Robert Kemp

 

accueil     Montmartre     Montmartre 1930

 

VOYAGE AU PAYS DES CHANSONNIERS 

 

Janett Flo  -  Ferréol  -  Martini  -  Mauricet  -  Dominique Bonnaud  -  Noël-Noël  -  Paul Colline  -  Dorin

 

Le CHAT NOIR ?... Parions que vous attendiez un petit morceau sur le CHAT NOIR. Excusez-moi, je ne l'ai pas connu... « Trop jeune ?... » Naturellement. Je n'ai pas vécu du temps du « gentilhomme » Rodolphe Salis. « Tant mieux pour vous », dit Pangloss. « Tant pis ! » répond Martin. Mais, comme l'autre, de la lune, j'en ai beaucoup entendu parler... Et que de livres ! Il est plus facile de documenter une chronique rétrospective - mais le rétrospectif ne se « place » plus - sur le CHAT NOIR que sur le Palais-Bourbon et le Père-Lachaise. Il y a les Visages de Paris, de Warnod ; et surtout les souvenirs de Maurice Donnay. Autour d'un couplet de Donnay, on reconstituerait tout ce qu'il y eut de bon, de fin, de durable dans le chat-noirisme ; à la façon de Cuvier bâtissant un squelette autour d'un os, et attachant la viande par­dessus...

 

Mes souvenirs ne remontent qu'à la vieille LUNE-ROUSSE, de Bonnaud-Blès... Bonnaud, la barbiche en artichaut et des éclairs plein son binocle, détachait les syllabes comme une mitrailleuse lance les balles. Seulement, on ne parlait guère de mitrailleuse, en ce temps-là... Blès, noir Provençal, est mort. Ferréol, qui débutait, avec des imitations de de Max, est devenu un gros « employeur »... Il a compris ce conseil d'un puissant économiste que le vrai secret pour gagner de l'argent, ce n'est pas de travailler, mais de faire travailler - en sachant dénicher ses ouvriers ! Il a créé les DEUX-ANES, là où avaient végété l'ARAIGNÉE, les TRUANDS. Il a inventé le DIX HEURES. Il a une auto qui ne tiendrait pas dans la salle des DEUX-ANES, et, vers Montauban, une propriété où il récolte du raisin dont les grains sont gros comme des oeufs. Saint-Ferréol protège les Marseillais !

 

Aux QUATZ'ARTS, tout voisin de la LUNE, on applaudissait Ferny, un lorgnon de travers entre deux oreilles décollées, et le docteur Gabriel Montoya, qui chantait aux étouales... Hyspa, qui est tout blanc aujourd'hui, de poil et de peau, avait le menton noir. Il possédait déjà sa voix sépulcrale. Et il disait : « Alfonso, Alfonso !... Veux-tu te tenir comme il faut ?... » Alfonso, c'était le roi d'Espagne. Vous vous rappelez ? Il y avait le petit Baltha, tout enroué (déjà) et qui maintenant dirige la nouvelle LUNE-ROUSSE. Ce n'est pas antédiluvien ... Mais ce n'est pas d'hier ! Ah ! non... Les hommes changent. Les « styles » évoluent… Mais la chanson de Montmartre ne meurt pas. Dix fois, on a annoncé que c'était un genre périmé, un art exsangue ! Ce n'est pas vrai ! Les cabarets continuent de vivoter gentiment, auprès des cinémas, mastodontes, comme « des hameaux paisibles » au pied des montagnes... Ce qui est à peu près mort, c'est la chanson sentimentale. On n'imagine pas un chansonnier d'aujourd'hui expliquant, comme le vieux Marcel Legay  - des cheveux longs, gras, et un bon visage trognonnant - expliquant à Madeleine qu' « il sait aimer ». Les gens d'après-guerre poufferaient ! Mais la chanson gavroche n'est pas morte. « Chanson rosse », disait le gentil Fursy, dont une bande de voyous, sur la Cannebière, a causé la mort. Presque toute sa rosserie était dans le titre...

