Pierre Forton

 

accueil     Montmartre     Montmartre 1930

 

ITINERAIRE A MONTMARTRE

DE MINUIT AU PETIT JOUR 

 

Le ton, l'atmosphère de Montmartre - quelque chose qu'on ne rencontre que là...

 

Les snobs vont à Montparnasse, mais déjà ceux qui découvrirent l'autre butte sont las des spectacles qu'elle offre et les voici qui, discrètement, reviennent au vieux Montmartre. La qualité du plaisir qu'on trouve entre la place Blanche et la rue des Martyrs est singulièrement différente de celle que procurent les boîtes du boulevard Montparnasse où le désir se pare des plus obscures littératures.

 

On sait bien ce qu'on rencontre à Montmartre. Tout y est plus net, plus franc, dans ce qui paraît aux antipodes de la netteté, de la franchise. Les filles y sont des filles, les gars d'authentiques gars qui ne s'avisent pas de chercher à leur vie des excuses intellectuelles. Dans les cafés, on ne rebâtit point le monde entre minuit et le jour. On ne discute pas à perte de vue sur les influences de l'Orient ou le freudisme, mais une réalité singulièrement vivante, acharnée à marquer sa présence, y assiège hommes et femmes. Comprend-on que la température des passions y soit plus intense ? Mais de ces soucis directement humains, étroitement liés au matériel, vous ne verrez nulle trace quand, minuit ayant sonné, les restaurants et les dancings s'animent soudain, comme si les heures précédentes n'avaient été qu'une lente mise en train de la gaîté. Les sourires sont neufs. Ils ont fleuri à la minute même, et ils tiendront bien plus longtemps que les roses, sans que l'effort se devine sur les visages tendus. Pour découvrir la lassitude, il faudra attendre ces premières heures incertaines où le jour hésite.

 

L'ivresse touche à sa fin. Ce monde artificiel créé par des volontés inconscientes que soutenaient la musique et le décor, dure quatre heures ou cinq, chaque nuit.

 

***

 

L'Exposition coloniale ferme ses portes, aux environs de minuit. Les illuminations, le rayonnement des milliers de spectateurs enchantés, l'illusion du dépaysement rendent insupportable à maints visiteurs l'idée de retrouver, sitôt franchies les portes de Vincennes, une banale chambre d'hôtel, ou un appartement où ils se sentiront parqués, à l'étroit, et à l'écart de la vie. Il faut prolonger la féerie, ne pas perdre le bénéfice de la griserie créée par les heures de Vincennes, Montparnasse les sollicite, Montmartre les attend. Hésitent-ils ? Parfois, selon qu'ils sont plus jeunes, ou plus âgés, plus liés à leurs souvenirs ou prisonniers de leurs lectures.

 

A Montmartre, nous retrouverons les provinciaux qui connurent la Butte, quand Montparnasse n'était encore qu'un paisible quartier, et qui reviennent chercher leur jeunesse ; nous retrouverons des étrangers pour qui Montmartre, malgré les littérateurs, les peintres modernes et leurs propagandistes, est toujours le seul Montmartre. Nous verrons enfin ces Parisiens, revenus de l'engouement, et soucieux de s'amuser à leur gré, simplement, avec une manière de mesure dans le déchaînement, qui est proprement française.

 

***

 

Nous avons laissé le hasard nous conduire à l'Abbaye de Thélème, un hasard fidèle à une tradition.

 

L'orchestre de tango, sur son estrade, chantait plus qu'il ne jouait, ses musiciens penchés sur les guitares, comme s'ils eussent pris dans leur sonorité l'inspiration de leur mélodie.

 

Les couples dansaient avec cette ferveur que leur communiquent la lumière adoucie et la musique lente. Les danseurs ne sont point tous jeunes, tous ne dansent pas bien, mais un même rythme mesure leurs pas. Quand les lampes redonneront à la piste son éclat, hommes et femmes auront une seconde encore à vivre dans ce rythme, avant que les ait repris le souci d'aller boire.

