élever les protestations les plus véhémentes et même de les multiplier.
Dès qu'il connut le résultat de cette élection, M. de la Roque obtient une
audience du président de l'Assemblée nationale qui l'engage à voir le député
Desmeuniers, au Comité de constitution. Mais celui-ci, dit M. de la Roque, « a
trouvé des dangers de toute espèce à proposer à l'Assemblée nationale de
décider qu'il doit y avoir deux municipalités dans la commune de Montmartre » (2). Ne pouvant vaincre les résistances qu'il rencontre,
M. de la Roque pense qu'une démarche collective aura plus de poids et le
lendemain, 30 mars, une députation de la municipalité est admise à la barre et
dépose une adresse qui débute ainsi :
La paroisse de Montmartre s'étend depuis la barrière où l'on perçoit
les entrées de Paris jusqu'à Clignancourt ; depuis des siècles il n'y a qu'une
municipalité pour cette paroisse... Quelques habitans viennent de se séparer de
leurs frères sans égard pour des décrets généralement respectés ; ils se sont
assemblés pour former entre eux seulement une autre municipalité... On conçoit
que si la même chose se faisait dans tout le royaume, la Révolution ne pourrait
avoir lieu : s'il plaisait à un dixième des habitans de Paris de former une
municipalité séparée, la conséquence serait une guerre civile. Encore une fois,
il n'y a qu'une paroisse, qu'une commune de Montmartre, il ne peut y avoir
qu'une municipalité. Les habitans du haut de Montmartre se disent autorisés à
ce qu'ils entreprennent par une lettre ministérielle de M. de Saint Priest. Les
Français n'auraient qu'à gémir si des lettres ministérielles pouvaient ainsi
empêcher l'exécution des décrets qui doivent régénérer le royaume.
Et les députés extraordinaires de Montmartre adjurent l'Assemblée de prononcer, séance tenante, une jugement provi-
(1) Arch. Nat. D. IV3 n° 23.
(2) Arch. Nat. D. IV3 n° 19.
- 194 -
soire sur la municipalité illégale
du haut de Montmartre (1). Après les interventions
de Mougins de Roquefort, député du clergé, et de Garnier, député du tiers,
l'Assemblée renvoyait l'affaire au Comité de constitution (2).
Le précis du
procureur Lecomte, évidemment écrit sous l'influence d'une violente irritation
« contre les genses malfaisans qui troublèrent l'assemblée du 8 février et les
habitans du haut de Montmartre qui voulaient être quelque chose», a dû servir
de plan aux deux mémoires imprimés, l'un du 30 mars, l'autre du 30 avril, dont
un exemplaire fut adressé à chacun des membres de l'Assemblée nationale. Celui
du 30 mars, un des premiers documents publiés par le Vieux Montmartre (3), est des
plus intéressants et donne une version très exacte des événements qui se sont
passés. Dans le second, qui fut rédigé alors qu'on connaissait le projet du
Comité de constitution de fixer au mur d'enceinte les limites de Paris, la
municipalité intra-muros cherche par des équivoques à démontrer que l'exécution
de cette mesure ne saurait atteindre Montmartre puisque ses habitants paient la
taille et ne peuvent être confondus avec ceux de Paris assujettis aux droits
d'entrées. A la pauvreté de ces arguments s'opposent cependant des
considérations qui ne sont pas sans valeur :
Dans la discussion que pourrait faire naître l'opposition de la commune
de Montmartre à se voir réunie à Paris, on ne manquera pas... de parler de
contrebande, de fraude énorme, d'assurer que les habitans sont tous
fraudeurs... Un prétexte injuste ne peut se soutenir que par des assertions
exagérées et souvent très fausses... Ceux qui croient que les nouvelles
barrières anéantiront la fraude sont grandement dans l'erreur... la fraude la
plus considérable se fait à barrière ouverte. On dira aussi que le vin et
l'eau-de-vie sont conduits à Paris par des canaux souterrains... Mais qui
empêchera qu'au delà des nouvelles barrières ou ne fasse comme au delà des
anciennes ? Les murailles que l'on fait ne sont pas d'airain... Tout le monde
sait que de la rue de Valois au village de Mousseaux, on a fait parcourir par
dessous terre un tuyau de taffetas gommé, à travers les
(1) Arch. Nat. D. IVb n° 252.
(2) Actes de la
Commune de Paris. Sig. Lacroix.
(3) Mémoire à
l'Assemblée nationale pour la Municipalité de Montmartre près Paris hors barrières.
- Bulletin du Vieux-Montmartre, fasc. 31.
- 195 -
épaisses fondations d'un hôtel
immense près l'église de la Magdeleine à
L'Assemblée nationale, en tous cas, ne paraissait
pas pressée de trancher le différend et les deux municipalités se trouvaient
aux prises avec des difficultés de toutes sortes dont la plus urgente à
résoudre était d'établir le rôle des impositions et d'en assurer
L'animosité
des deux partis ne permet pas que leurs officiers municipaux se réunissent...
D'ailleurs, les paroissiens intra... paraissent si peu zélés pour la cause
publique que tout concourt à vous déterminer à accorder un rôle particulier aux
habitans extra... Dans la détresse de la patrie, ils ne demandent qu'à signaler
leur civisme en profitant du moyen qu'une récolte favorable fournit à de
simples cultivateurs de payer ce qu'ils doivent des impositions et de
satisfaire à la contribution patriotique aussitôt qu'ils pourront croire que la
perception en sera faite par leurs officiers municipaux et non par des
personnes en qui désormais ils ne peuvent avoir confiance (2).
La municipalité du bas Montmartre pose la même question :
(1) Mémoire à
l'Assemblée nationale pour la commune de Montmartre près Paris hors barrières.
(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, cartons 350-1269.
- 196 -
Qui établira
ce rôle ? qui fera la répartition de l'imposition et la distribution des
quottes ? Sera-ce la municipalité du haut de Montmartre ? Elle n'a aucune
autorité sur les habitans du bas... D'ailleurs, leurs officiers municipaux ont
donné aux malheureux habitans du bas des marques trop fortes et trop multiples
de haine et de passion pour que ceux-ci ne redoutent point de voir pour un
objet de cette importance leur sort... entre les mains de leurs ennemis (1).
Une autre difficulté venait encore aggraver les
soucis de cette municipalité d'autant plus qu'elle résultait d'une mesure qui
devait lui laisser une certaine inquiétude sur le sort qu'on lui réservait.
L'Assemblée nationale décrétait, le 6 juin, que les habitants de la banlieue de
Paris compris dans l'enceinte seraient assujettis aux droits d'entrée et tenus
seulement de payer la moitié de la taille et du droit représentatif de
Cette partie du territoire de Montmartre appelée vulgairement les
Porcherons et Nouvelle France faisait ci devant partie de la banlieue de
Paris... La situation de ces lieux peuplés entièrement de pauvres rentiers et
de commerçants à tout à coup changé par l'effet du décret du 6 juin... qui eut
été moins sensible si la Cour des Aydes, par son arrêté du 18 juin, n'eut point
donné à ces dispositions un effet rétroactif et ordonné que les habitans de
cette portion de la banlieue payeraient les droits d'entrée sur toutes les
boissons, bestiaux et comestibles qui se trouvaient dans leurs maisons et y
étaient arrivés avant le décret et, sur la foi de la franchise, si dans
quinzaine, pour tout délay, ces habitans ne reportaient pas ces boissons,
bestiaux et comestibles hors des murs. Cet arrêt et les visites et inventaires
des préposés de la ferme générale ressemblent à la foudre et porteront le
désespoir et la désolation dans ces lieux où brillaient naguère la gaieté et le
bonheur. Tous ceux des habitans qui n'étaient pas attachés au sol par des
propriétés foncières... ont vendu en quinze jours dans l'intérieur de Paris
tout ce qu'ils avaient de provisions et ils ont fui de leurs demeures... de
sorte que ces quartiers si rians n'offrent plus dans plusieurs endroits que
l'image affreuse des déserts... Et si les rôles des impositions n'ont pas été
établis c'est que la paroisse divisée se trouve administrée par deux
municipalités qui ne communiquent point l'une avec l'autre... »
Enfin l'avocat conseil des habitants, ainsi qu'il signe ce
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, cartons 350-1269.
- 197 -
mémoire suggère divers moyens de résoudre
la question « de telle sorte que les citoyens d'en bas n'aient rien à démêler
avec ceux d'en haut » (1). On se
demande véritablement comment les habitants ont pu supporter, et avec quelle
patience, une pareille situation et quel devait être leur embarras en face de
deux municipalités qui se prétendaient l'une et l'autre légalement
constituées. Mais non seulement ces deux municipalités étaient privées de
ressources, mais elles avaient contracté des dettes envers quelques-uns de
leurs concitoyens. Sur la butte, Desportes de Blinval et Bellancourt avaient
fait des avances qui, pour ce dernier, devaient produire intérêt à 5 % pour
toute dépense dépassant
Il suffit de connaître la situation topographique de la paroisse de
Montmartre pour juger des alarmes de ses habitans à l'époque du 13 juillet de
l'année dernière. Inquiétés par les tentatives d'un nombre considérable de
brigands qui menaçaient de piller l'abbaye de Montmartre sous prétexte
d'emmagasinement de grains (3) et environnés journellement
par près de 20.000 ouvriers de charité qui à chaque instant provoquaient un
soulèvement général (4), ces habitans sont parvenus
à contenir les uns et les autres avec la seule assistance d'une cinquantaine de
soldats, gardes françaises et autres qui s'étaient offerts à partager leurs
dangers ; sans armes alors - ils firent fabriquer des hallebardes à la hâte -
sans revenus communaux... il ne leur restait que la ressource des contributions
volontaires qui s'est élevée à
(1) Arch. Nat.
D. VI. 2, n° 1.
(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.
(3) La visite de l'abbaye (22 juillet 1789) permit de
constater que la provision de grains et de farine était à peine suffisante pour
les besoins de la communauté (Arch. Nat. C4
I. I).
(4) Les ateliers
de charité à Montmartre, L. Lazard. Bulletin
du Vieux Montmartre, fasc. 25 et 26.
(5) Au 30 novembre 1789, une assemblée des
propriétaires et habitants de la paroisse « convoquée au prône au son de la
cloche et surabondamment au son de la caisse, reconnaît que la recette des
contributions volontaires depuis le 13 juillet monte à 3072l. La
dépense s'élèvera jusqu'au 1er janvier à 4900l environ
(loyers de 5 corps de garde, soldes et entretien de 3 tambours, armes,
munitions, luminaire, impressions, affiches, frais de bureau) ». (Coll. Parent de Rosan. Arch. de
l'Hôtel-de-Ville, carton 1486).
- 198 -
somme fut au delà de nos
espérances... elle a été beaucoup trop modique pour subvenir 1° au paiement des
soldats auxiliaires restés pendant près de cinq mois à la charge de la commune
; 2° aux frais d'entretien des armes ; 3° à ceux des fournitures
d'ustensiles tels que lits de camp, guérites, poêles, ainsi qu'au chauffage et
lumière de trois corps de garde établis dans différens quartiers intra-muros
qui, par la fréquentation des guinguettes, exigent une surveillance continuelle
; 4° aux dépenses pour impression de placards, passeports, brevets, registres
et papiers aux comités civils et militaires qui se seraient élevées à une somme
très forte sans la libéralité de quelques-uns de ses membres... et sans le
secours de M. de Malesherbes qui non seulement a bien voulu loger ces comités
dans sa maison, mais qui en outre les a défrayés de feu et de lumière jusqu'en
février 1790... Les habitans ont jugé indispensable... d'autoriser plusieurs de
leurs concitoyens à faire l'avance des dépenses... et ils étaient persuadés que
le remboursement s'effectuerait par un plus imposé de la taille de 1790. Ils
ont été déçus de cette espérance par la réunion à la ville de Paris de la
partie de Montmartre intra-muros. Ils n'ont d'autre moyen de se libérer que
d'invoquer la justice de la Commission intermédiaire (1).
Les dettes
pour toute la paroisse se montaient à
Mais toutes
ces questions d'impôts et de dettes ne furent réglées qu'après la décision que
prit enfin l'Assemblée nationale le 22 juin. Dès qu'il eût fait adopter le
décret qui divisait Paris en 48 sections, le député Gossin demanda la
suppression de la municipalité de Montmartre intra-muros comme
inconstitutionnelle, et sur la proposition de son collègue Desmeuniers,
l'Assemblée nationale décréta que « cette municipalité prendrait part à la
nouvelle division de Paris et qu'elle serait tenue de se conformer aux décrets
rendus à cet égard » (3). Une
proclamation du Roi, en date du 25 juin, sanctionnait ce décret et le
territoire était réparti dans les sections du faubourg Montmartre et de la
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 36.
(2) Ibid.
(3) Procès-verbaux des séances de l'Assemblée nationale
et Arch. Nat., C. 41, n° 363.
- 199 -
Grange-Batelière (1). La municipalité intra-muros avait vécu ; mais il lui plut
d'abandonner le pouvoir dans un geste théâtral en allant déposer en pompe à
Notre-Dame les drapeaux de sa milice. Le 30 juin, à 5 heures du soir, une
délégation de l'ancienne municipalité, escortée d'un détachement de la garde
nationale que Bailly avait fait requérir pour assurer sa marche (2), quittait Montmartre pour se rendre à l'Hôtel de Ville
où elle fut reçue par la Commune de Paris :
Si c'est
pour nous, dit M. de la Roque, une perte immense de n'avoir plus nos
franchises, c'est un précieux avantage d'être confondus avec vous... Vous
trouverez dans notre territoire des citoyens dignes de vous, des apôtres de la
liberté... des magistrats dignes de la nouvelle loi par leur équité, leurs
lumières, leur fermeté ; des soldats prêts à marcher (3).
Puis, le cortège auquel se joignirent douze représentants de la Commune se dirigea vers Notre-Dame où les deux drapeaux furent suspendus aux voûtes, l'un tout blanc, du côté de l'évangile au-dessous du drapeau de l'Arc de Paris, l'autre, de différentes couleurs du côté de l'épître sous celui des habitants de l'enclos St-Jean de Latran (4). Pendant que s'accomplissait cette cérémonie, il y eût un peu de tapage sur la place de l'Hôtel de Ville où la délégation avait laissé un canon conquis aux premiers jours de la Révolution et dont elle voulait faire hommage à la Commune de Paris. Des habitants de la butte qui avaient suivi le cortège protestèrent contre l'enlèvement de ce canon et quelques-uns d'entre eux furent députés auprès de l'Assemblée
(1) La rue des Martyrs fut la ligne de partage du
territoire intra-muros. A la 20e section, le faubourg Montmartre, se
rattacha la partie comprise entre la rue des Martyrs et
(2) Arch. Nat. AFII
48, n° 375.
(3) Actes de la
commune de Paris, séance du 30 juin. Sig. Lacroix.
(4) Arch. Nat. C. 128, n° 435. Un décret du 12 juin incorporait
à la garde nationale toutes les milices bourgeoises et leurs drapeaux devaient
être suspendus à la voûte de l'église principale pour y demeurer consacrés à
l'union, à la concorde, à
- 200 -
pour en appeler à sa justice et
dénier à une municipalité dissoute le droit de disposer d'un trophée dont la paroisse
de Montmartre se faisait gloire. Elle demanda, et obtint d'ailleurs, que ce
canon resterait déposé à l'Hôtel de Ville en attendant la place que lui
assignerait le commandant général de la Garde nationale (1). La Municipalité intra-muros avait siégé du 26 mars au
22 juin. Quelques-uns de ses membres échappèrent au naufrage et furent appelés
à remplir certaines fonctions dans la nouvelle organisation de la ville de
Paris. Au scrutin du 4 octobre, M. Valleteau de la Roque était élu notable par
la section du faubourg Montmartre et dans la section de
Il n'est pas besoin de dire avec quelle allégresse les habitants de la butte accueillirent le proclamation du roi qui leur apportait la liberté si chaudement disputée. Dans la joie du triomphe et l'ardeur de ses 27 ans, Desportes de Blinval saisit tous les prétextes d'organiser des fêtes, des réjouissances pour entretenir, disait-il, les sentiments patriotiques de la population, mais bien plutôt, insinueront ses adversaires, pour jouir de son autorité, satisfaire sa vanité et jouer au grand seigneur comme on le lui reprochera plus tard. Un extrait du registre des délibérations à la date du 15 juillet, le lendemain de la Fête de la Fédération, permet de le juger comme un habile metteur en scène :
L'an 1790, le 15 juillet, 11 heures du matin, tous les habitans
assemblés en l'église paroissiale, pénétrés d'admiration pour une révolution
aussi étonnante que favorable à la Patrie, voulant donner des preuves du saint
respect qu'ils portent à la nouvelle constitution, se sont transportés sur la
place publique et là, s'unissant de cœur à tous les bons Français, ils ont
prononcé à haute voix le serment civique dont les paroles sacrées ont retenti
hier dans toute
(1) Actes de
(2) Almanach général du département de Paris pour 1791.
- 201 -
MM. les officiers municipaux,
notables et de tous les citoyens qui ont assisté à la messe (1).
L'état d'indigence, on peut le dire, où se trouvait
la commune, ne trouble pas Desportes dont les conceptions s'adaptent à ses larges
vues. Lorsque l'Assemblée nationale eût décrété la vente des biens nationaux,
il veut acquérir pour la commune l'universalité des biens de l'abbaye de
Montmartre sans en connaître d'ailleurs ni estimer
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.
- 202 -
De 130 arpens ou environ de terres et des bâtimens, fermes et moulins
manse abbatiale et maisons qui se trouvent sur notre territoire... le tout sans
déroger à la soumission ci devant faite pour l'universalité des biens de
l'abbaye, et principalement pour la portion de ces biens qui se trouvent sur le
territoire de Clichy et qui sont directement exploités par l'abbaye.
Le même
jour, une troisième soumission, qui paraît faire double emploi avec la
précédente, vise l'acquisition
De tout
l’enclos de l'abbaye d'environ 37 arpens et tous les bâtimens y construits,
plus deux pièces de terre plantées d'arbres nommées saccalis lesquelles sont partagées par le grand chemin de
Montmartre et dépendent de l'abbaye.
L'ambition
de la municipalité ne s'arrête pas là ; le 12 décembre suivant, Desportes et
Deruelle signent une quatrième soumission qui comprend d'autres biens que ceux
de l'abbaye :
1° Une
maison, cour, basse-cour, jardin et dépendances sur le territoire de Montmartre
et connue sous la dénomination de la Hutte aux gardes, laquelle maison était
attribuée à l'inspecteur des chasses de S. M. dans
(1)
Arch. Nat. Q1 10681.
Parmi les soumissions qui furent déposées pour l'acquisition des biens
nationaux situés sur le territoire de Montmartre, on relève celles de
Thomas-Etienne Baldoureau, jardinier à Clignancourt, de Jacques Devaux, meunier
et plâtrier, à Clichy, de Gabriel-Denis Gaillard, bourgeois, au chemin neuf de
- 203 -
La municipalité de Montmartre disposait-elle de moyens et de ressources pour poursuivre et réaliser une telle entreprise ? C'est peu probable. Les bâtiments et les jardins de l'abbaye furent vendus en l'an II, sauf 29 arpents environ qu'on réserva à la commune pour construire une école (1). Et c'est peut-être la seule acquisition que fit la municipalité et qui donna lieu, de la part de l'abbesse, à une réclamation sur laquelle je reviendrai dans la suite de ce travail.
Montmartre
chef lieu de canton ; c'est encore une conception de Desportes dont tout
l'intérêt réside dans les considérations qu'on fit valoir auprès du Comité de
constitution pour donner à Montmartre la préférence sur les villages qui
l'entouraient :
Les cantons
qui doivent composer le département ne sont pas encore divisés dans la
détermination de leur chef-lieu. Messieurs du Comité de constitution
préféreront sans doute celui des villes, bourgs ou villages qui se trouve par
sa situation au centre des différens endroits qui pourraient en dépendre.