 

la Boîte à Fursy

 

Mais nous avons de vrais « rosses » aujourd'hui : Dorin, Mauricet, par exemple ! Dorin est le grand « satirique » de la Butte... Il a le faciès un peu hagard du « vates » ou de la Sybille ; il a beaucoup de dents, qui mâchent les mots avant de les cracher ! Il est puissant... Mauricet qui fut, si longtemps le « cinquante pour cent », de Fursy, au MOULIN DE LA CHANSON - et qui ne doit pas encore être consolé de l'avoir abandonné pour aller « faire le concombre » dans une revue, derrière Mistinguett - est l'empoisonneur souriant... La déesse du Music-Hall - c'est bien elle, n'est-ce pas ? - Cécile Sorel, Maurice Rostand, et quelques autres, ont dû blêmir sous ses attaques... Ils n'en sont point morts ! Et Mauricet réitère... C'est un homme élégant. On dit qu'il a été à Pipo, comme Marcel Prévost. Bref, un gavroche du grand monde, chic jusqu'au bord des manchettes...

 

Un qui s'est créé un genre à lui, c'est Noël-Noël. Qui sait si de toute la production chansonnière de Montmartre ce ne sont pas les petits croquis de la vie quotidienne studieusement dessinés par Noël-Noël qui dureront ? Son Vieux Chapeau, sa Séance chez le Photographe, et l'histoire du monsieur qui n'arrive pas à accrocher une assiette au mur, ont toute l'apparence de petits chefs-d'oeuvre... Du La Bruyère en style débraillé, avec des apostrophes à la place des voyelles ; ou du Courteline « tout venant »… Pour être bien sûr d'eux, il faut attendre que Noël-Noël ne les chante plus. Ce drôle de petit homme assis devant son piano, a une physionomie et des gestes étonnants ; aussi précis et étudiés que ceux de Mayol - en plus mâle ! - Il a choisi le genre « quotidien » qui vieillit lentement. M. Briand ne sera pas toujours ministre, peut­-être ? Et on ne trouvera pas, alors, beaucoup de quoi rire, à son propos. Mais il y aura longtemps des gens qui essaieront des chapeaux chez le chapelier, et qui, en clouant un clou au mur, se taperont sur les doigts...

 

Une des preuves que la chanson n'est pas morte, c'est l'empressement des critiques à assister aux « générales » des cabarets. Nozière n'en manquait pas une. Le Cardonnel en raffole ; ce sont les vacances délicieuses de Bidou... Il n'y a  que mon vieil ami Paul Souday que je n'ai pu décider à m'y rejoindre. Il me trouvait des goûts canailles... Il devait avoir raison. Mais c'est si bon de venir écouter de petits vers légers, après tant de proses massives !

 

On se sent au cabaret, tout spirituel. Car les « mots » s'y comprennent assez vite... Voilà même la vraie raison du plaisir que les bourgeois de Paris y prennent ! Quand ils arrivent, la tête échauffée d'un petit verre, l'arôme du café dans la moustache, ils sont enchantés de saisir au vol presque toutes les allusions, et une bonne moitié des calembours. Quel est le meilleur moyen de prouver qu'on a compris ? C'est d'applaudir... Allons-y donc ! Et Madame applaudit près de Monsieur, pour prouver que sa cervelle est bonne aussi. Voilà l'atmosphère toute chaude !

 

Les chansonniers sont de braves gens tout simples, qui s'aperçoivent parfaitement que vous êtes là, assis à deux pas d'eux, et qui vous interpellent au besoin, dans des termes bien plus polis que ceux de Bruant, qui ne réussiraient pas du tout, auprès des nouveaux-pauvres et des nouveaux-riches. Le client interpellé s'épanouit d'aise ! Quand le chansonnier est une chansonnière, il rougit, honteux et ravi... Regardez la figure du retardataire, au DIX HEURES, quand, passant la tête dans sa lucarne, la mignonne Janett Flo, brunette aux yeux doux, lui dit : « D'où arrivez-vous, Monsieur ? A dix heures vingt ? Vous avez bonne mine, tout de même… » En voilà pour embaumer toute une existence...

