BULLETIN
DE LA
SOCIÉTÉ D’HISTOIRE ET D’ARCHÉOLOGIE
DU XVIIIe ARRONDISSEMENT
LE
« VIEUX
MONTMARTRE »
(Autorisé par arrêté préfectoral du 26 août 1886)
REVUE
TRIMESTRIELLE DES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
***
26e
FASCICULE – DEUXIÈME TRIMESTRE 1896
***
PARIS
COMITÉ DE
PUBLICATION
AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ
MAIRIE DU XVIIIe ARRONDISSEMENT
1896
«
LE VIEUX MONTMARTRE »
SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XVIIIe
ARRONDISSEMENT
MEMBRES DU BUREAU
Président honoraire : MM. Félix JAHYER, O. I.
.
Président : WIGGISHOFF.
1er Vice-Président : Jules MAUZIN.
2e Vice-Président : Alexis MARTIN,
,
A.
Secrétaire général : Pierre DELCOURT, O. I.
.
Secrétaire adjoint : HUTPIN.
Archiviste : Georges LEMAIRE,
,
,
A.
Trésorier : V. GALLIOT.
COMITÉ
MM. L.-A. BERTRAND, AMÉDÉE
BURION, COMPAN, DELARBRE, Pierre DELCOURT, DOUILLET, DUCHATEAU, FLOCON, Dr
FOURÈS, GAIGNETTE, V. GALLIOT, HEUSCH, HUTPIN, Félix JAHYER, JARLET, LAMQUET,
LAUC, LAZARD, Georges LEMAIRE, Alexis MARTIN, Jules MAUZIN, MONIN, SELLIER,
WIGGISHOFF.
Les Séances du Comité
ont lieu régulièrement le 1er vendredi de chaque mois, à 8 h. 1/2 du
soir, dans la salle des Commissions de la mairie du XVIIIe
arrondissement, 115, rue Ordener.
Ces séances sont
ouvertes à tous les membres de la Société.
Toutes les
communications, demandes d'adhésion, d’achats de photographies ou de Bulletins,
doivent être adressées au Président de la Société, à la Mairie du XVIIIe
arrondissement.
Les membres de la
Société n'ont droit à l'envoi gratuit du
Bulletin qu'à partir du jour de leur admission.
Prix
du 26e Fascicule… 1
fr
25
exemplaires, sur papier de Hollande à la forme, ont été tirés.
Prix
de l'Exemplaire…................................................. 2
fr.
26e FASCICULE - (DEUXIÈME
TRIMESTRE) 1896
SOMMAIRE. - Les Ateliers de
charité de Montmartre par L. LAZARD. -
DÉPOT DES FASCICULES
A la librairie du PETIT
BIBLIOPHILE 22, boulevard Rochechouart
ET
A
- 203 -
Les
Ateliers de charité de Montmartre
(1789-1791)
CHAPITRE III
Onze jours après la
prise de la Bastille, sur la convocation de Bailly, maire de Paris, les 120
délégués des 60 districts de Paris se réunissaient à l’Hôtel de Ville et
formaient l'assemblée des représentants de
L'importante
agglomération d'ouvriers rassemblés à Montmartre ne pouvait manquer d'attirer
son attention : les paniques causées dans le public, les faux bruits répandus
sur le compte des malheureux qui peuplaient les ateliers de charité, ne lui
étaient certainement point inconnus : toutefois l'assemblée n'eut pas à
s'en occuper avant le 11 août. Ce jour-là, à la séance du matin, un membre du
Comité de police vint déclarer qu'il fallait prendre un parti à l'égard des
ouvriers de l'atelier de Montmartre dont le nombre augmentait sans cesse ;
on décida d'envoyer des députés à Necker pour conférer avec lui à ce sujet (2). Les députés Pitra, mercier représentant du district de
Saint-Honoré, Chauvrier, général de la congrégation des
(1) Ce chapitre empruntant une
grande partie de ses documents aux procès-verbaux de la Commune de Paris, pour
éviter les redites nous désignerons par l'abréviation S. L. le tome Ier des «
Actes de la Commune de Paris pendant la Révolution publiés et annotés par
Sigismond Lacroix » (Paris, Quantin, 1895, 8e).
(2) S. L., t. I, p. 144.
- 204 -
Trinitaires, représentant du
district des Mathurins ; De Fresne, commissaire au Châtelet, représentant
du district des Capucins de la Chaussée d'Antin, Moreau de Saint-Mery,
conseiller supérieur de Saint-Domingue, représentant du district de
Saint-Jacques l'Hôpital, s'acquittèrent le jour même de leur mission : ils
allèrent à Versailles, virent le ministre qui invita l'Assemblée à employer ses
propres moyens pour maintenir aux ateliers de Montmartre l'ordre et la
tranquillité », observant que, le gouvernement n'ayant plus de forces actives,
il conseillait à cet égard un accord particulier avec M. de la Millière (1) et offrait au surplus les secours des dépositaires de
l'autorité et de l'argent ».
L'Assemblée fit alors
ce que font toutes les assemblées embarrassées : elle nomma une commission
chargée d'étudier l'affaire ; six membres la composèrent ; deux
curés, Desbois de Rochefort, curé de Saint-André-des-Arcs, Segré de Penvernn,
curé de Saint-Etienne-du-Mont ; Trudon, représentant du district de l'Oratoire
; Menessier représentant du district du Petit-Saint-Antoine ; Broussais de la
Grey, représentant du district des Carmes déchaussés ; et Dières, représentant
du district des Petits-Augustins (2).
Dès le lendemain de
sa nomination, la commission eut occasion de faire preuve de vitalité.
L'Assemblée des représentants de la commune, par une délibération dont on
chercherait vainement trace dans ses procès-verbaux, si explicites souvent au
sujet de futilités, avait diminué le prix de la journée des ouvriers de
l'atelier de Montmartre. Ces malheureux, réduits à vivre avec moins de 20 sous
par jour, avaient sans doute fait entendre quelques murmures, car, dans sa
séance du jeudi matin
« L'Assemblée informée de la fermentation que
cet arrêté excitait, a cru qu'il était de son devoir de faire céder l'économie
à la paix et a arrêté qu'il serait sursis pour quelques jours à l'exécution de
son arrêté et qu'on ferait le décompte des ouvriers suivant le prix qui leur
était précédemment accordé (3). »
L'Assemblée essayait
d'apporter dans la liquidation des ateliers
(1) Directeur des Ponts et
Chaussées.
(2) S. L., pp. 177-178.
(3) S. L., pp. 204-205.
- 205 -
de charité la plus grande somme
possible de justice ; mais en même temps, quelques heures après avoir pris
cet arrêté, elle en prenait un second où elle montrait très clairement son
intention de fermer à bref délai ces chantiers dont l'entretien était devenu
trop onéreux : Jeudi 13 août, séance du soir. « Les commissaires chargés du travail relatif aux ouvriers employés aux
ateliers de Montmartre et autres endroits, ont représenté que leur grand nombre
occasionne une dépense excessive pour leur salaire, que d'ailleurs plusieurs ne
demandent pas mieux que de retourner chez eux ou de se procurer du travail dans
d'autres provinces. Sur ces observations, l'Assemblée a arrêté qu'à compter de
lundi prochain, on n'admettrait plus dans ces ateliers ceux qui doivent
retourner dans les provinces (1). »
La journée du 14 ne
fut marquée par aucun incident ; en revanche, celle du samedi 15, jour de
la fête de l'Assomption, en compta de nombreux. La fête tombait en 1789 un
samedi ; les ouvriers craignirent qu'ils ne leur fallût subir le chômage
ce jour-là et le lendemain dimanche, et aux premières heures du jour ils
envoyèrent une délégation à l'hôtel de ville. Les représentants de la commune
n'étaient pas encore en séance, et la délégation fut reçue par un des membres
de service dans la grande salle de l'hôtel de ville qui transmit à l'Assemblée
la requête des ouvriers de Montmartre ; elle fut immédiatement prise en
considération comme le témoigne la délibération suivante : « L'Assemblée, ayant égard à une demande qui a
paru juste, a consenti que les ouvriers de l'atelier de Montmartre reçussent
pour la journée de demain dimanche leur solde ordinaire ; en conséquence,
ils la toucheront, en continuant leurs travaux d'après le compte qui sera rendu
de leur assiduité, ce qui ne les empêchera pas de remplir leurs devoirs de
religion. »
Les ouvriers,
satisfaits sans doute par les promesses que leur avait faites l'Assemblée,
étaient occupés à leur travail sur les flancs de la butte quand Lafayette
arriva au milieu d'eux (2), le même jour, à 11 heures du
matin, escorté d'une douzaine de jeunes gens à cheval ; il choisit l'endroit
qui lui paraissait le plus propre à contenir la foule, et, après avoir fait
assembler les ouvriers, il leur annonça la
(1) S. L., p. 208.
(2) L'entrevue de Lafayette
avec les ouvriers de Montmartre a déjà été narrée par notre collègue M. Charles
Sellier dans le numéro 66, 9 juin 1888, du journal Montmartre-La Chapelle.
- 206 -
dissolution des ateliers, les
exhorta, en attendant leur dispersion prochaine, à ne plus faire de démarche en
corps auprès de l'Assemblée des représentants de la commune, à ne pas jouer
d'argent, et finit par leur indiquer clairement que si la raison ne suffisait
pas à maintenir parmi eux le bon ordre, on ne se ferait pas faute d'y employer
La Fayette, rentré à
Paris, alla le jour même rendre compte aux représentants de la commune de sa démarche
auprès des ouvriers ; il déclara en même temps qu'il les avait trouvés disposés
à maintenir parmi eux l'ordre et
Les incidents de la
journée du 15 avaient sans doute excité les représentants de la commune à en
finir le plus rapidement possible avec les ateliers de Montmartre, car le
surlendemain, lundi
Les ouvriers
originaires de Paris pouvaient se faire inscrire en présentant un certificat du
propriétaire de la maison qu'ils habitaient jusqu'au dimanche 30 août ;
ils devaient être employés soit à Paris, soit dans les environs, à des travaux
de réparation des chemins ou de salubrité. Les ouvriers qui s'opposeraient à
l'exécution de ce règlement seraient traités en perturbateurs du repos public.
Le règlement serait imprimé et affiché dans les ateliers (2).
Les ateliers étaient
dissous en principe ; il ne s'agissait plus que d'exécuter les résolutions que
l'on venait d'arrêter. On commença
(1) S. L., p. 226.
(2) S. L., pp. 260, 261.
