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MONTMARTRE
Montmartre en 1900 : une vieille rue montant au Sacré-Coeur.
C’est en 1914. Le Moulin Rouge flambe dans un ciel consterné. Toutes les vieilles images de Montmartre s'anéantissent comme du papier brûlé. Dans les cendres du brasier, on peut encore apercevoir quelques visages populaires des artistes, de belles filles, des chansonniers, des oisifs, des gigolettes délurées et de futurs bataillonnaires maigrelets et méchants. C'est tout un pittoresque sentimental qui disparaît au moment même que les régiments de Paris s'apprêtent à abandonner leurs casernes pour se diriger en toute hâte vers l'Est.
Quelques jours plus tard, tous les petits bistrots de Montmartre exploités par des bougnats, souvent bons camarades, apparurent comme autant de petites gares régulatrices. Les mobilisés de Montmartre qui appartenaient à Toul, Nancy, Pont-à-Mousson, Commercy, Bar-le-Duc, Saint-Nicolas-du-Port et Verdun, commencèrent, en buvant le dernier verre de l'amitié, à évaluer à leur très juste valeur les paysages de la justice, de Frouard et de Jarville. Ces soldats étaient déjà d'anciens rapins, d'anciens plombiers et d'anciens petits « poisses » qu'une bonne conduite chez les chasseurs d'infanterie légère réintégrait dans les rangs plus calmes des « réguliers ». A Montmartre, comme c'était autrefois, l'artiste, le bougnat et le maquereau, s'associaient assez fraternellement. Les jeunes souteneurs de la rue du Poteau, de la Goutte-d'Or et du boulevard Barbès n'étaient point sans sensibilité. Quand ils parlaient à la terrasse des cafés de la place du Tertre à un vieux rapin qui les avait vus naître, ils disaient : « Oui, M'sieu ».
Le tocsin de guerre résonna dans Montmartre comme dans un village de l'Est ! Les hommes accompagnés par leurs femmes - d'accortes blanchisseuses, des filles publiques ou des anciennes filles publiques, des demoiselles de fruitiers et de marchands de quatre-saisons - s'en allèrent en bandes vers la gare de l'Est qui vibrait comme un essaim d'abeilles. Les anciens des « bataillons » arrivèrent, par le boulevard Barbès. Leurs femmes chantaient à côté d'eux, le visage grave et durci par les larmes séchées. C'était exactement comme l'ancien et classique départ de la classe pour le Kef, Gabès et Foum Tatahouine. Les « joyeux » de vingt-six à trente ans reprenaient le refrain célèbre qui dirigeait, en temps de paix, les jeunes marlous vers les quais d'embarquement de Pantin :
V'là les Pantinois Qui vont se tirer dans quèqu's mois
En chantant ce refrain célèbre... (Extrait de Dans la Rue, par Aristide Bruant)
Tous les litres de vin de la Butte étaient là, mobilisés dans les musettes. Les trains démarraient lentement en emportant vers Morhange et Crevic leur plein chargement d'ivrognes enthousiasmés et de mélancoliques devenus violents.
Tous ces trains dont la fumée s'effilochait à travers les paysages du Barrois et de la Lorraine, emportaient avec eux les dernières images de Montmartre, d'un Montmartre chanté par Bruant, Jules Jouy, Rictus, Delmet et peint par Steinlen, Sunyer, Atget, Picasso, Villon, Lautrec et tous ceux qui, dans leur jeunesse, s'émurent à la sortie du bal du Moulin de la Galette et voulurent célébrer cette émotion.
...ils s'en allèrent en bandes vers la Gare de l'Est qui vibrait comme un essaim d'abeilles
Parmi ceux qui partirent pour la ligne de feu en 1914, au moment où le pittoresque de Montmartre allait se transformer, il y avait : André Warnod, Pierre Falké, Roland Dorgelès, Chas. Laborde, Puechmagre, Olin, Salmon, Apollinaire, et bien d'autres que j'oublie. Mais ces jeunes hommes avaient déjà été mêlés à la vie montmartroise. Ils en connaissaient les horizons bornés et les pièges si joliment fleuris.
***
Avant la guerre, Montmartre fut le quartier le plus gentiment populaire de Paris. Les souvenirs de la Commune se résumaient dans une chanson, dédiée aux belles filles de la rue et des barricades provisoires : Le Temps des Cerises, de J.-B. Clément.
Ce qui donnait à Montmartre un caractère essentiel de douceur et de vie facile prenait sa force dans cette atmosphère de petite ville qui enveloppait la Butte et la banlieue de la Butte : les boulevards extérieurs, domaine des chansonniers. Mais autour de la place du Tertre, régnaient les éléments classiques de la province : les vieilles filles, le voisinage, les curés, les rondes de petites filles, les humbles boutiques accueillantes. On vivait là comme on peut vivre dans une petite ville peuplée de vignerons. On parlait à la terrasse des cabarets et sous les tonnelles des guinguettes de ce fameux vin de Montmartre, dont un type, qui habitait rue de l'Abreuvoir, récoltait encore quelques bouteilles. Le square Saint-Pierre, par exemple, en 1900, n'offrait qu'un paysage de foins où la famille « J.-B. Chopin » venait prendre l'air après le dîner : le père plombier, la mère blanchisseuse, la fille employée chez sa mère et le fils à la « laïque ». Des « affranchis » des deux sexes se mêlaient à cette honnête population. Ils n'étaient dangereux que pour ceux qui ne les avaient pas vu naître, car ils respectaient les « vieux » de leur village. Une « terreur » fort capable de descendre un type quelconque dans un paysage nocturne et classique se trouvait tout confus, quand un ancien qui l'avait connu tout gosse, lui reprochait sa conduite. Une jeune « terreur » du quartier, fils d'un tailleur à façon, guettait une proie quelconque à l'angle de la rue des Saules et de la rue Cortot. Comme il allait bondir sur un passant attardé, la voix de ce dernier qui était le vieux gardien, je crois, d'un cimetière de Montmartre, lui fit rentrer la tête dans les épaules : « Hé bien, Emile, dit le bonhomme courroucé, en voilà des manières ! Veux-tu que je le dise à ton père, hein, feignant ? »
Le jeune homme tortilla sa casquette et s'éclipsa en grommelant des : « Ça va ! ça va ! » sans énergie.
