RETOUR 

 

 

 

BULLETIN

DE LA

SOCIÉTÉ D’HISTOIRE ET D’ARCHÉOLOGIE

DU XVIIIe ARRONDISSEMENT

 

LE

« VIEUX MONTMARTRE »

 

(Autorisé par arrêté préfectoral du 26 août 1886)

 

REVUE TRIMESTRIELLE DES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ

 

***

 

26e FASCICULE – DEUXIÈME TRIMESTRE 1896

 

***

 

PARIS

COMITÉ DE PUBLICATION

AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ

MAIRIE DU XVIIIe ARRONDISSEMENT

1896

 

 

 

« LE VIEUX MONTMARTRE »

 

SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XVIIIe ARRONDISSEMENT

 

 

MEMBRES DU BUREAU

 

Président honoraire : MM.    Félix JAHYER, O. I. .

Président :                              WIGGISHOFF.

1er Vice-Président :                 Jules MAUZIN.

2e Vice-Président :                  Alexis MARTIN, , A.

Secrétaire général :                Pierre DELCOURT, O. I. .

Secrétaire adjoint :                 HUTPIN.

Archiviste :                             Georges LEMAIRE, , , A.

Trésorier :                               V. GALLIOT.

 

 

COMITÉ

 

MM. L.-A. BERTRAND, AMÉDÉE BURION, COMPAN, DELARBRE, Pierre DELCOURT, DOUILLET, DUCHATEAU, FLOCON, Dr FOURÈS, GAIGNETTE, V. GALLIOT, HEUSCH, HUTPIN, Félix JAHYER, JARLET, LAMQUET, LAUC, LAZARD, Georges LEMAIRE, Alexis MARTIN, Jules MAUZIN, MONIN, SELLIER, WIGGISHOFF.

 

Les Séances du Comité ont lieu régulièrement le 1er vendredi de chaque mois, à 8 h. 1/2 du soir, dans la salle des Commissions de la mairie du XVIIIe arrondissement, 115, rue Ordener.

Ces séances sont ouvertes à tous les membres de la Société.

 

 

Toutes les communications, demandes d'adhésion, d’achats de photogra­phies ou de Bulletins, doivent être adressées au Président de la Société, à la Mairie du XVIIIe arrondissement.

 

Les membres de la Société n'ont droit à l'envoi gratuit du Bulletin qu'à partir du jour de leur admission.

 

Prix du 26e Fascicule…                                                1 fr

25 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme, ont été tirés.

Prix de l'Exemplaire…................................................. 2 fr.

 


26e FASCICULE - (DEUXIÈME TRIMESTRE) 1896

SOMMAIRE. - Les Ateliers de charité de Montmartre par L. LAZARD. - La collection Michel de Trétaigne, par Alexis MARTIN. - L'Argenterie de L'Abbaye de Montmartre, par L. LAZARD. - La Fontaine de la Bonne, par Ch. SELLIER. - Alfred Rostaing, A. M. - Bals et Guinguettes, par P. DELCOURT. - Actes de la Société.

 

 

DÉPOT DES FASCICULES

A la librairie du PETIT BIBLIOPHILE 22, boulevard Rochechouart

ET

A la librairie CHAMPION, 9, quai Voltaire

 

 

 

- 203 -

 

Les Ateliers de charité de Montmartre

(1789-1791)

 

 

CHAPITRE III

 

LA COMMUNE DE PARIS ET LES ATELIERS DE MONTMARTRE. - LES DEUX VISITES DE LAFAYETTE. - DISSOLUTION.

 

Onze jours après la prise de la Bastille, sur la convocation de Bailly, maire de Paris, les 120 délégués des 60 districts de Paris se réunissaient à l’Hôtel de Ville et formaient l'assemblée des représentants de la commune. La tâche dévolue à cette assemblée était très limitée : elle devait dresser un plan d'administration municipale qui serait soumis à la ratification des districts. Mais la force même des choses la contraignit de sortir des limites du mandat qu'elle s'était imposé, elle devint conseil à la fois politique et muni­cipal (1).

L'importante agglomération d'ouvriers rassemblés à Montmartre ne pouvait manquer d'attirer son attention : les paniques causées dans le public, les faux bruits répandus sur le compte des malheu­reux qui peuplaient les ateliers de charité, ne lui étaient certaine­ment point inconnus : toutefois l'assemblée n'eut pas à s'en occuper avant le 11 août. Ce jour-là, à la séance du matin, un membre du Comité de police vint déclarer qu'il fallait prendre un parti à l'égard des ouvriers de l'atelier de Montmartre dont le nombre augmentait sans cesse ; on décida d'envoyer des députés à Necker pour conférer avec lui à ce sujet (2). Les députés Pitra, mercier représentant du district de Saint-Honoré, Chauvrier, général de la congrégation des

 

(1) Ce chapitre empruntant une grande partie de ses documents aux procès-verbaux de la Commune de Paris, pour éviter les redites nous désignerons par l'abréviation S. L. le tome Ier des « Actes de la Commune de Paris pendant la Révolution publiés et annotés par Sigismond Lacroix » (Paris, Quantin, 1895, 8e).

(2) S. L., t. I, p. 144.

 

 

 

- 204 -

Trinitaires, représentant du district des Mathurins ; De Fresne, commissaire au Châtelet, représentant du district des Capucins de la Chaussée d'Antin, Moreau de Saint-Mery, conseiller supérieur de Saint-Domingue, représentant du district de Saint-Jacques l'Hôpital, s'acquittèrent le jour même de leur mission : ils allèrent à Versailles, virent le ministre qui invita l'Assemblée à employer ses propres moyens pour maintenir aux ateliers de Montmartre l'ordre et la tranquillité », observant que, le gouvernement n'ayant plus de forces actives, il conseillait à cet égard un accord particulier avec M. de la Millière (1) et offrait au surplus les secours des dépositaires de l'autorité et de l'argent ».

L'Assemblée fit alors ce que font toutes les assemblées embar­rassées : elle nomma une commission chargée d'étudier l'affaire ; six membres la composèrent ; deux curés, Desbois de Rochefort, curé de Saint-André-des-Arcs, Segré de Penvernn, curé de Saint-Etienne-du-Mont ; Trudon, représentant du district de l'Oratoire ; Menessier représentant du district du Petit-Saint-Antoine ; Broussais de la Grey, représentant du district des Carmes déchaussés ; et Dières, représentant du district des Petits-Augustins (2).

Dès le lendemain de sa nomination, la commission eut occasion de faire preuve de vitalité. L'Assemblée des représentants de la com­mune, par une délibération dont on chercherait vainement trace dans ses procès-verbaux, si explicites souvent au sujet de futilités, avait diminué le prix de la journée des ouvriers de l'atelier de Montmartre. Ces malheureux, réduits à vivre avec moins de 20 sous par jour, avaient sans doute fait entendre quelques murmures, car, dans sa séance du jeudi matin 13, l'Assemblée prit la délibération suivante :

« L'Assemblée informée de la fermentation que cet arrêté exci­tait, a cru qu'il était de son devoir de faire céder l'économie à la paix et a arrêté qu'il serait sursis pour quelques jours à l'exécu­tion de son arrêté et qu'on ferait le décompte des ouvriers suivant le prix qui leur était précédemment accordé (3). »

L'Assemblée essayait d'apporter dans la liquidation des ateliers

 

(1) Directeur des Ponts et Chaussées.

(2) S. L., pp. 177-178.

(3) S. L., pp. 204-205.

 

 

 

- 205 -

de charité la plus grande somme possible de justice ; mais en même temps, quelques heures après avoir pris cet arrêté, elle en prenait un second où elle montrait très clairement son intention de fermer à bref délai ces chantiers dont l'entretien était devenu trop onéreux : Jeudi 13 août, séance du soir. « Les commissaires chargés du travail relatif aux ouvriers employés aux ateliers de Montmartre et autres endroits, ont représenté que leur grand nombre occasionne une dépense excessive pour leur salaire, que d'ailleurs plusieurs ne demandent pas mieux que de retourner chez eux ou de se procurer du travail dans d'autres provinces. Sur ces observations, l'Assemblée a arrêté qu'à compter de lundi prochain, on n'admettrait plus dans ces ateliers ceux qui doivent retourner dans les provinces (1). »

La journée du 14 ne fut marquée par aucun incident ; en revanche, celle du samedi 15, jour de la fête de l'Assomption, en compta de nombreux. La fête tombait en 1789 un samedi ; les ouvriers craignirent qu'ils ne leur fallût subir le chômage ce jour-là et le lendemain dimanche, et aux premières heures du jour ils envoyèrent une délé­gation à l'hôtel de ville. Les représentants de la commune n'étaient pas encore en séance, et la délégation fut reçue par un des membres de service dans la grande salle de l'hôtel de ville qui transmit à l'Assemblée la requête des ouvriers de Montmartre ; elle fut immédiatement prise en considération comme le témoigne la délibération suivante : « L'Assemblée, ayant égard à une demande qui a paru juste, a consenti que les ouvriers de l'atelier de Montmartre reçussent pour la journée de demain dimanche leur solde ordinaire ; en conséquence, ils la toucheront, en continuant leurs travaux d'après le compte qui sera rendu de leur assiduité, ce qui ne les empêchera pas de remplir leurs devoirs de religion. »

Les ouvriers, satisfaits sans doute par les promesses que leur avait faites l'Assemblée, étaient occupés à leur travail sur les flancs de la butte quand Lafayette arriva au milieu d'eux (2), le même jour, à 11 heures du matin, escorté d'une douzaine de jeunes gens à cheval ; il choisit l'endroit qui lui paraissait le plus propre à contenir la foule, et, après avoir fait assembler les ouvriers, il leur annonça la

 

(1) S. L., p. 208.

(2) L'entrevue de Lafayette avec les ouvriers de Montmartre a déjà été narrée par notre collègue M. Charles Sellier dans le numéro 66, 9 juin 1888, du journal Mont­martre-La Chapelle.

 

 

 

- 206 -

dissolution des ateliers, les exhorta, en attendant leur dispersion prochaine, à ne plus faire de démarche en corps auprès de l'As­semblée des représentants de la commune, à ne pas jouer d'argent, et finit par leur indiquer clairement que si la raison ne suffisait pas à maintenir parmi eux le bon ordre, on ne se ferait pas faute d'y employer la force. Les ouvriers l'écoutèrent en silence.

La Fayette, rentré à Paris, alla le jour même rendre compte aux représentants de la commune de sa démarche auprès des ouvriers ; il déclara en même temps qu'il les avait trouvés disposés à main­tenir parmi eux l'ordre et la tranquillité. L'Assemblée témoigna à M. le commandant général sa satisfaction des nouvelles preuves qu'il lui donnait de son dévouement, de son patriotisme et des résultats heureux de sa médiation (1).

Les incidents de la journée du 15 avaient sans doute excité les représentants de la commune à en finir le plus rapidement possible avec les ateliers de Montmartre, car le surlendemain, lundi 17, l'Assemblée, dans sa séance de l'après-midi, adoptait une résolution en vertu de laquelle les ateliers de Montmartre devaient être fermés et remplacés par des établissements similaires, mais dont le per­sonnel serait l'objet d'un contrôle sérieux. Le recrutement des ouvriers était arrêté pour l'atelier de Montmartre, qui devait être fermé à partir du 23 août ; les ouvriers venus de la campagne seraient congédiés après avoir donné leur nom à leurs chefs d'atelier un passeport individuel serait donné à chacun d'eux ainsi qu'un secours de 20 sous le jour de leur départ, plus un subside de 3 sous par lieue jusqu'à la destination qu'ils auraient choisie.