- 207 -
dès le lendemain matin en
décidant que l'on ferait imprimer pour les ouvriers des passeports dans
lesquels on mettrait leur signalement (1) ;
puis on envoya deux députés à Versailles auprès de Necker ; ils rendirent compte
de leur mission à la séance de l'après-midi : Necker désirait que « l'on confiât
aux commissaires départis et à leurs subdélégués la conduite et le paiement de
ces ouvriers » (2).
Comment avait été
reçue à Montmartre la nouvelle de la dissolution prochaine de l'atelier ? Rien
ne nous permet de faire des conjectures à cet égard ; il semble toutefois que
les ouvriers aient trouvé bien court le délai fixé pour leur renvoi et que
l'assemblée, par crainte des murmures, ait fixé un délai plus éloigné.
En fait les ateliers,
nous le verrons plus loin, furent fermés non le 23, mais le 31 ; c'est à cette
prolongation que doit faire allusion, dans un style assez peu compréhensible
d'ailleurs, la délibération prise par l'Assemblée dans sa séance du mercredi matin
19 août : « Il a été arrêté que
les commissaires précédemment nommés pour prendre tous les renseignements
relatifs à cet objet se concerteraient dans la journée avec M. du Perreux,
membre de l'Assemblée, pour arriver aux moyens à prendre, et proposer un parti
définitif ; et jusqu'à la décision finale de l'assemblée, M. Schmit,
chargé du paiement des ouvriers occupés dans les ateliers, a été autorisé à
leur payer leur salaire. Il a été décidé qu'il ne serait délivré aucun
passeport à ces ouvriers, jusqu'à nouvel ordre. »
Tout permet donc de
supposer que les représentants de la commune avaient cru nécessaire de
retarder la fermeture des ateliers de Montmartre ; en outre, ils jugèrent
bon d'envoyer de nouveau, auprès des ouvriers de la butte, Lafayette, qui les
harangua avec douceur, tout en ayant soin de se faire escorter par la
gendarmerie.
« Du jeudi 20 août : Dans l'après-midi,
M. le marquis de Lafayette, colonel général de la milice bourgeoise, se rend à
Montmartre, accompagné seulement de quatre ou cinq chevaliers de l'ordre royal
et militaire de Saint-Louis, et de deux brigades du guet à cheval ; il y
harangue les milliers de journaliers pauvres qui s'y trouvoient encore réunis
en ce moment et parmi lesquels on eût pu compter bien des brigands attirés à
dessein de divers endroits pour
(1) S. L., p. 265.
(2) S. L., p. 269.
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y gagner vingt sols par jour, en ne travaillant presque
point ; il leur expose pathétiquement, avec douceur, en les appelant ses
chers amis, que, la capitale manquant actuellement d'argent et de pain, ils ne
pouvoient contribuer qu'à l'affamer de plus en plus et s'exposeroient eux-mêmes
à mourir de faim, s'ils s'obstinoient à vouloir demeurer plus longtemps ; les
engage, les presse fortement de s'en retourner chacun cher eux, sous la
promesse la plus positive qu'il leur seroit donné à tous trois sols par chaque
lieue et des certificats qui les feroient respecter partout où ils passeroient,
en même temps qu'ils les mettroient dans le cas de ne courir aucun danger et de
ne manquer de rien sur leurs routes ; que ces journaliers avoient paru lui
donner unanimement leur parole de partir ; qu'il les avoit assurés de
venir les voir dans quelques jours sans gardes, à quoi ils lui avoient dit
qu'il n'avoit nullement besoin de gardes, qu'ils le garderoient eux-mêmes.
Quelques personnes assuroient qu'on allait les faire partir six cents à six
cents par troupes suivies de cent soldats qui se relaieroient de village en village
ou de ville en ville. Il étoit bien à désirer de voir ces journaliers prendre
enfin leur parti de se rendre aux invitations de M. de Lafayette et de
débarrasser la capitale du fardeau de leur inutilité (1). »
Le lendemain 21 août,
l'assemblée des représentants de la commune, considérant que la Commission de six
membres nommée par elle dans sa séance du 12 août pour s'occuper des ateliers
de Montmartre n'était pas assez nombreuse, y ajouta quatre nouveaux
commissaires ; Jacques Cellerier, architecte, représentant du district des
Filles-Dieu ; Cyprien Lasseray, homme de loi, représentant du district de
Sainte-Opportune ; Millon du Perreux, ancien receveur général, représentant du
district des Petits-Augustins ; et Provost, notaire, représentant du district
de Saint-Honoré (2).
L'œuvre de la
Commission, dans les journées qui suivirent le 21, serait des plus
intéressantes à connaître : les ouvriers de Montmartre, malgré les exhortations
de Lafayette, durent être lents à partir.
Malheureusement les
procès-verbaux de l'Assemblée des représentants sont muets à cet égard :
toutefois la dissolution n'alla pas
(1) Hardy, Bib.
(2) S. L., p. 299.
- 209 -
sans quelques difficultés, et,
dans la soirée du lundi 24 août, de l'aveu de Bailly, on fit placer des canons
aux barrières qui conduisaient à Montmartre par crainte d'un soulèvement des
ouvriers de la butte (1).
Tous les ouvriers
n'attendirent pas la fermeture officielle des ateliers de
Déjà se répandaient
en province des bandes d'ouvriers sans travail qui tous prétendaient venir des
ateliers de Montmartre. Une troupe de ce genre s'étant arrêtée à Rouen, la
municipalité de cette ville en informa l'Assemblée des représentants de la
Commune de Paris. Comme ces ouvriers n'étaient pas munis du passeport qu'on
délivrait à tous ceux qui quittaient l'atelier, de Montmartre, la Commune de
Paris répondit à Rouen qu'il n'y avait pas lieu de tenir compte des propos de
ces gens, et décida que désormais les passeports délivrés aux ouvriers de
Montmartre porteraient les mentions suivantes : « Bon pour rester tant de
jours à Paris ; - Bon pour tant de jours de voyages (3). »
Les royalistes affectèrent
de concevoir de grandes craintes de cette dispersion des terrassiers de
Montmartre et répandirent sur leur compte toutes sortes de bruits alarmants. « On disoit (4) que les
journaliers de
Le dimanche 30 août,
veille de la clôture des ateliers, les commissaires que l'Assemblée avait
nommés dans les séances des 11 et 21 août et qui étaient au nombre de 10,
vinrent rendre compte des mesures qu'ils avaient prises : l'un d'eux proposa de
publier un arrêté pour prévenir les attroupements ; l'Assemblée s'y refusa et
chargea Lafayette de prendre toutes les mesures nécessaires (5).
Le lendemain, dernier jour de l'existence des ateliers, on
fit venir
(1) S. L., p. 334.
(2) Démarches patriotiques de M. de Lafayette à l'égard des ouvriers de
Montmartre, chez Gueffier jeune,
24 août 1789, pp. 4 et 5.
(3) S. L., pp. 388-389.
(4) Hardy. Bib. Nat. ms. fr. 6687, 27 août, p. 453.
(5) S. L., p. 399.
- 210 -
du canon à Montmartre et on y
assembla des troupes parmi lesquelles la compagnie des volontaires de
Comme on craignait de
la résistance de la part des ouvriers de Montmartre, le nombre des soldats de
Hulin fut porté à quarante ; leur intervention fut d'ailleurs inutile, et la
dissolution s'opéra dans le plus grand calme. Néanmoins, les commissaires des
ateliers de charité, désireux de reconnaître les services qu'avaient voulu leur
rendre les volontaires de la Bastille, délivrèrent à chacun d'eux une
décoration, faite d'un ruban rouge, blanc et bleu, sur lequel étaient imprimées
les armes de la ville et une tour renversée avec la légende : Volontaires de la Bastille (1).
Les ateliers de
Montmartre disparurent de la sorte le 31 août 1789, après trois mois d'une
existence agitée. D'autres allaient les remplacer bientôt, et l'un d'entre eux,
situé bien près de la butte, à
LUCIEN LAZARD.
(1) S. L., p. 444.
Mad.
GIRAULT DE BELLEFOND Mad. DE
GUISE Mad. DE MONTMORENCY-LAVAL
FRANÇOISE-RENÉE
DE LORRAINE
- 211 -
Montmartre est le
quartier de Paris où l'on cultive l'art avec le plus d'enthousiasme sincère et
le plus réel désintéressement, ceci a été dit à satiété et répété sur tous les
tons, même sur le ton de
Il n'en a pas
toujours été ainsi et, contrairement à une croyance fort répandue, malgré le
séjour à Montmartre de Gavarni alors inconnu, malgré la courte présence
d'Alphonse Karr débutant et de deux ou trois écrivains oubliés, l'installation
d'une colonie artistique sur la butte est chose relativement récente. Nous
allons essayer d'en raconter l'histoire ; elle formera l'introduction naturelle
de ce travail.
Pendant les premières
années du règne de Louis-Philippe, vous eussiez cherché vainement des ateliers
à Montmartre. En ce temps c'était sur les quais de la rive gauche, dans le
quartier Saint-André-des-Arts, au faubourg Saint-Germain et du côté de
Triomphante en 1830,
la bourgeoisie laissa, après la Révolution, ses enfants qu'enthousiasmait le
mouvement romantique, adopter des carrières libérales, auxquelles elle ne leur
eût point permis de se vouer quelques années plus tôt. Le nombre des artistes
augmenta considérablement ; une sorte de migration eut lieu. Peintres et
sculpteurs franchirent les ponts, et, désireux de s'éloigner de leurs aînés
dont ils désertaient l'école, attirés peut-être aussi par le bon marché relatif
des logements, ils se dirigèrent vers l'extrémité nord de la ville ; c'est
alors qu'on les vit apparaître dans les rues Saint-Lazare, des
- 212 -
Martyrs, de la Rochefoucauld,
Pigalle, Labruyère et enfin dans le quartier Bréda, tout nouveau à cette
époque.
Néanmoins, aucun
d'eux ne franchit le mur d'enceinte, et il faut arriver à l'année 1838 pour
trouver un artiste installé à Montmartre. Celui-ci, lauréat du salon de 1831,
peignait le portrait et l'histoire ; il se nommait Emile Lessore et
demeurait au numéro 6 du boulevard Pigalle.
