André Salmon

 

accueil     Montmartre     Montmartre 1930

 

SOUVENIRS DE LA MAISON DU TRAPPEUR 

 

C'est dans la Maison du Trappeur que s'élaboraient L'Epoque Rose et le Cubisme ; c'est là que furent conçus Alcools et Le Phanérogame, La rue Saint-Vincent, Le Chant de l'Equipage et La Négresse du Sacré-Coeur ; c'est de là que Francis Carco rapporta ses Scènes de la Vie de Montmartre. - Apollinaire, par Picasso (extrait de Picasso par Maurice Raynal) - Max Jacob, un des personnages centraux de la vie de Montmartre, dans sa chambre de la rue Ravignan - Marie Laurencin qui chanta de vieilles chansons en l'honneur du douanier Rousseau - Pierre Mac Orlan, en ce temps-là, n'aimait rien tant que déplaire aux clients du Tabac qui abritait la phalange des "Intérêts de la Butte".

 

Les amis de Picasso, les amis de Guillaume Apollinaire, les amis de Modigliani, lesquels étaient aussi les amis d'Utrillo, bref ceux qui se réunissaient, plus qu'au Lapin Agile, au restaurant Azon - Aux Enfants de la Butte - rue des Trois-Frères, et dans la maison de bois devenue historique sous les noms de Maison du Trappeur et de Bateau-Lavoir, ne menèrent aucunement, de 1903 à 1910, la vie montmartroise selon la tradition chatnoiresque.

 

C'est Roland Dorgelès qui, bien que plus jeune que nous, nous avait précédés à Montmartre, qui fut des derniers à se draper dans une cape espagnole doublée de satin cerise.

 

Sans nos pipes en terre, on nous eût pris pour des bourgeois. Tout de même que nos façons d'alors n'étaient pas trop bourgeoises. Mais plus que les bourgeois, nous haïssaient les doyens de la Butte, vexés de nous voir rompre avec ces traditions artistico­charivariques dont ils se voulaient les gardiens. Que voulez-vous !... Nous fumes du premier jour contre toutes les tyrannies académiques, où que se niche l'académisme et quel qu'il soit.

 

La cour du vieux "Lapin Agile". Devant la porte, le patron Frédé et deux des vieux birbes, qui, dédaignés par Salis, s'étaient réfugiés là-haut.

 

De ces vieux birbes qui, dédaignés par Rodolphe Salis s'étaient réfugiés au Lapin Agile, parmi des rapins en bas âge et des apaches vieillis, encore que trop actifs à l'occasion, un seul eut notre sympathie et nous la rendit bien. On le nommait M. Jules, sans plus.

 

Avec un peu de chance, M. Jules eût certainement occupé une place entre Paul Delmet et Gabriel Montoya. Il s'accompagnait lui-même, au piano, maître d'un doigté remarquable. Hélas ! Son répertoire se limitait à une unique romance qui était aussi le roman de ses défaites, y compris les conjugales. Voici qui donnera le ton du génie de M. Jules :

 

Si vous n'avez jamais cassé de la vaisselle

Non ! Non ! Non ! Non !

Vous n'avez pas aimé !...

 

Généralement, quand il en arrivait à ce couplet définitif, M. Jules, qui entretenait à l'angle gauche du piano un pernod bien frais, voyait surgir l'abondante Mme Jules posant son filet à provisions sur la table rustique de l'établissement afin de pouvoir commodément calotter M. Jules en lui intimant l'ordre de filer à la maison « et plus vite que ça ! »

 

- « C'est malheureux, d'un sens, et de ce sens-là on peut dire d'une femme pareille que c'est le monde à l'envers, vu que pour les corrections c'est plutôt aux dames à les prendre ; mais d'un autre sens, faut convenir que M. Jules, c'est un homme qui se laisse aller si on ne lui fait pas comprendre. »

 

Celui qui parlait de la sorte était un vieil apache de nos amis. Il donnait complaisamment à entendre que verser le sang avait été la grande distraction de sa jeunesse. Il admirait beaucoup Pierre Mac Orlan, moins pour les beaux dessins sportifs dont vivait alors, mal, le futur rénovateur du roman d'aventure, que pour les mirifiques complets, genre sport international, qui lui étaient plus nécessaires que le pain.

 

Le sculpteur Manolo fut mon guide dans Montmartre. Pierre Mac Orlan a raconté ce que fut le soir de notre rencontre au Lapin Agile. Auparavant, Manolo m'avait, un soir, mené chez Picasso quand le Malaguène n'en était qu'à l'époque des mendiants, ce que la critique historique définit l'Epoque bleue. Une chandelle au poing, Picasso, vêtu de bleu mécano nous fit, en silence, admirer sa galerie de misérables bleus. C'était hallucinant.

 

Bientôt je devais venir loger dans un atelier situé sous l'atelier de Picasso. Si l'on entrait par la rue Ravignan, c'était au premier sous-sol. Vu de la rue Norvins, ça figurait un cinquième étage.