Les ouvriers originaires de Paris pouvaient se faire inscrire en présentant un certificat du propriétaire de la maison qu'ils habi­taient jusqu'au dimanche 30 août ; ils devaient être employés soit à Paris, soit dans les environs, à des travaux de réparation des chemins ou de salubrité. Les ouvriers qui s'opposeraient à l'exécution de ce règlement seraient traités en perturbateurs du repos public. Le règlement serait imprimé et affiché dans les ateliers (2).

Les ateliers étaient dissous en principe ; il ne s'agissait plus que d'exécuter les résolutions que l'on venait d'arrêter. On commença

(1) S. L., p. 226.

(2) S. L., pp. 260, 261.

 

 

 

- 207 -

dès le lendemain matin en décidant que l'on ferait imprimer pour les ouvriers des passeports dans lesquels on mettrait leur signalement (1) ; puis on envoya deux députés à Versailles auprès de Necker ; ils rendirent compte de leur mission à la séance de l'après-midi : Necker désirait que « l'on confiât aux commissaires départis et à leurs subdélégués la conduite et le paiement de ces ouvriers » (2).

Comment avait été reçue à Montmartre la nouvelle de la dissolu­tion prochaine de l'atelier ? Rien ne nous permet de faire des con­jectures à cet égard ; il semble toutefois que les ouvriers aient trouvé bien court le délai fixé pour leur renvoi et que l'assemblée, par crainte des murmures, ait fixé un délai plus éloigné.

En fait les ateliers, nous le verrons plus loin, furent fermés non le 23, mais le 31 ; c'est à cette prolongation que doit faire allusion, dans un style assez peu compréhensible d'ailleurs, la délibération prise par l'Assemblée dans sa séance du mercredi matin 19 août : « Il a été arrêté que les commissaires précédemment nommés pour prendre tous les renseignements relatifs à cet objet se concerte­raient dans la journée avec M. du Perreux, membre de l'Assemblée, pour arriver aux moyens à prendre, et proposer un parti définitif ; et jusqu'à la décision finale de l'assemblée, M. Schmit, chargé du paiement des ouvriers occupés dans les ateliers, a été autorisé à leur payer leur salaire. Il a été décidé qu'il ne serait délivré aucun passeport à ces ouvriers, jusqu'à nouvel ordre. »

Tout permet donc de supposer que les représentants de la com­mune avaient cru nécessaire de retarder la fermeture des ateliers de Montmartre ; en outre, ils jugèrent bon d'envoyer de nouveau, au­près des ouvriers de la butte, Lafayette, qui les harangua avec douceur, tout en ayant soin de se faire escorter par la gendarmerie.

« Du jeudi 20 août : Dans l'après-midi, M. le marquis de Lafayette, colonel général de la milice bourgeoise, se rend à Mont­martre, accompagné seulement de quatre ou cinq chevaliers de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, et de deux brigades du guet à cheval ; il y harangue les milliers de journaliers pauvres qui s'y trouvoient encore réunis en ce moment et parmi lesquels on eût pu compter bien des brigands attirés à dessein de divers endroits pour

 

(1) S. L., p. 265.

(2) S. L., p. 269.

 

 

 

- 208 -

y gagner vingt sols par jour, en ne travaillant presque point ; il leur expose pathétiquement, avec douceur, en les appelant ses chers amis, que, la capitale manquant actuellement d'argent et de pain, ils ne pouvoient contribuer qu'à l'affamer de plus en plus et s'exposeroient eux-mêmes à mourir de faim, s'ils s'obstinoient à vouloir demeurer plus longtemps ; les engage, les presse fortement de s'en retourner chacun cher eux, sous la promesse la plus positive qu'il leur seroit donné à tous trois sols par chaque lieue et des certificats qui les feroient respecter partout où ils passeroient, en même temps qu'ils les mettroient dans le cas de ne courir aucun danger et de ne manquer de rien sur leurs routes ; que ces journaliers avoient paru lui donner unanimement leur parole de partir ; qu'il les avoit assurés de venir les voir dans quelques jours sans gardes, à quoi ils lui avoient dit qu'il n'avoit nullement besoin de gardes, qu'ils le garderoient eux-mêmes. Quelques personnes assuroient qu'on allait les faire partir six cents à six cents par troupes suivies de cent soldats qui se relaieroient de village en vil­lage ou de ville en ville. Il étoit bien à désirer de voir ces journaliers prendre enfin leur parti de se rendre aux invitations de M. de Lafayette et de débarrasser la capitale du fardeau de leur inutilité (1). »

Le lendemain 21 août, l'assemblée des représentants de la commune, considérant que la Commission de six membres nommée par elle dans sa séance du 12 août pour s'occuper des ateliers de Montmartre n'était pas assez nombreuse, y ajouta quatre nouveaux commissaires ; Jacques Cellerier, architecte, représentant du district des Filles-Dieu ; Cyprien Lasseray, homme de loi, représentant du district de Sainte-Opportune ; Millon du Perreux, ancien receveur général, représentant du district des Petits-Augustins ; et Provost, notaire, représentant du district de Saint-Honoré (2).

L'œuvre de la Commission, dans les journées qui suivirent le 21, serait des plus intéressantes à connaître : les ouvriers de Montmartre, malgré les exhortations de Lafayette, durent être lents à partir.

Malheureusement les procès-verbaux de l'Assemblée des représen­tants sont muets à cet égard : toutefois la dissolution n'alla pas

 

(1) Hardy, Bib. Nat. ms. fr. 6687, 20 août, p. 442.

(2) S. L., p. 299.

 

 

 

- 209 -

sans quelques difficultés, et, dans la soirée du lundi 24 août, de l'aveu de Bailly, on fit placer des canons aux barrières qui con­duisaient à Montmartre par crainte d'un soulèvement des ouvriers de la butte (1).

Tous les ouvriers n'attendirent pas la fermeture officielle des ate­liers de la butte. Dès le lundi, 17.200 d'entre eux étaient déjà partis, d'autres les suivirent les jours suivants (2).

Déjà se répandaient en province des bandes d'ouvriers sans travail qui tous prétendaient venir des ateliers de Montmartre. Une troupe de ce genre s'étant arrêtée à Rouen, la municipalité de cette ville en informa l'Assemblée des représentants de la Commune de Paris. Comme ces ouvriers n'étaient pas munis du passeport qu'on déli­vrait à tous ceux qui quittaient l'atelier, de Montmartre, la Com­mune de Paris répondit à Rouen qu'il n'y avait pas lieu de tenir compte des propos de ces gens, et décida que désormais les passe­ports délivrés aux ouvriers de Montmartre porteraient les mentions suivantes : « Bon pour rester tant de jours à Paris ; - Bon pour tant de jours de voyages (3). »

Les royalistes affectèrent de concevoir de grandes craintes de cette dispersion des terrassiers de Montmartre et répandirent sur leur compte toutes sortes de bruits alarmants. « On disoit (4) que les journaliers de la butte Montmartre, dont il étoit parti un assez bon nombre, commençoient déjà à exercer le brigandage, en arrêtant les voyageurs sur les grandes routes et répandant l'inquiétude dans les villages. »

Le dimanche 30 août, veille de la clôture des ateliers, les commis­saires que l'Assemblée avait nommés dans les séances des 11 et 21 août et qui étaient au nombre de 10, vinrent rendre compte des mesures qu'ils avaient prises : l'un d'eux proposa de publier un arrêté pour prévenir les attroupements ; l'Assemblée s'y refusa et chargea Lafayette de prendre toutes les mesures nécessaires (5).

Le lendemain, dernier jour de l'existence des ateliers, on fit venir

 

(1) S. L., p. 334.

(2) Démarches patriotiques de M. de Lafayette à l'égard des ouvriers de Montmartre, chez Gueffier jeune, 24 août 1789, pp. 4 et 5.

(3) S. L., pp. 388-389.

(4) Hardy. Bib. Nat. ms. fr. 6687, 27 août, p. 453.

(5) S. L., p. 399.

 

 

 

- 210 -

du canon à Montmartre et on y assembla des troupes parmi lesquelles la compagnie des volontaires de la Bastille. Cette compagnie de vingt-quatre hommes, qui tous avaient pris part, sous la direction de Hulin, à la prise de la Bastille avait fait le service de police dans la banlieue nord de Paris, à la Briche et à Saint-Denis, principalement durant les mois de juillet et d'août.

Comme on craignait de la résistance de la part des ouvriers de Montmartre, le nombre des soldats de Hulin fut porté à quarante ; leur intervention fut d'ailleurs inutile, et la dissolution s'opéra dans le plus grand calme. Néanmoins, les commissaires des ateliers de charité, désireux de reconnaître les services qu'avaient voulu leur rendre les volontaires de la Bastille, délivrèrent à chacun d'eux une décoration, faite d'un ruban rouge, blanc et bleu, sur lequel étaient imprimées les armes de la ville et une tour renversée avec la légende : Volontaires de la Bastille (1).

Les ateliers de Montmartre disparurent de la sorte le 31 août 1789, après trois mois d'une existence agitée. D'autres allaient les remplacer bientôt, et l'un d'entre eux, situé bien près de la butte, à la barrière Rochechouart, devait exister jusqu'en 1791 ; mais il n'était pas sur le territoire même de Montmartre, et ce n'est pas dans ce recueil que l'on peut raconter son histoire.

 

LUCIEN LAZARD.

 

(1) S. L., p. 444.

 

 

Fig. 1

 

Mad. GIRAULT DE BELLEFOND          Mad. DE GUISE          Mad. DE MONTMORENCY-LAVAL

FRANÇOISE-RENÉE DE LORRAINE

 

 

 

- 211 -

 

La Collection Michel de Trétaigne

 

Montmartre est le quartier de Paris où l'on cultive l'art avec le plus d'enthousiasme sincère et le plus réel désintéressement, ceci a été dit à satiété et répété sur tous les tons, même sur le ton de la raillerie. Sans s'associer aux critiques des uns, sans faire chorus aux dithyrambes des autres, on doit reconnaître que les producteurs originaux et laborieux sont si nombreux ici qu'il serait difficile de dresser une liste complète des peintres, des sculpteurs, des gra­veurs qui aujourd'hui plantent leurs chevalets, pétrissent la glaise, burinent le bois ou le cuivre sur les deux versants de la butte.

Il n'en a pas toujours été ainsi et, contrairement à une croyance fort répandue, malgré le séjour à Montmartre de Gavarni alors inconnu, malgré la courte présence d'Alphonse Karr débutant et de deux ou trois écrivains oubliés, l'installation d'une colonie artis­tique sur la butte est chose relativement récente. Nous allons essayer d'en raconter l'histoire ; elle formera l'introduction natu­relle de ce travail.

Pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, vous eussiez cherché vainement des ateliers à Montmartre. En ce temps c'était sur les quais de la rive gauche, dans le quartier Saint-André-des-Arts, au faubourg Saint-Germain et du côté de la rue Notre-Dame-des-Champs que demeuraient les fervents de la palette et de l'ébauchoir.

Triomphante en 1830, la bourgeoisie laissa, après la Révolution, ses enfants qu'enthousiasmait le mouvement romantique, adopter des carrières libérales, auxquelles elle ne leur eût point permis de se vouer quelques années plus tôt. Le nombre des artistes augmenta considérablement ; une sorte de migration eut lieu. Peintres et sculpteurs franchirent les ponts, et, désireux de s'éloigner de leurs aînés dont ils désertaient l'école, attirés peut-être aussi par le bon marché re­latif des logements, ils se dirigèrent vers l'extrémité nord de la ville ; c'est alors qu'on les vit apparaître dans les rues Saint-Lazare, des

 

 

 

- 212 -

Martyrs, de la Rochefoucauld, Pigalle, Labruyère et enfin dans le quartier Bréda, tout nouveau à cette époque.

Néanmoins, aucun d'eux ne franchit le mur d'enceinte, et il faut arriver à l'année 1838 pour trouver un artiste installé à Montmartre. Celui-ci, lauréat du salon de 1831, peignait le portrait et l'histoire ; il se nommait Emile Lessore et demeurait au numéro 6 du boulevard Pigalle.

