Jean Masson

 

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AU CHATEAU DES BROUILLARDS 

 

Il ne reste plus du parc qu'un petit bout de jardin, où poussent de beaux arbres ; mais ce reste de parc subsistera, en vertu d'une décision récente du Conseil Municipal.

 

La dame qui portait une voilette trop épaisse pour cacher un visage honnête, lançait un rapide : « Cocher, au Château des Brouillards », et se blottissait tout au fond du fiacre. Le cheval, tous les chevaux de fiacre de Paris, connaissaient le chemin par coeur, et ils redoutaient cette course-là : il faut tellement grimper !

 

Sous la tonnelle bien close ou dans le cabinet mauve, Lui composait un menu savant, capiteux, un peu traître... Soufflé au fromage, carpe farcie gastronome, canard à l'orange, la fameuse Malle des Indes, parfumée aux liqueurs, et les vins : un Vouvray indiscutable, un Château Monrose, et le proverbial Clos de Tart, qui bouleversait les plus sages consciences...

 

Un peu après le Second Empire, au Château des Brouillards-en-Montmartre-la-Butte, c'est ainsi que les maris volages, les épouses étourdies, passaient des heures folles...

 

Mais cela, c'est la légende, une légende fade, sans grâce. L'histoire de la vieille demeure, elle, est beaucoup plus belle.

 

***

 

Il y avait alors un champ d'avoine et au milieu un moulin. Le meunier était un peu poète, et comme le matin il se réveillait dans les nuages, il appela sa maison : le Moulin des Brouillards.

 

Et puis on découvrit une source aux vertus infinies.

 

Et puis, le meunier-poète mourut et le moulin s'écroula.

 

Des années passèrent, des grands événements.

 

La jungle, une jungle verte et lumineuse comme le permet l'Ile-de-France, poussa à la place du champ d'avoine.

 

Et puis, un seigneur qui ne manquait pas de goût, mit de l'ordre dans la nature et fit construire le Château des Brouillards. La maison est basse et mystérieuse, avec je ne sais trop quel air équivoque à cause de certaine tabatière accrochée au toit plat...

 

Un seul de ses hôtes fut dans le style de la curieuse demeure ; mais celui-là, par exemple, lui alla comme un gant. Ce fut Gérard de Nerval.

 

L'histoire s'arrêta là : au séjour du poète. La suite n'eût pas d'intérêt, jusqu'au jour, cependant...

 

***

 

Pour comprendre l'aventure, il faut bien connaître la topographie du lieu.

 

Le Château des Brouillards s'est laissé enlever son parc ; il ne possède plus qu'un petit bout de jardin accommodé à la sauce anglaise. Entre la rue Girardon et la rue Simon-Dereure, huit petites maisons rouges ont remplacé la grande allée de peupliers. Mais les architectes n'ont pas osé faire d'autres dégâts ; entre le château et les maisons rouges, le parc subsiste et les arbres poussent. J'en connais deux qui ont cent ans.

 

Le parc subsiste et restera, en vertu d'une décision récente du Conseil municipal.

 

Pour la joie de qui ?

 

***

 

« Vieux Montmartre. Face à parc Château des Brouillards. A louer : petite garçonnière ». Cette petite annonce parue, au printemps 1929, dans l'Intransigeant, a fait de moi le locataire heureux de Mme Colette, propriétaire de la sixième petite maison rouge construite dans l'ancien parc seigneurial.

 

Mme Colette vivait seule - ou du moins, je le croyais - et elle ne jugea pas utile de manifester tout de suite cette espèce de génie que je lui ai connu par la suite.

 

Un soir - il devait être onze heures ou minuit - j'entendis, sous ma fenêtre une voix qui paraissait chanter, et qui, pourtant, parlait - et qui tenait des discours surprenants à un interlocuteur muet. J'entrouvris un volet et j'aperçus, dans la lumière de la lune : une famille de chats (ils étaient peut-être vingt), assise en demi-cercle autour de Mme Colette, et qui paraissait l'écouter avec ravissement. « Je partirai demain matin - disait la dame en s'accompagnant de gestes - et j'achèterai pour vous du bon mou. Je le ferai sauter dans la graisse parce que c'est bien plus digestible pour les estomacs de chats et bien meilleur aussi !... » etc., etc... (Qu'on me permette d'ouvrir, ici, une parenthèse pour affirmer que Mme Colette est absolument saine d'esprit et qu'elle n'a connu dans sa vie aucune peine dévastatrice qui justifierait chez elle une déformation de la tendresse). Pendant l'année qu'a duré mon séjour au Château des Brouillards, j'ai entendu cent fois le discours aux chats - le même toujours, avec d'insignifiantes variations - et cent fois il fut écouté avec le même recueillement.

 

***

 

Mme Colette aime les chats, cela n'est pas douteux, et elle parle une langue qu'ils comprennent, c'est absolument certain.

 

Voilà pourquoi le Château des Brouillards-en­Montmartre-la-Butte, est devenu et restera, j'espère, le domaine des chats.

 

Ils étaient alors une cinquantaine - trouvés par Mme Colette, au hasard de ses promenades - tous gros et gras et parfaitement bien élevés.

 

A l'heure des repas, ils se réunissaient silencieusement devant le logis de leur patronne et puis, ils retournaient dans leurs arbres ou sur leurs toits et on ne les revoyait plus de la journée.

 

Je connaissais leurs noms. Ils s'appelaient le noir, le gris, le borgne, le fou... Et puis, ils avaient un roi. Celui-là s'appelait « le roi gris ». Il avait acquis son autorité par son âge et sa taille. C'était un souverain sévère, mais, me semblait-il, juste. Il avait élu domicile dans l'un des arbres centenaires d'où il ne descendait guère que pour régler des disputes, pour manger, pour saluer nos arrivées, ou pour la cause de l'amour. Dans ce dernier cas, il était étonnant d'autorité et de dignité.

 

Les jeux de l'amour, au parc des Brouillards, avaient toujours lieu à l'ombre de certain acacia. Autour de la femelle sacrifiée, les mâles formaient le cercle et ne bougeaient pas ; ils attendaient l'arrivée du chef. Le « roi gris », d'ailleurs, se faisait toujours attendre : c'était sa coquetterie. Il descendait paresseusement de son arbre-demeure ; il étirait ses pattes ; mettait quelque ordre dans sa fourrure et pénétrait dans le cercle. Sous l'oeil de ses compères, « le roi gris » aimait. Et puis, abandonnant sa femelle aux autres, il s'en allait, dignement.

 

Il en était ainsi toujours, j'en prends à témoin Mme Colette et tous ceux qui se sont donné la peine de regarder vivre le peuple du Château des Brouillards.

 

***

 

Or, un soir, c'était à la fin de l'hiver dernier, on trouva, pendu au réverbère qui éclaire l'entrée du parc, le roi gris.

 

Personne n'a connu l'histoire du drame. Mais nous tous qui avions aimé le vieux chef, nous avons fleuri sa sépulture creusée au pied de l'arbre centenaire.

 

Et je sais qu'aujourd'hui, après six mois, le peuple du Château des Brouillards en est encore à chercher un roi.

 

 

Jean MASSON

Revue BRAVO n° 32 - Août 1931 

 

Un seigneur qui ne manquait pas de goût fit construire, dans ce parc, une maison basse et mystérieuse qui servit un jour de logis à Gérard de Nerval.

 

 

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La dernière mise à jour de ce site date du samedi, 27. novembre 2010 22:52 +0100