Manuel Jacob

 

accueil     Montmartre     Montmartre 1930

 

A L'OMBRE DIVINE DE LA MONTAGNE PREDESTINEE 

 Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi.   (Ps. CXXII, I)

 

A l'entrée de la Basilique, deux statues monumentales promettent la paix aux hommes de bonne volonté.

 

Au commencement du siècle dernier, l'homme extraordinaire qui avait gagné tant de batailles, le héros dont les armes retentissaient sur l'Europe, le conquérant obéi de la Victoire, se crut certain de conquérir la Paix.

 

Du milieu des camps, il envoya à l'archichancelier l'ordre de préparer des plans, de lancer des souscriptions pour élever sur les hauteurs de Montmartre, un Temple à la Paix.

 

- Ce sera, écrivait l'Empereur à Cambacérès, une sorte de Temple de Janus, où se feront les premières publications solennelles.

 

La Paix ne vint pas.

 

Dans le fracas des canons toujours tonnants qui emplissait le ciel, le guerrier n'entendit pas le Praebe, mi fili, cor tuum.

 

Azraël, ange de la mort, le poussa dans l'Océan et il s'en alla tomber, sanglant, dans la « petite vallée d'une île déserte, sous un saule pleureur ».

 

La chute épouvantable réduisit à néant le projet du Triomphateur. Les lieux consacrés par le sang de nos premiers martyrs, la colline où Saint Denis, Saint Eleuthère et Saint Rustique, venus prêcher l'Evangile dans les foules, furent martyrisés et conduits au supplice, ne devaient pas voir s'élever le monument d'orgueil auquel avait songé l'Homme de Sainte-Hélène.

 

Celui qui a dit : « Mon coeur est si passionné d'amour pour les hommes qu'il ne peut plus contenir lui-même les flammes de son ardente charité... » avait foudroyé l'homme de guerre à qui la France « faisait chaque année présent de 300.000 jeunes gens... »

 

Sur la montagne prédestinée dans l'ordre de la Nature et dans l'ordre de la Grâce et qui porte vers le ciel tant de repentirs et tant d'espérances, allait monter, plein d'un magnifique Amour, le Sacré-Cœur : ainsi une âme, malgré les obstacles les plus invincibles, s'élève à la perfection la plus éminente...

 

***

 

En ce temps-là, l'admirable église Saint-Pierre, modeste et recueillie, s'effarouchait, derrière ses grilles de l'immodestie agressive des Moulins joyeux et autres galantes bohémienneries.

 

La Chapelle de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, en face du « Tertre » sans retenue, osait à peine marquer sa présence.

 

Là-bas, dans Paris d'où montaient les fumées de tristesse, de gaîté, d'humilité, d'orgueil, les regards cherchaient une ombre tutélaire. Les prières, précises ou confusément exprimées, voulaient s'envoler vers un lieu de repos, comme le « passereau trouve une maison pour s'y retirer et la tourterelle, un nid pour y placer ses petits ».

 

Que d'hommes, puissants ou humbles, désirent être bons... Ils cherchaient, réalisé, tangible, cet Amour, source féconde et inaltérable de trésors : ils cherchaient cette douce liberté de l'empire du coeur.

 

Ceux-là mêmes, montmartrois, qui vivaient sur la colline sacrée et se clamaient libre-penseurs, rêvaient d'un règne de Bonté.

 

Jehan Rictus, « notre dernier poète catholique », selon le mot de Léon Bloy, versait des larmes amères :

 

Car gna des prophèt's, des penseurs,

Qui z'ont cherché à changer l'Homme

Ben, quoi donc qu'y z'ont fait en somme

De c'kilog d'fer qu'y nomment son Cœur ?

 

... Comme autrefois le Prophète levait ses yeux vers les montagnes saintes d'où il attendait les secours, la Ville pensait à un Temple, non pour trouver une justice implacable, mais une paternelle Tendresse.

 

***

 

Quand, il y a soixante ans, par une journée d'octobre, mélancolique et pluvieuse, le Cardinal Guibert, archevêque de Paris, se rendit sur la Butte pour y décider de l'emplacement de la future Basilique, il demeura devant Paris à peine dégagé des brumes et des fumées, saisi par la beauté du spectacle.

 

Paris s'étalait, tel l'Océan, tranquille tour à tour, et furieux. Les pignons des murs et les crêtes des toits s'élevaient, sortis des bas-fonds. Des toitures d'ardoises prenaient la forme même et la couleur, des vagues.