Si nous nous transportons par la pensée à l'année 1850, nous cons­taterons que la poussée s'est fortement accentuée. Non seulement les ateliers se sont multipliés dans les rues dont nous avons parlé plus haut, mais encore il s'en est créé un grand nombre sur des voies plus rapprochées de Montmartre et quelques-uns sur son territoire. On en trouve alors rue Neuve-Coquenard, rue Pétrelle, avenue Trudaine, rues de la Tour-d'Auvergne et de Laval. A cette époque, Couture, Jonkind et Landelle logent à la place de la barrière Montmartre, à peu près où demeure aujourd'hui Puvis de Chavannes. Montginot est installé au pied de la butte, rue de la Goutte-d'Or ; il y a des peintres rue Neuve-Pigalle, rue de la Cure, rue de la Mairie, rue du Théâtre.

Neuf ans plus tard, au moment où Montmartre va devenir le XVIIIe arrondissement de Paris, la colonie est devenue nombreuse. Diaz et de Dreux regardent la butte à travers les vitres de leurs ate­liers, situés place Pigalle. Troyon la voit du sien, placé sur le chemin de ronde de la barrière Rochechouart (un coin de mur de son atelier a été visible longtemps, rue Viollet-le-Duc, près du cirque Fernando). Ziem avait quitté Paris et habitait déjà la rue de l'Empereur, Auguste de Chatillon travaillait dans cette même avenue des Tilleuls où le graveur Masson était installé, le comte de Castellane venait poser chez Bin place de l'Abbaye, Pécrus léchait ses petits panneaux place du Théâtre. Enfin on rencontrait des ateliers à peu près partout : passage de l'Elysée, des Beaux-Arts, rues Neuve-Pigalle, d'Orsel, de la Nation, chaussée Clignancourt, etc., etc.

En 1874, la colonie s'était considérablement augmentée encore, et l'on ne comptait plus les hommes déjà célèbres ou en passe de le de­venir qui habitaient l'arrondissement. Il y avait là, et nous ne citons pas tous les noms qui se présentent à notre mémoire, il y avait là, disons-nous, les peintres Yon, Beauverie, Cabanel, Damoye, Comte, Victor Gilbert, Chifflard, Jean Béraud, Quost ; l'illustrateur

 

 

 

- 213 -

Edmond Morin ; les sculpteurs Ottin, Germain, Garraud ; les graveurs ou lithographes Boetzel, Langeval, Chapon, Jules Robert, Pirodon, etc.

Ceci connu, on ne sera pas surpris qu'il se soit trouvé à Mont­martre, au milieu de cette population productrice, un homme pas­sionné d'art, un admirateur de notre école française moderne, un collectionneur sagace. Cet homme, vous l'avez tous reconnu, ce fut le baron Michel de Trétaigne.

Après son décès, le règlement des affaires obligea sa famille à se séparer des tableaux qui composaient sa galerie. Dès le milieu de janvier 1872, on pouvait voir sur les murs de Paris de grandes affi­ches annonçant que la vente aux enchères publiques de la collection Michel de Trétaigne aurait lieu le lundi 19 février suivant dans les salles 8 et 9 de l'hôtel Drouot, réunies pour la circonstance.

A ce moment, on commençait à se remettre des commotions de l'année terrible. Paris aspirait à se ressaisir et à reprendre sa vie intellectuelle. Annoncer un grand événement artistique, c'était ré­pondre à un besoin universel de résurrection.

Le mot que nous venons d'employer n'a rien d'exagéré. Par elle-même et par ses conséquences, la vente de Trétaigne fut en réalité un événement. C'était, depuis la guerre, la première grande manifestation artistique à laquelle on était convié ; elle précédait de quel­ques jours d'autres grandes ventes annoncées, rappelant le souvenir des belles collections dispersées à la fin de l'Empire, San-Donato et autres ; elle ouvrait bravement et comme sûre de sa force une saison que sa non-réussite eût rendue désastreuse et que son succès fit splendide.

Disons-le de suite, les vendeurs n’avaient rien négligé pour mul­tiplier leurs chances de succès en excitant la curiosité et l'intérêt des amateurs. Francis Petit avait été choisi pour expert. C'était en quel­que sorte avertir le public que les œuvres mises en vente étaient toutes de belle qualité et d'une authenticité certaine. Le marteau d'ivoire devait être tenu par Charles Pillet qui, vous le savez, était alors le commissaire-priseur de toutes les grandes ventes artisti­ques.

L'expert fit préparer un catalogue soigneusement imprimé ; un nombre restreint d'exemplaires, vendus 10 francs au profit des pau­vres, furent ornés de dix-neuf gravures à l'eau-forte exécutées par

 

 

 

- 214 -

les plus habiles artistes d'alors, reproduisant de très savoureuse façon les principales œuvres de la collection (1).

Deux jours d'exposition précédaient la vente. Particulière le samedi, publique le dimanche, ces expositions attirèrent une grande affluence ; quand on ferma les portes, le premier jour, on était sûr d'avoir favorablement impressionné les amateurs ; quand, le dimanche, le public, ce qu'au théâtre on appellerait le vrai public, se retira, on était certain d'avoir conquis tous ses suffrages.

Et comment n'en aurait-il été ainsi ? Qui pouvait échapper au sen­timent admiratif devant cette collection choisie avec un goût si pur, une science de l'harmonie si parfaite, que les œuvres, loin de se nuire les unes aux autres, ainsi que cela arrive parfois dans les galeries, semblaient se prêter l'appui de leurs caractères et de leurs qualités divers et se faire valoir réciproquement, ainsi que font les membres d'une famille unie ?

Il y avait là de grands maîtres : Ziem, Troyon, Daubigny, Corot, Théodore Rousseau, Jules Dupré, Rosa Bonheur, Ary Scheffer,

 

(1) Le catalogue illustré de la collection de Trétaigne est devenu une rareté bibliographique et se vend fort cher. Pour ceux de nos lecteurs qui auraient l'occasion de l'acquérir, nous allons donner la liste des eaux-fortes qu'il doit contenir pour être complet et les noms des artistes à qui elles sont dues.

1. Le Chenil de Decamps, n° 11 du catalogue, gravé par M. L. Flameng ;

2. Intérieur de cour en Italie de Decamps, n° 12 du catalogue, gravé par Lefort.

3. Le Calvaire de Decamps, n° 13 du catalogue, gravé par Veyrassat ;

4. Cour de l'hôtellerie de Saint-Nicolas de Decamps, n° 14 du catalogue, gravé par Laguillermie ;

5. Chercheur de Truffes de Decamps, n° 15 du catalogue, gravé par Ed. Hédouin ;

6. Arabes en Voyage de Delacroix, n° 18 du catalogue, gravé par Veyrassat ;

7. Cavalier arabe attaqué par un lion de Delacroix, n° 19 du catalogue, gravé par Bracquemond ;

8. Cavalier arabe en vedette de Delacroix, n° 20 du catalogue, gravé par L. Flameng ;

9. La Fée aux joujoux de Diaz, n° 22 du catalogue, gravé par Courtry ;

10. Le Génie couronné par les Amours de Diaz, n° 23 du catalogue, gravé par Courtry ;

11. La Fin d'un beau jour de Diaz. n° 24 du catalogue, gravé par Ed. Hédouin ;

12. Le Maléfice de Diaz, n° 25 du catalogue, gravé par Laguillermie ;

13. Les Deux Van de Velde de Meissonier, n° 46 du catalogue, gravé par Courtry ; 14. Jeune Homme lisant de Messonier, 47 du catalogue, gravé par Rajon ;

15. Jeune Homme à l'étude de Meissonier, n° 48 du catalogue, gravé par Rajon ;

16. Bouquet d'arbres près d'un cours d'eau, de Th. Rousseau, n° 56 du catalogue, gravé par Bracquemond ;

17. Le Passage du Bac de Troyon, n° 61 du catalogue, gravé par Veyrassat ;

18 Animaux aux pâturages près d'un Bois de Troyon, n° 62 du catalogue, gravé par Veyrassat ;

19. Le Gué de Troyon, n° 63 du catalogue, gravé par Veyrassat.

Toutes ces eaux-fortes ont été imprimées par Salmon ; la partie typographique a été exécutée chez Pillet fils (frère du commissaire-priseur), 5, rue des Grands-Augustins.

 

 

 

- 215 -­

Hébert, Decamps, Delaroche, Robert-Fleury, Diaz, Delacroix, Meissonier, représentés les uns par plusieurs œuvres, d'autres par une seule toile révélatrice de leurs qualités maîtresses ; il y avait aussi quelques-uns de ces petits maîtres dont les séductions et le charme sont particulièrement intimes : Tassaert, Roqueplan, Saint-Jean, Baron, Gudin, Jacque, Plassan, Palizzy et enfin Bonington, cet Anglais que ses études, ses goûts et ses travaux ont indissoluble­ment attaché à l'école française.

Le jour de l'exposition particulière, le succès fut pour Meissonier. On voyait là de lui, outre un dessin à la mine de plomb, trois pan­neaux dont on ne se lassait pas d'admirer le savant arrangement, la délicatesse de touche et la puissance de facture ; l'un d'eux, les Deux Van de Velde, est resté un des plus précieux bijoux de son riche écrin artistique ; un autre, le Jeune Homme lisant, debout, entre une table chargée de livres et une fenêtre ouverte, est une des pages où le maître a le mieux montré ce qu'il savait faire avec les jeux magiques de la lumière ; l'autre, très séduisant par son caractère d'intimité, représentait un Jeune Homme à l'étude et, dans son enveloppement savant de livres de cartons, de cahiers, de portefeuilles, exprimait bien la tension d'un esprit studieux captivé par quelque problème de science ou de philosophie ; le dessin au crayon était une reproduction réduite de ce chef-d’œuvre.

A côté de l'artiste qui arrivait à la puissance par la minutie et le travail patient, on admirait celui qui l'atteignait par la hardiesse et les moyens à la fois simples et géniaux, le grand Eugène Delacroix. On voyait de lui les Arabes en voyage, caravane cheminant dans un paysage accidenté sous la lumière franche d'un soleil matinal ; sur une autre toile il nous montrait le combat héroïque, sauvage, effroyablement mouvementé, d'un Cavalier arabe contre un lion le fauve, le cheval et l'homme ne faisaient qu'une masse agitée par la fureur de la lutte, convulsionnée par les torsions, clouée sur place par la rage, grisée par le sang. C'était tout un drame du désert immense localisé sur une toile haute de 46 centimètres et large de 37. Un Cavalier en vedette, traité dans le même esprit, fai­sait pendant à cette belle œuvre.

Un charmeur reposait le regard ébloui de ces scènes violentes celui-ci était Diaz, il avait là huit tableaux, et avec lui le spectateur revoyait ces sous-bois obscurs que connaissent bien les explorateurs

 

 

 

- 216 -

de la forêt de Fontainebleau et que tachent de blancheurs imprévues les écorces des bouleaux quand un rayon solaire les caresse.

Puis c'étaient, du même maître, des scènes d'enfants revêtus du riche costume oriental : ici ils jouaient aux boules, là ils donnaient la chasse aux lézards. Tout cela était choses vues, l'artiste était un imaginatif à ses heures. M. de Trétaigne le savait, et il avait choisi dans ses œuvres deux de celles où sa fantaisie gracieuse s'était le plus éloquemment affirmée : la Fée aux joujoux et le Génie cou­ronné par les Amours;  à côté de ces compositions gracieuses on en voyait une du même peintre, profondément impressionnante celle-là. Certes, quand il avait conçu ce Maléfice, Diaz avait dû être hanté d'un souvenir du Faust de Goethe. N'est-ce point la Marguerite du poète, cette jeune fille tremblante qui dans un bois, sous la pâle clarté de la lune, écoute les paroles évidemment perfides qu'une vieille femme murmure à son oreille

Cela pouvait passer pour de la fantaisie, Th. Rousseau et Troyon nous ramenaient soudain devant les spectacles imposants ou séduc­teurs de la nature.