Montmartre réunit ces avantages ; il est juste au milieu de Clichy, Saint-Ouen,
Vertus, La Villette et La Chapelle, donc ce village. y aboutissant puisqu'il
intercepte presque toutes les communications de l'un à l'autre. Sa situation
centrale ne saurait être douteuse, toutes les cartes géographiques le
constatent. Mais ce qui peut principalement lui faire obtenir la préférence,
c'est que tous les bâtiments nécessaires à la tenue des assemblées même les
plus nombreuses s'y trouvent réunis et sont distribués pour les recevoir ; le
bailliage qui était très considérable n'en occupait que la moitié, sans compter
les salles immenses qui avoisinent les prisons. Trois raisons politiques
peuvent encore militer en faveur de ce village : étendue de son territoire, sa
population et son commerce ; le débit de vins qui s'y fait et qui y attire
beaucoup de monde nécessite une police continuelle et très vigilante ; et -sur
ce point, la municipalité ne saurait être trop secondée ; de plus, sa position
relativement à Paris exige une surveillance à laquelle on ne peut attacher trop
de soin ; plus les officiers intéressés à l'ordre public y seront multipliés,
plus on a lieu d'attendre que ce poste sera sûrement gardé. L'intérêt de la
capitale se réunit à celui des habitans de Montmartre pour que leur territoire
soit préféré (2).
(1) Acte de vente
de l'abbaye de Montmartre. Bulletin du Vieux Montmartre, fasc. 31.
(2) Arch. Nat. D.
IVb 13, n° 250bis ; Fib II. Seine 14.
- 204 -
Bien que
Desportes eût fait appuyer la demande auprès du député Gossin par M. Guignard
de Saint Priest, ce fut Clichyla-Garenne qui devint chef-lieu du 4e
canton comprenant Clichy-la-Garenne, Villiers-la-Garenne, Neuilly, St-Ouen,
Montmartre et
Curieuse
figure que celle de Félix Desportes qui a déjà fait l'objet d'une étude très
complète, limitée toutefois à la mission dont il fut chargé auprès de la
république de Genève (1794-1799) Son tempérament exalté, entreprenant, son
esprit d'intrigue, son habileté à se ménager des appuis dans tous les partis,
on peut même dire sa duplicité, ont été mis en lumière dans cet ouvrage
intéressant à plus d'un titre (1). Mais nos
recherches ne sauraient s'écarter de la courte magistrature qu'il exerça à
Montmartre où ses qualités et ses défauts lui créèrent autant de partisans que
d'ennemis. Un de ceux-ci, dans un pamphlet qu'il signe l'ami de la vérité, de la loi et de l'égalité ; en trace ce
portrait peu flatteur :
Voilà un
homme que le peuple encore aveugle sur les vrais principes de la liberté et du
nouvel état de choses et trompé par la jactance semi patriotique, par quelques airs
de popularité, forces politesses, remplaçant tout à coup des manières
rebutantes et dures par quelques expressions fraternelles sans fraternité, a
nominé pour le conduire, maintenir et faire respecter la loi (2).
Est-ce avec
conviction qu'il se jeta dans la mêlée politique affichant les opinions les
plus avancées qui contrastaient avec sa manière de vivre et se modifieront
d'ailleurs avec les régimes et à mesure qu'il gravira les échelons de la
carrière diplomatique ? Pourquoi se fait-il instituer maire de Montmartre sous
le nom de Desportes de Blinval, pour réduire sa signature, aussitôt après son
élection, à Félix Desportes tout court ? Il avouera lui-même « être né loin des
privilégiés » (3), et il
écrira plus tard
(1) Félix
Desportes et l'annexion de Genève à la France, Fréd. Barbey.
(2) Lettre d'un
citoyen actif de Montmartre à un citoyen éligible de Paris.
(3) Arch. Nat.
F7 4673.
- 205 -
« mon origine est toute
plébéienne et je m'en orgueillis, car je suis mon ouvrage et je ne dois rien au
nom de mes aïeux » ; cependant, il ajoute « qu'ils ne sont pas tout à
fait étrangers à l'histoire et les mémoires de Sully constatent qu'ils
jouissaient de quelque considération » (1). Il était tout bonnement fils d'un
épicier de Rouen établi rue de la Truie, Jacques-Philippe Desportes, homme
intelligent sans doute qui profita des réelles dispositions de son fils pour
lui faire donner une éducation certainement supérieure à sa situation. Et ne
serait-ce pas à cette éducation qu'il faut attribuer ce désir de briller, de
jouer à l'effet, et cette vanité dont il ne se corrigera jamais ? Ne dira-t-il
pas en parlant de la commune de Montmartre :
Je pris les
rènes de cette administration très importante parce qu'elle s'étendait sur une
partie des faubourgs les plus populeux de Paris... Tant que dura mon mandat
l'ordre le plus parfait, la plus profonde tranquillité v régnèrent... et les
cannibales qui, peu de mois après mon départ de Montmartre, portèrent à Paris
l'épouvante et la désolation, dans les journées des 2 et 3 septembre,
tremblaient alors devant la fermeté d'un jeune homme qu'ils avaient appris à
connaître au milieu de quelques-unes de leurs querelles et dont ils savaient
qu'ils ne braveraient pas impunément la sévère mais impartiale équité (2).
Mais
écoutons son ennemi l' Ami de la vérité :
Qu'un maire et ses municipes, au mépris des décrets de l'Assemblée
nationale, ose exiger dans le temple des distinctions qu'elle a proscrites avec
indignation. ; qu'il ose ordonner aux bedeaux de l'église de faire nettoyer et
préparer le banc du cy devant seigneur pour lui et ses municipaux ; qu'il leur
enjoigne de lui présenter le pain béni avant qui que ce soit ; qu'il ose se
faire accompagner à l'église les jours de dimanches et de fêtes par la garde
nationale ; qu'il ose en faire mettre en faction, la bayonnette au bout du
fusil, à l'entrée du chœur pour empêcher les marguilliers de se présenter avant
lui à l'offrande... qu'un maire et ses municipaux se permettent une conduite
aussi inconstitutionnelle... ce serait substituer l'aristocratie féodale et
nobiliaire à l'aristocratie plus odieuse encore de l'écharpe aux trois
couleurs... Et certes, il n'est aucun
(1) Appel à
l'opinion des habitants du Haut-Rhin. F. Desportes. Il fait allusion à un
nommé Desportes qui, en 1594, fut l'agent dont se servit Sully pour obtenir la
reddition de Louviers, et à l'abbé de Tiron, le poète Philippe Desportes qui,
retiré à Rouen avec les ligueurs auprès de l'amiral de Villars, apporta son
concours au ministre de Henri IV en vue d'assurer la soumission de cette place
(Mémoires de Sully, édition de
Londres 1763).
(2) Appel à
l'opinion…
-206-
patriote qui ne dise qu'un tel
maire, s'il existe, mérite qu'on le dépouille de ce signe sacré... S'ils
existent ? oui, citoyens, ils existent... c'est le maire de Montmartre, le
sieur Desportes, ce sont ses officiers municipaux, mais qui n'ont été dans ces
circonstances que des instruments passifs qu'il a fait mouvoir. Il n'existe
plus aucun privilège ; c'est ce que dans sa sagesse, l'Assemblée nationale a
exprimé en déterminant... que la préséance attribuée aux officiers municipaux
ne leur confère aucun des droits honorifiques dans les églises... Voilà les
lettres et l'esprit du décret que le sémillant et jeune maire de Montmartre a
enfreint d'une manière si étrange et pourquoi ? bon Dieu ! Pour satisfaire à
une misérable gloriole, à une puérile et ridicule vanité... Adieu, frère...
imite le maire de Montmartre ; qu'un air d'hilarité se peigne quelquefois sur
ton visage comme il est sans cesse dans le sien, convaincu de son mérite que
personne en effet ne doit mieux connaître que lui ; que ne le vois-tu dans nos
assemblées se mettre sans cesse sous les regards du public dont il a mérité par
son air sémillant et satisfait d'être trouvé Genti (1).
Cette histoire de pain béni dont la distribution fut réglée par l'Assemblée communale qui avait cependant d'autres choses à faire que de s'occuper de pareilles futilités, prit des proportions inattendues. A la séance du 24 décembre, le procureur Deruelle constatait avec chagrin
... Que dans la distribution du pain béni qui a pour but de rappeler
aux hommes la fraternité qui les unit, on accordât à quelques citoyens une
distinction qui ne devrait plus exister, et il proposait de ne plus présenter
aux fidèles que des parts égales, la distribution devant se faire
indistinctement, sauf à conserver au clergé la priorité pour la présentation
s'il le requiert.
La
proposition fut adoptée et on décida en même temps de ne plus offrir de gâteau,
mais du pain de pâte ferme dont la plus grande partie serait destinée aux
pauvres. Desportes s'engagea aussitôt à faire l'offrande dès le lendemain à la
messe de Noël et on fit afficher aux portes de l'église une proclamation de la
municipalité invitant les habitants à se conformer à ces instructions (2). Laissons l'Ami
de la vérité nous faire le récit de
cette cérémonie :
(1) Il y a
certainement une raison pour que cet adjectif placé presqu’à la fin du pamphlet
subisse une faute d'orthographe et soit imprimé en caractère différent.
L'auteur, déguisant son nom, ne serait-il pas Le Gentil, maître de pension à
Montmartre, qui siégea aux côtés de Desportes comme officier municipal, devint
juge de paix du canton et fut arrêté après le 9 thermidor pour
« terrorisme » ?
(2) Arch. Nat., D. XIX, 81, n° 626. Ce carton contient un bel exemplaire de cette proclamation, imprimée par
Quilleau, rue du Fouare, qui s'intitule imprimeur
de la municipalité de Montmartre.
- 207 -
La
désinvolture avec laquelle Desportes traitait le clergé n'était pas pour plaire
au curé et aux marguilliers qui s'empressèrent de déposer une plainte au
Comité ecclésiastique « sur les différentes entreprises faites par le
maire de Montmartre contre leurs droits respectifs » (1). L’affaire cependant finit par s'arranger. Le curé
était tenu à certains ménagements vis-à-vis de Desportes dont il n'ignorait ni
l'influence ni les relations et l'intérêt de celui-ci l'engageait à rester en
bons termes avec le clergé qui avait encore conservé son autorité sur les
paroissiens. Comme le Comité ecclésiastique le rappelait à ses devoirs et à ses
véritables fonctions (2), il voulut se
disculper des accusations portées contre lui, et fit plaider sa cause par le
Conseil général de
De ces dignes ecclésiastiques qui, par leurs
sentiments aussi vrais qu'éloquemment prononcés, ont rempli tous les assistans
d'un saint enthousiasme pour la chose publique,
et se termine par la justification des actes de la municipalité :
Le siècle des prérogatives est passé... et c'est un
maire que l'on taxe de vouloir les rétablir !... toute la France pourrait être
bouleversée par les méchants qui conspirent contre son bonheur que notre
municipalité... demeurerait immuablement attachée à la constitution française ;
tout peut périr, hors nos sentiments pour
(1) Arch. Nat.,
D. XIX, 81, n° 626.
- 208 -
ne pas douter du patriotisme d'un
homme qui consacre ses jours et ses nuits au bonheur de ses concitoyens (1).
La réconciliation parut complète lorsque ces deux prêtres, peu de temps après, prirent place dans le corps municipal ; toutefois l'abbé Castelan jugea plus prudent de s'éloigner de la butte et, le 14 mars 1791, il déclarait devant le maire que « malgré son regret de se démettre du titre de curé de Montmartre, il optait pour la cure de Notre-Dame de Lorette, pensant de sa religion de suivre son troupeau le plus nombreux » (2).
Mais voici deux actes de la vie privée de Desportes qui nous le feront mieux connaître encore. Le 15 mai 1791, il faisait baptiser sa seconde fille à St-Pierre de Montmartre et lui donnait pour parrain, et non pour marraine ainsi qu'on l'a dit quelquefois, la commune de Montmartre :
Baptême de
Flore (3) Pierrette, Montmartre née le
3 mai, fille de Nicolas-Félix Desportes, maire de cette commune et de Victoire
Berryer, son épouse ; Parrain : la commune de Montmartre représentée par Pierre
Deruelle, procureur de la commune, assisté de Antoine Bellancourt, officier
municipal, Marcel Cornille, notable, Pierre-Charles Laforge, capitaine de la
compagnie du centre de la garde nationale, et Pierre Devaux, bourgeois, tous
quatre commissaires nommés à cet effet en vertu de la délibération de la
commune générale du 8 de ce mois, inscrite sur le grand registre de la
Municipalité ; marraine, Mme Marie-Madeleine Barbe Lamirault, épouse
de Jacques-Félix Desportes, négociant à Rouen, ayeule de l'enfant, et ont signé
avec le maire aussi présent, Ladmirault, Deruelle, procureur de la commune,
Bellancourt, représentant le corps municipal, Devaux, représentant la, commune
générale, Cornille, représentant le Conseil général, Laforge, représentant la
garde nationale (4).
Un an après, le 18 octobre 1792, alors qu'il était Ministre de la République près le duc des Deux-Ponts, c'est le baptême de son fils Louis-Benjamin-Félix qui ne revêt plus ce caractère démocratique et peu banal qu'il avait donné à la précédente cérémonie. Si l'enfant, a pour parrain son oncle, Benjamin Desportes, la marraine est « haute et puissante dame Dorothée,
(1) Arch. Nat., D. XIX, 79, n° 600.
(2) L'abbé Duval,
vicaire de la paroisse depuis 6 ans, est élu à la cure de Montmartre le 10 avril,
par l'assemblée électorale de St-Denis.
(3) Dans une
pièce relative à son mariage, on lit Rose (Arch.
Nat. Fib I. 15820).
(4) Coll. Parent de Rosan. Registres paroissiaux de St-Pierre de Montmartre.
-209-
Caroline-Frédéricque-Ernestine, née
baronne de Furtten Waerther, épouse de haut et puissant seigneur Louis, baron
de Closen chevalier de St-Louis et de Cincinnatus, chambellan de S. A. S. le
duc régnant des Deux-Ponts » (1). Ce qui ne
l'empêchera pas plus tard, alors qu'il était détenu aux Petits Pères, de porter
sur la cour de ce prince un jugement peu compatible avec la distinction dont il
était l'objet. Rappelant pour sa défense les services qu'il avait rendus à
Deux-Ponts, il écrivait au Comité de Sûreté générale :
J'ai signalé
mon arrivée par la proclamation de nies principes républicains... et j'ai pu
manifester à la cour d'un tyran les
sentiments dont j'étais animé (2).
A vrai dire,
il parut toujours, même pour sa famille, avide de titres et d'honneurs.
Pierrette, la filleule de Montmartre, épousera S. E. Anne-Marie-Louis Bertrand,
baron de Boucheporn, chevalier de l'ordre impérial de la Réunion, grand
commandant des ordres de Westphalie et de Hesse Darmstadt, maréchal de la cour
de S. M. le roi de Westphalie. Lui-même sera baron de l'empire et son autre
fils, qui termina ses études, avec le consentement de l'Empereur, à l'Académie
de Goettingue, était appelé le chevalier Victor (3). Et cependant, il eût tout le temps de réfléchir à
la vanité de ces titres et décorations pendant les 117 jours qu'il passa aux
maisons d'arrêt des Petits Pères et
(1) Coll. Parent de Rosan. Registres paroissiaux de St-Pierre de Montmartre.
(2) Arch. Nat. F7 4673.
(3) Arch. Nat. Fib, 15820.
Voici l'état de ses services qu'il établit lui-même 22 juin 1790, maire de
Montmartre ; 24 octobre 1791, chargé d'une mission diplomatique près les
cantons helvétiques (nommé par Delessart,
ministre des relations extérieures) ; 14 mai 1792, ministre plénipotentiaire
près le duc des Deux-Ponts (nommé par
Dumouriez ministre de la guerre) ; 2 décembre 1794, ministre
plénipotentiaire de la République française près celle de Genève ; 22 mai 1798,
commissaire général du Directoire exécutif dans le département du Léman ; 2
mars 1800, Préfet du département des Alpes-Maritimes (refuse) ; 4 mars 1800, Secrétaire général du ministère de
l'Intérieur (Lucien Bonaparte, ministre)
; 31 mars 1800, premier secrétaire d'ambassade en Espagne sous l'un des frères
de l'Empereur (Lucien) ; 8 juillet
1802, Préfet du département du Haut-Rhin ; 15 mai 1804, membre de la Légion
d'honneur ; 18 janvier 1809, baron de l'Empire ; 12 décembre 1812, cesse
ses fonctions de Préfet du Haut-Rhin (en
réalité révoqué le 12 mars 1813).
- 210 -
Du Plessis (1). Mais c'est tout un chapitre qu'il faudrait consacrer
à Desportes dans l'histoire de Montmartre pendant
(1) Arch. Nat.
F7 4673.
(2) Documents concernant Félix Desportes.
Bulletin du Vieux Montmartre, fasc. 55-56.
(3) Arch. Nat. F7 4673.
- 211 -
Je déclare que le nommé Desportes ci devant maire de
Montmartre vient d'être chargé de commissions pour Wittemberg. Je crois qu'il
est imprudent et même dangereux de ne pas le faire révoquer. Car en 1789, il a
arboré la cocarde noire ; il a voulu assassiner un cocher de fiacre à 10 heures
du soir ; qu'il s'est ensuite couvert du masque du patriotisme dans l'intention
de séduire la bonne foi de la commune de Montmartre pour être promu à la place
de maire ; que vers la fin de l'année dernière ou au commencement d'ycelle, il
a été envoyé à Deux-Ponts où s'étant mis à la tête de troupes, il a dispersé
plusieurs communes qui s'étaient assemblées afin d'émettre leur vœu de réunion
à
***
II. - La Terreur.
Nous ne sommes plus à Montmartre, mais à Montmarat. Le 25 brumaire, an II, la Convention nationale enregistrait cette adresse au procès-verbal de sa séance :
Les députés
de la commune de Montmartre déposent sur l'autel de la Patrie l'argenterie et
les ornements de leurs églises. Ils demandent à la Convention nationale
d'approuver le changement du nom de Montmartre, qui signifie Mont des Martyrs,
par celui de Mont Marat, par la raison que cet homme immortel, et persécuté dès
le commencement de la Révolution s'était réfugié sur ce mont : La Convention
décrète la mention honorable, l'insertion au bulletin et confirme le changement
de nom de Montmartre en celui de Mont Marat (1).
La
municipalité qui siégeait alors et prit l'initiative de cet hommage à la
mémoire de l'Ami du Peuple avait été nommée
(1) Procès verbaux des séances de la Convention nationale. La municipalité n'attendit pas l'approbation de la Convention pour adopter cette dénomination qui figure sur quelques pièces un peu antérieures au 25 brumaire.
- 212 -
six mois auparavant, le 7 avril
1793. En réalité, la plupart de ses membres tenaient leur mandat du scrutin qui
fut ouvert le 10 mars précédent pour le renouvellement de la municipalité ;
mais cette élection discutée avait encore provoqué des troubles dans la commune
et le secrétaire-greffier Gageot, en saisissant le directoire du district de
Saint-Denis, l'informait des faits qui s'étaient passés depuis ce
renouvellement :
Un sieur Étienne, officier municipal, avait apporté la plus grande
discorde par ses intrigues nuisibles à la chose publique, égarant les esprits
faibles de la paroisse, cherchant à détruire la confiance dans l'administration.
Le juge de paix de Clichy l'a renvoyé devant le tribunal révolutionnaire.
