
fusilier marin (1914)
Extrait d’un article sur
les fusiliers marins (publié vers 1968)

les fusiliers marins à Paris en août 1914
La guerre de 1914
En août, le ministre de la Marine songe
à utiliser les excédents d'effectifs qui se trouvent dans les dépôts des
équipages de la flotte pour constituer des bataillons de fusiliers marins
destinés, à l'origine, à renforcer la police de la capitale. C'est ainsi qu'est
décidée la création d'un premier régiment, à partir du bataillon école de
Lorient, capitaine de frégate Jeanniot. Il quitte son port d'attache le 16 août
1914 pour Paris. Le 1er régiment est formé d'autre part par les
dépôts de Cherbourg, Rochefort et Brest, il est placé sous le commandement du
capitaine de vaisseau Delage. Peu après, on crée un deuxième régiment, sous les
ordres du capitaine de vaisseau Varney. Le contre-amiral Ronarc'h, qui se
trouvait en congé à Paris, est chargé de préparer l'implantation de ces deux
unités et, le 22 août, une brigade est formée dont il prend le commandement.
Elle compte 6 500 hommes répartis en six bataillons à quatre compagnies sur le
modèle d'un régiment d'infanterie, et douze sections de mitrailleuses envoyées
par les croiseurs de l'escadre du Nord. 170 officiers encadrent ces marins
devenus fantassins, mais qui conservent leur uniforme, leur esprit de corps et
leurs traditions.
Le contre-amiral Ronarc'h est un homme
d'une cinquantaine d'années, aux cheveux gris, à l'oeil bleu, mélancolique,
doué d'une volonté de fer. C'est l'homme de cette Bretagne légendaire
qu'illustra jadis Duguay-Trouin. Son nom sonne dur comme Penmarc'h, aux côtes
rocheuses, proche de Quimper, son pays natal. C'est un modeste. La guerre va
révéler en lui un chef glorieux et un organisateur de premier ordre. En 1919,
le maréchal Foch dira que l'armée française s'était habituée à la considérer
comme l'un des siens et qu'elle gardera fidèlement le souvenir de ce chef
éminent qui s'est acquis des droits à son admiration et à sa reconnaissance.

les fusiliers marins en automne 1914
En ces jours d'août 1914, des
difficultés considérables accueillent cette troupe improvisée que l'on veut
transformer en unité opérationnelle. Les matelots, qu'ils soient fusiliers ou
non - il y a de tout dans leurs rangs - n'ont pas de capotes d'infanterie, pas
de havresacs pour mettre leurs effets, pas de brodequins, pas de trains
régimentaires. Ils forment d'abord la réserve générale du camp retranché de
Paris, dans la zone nord. Après la bataille de la Marne, ils « nettoient »
la forêt de Chantilly, construisent un pont de bateaux pour remplacer le grand
pont de Creil, détruit. Le 4 octobre, alerte : il faut se tenir prêts à
gagner le nord où des batailles sont proches.
La brigade arrive à Dunkerque le 8
octobre, à peu près équipée. Elle gagne Gand, couvre la retraite de l'armée
belge qui a dû abandonner Anvers. Elle est à Thielt le 12 au soir, à Thourout
le lendemain, après des marches épuisantes.

les fusiliers marins en automne 1914
Dans les rangs des divisions belges
qui ont suspendu leur retraite, la brigade de Ronarc'h est chargée de défendre
Dixmude. La ligne de l'Yser doit être tenue et la ville forme une excellente
tête de pont. L'amiral décide de s'y cramponner le plus longtemps possible.
L'organisation défensive est terminée le 16 octobre. Le 1er régiment
se trouve au nord, le 2e au sud, ils sont séparés par la route de
Dixmude à Eessen. Six groupes d'artillerie belge, colonel de Wleschouwer, lui
sont adjoints. L'amiral a installé son poste de commandement à la petite gare
de Caeskerke.
La bataille commence le 19 octobre.
Une brigade d'infanterie belge, y participe avec un régiment, colonel Jacques,
dans la tête de pont. Les assauts furieux des Allemands vont se succéder
presque sans interruption et se briseront en face de l'héroïque ténacité des
défenseurs. Cela durera trois semaines, l'un des plus terribles épisodes de la
guerre. Le général d'Urbal, qui a pris le commandement du détachement d'armée
de Belgique, donne l'ordre de tenir Dixmude « tant qu'il y restera un
fusilier marin vivant ». Il ne s'agit, d'ailleurs, que de tenir quatre jours. Ces quatre jours en feront
plus de vingt. Des bataillons d'infanterie française affluent vers le front,
des divisions allemandes surgissent de partout. Dans Dixmude même, aux ordres
du capitaine de frégate Pugliesi-Conti, la garnison comprendra un bataillon de
fusiliers marins, deux bataillons de tirailleurs sénégalais, un bataillon
belge. Les autres éléments de la brigade défendent les passages de l'Yser. Les
pertes sont extrêmement sévères. La 42e division d'infanterie
française, général Grossetti, contre-attaque du 2 au 6 novembre, mais les
résultats qu'elle obtient ne correspondent pas à l'attente du haut
commandement. Des 72 pièces d'artillerie belges du début de l'attaque, il n'en
reste que 10 au bout d'une semaine, auxquelles s'adjoignent 7 pièces de 75 de
la 42e division.