Le Bouquet d'arbres près d'un cours d'eau du premier de ces artistes est sans conteste une de ses plus fraîches compositions. L'eau serpente capricieusement dans un pays boisé, les saules et les arbres reflètent les masses et les dentelures de leurs feuillages dans son miroir tranquille ; une lumière douce, descendant d'un ciel sans nuage, enveloppe ce coin charmant, Troyon, lui, était représenté par un petit panneau et trois toiles hors de pair dans son œuvre : le Passage du bac, les Animaux au pâturage et le Gué, prairie normande dont le regard cherche en vain la limite et que peuplent de belles vaches aux pelages divers, aux yeux bons et doux.

Comme si l'amateur eût voulu multiplier les sujets identiques, et se rendre compte de la façon dont divers artistes pouvaient les interpréter, on voyait encore des pâturages signés Brascassat, Cabat, Rosa Bonheur ; puis on s'arrêtait devant les Decamps. Ceux-ci étaient nombreux. M. de Trétaigne avait dû affectionner particulièrement cet artiste, et il avait de lui, en des genres divers, des œuvres très caractéristiques et toutes de grande valeur. L'une des plus originales et aussi des plus saisissantes était un Calvaire haut de 21 centimè­tres, large de 38. C'est à cette petite échelle le Golgotha dans toute sa grandeur et toute sa simplicité, les trois croix dressées sur une

 

 

 

- 217 -

montagne que la foule envahit, le ciel assombri par les nuages et déchiré au loin par une éclaircie intense jetant une vive lumière sur les murs de Jérusalem. Près de là et sous la signature du même peintre on voyait, avec leurs profondeurs noires et leurs murs éclatants de blancheur, de pittoresques Cours d'hôtelleries italiennes, puis les Chercheurs de truffes, des paysans du Tarn crânement coiffés de chapeaux à larges bords, drapés dans leurs amples man­teaux et accompagnant des porcs dont le groin fouille la terre ; enfin voici le Chenil, une merveille de vie et de couleur, un valet fouaillant si vigoureusement une meute rageuse qu'on croit entendre rugir les chiens et cingler le fouet.

Arrêtons-nous : nous ne voulons ni décrire ni même énumérer les soixante-cinq œuvres qu'on pouvait admirer à l'exposition de Trétaigne ; nous avons hâte d'arriver à la journée qui devait en voir la dispersion.

La vente commença à deux heures précises, ainsi qu'on l'avait annoncé, et un à un, en deux heures et demie ou trois heures de temps, les tableaux passèrent sur table et trouvèrent acquéreurs.

Si dédaigneux que nous soyons ordinairement des chiffres, nous devons convenir qu'ils ont leur éloquence et que, vu l'époque où cette vente avait lieu, ils sont particulièrement intéressants à cons­tater. Ils marquent, nous croyons l'avoir fait comprendre précé­demment, une sorte de réveil de la capitale, et, après les dures épreuves subies, un salutaire retour aux préoccupations artistiques.

Donnons donc quelques-uns des plus beaux prix obtenus : Le Passage du bac, de Troyon, adjugé à 38, 200 francs, occupe le premier rang il est suivi de près par les Deux Van de Velde, de Meissonier, qui atteignent 38,000 francs (six ans après, lors de la vente Laurent Richard, ce même tableau était acheté 57,000 francs). Viennent ensuite les Arabes en voyage de Delacroix, vendus 30,500 francs ; les Animaux au pâturage, de Troyon, 29,500 francs ; le Bouquet d'arbres, de Th. Rousseau, 29,200 francs ; le Jeune Homme à l'étude, de Meissonier, 26,200 francs ; le Gué, de Troyon, 25,200 francs ; le Chenil, de Decamps, 23,600 francs ; l'une de ses Cours d'Hôtelleries (n° 12 du catalogue), 22,000 francs ; le Jeune Homme lisant, de Meissonier, 20,700 francs. Ici s'arrête en quelque sorte la série des grands prix, mais il en est encore plusieurs pourtant qui méritent d'être rappelés, car presque tous les tableaux qui composaient cette

 

 

 

- 218 -

magnifique collection ont repassé en vente depuis, et ceux de nos lec­teurs qui suivent le courant artistique pourront se rendre compte du progrès qu'a fait l'enthousiasme dont la journée du 19 avril 1872 vit la première manifestation. Delacroix ici arrive en tête avec son Cavalier luttant contre un lion, qui atteint 17,000 francs ; une Cour d'hôtellerie de Decamps (n° 14 du catalogue) est adjugée à 16,800 francs ; ses Chercheurs de truffes, à 15,000 francs ; la Vedette, de Delacroix, à 14,000 francs ; le Pâturage de Rosa Bonheur, à 12,000 francs. Les Diaz n'atteignent que des prix modestes : la Fin d'un beau jour, ravissante composition pleine de poésie, n'obtient que 9,600 francs ; la Fée aux joujoux, 7,600 francs ; le Maléfice, 7,400 francs ; le Génie couronné par les Amours, 5,200 francs. Relevons encore de-ci de-là quelques prix qui peuvent avoir leur intérêt : un ravissant et lumineux panneau mesurant 9 centimètres sur 12, représentant la Seine à Rouen sillonnée de bateaux mar­chands aux voiles gonflées par le vent et tachées de blancheurs par le soleil, et signé Bonington, est vendu 1,500 francs ; un autre de Ziem (60 centimètres sur 41), Vue de la Cannebière et du Port de Marseille, est adjugé à 5,000 francs ; de savoureux Fruits de Saint-Jean trouvent acheteur à 3,500 francs ; les Cervarolles, d'Hébert, réduction du tableau du Luxembourg, font 8,200 francs ; la Malaria du même, 5,450 francs ; deux Jules Dupré, un Moulin et une Mare, atteignent l'un 3,005 francs, l'autre 3,020 francs ; enfin le marteau du commissaire-priseur s'abaisse devant la Mare aux Canards de Daubigny (24 centimètres sur 35) sur une enchère de 2,000 francs ; un petit paysage de Corot est vendu 3,060 francs.

Il est cinq heures. Pillet totalise son procès-verbal ; la vente a produit exactement 450,090 francs.

Nous le répétons en terminant, cette journée fut significative ; elle ramena les amateurs à l'hôtel Drouot et assura le succès des ventes qui suivirent et qui, ainsi que celles dont nous parlons, mais non plus qu'elles, ont laissé un souvenir vivace dans la mémoire des amateurs, une trace ineffaçable dans l'histoire de l'art de notre temps, les ventes Paturle, de Marcille, Péreire, etc. L'impulsion, et c'est cela qui justifie ce travail et excuse sa longueur, l'impulsion venait de Montmartre et d'un Montmartrois.

 

ALEXIS MARTIN.

 

 

 

- 219 -

 

L'ARGENTERIE

DE L'ABBAYE DE MONTMARTRE

 

 

D'un inventaire de l'abbaye de Montmartre à la fin de l'ancien régime, récemment acquis par les archives de la Seine, j'ai cru bon d'extraire quelques articles relatifs à l'argenterie ; encore me suis-je borné à mentionner ceux qui m'ont paru pouvoir présenter quelque intérêt au point de vue de l'art : cette simple mention suffira, je pense, à faire regretter leur disparition (1).

1. - Un grand soleil émaillé, garni de pierres fines, tant roses que rubis, émeraudes et quelques diamants blancs, ainsi que la couronne sur le devant : ledit soleil. orné de deux anges en adora­tion garnis chacun d'une écharpe de rubis et de roses, le tout avec le socle aussi d'argent vermeil, évalué à 54 marcs, ci . . .                                                                54m

2. - Un autre soleil aussi d'argent vermeil garni de pierres non précieuses et de deux anges en adoration, évalué le tout à 15 marcs, ci . . .                                                                                 15m

3. - Deux châsses de différentes grandeurs enrichies de pierres précieuses et d'émail, plus deux autres châsses en bois d'ébène avec colonne d'émail et ornements d'argent émaillé.

Mais ces quatre objets sont si peu garnis d'argent qu'il est im­possible d'en fixer le poids : c'est pourquoi, malgré leur prix, ils ne seront cités ici que pour mémoire.

4. - Trois reliques, une de saint Ignace, l'autre de saint Far et la troisième de saint Denis, le tout d'argent vermeil pesant vingt marcs deux onces cinq gros                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            20m 2o 5g

5. - Une sainte Ursule d'argent vermeil sur un pied de bois noir pesant, par évaluation, quatre marcs deux onces un gros, cy . . .                                         4m 2o 1g

 

(1) Je rappelle une fois pour toutes que les poids mentionnés dans cet inventaire équivalaient à peu près : le marc à 250 grammes, l'once à 31 grammes, le gros à en­viron 4 grammes.

 

 

 

- 220 -

6. - Une sainte Catherine aussi d'argent vermeil pesant huit marcs quatre onces quatre gros, cy . . .                                                                                 8m 4o 4g

7. - Une autre sainte Catherine de Sienne aussi d'argent vermeil pesant huit marcs deux onces, cy            . . .                                                                  8m 2o

8. - Un saint Étienne d'argent doré pesant huit marcs une once quatre gros, cy . . .                                                                                                          8m 1o 4g

9. - Une sainte Scholastique d'argent aussi et vermeil pesant dix marcs quatre onces quatre gros, cy . . .                                                                          10m 4o 4g

10. - Un saint Benoît accompagné de deux disciples et enrichi d'une croix garnie de roses, le tout d'argent vermeil pesant trente-deux marcs, cy . . .                                                   32m

11. - Un saint Rustique et un saint Éleuthère sur leurs socles d'argent vermeil pesant vingt marcs une once cinq gros, cy . . .                                            20m 1o 5g

12. - Une Assomption garnie de deux anges et enrichie d'une perle fine, d'une grosse rose et d'un petit cercle de pierres pareilles pesant le tout un marc six onces deux gros . . .                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            1m 6o 2g

 

LUCIEN LAZARD.

 

***

 

La Fontaine de la Bonne

 

 

Aux temps lointains où les Montmartrois n'avaient encore pour leur usage que l'eau du ciel ou celle qui jaillissait des flancs de la butte, il existait à Montmartre deux sortes de fontaines : les fontaines naturelles, c'est-à-dire les sources, et les fontaines artificielles. Celles-ci résultaient d'un système de drainage ou de pierrées où s'écoulaient les suintements et les pleurs de la colline. Nous avons rappelé autre part le souvenir pittoresque et les naïves légendes des fontaines du vieux Montmartre, notamment de la fontaine Saint-Denis, de la Fontenelle, de la fontaine du But et de la Bonne (1). Nous ne reparlerons pas des trois premières ; mais nous croyons devoir revenir

 

(1)     Voir dans nos Curiosités du Vieux Montmartre : Les Fontaines ; Montmartre-Vignoble. Paris, 1893, in-12, pp. 5 à 23.

 

 

 

- 221 -

sur le compte de la dernière, afin de mettre en lumière deux docu­ments inédits qui la concernent, et que nous avons découverts dans le carton S 4436 des Archives nationales : un factum et un contrat.