Plusieurs des officiers municipaux nouvellement nommés refusent d'accepter leur
nomination trop lourde pour leurs capacités ou leurs intérêts. Faut-il
convoquer une Assemblée pour renouveler la municipalité ou seulement faire
élire à la place de ceux qui n'acceptent pas ? Gageot, secrétaire-greffier.
En réponse à
cette question le district, de Saint-Denis donnait l'ordre de procéder à une
nouvelle élection, et les habitants, convoqués à cet effet, se réunirent le
dimanche 7 avril, dans la salle des assemblées près de l'église, sous la
présidence du citoyen Petit, procureur-syndic du district de Saint-Denis,
habitant Montmartre (1), assisté du
citoyen Gageot, secrétaire-greffier et de trois secrétaires, les citoyens
Labat, Lattache et Jossot. Le citoyen Grintelle
fut élu maire par 14 voix sur 20 (2), et le
citoyen Gaillard, procureur de la
commune par 14 voix sur 23. Puis on élit cinq officiers municipaux, Pierre Dutertre, Adrien Bertaut, Jacques
Godefroy, Louis-Anne Robiveau, Pierre-Joseph Montborne, et dix notables, Jean-Jacques Duval (3), Robert-Louis
Latache, Emmanuel Lebert, Pierre Lécuyer, André-Marcel Rocher, Jean-Baptiste
Devaux, Nicolas Debert, Pierre Joachim Gorneau, Jean-Baptiste Lazare et Jean Lathuile (4).
(1) Alexandre-François Petit, notaire à Montmartre (1er
août 1785 - 29 floréal an 2).
(2) Grintelle, marchand de vins traiteur, habitait place
du Tertre dans une maison louée à l'abbaye.
(3) Curé de la paroisse depuis le 10 avril 1791. Il fut
chargé à cette séance de continuer à recevoir, mais comme officier municipal,
les actes d'état civil. Le registre qu'il tenait précédemment avait été clos le
31 décembre 1792 avec cette statistique pour l'année, 13 mariages, 44 baptêmes,
31 décès.
(4) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel de Ville, carton 350.
- 213 -
on peut se rendre compte de l'esprit
qui animait cette municipalité par l'adresse qu'elle déposait à la Convention
nationale, le 20 mars 1793, à l'occasion 'd'une levée de jeunes volontaires de
la commune :
Législateurs, nous venons vous présenter les 18 défenseurs que la
commune de Montmartre offre à
Dès que la
municipalité prend le nom de Montmarat et à mesure que s'accentue le mouvement
révolutionnaire, ses sentiments patriotiques vont se manifester avec plus
d'ardeur et s'associer étroitement à tous les actes de
(1) Arch. nat.
c. 249. - Le 24 nivôse an II, le maire Grintelle dressait l'état des armes
déclarées par les habitants de Montmarat au nombre de 71 : 75 fusils, dont
6 au corps de garde, 43 sabres, 30 pistolets, 7 épées.
(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.
- 214 -
où il est fait allusion à la chute des hébertistes,
témoigne du degré d'exaltation qui s'emparait des esprits :
Législateurs, vous venés de donner un grand exemple à
l'univers, vous avez traduit au tribunal révolutionnaire ceux de vos membres
qui souillaient votre enceinte sacrée. Les perfides ! Ils avaient voulu faire
croire un moment aux tirans coalisés que la représentation nationale pouvait
être corrompue. Nous leur dirons, nous, que la vertu réside toujours sur le
Mont vénéré, qu'il a toute notre confiance et que nos bras sont, ici pour le
deffendre. Sentinelles vigilantes occupant un poste dont l'horizon est étendu,
aussi vite que l'aigle qui fond sur sa proye, nous descendrons la hache à la
main pour vous deffendre et exterminer les monstres. Tous vos moments sont précieux
à la Patrie ; les nôtres, nous les employons à forger la foudre qui doit
anéantir les ennemis de
A l'envoi de cette adresse
se sont associés le Comité de surveillance et la Société populaire de
Montmarat. Cette société avait été fondée à la fin de 1793 par l'ancien maire,
Félix Desportes, sur les bases et les mêmes principes que la société des
Jacobins et dont il était membre (3). Quant au Comité de surveillance ou
révolutionnaire, il fut organisé le 15 nivôse an II, et on peut dire que son
autorité domina tous les partis et s'imposa à
(1)
Le décret du 14 frimaire an II remplaçait le procureur-syndic par un agent
national qui, en somme, remplissait à peu près les mêmes fonctions.
(2) Arch. Nat. C. 298, n° 1033.
(3) Arch. Nat. F7 4673. Lettre à Laignelot, député de Paris.
(4) Bulletin du Vieux-Montmartre, fasc. 59-60.
- 215 -
leurs démarches les plus banales.
Témoin ce propriétaire de Montmarat, un nommé Duhalley, habitant rue Égalité,
ex-noble, se dit-il, âgé de 70 ans, « pouvant à peine se soutenir et marchant
en deux » qui, le 2 floréal, demande au Comité de Salut public l'autorisation
de se rendre à Paris une fois par mois pour toucher ses petits revenus et
assure « qu'il revient très exactement coucher dans son domicile », et pour
capter la bienveillance du Comité, il a soin d'ajouter « que par ses mœurs et
sa conduite, il a mérité le nom de patriote qui est gravé dans son cœur » (1). Conscients des dangers qui menaçaient le pays,
troublés par de continuelles dénonciations, voyant des complots de tous côtés, les
membres du Comité révolutionnaire de Montmarat étaient convaincus de l'utilité
de leur mission et leurs actes, si arbitraires qu'ils fussent, s'inspiraient
d'un ardent patriotisme et de l'intérêt du peuple. Mais pouvaient-ils empêcher
les haines particulières de se manifester, les vengeances de s'exercer ? Tout
est sujet à délation et déjà, dans le courant de 1793, un malheureux garçon de
20 ans en fit la cruelle expérience. Il s'appelait Gorneau et habitait rue des
Martyrs chez son père, notable de
(1) Arch. Nat.
F7 4673.
- 216 -
Dans ce
siècle falot, tel est notre délire,
Le plus sot
se croit fait pour gouverner l'empire.
Un Marat
siège au rang de nos législateurs
Et ce
républicain a des admirateurs.
L'orateur de
tréteaux s'érige en Démosthène
Et Monsieur
de Santerre se croit plus que Turenne.
et une mauvaise parodie du chant des Marseillais qui se terminait par ces mots : « Un émigré qui se f... de la guillotine et ne craint pas le vol de ses propriétés ». Il eut beau dire devant ses juges :
Je ne suis pas un factieux, un contre-révolutionnaire, pas même un
muscadin de Paris ; je n'ai jamais cherché à faire de mal à personne et je
me contente de remplir mes devoirs de citoyen dans mon village sans me mêler de
rien, et dans mes lettres il faut voir plus de plaisanteries que de choses
sérieuses.
le tribunal révolutionnaire, après
un sévère réquisitoire de l'accusateur public Fouquier-Tinville, l'envoyait à
l'échafaud le 24 frimaire (1).
Dès que l'autorité municipale est entre les mains du
Comité révolutionnaire, les arrestations se multiplient et des citoyens, dont
le civisme est notoire, comme on le reconnaîtra plus tard, sont victimes de
dénonciations qu'on ne contrôle même pas et incarcérés par mesure de sûreté. Il
en fut ainsi pour un imprimeur Lenoir et son locataire Ducasse, pour
(1) Arch. Nat. W. 300.
(2) Arch. Nat. A F** II, 254.
(3) Arch. Nat. F7 4673.
- 217 -
Par son caractère autoritaire, son esprit versatile,
Desportes devait forcément s'attirer des inimitiés dans la commune ; elles se
traduisirent, dès son retour de la mission que Dumouriez lui avait confiée à
Deux-Ponts, c'est-à-dire à la fin de 1792, par des manifestations hostiles qui
le décidèrent à rompre avec
- 218 -
paraît bien établie par cette lettre
que le Comité faisait parvenir, le 23 ventôse, à un de ses membres, Lepron,
alors à Bordeaux :
Debray nous a communiqué ta lettre ; ... l'intérêt général et le salut
de la Patrie nous commandent impérieusement de connaître les amis et les
ennemis du bien public. A cet effet, tes collègues t'invitent à te présenter
chez le mandataire du peuple Isabeau et lui exposer toutes les circonstances
qui sont à ta connaissance et qui nous obligent à requérir de lui ce qu'il
aurait à nous confier et son sentiment sur la gestion du citoyen dont il est
question. Nous nous en rapportons à cet égard à ton zèle républicain... Salut
et fraternité. Compoint, président, Peillon, membre, Préaux, secrétaire.
Le citoyen
en question est Desportes ; et sans même attendre la réponse d'Isabeau, qui ne
viendra du reste qu'après son arrestation, ni celle de la Commission des
relations extérieures qui avait été questionnée sur les incidents de sa mission
à Deux-Ponts, la Société populaire lui interdisait l'accès de ses séances et le
Comité révolutionnaire, refusant de viser son certificat de civisme, le
dénonçait, le 28 ventôse au Comité de sûreté générale :
Le citoyen Desportes vient d'être l'objet de deux séances extraordinaires. Son civisme n'a, à la vérité, jamais laissé aucun doute... il jouit aussi de la confiance de la commune et y a occupé précédemment la place de maire par deux nominations successives. Mais l'inquiétude du Comité sur Desportes est qu'il est exclu des Jacobins ;... toutes les mesures nécessaires ont été employées auprès des jacobins pour découvrir les motifs de cette exclusion, mais elles ont été infructueuses ; ... il a été différé de lui accorder le visa de son certificat de civisme jusqu'au moment où il pourrait se procurer des instructions sur les deux missions qu'il a faittes pour les intérêts de la République ; et c'est en ce moment les seuls soupçons où peut s'arrêter le Conseil sur le motif tacite des Jacobins ; ... la conjuration qui devait commencer son affreux complot pour frapper de son glaive meurtrier tous les soutiens de notre Liberté redouble notre zèle pour pouvoir vous aider à découvrir les coupables. Compoint, président, Préaux, secrétaire.
La chute de Danton leur fournit les moyens d'agir. Il fallut deux séances, dont l'une finit à 4 heures du matin, pour discuter l'arrestation de Desportes, et l'attitude hostile ou hésitante de certains membres, qu'on se garde de désigner, se dégage nettement du texte des procès-verbaux que je vais rapporter en raison de leur intérêt.
- 219 -
Séance du tridi
13 germinal an II. Présidence d'Ernoult. Plusieurs membres ayant observé qu'une
nouvelle conspiration venait d'être découverte par les soins infatigables du
Comité de Salut public où l'on voyait à
Du quartidi 14 germinal an II. - Présidence
d'Ernoult. Le Comité étant assemblé, le citoyen Desportes s'y est présenté et a
demandé à être entendu. Aussitôt un membre a observé qu'il croyait que la
séance allait être consacrée à la discussion de ce citoyen, et qu'à cet effet
il demandait que le règlement du Comité fut suivi, qu'en conséquence, le
citoyen Benjamin Desportes, membre du Comité, et son frère, se retirât dans la
chambre voisine et que l'on déciderait s'il serait entendu ; mais la majorité
paraissant satisfaite que Félix Desportes eût la parolle et que son frère resta
tant qu'il s'expliquerait, motivant qu'il coopérerait à condamner son frère
s'il était reconnu coupable, le citoyen Félix Desportes dit que les
circonstances exigent des mesures qui paraissent s'étendre jusqu'à lui d'après
les soupçons que le Comité semblait avoir sur lui, quoique dans tous les teins
il ait donné des preuves non équivoques de son civisme. Le motif, annonce-t-il,
ne peut tenir que des missions dont
il a été chargé par le Comité de Salut public et le pouvoir exécutif - en
conséquence, il prie de nouveau le Comité qui ne peut désirer des
renseignements sur sa conduite que pendant le tems qu'il s'est absenté de sa
commune, d'écrire au représentant Ruhl à l'effet de s'éclairer sur les soupçons
qu'il est bien loin de mériter et sur la dénonciation qu'il fit contre lui. Ce
citoyen rapporte que le représentant Ruhl a convenu lui-même que sa bonne foi avait
été trompée ; il demande en outre que le Comité veuille
- 220 -
bien envoyer des commissaires aux
affaires étrangères pour y prendre des informations sur sa conduite politique
et qu'il soit mis en état d'arrestation si le Comité le juge absolument nécessaire.
Ensuite, il s'est retiré avec son frère. Des membres ayant paru surpris de ce
que venait de dire le citoyen Félix Desportes et ne sachant sous quel point
envisager cette demande, le Comité est revenu sur le champ sur la discussion de
la veille et du mode de l'arrestation. Plusieurs membres ayant demandé que
sitôt son arrestation il fut conduit de suite au Comité de sûreté générale,
d'autres membres ont observé que dans les événements du moment l'on y
rencontrerait trop de difficultés pour y être entendu et ont rejetté cette
proposition. Tous les membres ayant été d'accord que le citoyen Félix Desportes
n'avait jamais manifesté aucune action d'incivisme dans cette commune, des
membres ont opiné qu'il fut simplement écrit à son égard au Comité de sûreté
générale à l'effet de lui donner connaissance de tout ce qui concernait ce
citoyen et qu'ensuite on agirait d'après ses ordres. Néanmoins, vu les raisons
ci-dessus détaillées et les circonstances actuelles qui exigent les plus
scrupuleuses recherches, il a été définitivement arrêté que, séance tenante et
par mesure de sûreté, il serait mis en état d'arrestation dans sa maison
provisoirement avec un gardien nommé François Blin, et que les scellés seraient
mis sur ses papiers, et que dans les vingt quatre heures il serait donné avis
au Comité de sûreté générale qui en avisera maintenant ce que bon être et ont
signé à 2 heures du matin. De suite, nous avons nommé commissaires pour
l'expédition les citoyens Ernoult, Rimbault, Chevalier, Debray, Taillefer et
Préaux ; nous nous sommes transportés au domicile du citoyen Félix Desportes,
accompagné du citoyen François Blin auquel nous avons confié la garde sur sa
responsabilité du citoyen Félix Desportes, où étant entrés à 2 heures du matin
dans un salon y avons donné lecture au citoyen Desportes du présent écrit et
avons apposé aux tiroirs d'une commode les scellés sur les papiers que nous y
avons enfermés après les avoir parcourus et ny avoir reconnu rien de suspect et
les scellés y sont attachés aux deux extrémités avec deux. bandes de papier.
Deux membres se sont transportés durant l'examen des papiers avec le citoyen
Desportes dans tous ses appartemens et même d'un grenier, nous ont attesté ny
avoir trouvé aucun papier. Nous avons demandé au citoyen Desportes par qui il
avait été nommé chargé d'affaires à Deux-Ponts. A répondu qu'il avait été
présenté à Dumouriez par Collot d'Herbois qui répondit de son civisme.
Demande : Combien de tems il avait resté à Deux-Ponts.
Réponse :
Sept mois et demi.
Demande : En
quel tems il est rentré dans la République.
Réponse :
Fin de décembre 1792.
Demande : A
quel tems il est arrivé à Deux-Ponts.
Réponse : au
mois de juin de la même année.
Demande :
S'il sait le sujet pourquoi il a été rejetté des Jacobins.
Réponse :
Qu'il n'a jamais pu en connaître les motifs certains, mais qu'il soupçonne que
la raison est qu'il n'a pu se rendre sur une lettre d'invitation qu'il reçut à
l'effet de passer à un scrutin épuratoire.
Demande : En
quel lieu il était lorsqu'il reçut cette lettre. A répondu qu'il était à Metz.
Demande :
S'il y était pour les affaires de la République.
A répondu
qu'il y passait se rendant à une mission dont il était chargé
- 221 -
pour Stuttgard, et que ce fut dans
cette ville qu'il reçut ordre de revenir à Paris.
Demande d'où l'ordre lui fut-il émané.
Réponse : Du
Ministre des Affaires étrangères motivé sur les dangers que couraient les
agents reconnus de la République en pays étranger depuis l'arrestation de
Sémonville.
Demande s'il était intime de Danton. A répondu que non et qu'il ne connaissait pas même Lacroix. Lui avons demandé s'il était vrai qu'il ait reçu chez lui Lebrun, Bailly, Beurnonville, Petion. Réponse que deux fois seulement il avait donné table à Danton, Delmas, Cambon, Nioche et Isabeau, et que chaque fois, ils n'y sont restés qu'environ deux heures et demies, mais que Pétion ni Beurnonville n'étaient jamais venus et qu'il n'avait jamais eu de rapport avec eux que pour les affaires de la commune dont alors il était maire.
Demande s'il
s'était justifié de la dénonciation faite contre lui par le représentant Ruhl
au mois de novembre de l'année
Bien qu'il s'attendit, au contraire, à l'injustice d'hommes, écrira-t-il, « qui n'ont rien fait pour la Révolution, qui ne savent même pas ce que veut dire le mot révolution », il était loin de prévoir une mesure aussi rigoureuse. Gardé à vue dans sa maison, inquiet du sort des siens encore tout émus de pareilles alarmes, pressentant le danger qui le menace, Desportes prépare aussitôt sa défense et va constituer un dossier de tous les certificats qu'il sera capable de se procurer pour justifier de son civisme. Le 29, conduit par un gardien, il se présente devant le
(1) On lui reprochait d'avoir empêché la réunion à la
République du bailliage de Bergzabern et donné sa sauvegarde aux troupes que le
duc des Deux-Ponts avait envoyées pour réprimer l'insurrection. La commission
des relations extérieures prétendait que « Desportes ne pouvait refuser cette
sauvegarde sans blesser les usages reçus et donner à penser que la République
avait fomenté secrètement l'insurrection ». Arch. Nat. F7 4673.
- 222 -
Conseil général de la commune et
demande qu'on lui donnée « acte de la manière dont il s'est comporté dans cette
commune depuis le commencement de la Révolution et des principes qu'il avait
toujours manifestés ». Le Conseil, animé d'un sentiment d'équité ou peut-être
de critique à l'égard du Comité révolutionnaire, s'empresse de répondre à son
désir et lui délivre une pièce attestant
qu'il s'est toujours comporté en bon
citoyen ; qu'il a donné dans toutes les occasions les marques essentielles de
civisme et notamment en provoquant, en décembre 1792, la réquisition et faisant
effectuer la levée de 17 hommes dans la commune pour voler à la défense des
frontières, en se chargeant, au mois de février 1793, de donner des secours
journaliers à la femme et aux enfants du citoyen Menet, l'un des volontaires
armés pour la défense de la Patrie... et ont signé : Lathuile, Rocher, Debert,
Gorneau, Gaillard, Royer, Bellancourt, Remarié, Basset, Louis Picard, Robineau,
Grintelle et Lamotte, secrétaire-greffier (1).
Et le citoyen Lathuile ajoutait que :
Peu de tems après son retour du régiment avec son congé absolu, voulant entrer dans la garde que l'Assemblée législative avait décrétée pour Louis Capet, Desportes, informé de cette intention, l'en détourna fortement en lui faisant prévoir le peu de durée de l'existence de cette garde et les événements qui consolideraient la liberté des Français par la destruction de la tyrannie.
Le 2
floréal, toujours suivi de son gardien, il se rend à une séance de la Société
populaire et dépose une demande analogue qui est applaudie par les citoyens
des. tribunes. Devant cette manifestation, la Société populaire ne pouvait
faire autrement que de « le reconnaître pour un bon citoyen, ayant toujours
rempli ses devoirs avec le zèle le plus constant et le plus soutenu alors qu'il
était maire de la commune ». A ces certificats, il joint une pièce du
commissaire Buchet des relations extérieures attestant que « sa correspondance
avec le ci-devant Comité des Affaires étrangères contenait, suivant les époques
de la Révolution, l'expression du patriotisme et de la liberté ». Puis, se
souvenant qu'un nommé Colliard, autrefois attaché à la maison de France
(1) Lamotte qui était instituteur dans la commune remplaça le secrétaire-greffier Gageot, décédé. La fille de Gageot fut nommée institutrice « des enfants du sexe ».