 

Le Prélat, longtemps, avait hésité : l'Eglise du Voeu National s'élèverait-elle sur les hauteurs du Trocadéro, de Belleville ?...

 

Il vit, comme sous les vents du large, un pavillon se tordre. Il comprit que ce que ses yeux voyaient, nefs, palais, hôtels, demeures, serait désormais, au pied de la Basilique, ainsi que des vaisseaux paisibles, à l'ancre dans un port.

 

- Ce sera là, dit le Cardinal.

 

Comme Notre-Dame de la Garde au-dessus des flots, le Sacré-Coeur serait là : solide, simple, massif, ainsi qu'il convient à un monument qui s'érige sur un site élevé, à pentes rapides - en vertu d'une règle mystérieuse de l'art architectural, qui, pour n'en être pas écrite, n'en est pas moins confirmée par les exemples de tous les temps.

 

Enracinée et fondée dans la Charité, l'Église de Montmartre « verrait » la Cité. Toute la confiance qui s'envolerait vers la montagne, dresserait un rempart d'amour et de bonté.

 

Et, sans cesse, pour que Paris sache mieux combien la confiance est puissante, des milliers et des milliers de voix, là-haut, chanteraient d'une voix douce et sonore : « Vidi civitatem sanctam... »

 

***

Le Sacré-Coeur, vu du grand escalier - ... d'une vieille rue de Montmartre - ... du square Saint-Pierre - Voix d'enfants, que Montmartre vous garde ! - Du haut de la colline prédestinée, l'oeil embrasse le panorama de la Ville.

 

Que penser, aujourd'hui, de ce conseiller municipal, qui, lors de la séance du 4 octobre 1880, déclarait gravement que « l'édification de ce monument dans l'arrondissement le plus anticlérical de Paris, constituait une provocation permanente à la guerre civile » ?

 

Que penser des résistances qui se firent jour quand l'assemblée « perfidement réactionnaire » de Versailles, ont déclaré d'utilité publique la construction de l'Eglise que l'Archevêque de Paris proposait d'élever sur la Colline de Montmartre ?

 

Tout fut vain. Keller exprimait une pensée fortement enracinée quand il écrivait que l'Assemblée nationale répondait ainsi au cri qui s'élevait du coeur de tout un peuple, et voulait montrer au Monde que la France reconnaissait la main qui, seule, pouvait la guérir et la sauver...

 

Un chant naïf, expression de la pensée populaire, se répandait :

 

Sitôt que son Coeur règnera,

Vive la France, Vive la France,

Sitôt que son Coeur règnera,

Partout la Paix triomphera...

 

On récitait la « Cantate de Montmartre » :

 

Là, d'une Siloë nouvelle,

Plus mystérieuse et plus belle

Couleront à flots bienfaisants,

Les dons qui ramènent la vie,

Le pardon qui nous fortifie...

 

- Ils pourront venir là quelquefois - disait le Cardinal Guibert des parlementaires - méditer sur les intérêts et les besoins de notre patrie...

 

Les gloires futures de Montmartre s'élevaient. Les plans étaient tracés de ce lieu dont Marguerite-Marie, la Sainte de Paray-le-Monial, disait dans sa vision célèbre du 2 juillet 1688 qu'il était « fort éminent, spacieux et admirable en sa beauté », de ce lieu où souffle l'esprit et d'où la Savoyarde - grave et joyeuse, douloureuse et triomphante - lançait à toute volée, le 11 novembre 1918, de la paix en plein ciel.

 

***

 

Cet amour de l'amour dont Paray-le-Monial est, en quelque sorte, le centre géographique, Montmartre, de gré ou de force, en est le centre spirituel.

 

Que ce Montmartre, dont certains ne veulent connaître que les « moulins » de perdition ait reçu cette grâce - selon les paroles de Saint Paul aux Ephésiens - d'annoncer aux Gentils la richesse insondable de l'Amour et d'éclairer les hommes - c'est une foudroyante évidence.

 

Que cette dévotion particulière - existante, en esprit, chez les Pères de l'Église et fixée par Marguerite-Marie qui fut choisie pour l'accomplissement de ce grand dessein - ait sa force et sa raison sur la Montagne des Martyrs, sur Paris, c'est bien là un merveilleux miracle.

 

Par une fortune incomparable, un Coeur, dans lequel sont enfermés tous les trésors de sagesse et de science, domine Paris.

 

Au Nord, la Basilique, qui lui est vouée, barre les regards, imprime en eux une image souffrante, les fixe sur le ciel.