La première de ces pièces est sans date ; mais on peut aisément en déterminer l'époque précise par la date même du contrat qui l'accompagne et qui nous semble lui être postérieur d'environ deux ans. Ainsi, le factum serait de 1669, c'est-à-dire de l'année où l'ab­besse Françoise-Renée de Lorraine acquit la seigneurie de Clignancourt. Or on sait que cette acquisition fut conclue le 6 juin 1669 (1). Il nous paraît, en effet, évident que le contrat daté de 1671 est la conséquence de l'arrangement qui a suivi le procès dont le factum est une des pièces. Factum, comme contrat, vise d'ailleurs les mêmes parties : le sieur Claude Garrot d'une part, et l'abbesse de Montmartre de l'autre. Mais le nom de celle-ci, Françoise-Renée de Lorraine, dont l'abbatiat dura de 1657 à 1682, n'est seulement désigné que dans le contrat. Quoi qu'il en soit, nous pensons qu'il vaut mieux commencer par exhiber le factum, dont voici le texte :

 

« Factum POUR les Dames abbesse et religieuses de Montmartre, demanderesses et opposantes à l'exécution d'un arrest rendu, sur simple requête non signifiée, le 19 juin dernier.

« CONTRE M. Claude Garrot, seigneur de Champroust, cy-devant receveur des consignations des requêtes du Palais, deffendeur.

 

« Les demanderesses sont dames des terres et seigneureries de Montmartre et Clignancourt, où elles ont tout droit de justice haute, moyenne et basse.

« En la terre et seigneurie de Clignancourt il y a une fontaine appelée la BONNE FONTAINE, dont le public est en possession il y a plus de deux ou trois cens ans.

« Elle porte le nom de Bonne Fontaine, parce que l'eau en est beaucoup meilleure et plus seine (sic) que celle des autres fontaines qui sont dans l'étendue de la paroisse de Montmartre.

« La possession en laquelle sont les habitans de Montmartre et de Clignancourt qui composent la paroisse de Montmartre, se justifie par deux moyens.

« Le 1er est que cette fontaine a donné le nom aux héritages voisins et à toute la contrée, tellement que tous ces héritages sont dits situez au lieu dit LA BONNE FONTAINE.

« Le 2me est qu'il y a une sente ou chemin public qui conduit au lieu dit la Bonne Fontaine, et que toutes les terres qui aboutissent à ce chemin ou à cette sente, sont dites aboutir au chemin qui conduit à la Bonne Fontaine.

 

(1) Archives nationales S 2245b. - Voir notre notice les Seigneurs de Clignancourt dans le Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'lle-de-France, année 1891, p. 118.

 

 

 

- 222 -

« La preuve de ces deux faits est établie sur des titres incontestables, sçavoir sur un ancien terrier de la seigneurie de Clignancourt fait en l'année 1545, et sur plusieurs déclarations et contrats passez depuis l'année 1547 jusqu'en l'année 1642, dans tous lesquels les héritages scituez aux environs de la dite fontaine sont déclarez scituez au lieu dit LA BONNE FONTAINE, et ceux qui aboutissent au chemin cy-dessus mentionné, sont déclarez aboutissant au chemin qui conduit à la Bonne Fontaine (1).

« D'où il résulte qu'en l'année 1545, les habitans de Montmartre et de Clignancourt estoient déjà en possession immémoriale de cette fontaine, puisqu'il y avoit un chemin qui y conduisoit pour en aller puiser l'eau, et que ce chemin estoit si connu de ce temps-là qu'il servoit déjà à désigner la situation des héritages voisins.

« Néantmoins M. Claude Garrot, cy-devant receveur des consignations de requêtes du Palais, ayant acheté le demi-cartier de terre dans lequel cette fontaine est scituée, à dessein de s'en rendre le maître et d'en dépouiller le public, nonobstant sa possession paisible de deux siècles pour le moins, en a de son authorité privée fait rompre le bassin, le 15 juin dernier, et fait faire des tranchées pour conduire l'eau dans un réservoir qu'il a pour la maison qu'il possède à Clignancourt, qui n'est qu'une roture scituée en la haute justice des demanderesses.

« De quoi le procureur fiscal des demanderesses ayant esté averti par les plaintes des habitans de la paroisse de Montmartre, il a baillé sa requête au bailly du dit lieu à ce qu'il luy fut permis d'informer de cette entreprise et de la démolition de cette fontaine, et que cependant défenses fussent faites de continuer les tranchées que l'on avoit commencées pour en détourner l'eau. Ce qui luy ayant esté octroyé, et même en cas de contravention permis d'emprisonner les contrevenans, Maistre Claude Garrot a, par surprise et sur une simple requête non signifiée, obtenu Arrest le 19 dudit mois de juin dernier, par lequel il est receu appellant de cette ordonnance : ordonné que sur son appel les parties auront audiance au premier jour, et cependant permis continuer la démolition et la tranchée par luy commencée. Les demanderesses sont opposantes à l'exécution de cet arrest qui est insoutenable en la forme et au fond.

« En la forme par deux moyens. Le 1er que la communauté des habitans de Montmartre et de Clignancourt pour lesquels les demanderesses, en qualité de dames hautes justicières, ont pris le fait et cause, estant en possession paisible de la fontaine dont est question depuis 2 ou 3 cens ans, elle n'a pu estre dépossédée par M. Claude Garrot par voye de fait et sans connaissance de cause.

« Le 2e, que tant s'en faut qu'on n'ait pu luy permettre de supprimer la tranchée par luy commencée pour s'approprier l'eau de la dite fontaine, qu'au contraire il doit estre condamné à rétablir le bassin qu'il a rompu, et toute audiance luy estre déniée sur son appel jusques à ce qu'il ait remis les choses en l'estat qu'elles estoient avant son entreprise, par ce que c'est une maxime certaine et indubitable en droit que spoliatus ante omnia restituendus est.

 

(1) Nous devons rappeler que la Fontaine de la Bonne, dont il ne reste plus depuis longtemps d'autre trace que son nom laissé au susdit chemin devenu rue, était située sur le bord oriental de ce chemin, ainsi que l'indiquent quelques plans du siècle dernier.

 

 

 

- 223 -

« Au fond par 4 moiens. Le 1er que la possession publique des dits habitans pendant plus de 150 ans estant justifiée par escrit et par des titres qui ne peuvent recevoir de contredit, l'usage de la dite fontaine leur a esté pleinement acquis par une si longue et si paisible possession.

« Le 2e moien, que ceux qui ont vendu à M. Claude Garrot le demy-cartier de terre dont est question, luy ont expressément déclaré par le contrat que la Bonne Fontaine estoit au milieu, pour luy marquer qu'il estoit obligé de souffrir le passage pour aller puiser l'eau de la dite fontaine.

« Le 3e est que, cette fontaine publique estant proche de sa maison, il n'a pu ignorer cette servitude visible, parce qu'une servitude visible et apparente ne pouvant estre incogneuë à un acquéreur, et ne se purgeant pas mesme par un décret, il est obligé de la souffrir après son acquisition de la mesme manière que ses autheurs l'ont soufferte avant luy.

« Le 4e et dernier est que cette fontaine ne procède pas d'une eau vive dont la source soit purement naturelle, mais des pleurs de la montagne recueillis et ramassés par trois pierrées artificielles faites et construites dans les terres voisines, qui font connoître qu'elles ne sont pas l'ouvrage du propriétaire de ce demy-cartier de terre, qui n'auroit pas eu droit de fouiller dans les terres voisines pour se faire une fontaine dans son héritage, mais que c'est un ouvrage public fait par les anciens seigneurs de Clignancourt ou par la communauté des habitans de Montmartre pour ramasser en cet endroit les pleurs de la montagne et en former une fontaine pour la commodité publique.

« Pour toutes ces raisons les demanderesses soutiennent qu'elles doivent estre, s'il plaist à la Cour, estre receues opposantes à l'exécution du dit arrest du 19me juin dernier, faisant droit sur leur opposition, ordonner que les ouvrages faits par Mre Claude Garrot pour la suppression de la dite fontaine seront démolis, et les choses incessamment remises en leur premier estat par le dit Maistre Claude Garrot, sinon permis aux demanderesses de le faire faire à ses despens, et que toute audiance luy sera déniée sur son appel jusques à ce que le dit rétablissement ait esté fait. »

 

***

 

Le deuxième document ayant rapport au même objet est un contrat en date du 28 mai 1671, passé par-devant Mes Plastrier et Le Semelier le jeune, notaires au Châtelet de Paris, entre Madame Françoise-Renée de Lorraine, abbesse, et les dames religieuses de Montmartre, d'une part, et Me Claude Garrot, seigneur de Champroust, conseiller du Roi, receveur des consignations des requêtes du Palais, demeurant à Paris rue des Prouvaires, propriétaire d'une maison, jardin, enclos et héritages en dépendants, sis à Clignancourt, d'autre part. Les clauses de ce contrat sont ainsi énoncées :

 

« ... Les parties disant que, par contrat passé le 29 septembre 1669, les dites dames abbesse et religieuses de Montmartre auroient vendu au dit sr Garrot la propriété de toutes les eaux, cannaulx, pierrées, réservoirs, regards,

 

 

 

- 224 -

thuyaux, robinets et autres choses servant à la conduite des dites eaux qui passent tant soubz le grand chemin descendant du dit Montmartre audit Clignancourt que autres endroits dépendans de la dite seigneurie de Clignancourt, avec la liberté et faculté de faire faire telles autres recherches d'eaux, cannaux et réservoirs, et en tels endroits de la dite seigneurie que le dit sr Garrot le jugeroit à propos, mesmes de faire faire un puits ou réservoir pour ramasser et recepvoir les eaux des ravins descendans de la montagne du dit Montmartre au dit Clignancourt, et, sy besoing estoit pour accourcir la conduite des dites eaux, faire passer les dits cannaux par autres chemins et sentiers dépendans de la dite terre et seigneurie de Clignancourt, à condition néantmoings que le dit sr Garrot seroit obligé de bailler la cheute des dites eaux pures et nettes sortant de la dite maison pour estre prises et conduittes par les dites dames abbesse et religieuses dans la maison seigneuriale du dit Clignancourt, scize  audessoubz de celle dudit sr Garrot ; lesquelles eaux, il ne pourroit destourner pour quelque cause et occasion que ce soit : à quoy ledit sr Garrot auroit satisfait conformément à la dite clause.

« Mais, parce que les dites dames abbesse et religieuses de Montmartre seroient bien aise d'avoir de l'eauë qui vienne directement dans leur maison scize audit Clignancourt sans passer par la maison du dit sr Garrot, afin d'en disposer plus commodément dans la mesnagerie qu'elles y font faire, icelles dames auroient prié et requis le dit sr Garrot de leur vouloir abandonner la jouissance des eaux qui proviennent de la pierrée qui prend sa conduite le long du grand chemin de Montmartre à Clignancourt, depuis l'encoigneure du jardin de la maison du sr de La Balle jusques au regard qui est proche de la porte du jardin du dit sr Garrot, et qui font partie de celles par luy acquises des dites dames : moyennant quoy les dites dames luy offrent de renoncer à la clause portée par le dit contrat de vente, cy dessus exprimée. Ce que le dit sr Garrot auroit bien voulu octroyer pour bailler tout subjet aus dites dames de se louer de luy et leur témoigner que son desseing a tousiours esté de les obliger en tout ce qui leur seroit possible ; et quoy qu'à cause du dit habandonnement il fut en droict d'en demander le remboursement..., le dit sr Garrot déclare qu'il n'en prétend aucune chose.

« Et ces causes, les dites parties ont fait et accordé entre elles ce qui ensuit c'est à sçavoir que le dit sr Garrot a habandonné et délaissé par les présentes aux dites dames abbesse et religieuses de Montmartre la propriété et jouissance des eauës qui proviendront de la pierrée qui prend sa conduite le long du grand chemin de Montmartre à Clignancourt, depuis l'encoignure du jardin de la maison du dit sr de La Balle seulement jusques au regard qui est proche de la porte du jardin dudit sr Garrot, pour estre conduites dans la ferme des dites dames abbesse et religieuses scize au lieu dit de Clignancourt, à la réserve et condition expresse et non autrement qu'il sera loisible au dit sr Garrot de faire mettre un thuyau qui sera hanté sur celuy dans lequel les dites eaux seront conduites dans la ferme ; lequel ne pourra estre que de la moitié du thuyau principal et passera dans le mur du dit Sr Garrot qui répond dans la cour de derrière de sa dite maison ; au bout duquel thuyau il y aura un robinet pour se servir et user des dites eauës toutes fois et quantes qu'il en aura besoing. Laquelle pierrée, regard et conduite les dites dames abbesse et religieuses de Montmartre seront tenues et obligées d'entretenir à leurs frais et despens.