- 223 -
à Deux-Ponts, était rentré à Paris
et habitait rue du Cherche-Midy, 274, section du Bonnet rouge, il en informe
son frère qui décide ce citoyen à venir au Comité de Montmarat pour exposer que
« Desportes, à son arrivée à Deux-Ponts, fit porter la cocarde tricolore à
tous les citoyens attachés à son service, qu'il n'a jamais cherché qu'à faire
la guerre aux tyrans et entretenir la paix dans les chaumières ».
Pendant qu'il recueillait tous les documents utiles à sa défense, le procès-verbal de son arrestation avait été transmis au district de Franciade qui, sans aucune hésitation, déclare dans son rapport au Comité de sûreté générale que « ce citoyen favorisa le parti des despotes, qu'il eut grande correspondance avec Lebrun, Beurnonville, Danton et Lacroix, et qu'il faisait avec les susdits des repas scandaleux dans sa maison ». Le 30 germinal, Louis (du Bas-Rhin), Lavicomterie et Elie Lacoste, membres du Comité de sûreté générale, signaient le mandat d'arrestation. Il ne fut exécuté que le 2 floréal par l'agent Ployer qui conduisit Desportes à la caserne des Petits-Pères dont on avait fait une maison d'arrêt.
Enfermé dans
cette prison, et confondu, gémit-il « avec les plus vifs scélérats, des
voleurs, des assassins », il attend avec angoisse son premier interrogatoire,
redoutant sans doute qu'on connût le véritable motif de sa mission à
Deux-Ponts, si toutefois on peut ajouter quelque crédit à ce qu'il avoue, plus
de 20 ans après, dans une brochure publiée à Paris, qui a pour épigraphe cette
pensée de Sénèque : Un grand et beau
spectacle aux regards de la divinité même est l'homme de bien aux prises avec
l'adversité (1). Voici ce
qu'il écrit :
L'objet apparent de ma mission était la négociation des indemnités à
accorder aux princes allemands possesseurs de grands fiefs en Lorraine et
Alsace ; l'objet secret avait pour but la rentrée des princes français et de tous
les nobles qui les avaient suivis à Coblentz, car le roi souhaitait, je dois le
croire, le retour légal de ses frères et de leurs compagnons d'émigration. La
malheureuse journée du 20 juin 1702 entrava ces négociations et celle du 10
août, plus fatale encore, les fit échouer... L'énergie avec
(1) F. Desportes. - Appel
à l'opinion des habitants du Haut-Rhin. Paris 1820.
- 224 -
laquelle je m'étais prononcé, dans ma correspondance diplomatique, contre les attentats des 2 et 3 septembre, me valut mon rappel ; j'avais rendu à la patrie une foule d'infortunés qu'une mode plutôt qu'une crainte avait éloignés et que la misère y ramenait.
Nous voilà bien loin de l'homme qui écrivait au représentant Laignelot : « Je n'ai jamais varié dans mes principes, je suis et je mourrai républicain et démocrate ». Il invoquera pour sa défense qu'il n'était que l'exécuteur des ordres du gouvernement. Mais n'écrit-il pas plus loin :
Redevenu simple citoyen, ne pouvant maîtriser la volonté nationale au
gré de ma reconnaissance envers un monarque dont je vénérais la mémoire autant
que de son vivant j'avais honoré les vertus, j'imposai silence à mes regrets
inutiles et j'adoptai le gouvernement républicain dont l'existence était déjà
cimentée par tant de fameuses victoires.
Ces aveux sont-ils sincères, et ce souvenir
respectueux qu'il adresse en 1820 à la mémoire de Louis XVI n'aurait-il pas eu
d'autre but que de rentrer en grâce auprès des Bourbons ? Car, malgré ses
déboires, ses échecs, il ne peut renoncer à la vie politique ; son ambition ne
s'éteindra jamais. Il aura servi la République, l'Empire, pressenti les
Bourbons à
(1) Son entretien avec le duc de Berry, le 23 janvier
1815. Appel l'opinion...
(2) Il était alors aide de camp du général en chef de
(3) Élu par le
département du Haut-Rhin.
(4) Note sur les
missions diplomatiques et les fonctions administratives de M. Félix Desportes. Élections
de 1830.
- 225 -
Dans la maison d'arrêt des Petits-Pères, il rédige mémoire sur mémoire et adjure le Comité de sûreté générale et la Commission populaire chargée de juger les détenus de cette prison de lui rendre la liberté car « le jour n'est pas plus pur que son cœur ». Son frère, qui dans ces circonstances, l'aura secrètement et utilement servi, s'emploie à le justifier auprès des membres de la Société populaire, et ceux-ci consentent, non sans difficultés, car il fallut deux séances pour se mettre d'accord et relire deux fois le procès-verbal et encore « après y avoir mûrement réfléchi », à envoyer une délégation au Comité de sûreté générale pour demander « qu'on voulût bien s'occuper le plus promptement possible de l'affaire de Desportes ». Cette délégation, composée des citoyens Gaillard, Desfossés, Borel, de Limaille, Lathuile, Grintelle, Pugnet, Drieux, Huguet, Moitte, Sandrin et Dupreuil, s'acquitta de sa mission le 18 floréal. Mais bien mieux, usant de son influence sur le Comité révolutionnaire, il obtient de ses collègues une apostille favorable à un mémoire de son frère et est assez habile pour leur faire signer, le 29 prairial, une pétition à la Commission populaire des Petits-Pères dans laquelle on reconnaît un peu tardivement que « ce citoyen s'est toujours montré zélé à servir la République et qu'il a des talents qui peuvent lui être utiles ».
Si son frère multiplie les démarches, sa femme cherche à intéresser au sort de son mari ceux qu'elle avait connus dans des jours meilleurs et qui, par l'autorité dont ils disposent encore, peuvent hâter sa délivrance. Le 25 prairial, elle écrivait :
Citoyen représentant, permettez-moi de vous rappeler que je vins vers vous il y a quelque temps pour vous prier de m'entendre sur la justification de mon malheureux époux, qu'une lettre qui ne pouvait être que l'ouvrage de la méchanceté la plus noire vous a fait connaître sous le jour le plus défavorable, lui qui, au contraire, ne cessa jamais un seul instant d'être l'ami le plus chaud, le plus zêlé partisan de notre sainte Liberté et qui a toujours rempli ses devoirs en bon républicain. Malgré le peu de succès de ma première démarche, je ne balancerais pas, citoyen, à faire auprès de vous une nouvelle tentative, bien certaine que je vous convaincrai de l'innocence de mon mari, et que vous-même, dont la justice et la sensibilité sont généralement connues, vous le plaindriez d'avoir gémi si longtemps dans un dur esclavage ; mais je n'attends que le moment de mettre au
- 226 -
monde mon quatrième enfant ; c'est
cette dure circonstance, pendant laquelle les soins d'un époux qui m'est plus
cher que ma vie me seraient si nécessaires, qui m'empêche de me livrer au seul
souci qui puisse à présent toucher mon cœur, d'aller vous conjurer de lui faire
rendre
On ne peut sans émotion relire cette lettre vaillante et digne qui était bien de nature à provoquer en faveur de Desportes un sentiment sinon de justice, tout au moins de pitié. Isabeau, de son côté, s'était enfin décidé, au bout de trois mois, à répondre au Comité de surveillance de Montmarat et à prendre la défense de Desportes :
J'ai connu le citoyen Desportes à Tours avant la
Révolution ; son esprit, ses connaissances, sa bonne conduite m'ont lié
d'amitié avec lui je l'ai perdu de vue au commencement de la Révolution et je ne
l'ai revu qu'à son retour de sa mission des Deux-Ponts... Je l'ai vu
constamment animé du désir de voir triompher la République, attaché aux
principes de la Montagne dans le tems où Brissot dirigeait à son gré
Cette lettre
datée de Bordeaux, du 26 floréal, fut-elle communiquée au Comité de sûreté
générale ? En tous cas, le Comité restait sourd à toutes les sollicitations. Il
attendait que Philippe Ruhl, en somme le principal accusateur, fit connaître
son opinion. Celui-ci, après avoir rappelé dans le rapport qu'il présentait à
ses collègues les fautes reprochées à Desportes, ajoutait :
Ce citoyen ne cesse de réclamer sa liberté... si vous trouvez la justification suffisante pour prononcer sa mise en liberté, je ne m'y opposerai sûrement pas. Tout ce que je sais, c'est que le citoyen Desportes est une créature de Lebrun, ci-devant Ministre des Affaires étrangères et guillotiné depuis... ; que si le civisme du citoyen Desportes était si marquant dans la commune qu'il réside, elle ne se serait pas apparemment souvenu d'une dénonciation faite il y a plus de dix mois ; j'estime que l'on pourrait passer à l'ordre du jour sur les pétitions réitérées de ce citoyen et le retenir en détention par mesure de sûreté générale jusqu'à la paix.
C'était sa
condamnation. Transféré à la maison Égalité, ci-
- 227 -
devant collège du Plessis (1), il aurait été porté, le 3 thermidor, sur la liste des
détenus assignés à comparaître le lendemain devant le tribunal révolutionnaire.
J'emprunte à sa brochure le récit de cette heure tragique de sa captivité :
Ce ne fut
que par miracle que j'échappai à
Le 9 thermidor, ignorant des événements de la journée, il rédige encore un long mémoire au Comité de sûreté générale où il répète « que le jour n'est pas plus pur que son cœur », discute point par point les faits articulés contre lui et affirme, contrairement à ce qu'il écrit plus tard comme nous l'avons vu tout à l'heure, que « c'est lui qui dicta la lettre officielle par laquelle il devait être autorisé à faire expulser de Deux-Ponts non seulement les émigrés ordinaires, mais encore ceux entrés au
(1) A cette date, on comptait dans les 32 prisons ou
maisons d'arrêt de Paris, 7007 détenus dont 192 à la prison de Plessis. Arch. Nat., C. 298.
- 228 -
service militaire du duc et que tous
étaient partis ». Quelle est la vérité ? La correspondance de Desportes n'est pas
faite pour nous éclairer. Ce dernier mémoire, en tous cas, révèle l'inquiétude
les tourments qui l'agitent et lui inspirent cette conclusion pathétique :
Accablé sous le poids de mes chaînes, j'implore votre attention. Point
de grâce, si je suis coupable même de la faute la plus légère ; mais
justice, justice ! Si je suis innocent, oui, vous me la rendrez cette
justice après laquelle je soupire ; votre main bienfaisante essuyera les larmes
d'un patriote opprimé ; vous le rendrez à la liberté et, il vous le promet, il
vous le jure, tous les instans de sa vie seront consacrés comme autrefois à
faire respecter, à faire bénir la représentation nationale et à maintenir le
triomphe de l'égalité.
Il ne se doutait pas, en écrivant ces lignes, que les portes des prisons allaient bientôt s'ouvrir pour lui et pour bien d'autres.
Trois jours
auparavant, le 6 thermidor, Mme de Montmorency-Laval, la dernière
abbesse de Montmartre, était traduite, avec 24 détenus, de
(1) Cheronnet, Histoire
de Montmartre. De Trétaigne, Montmartre
et Clignancourt.
(2) De Guilhermy,
(3) Arch. Nat., A F**, II, 254.
- 229 -
laconisme troublant. Voici, transcrit par le
greffier, le passage de l'acte d'accusation relatif à l'abbesse de Montmartre:
Elle fut exécutée le même
jour, sur la place publique de la barrière dite de Vincennes (1).
Le mouvement de
réaction qui se produisit après le 9 thermidor devait avoir sa répercussion à
Montmarat, et les mêmes hommes qui avaient encouragé ou toléré les excès de
certains membres du Comité révolutionnaire furent les premiers à les dénoncer,
soutenus d'ailleurs par tous ceux que la crainte ou la faiblesse avaient
jusque-là condamnés au silence. Cependant ce Comité cherchait depuis quelque
temps déjà à atténuer les déplorables effets de mesures qu'il avait prises, et
son intervention en faveur de citoyens dont il s'était déclaré l'ennemi acharné
ne laisse aucunn doute à ce sujet. D'autre part, la population de Montmarat,
composée en grande partie de petits propriétaires, d'agriculteurs, de
vignerons, était lasse de ce régime de terreur et n'aspirait qu'à la
tranquillité et à la reprise du travail.
(1) Arch.
Nat., W. 431, n° 968. Après l'exécution de Mme de Montmorency-Laval,
le mobilier et les effets qui garnissaient le logement qu'elle occupait rue de
la Boulangerie furent vendus, les 12 et 13 thermidor par le ministère de
Lagagnie, huissier à Franciade, en présence de François Saillot, administrateur
du district. La vente produisit
- 230 –
Portrait présumé de
Marie-Louise de MONTMORENCY-LAVAL
dernière Abbesse de Montmartre
(d’après une gravure annotée de l’ancienne
collection Soulavie).
Coll. Perrot
- 231 -
Ne craignant plus d'élever la voix, elle fit entendre ses protestations et rien ne donnera mieux l'idée de ce soudain revirement d'opinion que les considérations sur lesquelles le Conseil général de la commune appuie sa délibération du 18 thermidor :
Il est
observé que des citoyens patriotes sont incarcérés par suite de dénonciations
d'intrigans agens des membres de la faction liberticide qui vient d'être
détruite, que dans la commune de Montmarat, il y avait malheureusement des
dénonciations de ce genre qui portaient sur des citoyens reconnus bons
patriotes, tels que les citoyens Desportes, ancien maire de cette
commune ; Robineau, officier municipal en fonctions depuis avril 1793
(vieux style) ; Ducasse, incarcéré depuis le 2 germinal dans la maison d'arrêt
de Montmarat, manquant des choses les plus nécessaires à la vie ; Lenoir,
imprimeur, ensuite employé à la fabrication des assignats ;
Le Comité révolutionnaire, dont quelques membres commencent
à montrer une certaine inquiétude, se hâte de s'associer à cette démarche et
délègue Chevalier et Lepron pour accompagner les représentants de
Le juge de
paix Le Gentil, qui n'avait trouvé rien de plus civique que de s'attribuer le prénom
de Robespierre, fut un des premiers à expier « les opinions exaltées qu'il
avait manifestées
(1) Arch. Nat.
F7 4673.
(2) « 20 thermidor an II. Vu la réclamation faite tant
par la municipalité, la Société populaire et le Comité révolutionnaire de la commune
de Montmarat que par le représentant du peuple citoyen Delmas en faveur du
citoyen Desportes, habitant de la commune, le Comité de Salut public arrête que
le citoyen Desportes en la maison d'arrêt dite Leplessis, sera mis sur le champ
en liberté et que les scellés apposés chez lui seront levés au vu du présent.
Les représentants du peuple : Goupilleau de Fontenay, Legendre, Louis (du
Bas-Rhin), Dumont,
Vadier, Dubarron ». (Arch. Nat. F7
4673).
- 232 -
dans la Société populaire » ; et lors
de son arrestation, il dira avec sérénité « qu'il n'a qu'à se reprocher
quelques erreurs dont les meilleurs citoyens ne peuvent se garantir ».
Peu de temps après, les Comités révolutionnaires étaient dissous et celui de Montmarat, pour clôturer ses séances, délivrait un certificat de civisme à ceux qu'il avait poursuivis pendant plusieurs mois de sa haine farouche, aux citoyens Desportes et Robineau. Quelques fonctionnaires et habitants furent compromis, parmi lesquels on peut citer Taillefer, Philippe Lepreux, Benjamin Desportes. Mais celui-ci put se tirer d'affaire grâce à son frère qui, sept mois après sa sortie de prison, était chargé d'une nouvelle mission et l'emmenait avec lui à Genève en qualité de secrétaire.
La
municipalité traversait une crise difficile ; elle s'efforcait de calmer les
esprits, de reprendre un peu d'autorité et d'écarter le souvenir de ces temps
malheureux. Aussi voulut-elle rendre à la commune son nom de Montmartre. Le 17
frimaire an III, elle adressait cette délibération au district de Franciade et
au Comité de la Convention :
L’agent
national ayant exposé que beaucoup de communes avaient demandé à la Convention
de reprendre leurs noms, dont le changement avait embarrassé le service de la
poste aux lettres (1)... Arrête
que la commune reprendra dès ce moment son ancien nom de Montmartre... et qu'à
compter de ce jour tous les actes seront énonciatifs du nom de Montmartre
exclusivement à tous autres qui sont abrogés.
La
Convention en prenait acte le 6 nivôse suivant (2). C'est donc exactement pendant un an et 28 jours que vécut la
commune de Montmarat.
A ces discordes civiles, à ces représailles souvent injustes du
(1) On peut s'en douter. 7 communes adoptèrent comme
Montmartre la dénomination de Mont-Marat : St-Elix (Gers), St-Pey-de-Langon
(Gironde), Mont-de-Marsan (Landes), St-Just-en-Chevalet (Loire), St-Albain
(Saône-et-Loire), St-Jean-d'Aulph (Haute-Saône), St-André (Tarn). 9 communes
prirent simplement le nom de Marat qui, pour 24 autres communes, fut ajouté à
leur ancienne dénomination. (Les noms
révolutionnaires des communes de France, Figuères).
(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 1270 et procès-verbaux des
séances de
- 233 -
parti réactionnaire, vint s'ajouter
la misère profonde dans laquelle se débattait le peuple et qui provoqua à Paris
les émeutes des 12 germinal et 1er prairial. A Montmartre, on
manquait de tout. Au mois de messidor, le municipalité déclarait « qu'il n'y avait
plus dans la commune qu'un boulanger qui ne travaillait pas faute de
farine ». Et rien n'est plus émouvant que cet appel de l'agent national eu
district de Franciade :
28 germinal an III. L'esprit du peuple est assez tranquille à
Montmartre... sans pain, sans espoir d'en avoir... des femmes m'ont dit que
leurs enfants se mouraient de besoin et nous n'avons aucun secours à leur
procurer... Tâchez de nous faire avoir du riz, au nom de l'humanité
souffrante... ou avant peu de jours quelques-uns succomberont (1).
Bien que
débarrassée de l'ingérence de la Société populaire et du Comité de
surveillance, la municipalité, il faut le reconnaître, était incapable de
prendre une mesure utile et ses efforts, d'ailleurs, se heurtaient à
l'hostilité, d'une population qui faisait peser sur elle tout le poids des
fautes commises. Pour remédier à cette situation, source de difficultés dans la
plupart des communes, la Convention procéda à la composition et à la réorganisation
des autorités constituées, et à Montmartre fut nommée une nouvelle
municipalité. Le 22 prairial an III, André Dumont, représentant du peuple dans
les départements de Seine-et-Oise, de l'Oise et Paris extra-muros, signait à
Versailles l'arrêté suivant:
Voulant
composer la municipalité de Montmartre d'hommes connus par leur civisme, leur
probité et leur haine pour le régime qui a tyrannisé la France avant le 9
thermidor, arrête que la Municipalité et le Conseil général seront composés
comme suit : Maire, Jacques Cousin (2) ; officiers municipaux, Louis-Anne Robineau, Nicolas Debert, Jean-Louis Mutel, Alexandre
Moitte ; agent national, Auguste-Gabriel
Gaillard ; Conseil général, François-Emmanuel
Lebert, Pierre Lécuyer, André-Marcel Rocher, Jacques Le Marié, Jacques
Compoint, Louis-Joseph Rayé, Louis-Jacques Picard, Etienne Basset,
Gabriel-Denis Sandrin, Marcel Bertaut, Jean Baraton et Dupreuil (3).
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.
(2) Jacques Cousin, âgé de 60 ans, habitait depuis
quatre ans la commune, rue Notre-Dame ; il était employé à la liquidation des
dettes des émigrés.
(3) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 350.
