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LES JARDINS DE VERSAILLES
Préface
Pendant l'occupation je n'ai pas quitté Versailles, et je n'ai pas cessé un seul jour de participer à la vie de cette ville singulière, à la fois magnifique et modeste. J'ai vu hisser triomphalement sur le toit du Palais le drapeau hitlérien ; j'ai vu quelques mois plus tard, le même drapeau déchiré par la tempête flotter comme une loque dérisoire autour de sa hampe, présage très certain, pour moi, d'une défaite qui devait, hélas, se faire attendre trois années encore ; j'ai vu cette loque elle-même disparaître tout à fait sans que j’aie jamais su pourquoi les Allemands ne l'avaient pas remplacée par un drapeau neuf... J'ai vu le Palais fermé, interdit aux visiteurs français ; j'ai vu le parc interdit, lui aussi, aux promeneurs, étrangement silencieux derrière ses murailles et ses grilles, image saisissante de notre misère et de notre captivité, avec ses arbres qui me semblaient tendre vers moi leurs branches et me faire un appel impuissant.
Pourquoi les occupants délivrèrent-ils le parc plus vite que le Château, les arbres plus vite que les pierres ? Cela encore, je n'en sais rien, Mais qui, parmi les Versaillais avait le goût d'aller s'y promener ? Je m'y rendis pourtant une fois. Quel abandon, quelle poignante tristesse. Dans cet endroit plus que tout autre façonné par la main de l'homme, tout retournait déjà à la sauvagerie primitive. De hautes herbes dans les pelouses, de profondes ornières dans les allées, des arbres, et des branches fracassées, des palissades en lambeaux, des bassins pleins de feuilles pourrissantes, des statues muettes, étonnées d'être là, le Grand Canal asséché pour ne pas fournir, la nuit, un repère aux avions, et que les joncs avaient envahi, une désolation, une mélancolie qui ne ressemblait aucunement à celle qui s'exhale tout naturellement d'un lieu chargé de souvenirs, mais qui venait de ce désespoir que les choses savent si bien exaspérer en vous, quand vous le portez déjà caché au fond du cœur. Après cette visite jusqu'à la fin de l'occupation, je n'y revins jamais.
Aujourd'hui, le parc a retrouvé sa beauté, son bel ordre, sa dignité ancienne, et la foule qui l'envahit le dimanche. Jadis j'aimais m'y promener les jours de la semaine, car ces jours-là il était silencieux et désert. Mais le silence et la solitude me rappellent trop les jours dont je veux écarter le souvenir. Dans le parc revenu à lui-même, je préfère l'animation et la vie populaire du dimanche ; alors seulement il est vraiment rendu à sa destination véritable, car c'est seulement de nos jours, entendez depuis quelque cent ans, que, par la faute (ou par la grâce) des romanciers ou des poètes, ce bel endroit ne semble avoir été créé que pour le bel ennui romantique.
Au temps du Grand Roi, il n'était pas seulement peuplé par une foule seigneuriale, le menu peuple y avait accès librement et les petites gens de Versailles y venaient en si grand nombre que le Roi en était souvent incommodé, et que les gardes devaient dégager le chemin devant lui. Un moment, il pensa interdire l'entrée des jardins, mais les Versaillais montrèrent aussitôt tant de mauvaise humeur qu'il dut renoncer à son projet. Il fit enlever les barrières dans les allées, et jusqu'aux grilles des bosquets, pour permettre au populaire de s'ébattre plus à son aise. Ne soyons pas plus délicat que lui.
Tous ces promeneurs du dimanche vont et viennent entre les statues de nymphes et de héros, avec des sentiments d'amateurs de feuilletons et de drames historiques. Une petite cuirasse de souvenirs se superpose à leurs habits dominicaux. Cela donne à certains un air un peu guindé et leur fait tenir quelquefois des propos qui étonnent. Les Goncourt disaient qu'un tableau dans un musée est la chose du monde qui entend le plus de sottises. Mais Versailles est-il autre chose qu'un tableau de pierres, d'arbres, et d'eau ? Je pourrais faire tout un recueil des réflexions ahurissantes que j'ai entendues au passage.
L'autre jour, je m'étais mêlé à quelques personnes devant le délicieux pavillon de musique du Petit Trianon. A travers les portes-fenêtres, elles regardaient la salle aux proportions charmantes, le beau plafond, le beau plancher, les belles boiseries dorées. Evidemment elles se plaisaient à tout cela, et si elles étaient venues jusqu'ici, n'était-ce pas pour contempler ces choses rares ? Je m'attendais à les entendre exprimer leur satisfaction. Or, quelle ne fut pas ma surprise d'entendre une jeune femme, certainement pas sotte à en juger par son visage, s'écrier avec mauvaise humeur : « Ah ! les Seigneurs ! ils savaient les faire turbiner, les manants ! »
Tout cela est comique et ne me choque nullement. Ce qui m'attristerait, c'est si Versailles, le dimanche, était désert. Mais grâce à Dieu il ne l'est pas ! Il l'est moins que jamais, comme si les promeneurs, obscurément, venaient ici se rassurer sur leur nation. Il ne faut pas donner plus d'importance qu'il ne convient à des réflexions puériles. Je reste persuadé qu'après leur journée à Versailles, où ils se sont parfois répandus en propos de la qualité que j'ai dite, les bonnes gens emportent au fond d'eux-mêmes un sentiment de fierté, que renforce l'admiration des étrangers.
Et puis on n'entend pas toujours que des sottises à Versailles.
L'autre jour, une maman qui tenait sa petite fille par la main se retourna en haut de l'escalier qui mène au Grand Canal, pour regarder la façade du Château. La petite fille se retourna elle aussi, et dit tout simplement : « Elle est bien faite la maison ! »
Est-ce que ce mot n'efface pas tout ce qu'il y a de prudhommesque, de ridicule et même de hargneux dans les autres propos ? La petite fille a trouvé le mot juste : elle est bien faite la maison.
La France en fera d'autres.
JEROME et JEAN THARAUD
de l'Académie Française
1947