Si nous nous transportons
par la pensée à l'année 1850, nous constaterons que la poussée s'est fortement
accentuée. Non seulement les ateliers se sont multipliés dans les rues dont
nous avons parlé plus haut, mais encore il s'en est créé un grand nombre sur
des voies plus rapprochées de Montmartre et quelques-uns sur son territoire. On
en trouve alors rue Neuve-Coquenard, rue Pétrelle, avenue Trudaine, rues de la
Tour-d'Auvergne et de Laval. A cette époque, Couture, Jonkind et Landelle
logent à la place de
Neuf ans plus tard,
au moment où Montmartre va devenir le XVIIIe arrondissement de
Paris, la colonie est devenue nombreuse. Diaz et de Dreux regardent la butte à
travers les vitres de leurs ateliers, situés place Pigalle. Troyon la voit du
sien, placé sur le chemin de ronde de
En 1874, la colonie
s'était considérablement augmentée encore, et l'on ne comptait plus les hommes
déjà célèbres ou en passe de le devenir qui habitaient l'arrondissement. Il y
avait là, et nous ne citons pas tous les noms qui se présentent à notre
mémoire, il y avait là, disons-nous, les peintres Yon, Beauverie, Cabanel,
Damoye, Comte, Victor Gilbert, Chifflard, Jean Béraud, Quost ; l'illustrateur
- 213 -
Edmond Morin ; les sculpteurs
Ottin, Germain, Garraud ; les graveurs ou lithographes Boetzel, Langeval,
Chapon, Jules Robert, Pirodon, etc.
Ceci connu, on ne
sera pas surpris qu'il se soit trouvé à Montmartre, au milieu de cette
population productrice, un homme passionné d'art, un admirateur de notre école
française moderne, un collectionneur sagace. Cet homme, vous l'avez tous
reconnu, ce fut le baron Michel de Trétaigne.
Après son décès, le
règlement des affaires obligea sa famille à se séparer des tableaux qui composaient
sa galerie. Dès le milieu de janvier 1872, on pouvait voir sur les murs de
Paris de grandes affiches annonçant que la vente aux enchères publiques de
A ce moment, on
commençait à se remettre des commotions de l'année terrible. Paris aspirait à
se ressaisir et à reprendre sa vie intellectuelle. Annoncer un grand événement
artistique, c'était répondre à un besoin universel de résurrection.
Le mot que nous
venons d'employer n'a rien d'exagéré. Par elle-même et par ses conséquences, la
vente de Trétaigne fut en réalité un événement. C'était, depuis la guerre, la
première grande manifestation artistique à laquelle on était convié ; elle
précédait de quelques jours d'autres grandes ventes annoncées, rappelant le
souvenir des belles collections dispersées à la fin de l'Empire, San-Donato et
autres ; elle ouvrait bravement et comme sûre de sa force une saison que
sa non-réussite eût rendue désastreuse et que son succès fit splendide.
Disons-le de suite,
les vendeurs n’avaient rien négligé pour multiplier leurs chances de succès en
excitant la curiosité et l'intérêt des amateurs. Francis Petit avait été choisi
pour expert. C'était en quelque sorte avertir le public que les œuvres mises
en vente étaient toutes de belle qualité et d'une authenticité certaine. Le
marteau d'ivoire devait être tenu par Charles Pillet qui, vous le savez, était
alors le commissaire-priseur de toutes les grandes ventes artistiques.
L'expert fit préparer
un catalogue soigneusement imprimé ; un nombre restreint d'exemplaires, vendus
10 francs au profit des pauvres, furent ornés de dix-neuf gravures à
l'eau-forte exécutées par
- 214 -
les plus habiles artistes
d'alors, reproduisant de très savoureuse façon les principales œuvres de la
collection (1).
Deux jours
d'exposition précédaient
Et comment n'en
aurait-il été ainsi ? Qui pouvait échapper au sentiment admiratif devant cette
collection choisie avec un goût si pur, une science de l'harmonie si parfaite,
que les œuvres, loin de se nuire les unes aux autres, ainsi que cela arrive
parfois dans les galeries, semblaient se prêter l'appui de leurs caractères et
de leurs qualités divers et se faire valoir réciproquement, ainsi que font les
membres d'une famille unie ?
Il y avait là de
grands maîtres : Ziem, Troyon, Daubigny, Corot, Théodore Rousseau, Jules Dupré,
Rosa Bonheur, Ary Scheffer,
(1) Le catalogue illustré de
la collection de Trétaigne est devenu une rareté bibliographique et se vend
fort cher. Pour ceux de nos lecteurs qui auraient l'occasion de l'acquérir,
nous allons donner la liste des eaux-fortes qu'il doit contenir pour être
complet et les noms des artistes à qui elles sont dues.
1. Le Chenil de Decamps, n° 11 du catalogue, gravé par M. L. Flameng ;
2. Intérieur de cour en Italie de Decamps, n° 12 du catalogue, gravé par
Lefort.
3. Le Calvaire de Decamps, n° 13 du catalogue, gravé par Veyrassat ;
4. Cour de l'hôtellerie de Saint-Nicolas de Decamps, n° 14 du
catalogue, gravé par Laguillermie ;
5. Chercheur de Truffes de Decamps, n° 15 du catalogue, gravé par Ed.
Hédouin ;
6. Arabes en Voyage de Delacroix, n° 18 du catalogue, gravé par
Veyrassat ;
7. Cavalier arabe attaqué par un lion de Delacroix, n° 19 du
catalogue, gravé par Bracquemond ;
8. Cavalier arabe en vedette de Delacroix, n° 20 du catalogue, gravé
par L. Flameng ;
9. La Fée aux joujoux de Diaz, n° 22 du catalogue, gravé par Courtry ;
10. Le Génie couronné par les Amours de Diaz, n° 23 du catalogue, gravé
par Courtry ;
11. La Fin d'un beau jour de Diaz. n° 24 du catalogue, gravé par Ed.
Hédouin ;
12. Le Maléfice de Diaz, n° 25 du catalogue, gravé par Laguillermie ;
13. Les Deux Van de Velde de Meissonier, n° 46 du catalogue, gravé par
Courtry ; 14. Jeune Homme lisant de
Messonier, 47 du catalogue, gravé par Rajon ;
15. Jeune Homme à l'étude de Meissonier, n° 48 du catalogue, gravé par
Rajon ;
16. Bouquet d'arbres près d'un cours d'eau, de Th. Rousseau, n° 56 du
catalogue, gravé par Bracquemond ;
17. Le Passage du Bac de Troyon, n° 61 du catalogue, gravé par
Veyrassat ;
18 Animaux aux pâturages près d'un Bois de Troyon, n° 62 du catalogue,
gravé par Veyrassat ;
19. Le Gué de Troyon, n° 63 du catalogue, gravé par Veyrassat.
Toutes ces eaux-fortes ont été
imprimées par Salmon ; la partie typographique a été exécutée chez Pillet fils
(frère du commissaire-priseur), 5, rue des Grands-Augustins.
- 215 -
Hébert, Decamps, Delaroche,
Robert-Fleury, Diaz, Delacroix, Meissonier, représentés les uns par plusieurs
œuvres, d'autres par une seule toile révélatrice de leurs qualités
maîtresses ; il y avait aussi quelques-uns de ces petits maîtres dont les
séductions et le charme sont particulièrement intimes : Tassaert, Roqueplan,
Saint-Jean, Baron, Gudin, Jacque, Plassan, Palizzy et enfin Bonington, cet
Anglais que ses études, ses goûts et ses travaux ont indissolublement attaché
à l'école française.
Le jour de
l'exposition particulière, le succès fut pour Meissonier. On voyait là de lui,
outre un dessin à la mine de plomb, trois panneaux dont on ne se lassait pas
d'admirer le savant arrangement, la délicatesse de touche et la puissance de
facture ; l'un d'eux, les Deux Van
de Velde, est resté un des plus précieux bijoux de son riche écrin
artistique ; un autre, le Jeune
Homme lisant, debout, entre une table chargée de livres et une fenêtre
ouverte, est une des pages où le maître a le mieux montré ce qu'il savait faire
avec les jeux magiques de la lumière ; l'autre, très séduisant par son
caractère d'intimité, représentait un
Jeune Homme à l'étude et, dans son enveloppement savant de livres de
cartons, de cahiers, de portefeuilles, exprimait bien la tension d'un esprit
studieux captivé par quelque problème de science ou de philosophie ; le dessin
au crayon était une reproduction réduite de ce chef-d’œuvre.
A côté de l'artiste
qui arrivait à la puissance par la minutie et le travail patient, on admirait
celui qui l'atteignait par la hardiesse et les moyens à la fois simples et
géniaux, le grand Eugène Delacroix. On voyait de lui les Arabes en voyage, caravane cheminant dans un paysage accidenté sous
la lumière franche d'un soleil matinal ; sur une autre toile il nous
montrait le combat héroïque, sauvage, effroyablement mouvementé, d'un Cavalier arabe contre un lion le fauve,
le cheval et l'homme ne faisaient qu'une masse agitée par la fureur de la
lutte, convulsionnée par les torsions, clouée sur place par la rage, grisée par
le sang. C'était tout un drame du désert immense localisé sur une toile haute
de
Un charmeur reposait
le regard ébloui de ces scènes violentes celui-ci était Diaz, il avait là huit
tableaux, et avec lui le spectateur revoyait ces sous-bois obscurs que
connaissent bien les explorateurs
- 216 -
de la forêt de Fontainebleau et
que tachent de blancheurs imprévues les écorces des bouleaux quand un rayon
solaire les caresse.
Puis c'étaient, du
même maître, des scènes d'enfants revêtus du riche costume oriental : ici ils
jouaient aux boules, là ils donnaient la chasse aux lézards. Tout cela était
choses vues, l'artiste était un imaginatif à ses heures. M. de Trétaigne le
savait, et il avait choisi dans ses œuvres deux de celles où sa fantaisie
gracieuse s'était le plus éloquemment affirmée : la Fée aux joujoux et le
Génie couronné par les Amours; à côté de ces compositions gracieuses
on en voyait une du même peintre, profondément impressionnante celle-là.
Certes, quand il avait conçu ce Maléfice,
Diaz avait dû être hanté d'un souvenir du Faust de Goethe. N'est-ce point
la Marguerite du poète, cette jeune fille tremblante qui dans un bois, sous la
pâle clarté de la lune, écoute les paroles évidemment perfides qu'une vieille
femme murmure à son oreille
Cela pouvait passer
pour de la fantaisie, Th. Rousseau et Troyon nous ramenaient soudain devant les
spectacles imposants ou séducteurs de la nature.
Le Bouquet d'arbres près d'un cours d'eau du
premier de ces artistes est sans conteste une de ses plus fraîches
compositions. L'eau serpente capricieusement dans un pays boisé, les saules et
les arbres reflètent les masses et les dentelures de leurs feuillages dans son
miroir tranquille ; une lumière douce, descendant d'un ciel sans nuage,
enveloppe ce coin charmant, Troyon, lui, était représenté par un petit panneau
et trois toiles hors de pair dans son œuvre : le Passage du bac, les Animaux au pâturage et le Gué, prairie normande dont le regard cherche en vain la limite
et que peuplent de belles vaches aux pelages divers, aux yeux bons et doux.