- 234 -
Avec cette
municipalité finit la période révolutionnaire. Elle eut à cette époque, une des
plus malheureuses de notre histoire, un rôle ingrat à remplir qui nécessiterait
une étude particulière. Il fallait rétablir l'ordre dans les services publics,
parer aux plus pressants besoins d'une population réduite pour ainsi dire à la
famine, s'intéresser, sans pouvoir bien souvent y répondre, aux réclamations
des habitants, et problème encore plus difficile à résoudre, se procurer les
ressources indispensables à la reconstitution de cette petite commune qui
comptait alors 1.315 habitants (1). L' expérience
et les conseils de quelques-uns de ses membres, qui avaient fait partie de la
première municipalité élue au 1790, lui furent sans doute des plus utiles ;
mais deux facteurs importants facilitèrent sa tâche. Ce fut d'abord l'exploitation
des nouvelles carrières ouvertes sur les terrains de l'abbaye qui se poursuivit
avec activité et ramena la vie et le mouvement dans le village, et ce fut
surtout le succès qu'obtinrent auprès du public les nombreux cabarets, bals et
guinguettes qui s'installèrent à Montmartre et aux alentours des barrières.
Car, malgré les deuils, les ruines, les espérances brisées, les amitiés
perdues, on rit, on s'amuse, on danse. Déjà en pleine Terreur, on voyait le
citoyen Ducy, professeur de danse, organiser, tous les quintidis et décadis des
bals champêtres dans les jardins illuminés de Ruggiéri, rue Lazare, faubourg
Montmarat (2) ; Ruggiéri
lui-même allait annoncer l'inauguration au prix d'entrée de
(1) Au 9 pluviôse, an
III. Coll. Parent de Rosan.
(2) Annonces,
affiches, avis divers… 15 floréal an II.
(3) Ibid. 21 prairial an V.
- 235 -
martre. Folie, c'est bien le mot
qu'il faut employer et qui me rappelle cette maxime de La Rochefoucauld : Il y a des folies qui se prennent comme des
maladies contagieuses.
***
III. – L’Abbaye, l’Église, les
Chapelles.
Au moment où
allait éclater la Révolution, l'abbaye de Montmartre, puissante et riche des
nombreux bénéfices qu'elle devait à la faveur royale, jouissait dans le monde
religieux comme à la Cour d'une respectueuse considération. Depuis plus de deux
siècles, elle était gouvernée par des abbesses issues des plus grandes maisons
de France et ce choix ne fut certainement pas étranger à la réputation qu'elle
avait acquise et qui s'accrut encore lorsque certaines familles de la noblesse
et de la haute bourgeoisie confièrent aux religieuses l'éducation de leurs enfants ;
ces jeunes filles étaient élevées avec les postulantes et les novices et, en
1789, on comptait encore une trentaine de pensionnaires pour l'entretien
desquelles les parents versaient une somme variant de 4 à
(1)
Arch. Nat. H5 4001.
- 236 -
Quelques
jours après la prise de la Bastille, le 22 juillet, Prudhomme écrivait dans ses
Révolutions de Paris :
Il se répand un bruit que l'abbaye de Montmartre recèle des armes, de
la poudre et que de cette éminence, on a le projet de bombarder la capitale ;
c'était plus qu'il n'en fallait dans un moment de révolution aussi sensible
pour faire courir en foule à la prison de ces chastes cénobites,
Prison où la vertu, volontaire victime,
Gémit et se repent quoiqu'exempte de
crime.
Je
n'entrerai pas dans le détail de cette journée dont Lucien Lazard a fait le
récit dans son intéressante étude sur les
Ateliers de charité de Montmartre (1). On ne
trouva, lors de la visite de l'abbaye, ni les armes ni les munitions que la
rumeur publique prétendait y être cachées ; et cependant, malgré les
protestations de l'abbesse, les attestations du représentant de l'Assemblée
nationale et du curé de St-Eustache qui s'était entremis pour calmer les
esprits, le peuple de Paris n'était pas rassuré et dans une brochure anonyme
publiée le 30 août dont le titre suggestif, La
chemise levée, couvre la banalité on conteste encore la sincérité de
l'enquête :
Si l'on a
rien trouvé dans la perquisition faite à l'abbaye de Montmartre, c'est qu'on a
laissé le temps aux chefs de cette maison et qu'ils ont fait disparaître les
objets dont ils étaient saisis. Les mains profanes qui ont touché aux linges
sacrés de ces modernes Vestales n'ont pas été plus loin sans doute ; il est à
croire que les perquisiteurs frappés d'un spectacle aussi nouveau qu'enchanteur
auront oublié le principal objet de leur mission (2).
Dès ce moment, l'abbaye ne vécut qu'au milieu des alarmes. Le voisinage des ateliers de charité où « l'on employait une foule d'infortunés, de mendiants, de vagabonds à ne rien faire ou à faire un travail inutile » était un danger perpétuel. Le moindre incident provoquait des alertes, des émeutes et le peuple redoutait tellement ceux qu'on appelait « les brigands
(1) Bull. du
Vieux Montmartre, fasc. 25 et 26.
(2) La chemise levée ou visites faites à l'abbaye de
Montmartre, dans plusieurs maisons religieuses et avec une idée sur la
nécessité d'une prochaine suppression des monastères si l'on veut extirper le
despotisme.
- 237 -
de Montmartre que pour leur ôter
toute espérance de pillage, on dut placer du canon aux barrières les plus
proches ». Le 24 août, nouvelle panique ; le bruit se répand « que le pain va
manquer et on parle d'un soulèvement des ouvriers de Montmartre ». Cette fois,
de nombreux détachements de la garde nationale montent sur la butte, « on y
traîne du canon qu'on charge à mitraille devant eux ». Il fallait en finir avec
cette cause continuelle de désordres et la fermeture des ateliers fut décidée.
Déjà, le 22 août, un certain nombre d'ouvriers, 1800 disait-on, avaient accepté
le secours que leur offrait la ville de Paris pour retourner dans leurs
provinces : mais leur détestable réputation, qu'elle fut justifiée ou non,
était telle qu'ils devaient « partout être escortés de la garde nationale du
lieu » ; et même pour rassurer les malheureux transférés dans les nouveaux
ateliers ouverts aux Récollets et à Chaillot, il fut entendu « qu'aucun des
ouvriers employés à Montmartre n'y serait admis sans renseignements positifs
sur sa personne et son existence ». Enfin, le 29 août, sous la protection d'une
milice bourgeoise, les Volontaires de la
Bastille qui s'était fait accompagner d'une pièce de canon, quatre
commissaires s'installèrent dans l'abbaye et remirent aux ouvriers qui se
présentaient deux par deux pour rendre leurs outils un secours de 24 sols et un
passeport. Il aurait été délivré près de 4000 passeports dans cette seule journée
(1).
On conçoit
l'émotion qui devait régner dans le couvent et quels troubles de tels
évènements y apportaient. Les religieuses se croyaient d'autant moins en
sûreté que fréquemment dans les feuilles périodiques, dans les libelles, on
opposait leurs richesses elles qui avaient fait vœu de pauvreté, à la misère du
peuple qui réclamait du pain. De telles réflexions en un pareil moment étaient
pleines de menaces et pendant plusieurs mois une garde dut veiller à la
sécurité de l'abbaye. Quelques dépenses relevées dans les comptes du
receveur fournissent à ce sujet de curieux témoignages.
(1) Révolutions de Paris 22, 24, 29 août, 8 et 17
septembre 1789 et Sig. Lacroix. Actes
de la Commune de Paris.
- 238 -
31 juillet 1789.
Donné à un grand nombre d'hommes qui menaçaient de révolte si l'on ne leur
donnait de l'argent pour avoir du pain,
10
septembre. Trois vitres que les soldats ont cassé,
17 octobre.
Contribution de l'habillement des tambours du district de Montmartre,
31 octobre.
Aux quatre jardiniers pour le vin de garde qu'ils font toutes les nuits,
15 mars
1790. Une voie de bois flotté pour le poële des suisses qui nous gardent
Et dans les comptes que rend l'abbesse aux Administrateurs du département de Paris figurent aux chapitres III et VI ces deux articles :
Mais à de plus rudes épreuves l'abbaye devait être
soumise. Le 13 février
(1) Coll. Parent de Rosan et Arch. de la Seine, C6
527.
- 239 -
furent closes le 2 juillet. Déjà, en
conformité du décret du 13 novembre
Donc, le 31
mai, le maire, Félix Desportes, accompagné du procureur Pierre Deruelle et des
officiers municipaux Grintelle, Bellancourt, Sandrin, Blanchard et Peillon, se
rendait à 8 heures du matin à l'abbaye et rédigeait l'intitulé de l'inventaire
en présence de l'abbesse, de
(1) Arch. Nat., S. 4.418-19.
- 240 -
de la bibliothèque (1), des parloirs St Joseph, de la Vierge et
autres locaux aux 1er et 2e étages. Le lendemain, dans la
sacristie, on énumère les nombreux et riches effets sacerdotaux, chapes,
chasubles, dalmatiques en drap d'or, velours, étoffes d'argent et de soye
bordées de dentelles d'or fin ; puis les commissaires se rendent dans, les
vieux bâtiments de l'abbaye au haut de Montmartre, visitent le pressoir, la
vinée, la buanderie, les chœurs d'été et d'hiver, etc. ; ils montent au
clocher pour y compter quatre cloches et à 2 heures la séance se termine à la
basse-cour où se trouvent trois cochons. A 3 heures, l'inventaire se continue
par la description du mobilier de la maison abbatiale, du réfectoire
ecclésiastique, de la chambre des prédicateurs, du parloir de l'église, des
chapelles St-Ignace et Ste-Ursule dans le sanctuaire, de
la chapelle basse dite de St-Denis, des salles du bailliage et des
logements des 15 locataires de l'abbaye. Puis on passé dans la chambre des
fermiers, dans celles des serviteurs. La chambre de François, le premier
domestique de Madame, se compose « d'une vieille couchette toute pourrie », et
sans doute pour calmer les inquiétudes de ce vieux serviteur, on écrit en marge
« demande qu'on lui laisse sa chambre ». Dans les trois écuries, il y a
six chevaux et une ânesse ; dans l'étable, cinq vaches et dans les remises avec
des charrettes, des tombereaux une « diligence » française fond doublé en
velours vert et son train aussy français peint en rouge, les panneaux dorés
avec glaces et stores et siège du cocher aussy couvert en velours ». Il faut
encore ajouter l'inventaire fait pendant ces deux journées du mobilier de
nombreuses pièces, galeries, couloirs, pavillons et granges dans les jardins et
du linge même usagé et en loques enfermé dans les armoires, buffets, commodes
ou trouvé dans des réduits ou sous des meubles. Le 2 juin, inventaire de
l'argenterie (2) ; la
pesée est faite par Antoine Lucas, marchand
(1) Voir Bull. du
Vieux Montmartre, fasc. 27, Gaston
Duval. La bibliothèque de l'abbaye.
(2) Voir Bull. du
Vieux Montmartre, fasc. 26, Lucien
Lazard. L'argenterie de l'abbaye.
- 241 -
orfèvre, rue des Lombards. Avant de
procéder au dépouillement des papiers et titres de propriété, le maire avait
proposé au Comité ecclésiastique d'apposer les scellés sur les archives du
Couvent, mais, plein d'égards encore pour les communautés, le Comité répondait
au maire « qu'il pouvait opérer le scellé si les religieuses de Montmartre y
consentent » (1) Onze
séances furent employées à l'analyse de ces titres à commencer par « la première
expédition en parchemin dûment signée de l'acte par lequel Louis VI dit Legros
a fondé l'abbaye lequel est datté de l'année mil-cent-trente-quatre ». Cet
inventaire fut assez laborieux ; l'abbesse paraît peu au courant des
affaires de la maison et c'est la dépositaire avec l'appui de l'intendant
Jannot, qui apporte des éclaircissements notamment sur les baux, fermages et
sur les importantes et coûteuses réparations effectuées dans les propriétés
sous les précédents abbatiats. Le 30 juin, on accepte, après vérification, les
mémoires présentés par de nombreux créanciers et enfin, le 2 juillet, les
commissaires dressent la liste des personnes qui composent l'abbaye. En plus
des dignitaires, il y avait 28 sœurs du chœur et 21 sœurs converses. A la suite
sont nommés les domestiques de l'abbaye et, ce qui indique bien le caractère de
servilité attaché dans les couvents à certaines fonctions, en tête de la,
liste, on inscrit le confesseur Beauvais, les chapelains Dudognon et Gaillard,
l'intendant Jannot et le chirurgien Dutertre ; ensuite viennent le
portier, les deux tourières, quatre jardiniers, un vigneron, deux charretiers,
cinq domestiques et le sacristain (2).
Je
suis établie gardienne pour l'inventaire, écrivait l'abbesse à M. Béville, procureur
du district de St-Denis, et lorsque les religieuses seront mortes, la nation
trouvera les effets pour en faire de l'argent, notre communauté ne pouvant
changer ni disposer de rien (3).
(1) Arch. Nat. S.
4418-19.
(2) Arch. de la Seine,
C. 6 527.
(3) Arch. nat. S. 4418-19.
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D'autres préoccupations aggravaient encore les soucis de l'abbesse. La municipalité de Montmartre, je l'ai exposé dans un précédent chapitre, avait émis la prétention d'acquérir l'universalité des biens, de l'abbaye et elle déposa diverses soumissions dont l'une concernait l'enclos du couvent. Bien entendu, la municipalité ne disposait d'aucune ressource et, comme le déclarait le procureur Deruelle, elle comptait sur la revente des terrains pour faire honneur à ses engagements. L'enclos de l'abbaye lui ayant été adjugé, elle, voulut aussitôt le mettre en vente ce qui provoqua de la part de l'abbesse cette intéressante protestation.
... La municipalité de Montmartre se propose de vendre le terrain qui compose l'enclos de l'abbaye ne nous laissant la jouissance que de 6 arpents ;… vous allez juger si ce ne serait point commettre une injustice extrême que d'user de cette rigueur à notre égard. Le sol que nous habitons est privé d'eau par la nature ; à ce défaut supplée une citerne qui se trouve dans le terrain qu'on veut mettre en vente ; en nous ôtant ce terrain, on nous ôte la citerne et avec elle une des premières choses nécessaires à la vie ;… en nous ôtant une citerne, on nous enlèverait jusqu'à la jouissance des 6 arpents qui nous resteraient puisque faute d'arrosement ils seraient condamnés à la stérilité ; faudra-t-il la transporter dans l'espace très limité qu'on nous aura laissé pour nous servir de jardin ; nous serons alors réduites à aller respirer l'air et prendre nos délassements parmi les tombeaux ; nous serions réduites à semer et à recueillir nos légumes et nos fruits sur les cadavres de nos sœurs. Mais, dira-t-on, si on laisse à la communauté la jouissance de tout l'enclos, on frustrera le trésor public d'un produit considérable qui résulterait de l'aliénation de ce terrain. Non ... le principal attrait que ce terrain présente aux acheteurs est l'espoir d'en tirer de la pierre ; mais il faut savoir... que les carrières sont épuisées ; elles n'offrent plus que des vastes souterrains à combler, à étayer qui exigent des fondemens très dispendieux.... Nous vous prions de maintenir l'abbaye dans la jouissance de ce terrain.
Dans leur séance du 30 décembre, les administrateurs des biens nationaux ecclésiastiques faisaient droit à la requête des religieuses en donnant l'ordre de surseoir à la vente (1). Quoi-
(1) Cet enclos fut acquis par Orsel, en l'an II, lors de l'adjudication des bâtiments de l'abbaye.
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que cette décision ait été
respectée, il semble bien, d'après la lettre suivante que l'abbesse adressait
le 21 mai 1791 à M. Béville, que l'abbaye n'eut la réelle jouissance de
l'enclos qu'en cédant à la paroisse un des ostensoirs du chœur qui avait été
donné par l'abbesse Françoise de Lorraine.
C'est un cri général dehors et dedans qu'on nous oblige à donner à la
paroisse le plus beau des deux soleils puisque c'est pour conserver notre
jardin en entier que vous leur avez donné cette préférence. Je vous prie de me
faire donner une assurance par le département de Paris qu'il ne nous en sera
ôté aucune partie, car le curé à présent qu'il a réussi ainsi que les
marguilliers demanderont encore quelque chose.
L'abbesse
éprouvait d'autant plus de regrets de la perte de cet ostensoir que la fabrique
de St-Pierre ne lui inspirait qu'une confiance limitée ; quelques
jours après, elle écrivait encore à M. Béville :
Je vous préviens sous le secret que les marguilliers ont fait estimer le soleil et qu'un bijoutier leur a dit que si la fabrique se trouvait dans le besoin, il leur prendrait le soleil pour 30 mil livres. Depuis le tems que j'étais menacée de le perdre, j'aurais pu faire ôter les diamants ; je n'ai pas voulu y toucher ; mais si vous ne veillez pas à la conservation de cette pièce que vous m'avez mandé si ingénieusement qui resterait sous les yeux des paroissiens et que vous n'empéchiez pas qu'ils fassent des achats inutiles, leur avidité aura bientôt consommé ce que nous avions conservé si précieusement comme un bienfait de la maison de Lorraine…
Pendant que
se discutaient ces questions d'intérêt, une vive agitation régnait dans le
monastère où quelques religieuses s'inquiétaient du sort qui leur serait
réservé. Désireuses de sortir du couvent, elles avaient, conformément au
décret, fait leur déclaration devant la municipalité, mais avec une telle
discrétion que l'abbesse ne pouvait avoir connaissance de cet acte
d'indiscipline envers l'autorité ecclésiastique. Les membres du clergé envoyés
en mission dans les établissements religieux pour protester contre les décrets
de l'Assemblée nationale cherchaient à savoir la vérité et menaçaient des
foudres de l'Église celles qui tenteraient de se soustraire aux
- 244 -
règles monastiques. Intimidées,
habituées a une obéissance passive, les religieuses ne savaient que résoudre,
lorsque l'une d'elles,
Nous sommes
excédées des propos que nous entendons ; nous n'entendons parler que de contre
révolution, que d'anéantissement de tous les décrets de l'Assemblée nationale à
la prochaine législature; tantôt on vient nous dire que nous ne serons plus
pensionnées et on nous assure d'une manière très intelligible ce
qu'auront à souffrir celles qu'on soupçonne d'avoir donné leur déclaration ; elles
sont notées d'avance comme des apostates, dignes fruits des écrits scandaleux
contre l'Assemblée et ses sages décrets que MM. les Jésuites ont soin de faire
passer dans les maisons religieuses pour alarmer les consciences timides et
tourner toutes les têtes ; ils ne cessent de nous répéter que l'Assemblée
nationale n'a pas le droit de nous donner la liberté, que nous ne pourrons en
profiter sans commettre un sacrilège, que c'est à la seule puissance
ecclésiastique à décider de nous. Nous doutons fort que cette puissance reçoive
aucune de nos raisons quelque légitimes qu'elles soient, accoutumée comme elle
l'est de ne faire nulle attention aux plaintes des religieuses. C'est avec
raison que nous le redoutons extrêmement ; néanmoins, si l'auguste Assemblée
le décide, nous nous soumettrons avec le plus profond respect ; nous la
supplions de vouloir bien terminer nos inquiétudes et vous, M. le président, de
ne point nous nommer ny notre maison. Nous avons un puissant protecteur en M.
l'abbé de Montesquiou, il a plaidé avec, grand succès la cause des religieuses
nous sommes persuadées qu'il n'a eu en vue que la gloire de Dieu ; son zèle
était très louable et dirigé sans doute pour la classe la plus intéressante, la
plus sainte, celle des supérieures ; les inférieures le prient d'agréer leurs
actions de grâces et de diminuer tant de zèle en leur faveur. Les religieuses
de la cy
(1)
- 245 -
devant abbaye de Montmartre, sœur Ste
Thérèse, prieure, sœurs Ste Fare, Ste Élisabeth, Ste
Radegonde, Ste Anne, St Gabriel, St
Romain, Ste Rose, St Joseph, Ste Perpétue, Ste
Bathilde, St Etienne.