 

 

Fig. 2

 

VUE DE MONTMARTRE, PRISE DE LA RUE DE LA FONTENELLE (actuellement rue de la Barre), en 1855.

D’après un dessin original des Archives du « VIEUX MONTMARTRE ».

 

 

 

- 226 -

« Et en considération duquel délaissement et habandonnement ainsy fait par le Sr Garrot, les dites dames abbesse et religieuses ont renoncé et renoncent par les dites présentes à la clause apposée dans le dit contrat de vente, en ce que le dit sr Garrot estoit obligé par iceluy de leur bailler la descharge des dites eauës sortans de sa maison pures et nettes, se contentant à présent pour  la descharge d'icelles de la qualité et quantité qu'elles se trouveront sortans de la maison du dit sr Garrot après s'en estre servuy, sans que les dites dames abbesse et religieuses puissent prétendre ni se plaindre de la qualité et quantité d'icelles, attendu que ce qui reste au dit Sr Garrot après avoir habandonné la dite pierrée n'est pas suffisant pour l'usage et nécessite de sa maison, veu  mesmes que celles qui proviennent de la dite pierrée et regard sont la meilleure partie de celles qu'il a acquises des dites dames abbesse et religieuses, et que sans ceste clause expresse le dit sr Garrot ne leur auroit habandonné la dite pierrée ny regard, ny passé le présent contrat, sans au surplus déroger par les dites parties audit contrat de vente susdatté qui demeure en sa force et vertu.

« Car ainsy a esté accordé entre les dites parties, etc. »

 

Bien que dans ce contrat il ne soit pas question de la fontaine de La Bonne d'une façon. particulière, il nous paraît certain que les eaux et la pierrée, qui y sont désignées comme passant sous le grand chemin descendant de Montmartre à Clignancourt (aujourd'hui la rue du Mont-Cenis), se rapportent en grande partie à cette fontaine. Ce contrat constitue donc un document d'un intérêt, sinon aussi direct que le précédent, du moins d'une importance égale. Quant à la maison seigneuriale qui y est mentionnée aussi sous le nom de FERME, « scize au dessoubz de celle du dit sr Garrot », ajoutons, pour terminer, que c'est évidemment celle qu'ont suc­cessivement possédée les anciens seigneurs de Clignancourt, les Liger et les Brizard, jusqu'en 1669. Il y a environ trente ans, on en voyait encore quelques restes dans la propriété qui appartenait alors à la famille de Romanet et qui depuis a fait place à une mai­son de rapport très banale, mais de cinq étages, située à l'angle est de la rue Marcadet et de la rue du Mont-Cenis, vis-à-vis de la vieille tourelle qu'occupe aujourd'hui un marchand de vin. L'eau, sans doute, ne fait point défaut à ce dernier ; mais il y a bel âge que ce n'est plus l'eau de LA BONNE.

 

CHARLES SELLIER.

 

 

 

- 227 -

 

ALFRED ROSTAING

 

Notre collègue, M. A. Burion, a bien voulu nous communiquer les quelques notes qui suivent, afin de garder le souvenir de M. A. Rostaing, et en témoignage de la grande perte faite par le « Vieux Montmartre » lorsqu'une mort cruelle et prématurée nous a séparés de notre cher et très aimé sociétaire.

 

A la Société « Le Vieux Montmartre. »

 

MESSIEURS,

 

Dans une récente visite que j'ai faite à Mme Rostaing, la veuve de notre regretté confrère a bien voulu me communiquer un document qui intéresse notre société, écrit tout entier de la main de son mari. J'en ai pris copie, et je viens vous en donner lecture.

Ces lignes, tracées d'une main aujourd'hui glacée par la mort, m'ont paru être l'introduction du travail d'Alfred Rostaing sur Montmartre, travail qui est l'une des gloires de nos archives.

Il s'en dégage un arôme de poésie qui va droit au cœur ; on sent que l'auteur était pénétré de l'amour de son sujet. La description charmante qu'il fait de notre colline d'antan, l'évocation des jours de sa jeunesse, ont une saveur toute particulière. On voit qu'il était le familier de la butte, qu'il en appréciait la séduction. On voit, avec Rostaing, ces jours si lointains déjà où Montmartre, encore village, n'avait pas été labouré, déformé, je dirai presque détruit, par ces formidables percées qui lui ont retiré son prestige.

Je m'estimerais très heureux si vous vouliez bien, Messieurs, donner place dans le prochain fascicule à cette page émue, où l'auteur fait preuve d'une si touchante modestie. Ce serait comme un tribut amical payé à celui que nous ne verrons plus, mais dont le souve­nir sera toujours cher à la société du « Vieux Montmartre ».

 

PARIS-MONTMARTRE :

le 6 Mars 1896.

AMÉDÉE BURION.

 

 

 

- 228 -

 

 

Fig. 3

 

VUE DE MONTMARTRE EN 1840. – D’après un dessin de Th. Frère.

 

 

 

SOUVENIRS D'UN PARISIEN

VIEIL HABITANT DE MONTMARTRE

 

 

Je n'avais eu d'abord d'autre pensée que celle de faire, à coups de crayon donnés sur place, revivre pour moi seul deux ou trois pittoresques souvenirs de jeunesse ; puis, l'attrait que nous offre parfois un retour vers notre passé, vous savez, ce passé où le soleil était plus brillant, l'air plus frais, où les roses étaient plus roses, me fit multiplier les étapes de mon humble mine de plomb.

Elle se lança à travers les rues escarpées et tortueuses, les places, ou plutôt les tertres et les carrefours rustiques, les maisons aux toits de chaume ou de tuiles, enjolivées de poutres et de crampons extérieurs ; en un mot, à travers tout ce panorama aérien, estampillé d'une miniature de château presque royal, et de deux ou trois castels minuscules d'hobereaux, ce panorama, dis-je, que présentait le Montmartre d'il y a un demi-siècle.

Enfin, je ne sais quel intérêt de chercheur rétrospectif se joignit au plaisir que j'avais de revoir mon cher et historique Montmartre, avec ses moulins dont les grandes ailes semblaient défier tous les Don Quichotte de la grand' ville, et dont l'incessant tictac rythmait

 

 

 

- 229 -

les refrains qui montaient des cabarets, bouchons, guinguettes, tonnelles chantant au pied de la butte, - Montmartre, avec ses pentes herbues ou sablonneuses, si faciles, mais si douces aux chutes; avec ses chemins d'amoureux, aux buissons desquels il faisait bon, « comme pour la fraise au bois de Bagneux », cueillir la mûre noire, quand on était deux ; avec sa vieille auberge de la petite rue Saint-Denis, inaccessible à tous autres quadrupèdes que les ânes, les chèvres, les chiens et les chats, et sur laquelle on pouvait lire le traditionnel et toujours équivoque, cette fois un peu ébouriffant ; ICI ON LOJE A PIED ET A CHEVAL. - Enfin, avec ses grandes ouvertures de carrières, immenses baies ressemblant aux portiques frustres de quelque cathédrale souterraine et infernale.

Quelques-uns de mes confrères de la société du « Vieux Mont­martre » ont pensé, peut-être avec trop de bienveillante indulgence, que ces modestes vues du vieux Mont des Martyrs, rajeunies de cinquante ans, pourraient offrir quelque intérêt ou quelque plaisir à d'autres yeux que les miens.

De là, cette collection, dont la seule qualité, s'il pouvait y en avoir une, serait l'exactitude, confirmée presque toujours par des vestiges que l'on retrouve encore, à certaines erreurs ou omissions près, que l'on pardonnera à un opuscule dépouillé de tout artifice, et surtout de prétention.

 

A. ROSTAING.

  1830 à 1889.

 

***

 

Les lignes qu'on vient de lire, retrouvées après le décès de notre regretté collègue, étaient, nous le croyons, destinées à servir de pré­face au curieux travail qu'il a laissé sur Montmartre. Pourquoi a-t-il renoncé à son projet, pourquoi a-t-il jeté au fond d'un tiroir ces deux pages d'un sentiment si vrai, d'une inspiration si fraîche ? C'est ce que nous ignorons. Nous ne pouvons, en les publiant, que remercier M. A. Burion. de nous les avoir communiquées et, puisque, grâce à elles, nous trouvons une occasion de parler du travail de Rostaing, nous allons, en peu de mots, essayer non de l'analyser, mais de donner une idée de l'intérêt qu'il présente.

Ce travail intitulé La Butte, SOUVENIRS D'UN VIEUX PARISIEN, est un album composé de dix grandes planches dont la réunion peut former une sorte de vue panoramique du vieux Montmartre

 

 

 

- 230 -

et rappeler, dans ses grandes lignes, l'aspect qu'il avait avant que l'abandon des carrières, la disparition des moulins, les percements et les constructions lui aient enlevé ce séduisant et pittoresque caractère que prisaient, à juste titre, les Parisiens du temps de Louis-Philippe et que le peintre Georges Michel, un oublié, a tant de fois reproduit.

Ces planches sont consacrées pour une moitié à l'étude du ver­sant nord de la butte, pour l'autre à celle du versant méridional. Elles reproduisent, vus à vol d'oiseau, tous les quartiers montmar­trois tels qu'ils étaient vers l'an 1830.

A travers les carrières, les fours à plâtre, les moulins, les bico­ques, les bals, les cabarets ; serpentant au milieu de propriétés qui pour la plupart ne sont plus qu'un souvenir, et qu'on désignait alors sous les noms de leurs possesseurs : Montdidier, Véron, Damoiseau, Dupin, Guibon, Vincent, de Trétaigne, etc. ; parmi tout cela, disons-nous, le regard reconnaît facilement les voies existantes alors dont le tracé s'est affirmé ou modifié depuis et qui, chaussées éclairées par des réverbères, ruelles obscures, chemins défoncés en ce temps, sont maintenant de larges et lumineuses rues bordées de hauts immeubles.

Pour bien faire comprendre, tout en la regrettant sans doute, la transformation que la butte a subie depuis soixante années, Rostaing a accompagné chacune de ses vues de deux plans géométraux. L'un représente la fraction dessinée sur la planche, telle qu'elle était, en 1830 ; l'autre, conforme à la topographie de 1889, se superpose en quelque sorte au premier et rend appréciables les changements qui se sont opérés.

Des légendes explicatives, claires, succinctes, mais néanmoins très documentaires et pleines de faits et d'indications utiles à retenir, sont jointes à ces plans; elles en rendent la lecture à la fois attrayante et fa­cile et, par le piquant des détails, ajoutent à l'intérêt de l'ensemble.

Exécutés sans prétentions artistiques, dans un sentiment naïf qui semble être une garantie de la sincérité de leur auteur, les dessins de Rostaing ont été imprimés par lui-même, à l'encre autocopiste, au cours de l'année 1890, il n'en a fait qu'un tirage fort restreint.

Nous ne croyons pas qu'il existe plus de dix exemplaires de l'album complet ; les bibliothèques du Ministère de l'Instruction publique et Carnavalet en possèdent chacune un. Un troisième est conservé dans nos archives.

A. M.

 

 

Fig. 4

 

VUE DES CARRIÈRES DE MONTMARTRE, VERSANT NORD, EN 1840.

Gravure de L. Bertrand. (D’après un dessin original de l’époque.)