Comme si l'amateur
eût voulu multiplier les sujets identiques, et se rendre compte de la façon
dont divers artistes pouvaient les interpréter, on voyait encore des pâturages
signés Brascassat, Cabat, Rosa Bonheur ; puis on s'arrêtait devant les Decamps.
Ceux-ci étaient nombreux. M. de Trétaigne avait dû affectionner
particulièrement cet artiste, et il avait de lui, en des genres divers, des
œuvres très caractéristiques et toutes de grande valeur. L'une des plus
originales et aussi des plus saisissantes était un Calvaire haut de 21 centimètres, large de
- 217 -
montagne que la foule envahit, le
ciel assombri par les nuages et déchiré au loin par une éclaircie intense jetant
une vive lumière sur les murs de Jérusalem. Près de là et sous la signature du
même peintre on voyait, avec leurs profondeurs noires et leurs murs éclatants
de blancheur, de pittoresques Cours
d'hôtelleries italiennes, puis les Chercheurs
de truffes, des paysans du Tarn crânement coiffés de chapeaux à larges
bords, drapés dans leurs amples manteaux et accompagnant des porcs dont le
groin fouille la terre ; enfin voici le
Chenil, une merveille de vie et de couleur, un valet fouaillant si
vigoureusement une meute rageuse qu'on croit entendre rugir les chiens et
cingler le fouet.
Arrêtons-nous :
nous ne voulons ni décrire ni même énumérer les soixante-cinq œuvres qu'on
pouvait admirer à l'exposition de Trétaigne ; nous avons hâte d'arriver à la
journée qui devait en voir la dispersion.
La vente commença à
deux heures précises, ainsi qu'on l'avait annoncé, et un à un, en deux heures
et demie ou trois heures de temps, les tableaux passèrent sur table et
trouvèrent acquéreurs.
Si dédaigneux que
nous soyons ordinairement des chiffres, nous devons convenir qu'ils ont leur
éloquence et que, vu l'époque où cette vente avait lieu, ils sont
particulièrement intéressants à constater. Ils marquent, nous croyons l'avoir
fait comprendre précédemment, une sorte de réveil de la capitale, et, après
les dures épreuves subies, un salutaire retour aux préoccupations artistiques.
Donnons donc
quelques-uns des plus beaux prix obtenus : Le
Passage du bac, de Troyon, adjugé à 38, 200 francs, occupe le premier rang
il est suivi de près par les Deux Van de
Velde, de Meissonier, qui atteignent 38,000 francs (six ans après, lors de
- 218 -
magnifique
collection ont repassé en vente depuis, et ceux de nos lecteurs qui suivent le
courant artistique pourront se rendre compte du progrès qu'a fait
l'enthousiasme dont la journée du 19 avril 1872 vit la première manifestation.
Delacroix ici arrive en tête avec son Cavalier
luttant contre un lion, qui atteint 17,000 francs ; une Cour d'hôtellerie de Decamps (n° 14 du
catalogue) est adjugée à 16,800 francs ; ses Chercheurs de truffes, à 15,000 francs ; la Vedette, de Delacroix, à 14,000 francs ; le Pâturage de Rosa Bonheur, à 12,000 francs. Les Diaz n'atteignent
que des prix modestes : la Fin d'un beau
jour, ravissante composition pleine de poésie, n'obtient que 9,600 francs ;
la Fée aux joujoux, 7,600 francs ;
le Maléfice, 7,400 francs ; le Génie couronné par les Amours, 5,200
francs. Relevons encore de-ci de-là quelques prix qui peuvent avoir leur
intérêt : un ravissant et lumineux panneau mesurant
Il est cinq heures.
Pillet totalise son procès-verbal ; la vente a produit exactement 450,090
francs.
Nous le répétons en
terminant, cette journée fut significative ; elle ramena les amateurs à
l'hôtel Drouot et assura le succès des ventes qui suivirent et qui, ainsi que
celles dont nous parlons, mais non plus qu'elles, ont laissé un souvenir vivace
dans la mémoire des amateurs, une trace ineffaçable dans l'histoire de l'art de
notre temps, les ventes Paturle, de Marcille, Péreire, etc. L'impulsion, et
c'est cela qui justifie ce travail et excuse sa longueur, l'impulsion venait de
Montmartre et d'un Montmartrois.
ALEXIS MARTIN.
- 219 -
L'ARGENTERIE
DE L'ABBAYE DE MONTMARTRE
D'un inventaire de
l'abbaye de Montmartre à la fin de l'ancien régime, récemment acquis par les archives
de la Seine, j'ai cru bon d'extraire quelques articles relatifs à l'argenterie
; encore me suis-je borné à mentionner ceux qui m'ont paru pouvoir présenter
quelque intérêt au point de vue de l'art : cette simple mention suffira, je
pense, à faire regretter leur disparition (1).
1.
- Un grand soleil émaillé, garni de pierres fines, tant roses que rubis,
émeraudes et quelques diamants blancs, ainsi que la couronne sur le devant :
ledit soleil. orné de deux anges en adoration garnis chacun d'une écharpe de
rubis et de roses, le tout avec le socle aussi d'argent vermeil, évalué à 54
marcs, ci . . . 54m
2.
- Un autre soleil aussi d'argent vermeil garni de pierres non précieuses et de
deux anges en adoration, évalué le tout à 15 marcs, ci . . . 15m
3. - Deux châsses de
différentes grandeurs enrichies de pierres précieuses et d'émail, plus deux
autres châsses en bois d'ébène avec colonne d'émail et ornements d'argent
émaillé.
Mais ces quatre
objets sont si peu garnis d'argent qu'il est impossible d'en fixer le poids :
c'est pourquoi, malgré leur prix, ils ne seront cités ici que pour mémoire.
4.
- Trois reliques, une de saint Ignace, l'autre de saint Far et la troisième de
saint Denis, le tout d'argent vermeil pesant vingt marcs deux onces cinq gros 20m
2o 5g
5. -
Une sainte Ursule d'argent vermeil sur un pied de bois noir pesant, par
évaluation, quatre marcs deux onces un gros, cy . . . 4m
2o 1g
(1) Je rappelle une fois pour
toutes que les poids mentionnés dans cet inventaire équivalaient à peu près : le marc à
- 220 -
6. -
Une sainte Catherine aussi d'argent vermeil pesant huit marcs quatre onces
quatre gros, cy . . . 8m
4o 4g
7. -
Une autre sainte Catherine de Sienne aussi d'argent vermeil pesant huit marcs
deux onces, cy . . . 8m
2o
8. - Un saint Étienne
d'argent doré pesant huit marcs une once quatre gros, cy . . . 8m
1o 4g
9. -
Une sainte Scholastique d'argent aussi et vermeil pesant dix marcs quatre onces
quatre gros, cy . . . 10m
4o 4g
10. - Un saint Benoît accompagné de deux disciples et enrichi
d'une croix garnie de roses, le tout d'argent vermeil pesant trente-deux marcs,
cy . . . 32m
11. - Un saint Rustique
et un saint Éleuthère sur leurs socles d'argent vermeil pesant vingt marcs une
once cinq gros, cy . . . 20m
1o 5g
12.
- Une Assomption garnie de deux anges et enrichie d'une perle fine, d'une
grosse rose et d'un petit cercle de pierres pareilles pesant le tout un marc
six onces deux gros . . . 1m
6o 2g
LUCIEN LAZARD.
***
La
Fontaine de la Bonne
Aux temps lointains
où les Montmartrois n'avaient encore pour leur usage que l'eau du ciel ou celle
qui jaillissait des flancs de la butte, il existait à Montmartre deux sortes de
fontaines : les fontaines naturelles, c'est-à-dire les sources, et les
fontaines artificielles. Celles-ci résultaient d'un système de drainage ou de
pierrées où s'écoulaient les suintements et les pleurs de
(1) Voir dans nos Curiosités du Vieux Montmartre : Les Fontaines ;
Montmartre-Vignoble. Paris, 1893, in-12, pp. 5 à 23.
- 221 -
sur le compte de la dernière,
afin de mettre en lumière deux documents inédits qui la concernent, et que
nous avons découverts dans le carton S 4436 des Archives nationales : un factum
et un contrat.
La première de ces pièces est
sans date ; mais on peut aisément en déterminer l'époque précise par la
date même du contrat qui l'accompagne et qui nous semble lui être postérieur
d'environ deux ans. Ainsi, le factum serait de 1669, c'est-à-dire de l'année où
l'abbesse Françoise-Renée de Lorraine acquit la seigneurie de Clignancourt. Or
on sait que cette acquisition fut conclue le 6 juin 1669 (1). Il nous paraît, en effet, évident que le contrat daté de
1671 est la conséquence de l'arrangement qui a suivi le procès dont le factum
est une des pièces. Factum, comme contrat, vise d'ailleurs les mêmes
parties : le sieur Claude Garrot d'une part, et l'abbesse de Montmartre de
l'autre. Mais le nom de celle-ci, Françoise-Renée de Lorraine, dont l'abbatiat
dura de 1657 à 1682, n'est seulement désigné que dans le contrat. Quoi qu'il en
soit, nous pensons qu'il vaut mieux commencer par exhiber le factum, dont voici
le texte :
« Factum POUR les Dames abbesse et religieuses de
Montmartre, demanderesses et opposantes à l'exécution d'un arrest rendu, sur
simple requête non signifiée, le 19 juin dernier.
« CONTRE M. Claude Garrot, seigneur de Champroust, cy-devant receveur des
consignations des requêtes du Palais, deffendeur.
«
Les demanderesses sont dames des terres et seigneureries de Montmartre et
Clignancourt, où elles ont tout droit de justice haute, moyenne et basse.
« En
la terre et seigneurie de Clignancourt il y a une fontaine appelée
«
Elle porte le nom de Bonne Fontaine, parce
que l'eau en est beaucoup meilleure et plus seine (sic) que celle des autres fontaines qui sont dans l'étendue de la
paroisse de Montmartre.
« La
possession en laquelle sont les habitans de Montmartre et de Clignancourt qui
composent la paroisse de Montmartre, se justifie par deux moyens.
« Le
1er est que cette fontaine a donné le nom aux héritages voisins et à
toute la contrée, tellement que tous ces héritages sont dits situez au lieu dit
« Le
2me est qu'il y a une sente ou chemin public qui conduit au lieu dit
(1) Archives nationales S 2245b. - Voir notre notice les Seigneurs de Clignancourt dans le Bulletin
de la Société de l'histoire de Paris et de l'lle-de-France, année 1891, p. 118.