On peut être surpris en voyant ces signatures du ton de cette lettre, de son tour d'esprit qui se laisse entraîner à cette malicieuse épigramme à l'adresse de l'abbé de Montesquiou dont la tendresse envers l'aristocratie ecclésiastique s'était manifestée avec trop d'ardeur dans les débats parlementaires. La sœur sainte Radegonde, c'est elle qui écrivit la lettre, paraît bien résolue à défendre sa cause ; peu convaincue d'une utile intervention du Comité ecclésiastique et ayant entendu parler de l'influence du maire de Paris, le même jour, elle lui fait parvenir cette lettre :
Les
religieuses de Montmartre excédées de tous les propos et de tous les mauvais
procédés qu'elles ont à essuyer depuis qu'on les soupçonne d'avoir donné leur
déclaration pour sortir ont l'honneur de s'adresser à vous pour savoir si elles
seront bientôt délivrées de cette tirannie sous laquelle elles succomberont si
elle durait encore longtemps ; on nous regarde comme des apostates, des
sacrilèges ; les jésuites surtout sont infatigables par leurs écrits, les
visites qu'ils font dans les maisons religieuses pour allarmer les consciences
timides ; ils nous prêchent qu'il n'y a point de salut pour nous si nous ne
soumettons les raisons que nous avons pour sortir à la puissance
ecclésiastique. Nous doutons fort que des personnes que la dureté a toujours
caractérisées trouvent aucune de nos raisons légitimes ; le despotisme de Mme
l'abbesse est porté à son comble depuis le décret de la liberté en sorte
qu'il ne nous est pas permis de donner une commission à un domestique sans
exposer ces pauvres gens à être renvoyés sur le champ ; on met du monde à la
porte pour questionner les personnes qui viennent nous demander. Enfin, on
pousse l'indécence jusqu'à fermer les armoires, crainte que nous n'enlevions
quelques choses ; ces Messieurs ne regardaient dans tout cela que des actes de
régularité. Si nous voulions parler des hauteurs, des mépris, des injustices
qui nous font passer des moments bien durs, on nous répondrait que les
supérieures font leur devoir et qu'une partie des inférieures est faite pour
souffrir. Voilà, Monsieur, ce que toutes les religieuses ont prouvé dans les
plaintes qu'elles ont faites ; mais, grâce à l'Assemblée nationale, le tems des
injustices est passé ; ce ne sera plus en vain que les opprimés feront entendre
leurs plaintes. Nous espérons, Monsieur,
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trouver en vous un protecteur
sensible à notre situation. Et comme nous n'ignorons pas le crédit que vous
avez à l'Assemblée nationale, nous ne pouvons placer notre cause en meilleures
mains. Nous avons écrit à l'Assemblée pour la supplier de fixer notre sort ;
nous ne sommes entrées dans aucun détail par ménagement pour Mme
l'abbesse. Nous le faisons avec confiance vis à vis de vous, non pas par esprit
de vengeance, très persuadées que vous n'en ferez aucune charge, mais dans
l'espoir simplement d'intéresser la bonté de votre cœur. J'ai l'honneur de vous
écrire au nom de Mme la prieure qui est une personne pleine d'esprit
et très respectable qui désire autant que nous voir finir les mauvais procédés
qui ne l'épargnent pas plus que nous, et au nom de beaucoup d'autres encore
dont M. le maire de Montmartre peut vous attester les justes plaintes ; nous ne
pouvons que nous louer de son honnêteté à remplir la mission dont vous l'aviez
chargé ; mais cette honnêteté n'eût pas suffi toute seule pour lui attirer
notre confiance s'il n'y eut joint la plus sévère exactitude à faire notre
inventaire ; nous désirerions savoir si vous prendrez notre maison, vous
rendriez grand service aux trois quarts et demi d'entre nous qui n'osent se
déclarer, les unes à cause de la terreur qu'on leur fait, les autres par
respect humain. Si vous daignez nous honorer d'une réponse, vous voudrez bien
l'adresser à M. le maire de Montmartre. Mme l'abbesse pourrait
l'intercepter si vous nous l'adressiez directement comme elle l'a fait à une de
nous... sœur Radegonde (1).
Bailly s'empressa de transmettre cette lettre au Comité ecclésiastique en lui demandant « de mettre les religieuses à l'abri des persécutions de leur supérieure ». Mais, au lieu de procéder à une enquête et de contrôler la sincérité des faits articulés, le Comité se contenta d'adresser de bonnes paroles aux religieuses, de leur exprimer « avec quelle peine il apprenait les petits moyens par lesquels on cherchait à ébranler leur juste confiance dans l'Assemblée nationale et de les engager à ne pas se laisser intimider et à suivre les vœux de leur propre conscience ».
Les religieuses eussent sans doute préféré un geste d'autorité qui mit fin à leurs misères ; mais il semble bien que jusqu'à leur départ, elles auront à souffrir d'une animosité que le scandale de leur conduite avait provoquée. Et cette nouvelle
(1) Arch. Nat. D. XIX. 63. N° 339.
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lettre plus agressive, adressée au
mois de novembre au Comité ecclésiastique alors que l'Assemblée avait réglé le
sort des religieuses, expose toutes les tracasseries dont elles auraient été
l'objet :
Par une
disposition du décret, il est dit que les religieuses pourront emporter les
effets servant à leur personne et aussitôt Mme l'abbesse qui est mieux
instruite que nous enlève à chaque religieuse le couvert d'argent qui
appartient exclusivement à sa personne. Mlle l'abbesse a elle-même
porté dans l'inventaire fait par la municipalité 50 couverts pour les 50
religieuses ; elle les détient, refuse de remettre à chacune de nous celui
qui doit lui revenir et quand la Nation viendra ensuite lui demander compte de
cet objet, elle répondra que chacune de nous a emporté son couvert et nous ne
serons plus là pour démentir leur assertion. Suivant le même article, nous
pouvons disposer et par conséquent nous devons partager le linge de lit, de
table et autres servant à nos personnes... ; chacune de nous avait dans sa
cellule plusieurs paires de drap et prenait dans la masse commune le linge
nécessaire à son usage. Eh bien ! depuis le décret, Mme l'abbesse a
eu la barbarie de retirer à elle tout le linge de la maison… de sorte que
suivant le compte de Mme l'abbesse nous sortirons avec rien quoique
le décret nous accorde le nécessaire et qu'elle s'appropriera un abondant
superflu qu'elle pourra distribuer à ses créatures… Il en est absolument de
même au sujet de l'ameublement de nos cellules dont il nous est permis de
disposer. Cet ameublement consiste dans un simple châlit couvert d'une seule
paillasse piquée et bien dure, dans une couverture, un prie-Dieu, un bas
d'armoire et une chaise de bois. Voilà ce qu'il nous serait permis d'emporter
s'il était possible que Mme l'abbesse eût le privilège d'interpréter
à sa fantaisie les termes de votre décret ; mais, nous vous prions de vouloir
bien considérer que si dans l'état de santé et aux termes de nos ci-devant
statuts une seule paillasse devait nous suffire, nous avions du moins, pour les
cas d'incommodité, une infirmerie bien pourvue où d'excellents lits étaient à
l'usage de nos personnes aussi bien que les châlits de nos cellules ; et
puisque celles qui sortiront emporteront nécessairement leurs infirmités,
n'est-il pas de toute justice qu'elles participent aux secours qui existent en
abondance... ; il y a dans la maison plus de 100 matelas ; il y a aussi 50
religieuses ; il est évident que l'humanité exige qu'il soit donné à
chaque religieuse sortant deux matelas et le reste de la garniture à
l'avenant... Nous sommes bien persuadées que vous ne permettrez pas que Mme
l'abbesse se rende ainsi l'interprète de la loi pour nous priver
- 248 -
de ce qui
nous revient… ; notre municipalité est prévenue des chicanes que le Comité
aristocratique de cette maison nous prépare ; autant il maudit chaque jour
l'Assemblée nationale et ses opérations, autant nous aurons lieu de la bénir
de ce qu'elle aura rompu nos fers et pourvu à nos besoins. Sœurs St
Etienne, Ste Fare, Ste Elisabeth, Ste
Radegonde, Ste Bathilde, Ste Perpétue, Ste
Anne, St Gabriel, St Colomban, St Romain, St
Joseph.
En marge de cette requête sont consignées les décisions du Comité ecclésiastique :
Le couvert d'argent dont chaque religieuse se sert habituellement doit lui être remis ; chaque religieuse doit avoir en sortant une partie du linge ; s'il y a à l'infirmerie un lit pour chaque religieuse, celles qui sortiront pourront en emporter un avec d'autant plus de plaisir qu'elles n'ont dans leur cellule qu'une paillasse.
Ces dispositions furent communiquées aux religieuses par le Comité ecclésiastique qui, dans un esprit de conciliation, ajoutait :
Telle est,
Mesdames, la mesure que la justice prescrit à Mme l'abbesse ; nous
aimons a croire que la charité qui l'anime ne lui aurait jamais permis de s'en
écarter ; la crainte peut être de se compromettre lui a fait adopter des
principes rigoureux, mais absolument éclairée, elle s'empressera sûrement de
vous satisfaire.
Si les
religieuses eurent lieu de se féliciter du résultat de leurs démarches,
l'abbesse dut éprouver quelque amertume en recevant ces instructions qui
portaient atteinte à son autorité d'autant plus que le Comité ecclésiastique,
contre son habitude, lui disait assez sèchement : « Vous y trouverez
la règle de votre conduite à l'égard des religieuses de votre maison » (1).
Au mois d'avril
1791, les sœurs St Étienne, Ste Radegonde, Ste
Bathilde, Ste Perpétue, St Joseph, St Romain,
Ste Rose, St Anathase avaient quitté le monastère (2). Que sont devenues ces religieuses et furent-elles à l'abri
des persécutions dont elles se croyaient menacées ? « Rentrées dans le
monde », comme disait l'abbesse, leur vie privée échappe à nos recherches.
Cependant
(1) Arch. Nat. D. XIX 74, n° 541.
(2) État de la communauté au mois d'avril 1791. Arch. Nat. S. 4418-19.
- 249 -
nous retrouvons l'une d'elles,
Le paiement des
pensions souleva toutes sortes de difficultés. Il avait été arrêté que
l'abbesse aurait
(1) Angélique-Scholastique Bourget âgée de 35 ans.
(2) Arch. Nat. S. 4418-19.
(3) Arch. Nat. S. 4418-19.
- 250 -
réclamation au Comité
ecclésiastique, sur lequel on comptait pour la subsistance de
L'abbaye, en
effet, s'était acquittée d'une partie de ses dettes et l'examen des quittances
produites à l'appui des comptes de 1789-90 suffit à démontrer la négligence
qu'elle apportait à se libérer. Une année de gages, soit
(1) Arch. Nat. D. XIX. 44. N° 702. Arch. de
(2) Arch. de
- 251 -
plus importants était ajourné et,
lors de l'expulsion des religieuses, on reconnaîtra entre autres créanciers de
l'abbaye, le sr Belot, homme de loi, pour ses honoraires, s'élevant
à
Le 16 août 1792, Billaud-Varenne écrivait au district de St-Denis :
La
Commission extraordinaire de l'Assemblée nationale m'a paru désirer qu'on fit
évacuer le plus tôt possible la maison ci-devant abbaye de Montmartre. L'arrest
de la Commune relatif aux couvents de Paris ne donne que trois jours pour
déloger. Vu les circonstances et le besoin qu'on peut avoir de cet emplacement
pour établir des batries, je vous
prie de vouloir bien faire signifier aux religieuses de se retirer dans le
délai que votre sagesse leur prescrira. (3).
Le district de St-Denis ne s'écarta pas du délai prescrit pour exécuter cet ordre ; ce fut, en effet, le 19 août que deux des administrateurs, Claude Maillet et Jean-Baptiste Meunier,
(1) Arch. Nat.
S. 4418-19. - Arch. de
(2) Arch. Nat. S. 4418-19.
(3) Coll. Parent de
Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville.
- 252 -
procédèrent à l'expulsion des
religieuses (1). L'abbesse
se réfugia à St-Denis où elle pensait sans doute trouver un appui auprès
de M. Béville ; les religieuses cherchèrent asile chez des parents, chez des
amis et peut-être quelques-unes répondirent-elles à cette annonce :
Mme
Cadet, veuve d'un chirurgien, propriétaire d'une spacieuse maison cy devant rue
Royale, hors les murs près de l'abbaye offre de recevoir comme pensionnaires
les demoiselles qui sortent du couvent, arrangement à prendre en raison de la
difficulté de la sortie des barrières (2).
Aussitôt
après le départ des religieuses, l'abbaye fut pour ainsi dire mise à sac. Sans
précautions, sans s'inquiéter des dégradations, on arracha les plombs, les
fers, et tous les matériaux et pièces utilisables furent envoyés dans des
dépôts ou à l'Arsenal, les objets d'or, d'argent et de cuivre à la Monnaie et
on procéda à la vente aux enchères du mobilier ou plutôt de ce qui restait du
mobilier, car une grande partie en avait été dérobée ainsi que le constatent
tous les procès verbaux. Le jour même de l'expulsion, on transportait aux
Barnabites 11 cloches, 1 timbre et 6 palliers dont Savary, directeur de cette
fonderie, donnait reçu et consignait le poids de
(1) Arch. Nat.
S. 1418-19.
(2) Annonces,
affiches, avis divers, septembre 1792.
(3) Arch. Nat.
S. 4418-19.
- 253 -
section où nous retrouvons comme
commissaire Gilles-Michel Lecomte, l'ancien substitut au bailliage de
Montmartre, l'ardent adversaire de Desportes et l'auteur d'un des mémoires qui
furent rédigés en 1790 pour combattre la division de
Que le coffre resterait provisoirement au dépôt du Comité ; qu'au
nom de l'intérêt public, deux commissaires se transporteraient à l'abbaye pour
s'opposer à la continuation de la vente, attendu que les habitants de Paris
sont empêchés d'aller aux ventes à l'extérieur et que les effets qui restent à
vendre seraient transportés dans l'église St-Jean, rue du
Faubourg-Montmartre pour que les acheteurs y soient attirés en plus grand
nombre.
Les objets de poterie et autres qui ne méritaient pas les frais d'un transport seraient vendus sur place et les meubles transportés au district pour les mettre en sûreté, transport d'autant plus nécessaire que les commissaires reconnaissent qu'il existait une dilapidation des meubles et qu'il n'y avait pas d'autre moyen de les conserver que de les enlever.
Mais les
administrateurs du district allaient se heurter à une autre difficulté, la
violente protestation d'habitants de Montmartre qui n'admettaient pas que la
vente se fit en dehors de
Et à
l'instant où une des voitures portait des effets à St-Denis.... un
citoyen de la commune qui se disait notable s'est formellement opposé à
l'enlèvement des effets la commune
ayant plus de droit que le district… Les administrateurs ont crû qu'il était
prudent pour éviter une insurrection de cedder au vœu du citoyen... Après avoir
requis la municipalité d'être chargée de la garde des meubles et effets, les
commissaires se sont retirés à 9 heures du soir... Et Debray et Margaritat,
officiers municipaux de Montmartre, complétaient ainsi le procès-verbal :
«...avons expliqué que nous croyons plus avantageux que les dits meubles et
effets soient vendus sans déplacement attendu leur état de vétusté, et les
frais de
- 254 -
transport et en attendant, les
meubles et effets sont mis en sûreté dans la ci-devant maison abbatiale à la
garde du sr Roger aidé de la force publique commandée par la garde
nationale de la municipalité.
Le 22 août,
nouvelle manœuvre des citoyens de
La
discussion se prolongea jusqu'à 7 heures du soir et il était trop tard pour
effectuer les transports ; l'argenterie fut déposée entre les mains de M.
Petit, membre du département, et les cuivres dans la loue du portier de la cour
extérieure de l'abbaye qui volontairement s'en rendait gardien.
Le même jour, Debray et Margaritat dressaient
l'inventaire en 62 articles des effets laissés dans la sacristie et qui, par
mesure de sûreté, « attendu l'immensité de la maison, et le grand nombre de
sorties », avaient été déposés dans le Trésor de
Tous ces
incidents ne facilitaient pas la mission des administrateurs du district de St-Denis
qui, critiqués par les
(1) Arch. Nat. S. 4418-19.
- 255 -
uns, conseillés par les autres,
attendaient vainement un concours utile de la municipalité de Montmartre en
somme gardienne des biens de l'abbaye. Soit incurie, soit complicité, cette
municipalité ferma les yeux sur les détournements et ne sut même pas faire
respecter les bâtiments de l'abbaye qui furent laissés à l'abandon ; et nous
pouvons juger de l'état lamentable dans lequel ils se trouvaient peu de temps avant
la vente en consultant les rapports des deux architectes chargés d'en estimer
la valeur et dont les extraits les plus intéressants ont été heureusement
recueillis par Parent de Rosan.
Le premier rapport du 20 pluviôse an II est du citoyen Garat, architecte estimateur :
Depuis ma première estimation du 2 brumaire, il s'y est commis des dégradations considérables par le séjour d'environ 1.200 hommes de la première réquisition et par la fréquentation de beaucoup d'étrangers qui ont circulé sans surveillance tout le tems du dit séjour ; menuiseries cassées ou détériorées, ferrures cassées ou disparues, vitrerie et carrelage cassés. La couverture a beaucoup souffert faute d'entretien et par la circulation de ces jeunes gens sur les chaineaux et par la dépose du plomb.
Dans son
rapport du 19 ventôse suivant, l'architecte voyer Bescher du district de
Franciade arrive aux mêmes conclusions :
Les bâtimens en très mauvais état ; les vitres
cassées dans la plus grande partie ainsi que les croisées ; les portes sans
serrure, les lambris et chambranles cassés, les tuyaux de cheminée démolis en
partie. Les réparations seraient un objet en espèces de plus de
L'architecte
Garat avait fait précédemment une visite de l'abbaye et dans son procès-verbal
du 15 août 1793, il donne, avec l'indication des objets réservés, une
description des plus précises de la maison couventuelle, c'est-à-dire du
prieuré dont la construction commença sous l'abbatiat de Mme de
Lorraine :
La principale entrée est par le quinconce ; à gauche une loge de portier d'un rez-de-chaussée et d'un étage. La grande cour pavée en grande partie, le reste en gazon. Église. Le portail est orné de quatre colonnes avec quatre statues, grand perron d'où on entre dans un porche décoré d'arcades. De là, par quatre marches à une
- 256 -
nef avec chapelle à côté ornée de
vieilles boiseries, autel en bois. Ensuite, on monte par sept marches à la
deuxième nef voûtée en ogive, carrelée en liais et marbre ; sacristie à
côté. Chapelle à droite avec vieilles boiseries, autel en marbre commun et
liais avec gradins ; grande croisée à panneaux de plomb avec barreaux de fer
(Le marbre est réservé à la conservation des monuments). Sanctuaire en dôme,
carrelé en liais et marbre avec gradins en marbre noir, croisées de panneaux de
plomb et grille de fer (l'autel à colonnes de marbre, pilastres et table de
marbre réservé pour la commission des arts). A gauche, porte à deux vanteaux
avec marches en pierre conduisant au cloître construit en pierre en petits
dômes, carrelé en liais et marbre avec croisées à châssis de plomb et grille de
fer. (Les colonnes de marbre noir, pilastres, tables, id., qui sont aux autels
de ce cloître sont réservés). Ce cloître fait le tour du chœur ; le dit chœur
est voûté, le bas carrelé en liais et marbre noir (Les colonnes des petits
autels du chœur, de l'orgue, les balcons, les stalles et boiseries réservés).