 

Bizarre baraque suspendue aux flancs de la Butte comme la cage d'un merle à un balcon branlant.

 

Les "villas" de la rue Norvins : si l'on entrait par la rue Ravignan, c'était au premier sous-sol ; vu de la rue Norvins, ça figurait un cinquième étage.

 

Tous les poètes de l'École de la rue Ravignan ont chanté notre voisin, M. Sorieul. M. Sorieul marchand ambulant et qui, jusque dans les profonds corridors de la Maison du Trappeur, glapissait : « ... à la moule !... …à la moule !... » à nous en donner le cauchemar.

 

La maison avait d'étranges recoins. Une espèce de cellule, qu'on ne pouvait louer à personne, servait de local disciplinaire. On y enferma de jeunes personnes qui se faisaient trop d'illusions sur la docilité des mâles. Ah ! mais.

 

Si quelque visiteur heurtait trop violemment au seuil, toute la carcasse du Bateau en était à ce point ébranlée que s'écroulaient sur le plancher livres et tableaux. Ce qui faisait hurler d'effroi les chiens géants de M. Picasso.

 

Dans un laps très court, la maison connut deux suicides. Un buste d'Edgar Poë eut très bien fait à son fronton.

 

On a connu là pourtant de bonnes journées. Là se nouèrent des amitiés solides. J'ose soutenir que c'est là que fut médité, préparé, l'essentiel de ce que représente aujourd'hui l'art moderne. On pourrait dire, par ellipse, que c'est sur les planches disjointes de la Maison du Trappeur que fut esquissé le plan de la maison moderne du type 1931.

 

Cependant, de quelles oppositions de tempérament a pu sortir tout cela ! Songez donc : le plus proche voisin de Picasso était Van Dongen, encore pauvre et toujours anarcho ; l'un des familiers de l'atelier était Vlaminck, apôtre de l'instinct, ennemi juré du cubisme (qu'il va jusqu'à rendre responsable de la guerre) et qui, ayant découvert l'art nègre chez un bistrot de Chatou, ne s'est pas encore consolé de ce que ses anciens amis en aient extrait une doctrine des volumes.

 

Vlaminck, incapable d'imaginer qu'il pût jamais gagner de l'argent avec sa peinture, après avoir été champion cycliste et faux tzigane, composait des romans populaires truculents. Il nous en lisait les meilleurs passages. C'était : Tout pour ça, D'un lit dans l'autre, Ame de mannequins...

 

- « Pis que du Mirbeau, mon vieux ! » annonçait-il avant de nous donner la primeur d'un chapitre sensationnel.

 

C'est, un peu plus tard, dans l'atelier de Picasso que fut offert au Douanier Rousseau ce fameux banquet que certains tiennent pour une mystification alors que nous voulûmes, très sincèrement et y réussissant pleinement, donner beaucoup de joie à un vieil homme croyant à son génie et pour qui la vie avait été souvent méchante.

 

Il fallut improviser ce banquet car, sans que cette erreur ait jamais été expliquée, la grande maison d'alimentation à laquelle nous avions - au prix de quels sacrifices ! - passé commande n'effectua sa livraison que le lendemain.

 

Ce fut tout de même très bien. Georges Braque fit l'orchestre avec son accordéon. Rousseau joua du violon. Marie Laurencin chanta de vieilles chansons :

 

Adieu mon or et mon argent

C'est l'argent de mon ermitage

Qui vole au vent !...

 

Apollinaire chanta l'art de Rousseau :

 

Les arbres que tu peins, tu les vis au Mexique…

 

Le poète Maurice Chevrier chevrota une chansonnette :

 

C'est la peinture

De ce Rousseau

Qui dompte la nature

Avec son magique pinceau !...

 

Fort avant dans la nuit, nous confiâmes Rousseau à un vieux cocher qui lui ressemblait. Il y avait encore des fiacres.

 

Utrillo n'était pas célèbre. Les gens de la Butte, les indigènes, inconscients de son génie, l'avaient baptisé : Litrillo. Ce qui me dispense de commentaires. Les mastroquets qui lui cédaient des litres de rouge contre des toiles ont-ils su attendre la bonne époque ?

 

En tout cas, Frédé, le patron du Lapin Agile, a vendu trop tôt à l'Amérique la grande toile, la Fille à l'Arlequin, qui ornait le mur plâtreux du cabaret dit des Assassins.

 

Je crois qu'on a voulu nous tuer. Bourgeois arrachés à leur somme ou rapins excédés de notre non-conformisme montmartrois ? On nous a tiré dessus. Mac Orlan n'aimait rien tant que déplaire. Au bistrot où s'assemblait une gueusaille anarchiste, il demandait à l'orgue mécanique la Marche du 4e Zouaves. Il faisait jouer l'Internationale au phono du Tabac, abritant la phalange cocardière des Intérêts de la Butte que nous modifiions en Intérêts de la Brute.