- 222 -
« La
preuve de ces deux faits est établie sur des titres incontestables, sçavoir sur
un ancien terrier de la seigneurie de Clignancourt fait en l'année 1545, et sur
plusieurs déclarations et contrats passez depuis l'année 1547 jusqu'en l'année
1642, dans tous lesquels les héritages scituez aux environs de la dite fontaine
sont déclarez scituez au lieu dit
«
D'où il résulte qu'en l'année 1545, les habitans de Montmartre et de
Clignancourt estoient déjà en possession immémoriale de cette fontaine,
puisqu'il y avoit un chemin qui y conduisoit pour en aller puiser l'eau, et que
ce chemin estoit si connu de ce temps-là qu'il servoit déjà à désigner la
situation des héritages voisins.
«
Néantmoins M. Claude Garrot, cy-devant receveur des consignations de requêtes
du Palais, ayant acheté le demi-cartier de terre dans lequel cette fontaine est
scituée, à dessein de s'en rendre le maître et d'en dépouiller le public,
nonobstant sa possession paisible de deux siècles pour le moins, en a de son
authorité privée fait rompre le bassin, le 15 juin dernier, et fait faire des
tranchées pour conduire l'eau dans un réservoir qu'il a pour la maison qu'il
possède à Clignancourt, qui n'est qu'une roture scituée en la haute justice des
demanderesses.
« De
quoi le procureur fiscal des demanderesses ayant esté averti par les plaintes
des habitans de la paroisse de Montmartre, il a baillé sa requête au bailly du
dit lieu à ce qu'il luy fut permis d'informer de cette entreprise et de la
démolition de cette fontaine, et que cependant défenses fussent faites de
continuer les tranchées que l'on avoit commencées pour en détourner l'eau. Ce
qui luy ayant esté octroyé, et même en cas de contravention permis
d'emprisonner les contrevenans, Maistre Claude Garrot a, par surprise et sur
une simple requête non signifiée, obtenu Arrest le 19 dudit mois de juin
dernier, par lequel il est receu appellant de cette ordonnance : ordonné que
sur son appel les parties auront audiance au premier jour, et cependant permis
continuer la démolition et la tranchée par luy commencée. Les demanderesses
sont opposantes à l'exécution de cet arrest qui est insoutenable en la forme et
au fond.
« En
la forme par deux moyens. Le 1er que la communauté des habitans de
Montmartre et de Clignancourt pour lesquels les demanderesses, en qualité de
dames hautes justicières, ont pris le fait et cause, estant en possession
paisible de la fontaine dont est question depuis 2 ou 3 cens ans, elle n'a pu
estre dépossédée par M. Claude Garrot par voye de fait et sans connaissance de
cause.
« Le
2e, que tant s'en faut qu'on n'ait pu luy permettre de supprimer la
tranchée par luy commencée pour s'approprier l'eau de la dite fontaine, qu'au
contraire il doit estre condamné à rétablir le bassin qu'il a rompu, et toute
audiance luy estre déniée sur son appel jusques à ce qu'il ait remis les choses
en l'estat qu'elles estoient avant son entreprise, par ce que c'est une maxime
certaine et indubitable en droit que spoliatus
ante omnia restituendus est.
(1) Nous devons rappeler que
la Fontaine de la Bonne, dont il ne
reste plus depuis longtemps d'autre trace que son nom laissé au susdit chemin
devenu rue, était située sur le bord oriental de ce chemin, ainsi que
l'indiquent quelques plans du siècle dernier.
- 223 -
« Au
fond par 4 moiens. Le 1er que la possession publique des dits
habitans pendant plus de 150 ans estant justifiée par escrit et par des titres
qui ne peuvent recevoir de contredit, l'usage de la dite fontaine leur a esté
pleinement acquis par une si longue et si paisible possession.
« Le
2e moien, que ceux qui ont vendu à M. Claude Garrot le demy-cartier
de terre dont est question, luy ont expressément déclaré par le contrat que
« Le
3e est que, cette fontaine publique estant proche de sa maison, il
n'a pu ignorer cette servitude visible, parce qu'une servitude visible et
apparente ne pouvant estre incogneuë à un acquéreur, et ne se purgeant pas
mesme par un décret, il est obligé de la souffrir après son acquisition de la
mesme manière que ses autheurs l'ont soufferte avant luy.
« Le
4e et dernier est que cette
fontaine ne procède pas d'une eau vive dont la source soit purement naturelle,
mais des pleurs de la montagne recueillis et ramassés par trois pierrées
artificielles faites et construites dans les terres voisines, qui font
connoître qu'elles ne sont pas l'ouvrage du propriétaire de ce demy-cartier de
terre, qui n'auroit pas eu droit de fouiller dans les terres voisines pour se
faire une fontaine dans son héritage, mais que c'est un ouvrage public fait par
les anciens seigneurs de Clignancourt ou par la communauté des habitans de
Montmartre pour ramasser en cet endroit les pleurs de la montagne et en former
une fontaine pour la commodité publique.
«
Pour toutes ces raisons les demanderesses soutiennent qu'elles doivent estre,
s'il plaist à la Cour, estre receues opposantes à l'exécution du dit arrest du
19me juin dernier, faisant droit sur leur opposition, ordonner que les ouvrages
faits par Mre Claude Garrot pour la suppression de la dite fontaine
seront démolis, et les choses incessamment remises en leur premier estat par le
dit Maistre Claude Garrot, sinon permis aux demanderesses de le faire faire à ses
despens, et que toute audiance luy sera déniée sur son appel jusques à ce que
le dit rétablissement ait esté fait. »
***
Le deuxième document
ayant rapport au même objet est un contrat en date du 28 mai 1671, passé
par-devant Mes Plastrier et Le Semelier le jeune, notaires au
Châtelet de Paris, entre Madame Françoise-Renée de Lorraine, abbesse, et les
dames religieuses de Montmartre, d'une part, et Me Claude Garrot,
seigneur de Champroust, conseiller du Roi, receveur des consignations des
requêtes du Palais, demeurant à Paris rue des Prouvaires, propriétaire d'une
maison, jardin, enclos et héritages en dépendants, sis à Clignancourt, d'autre
part. Les clauses de ce contrat sont ainsi énoncées :
«
... Les parties disant que, par contrat passé le 29 septembre 1669, les dites
dames abbesse et religieuses de Montmartre auroient vendu au dit sr
Garrot la propriété de toutes les eaux, cannaulx, pierrées, réservoirs,
regards,
- 224 -
thuyaux,
robinets et autres choses servant à la conduite des dites eaux qui passent tant
soubz le grand chemin descendant du dit Montmartre audit Clignancourt que
autres endroits dépendans de la dite seigneurie de Clignancourt, avec la
liberté et faculté de faire faire telles autres recherches d'eaux, cannaux et
réservoirs, et en tels endroits de la dite seigneurie que le dit sr Garrot
le jugeroit à propos, mesmes de faire faire un puits ou réservoir pour ramasser
et recepvoir les eaux des ravins descendans de la montagne du dit Montmartre au
dit Clignancourt, et, sy besoing estoit pour accourcir la conduite des dites
eaux, faire passer les dits cannaux par autres chemins et sentiers dépendans de
la dite terre et seigneurie de Clignancourt, à condition néantmoings que le dit
sr Garrot seroit obligé de bailler la cheute des dites eaux pures et
nettes sortant de la dite maison pour estre prises et conduittes par les dites
dames abbesse et religieuses dans la maison seigneuriale du dit Clignancourt,
scize audessoubz de celle dudit sr
Garrot ; lesquelles eaux, il ne pourroit destourner pour quelque cause et
occasion que ce soit : à quoy ledit sr Garrot auroit satisfait
conformément à la dite clause.
« Mais,
parce que les dites dames abbesse et religieuses de Montmartre seroient bien
aise d'avoir de l'eauë qui vienne directement dans leur maison scize audit
Clignancourt sans passer par la maison du dit sr Garrot, afin d'en
disposer plus commodément dans la mesnagerie qu'elles y font faire, icelles
dames auroient prié et requis le dit sr Garrot de leur vouloir
abandonner la jouissance des eaux qui proviennent de la pierrée qui prend sa
conduite le long du grand chemin de Montmartre à Clignancourt, depuis
l'encoigneure du jardin de la maison du sr de La Balle jusques au
regard qui est proche de la porte du jardin du dit sr Garrot, et qui
font partie de celles par luy acquises des dites dames : moyennant quoy les
dites dames luy offrent de renoncer à la clause portée par le dit contrat de
vente, cy dessus exprimée. Ce que le dit sr Garrot auroit bien voulu
octroyer pour bailler tout subjet aus dites dames de se louer de luy et leur
témoigner que son desseing a tousiours esté de les obliger en tout ce qui leur
seroit possible ; et quoy qu'à cause du dit habandonnement il fut en droict
d'en demander le remboursement..., le dit sr Garrot déclare qu'il
n'en prétend aucune chose.
« Et
ces causes, les dites parties ont fait et accordé entre elles ce qui ensuit
c'est à sçavoir que le dit sr Garrot a habandonné et délaissé par
les présentes aux dites dames abbesse et religieuses de Montmartre la propriété
et jouissance des eauës qui proviendront de la pierrée qui prend sa conduite le
long du grand chemin de Montmartre à Clignancourt, depuis l'encoignure du
jardin de la maison du dit sr de La Balle seulement jusques au
regard qui est proche de la porte du jardin dudit sr Garrot, pour
estre conduites dans la ferme des
dites dames abbesse et religieuses scize au lieu dit de Clignancourt, à la
réserve et condition expresse et non autrement qu'il sera loisible au dit sr
Garrot de faire mettre un thuyau qui sera hanté sur celuy dans lequel les dites
eaux seront conduites dans la ferme ; lequel ne pourra estre que de la moitié
du thuyau principal et passera dans le mur du dit Sr Garrot qui
répond dans la cour de derrière de sa dite maison ; au bout duquel thuyau il y
aura un robinet pour se servir et user des dites eauës toutes fois et quantes
qu'il en aura besoing. Laquelle pierrée, regard et conduite les dites dames
abbesse et religieuses de Montmartre seront tenues et obligées d'entretenir à
leurs frais et despens.
VUE DE MONTMARTRE, PRISE DE
D’après un dessin original des Archives du
« VIEUX MONTMARTRE ».
