René Lizeray

 

accueil     Montmartre     Montmartre 1930

 

LA BUTTE

LA PLACE DU TERTRE, SA "MAIRIE", SES SOUVENIRS... 

 

Tout en haut, le moulin Debray qui longtemps domina la Butte. En bas, dans un groupe, on reconnaît notamment Depaquit, premier maire et fondateur de la Commune Libre et le chansonnier Maurice Hallé.

 

Les vaches, autrefois, broutaient une herbe maigre sur l'emplacement du Sacré-Coeur. Il n'est même pas besoin d'être centenaire pour qu'elles vous aient regardé passer, entre les buissons verts, comme le siècle dernier mûrissait. On chassait alors, place Clichy. Mimi Pinson, place du Tertre, musait. Le bon temps. L'heure heureuse des diligences bruyantes et lentes.

 

Autour de la place du Tertre, tout a changé. Mais la place, elle, n'a pas beaucoup vieilli. La même herbe pousse entre les mêmes pavés. Les mêmes maisons, un peu plus penchées, un peu moins blanches, inclinent leurs tuiles et leurs ardoises vers l'ombre des grands arbres. Elles ont l'air bien vieilles, avec leurs rides et leurs crevasses, poudrées de plâtre ; mais furent-elles jamais jeunes ces petites maisons des petits bourgeois d'autrefois ?

 

Place du Tertre, il y a trente ans, Roland Dorgelès, Depaquit, Georges Delaw, Gaston Couté, le poète beauceron, et quelques autres, prenaient, dans les cabarets campagnards, des apéritifs à bon marché. Si l'on ne trouvait plus de vaches place du Tertre, on connaissait assez bien la vache enragée. Sous ce titre : Populaire et symbolique histoire de la Vache enragée, Saint-Pol-Roux écrivait :

 

« Maigre et maigre et davantage maigre encore, elle gambade, la pécore, elle gambade sur la Butte avec les cornes à la façon de Belzébuth, elle gambade et rue, des boulevards extérieurs au Sacré-Coeur, paissant au hasard clous, crottins et boîtes, tessons de porcelaine, baleines de corset et bribes d'articles de l'Oncle Sarcey. C'est une vache, qui pour avoir la graisse en moins, n'en a pas moins la rage en plus. »

 

A cette époque, il y avait Maurice Neumont et Willette. Willette, qui, interviewé, il y a trente ans disait :

 

« Les chansonniers ont tué Montmartre, ils ont amené les snobs - et ceux-là demeurent. Quant au Montmartrois, l'Institut l'attend. Jadis, Charenton ou l'hôpital, aujourd'hui l'Académie. Une fois là, nous referons un Chat Noir, d'autant plus gai que Salis n'y sera pas… »

 

En bas, mêlées, la bohème et la pauvreté. Des artistes, place du Tertre, mais aussi des rentiers, des retraités et cette classe qui n'est pas tout à fait la classe moyenne. Des loyers à bon marché, des pavillons sans luxe, des jardins clos, quelques géraniums, des pousses de fusains. Chaque maison avait un peu l'air d'un presbytère, chaque jardin semblait un tranquille jardin de curé. Les locataires étaient, parfois, d'une exemplaire et ecclésiastique sagesse.

 

***

A la porte du Moulin de la Galette, arrivée de la course de lenteur. Au dessous, la diligence ressuscitée ; à la portière : la Muse de la Butte ; sur l'impériale : le maire, le garde-champêtre et le capitaine des pompiers. 

 

Et puis, les vaches parties, la place du Tertre et ses parages ont trouvé le moyen de ne plus être campagnards sans devenir, pour cela parisiens.

 

Il y avait des moulins, des vrais moulins à vent, dont les ailes emportaient les bonnets des Mimi Pinson.

 

Des moulins ! Quel est le poète qui parlait de la Butte

 

« …où de trente moulins les ailes étendues

M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues. »

 

Joyeusement on chantait le plus célèbre peut-être, des moulins :

 

« Venez là vous promener

Si votre bourse est en fête.

Au Moulin de la Galette

Allez aussi déjeuner.

Plus tard, vous direz peut-être,

Même en de plus beaux jardins,

Qu'ils étaient gais ces moulins

Qu'on voyait de sa fenêtre ! »

 

Ils ont perdu leurs ailes, les moulins. Et les fontaines se sont taries au bord desquelles la nonchalance s'abritait. Les carrières ont épuisé leurs pierres. Car il y avait d'importantes carrières à Montmartre. D'ailleurs, en 1799, on découvrit sur la Butte une pierre bizarre, couverte de mystérieuses inscriptions, qui mit le monde savant en émoi. La pierre portait ces caractères :

 

 

 

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres donna, si j'ose dire, sa langue aux chats. On consulta M. Court de Gebelin, auteur du Monde primitif et versé dans les hiéroglyphes. Il n'y comprit rien, mais émit l'opinion que l'inscription devait être gallo-romaine.