On se connaissait tous à Montmartre, et l'indulgence souvent délicate de la population réussissait à maintenir l'équilibre dans une manière de vivre incomparable, même à cette époque, qui n'est pas si ancienne, que le parfum en ait disparu.
Je ne pense pas qu'il soit juste d'attribuer aux artistes seuls, la création de cette magnifique apothéose de la paresse. Les commerçants furent pour beaucoup dans la possibilité d'entretenir la nonchalance quotidienne d'une population, cependant pas très riche.
Ces hommes furent tous d'étonnants commerçants, aimés de leurs clients. Ils leur faisaient crédit non pas parce qu'ils étaient dupes de leur promesse, mais parce qu'ils les aimaient. Chaque bistrot, pour l'ordinaire surmonté de quelques chambres meublées, possédait ses artistes et ses phénomènes. On payait quand on le pouvait. Chaque hôtel soignait son grand homme et trois ou quatre sous-grands hommes qui créaient l'ambiance, comme on dit.
Les jeunes filles écoutaient avec ravissement les messagers de l'art, sous toutes ses formes, particulièrement celles qui nécessitent le moins d'effort.
Des paresseux magnifiques et plaisants pouvaient se dorer au soleil sans trop maigrir. On pouvait, en somme, ne rien faire sans courir le risque de mourir de faim.
Mais de là à croire que cette atmosphère devait engendrer une école littéraire, il y a tout un monde. L'art de vivre à Montmartre absorbait toutes les forces des habitants. Il. est inutile de dire qu'il n'est plus possible de ressusciter ce passé. En somme, la plupart des hommes qui, comme moi, vécurent par-ci, par-là, quelques mois à Montmartre, n'en gardent que le souvenir, d'ailleurs puissant, d'avoir pu vivre, littéralement, en ne gagnant pas un centime. Cette situation, naturellement, ne pouvait se prolonger à l'infini : c'est pourquoi, quant à moi, il ne m'était guère possible d'habiter dans Montmartre plus de 4 ou 5 mois à la suite. Mais je revenais toujours là pour m'y abriter après des échappées peu fructueuses en France ou à l'étranger. C'est à Rouen, à Anvers, à Bruges et à Palerme que j'ai su que je pouvais devenir un écrivain.
Une ruelle obscure qui s'ouvre sur une perspective vertigineuse...
Il ne faut pas revenir sur la Butte en songeant au passé. Rien ne s'accorde plus avec les spectacles d'avant guerre qui n'étaient point cependant des mirages nés de la jeunesse de chacun de nous. La Butte est devenue bourgeoise et riche. Sa situation en fait un objet d'envie pour les artistes riches et mondains. Ce n'est pas toute la Butte, mais c'est l'apparence la plus évidente de la Butte qui est ainsi.
Le goût du confort, un snobisme intelligent a complètement remplacé le laisser-aller d'autrefois qui n'est plus praticable même pour les pauvres, disséminés dans quelques petits cabarets, dans les rues noires autour de la place du Tertre. Encore ceux-ci doivent-ils travailler et vendre pour défendre leur liberté. Il ne faut point se montrer surpris par cette transformation de Montmartre. Elle tient à cette période de prospérité facile qui suivit la guerre. Cette période devait être provisoire. La misère est là dans l'ombre, qui guette ceux qu'elle a choisis, penchée sur leurs berceaux. Montmartre, par sa situation en marge de l'existence sociale dans ce qu'elle a de plus conforme aux lois du communisme, restera toujours à l'abri pour ceux qui se laissent dominer par le goût de l'indépendance. C'est un quartier de Paris qui demeurera encore, pendant de longues années, dédié à la misère honorable de ceux qui rêvent même en dormant. Des signes se manifestent. Montmartre en 1931 n'est déjà plus ce qu'il était en 1927, par exemple. La vieille Butte accueillante ouvre ses portes à d'autres qui ne sont pas des constructeurs d'immeubles à six étages. Une vie menue, que l'on pourrait comparer à celle du passé, se révèle dans l'ombre des richesses superficielles offertes aux auto-cars qui, de plus en plus, reconnaîtront leur erreur. La Butte cessera sans doute d'être un spectacle, pour redevenir un quartier inaccessible et paisible. Elle possède des traditions. Les chansonniers les maintiennent. A Montparnasse, les Français ne sont pas chez eux. Montmartre est un peu comme une colonie française dans Paris. Les étrangers qui habitent dans les rues aisées ne se mêlent guère au peuple de la rue. Petit à petit, les spectacles de mauvais goût et de mendicité qui leur furent offerts, sont grignotés par les dents actives du petit monde de l'ombre. La Butte ne fut jamais plus lumineuse qu'au temps où chacun sortait avec sa lampe de poche.
Pierre MAC ORLAN Revue BRAVO n° 32 - Août 1931
La rue Saint-Vincent, telle que Pierre Mac Orlan la connut, telle qu'il la décrit dans un ouvrage fameux.
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La dernière mise à jour de ce site date du samedi, 27. novembre 2010 22:52 +0100