- 226 -
« Et
en considération duquel délaissement et habandonnement ainsy fait par le Sr
Garrot, les dites dames abbesse et religieuses ont renoncé et renoncent par les
dites présentes à la clause apposée dans le dit contrat de vente, en ce que le
dit sr Garrot estoit obligé par iceluy de leur bailler la descharge
des dites eauës sortans de sa maison pures et nettes, se contentant à présent
pour la descharge d'icelles de la
qualité et quantité qu'elles se trouveront sortans de la maison du dit sr
Garrot après s'en estre servuy, sans que les dites dames abbesse et religieuses
puissent prétendre ni se plaindre de la qualité et quantité d'icelles, attendu
que ce qui reste au dit Sr Garrot après avoir habandonné la dite
pierrée n'est pas suffisant pour l'usage et nécessite de sa maison, veu mesmes que celles qui proviennent de la dite
pierrée et regard sont la meilleure partie de celles qu'il a acquises des dites
dames abbesse et religieuses, et que sans ceste clause expresse le dit sr
Garrot ne leur auroit habandonné la dite pierrée ny regard, ny passé le présent
contrat, sans au surplus déroger par les dites parties audit contrat de vente
susdatté qui demeure en sa force et vertu.
«
Car ainsy a esté accordé entre les dites parties, etc. »
Bien que dans ce contrat
il ne soit pas question de la fontaine de La Bonne d'une façon. particulière,
il nous paraît certain que les eaux et la pierrée, qui y sont désignées comme
passant sous le grand chemin descendant de Montmartre à Clignancourt
(aujourd'hui la rue du Mont-Cenis), se rapportent en grande partie à cette
fontaine. Ce contrat constitue donc un document d'un intérêt, sinon aussi
direct que le précédent, du moins d'une importance égale. Quant à la maison
seigneuriale qui y est mentionnée aussi sous le nom de FERME, « scize au dessoubz de celle du dit sr Garrot », ajoutons, pour terminer,
que c'est évidemment celle qu'ont successivement possédée les anciens
seigneurs de Clignancourt, les Liger et les Brizard, jusqu'en 1669. Il y a
environ trente ans, on en voyait encore quelques restes dans la propriété qui
appartenait alors à la famille de Romanet et qui depuis a fait place à une maison
de rapport très banale, mais de cinq étages, située à l'angle est de
CHARLES SELLIER.
- 227 -
ALFRED
ROSTAING
Notre collègue, M. A.
Burion, a bien voulu nous communiquer les quelques notes qui suivent, afin de
garder le souvenir de M. A. Rostaing, et en témoignage de la grande perte faite
par le « Vieux Montmartre » lorsqu'une mort cruelle et prématurée nous a
séparés de notre cher et très aimé sociétaire.
A la Société « Le Vieux
Montmartre. »
MESSIEURS,
Dans une récente
visite que j'ai faite à Mme Rostaing, la veuve de notre regretté
confrère a bien voulu me communiquer un document qui intéresse notre société,
écrit tout entier de la main de son mari. J'en ai pris copie, et je viens vous
en donner lecture.
Ces lignes, tracées
d'une main aujourd'hui glacée par la mort, m'ont paru être l'introduction du
travail d'Alfred Rostaing sur Montmartre, travail qui est l'une des gloires de
nos archives.
Il s'en dégage un
arôme de poésie qui va droit au cœur ; on sent que l'auteur était pénétré
de l'amour de son sujet. La description charmante qu'il fait de notre colline
d'antan, l'évocation des jours de sa jeunesse, ont une saveur toute particulière.
On voit qu'il était le familier de la butte, qu'il en appréciait
Je m'estimerais très
heureux si vous vouliez bien, Messieurs, donner place dans le prochain
fascicule à cette page émue, où l'auteur fait preuve d'une si touchante
modestie. Ce serait comme un tribut amical payé à celui que nous ne verrons
plus, mais dont le souvenir sera toujours cher à la société du « Vieux
Montmartre ».
PARIS-MONTMARTRE :
le 6 Mars 1896.
AMÉDÉE BURION.
- 228 -
VUE DE MONTMARTRE EN 1840. – D’après un
dessin de Th. Frère.
SOUVENIRS
D'UN PARISIEN
VIEIL HABITANT DE MONTMARTRE
Je n'avais eu d'abord
d'autre pensée que celle de faire, à coups de crayon donnés sur place, revivre
pour moi seul deux ou trois pittoresques souvenirs de jeunesse ; puis,
l'attrait que nous offre parfois un retour vers notre passé, vous savez, ce
passé où le soleil était plus brillant, l'air plus frais, où les roses étaient
plus roses, me fit multiplier les étapes de mon humble mine de plomb.
Elle se lança à
travers les rues escarpées et tortueuses, les places, ou plutôt les tertres et
les carrefours rustiques, les maisons aux toits de chaume ou de tuiles,
enjolivées de poutres et de crampons extérieurs ; en un mot, à travers
tout ce panorama aérien, estampillé d'une miniature de château presque royal,
et de deux ou trois castels minuscules d'hobereaux, ce panorama, dis-je, que
présentait le Montmartre d'il y a un
demi-siècle.
Enfin, je ne sais
quel intérêt de chercheur rétrospectif se joignit au plaisir que j'avais de
revoir mon cher et historique Montmartre, avec ses moulins dont les grandes
ailes semblaient défier tous les Don Quichotte de la grand' ville, et dont
l'incessant tictac rythmait
- 229 -
les refrains qui montaient des
cabarets, bouchons, guinguettes, tonnelles chantant au pied de la butte, - Montmartre,
avec ses pentes herbues ou sablonneuses, si faciles, mais si douces aux chutes;
avec ses chemins d'amoureux, aux buissons desquels il faisait bon, « comme
pour la fraise au bois de Bagneux », cueillir la mûre noire, quand on était
deux ; avec sa vieille auberge de la petite rue Saint-Denis, inaccessible
à tous autres quadrupèdes que les ânes, les chèvres, les chiens et les chats,
et sur laquelle on pouvait lire le traditionnel et toujours équivoque, cette
fois un peu ébouriffant ; ICI ON LOJE A PIED ET A CHEVAL. - Enfin, avec ses
grandes ouvertures de carrières, immenses baies ressemblant aux portiques
frustres de quelque cathédrale souterraine et infernale.
Quelques-uns de mes
confrères de la société du « Vieux Montmartre » ont pensé, peut-être avec trop
de bienveillante indulgence, que ces modestes vues du vieux Mont des Martyrs,
rajeunies de cinquante ans, pourraient offrir quelque intérêt ou quelque
plaisir à d'autres yeux que les miens.
De là, cette
collection, dont la seule qualité, s'il pouvait y en avoir une, serait
l'exactitude, confirmée presque toujours par des vestiges que l'on retrouve
encore, à certaines erreurs ou omissions près, que l'on pardonnera à un
opuscule dépouillé de tout artifice, et surtout de prétention.
A. ROSTAING.
1830 à 1889.
***
Les lignes qu'on
vient de lire, retrouvées après le décès de notre regretté collègue, étaient,
nous le croyons, destinées à servir de préface au curieux travail qu'il a
laissé sur Montmartre. Pourquoi a-t-il renoncé à son projet, pourquoi a-t-il
jeté au fond d'un tiroir ces deux pages d'un sentiment si vrai, d'une
inspiration si fraîche ? C'est ce que nous ignorons. Nous ne pouvons, en les
publiant, que remercier M. A. Burion. de nous les avoir communiquées et,
puisque, grâce à elles, nous trouvons une occasion de parler du travail de
Rostaing, nous allons, en peu de mots, essayer non de l'analyser, mais de
donner une idée de l'intérêt qu'il présente.
Ce travail intitulé La Butte, SOUVENIRS D'UN
VIEUX PARISIEN, est
un album composé de dix grandes planches dont la réunion peut former une sorte
de vue panoramique du vieux Montmartre
- 230 -
et rappeler, dans ses grandes
lignes, l'aspect qu'il avait avant que l'abandon des carrières, la disparition
des moulins, les percements et les constructions lui aient enlevé ce séduisant
et pittoresque caractère que prisaient, à juste titre, les Parisiens du temps
de Louis-Philippe et que le peintre Georges Michel, un oublié, a tant de fois
reproduit.
Ces planches sont
consacrées pour une moitié à l'étude du versant nord de la butte, pour l'autre
à celle du versant méridional. Elles reproduisent, vus à vol d'oiseau, tous les
quartiers montmartrois tels qu'ils étaient vers l'an 1830.
A travers les
carrières, les fours à plâtre, les moulins, les bicoques, les bals, les
cabarets ; serpentant au milieu de propriétés qui pour la plupart ne sont plus
qu'un souvenir, et qu'on désignait alors sous les noms de leurs
possesseurs : Montdidier, Véron, Damoiseau, Dupin, Guibon, Vincent, de
Trétaigne, etc. ; parmi tout cela, disons-nous, le regard reconnaît facilement
les voies existantes alors dont le tracé s'est affirmé ou modifié depuis et
qui, chaussées éclairées par des réverbères, ruelles obscures, chemins défoncés
en ce temps, sont maintenant de larges et lumineuses rues bordées de hauts
immeubles.
Pour bien faire
comprendre, tout en la regrettant sans doute, la transformation que la butte a
subie depuis soixante années, Rostaing a accompagné chacune de ses vues de deux
plans géométraux. L'un représente la fraction dessinée sur la planche, telle
qu'elle était, en 1830 ; l'autre, conforme à la topographie de 1889, se
superpose en quelque sorte au premier et rend appréciables les changements qui
se sont opérés.
Des légendes
explicatives, claires, succinctes, mais néanmoins très documentaires et pleines
de faits et d'indications utiles à retenir, sont jointes à ces plans; elles en
rendent la lecture à la fois attrayante et facile et, par le piquant des
détails, ajoutent à l'intérêt de l'ensemble.
Exécutés sans prétentions
artistiques, dans un sentiment naïf qui semble être une garantie de la
sincérité de leur auteur, les dessins de Rostaing ont été imprimés par
lui-même, à l'encre autocopiste, au cours de l'année 1890, il n'en a fait qu'un
tirage fort restreint.
Nous
ne croyons pas qu'il existe plus de dix exemplaires de l'album complet ;
les bibliothèques du Ministère de l'Instruction publique et Carnavalet en
possèdent chacune un. Un troisième est conservé dans nos archives.
A. M.
VUE DES CARRIÈRES
DE MONTMARTRE, VERSANT NORD, EN 1840.
Gravure de L.
Bertrand. (D’après un dessin original de l’époque.)
- 232 -
BALS
ET GUINGUETTES
(Suite)
ou
LE PETIT MOULIN ROUGE
En 1878, un fabricant
de lampes, nommé Kirsbaume, séduit par l'apparence de forêt vierge émergée de
l'immeuble situé au n° 15 de
A dire vrai, pour
aimable que fut la pensée, apparemment avait-elle été suggérée à Kirsbaume par
la présence, en ces lieux, d'un établissement déjà voué à Terpsichore, et
portant le nom assez spécial de Bal des
Brouillards.