 

On consulta le bedeau de Montmartre, homme fort savant. Mandé devant la Commission nommée après la découverte de la pierre mystérieuse, il sourit et ayant expliqué aux savants assemblés qu'il s'agissait là d'une inscription destinée à indiquer aux âniers le chemin des carrières, déchiffra les lettres gravées au hasard par un bonhomme quelconque :

 

ICI

LE CHEMIN DES ANES

 

Partout, maintenant, des maisons ont poussé. Où est le bal de la Reine Blanche, cette salle affreuse et sale qu'on ne nettoyait jamais sous prétexte qu'elle était condamnée à disparaître pour laisser passer la rue Caulaincourt. « Mais Dieu seul sait, écrit un journal, à quelle époque sera tracée cette rue Caulaincourt, et la Reine Blanche peut subsister jusqu'à la fin des siècles. »

 

En cette « banlieue » habitait alors - je parle d'il y a plus de quarante ans - un nommé Adolphe Buisson dont les aventures firent grand bruit. Amputé des deux cuisses à la suite d'un accident, il fut engagé comme « phénomène » au Théâtre des Nouveautés. Il logeait à l'Hôtel des Monstres, avec la Femme à barbe et la Fille à trois jambes. Il devint amoureux de l'Ourse, dont les jambes et les mains étaient recouvertes de longs poils. Un jour, l'ayant surprise, en plein Montmartre, en galant entretien avec l'Homme squelette, il se rua sur lui à coups de couteau. Condamné à deux ans de prison, il termina là sa carrière de « phénomène ».

 

C'est plus tard, beaucoup plus tard que sont venus les peintres et les hommes de lettres, nos contemporains. Venus, pour repartir. Maurice Neumont a fait construire un atelier. Gaston Couté est mort. Ses amis l'ont emmené vers un cimetière de misère. Son père, un vrai type de croquant, jaune et cuit, maigre et dur, devant la terre fraîche a desserré ses lèvres minces :

 

- T'as voulu y venir, à Paris. Eh ben ! t'y v'là, maintenant...

 

Le glas sonnait pour Gaston Couté et pour la poésie de ce qu'on appelait, déjà, le vieux Montmartre.

 

Pierre Labric, second maire de la Commune Libre, revêtu du costume et des insignes de sa fonction, et portant sous son bras le fameux "Livre des Mariages et des divorces de la Commune".

 

Puisque le village était mort, des audacieux ont essayé de ressusciter au moins la Commune. Une Commune libre du vieux Montmartre qui a, depuis, eu bien des filles. Tant de filles même qu'elles ont éclipsé le prestige de la maman.

 

Le principe : être cocasse. Il suffisait de paraître démodé. La Commune libre, en rien de temps, a institué, avec beaucoup de verve pittoresque, une espèce de permanente noce de campagne.

 

Le maire - c'était Depaquit - en redingote surannée, pompeux d'allure, de verbe et de dignité compassée. Aujourd'hui, c'est Labric, actif, souriant, « municipal » à souhait. Il y a un capitaine de pompiers, gras du ventre et des joues, ruisselant de graisse et de sueur.

 

les pompiers de la Commune Libre

 

Ça a été d'abord, un succès. Et le cortège s'est augmenté. Des muses ont ajouté leurs robes claires aux sombres costumes masculins. Il a poussé des fonctionnaires tout neufs, des dictateurs.

 

La Commune libre de Montparnasse a créé, sur le plan de l'humour, la concurrence qui existait sur le plan de la fête.

 

La Municipalité, maintenant, elle est encore, elle sera toujours un Comité de bon accueil.

 

Les fêtes villageoises de Montmartre témoignent d'un esprit que les autres communes auront quelque mal à imiter.

 

Tantôt c'est du sport : un concours de plus lente ascension de la butte, pour autos ; une descente en vélo des marches innombrables, par Labric ; et la course des Catherinettes qui aboutit tout près du Moulin.

 

Tantôt c'est de l'art : l'inauguration d'une statue au nègre inconnu, par exemple. Les dernières farces des fils de Murger !

 

Autour, cependant, les maisons tombent. Un quartier laborieux, qui ressemble aux Batignolles toutes proches comme un frère de misère, bruit de l'animation de gosses pâlots, à la frimousse de petits Poulbot.

 

De la place Blanche montent les désaccords du dernier jazz. Et Paris, sournois, vers cette fraîcheur d'autrefois, pousse l'assaut de ses murs mouvants, en ciment armé.

 

Nos enfants verront des gratte-ciel sur la Butte. Et nous saurons alors que nous sommes très vieux.

 

 

René LIZERAY

 Revue BRAVO n° 32 - Août 1931

 

Aux flancs de la Butte, chassés par les buildings standards, dans les ruelles où s'ébattent des gosses pâlots à la frimousse de petits Poulbots, subsistent encore quelques témoins du passé : ci-dessus, la Maison de Mimi Pinson.

 

 

accueil     Montmartre     Montmartre 1930

La dernière mise à jour de ce site date du samedi, 27. novembre 2010 22:52 +0100