 

On nous reprochait aussi d'avoir ficelé, et de nuit, à la statue du chevalier de la Barre, un garçon coupable d'avoir « mal parlé de Rimbaud ». Les commerçants nous accusaient « d'attirer leurs demoiselles au toboggan » : un divan monté sur roulettes et lâché, à toute vitesse, du haut en bas de la rue Lepic ! Que ne nous reprochait-on pas ?... Cependant qu'en dépit de tout, s'élaboraient l'Époque Rose et le Cubisme, Alcools, le Cornet à Dés, le Calumet et le Chant de l'Equipage.

 

Je souhaite, de tout mon coeur, une aussi bonne santé aux jeunes d'à présent. Qu'ils aillent consulter l'un des locataires de la Maison du Trappeur, Jacques Vaillant « héritier de la canne à Gauguin » ; il leur donnera de bonnes leçons.

 

L'un des personnages centraux était Max Jacob. Il occupa, tour à tour, une chambrette au 7 de la rue Ravignan et au 17 de la rue Gabrielle. Mais c'était à croire que c'était la même, féeriquement transportée. Dans l'une comme dans l'autre, il faisait si noir qu'on y devait tenir allumée, de jour comme de nuit, une grosse lampe à pétrole. Si bien que la politique du pétrole l'emportait, si je puis ainsi dire, sur la politique du pain. Max Jacob songeait à s'éclairer avant de se nourrir, étant capable de peindre et d'écrire à jeun. Il avait cependant trouvé du crédit chez une crémière voisine, laquelle l'assommait de doctes avis :

 

- Prenez des lentilles, Môssieur Max, y'a pas meilleur qu'on dit pour le travail de tête !

 

Max préférait le riz au lait !...

 

Au temps de sa pauvreté la pire, nous le vîmes en frac tous les soirs et, deux fois la semaine, les plus beaux équipages de Paris s'alignaient devant son seuil piteux. Le couturier Poiret reçut ses conseils et, jusqu'au jour de sa conversion, Max Jacob lut dans les plus jolies et les plus aristocratiques des mains dégantées tout exprès.

 

C'est rue Ravignan, au 7, que se situe « l'époque des grandes visions ». On allait visiter Max :

 

- Tu arrives cinq minutes trop tard, disait notre ami, N. S. Jésus-Christ sort d'ici.

 

Sur la porte, une encoche à la craie bleue indiquait la place où Dieu avait posé sa tête !

 

Il faut entendre André Utter raconter cette histoire.

 

Je parlerai aussi de Marcel Olin, dont le nom figure, dans tous les théâtres de Paris ; à la suite des noms de comédiens tombés pour la France. Il était tragédien, poète et anarchiste. Il est mort à Verdun, dans les zouaves et l'injure aux lèvres, insultant une dernière fois à la bêtise universelle.

 

Peut-être, si nous commîmes tout de même quelques sottises parmi des drôleries sans gravité, avons-nous abusé de la force herculéenne de Marcel Olin. Ce géant nous fit respecter par de mauvais gars assez résolus d'ordinaire à avoir le dernier mot.

 

C'est Marcel Olin qui fut le premier interprète de ceux qui prétendaient au renouvellement total de la poésie. Les directeurs de théâtre l'appréciaient et le redoutaient à la fois. Son esprit aussi était du genre herculéen.

 

J'ose à peine parler de ce temps autrement qu'en effleurant. Comment rien communiquer aujourd'hui d'un âge où l'on était si totalement dépourvu d'ambition pratique ? On était tous comme Vlaminck. Il semblait impossible qu'on pût vivre de son art... et pourtant on ne vivait que pour l'art et l'on vivait, en effet, mal, mais enfin on n'en mourait jamais, si ce n'est de mort suicide.

 

Encore nos morts furent-ils des étrangers qui n'avaient pas bien su, probablement, pénétrer le climat.

 

Vint un jour où l'on s'aperçut qu'il fallait céder à la société. Quelques-uns devinrent journalistes. Ça devait être une bonne chose pour les peintres, car les journalistes commencèrent, par ruse, de célébrer dans leurs journaux la jeune peinture française.

 

On commença aussi… de vieillir, parbleu ! On cessa de mettre les demoiselles a la salle de police. Il y eut des histoires. D'autres se marièrent, simplement. La troupe se disloqua. Picasso descendit dans la plaine, boulevard de Clichy.

 

Mais comme rien ne finit tout à fait, Francis Carco, avec ses vers de Bohème et ses chansonnettes, vint tenir compagnie à Jacob devenu membre de la Confrérie de l'Adoration perpétuelle. Quelquefois, les poètes devenus journalistes remontaient à Montmartre, au bar Fauvet où buvaient leurs auxiliaires les « marchands de presse » et à ceux qui demeuraient de purs enfants de la Butte, médiocres lecteurs de feuilles quotidiennes, ils donnaient à entendre que, sûrement... il allait y avoir la guerre !...

 

Un nouvel âge s'ouvrait.

 

 

André SALMON

 Revue BRAVO n° 32 - Août 1931

 

la rue du Mont-Cenis en 1902

 

 

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