Un lieu de sauterie,
voire de beuverie, était très suffisant à cette époque de notre histoire, en une
telle région fort perdue et n'ayant que des rapports vagues avec ce qu'elle est
aujourd'hui ; au surplus, la quasi-proximité du Bal de la Galette constituait une concurrence très sérieuse.
Ces considérations
n'eurent point le don d'émouvoir Kirsbaume. Sans doute pressentait-il déjà le
changement d'axe des joyeusetés et plaisirs parisiens et entrevoyait-il en
Montmartre la future « mamelle sacrée destinée à servir de nourriture à
l'élément intellect universel. »
Sans s'effrayer de la
double concurrence, dédaigneux de l'isolement de l'endroit, ignorant à plaisir
de son grand éloignement de tout centre habité et des mille difficultés d'y
parvenir, il voulut, nouveau pionnier de l'amusement, ouvrir un temple de plus
à la Folie bacchanale, sur ces confins des terres civilisées. Et, pom-
- 233 -
peusement, en justification de la
chevelure verdoyante, agitée au moindre souffle au-dessus de l'immeuble, il
baptisa son bal du nom de Feuillée de
Montmartre !
Le titre était beau,
tout empli de ce parfum recherché par Kirsbaume, bien fait pour attirer les
amis de la vraie nature. Malheureusement l'appellation seule avait quelque
charme ; l'intérieur ne répondait que vaguement aux promesses alléchantes
de l'enseigne.
Soit par économie
bien entendue ou pour toute autre cause, un simple hangar en charpente
représenta le nouveau bal, salle de danse établie en contre-haut d'une terrasse,
sous les ombrages de la « Feuillée ». Au surplus, la clientèle n'était
point de celles qui « fréquentent » ; ses goûts se rapprochaient plutôt de
la simple nature, ses habitudes concordaient vaguement avec celles des snobs de
bals selects ou de réunions mondaines.
Quelques philosophes
du plein air, divers « rentiers » et leurs compagnes, à l'affût de nouveautés,
furent les premiers et les seuls clients de la
Feuillée de Montmartre. Les idylles virgiliennes s'y déroulèrent en un
langage dénué de toute rhétorique académique, la danse y fut toute franche et
emplie d'un laisser-aller, peut-être fort pittoresque, mais certes d'un ordre
très particulier... à ce coin perdu de
A danser, même en un
parfait sans-gêne, le danseur s'échauffe et s'assoiffe aisément. Kirsbaume, un
observateur, ne pouvait manquer de constater semblable phénomène. Aussi
n'eut-il garde de manquer aux principes de l'hospitalité... payante, et
ouvrit-il, au bas de sa propriété, une salle dite des boissons, en laquelle les
saladiers de vins alternèrent fraternellement avec des spiritueux ou des
liqueurs de haute fantaisie.
Malgré tant
d'attention pour sa clientèle, Kirsbaume dut tôt passer la main ; il céda
l'établissement à Kursh, architecte, et à
- 234 -
Gérard, distillateur aux
Batignolles, un connaisseur en alcools assurément, qui se proposa d'ingurgiter
les produits de sa fabrication aux aimables habitués de la Feuillée de Montmartre.
Le premier soin des
nouveaux propriétaires fut de débaptiser le bal créé par Kirsbaume, et, à son
appellation poétique, de substituer celle plus, caractéristique de Petit Moulin Rouge. Les nouveaux
associés étaient loin de soupçonner leur rôle de saint Jean précurseur et de
préparer l'avènement du grand confrère futur. Leur deuxième soin fut
« d'illustrer » la salle des boissons et de la décorer de manière à
satisfaire les goûts artistiques des buveurs.
Les murs furent
couverts de croquis et de dessins (!), au fusain ou au crayon, en même temps
qu'un grand panneau était réservé à la reproduction du cabaret, par la peinture
de haut goût.
Voici la description
de cette œuvre d'art, aujourd'hui disparue - hélas ! - qu'un amoureux de
Montmartre a eu l'heureuse idée de faire, avec une conscience dont nous ne
saurions trop le louer.
« On voit
s'engouffrer toute une procession de personnages grotesques, hommes et femmes,
dans les attitudes les plus baroques et costumés de la plus étrange façon ;
puis çà et là des groupes divers plus ou moins réussis : un musicien de la rue
jouant de la flûte, tandis qu'un magnifique canard, aux ailes déployées,
s'accroche, au bout de son instrument comme pour prendre la responsabilité des
couacs que l'on entend ; une femme, les jupes retroussées jusqu'aux cuisses,
assise à table, tend son verre à un inconnu obèse qui lui verse une liqueur
quelconque, tandis qu'à côté un consommateur grincheux réclame son bain de pied
à un garçon ahuri, lequel, avec ses longs favoris, avait la prétention de
ressembler à un homme politique, trop dénigré et en butte à la verve exagérée
de certains pamphlétaires ou de certains caricaturistes.
« Plus loin, un
lapin, la pipe à la bouche, supplie un marmiton de ne pas le transformer en
gibelotte, et un dîneur courroucé brandit furieusement la carte du menu, sur
laquelle on ne voit qu'une tête de ruminant, semblable à la sienne : - Veau ! a
l'air de s'écrier le garçon goguenard. »
Le portrait-charge de
Kursh complétait, triomphalement, l'ornementation de la salle des boissons.
L’ABREUVOIR DE
- 236 -
Le Petit Moulin Rouge traîna une vie assez
misérable jusqu’en 1886, époque à laquelle il fut vendu pour la somme assez
raisonnable de cent francs, aux enchères publiques, en l'étude de Me
Ami, notaire, rue Franklin.
Ce fut un marchand de
bric-à-brac qui l'acheta pour y installer sa friperie ; il y continue
encore ce genre de commerce.
Ajoutons, pour clore
cet aperçu historique, que le Petit
Moulin Rouge a eu, comme gérant, Fortin, qui créa, depuis, le bal de la Renaissance, rue Vieille-du-Temple, bal
de durée très éphémère.
(A suivre.)
PIERRE DELCOURT.
***
LE
DROIT
DE HAUTE, MOYENNE ET BASSE JUSTICE
A MONTMARTRE
Lorsque, vers 1133,
Ce pouvoir de rendre
la justice résultait, dans son principe, des divers degrés de la hiérarchie
sociale, tels qu'ils existaient sous le régime de la féodalité.
Le droit de justice
avait cela de particulier qu'il s'appliquait exclusivement aux bourgeois et aux
serfs censitaires d'un champ ou domaine seigneurial ; il découlait
naturellement pour chaque seigneur de celui de souveraineté, attaché au fief
dont il était détenteur, soit à titre de suzerain, soit à titre de vassal.
En se reportant en
arrière, on constatera qu'au Xe siècle, Montmartre était en la
possession des Montmorency.
Bouchard le Barbu
avait en apanage tout le territoire et avait édifié une forteresse dans l'île Saint-Denis,
d'où les soldats se répandaient dans les environs et venaient ravager les
champs des moines de Montmartre. D'après les plaintes de Vivien, abbé du
monastère, le fort fut rasé par le roi, et Bouchard autorisé à construire un
château à Montmorency. (Un village des environs s'appelle encore
Plessis-Bouchard.)
En 1095, les deux
églises de Montmartre appartenaient à Vauthier Payen et à son épouse,
- 237 -
Martin-des-Champs, qui établirent
un prieuré de l'ordre de Cluny. Cette riche offrande en valait la peine :
elle comprenait l'église paroissiale placée au sommet de la Butte, la Chapelle des
Martyrs et un terrain suffisant pour établir un monastère.
Bouchard IV déposa
sur l'autel de Saint-Martin-des-Champs l'acte authentique par lequel il donnait
son entier consentement à cette cession.
Plus tard, au XIIe
siècle, les moines de Cluny cédèrent le monastère à Louis le Gros et à
Par cette cession ou
plutôt cette vente, les Dames de Montmartre avaient donc le droit de haute,
basse et moyenne justice dans l'étendue de leur fief.
Les trois
juridictions correspondaient à ce que nous appelons aujourd'hui le criminel, le
correctionnel et le civil.
En effet, le haut
justicier avait le droit de juger par lui-même, ou par l'officier qu'il
préposait à sa place, tous les crimes et délits entraînant la peine de mort et
les autres peines afflictives en usage.
La moyenne justice
concernait la répression des délits punis seulement d'une peine temporaire.
La basse justice ne
s'étendait qu'à de simples contraventions dont la peine ne pouvait dépasser une
certaine amende.
Voici, au surplus,
comment, au XIVe siècle, Jean Desmares, avocat du roi au Parlement
sous Charles V et Charles VI, définit les cas appartenant aux trois
juridictions :
« CAS DE HAUTE
JUSTICE. - Et
desquels la cognaissance appartient tant seulement ces hauts justiciers sont :
rapt, traîner, pendre, ardoir, enfouir, escorcher, testés, taillier et tous
autres par lesquels mort naturelle s'ensuit : Item, couper oreille ou autre membre, bannir, prendre épaves, lever
mors trouvés à aubenage succéder : Item,
cognistore de fausses mesures et denrées, de petit pain, despécier mesures
ou ardoir ou autres fausses denrées ; des voiries, des ormes et autres arbres
qui sont ès-chemins et abornements des chemins, des carrefours et places
communes, de port d'armes et ôter les débats, d'aguet appensé, et faire battre pour
deniers, mettre à question et torment, fustiguier ou battre de verges pour
délits publiquement oter le péril hors, avoir baillif, avoir scel authentique
pour sceller lettres et instruments ; avoir fourches à un, deux ou quatre
piliers, échelles ou piloris ; faire des dire devant le peuple ; mettre en
espéciale garde et protection, donner asseurement d'avoir la cognaissance de
avoir appelé femme mariée... ou home larron ou meurtrier, et semblables et plus
graves injures ; faire vendre héritages par cris solempnels et mettre
décret par espécial quand choses et biens immeubles de mineurs se vendent,
avoir ressort...
« CAS DE MOYENNE
JUSTICE. - Sont
connaître de bature jusques au sang, de coups orbes (coups qui ne paraissent
pas, qui ne font pas de plaie), sans argent prendre et sans aguet appensé,
avoir sep (prison et le plus souvent fer à serrer les pieds), aviaux,
grésillons pour garder et détenir malfeteurs.