 

Les chansonniers, quand font-ils leurs chansons ? On ne sait pas. Est-ce en mâchant des violettes ? Est-ce l'été, sous le brûlant soleil des plages ? Ça leur vient-il « comme ça », entre deux gorgées de Noilly-Cassis ? Ferment-ils l'huis sur leur labeur, et restent-ils trois jours devant leur papier, comme Ronsard devant l'Iliade ? Remettent-ils vingt fois sur le métier ? Improvisent-ils la veille d'une « générale » ? La seule chose certaine, c'est qu'ils ont le « trac » le soir où ils lancent des couplets neufs... Noël-Noël défaille ; Vallier s'étrangle ; le bon Charley - la plus belle denture de Montmartre – pâlit et rougit ; Martini n'arrive pas à se réconforter, et le grand Fallot se replie sur lui-même... Le plus flegmatique c'est Bastia qui, donnant dans le « ciselé fin » est sûr de son texte, et qui, de la part de sa voix déjà étranglée, n'a rien à attendre de pire. C'est un poète, ce Bastia ! On saura ça plus tard. Et un philosophe ! « Allez grains de café ! »

 

Les chansonniers sont, pour les neuf dixièmes, très « réactionnaires ». Une chanson socialiste drôle, ça ne se verra jamais ! Voilà un régime jugé... Ils sont nationalistes et cocardiers. Pour l' « émotion patriotique », Jean Rieux a écrit de petites merveilles... C'est le plus fin de tous ! Il a la voix un peu trop sucrée... Ah ! la voix ! C'est la moitié de la chanson... La laryngite de Goupil, et le « gazouillis » de Martini, les petits sons nasaux de Paul Colline... Avec ça, ils pourraient presque se passer d'esprit. Mais ils en ont... Tu m'dis pus « Tu » et L'Entrecôte, ce n'est pas rien. Essayez donc !

 

Et ils sont si simples ! Si vous voyiez Alibert, l'homme qui conduit actuellement les DEUX-ANES et qui a créé Rosalie, elle est partie ! Pas de meilleur enfant !... C'est pourtant quelque chose, Rosalie ! On la lui redemande tous les soirs. « Si tu la vois, ramène-la moi ». J'ai entendu réclamer Rosalie sur le Vieux-Fort par une zingarra en guenilles, qui soufflait avec son nez dans une flûte en bois ; à La Rochelle, par un matelot en goguette ; à Arcachon, par un parqueur qui ouvrait des huîtres plates ; à...

 

Hyspa fait son marché, un filet à la main, rue Lepic. A la Taverne du Moulin, Goupil fume sa pipe sans orgueil. Ils sont là. On peut leur parler, les toucher... M. Albert-Lambert reste dans son Olympe ! Vive donc Montmartre !

 

***

 

Pour le « grand art », le Montmartrois indigène a deux théâtre à lui... Il a, pour la comédie psychologique - genre « feu Vaudeville » et Gymnase (temps de Porel) - la COMÉDIE-MONDAINE, où l'on occupe un « balcon de face » pour 4 fr. 50, en semaine, et 7 francs le dimanche. Pour le drame et l'opérette, le MONCEY, peint en rose... Il a progressé, le Moncey ! Jadis, dans La Bouquetière des Innocents, j'ai vu le Maréchal d'Ancre, assassiné, agonisant, soutenir, de son mieux, un palais du Louvre en toile peinte qui voulait s'écrouler sur lui... Maintenant, on a des décors, de la mise en scène. On jouera No-No-Nanette, en octobre. Tout le quartier est prévenu ! On en « cause » le long de l'avenue de Clichy ; au solde des chaussures ; et de petite voiture à petite voiture. « Voilà de la cerise ! Elle est belle ! »

 

 

Robert KEMP

 Revue BRAVO n° 32 - Août 1931

 

le Cabaret des Truands

 

 

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La dernière mise à jour de ce site date du samedi, 27. novembre 2010 22:51 +0100