On monte à l'orgue par un escalier en pierre. Derrière le grand autel, un
oratoire orné de six colonnes corinthiennes avec entablement et attique, le
tout en bois sculpté. Le pourtour est en lambris d'appui, le bas parqueté en
chêne. Derrière cet oratoire est un corridor avec petites cellules planchéiées
et plafonnées. A côté, le ci-devant chœur d'hiver voûté, parqueté avec estrade,
sièges, dossiers, chaire, le tout en chêne ; quatre croisées à grands carreaux
avec espagnolettes et volets. Sous le sanctuaire une chapelle souterraine avec
descente en pierre à deux rampes, perron en marbre, pourtour en marbre. (La
statue en marbre de St Denis et son piédestal ainsi que les marches
en marbre sont réservés). A côté, une autre chapelle ornée de sculptures, avec
croisées garnies de barreaux de fer, le bas carrelé en liais. Au dessous du
tout, une chapelle en carrière à laquelle on descend par 56 marches, en pierre.
Au fond de cette chapelle à pilliers rustiques est une mauvaise statue entourée
d'une vieille grille. A gauche du chœur et par un escalier de 22 marches en
pierre et bois, on descend à une chapelle planchéiée avec boiseries, voûte,
balustres, autel en bois orné de sculptures. Dans le couvent, au 1er
étage du côté de Paris, deux pièces dont une à cheminée, croisées à barreaux de
fer. En retour est une galerie parquetée, boisée de hauteur avec deux cheminées
en marbre ; doubles croisées à grands carreaux. Au-dessus des deux premières
nefs de l'église est une espèce de galerie parquetée, boisée aux deux côtés et
plafonnée, avec deux cheminées en marbre, cloison et porte vitrée. En face du
sanctuaire est une pièce planchéiée en chêne et sapin formant tribune.
L'église, les cloîtres environnants sont construits en pierre. Les autres
bâtiments sont en pierre et moellons. Réserves
- 257 -
faites pour le service public, quoique l'église paroissiale de Montmartre ne s'étende pas jusqu'au cul-de-lampe qui avait été réservé par la ci-devant abbaye, comme on ne peut le démolir sans causer la chute du reste de l'église auquel il sert d'arc-boutant, le dit cul-de-lampe continuera de faire partie intégrale de l'église paroissiale (1).
Le 20
ventôse an II, à une heure de relevée, Pierre Laurent Tampier, huissier au
ci-devant Châtelet, donnait lecture aux habitants de Montmarat réunis au Temple
de la Raison de l'affiche qui annonçait la vente des bâtiments de l'abbaye pour
le 25 du même mois. L'adjudication définitive eut lieu le 24 floréal suivant ;
notre Société a publié cette affiche avec le résultat des enchères et les noms
des acquéreurs (2). La pioche
des démolisseurs ne tarda pas à s'abattre sur les murs de l'abbaye et bientôt
il ne restait plus, au haut de la butte, que la vieille église St
Pierre aussi meurtrie et abandonnée.
L'église St
Pierre de Montmartre subit en effet de nombreuses mutilations. D'après
Chéronnet (3) elle servit
successivement de halle, de magasin, de caserne, de salle de réunion, ce fut
alors le Temple de la Raison, et cet auteur ajoute qu'on brûla sur la place
publique le mobilier et les effets sacerdotaux. Il ne devait pas rester grand
chose pour alimenter ce feu de joie et il est certain que les objets précieux
d'or et d'argent furent déposés à la Monnaie, les plombs, les fers et les
cuivres à l'Arsenal, aux Barnabites ou à
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, cartons 74 et 1270.
(2) Bulletin du
Vieux Montmartre, fasc. 31.
(3) Chéronnet.
Histoire de Montmartre.
- 258 -
En vertu de la
lettre du citoyen Bouchotte, ministre de la Guerre, de la Commission du
ministre de l'Intérieur signée Paré et du visa du Comité du Salut public signé
Robespierre, Carnot, Couthon, St Just et Prieur, le citoyen Roty,
commissaire du dit Comité accompagné du citoyen Joudet, administrateur du
district de Franciade, se transporte à l'église de Montmarat et après avoir
reçu l'accueil fraternel du citoyen Grintelle, maire, qui lui ouvre les portes,
charge le citoyen Boucault de faire descendre les trois cloches (une seule
étant réservée) pour les transporter à l'Arsenal. Elles sont pesées et
reconnues du poids de
Tous les
objets et matériaux provenant des églises et des chapelles qui pouvaient être
utilisés pour la défense nationale donnèrent lieu à des ordres de transport
rédigés avec la même fantaisie que celui du 17 nivôse an II :
Le fert
provenant de
Il fallut 31
voitures pour assurer l'exécution de ces ordres et la dépense s'élevant à
On devine
dans quel état de ruine et de dévastation devait être l'église et
l'impossibilité dans laquelle on se trouva d'en ouvrir les portes quand la
liberté des cultes fut reconnue. Aussi
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel de Ville,
carton 1486.
(2) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville
carton 1486.
(3) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville,
cartons 350-1270.
- 259 -
les habitants demandèrent-ils la
permission de faire célébrer la messe et autres services religieux dans
l'église. Le Conseil général de la commune ne savait comment répondre à cette
demande et l'arrêté qu'il prit le II frimaire an III révèle son embarras :
Considérant que la loi qui d'un côté autorise la liberté des cultes
interdit de l'autre tout acte public extérieur..., que l'emplacement de la
ci-devant église... peut être envisagé comme un lieu public non susceptible de
cet usage..., arrête qu'il en sera référé au directoire du district.
Les habitants ne tinrent aucun compte de cet arrêté. La question religieuse, du reste, inquiétait le gouvernement qui cherchait à s'éclairer sur l'opinion publique et ce questionnaire témoigne de ses préoccupations. Le 27 prairial an II, la nouvelle municipalité de Montmartre y répondait ainsi :
1. - Combien a-t-on ouvert d'oratoires ?
R. - Un seul
dans une maison particulière au bas de la montagne près de la ci-devant abbaye.
2. - Quels sont
les cultes qu'on exerce ? Est-on libre de les exercer ?
R. - Le culte catholique est le seul qu'on
professe. Liberté entière.
3. - Quel
est l'esprit des ministres du culte ?
R. - Nous ne connaissons qu'un ministre attaché à l'oratoire. C'est un citoyen doux, paisible, autrefois curé de la commune d'où il est passé à la ci devant paroisse de Notre Dame de Lorette. Sa conduite et ses mœurs ont toujours été régulières. Il a prêté dans le tems le serment requis.
4. - Ne se permettent-ils pas de prêcher contre la loi du divorce et ne
font-ils pas l'apologie du célibat ?
R. - Non, nous n'avons reçu aucune plainte à ce sujet.
5. - Enfin
ne sèment-ils pas la division ?
R. - Non, l'harmonie en matière de culte a toujours régné dans
(1) Coll. Parent de
Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville. Carton 1486.
- 260 -
Le ministre du culte visé dans ces réponses est l'abbé Castelan qui avait opté en 1791 pour la nouvelle cure de Notre Dame de Lorette destinée à desservir la partie intra-muros réunie à Paris. Sur sa demande, il revint à la cure de St Pierre dont il prit possession le 25 brumaire an IV.
Je n'ai pas
besoin de rappeler l'origine de la chapelle de la Trinité à Clignancourt où une
messe fut célébrée tous les jours jusqu'en 1728, époque à laquelle l'abbaye de
Montmartre limita le service religieux aux dimanches et fêtes. Il appartenait
à l'abbesse de désigner le desservant qui recevait annuellement
J'ai l'honneur de vous envoyer une délibération du Conseil général de
la commune de Montmartre sur le mémoire qui lui a été présenté par les habitans
du village de Clignancourt. Ce mémoire a pour but d'obtenir... le
rétablissement d'une messe quotidienne fondée à perpétuité par MM. Ligier dans
une chapelle qu'ils firent construire à Clignancourt et dont l'abbaye de
Montmartre se trouve actuellement chargée... Je vous supplie... d'avoir égard à
la pétition des habitans de ce village ; elle est on ne peut
(1)
Arch. Nat. S. 4418-19.
- 261 -
plus juste et la fondation qu'ils réclament
est de la nature de celles que l'Assemblée nationale a cru dans sa sagesse de
conserver (1).
La demande ayant été accueillie, ce fut un religieux des Grands Augustins, Claude Granier, il dépendait du Couvent des Carmes, place Maubert, qui, à partir du 15 août 1791, devint le chapelain de Clignancourt. Eprouvant des difficultés à toucher sa pension, il écrivait au mois d'octobre 1792, aux administrateurs du département de Paris :
Le citoyen Claude Grenier a l'honneur de vous
exposer qu'à la sollicitation des citoyens de Clignancourt et en conséquence
d'un arrêté de la municipalité du dit lieu, il est employé depuis le mois
d'août 1791 jusqu'à ce jour, fêtes et dimanches, à la desserte d'une chapelle à
Clignancourt pour acquitter une fondation faite autrefois par le seigneur du
dit lieu au profit de l'abbaye de Montmartre et qui rend annuellement à la
nation au-delà de
Et la
municipalité de Montmartre lui délivrait un certificat attestant « qu'il avait,
depuis environ quinze mois consécutifs, dit la messe dans cette chapelle, à la
satisfaction de tous les habitants, et qu'il avait justifié des serments par
lui prêtés ». Le district de St-Denis, saisi de cette affaire, avait à
s'occuper de questions plus urgentes ; Claude Granier, mécontent et sans
argent, reprit le chemin du couvent des Carmes, et ne revint plus à
Clignancourt (2).
Pendant la Terreur, la chapelle fut dépouillée de tous les
objets pouvant avoir quelque valeur. Elle servit alors à toutes sortes
d'usages, et au moment de la vente, le 3 fructidor an IV, le cultivateur Jean
Compoint, qui la tenait sans bail, en avait fait une grange. Un entrepreneur
maçon, Louis Villard, demeurant rue Helvétius en devint acquéreur moyennant
(1) Arch. nat. D. XIX-79 n° 600.
(2) Arch. Nat. S. 4418-19.
- 262 -
Superficie 15 toises. Elle est construite en pierres et moellons, couverte
en ardoises avec trois croisées garnies en parties de vitraux en panneaux de
plomb ; une porte, le bas carrelé ; tenant du levant et du midi au chemin de
Clignancourt à Franciade, du nord à un jardin de la cy devant abbaye, du
couchant au citoyen Friedrichs. Les murs ne sont pas mitoyens ; ils
appartiennent à la chapelle.
Le même jour, Louis Villard achetait pour
A la charge d'entretenir le bail emphytéotique de 40 ans à compter du 1
avril 1783, moyennant
Une maison appartenant à la Communauté des Filles de Ste Agnès dont le siège était à Paris, rue Platrière, fut également vendue comme bien national d'après le procès-verbal d'estimation dressé le 4 primaire an II par l'architecte Garat.
Maison avec jardin sur la butte de Montmarat, rue des Rosiers, contenance
950 toises, tenant au levant à la rue qui descend à Clignancourt et au citoyen
Lemet, au couchant à
(1) Coll. Parent de
Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville carton 130. Depuis cette date, ce furent
surtout des cabaretiers qui s'établirent dans cette ancienne chapelle, et en
1809, une affiche de vente indiquait qu'elle était occupée par un sr
Miguet, marchand traiteur, et que l'adjudication préparatoire avait été faite
moyennant 1,000 t. (Petites affiches,
18 octobre 1809).
- 263 -
terrasses, partie en talus, partie
en murs ; puits, berceaux, arbres d'agrément, fruitiers, vignes. Estimation
La vente des
biens nationaux s'étendit à
Corps de
logis sur la rue de quatre croisées de face élevé sur rez-de-chaussée de deux
étages carrés et d'un grenier. Au rez-de-chaussée, entrée du bâtiment et de la
chapelle ; à gauche escalier montant aux étages supérieurs ; à côté de
l'escalier passage conduisant à une cour ; à droite pièce noire ; à côté de la
pièce porte d'entrée à une cour. La chapelle ensuite éclairée de sept croisées
sur les deux cours ; à droite, sacristie éclairée par un châssis en abat-jour.
Entre le rez-de-chaussée et le premier étage, cabinet servant d'entrée à
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville,
carton 67.
(2) Arch. Nat. S. 241.
(3) Arch. Nat. S. 4418-19.
(4) Arch. Nat.
Z' 2386.
(5) Coll. Parent de
Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 93.
- 264 -
Avant la
Révolution, la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette ou des Porcherons était
desservie par un chapelain dont la nomination, aux termes mêmes de la fondation
de 1645, appartenait au curé de St Pierre-de-Montmartre qui, dans
les comptes qu'il avait à rendre, prenait la qualité de « premier et perpétuel
administrateur et directeur de l'œuvre et fabrique de Notre-Dame-de-Lorette ».
A cette chapelle, dont le budget ne dépassait pas
Mémoire en
supression des signes de fanatisme et de persécution à Lorette faubourg
Montmarat, avoir suprimé sur des portes en chêne une ci devant vierge, des
nuages, des rayons et 2 chiffres entrelacés et ragréé le tout proprement
notait le vérificateur qui n'était
peut-être pas aussi satisfait que Danjou de l'exécution de ce travail (2). Le curé, l'abbé Castelan, qui cependant exerça son
ministère même auprès de ses anciens paroissiens du haut de Montmartre, parait
avoir passé inaperçu dans
(1)
Arch. nat. H5 3801.
(2) Coll. Parent de
Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, Carton 1203.
- 265 -
jugements était si expéditive que dans
celui-ci le greffier laissa en blanc le dispositif des condamnations. Et
l'année suivante, sur l'appel de ce jugement fait en faveur d'un garçon de 14
ans, nommé Sainte-Marie, qui échappa à la guillotine mais fut condamné à 20 ans
de détention, le Comité de législation prenait, le 1er ventôse, cet
édifiant arrêté :
Considérant
qu'il n'y a pas eu de jugement rendu par les juges du Tribunal révolutionnaire
sur l'accusation soumise au juré le 21 messidor ou qu'au moins leur décision
n'a pas été rédigée ; considérant qu'il y a eu un projet de jugement préparé à
l'avance et dans lequel on a laissé en blanc la place pour y inscrire des
dispositions quelconques; que c'est un crime d'avoir clos et signé d'avance un
jugement, que ce crime est d'autant plus grand que 48 individus ont été mis à
mort et un autre exposé six heures aux yeux du public comme condamné à vingt
ans de détention, qu'un pareil crime ne saurait resté impuni, arrête que les
juges qui n'auraient pas encore été traduits au Tribunal révolutionnaire,
soient dénoncés au Comité de salut public.
L'abbé Huard était un des 48 individus mis à mort et les juges dont on traitait alors les actes de criminels étaient Coffinhall, Antoine-Marie Maire et Charles Garnier Launay (1).
Le 3
messidor an IV, l'église, le presbytère et ses dépendances, rue Coquenard,
furent vendus comme biens nationaux pour le prix de
(1) Arch. Nat. W. 410. Dans cette fournée, je relève
les noms des membres d'une famille qui avaient été arrêtés le 15 septembre 1793
au 47 de la rue des Martyrs : Marie Bordeaux, fe Basset-Lamarelle,
président du cy-devant Conseil, 38 ans, ex-noble ; Catherine Basset, fe
Frasans, ex-noble, cy-devant commissaire de guerre et chevalier de l'ordre du
tyran, 50 ans ; Marie-Alexandrine-Julie Frasans, dame de Villars,
capitaine de cavalerie, 30 ans, ex-noble ; Marie-Jean-Baptiste Beaumontel, 63
ans, ex-noble, lieutenant-colonel dans le 1er régiment de cavalerie.
(2) Arch. de
(3) Abbé Duplessy.
Notre-Dame de Lorette.
- 266 -
Montmartre. C'est ce cimetière qui
donna lieu, pendant la Terreur, à cette annonce macabre le 25 ventôse an II :
A louer, le
cimetière ci-devant St-Jean rue et faubourg Montmartre, provenant de
la fabrique de St-Eustache, estimée
La
lithographie reproduite ci-contre montre l'église St-Jean à une
époque postérieure, le jour des obsèques du général Foy. Elle était située
exactement à l'intersection du faubourg Montmartre et des rues de Maubeuge et
de Châteaudun actuelles, ainsi que l'on peut le constater sur le plan de
Verniquet.
J. MAUZIN.
***
- 267 -
Vue extérieure de l’Eglise St-JEAN
(Obsèques du Général FOY, 30 novembre 1825).
L’Eglise était située faubourg Montmartre,
à l’intersection des rues de Maubeuge et de Châteaudun.
Coll. Perrot
- 268 -
à MONTMARTRE en 1815
La vie municipale à Montmartre ne fut pas toujours
exempte de troubles et de discordes et entre les représentants de la commune,
divisés sur des questions politiques ou personnelles, s'élevaient parfois des
conflits plus ou moins graves qui provoquaient la plupart du temps une sévère
intervention de l'autorité supérieure. Au retour des Bourbons et pendant les Cent-Jours,
la lutte s'engagea à Montmartre entre les partisans du Roi et de l'Empereur, ou
pour mieux dire, entre deux personnalités, le maire Finot et son adjoint, le Dr
Prost. Ce praticien avait établi à Montmartre une maison de santé dont notre
confrère, M. de Crauzat, a exposé l'origine (1),
maison qui acquit plus tard une certaine renommée après que le Dr
Blanche en eut pris
Bien qu'il
dut sa nomination à l'Empereur dont il était un fougueux partisan, le Dr Prost avait
trouvé le moyen de conserver ses fonctions à l'arrivée de Louis XVIII. En 1814,
comme il le fit d'ailleurs en 1815, il se chargea d'assurer la subsistance des
troupes cantonnées à Montmartre, et on l'accusait d'avoir émis de faux bons de
réquisition et de retenir une partie de leur valeur à son profit, disaient les
uns, pour les besoins de la com-
(1)
(2) Arch. Nat. Fib II. Seine 16.
- 269 -
mune répondaient les autres. Ces
actes, en tous cas, irréguliers, furent dénoncés au Sous-Préfet de Saint-Denis qui,
le 21 novembre 1814, adressait cette lettre au Dr Prost :
Vous vous êtes rendu coupable en faisant une retenue de 10 % sur le
montant des bons de réquisition délivrés aux habitants de votre commune pour le
service des troupes ; les porteurs de ces bons doivent jouir sans aucune
restriction du bénéfice de l'article 4 de l'ordonnance royale du 13 janvier
dernier, et il n'appartient pas à l'autorité locale de leur imposer comme vous
l'avez fait, la condition d'une retenue même au profit de votre commune et pour
l'exécution de projets d'utilité publique. Vous auriez dû me consulter avant
d'agir et je n'aurais pas aujourd'hui à vous rappeler à l'ordre de vos devoirs.
Gardez-vous bien, Monsieur, de continuer à percevoir ou faire percevoir cette
retenue ; cette somme doit être restituée aux porteurs des bons ; je vous
prescris de faire de suite cette restitution en versant le montant de ces
retenues dans la caisse du percepteur des contributions directes de votre
commune en l'acquit des porteurs de bons et en paiement de leur contribution de
1814… Signé Dubos.
L'injonction
du Sous-Préfet de Saint-Denis n'émut guère le Dr Prost qui
continua, à émettre, dans les mêmes conditions, de nouveaux bons de
réquisition. Mais il n'avait pas oublié les accusations portées contre lui et
les propos malveillants de ses adversaires ; aussi profite-t-il du retour de
l'Empereur de l'île d'Elbe pour dénoncer au Ministre de la guerre, le 3 juin
1815, les agissements du parti royaliste dans la commune :
A la fatale journée du 30 mars où l'ennemi s'empara de Montmartre, M.