 

 

 

- 232 -

 

BALS ET GUINGUETTES

(Suite)

 

LA FEUILLÉE DE MONTMARTRE

ou
LE PETIT MOULIN ROUGE

 

 

En 1878, un fabricant de lampes, nommé Kirsbaume, séduit par l'apparence de forêt vierge émergée de l'immeuble situé au n° 15 de la rue Girardon, frappé également du pittoresque de l'endroit, fort retiré et aux allures ultra-champêtres que lui donnait la proximité du vieil abreuvoir de la fontaine du But, eut l'idée virgilienne de ramener l'ère de l'églogue sur ce versant septentrional de Montmartre, par le moyen de la danse.

A dire vrai, pour aimable que fut la pensée, apparemment avait-elle été suggérée à Kirsbaume par la présence, en ces lieux, d'un établissement déjà voué à Terpsichore, et portant le nom assez spécial de Bal des Brouillards.

Un lieu de sauterie, voire de beuverie, était très suffisant à cette époque de notre histoire, en une telle région fort perdue et n'ayant que des rapports vagues avec ce qu'elle est aujourd'hui ; au sur­plus, la quasi-proximité du Bal de la Galette constituait une concurrence très sérieuse.

Ces considérations n'eurent point le don d'émouvoir Kirsbaume. Sans doute pressentait-il déjà le changement d'axe des joyeusetés et plaisirs parisiens et entrevoyait-il en Montmartre la future « mamelle sacrée destinée à servir de nourriture à l'élément intellect universel. »

Sans s'effrayer de la double concurrence, dédaigneux de l'isole­ment de l'endroit, ignorant à plaisir de son grand éloignement de tout centre habité et des mille difficultés d'y parvenir, il voulut, nouveau pionnier de l'amusement, ouvrir un temple de plus à la Folie bacchanale, sur ces confins des terres civilisées. Et, pom-

 

 

 

- 233 -

peusement, en justification de la chevelure verdoyante, agitée au moindre souffle au-dessus de l'immeuble, il baptisa son bal du nom de Feuillée de Montmartre !

Le titre était beau, tout empli de ce parfum recherché par Kirsbaume, bien fait pour attirer les amis de la vraie nature. Malheureusement l'appellation seule avait quelque charme ; l'inté­rieur ne répondait que vaguement aux promesses alléchantes de l'enseigne.

Soit par économie bien entendue ou pour toute autre cause, un simple hangar en charpente représenta le nouveau bal, salle de danse établie en contre-haut d'une terrasse, sous les ombrages de la « Feuillée ». Au surplus, la clientèle n'était point de celles qui « fréquentent » ; ses goûts se rapprochaient plutôt de la simple nature, ses habitudes concordaient vaguement avec celles des snobs de bals selects ou de réunions mondaines.

Quelques philosophes du plein air, divers « rentiers » et leurs compagnes, à l'affût de nouveautés, furent les premiers et les seuls clients de la Feuillée de Montmartre. Les idylles virgiliennes s'y déroulèrent en un langage dénué de toute rhétorique académique, la danse y fut toute franche et emplie d'un laisser-aller, peut-être fort pittoresque, mais certes d'un ordre très particulier... à ce coin perdu de la butte. Bast ! qu'y troublaient-ils, ces danseurs naturalistes ? Même pas le doux murmure de la « feuillée » frissonnant par-dessus leurs têtes, au souffle du vent, non plus que la pai­sible insouciance du nouveau patron. Et puis, ces vieilles buttes, vagues terrains sur lesquels poussait un maigre herbage tout usé des frottements des dormeurs, semblaient si bien accoutumés aux franches façons qu'une tenue guindée leur eût sans doute paru hors de propos.

A danser, même en un parfait sans-gêne, le danseur s'échauffe et s'assoiffe aisément. Kirsbaume, un observateur, ne pouvait manquer de constater semblable phénomène. Aussi n'eut-il garde de manquer aux principes de l'hospitalité... payante, et ouvrit-il, au bas de sa propriété, une salle dite des boissons, en laquelle les saladiers de vins alternèrent fraternellement avec des spiritueux ou des liqueurs de haute fantaisie.

Malgré tant d'attention pour sa clientèle, Kirsbaume dut tôt passer la main ; il céda l'établissement à Kursh, architecte, et à

 

 

 

- 234 -

Gérard, distillateur aux Batignolles, un connaisseur en alcools assurément, qui se proposa d'ingurgiter les produits de sa fa­brication aux aimables habitués de la Feuillée de Montmartre.

Le premier soin des nouveaux propriétaires fut de débaptiser le bal créé par Kirsbaume, et, à son appellation poétique, de subs­tituer celle plus, caractéristique de Petit Moulin Rouge. Les nou­veaux associés étaient loin de soupçonner leur rôle de saint Jean précurseur et de préparer l'avènement du grand confrère futur. Leur deuxième soin fut « d'illustrer » la salle des boissons et de la décorer de manière à satisfaire les goûts artistiques des buveurs.

Les murs furent couverts de croquis et de dessins (!), au fusain ou au crayon, en même temps qu'un grand panneau était réservé à la reproduction du cabaret, par la peinture de haut goût.

Voici la description de cette œuvre d'art, aujourd'hui disparue - hélas ! - qu'un amoureux de Montmartre a eu l'heureuse idée de faire, avec une conscience dont nous ne saurions trop le louer.

« On voit s'engouffrer toute une procession de personnages grotesques, hommes et femmes, dans les attitudes les plus baroques et costumés de la plus étrange façon ; puis çà et là des groupes divers plus ou moins réussis : un musicien de la rue jouant de la flûte, tandis qu'un magnifique canard, aux ailes déployées, s'accroche, au bout de son instrument comme pour prendre la responsabilité des couacs que l'on entend ; une femme, les jupes retroussées jusqu'aux cuisses, assise à table, tend son verre à un inconnu obèse qui lui verse une liqueur quelconque, tandis qu'à côté un consommateur grincheux réclame son bain de pied à un garçon ahuri, lequel, avec ses longs favoris, avait la prétention de ressembler à un homme politique, trop dénigré et en butte à la verve exagérée de certains pamphlétaires ou de certains caricaturistes.

« Plus loin, un lapin, la pipe à la bouche, supplie un marmiton de ne pas le transformer en gibelotte, et un dîneur courroucé brandit furieusement la carte du menu, sur laquelle on ne voit qu'une tête de ruminant, semblable à la sienne : - Veau ! a l'air de s'écrier le garçon goguenard. »

Le portrait-charge de Kursh complétait, triomphalement, l'ornementation de la salle des boissons.

 

 

Fig. 5

 

L’ABREUVOIR DE LA FONTAINE DU BUT EN 1879

 

 

 

- 236 -

Le Petit Moulin Rouge traîna une vie assez misérable jusqu’en 1886, époque à laquelle il fut vendu pour la somme assez raisonnable de cent francs, aux enchères publiques, en l'étude de Me Ami, notaire, rue Franklin.

Ce fut un marchand de bric-à-brac qui l'acheta pour y installer sa friperie ; il y continue encore ce genre de commerce.

Ajoutons, pour clore cet aperçu historique, que le Petit Moulin Rouge a eu, comme gérant, Fortin, qui créa, depuis, le bal de la Renaissance, rue Vieille-du-Temple, bal de durée très éphémère.

(A suivre.)

PIERRE DELCOURT.

 

***

 

LE DROIT

DE HAUTE, MOYENNE ET BASSE JUSTICE

A MONTMARTRE

 

 

Lorsque, vers 1133, la reine Adélaïde ou Alix de Savoie décida la fondation du monastère des Dames de Montmartre, Louis VI fit construire, pour les religieuses de l'ordre de Saint-Benoît, non seulement le couvent avec dortoir, réfectoire, cloître et salle capitulaire, mais il attribua aussi à l'abbaye le droit de haute, moyenne et basse justice ; Louis VII confirma cette donation en 1153.

Ce pouvoir de rendre la justice résultait, dans son principe, des divers degrés de la hiérarchie sociale, tels qu'ils existaient sous le régime de la féodalité.

Le droit de justice avait cela de particulier qu'il s'appliquait exclusivement aux bourgeois et aux serfs censitaires d'un champ ou domaine seigneurial ; il découlait naturellement pour chaque seigneur de celui de souveraineté, attaché au fief dont il était détenteur, soit à titre de suzerain, soit à titre de vassal.

En se reportant en arrière, on constatera qu'au Xe siècle, Montmartre était en la possession des Montmorency.

Bouchard le Barbu avait en apanage tout le territoire et avait édifié une forteresse dans l'île Saint-Denis, d'où les soldats se répandaient dans les environs et venaient ravager les champs des moines de Montmartre. D'après les plaintes de Vivien, abbé du monastère, le fort fut rasé par le roi, et Bouchard autorisé à construire un château à Montmorency. (Un village des environs s'appelle encore Plessis-Bouchard.)

En 1095, les deux églises de Montmartre appartenaient à Vauthier Payen et à son épouse, la comtesse Hodierne, qui les tenaient en fief de la maison de Montmorency. Ils donnèrent l'église de Montmartre aux religieux de Saint-

 

 

 

- 237 -

Martin-des-Champs, qui établirent un prieuré de l'ordre de Cluny. Cette riche offrande en valait la peine : elle comprenait l'église paroissiale placée au sommet de la Butte, la Chapelle des Martyrs et un terrain suffisant pour établir un monastère.

Bouchard IV déposa sur l'autel de Saint-Martin-des-Champs l'acte authentique par lequel il donnait son entier consentement à cette cession.

Plus tard, au XIIe siècle, les moines de Cluny cédèrent le monastère à Louis le Gros et à la reine Adélaïde, en échange de l'église de Saint-Denis de la Chartre, en la Cité. Ils vendirent tous les privilèges que leur avait donnés les Montmorency sur l'ancien oratoire, privilèges confirmés par Guillaume, soixante-troisième évêque de Paris.

Par cette cession ou plutôt cette vente, les Dames de Montmartre avaient donc le droit de haute, basse et moyenne justice dans l'étendue de leur fief.

Les trois juridictions correspondaient à ce que nous appelons aujourd'hui le criminel, le correctionnel et le civil.

En effet, le haut justicier avait le droit de juger par lui-même, ou par l'officier qu'il préposait à sa place, tous les crimes et délits entraînant la peine de mort et les autres peines afflictives en usage.

La moyenne justice concernait la répression des délits punis seulement d'une peine temporaire.

La basse justice ne s'étendait qu'à de simples contraventions dont la peine ne pouvait dépasser une certaine amende.

Voici, au surplus, comment, au XIVe siècle, Jean Desmares, avocat du roi au Parlement sous Charles V et Charles VI, définit les cas appartenant aux trois juridictions :

« CAS DE HAUTE JUSTICE. - Et desquels la cognaissance appartient tant seulement ces hauts justiciers sont : rapt, traîner, pendre, ardoir, enfouir, escorcher, testés, taillier et tous autres par lesquels mort naturelle s'ensuit : Item, couper oreille ou autre membre, bannir, prendre épaves, lever mors trouvés à aubenage succéder : Item, cognistore de fausses mesures et denrées, de petit pain, despécier mesures ou ardoir ou autres fausses denrées ; des voiries, des ormes et autres arbres qui sont ès-chemins et abornements des chemins, des carrefours et places communes, de port d'armes et ôter les débats, d'aguet appensé, et faire battre pour deniers, mettre à question et torment, fustiguier ou battre de verges pour délits publiquement oter le péril hors, avoir baillif, avoir scel authentique pour sceller lettres et instruments ; avoir fourches à un, deux ou quatre piliers, échelles ou piloris ; faire des dire devant le peuple ; mettre en espéciale garde et protection, donner asseurement d'avoir la cognaissance de avoir appelé femme mariée... ou home larron ou meurtrier, et semblables et plus graves injures ; faire vendre héritages par cris solempnels et mettre décret par espécial quand choses et biens immeubles de mineurs se vendent, avoir ressort...