« CAS DE BASSE
JUSTICE. - Sont
mettre bornes entre sires et censiers, ou austres héritages, condampner jusques
à 60 sols d'amende, faire arrester, forages et roages, avoir de vins vendus en
taverne... »
Ces degrés de
juridiction se reconnaissaient par des signes extérieurs ; c'était le gibet, les fourches, le pilori, l'échelle
et le carcan.
- 238 -
Seuls les hauts
justiciers pouvaient avoir le pilori, l'échelle et le carcan. Quant au gibet et
aux fourches, ils appartenaient généralement aussi aux moyens justiciers.
Toutefois, pour ne pas confondre le second degré avec le premier, les fourches
du moyen justicier se distinguaient de celles du haut justicier, en ce que, dit
le grand coutumier de France : des
fourches d'un haut justicier les liens sont par dehors ex-pâtés par en bas;
mais des fourches d'un moyen justicier les liens sont dedans et non pâtés.
Les bénédictines de
Montmartre possédaient tous ces droits, et leur juridiction, connue sous le nom
de FOR-AUX-DAMES (forum dominarum), s'étendait jusqu'au milieu de Paris.
La justice des
religieuses de Montmartre était exercée par un bailli, un lieutenant, un
procureur fiscal, un greffier, deux sergents, etc.
Ces offices étaient
donnés comme nages à ceux qu'elles employaient dans leurs affaires litigieuses
ou criminelles.
La cour de justice
tenait ses audiences au bout d'une impasse, rue de la Heaumerie, près la place
du Châtelet. Dans la prison, on montrait les chaînes qui, disait-on, avaient servi
à garrotter saint Denis et ses compagnons. La prison était sombre, malsaine et
dans un déplorable état. Sur les plaintes des détenus, Fouquet fit faire une
enquête le 14 avril 1660, enquête dont les conclusions motivèrent, de la part
de la Cour, une ordonnance adressée à Mme l'abbesse, afin de faire
réparer les bâtiments et transférer la chapelle, qui se trouvait au troisième
étage, dans un local plus convenable.
Quelque temps après,
en février 1674, Louis XIV déposséda les religieuses de Montmartre des droits
judiciaires qu'elles avaient dans les divers quartiers et faubourgs de Paris et
décida que, désormais, ces juridictions relèveraient du Châtelet.
L'édit supprima en
définitive la justice du For-aux-Dames.
La volonté royale
priva les Dames de Montmartre d'une source de grands bénéfices : droits de
déshérence, bâtardises, profits de tous ordres appartenant aux grands
justiciers. Mais telle était la volonté du roi, et Louis XIV savait ainsi
mettre en pratique sa fameuse déclaration : l'État,
c'est moi.
Les bénédictines
n'eurent qu'à s'incliner - ce qu'elles firent d'ailleurs, non sans de vives
protestations ; cependant elles conservèrent certains droits et pouvoirs
judiciaires dans une partie de leur domaine, à Montmartre et à Clignancourt.
A. L. BERTRAND.
***
Le Gérant : L. BERTRAND aîné.
- I -
ACTES DE LA SOCIETE.
APPENDICE
PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU « VIEUX MONTMARTRE »
***
SÉANCE DU 3 JANVIER 1896
Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.
Il est donné lecture d'une
lettre du ministre de l'Instruction publique informant la société le «
Vieux-Montmartre » que la date d'ouverture du Congrès des sociétés savantes est
fixée au 7 avril 1896.
Sur la proposition de
M. Lazard, le « Vieux Montmartre » prend acte de cette lettre et décide, en
raison de l'étendue trop considérable du travail projeté à cet effet et du peu
de temps qui est accordé à la Société, de reculer à l'année 1897 la remise de
la carte des Lieux dits, destinée à
figurer parmi les travaux du congrès.
Dons de MM.
Duchâteau, Lamquet, Lucipia, Lazard, Bertrand, Fourès, Jahyer, Jarlet et du
May, auxquels s'ajoute la collection iconographique de la Savoyarde du Sacré-Cœur, recueillie en conformité d'un vote émis en
une précédente séance.
***
SÉANCE DU 7 FÉVRIER 1896
Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.
M. Legrandais fait
connaître à l'Assemblée que deux inhumations ont eu lieu au cimetière
Saint-Pierre, dans les sépultures des familles Debray et Fitz-James.
Le Président exprime la
part que la Société prend au deuil cruel qui vient de frapper M. Félix Jahyer,
son président d'honneur.
Sur la proposition de
son président, le « Vieux Montmartre » adresse ses félicitations à M. Georges
Lemaire, à l'occasion de sa nomination au grade de chevalier de la Légion
d'honneur.
Est adoptée la
proposition de M. Bertrand d'insérer au fascicule un résumé des travaux des
membres de la Société, qui seront l'objet d'une distinction honorifique.
M. Lazard propose de
demander à la supérieure des sœurs, les
Dames auxi-
- II -
liaires du Sacré-Cœur, si elle n'a pas en sa possession les travaux de M. l'abbé
Le Rebours sur l'histoire de Paris.
La date du banquet
est fixée au 28 mars.
Dons de MM. Lamquet,
Duchâteau, Bertrand, Artus, Mauzin, Douillet, Le Garrec.
***
SÉANCE DU 6 MARS 1896
Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.
Il est donné lecture
d'une lettre de M. Bertillon, demandant des renseignements pour l'annuaire de
la ville de Paris.
M. A. Burion dépose la
copie d'une page que le regretté M. Rostaing avait écrite pour servir de
préface à son album du « Vieux-Montmartre ». Il est décidé que ce document
sera inséré dans le prochain fascicule. Une lettre, de remerciements est
adressée à Mme veuve Rostaing.
Lecture est donnée
par le président des lettres de démission de MM. Carabin et Georges
Dons de MM. Jarlet et
Duchâteau, auxquels s'ajoute l'épreuve du menu du banquet, dessiné et gravé par
M. L.-A. Bertrand.
***
SÉANCE DU 5 AVRIL 1896
Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.
Le président informe
la Société que le Conseil municipal de Paris lui a accordé une subvention de
1,000 francs.
Des remerciements
sont votés au Conseil municipal et à ceux clos membres du
« Vieux-Montmartre » qui ont aidé, par leur zèle, à l'obtention de cette
subvention.
M. Galliot présente
M. Barbier, comme photographe amateur, tout disposé à apporter son bienveillant
concours à la Société pour la prise de vues montmartroises.
Une proposition de M.
Lazard, de porter de vingt-quatre à trente-six le nombre des membres du comité,
n'est pas adoptée.
Sur une question de
M. Mauzin relative aux conférences projetées, M. Lazard répond que ce sujet est
toujours à l'ordre du jour, mais que l'application en doit être reportée au
mois d'octobre, c'est-à-dire à la reprise des travaux scolaires de tous ordres.
Il est décidé
d'aviser officiellement le Conseil municipal et sa quatrième commission de
chacune de ces conférences, ainsi que de l'apparition de chaque fascicule.
La commission des conférences,
nommée, est composée de MM. Monin, Bertrand, Lazard, Barbier,
Sellier, Bournon, Lauc.
Il est décidé que les
conférenciers pourront être pris en dehors des membres de
- III -
SÉANCE DU 1er MAI 1896
Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.
M. Lazard dépose des
extraits de son travail sur les comptes et recettes de l'abbaye de Montmartre,
de 1765 à 1769.
Le président fait
connaître que l'ouvrage de notre vice-président, M. Alexis Martin, Promenades dans les vingt arrondissements de
Paris, a été l'objet d'une mention de l'Académie française.
Il est décidé de
faire parvenir à MM. de Lasteyrie et R. Portalis, les auteurs de la Bibliographie des sociétés savantes, tous
les renseignements, réclamés par eux, touchant l'ensemble des travaux du « Vieux
Montmartre ».
Un crédit de 100
francs est voté pour frais d'aménagement dans le local définitif accordé à nos
archives et collections.
Dons de MM. Lamquet,
Borderel, Meusy, Ogier et Gaston Duval.
***
SÉANCE DU 5 JUIN 1896
Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.
Le président donne
lecture d'une lettre de M. Champion, libraire, informant la Société du désir
qu'a la Bibliothèque de Carnavalet de faire partie du «
Vieux-Montmartre ».
M. l'abbé Sobeaux,
curé de Saint-Pierre de Montmartre, nous fera obligeamment don de toutes les
pièces susceptibles de nous intéresser pouvant être découvertes dans les
fouilles qui devront être prochainement pratiquées pour les fondations de sa
nouvelle église, place des Abbesses.
Les membres de
M. Sellier lit une
note relative à l'élévation perspective d'un monument sépulcral, projeté pour
le département de la Seine, avec tous les accessoires propres à la dissolution
des chairs et à la vitrification des ossements humains, composé en l'an IV et
publié en l'an VII, par Giraud, architecte du Palais de justice, des prisons et
maisons d'arrêt du département. M. Sellier a de très grands motifs de croire
que Montmartre aurait été choisi en vue de l'édification de ce monument.
Des inscriptions
tombales, disparues du cimetière Saint-Pierre, ayant été retrouvées, il est
décidé de les publier dans un prochain fascicule, avec la reproduction
photographique d'une eau-forte représentant la tombe de Catherine de Clermont,
abbesse de Montmartre.
M. Lazard donne
lecture de deux notes, relatives : l'une à un bail passé, le 28 juillet 1757,
entre l'abbesse de Montmartre et un sieur Jacques Roché, laboureur à
Clignancourt, pour la location, par ce dernier, pour une période de sept
années, d'une maison sise à Clignancourt et vulgairement appelée : maison
seigneuriale.
La seconde, à la
vente, en six lots, le 24 floréal, an II, des terrains de la ci-devant abbaye
de Montmartre.
- IV -
M. Sellier, à l'occasion
de la première note, rappelle que l'emplacement de la maison seigneuriale de
Clignancourt était située sur l'emplacement de l'immeuble actuel construit à
l'angle des rues Marcadet et du Mont-Cenis, côté pair de cette dernière,
vis-à-vis la maison dite : de la Tourelle.
Il signale une
erreur, que lui-même a partagée, à savoir : l'abbesse de Montmartre n'a point
vendu cette seigneurie de Clignancourt, en 1706 ; au contraire, à cette date,
elle a cédé son domaine de Bourg-la-Reine au duc du Maine, pour se libérer,
vis-à-vis l'abbé de Saint-Denis, des obligations contractées par elle pour
l'achat à ce dernier de la dite seigneurie. L'abbesse de Montmartre est
demeurée dame de Clignancourt jusqu'à la Révolution, ainsi qu'il appert d'actes
judiciaires constants.
***
17-8-6. - Tours, imp. E. ARRAULT ET Cie,
6, rue de la Préfecture.