Foureau, chef et propriétaire d'une belle filature de coton, ancien militaire,
était commandant de notre garde nationale. M. Foureau s'est conduit comme un
brave ; mais bientôt après, le revers du parti national introduisait les
partisans du Roi ; un monsieur de Romanet, ex-garde du corps, s'empara de son
chef de la place si bien remplie par M. Foureau, et arbora avec une jactance
toute particulière deux épaulettes de colonel pour marquer son nouveau titre.
M. Foureau informé, de cela, fit une demande explicative au gentilhomme qui
répondit avec une lâcheté peu connue aux explications comme aux interpellations
qui lui étaient faites.
M. Finot,
maire, homme âgé, nul et pétri d'orgueil quoique fils d'un jardinier ayant eu
quelque charge sous Louis XVI qui le rattachait à la dynastie, non seulement
souffrit l'usurpation scandaleuse que fesait M. de Romanet, mais encore la
confirma par un titre aussi pompeux que sot et mensonger à la faveur duquel le
soi-disant comte de Romanet fut fait chevalier de Saint-Louis.
Je refusai
de signer ce diplôme rempli de suppositions ; je fis plus, je réclamai contre
cette arrogance auprès de M. le Sous-Préfet ; mais ma voix a été étouffée.
Messieurs Finot et de Romanet triomphants sont restés les chefs audacieux de
leur parti. Le croiriez-vous, Monseigneur, ces
- 270 -
deux hommes sont encore, l'un commandant de la garde nationale, l'autre maire, et leurs partisans triomphent parmi nous à la faveur de toutes les intrigues que permettent leurs chefs.
Je viens de dénoncer les moyens par lesquels ces Messieurs qui, sous
Louis XVIII étaient si prononcés pour les Bourbons, se sont perpétrés dans
leurs places. Il en résulte déjà que l'esprit public est chaque jour plus
affaissé tant par la crainte de deux hommes qu'on voit inexpugnables, que par
les espérances perfides que l'on insinue à la faveur du pouvoir. Cela est à un
tel point que si le gouvernement ne se hâte de mettre à la place de ces Messieurs
des hommes dévoués au parti national et par conséquent à l'Empereur, on perdra
de grandes ressources dans cet arrondissement. Il y a plus, ceux des habitans
qui ne se joindraient pas aux deux chefs actuellement installés n'auront qu'à
fuir ou à redouter leur vengeance.
Le Dr Prost avait
trop tardé pour envoyer cette lettre, car quelques jours après c'est Waterloo,
c'est la chute de l'Empire. Et alors, le parti Finot va prendre sa revanche.
A son Excellence le Ministre
de l'Intérieur.
Monseigneur, les habitans de Montmartre ayant à se
plaindre du sieur Prost, adjoint au maire de leur commune, fatigués à l'excès
de ses actes arbitraires, ils pourraient même dire de ses concussions, avaient
au mois d'avril dernier voté à l'unanimité pour lui donner un successeur,
lorsque l'usurpateur du trône des Bourbons, rejetté sur le sol français pour le
malheur de la Nation, crut devoir, pour aider sa tyrannie nouvelle, ordonner
par un arrêté la réélection des maires et adjoints de toutes les communes de
France. Cette opération qui avait pour but d'éloigner des fonctions publiques
non seulement les hommes qui ne seraient pas reconnus pour des zélés partisans,
mais surtout les fidèles sujets que le Roi y avait appellés depuis la
restauration, ne pouvait être secondée dans une commune où la majorité des
habitans est dévouée au Roi ; aussi réélut-elle son maire à l'unanimité et
remplaçat-elle le sieur Prost par le sieur Véron qui, en sa qualité de membre
du Conseil municipal, mérite l'estime dont il jouit. Ce nouveau choix devant
être confirmé par l'autorité supérieure, la commune envoya le procès-verbal de
sa séance à M. le Sous-Préfet de Saint-Denis pour qu'il le fit parvenir avec
son avis à M. le Préfet de la Seine ; mais ce procès-verbal avant été abandonné
au fond d'un carton de la Préfecture (vraisemblablement par quelques
considérations particulières), ces nominations n'ont jamais été confirmées ni
infirmées, et les choses étaient restées dans cet état lorsque le Roi, revenu
pour réparer encore les nouveaux malheurs de la France, a par son ordonnance
du... rappelé à leurs fonctions ceux de ses fidèles sujets que l'usurpateur en
avait éloignés. C'est alors que le sieur Prost, se considérant comme un des
fidèles sujets remplacés depuis le 20 mars dernier, a repris les siennes pour
en faire un nouvel abus. Les habitans de Montmartre, persuadés que l'homme qui,
à toutes les époques, avait donné à l'usurpateur tant de preuves de son
dévouement, que le fonctionnaire privé de la confiance de ses administrés ne
pouvait être celui que le Roi avait eu l'intention de rappeler, ont fait
parvenir à Sa
- 271 -
Majesté leurs justes plaintes dans un mémoire qui lui a été remis par Monsieur son auguste frère. Ce mémoire a été envoyé à son Excellence le Ministre de l'Intérieur qui a bien voulu faire connaître aux habitans de Montmartre, par une lettre du 8 de ce mois, que le 28 septembre précédent il avait communiqué au Préfet de la Seine leur demande pour avoir son avis avant de prendre une décision.
La commune peut-elle attendre avec confiance cette décision du
Ministre, lorsqu'on lui annonce dans les bureaux de la Préfecture que ce
mémoire adressé au Roi n'est pas encore parvenu à M. le Préfet ? Doit-elle
croire à une assertion qui paraît invraisemblable ? Ne doit-elle pas
craindre au contraire qu'il n'ait le même sort que le procès-verbal de la
séance du mois d'avril dernier ? Oui, Monseigneur, les habitans sont convaincus
que leurs plaintes resteraient encore étouffées comme leurs vœux l'ont été si
on pouvait les empêcher de recourir à votre justice ; mais ils sont bien
assurés qu'ils l'obtiendront, votre lettre au Préfet en donne la garantie.
Ils doivent
espérer qu'une commune où tous les notables habitans sont dévoués au meilleur
des Rois ne restera pas abandonnée à l'arbitraire d'un fonctionnaire
subalterne qui, au mépris de toutes les lois réglementaires, remplit contre le
vœu général les fonctions d'adjoint, même celles de maire, et qui, armé d'une
double autorité, abuse impunément de pouvoirs qui ne lui furent jamais
délégués. Non, l'homme qui naguère applaudissait aux plus horribles
dévastations et restait insensible aux maux qui accablaient de malheureux
habitans, parce qu'il espérait que, comme en 1814, sa cupidité trouverait un
nouvel aliment au milieu des ruines, celui qui au mois de niai dernier faisait
veiller ses partisans pour être prévenu du moment où l'auteur de ces
dévastations viendrait visiter les travaux, celui qui l'accompagnait comme
autorité légale et qui, pour mériter ses faveurs, s'efforçait de crier derrière
lui : Vive l'Empereur, celui qui pour preuves de son dévoûment lui présentait
son plan d'organisation d'une compagnie de fédérés et qui s'était déjà procuré
l'uniforme de chef de ce corps, l'homme qui depuis la restauration a toujours cherché
à entretenir la classe ouvrière dans un mauvais esprit, qui s'est constamment
montré le défenseur des partisans de l'usurpateur, qui gémissait avec eux de sa
chute, a si fortement élevé la voix à son retour, cet homme ne servira jamais
avec zèle et franchise le Roi et le gouvernement actuel.
Nous
pourrions, Monseigneur, appuyer notre juste demande sur une série de griefs
dans la partie administrative ; mais nous fatiguerions sans nécessité votre
attention ; nous nous bornerons à mettre sous vos yeux la preuve d'un délit qui
ne peut rester impuni. Les deux pièces jointes sous les numéros 1 et 2,
certifiées conformes aux originaux déposés à la mairie par de notables habitans
qui n'ont point voulu participer à ce délit, vous feront connaître que le sieur
Prost a abusé des dispositions de l'ordonnance du Roi du 13 juin 1814 en
délivrant, sans aucune autorisation légale, à un assez grand nombre d'habitans,
des bons de réquisition que le maire seul pouvait donner ; qu'il a prévariqué
dans ses fonctions et commis un faux en attestant, à la date du 16 janvier
1815, que des fournitures avaient été réellement faites dans le courant d'avril
1814, lorsqu'elles n'étaient que supposées, pour obtenir un avantage
particulier ; qu'il s'est rendu coupable en surprenant la religion de M. le
Sous-Préfet et son visa pour régulariser de semblables pièces, et
concussionnaire en forçant ceux
- 272 -
des habitans à qui il avait délivré
des bons de lui remettre, sous prétexte de besoins urgents de la commune, un
dixième de leur valeur, et enfin, dilapidateur de deniers publics en ce que la
plus grande partie de ces bons ayant servi à acquitter des contributions, il en
est résulté pour le gouvernement une perte dont le sieur Prost doit être rendu
responsable. Ce fonctionnaire ayant perdu la confiance des habitans, ils
attendent de votre sagesse, de votre justice, Monseigneur, la confirmation du
choix qu'ils ont fait au mois d'avril dernier du sieur Véron pour remplir les
fonctions d'adjoint au maire, et des sieurs Richard et Le Goupil en qualité de
membres du Conseil municipal. Ont signé : Biot, Muzimont, Trinquet, Bouret, propriétaire, Richard, propriétaire, Déchenais, propriétaire, Branchu, propriétaire, Picard, propriétaire, Girial, propriétaire, Simon, Favare, Boulle, propriétaire, Pierre, propriétaire, Lachonney, Henry Muller,
Moreau, propriétaire, Suret, de
Romanet, commandant de la garde
nationale, Roussel, propriétaire, Plessy,
Gudin, propriétaire, Lamotte, Charles
Debray, Gouard, Nessite, Le Goupil, propriétaire,
Charlet, Faveret, chef du 3e
bureau du contentieux des Postes, Louis Pascal, Picard, propriétaire, Paradis, Dedougt,
Dehautpas, propriétaire, Lécuyer, propriétaire, Véron, propriétaire, Debert, propriétaire, Pelletier, propriétaire, Deviney, propriétaire, Thuillier, propriétaire. Vu à la mairie de la
commune de Montmartre pour légalisation des signatures ci-dessus. Ce 23 octobre
1815. Finot, maire.
A ce mémoire sont jointes les copies de deux bons de
réquisition pour le service des troupes ; l'un, du 3 avril 1814, enjoignant à
M. Pajot de Villers de fournir un hectolitre de froment que le Dr Prost
reconnaît avoir reçu et payé 18 fr.
Il est à remarquer qu'à l'époque de cette lettre M. le Sous-Préfet
ignorait qu'il n'y avait aucune réquisition faite sur les porteurs de ces bons
; qu'ils n'avaient été inventés par le sieur Prost que pour tirer un avantage
personnel des dispositions de l'ordonnance royale du 13 juin 1814, ce qui ne
pouvait se faire qu'en avantageant des particuliers. Le sieur Prost, malgré la
lettre de M. le Sous-Préfet, a encore présenté à son visa et postérieurement à
cette lettre différens bons des particuliers qui, ne voulant pas participer à
ce délit, n'en ont fait aucun usage.
Et le dossier est envoyé le 23 octobre par Finot qui fait suivre sa signature de ces titres :
Maire de la commune de Montmartre, membre du collège électoral du
département de la Seine, électeur de 1789, ex-officier juge du point d'honneur
près les maréchaux de France du règne de Louis XVI de glorieuse mémoire.
- 273 -
Les accusations
portées contre le Dr Prost sont assez nettement exposées pour que
l'administration puisse diriger son enquête ; cependant ses adversaires
trouvent que ce n'est pas suffisant et le Curé de la paroisse, entrant à son
tour dans la mêlée, va charger ce malheureux adjoint.
A son
Excellence le Ministre de l'Intérieur.
Le mal est à son comble dans ma paroisse, je ne puis plus garder le silence. Depuis quatre ans, le maire et l'adjoint de la commune n'ont pu sympathiser. Chacun travaille dans ses bureaux séparés. Le maire est honnête homme, mais faible, intimidé par son adjoint, homme intrigant, révolutionnaire de 93, ex-bonapartiste forcené. Ce dernier fut remplacé aux élections du mois de mars. Il a repris sa place en vertu de l'ordonnance du 20 juin. Depuis sa rentrée, il n'est point de mal qu'il ne fasse au détriment des habitans de la commune et même du gouvernement. Il m'a dit à moi-même avoir reçu tout pouvoir de M. le Préfet de la Seine ; je ne peux le croire ; cependant quelqu'un le protège dans ce département. Distributeur des subsistances à une garnison d'environ 5.000 hommes, on le voit le poids d'une main et signer de l'autre les bons du commissaire, y apposer le sceau de la commune qu'il s'est procuré en dépit du maire.
Annulez,
Monseigneur, les bons signés par M. Prost, et je vous suis garant que vous
trouverez des dilapidations. Au commencement de septembre, les membres du
Conseil municipal présentèrent un rapport au Roi pour se voir débarrassé de cet
individu. Par ordre de Sa Majesté, il fut envoyé le 12 du dit mois au Ministre
de l'Intérieur. Le 27 du même, renvoyé à
Encouragé par son excellence le Ministre des
Finances, à qui j'ai fait part de toutes mes peines, je me suis décidé,
Monseigneur, à la demande que je fais.
Une grâce
que j'ai à vous demander, c'est d'autoriser la municipalité à adjoindre au
cimetière un petit terrain joignant et inculte, sauf indemnité pour qui il
appartiendra ; depuis que les Anglais sont ici, j'en ai déjà enterré quinze ;
je n'aurai bientôt plus de place pour mes paroissiens, le cimetière étant trop
petit. Ce 18 octobre 1815. Caire de Blazer, curé.
Le 2
novembre, le Ministre de l'Intérieur écrit au Préfet, M. de Chabrol, en lui
exprimant son étonnement qu'on a laissé passer plus d'un mois sans lui rendre
compte de cette affaire.
- 274 -
... Je viens de recevoir une nouvelle dénonciation signée d'un grand
nombre d'habitants qui accusent le sieur Prost de concussion, de dilapidation
de deniers publics. J'ai d'ailleurs sous les yeux une lettre écrite par cet
adjoint pendant l'interrègne et qui précise autant son attachement au chef du
dernier gouvernement que son aversion pour le gouvernement légitime. Je vous
invite à suspendre sur le champ le sieur Prost de ses fonctions d'adjoint et à
le remplacer provisoirement sans préjudice des poursuites qui devront être
exercées contre lui s'il s'est effectivement rendu coupable de concussion...
Le Dr Prost jouait de malheur ; mais pouvait-il prévoir que la lettre qu'il écrivait pendant les Cent jours au Ministre de la Guerre tomberait, quelques mois après, entre les mains d'un ministre de Louis XVIII ? L'administration, dont l'ordre et la méthode sont souvent critiqués, sait toujours en temps opportun retrouver les dossiers compromettants. Maintenant qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations ? A cette époque troublée où les passions politiques déchaînaient des tempêtes, il faut tenir compte des exagérations trop facilement exploitées pour les besoins de la cause et l'animosité qui existait entre le maire et son adjoint, l'hostilité du clergé étaient bien de nature à entretenir la population dans un esprit de malveillance. En tous cas, le 4 novembre, le Dr Prost était suspendu de ses fonctions et, le 20 novembre, le Ministre prononçait sa révocation.
Nous
retrouvons le Dr Prost en 1816 se plaignant, dans la lettre qu'il
adresse au Préfet le 17 janvier,
D'avoir été plus accablé de logements militaires, plus maltraité que personne. Les fortifications de Montmartre ont commencé les désastres de mon établissement consacré à l'humanité depuis dix ans et pour lequel j'ai contracté des dettes accablantes. Les malades sont dispersés ; j'ai eu constamment de 12 à 18 chambres occupées par les officiers et leur suite pendant huit mois. Mon mobilier est perdu. Mes sacrifices ne peuvent s'apprécier exactement ; mais en réclamant une indemnité de 500 francs par mois pendant plus de six mois de surcharge, je ne cherche qu'à recouvrer une petite partie de mes fonds et quelques moyens pour réparer mon mobilier. Déjà la première invasion m'avait été funeste et je n'ai reçu aucune indemnité... Docteur Prost, ancien adjoint à la mairie, directeur propriétaire de la maison de santé de Montmartre (1).
On peut se
douter de l'accueil réservé à la demande du
(1) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 1486.
- 275 -
Dr Prost en lisant la
lettre qu'écrivait au Sous-Préfet de Saint-Denis le nouveau maire de
Montmartre, Faveret (1), qui avait
remplacé Finot, décédé (2) :
Le Docteur Prost n'a aucun droit à une indemnité ; le séjour des officiers français pendant les travaux des fortifications et des officiers étrangers après la reddition de Montmartre a été pour lui une source de profits énormes (3).
Vaincu, le Dr
Prost ne désarme pas et continue sa campagne contre le gouvernement. Un rapport
du maire Faveret, du 11 août 1817, au colonel commandant la garde nationale de
l'arrondissement de Saint-Denis, le désigne à l'attention du pouvoir.
Il signale
le mauvais esprit de la garde nationale de la commune et de son capitaine
Picard. Cinq gardes, anciens révolutionnaires et acteurs des Cent-Jours, ont
été condamnés justement par le Conseil de discipline. Il faut les contenir. Le
chef des malveillants est le sieur Prost qui souffle
Quelques
années après, le Dr Prost quittait Montmartre et, je gage, sans
regrets.
J . MAUZIN
(1) Jean-Claude
Faveret, ex-directeur général des postes de l'armée d'Italie, chef du
contentieux (1758-1839).
(2) Finot, décédé le 4 octobre 1816, fut enterré au
cimetière paroissial.
(3) Coll. Parent de Rosan. Arch. de l'Hôtel-de-Ville, carton 1486.
(4) Ibid.
- 276 -
Un projet du peintre Chenavard
Le peintre lyonnais Chenavard eut son heure de célébrité. Il avait imaginé de retracer, dans une suite de tableaux, l'histoire universelle, et d'en condenser en compositions encyclopédiques la synthèse. L’ensemble eût trouvé place dans le Panthéon, dont la coupole seule était peinte ; l'artiste dessina de nombreux cartons, il ébaucha, de 1848 à 1852, une série de quarante-trois compositions philosophiques en grisailles, mais l'avènement du second Empire mit fin à son beau rêve en rendant le Panthéon au Culte.
Il en avait
fait un autre, celui d'une décoration monumentale pour
Plus loin,
un escalier égyptien, gardé par des sphinx, eût conduit à une double rampe
assyrienne sous laquelle on aurait creusé une nécropole affectée aux restes des
grands hommes. Sur la terrasse supérieure, au milieu d'une enceinte semi-circulaire
formée par une colonnade. romaine, ornée de, statues d'hommes
illustres, se serait élevé le Parthénon. La Minerve de Phidias y eût été
remplacée par une figure idéale, sorte d'Isis voilée, qui aurait tenu de la
main droite le glaive de la justice, et qui eût érigé de la main gauche un
flambeau. Tout près du Parthénon, une reproduction rigoureusement exacte du
Campanile florentin de la Renaissance, avec ses marbres de diverses couleurs.
Eugène LE SENNE.
***
Le Gérant : PAUL JARRY.
DE LA
Société Le Vieux Montmartre
***
Montmartre par F. de Guilhermy,
ouvrage publié intégralement, pour la première fois, avec un portrait de
l'auteur.
Papier Hollande Van Gelder… Épuisé.
Il reste encore quelques exemplaires sur papier ordinaire… 10 fr.
Un album sur papier de luxe (tirage limité)… 25 fr.
Un album sur papier ordinaire… 10 fr.
***
LILLE, IMPRIMERIE LEFEBVRE-DUCROCQ