« CAS DE MOYENNE JUSTICE. - Sont connaître de bature jusques au sang, de coups orbes (coups qui ne paraissent pas, qui ne font pas de plaie), sans argent prendre et sans aguet appensé, avoir sep (prison et le plus souvent fer à serrer les pieds), aviaux, grésillons pour garder et détenir malfeteurs.

« CAS DE BASSE JUSTICE. - Sont mettre bornes entre sires et censiers, ou austres héritages, condampner jusques à 60 sols d'amende, faire arrester, forages et roages, avoir de vins vendus en taverne... »

Ces degrés de juridiction se reconnaissaient par des signes extérieurs ; c'était le gibet, les fourches, le pilori, l'échelle et le carcan.

 

 

 

- 238 -

Seuls les hauts justiciers pouvaient avoir le pilori, l'échelle et le carcan. Quant au gibet et aux fourches, ils appartenaient généralement aussi aux moyens justiciers. Toutefois, pour ne pas confondre le second degré avec le premier, les fourches du moyen justicier se distinguaient de celles du haut justicier, en ce que, dit le grand coutumier de France : des fourches d'un haut justicier les liens sont par dehors ex-pâtés par en bas; mais des fourches d'un moyen justicier les liens sont dedans et non pâtés.

Les bénédictines de Montmartre possédaient tous ces droits, et leur juridiction, connue sous le nom de FOR-AUX-DAMES (forum dominarum), s'étendait jusqu'au milieu de Paris. La Grande Boucherie, située près du Châtelet ; les prévostés de Montmartre, de Boulonne, de Bourg-la-Reine, de Boissy, d'Herbeauvilliers, etc., relevaient de la justice du For-aux-Dames. Outre l'Abbaye de Montmartre, elles avaient d'immenses propriétés à Boulogne-sur-Seine, Saint-Cloud, Clichy, Vincennes, Chelles, Étampes, Senlis, Melun, Corbeil, Saint-Ouen, dans le Gâtinais, etc., etc.

La justice des religieuses de Montmartre était exercée par un bailli, un lieutenant, un procureur fiscal, un greffier, deux sergents, etc.

Ces offices étaient donnés comme nages à ceux qu'elles employaient dans leurs affaires litigieuses ou criminelles.

La cour de justice tenait ses audiences au bout d'une impasse, rue de la Heaumerie, près la place du Châtelet. Dans la prison, on montrait les chaînes qui, disait-on, avaient servi à garrotter saint Denis et ses compagnons. La prison était sombre, malsaine et dans un déplorable état. Sur les plaintes des détenus, Fouquet fit faire une enquête le 14 avril 1660, enquête dont les conclusions motivèrent, de la part de la Cour, une ordonnance adressée à Mme l'abbesse, afin de faire réparer les bâtiments et transférer la chapelle, qui se trouvait au troisième étage, dans un local plus convenable.

Quelque temps après, en février 1674, Louis XIV déposséda les religieuses de Montmartre des droits judiciaires qu'elles avaient dans les divers quartiers et faubourgs de Paris et décida que, désormais, ces juridictions relèveraient du Châtelet.

L'édit supprima en définitive la justice du For-aux-Dames.

La volonté royale priva les Dames de Montmartre d'une source de grands bénéfices : droits de déshérence, bâtardises, profits de tous ordres appartenant aux grands justiciers. Mais telle était la volonté du roi, et Louis XIV savait ainsi mettre en pratique sa fameuse déclaration : l'État, c'est moi.

Les bénédictines n'eurent qu'à s'incliner - ce qu'elles firent d'ailleurs, non sans de vives protestations ; cependant elles conservèrent certains droits et pouvoirs judiciaires dans une partie de leur domaine, à Montmartre et à Clignancourt.

 

A. L. BERTRAND.

 

***

 

Le Gérant : L. BERTRAND aîné.

 

 

 

- I -

 

ACTES DE LA SOCIETE.

 

APPENDICE

 

PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU « VIEUX MONTMARTRE »

 

***


SÉANCE DU 3 JANVIER 1896

 

Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.

 

Il est donné lecture d'une lettre du ministre de l'Instruction publique infor­mant la société le « Vieux-Montmartre » que la date d'ouverture du Congrès des sociétés savantes est fixée au 7 avril 1896.

Sur la proposition de M. Lazard, le « Vieux Montmartre » prend acte de cette lettre et décide, en raison de l'étendue trop considérable du travail projeté à cet effet et du peu de temps qui est accordé à la Société, de reculer à l'année 1897 la remise de la carte des Lieux dits, destinée à figurer parmi les travaux du congrès.

Dons de MM. Duchâteau, Lamquet, Lucipia, Lazard, Bertrand, Fourès, Jahyer, Jarlet et du May, auxquels s'ajoute la collection iconographique de la Savoyarde du Sacré-Cœur, recueillie en conformité d'un vote émis en une précédente séance.

 

***

 

SÉANCE DU 7 FÉVRIER 1896

 

Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.

 

M. Legrandais fait connaître à l'Assemblée que deux inhumations ont eu lieu au cimetière Saint-Pierre, dans les sépultures des familles Debray et Fitz-James.

Le Président exprime la part que la Société prend au deuil cruel qui vient de frapper M. Félix Jahyer, son président d'honneur.

Sur la proposition de son président, le « Vieux Montmartre » adresse ses félicitations à M. Georges Lemaire, à l'occasion de sa nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur.

Est adoptée la proposition de M. Bertrand d'insérer au fascicule un résumé des travaux des membres de la Société, qui seront l'objet d'une distinction honorifique.

M. Lazard propose de demander à la supérieure des sœurs, les Dames auxi­-

 

 

 

- II -

 

liaires du Sacré-Cœur, si elle n'a pas en sa possession les travaux de M. l'abbé Le Rebours sur l'histoire de Paris.

La date du banquet est fixée au 28 mars.

Dons de MM. Lamquet, Duchâteau, Bertrand, Artus, Mauzin, Douillet, Le Garrec.

 

***

 

SÉANCE DU 6 MARS 1896


Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.

 

Il est donné lecture d'une lettre de M. Bertillon, demandant des renseignements pour l'annuaire de la ville de Paris.

M. A. Burion dépose la copie d'une page que le regretté M. Rostaing avait écrite pour servir de préface à son album du « Vieux-Montmartre ». Il est décidé que ce document sera inséré dans le prochain fascicule. Une lettre, de remerciements est adressée à Mme veuve Rostaing.

Lecture est donnée par le président des lettres de démission de MM. Carabin et Georges Didier.

Dons de MM. Jarlet et Duchâteau, auxquels s'ajoute l'épreuve du menu du banquet, dessiné et gravé par M. L.-A. Bertrand.

 

***

 

SÉANCE DU 5 AVRIL 1896

 

Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.

 

Le président informe la Société que le Conseil municipal de Paris lui a accordé une subvention de 1,000 francs.

Des remerciements sont votés au Conseil municipal et à ceux clos membres du « Vieux-Montmartre » qui ont aidé, par leur zèle, à l'obtention de cette subvention.

M. Galliot présente M. Barbier, comme photographe amateur, tout disposé à apporter son bienveillant concours à la Société pour la prise de vues montmartroises.

Une proposition de M. Lazard, de porter de vingt-quatre à trente-six le nombre des membres du comité, n'est pas adoptée.

Sur une question de M. Mauzin relative aux conférences projetées, M. Lazard répond que ce sujet est toujours à l'ordre du jour, mais que l'application en doit être reportée au mois d'octobre, c'est-à-dire à la reprise des travaux scolaires de tous ordres.

Il est décidé d'aviser officiellement le Conseil municipal et sa quatrième commission de chacune de ces conférences, ainsi que de l'apparition de chaque fascicule.

La commission des conférences, nommée, est composée de MM. Monin, Bertrand, Lazard, Barbier, Sellier, Bournon, Lauc.

Il est décidé que les conférenciers pourront être pris en dehors des membres de la Société. Les sujets des conférences devront être exclusivement montmartrois. Dons de MM. Duchâteau, Wiggishoff et Lamquet.

 

 

 

- III -

 

SÉANCE DU 1er MAI 1896

 

Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.

 

M. Lazard dépose des extraits de son travail sur les comptes et recettes de l'abbaye de Montmartre, de 1765 à 1769.

Le président fait connaître que l'ouvrage de notre vice-président, M. Alexis Martin, Promenades dans les vingt arrondissements de Paris, a été l'objet d'une mention de l'Académie française.

Il est décidé de faire parvenir à MM. de Lasteyrie et R. Portalis, les auteurs de la Bibliographie des sociétés savantes, tous les renseignements, réclamés par eux, touchant l'ensemble des travaux du « Vieux Montmartre ».

Un crédit de 100 francs est voté pour frais d'aménagement dans le local définitif accordé à nos archives et collections.

Dons de MM. Lamquet, Borderel, Meusy, Ogier et Gaston Duval.

 

***

 

SÉANCE DU 5 JUIN 1896

 

Présidence de M. WIGGISHOFF, Président.

 

Le président donne lecture d'une lettre de M. Champion, libraire, informant la Société du désir qu'a la Bibliothèque de Carnavalet de faire partie du « Vieux-Montmartre ».

M. l'abbé Sobeaux, curé de Saint-Pierre de Montmartre, nous fera obligeamment don de toutes les pièces susceptibles de nous intéresser pouvant être découvertes dans les fouilles qui devront être prochainement pratiquées pour les fondations de sa nouvelle église, place des Abbesses.

Les membres de la « Société d'études photographiques de Paris » feront, le 7 juin, une promenade ayant pour but le Vieux Montmartre, et prendront le plus possible de vues intéressantes pour nos travaux.

M. Sellier lit une note relative à l'élévation perspective d'un monument sépul­cral, projeté pour le département de la Seine, avec tous les accessoires propres à la dissolution des chairs et à la vitrification des ossements humains, composé en l'an IV et publié en l'an VII, par Giraud, architecte du Palais de justice, des prisons et maisons d'arrêt du département. M. Sellier a de très grands motifs de croire que Montmartre aurait été choisi en vue de l'édification de ce monument.

Des inscriptions tombales, disparues du cimetière Saint-Pierre, ayant été retrouvées, il est décidé de les publier dans un prochain fascicule, avec la reproduction photographique d'une eau-forte représentant la tombe de Catherine de Clermont, abbesse de Montmartre.

M. Lazard donne lecture de deux notes, relatives : l'une à un bail passé, le 28 juillet 1757, entre l'abbesse de Montmartre et un sieur Jacques Roché, laboureur à Clignancourt, pour la location, par ce dernier, pour une période de sept années, d'une maison sise à Clignancourt et vulgairement appelée : maison seigneuriale.

La seconde, à la vente, en six lots, le 24 floréal, an II, des terrains de la ci-devant abbaye de Montmartre.

 

 

 

- IV -

M. Sellier, à l'occasion de la première note, rappelle que l'emplacement de la maison seigneuriale de Clignancourt était située sur l'emplacement de l'immeuble actuel construit à l'angle des rues Marcadet et du Mont-Cenis, côté pair de cette dernière, vis-à-vis la maison dite : de la Tourelle.

Il signale une erreur, que lui-même a partagée, à savoir : l'abbesse de Montmartre n'a point vendu cette seigneurie de Clignancourt, en 1706 ; au contraire, à cette date, elle a cédé son domaine de Bourg-la-Reine au duc du Maine, pour se libérer, vis-à-vis l'abbé de Saint-Denis, des obligations contractées par elle pour l'achat à ce dernier de la dite seigneurie. L'abbesse de Montmartre est demeurée dame de Clignancourt jusqu'à la Révolution, ainsi qu'il appert d'actes judiciaires constants.

 

***

 

17-8-6. - Tours, imp. E. ARRAULT ET Cie, 6, rue de la Préfecture.