 

Montmartre respire en plein ciel. Le voyageur qui a fait l'ascension, débouche place du Tertre, la franchit, se hâte... Au bout de la rue Saint-Eleuthère, le ciel. Au bout de la rue du Calvaire, le ciel.

 

Entouré de ciel, le dôme du Sacré-Coeur fortifie Saint-Pierre, s'impose à la Place du Tertre...

 

Gertrude disait au bienheureux Jean : « J'éprouve de grandes délices en écoutant les battements de ce Coeur... »

 

Il répondit : « En vérité, je les ai senties, profondément ressenties, et leur suavité a pénétré en moi, comme l'hydromel parfumé imprègne de sa douceur une bouchée de pain frais... »

 

Dans le vieux cimetière de Montmartre, on découvrit un jour une pierre tombale sur laquelle était gravée cette épitaphe :

 

Il marcha devant le Seigneur

Et mourut dans une heureuse vieillesse

Plein de jours et de bonnes oeuvres.

 

Montmartre maintenant, marche devant le Seigneur. Cet esprit qui souffle là-haut, passe sur les pensées de ceux qui, au soir, s'abîment dans la recherche éperdue de joies passagères.

 

Ils lèvent les yeux vers le Sacré-Cœur : inquiets, ils demandent la paix et sentent que, s'ils la désirent, il faut la chercher auprès de celui qui a la puissance de la donner.

 

Semblable à la Tour de David, d'où pendaient mille boucliers, la Basilique du Sacré-Coeur appelle la paix promise aux hommes de bonne volonté.

 

***

 

La Paix... Montmartre, colline sacrée, Montmartre vers qui montent les prières de tous, toi qui sais le Dieu de leur coeur et aimes le Coeur de leur Dieu, tu gardes, par la chaîne spirituelle des âges, en dépit des apparences et des légendes, la beauté d'une vertu constante.

 

Si, auprès même du Sacré-Coeur, des commerçants impudiques affichent des « souvenirs de pèlerinage religieux et fantaisie », si des marchands - à coup sûr chassés du Temple - osent vanter la « Tisane du Curé d'Ars » - utiliser bassement, au bord du ciel, la mémoire de Saint-Jean-Marie-Baptiste Vianney, qu'importe ?

 

Le Sacré-Coeur demeure la « maison sainte où Dieu s'approche le plus de ses adorateurs », le sanctuaire où sans cesse, des centaines de milliers d'êtres se dépouillent des vanités et de l'orgueil du siècle, pour mériter d'être revêtus de la douceur et de l'humilité du coeur qu'ils implorent.

 

Ainsi Marguerite-Marie, dans son ardente soif de charité et de bonté, se tenait devant son Seigneur, « comme une toile d'attente devant un peintre ».

 

...Un matin proche, éclatant de lumière, je montai à la Basilique. Elle était emplie d'enfants. Les grandes cornettes blanches des Soeurs veillaient sur les bérets rouges, blancs, bleus.

 

L'hymne grégorien Adoro te, chanté par les graves voix d'hommes se terminait...

 

Visu sim beatus tuae gloriae...

 

Alors, sous la mosaïque du choeur, d'un bleu intense et profond comme une fresque de l'Angelico, les voix puériles sont montées :

 

Après Dieu, saints anges

Qui mérite mieux

Vos justes louanges

Au séjour des cieux ?...

 

Chantez sa victoire

Cieux étincelants

Racontez sa gloire

A tous ses enfants.

 

J'entendais encore les voix menues et perçantes, dans la crypte silencieuse, profonde et fraîche, où j'étais descendu :

 

Nuage qui passe

Dans le firmament

Célèbre les grâces

Que la main répand...

 

Dans le fracas odieux de la ville - si près, si loin - je les entends encore...

 

Voix d'enfants, voix du ciel, que Montmartre vous garde !

 

« Vos murailles sont des pierres précieuses », chantait le choeur dans une admirable antienne, quand s'accomplissaient, il y a onze ans, les rites de la consécration.

 

En ces murailles, pendant toutes les nuits, des hommes, parmi les plus modestes, perpétuellement, adorent.

 

Sur la colline céleste, dominant les agitations vaines de ceux pour qui l’on prie, veille l'Esprit qui ôte le péché, comme sur la montagne de Sion « dans la partie la plus élevée de la Jérusalem bienheureuse ».

 

 

Manuel JACOB

 Revue BRAVO n° 32 - Août 1931

 

Souvenir de pèlerinage "religieux et fantaisie"...

 

 

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La dernière mise à jour de ce site date du samedi, 27. novembre 2010 22:51 +0100