 

Faut-il se mêler à cette foule gaie pour être à l'unisson dans son plaisir ? même pas. J'ai préféré m'asseoir dans un coin d'où mon regard commande la salle entière. Comme cette décoration, un peu désuète, ces ors, ces roses et ces glaces nous reposent de tant de moderne glacial. Comme cette salle sert la beauté des femmes - la lumière entoure les visages d'un halo qui en adoucit les angles. La plus disgraciée, si elle se mire dans les hautes glaces profondes, sourit à un visage que nul miroir ne lui avait jamais révélé.

 

***

 

J'avais retrouvé sur le trottoir un vieil ami que l'âge ni les déboires n'avaient guéri de son noctambulisme. Il avait le nez levé vers la roue lumineuse du Moulin-Rouge. L'air béat et ravi, il ne se préoccupait guère de ce qui l'entourait, ni même d'une pluie vaporisée qui vernissait l'asphalte et jouait dans les raies de lumière. Il me dit, comme s'il m'avait quitté de la veille : « Est-ce beau, ça ? hein. » Il me prit par le bras, m'entraîna vers le bal du Moulin-Rouge. « Ça vous changera des gens à chiqué. Là, au moins, c'est de la franchise, du mouvement, et désir et tendresse ne font qu'un chez ces couples. » On dansait, en effet, avec une science naïve qui compliquait les pas, guindait les attitudes. Mais les fronts se touchaient, tempe à tempe. Une atmosphère de passion sans apprêt, à qui sa sincérité donnait une manière de pureté.

 

Mon ami se lamentait : « Ah ! ce vieux Moulin-Rouge que vous avez mal connu. On en a fait le Temple du Music-Hall, puis un cinéma magnifique, mais le bal reste, ne changera pas, fidèle à lui-même. »

 

Et comme il voulait poursuivre sa promenade dans ce passé vivant, il n'eut de cesse que je ne l'eusse accompagné au Ciel et à l'Enfer. Nous fîmes un brusque saut dans le siècle XIXe autour des années 90. Le ton des deux cabarets est un rien vieillot, avec ce charme désuet des choses de jadis. On y rit sans peine. Nous y eûmes passé la nuit, n'eût été l'heure qui nous rejeta à la rue.

 

- Et maintenant ? interrogeai-je. Où vous voudrez. Ce fut le Pigall's d'abord, et ensuite Sevillas.

 

Le Pigall's c'est tout Montmartre des grandes années. Le ton, l'atmosphère ont quelque chose qui n'appartient qu'à lui. Le ton grand duc, me disait mon vieil ami, qui rayonnait. La salle était pleine et la piste envahie. Déjà, la fumée des cigarettes tendait au-dessus des têtes un dais de brume bleue. La musique d'un slow fox déroulait de mols anneaux que le leader du jazz nouait et dénouait au gré de sa voix.

 

Sommes-nous restés là, une heure, deux ? Il faisait tiède. Le temps n'avait plus de poids. Mais je voulais voir Sévillas encore, finir par une vision d'Espagne. Les danseuses tournoyaient, enroulées sur elles-mêmes. Elles avaient l'éclair à l'oeil, l'oeillet à la bouche. On eut vainement tenté de résister au feu de leur danse. Elles vous emportaient dans leur giration. Elles devenaient le centre d'un monde brûlé de soleil. Rien n'existait plus du décor, c'était une maison de danse, quelque part dans Séville...

 

***

 

Il faisait doux et humide. Le jour n'était plus loin. On en devinait l'approche à des signes incertains. Le café fumait dans un petit bistro plein d'hommes en smoking et de femmes lasses qui allaient, au premier chant du coq, plonger dans le sommeil.

 

La nuit de Montmartre était finie. Une autre vie commençait qui exigeait d'autres acteurs.

 

 

Pierre FORTON

 Revue BRAVO n° 32 - Août 1931

 

Jour et nuit, des autocars, pilotés par des guides polyglottes, amènent jusqu'à la place du Tertre des touristes nombreux, avides de connaître les plaisirs de Montmartre.

 

 

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La dernière mise à jour de ce site date du samedi, 27. novembre 2010 22:51 +0100