croquis des environs de Dixmude
Une grande attaque allemande se
développe à partir du 10 novembre, après un bombardement de plusieurs heures.
La ville de Dixmude est en partie occupée par l'ennemi. Des 3 000 hommes qui en
formaient la garnison, il ne reviendra que 500 marins, 200 Sénégalais, 200
Belges. Tout le reste est tué, blessé ou pris car on a fait sauter les ponts.
Dixmude est perdue, mais la lutte se poursuit sur la rive gauche de l'Yser.
Enfin, le 16 novembre, ce qui reste de
la brigade est relevé. En effet, elle a perdu 261 tués dont 25 officiers ;
1 756 blessés dont 53 officiers, 1 048 disparus, 492 évacués pour maladies, au
total 3 557 hommes. Les deux commandants de régiments sont blessés, la moitié
des chefs de bataillon et de compagnie ont été tués.

contre-amiral Ronarc’h
Après avoir été hâtivement réformée,
la brigade est de nouveau engagée au début du mois de décembre. Le capitaine de
vaisseau Paillet a pris le commandement du 2e régiment. La lutte
s'est déplacée vers Steenstraat et Saint-Georges. Le 29 décembre, lorsque les
marins sont une deuxième fois relevés, ils n'ont plus que 2 400 hommes valides.
Les deux affaires du 17 et du 22 décembre leur ont coûté plus de 500 hommes
hors de combat.
Réorganisée encore une fois dans les
environs de Dunkerque en janvier 1915, la brigade reçoit son drapeau des mains
du président de la République, le 11. Ce drapeau, qui porte l'inscription
« Régiments de Marins », a été offert par la ville de Lorient. Dans
son allocution, M. Poincaré dira que la défense de Dixmude par les fusiliers
marins et la brigade belge du colonel Meiser restera l'un des plus brillants
faits d'armes de la guerre. L'amiral Ronarc'h, a qui l'on avait demandé de
tenir quatre jours, est resté du 19 octobre au 10 novembre cramponné à Dixmude
dans la vase des marécages et sous les obus, afin de barrer la route de
Dunkerque à l'ennemi et de permettre à l'armée belge de se refaire et à nos
renforts d'arriver. Ce drapeau fut accidentellement brûlé au cantonnement de la
ferme Delva, en Belgique, le 13 septembre 1917. Un nouveau fut remis au
bataillon qui avait succédé à la brigade en janvier 1918 au cantonnement de
Spiker (Nord). C'est à ce drapeau que le vice-amiral Ronarc'h remit la
fourragère rouge le 7 janvier 1919 et qui fut décoré de la Légion d'honneur le
13 juillet de la même année.
La brigade fut alors affectée au
groupement de Nieuport, sous les ordres du général Hély d'Oissel qui avait sous
son commandement des zouaves et des territoriaux. Le secteur des marins allait
de la mer à Saint-Georges. C'était la guerre de tranchées coupée de petites opérations.
Mais, au mois de mai, ce secteur assez calme se ralluma soudain. Le 9, aux
environs de la route de Lombartzyde, des éléments de la brigade eurent 63 tués
et 178 blessés au cours d'un très violent engagement. Nieuport fut bombardé à
coups de 210, le 12 on se battit à la ferme de l'Union et la brigade perdit
encore 57 tués et 204 blessés, outre 20 disparus.

les fusiliers marins défilant devant Hély d’Oissel
La brigade est dissoute
En raison de la guerre sous-marine,
les besoins en hommes se faisaient de plus en plus sentir dans les ports, pour
l'armement des petits bâtiments, et la brigade des fusiliers marins fut
dissoute le 10 décembre 1915. Son chef fut promu vice-amiral.
Depuis sa création, elle avait compté
dans ses rangs 13 588 hommes. En réalité, elle en avait consommé 16 000 si l'on
tient compte des évacués qui avaient ensuite regagné leur formation. Elle avait
perdu au feu 6 601 hommes, soit plus de 100 % de son effectif, et, par
maladies contractées au front, 3 127 hommes, soit plus de 50 %. Elle avait eu
46 officiers tués, 110 blessés et 16 disparus. Ces pertes énormes étaient
survenues en quinze mois. Elle avait été récompensée par deux citations
collectives et d'innombrables citations individuelles, octrois de décorations,
promotions, etc.

contre-amiral Ronarc’h (printemps 1915)
Tous ces faits d'armes figurent dans
un ouvrage édité à la gloire des fusiliers marins, que personne n'a jamais bien
lu, que personne ne lit plus (1). Je l'ai découvert sur les rayons
d'une bibliothèque cependant spécialisée où il devait se trouver depuis plus
de quarante ans, certainement. Les pages n'en étaient même pas coupées. Je les
ai toutes parcourues. J'y ai relevé les noms de toute la Bretagne. Il y a là
tous les Guillow, Baravu, Cloarec, Barbeoch, Kerguzan, Keraudren, Bohec,
Salaun, Paugam, Le Bihan, Muzellec, Marrec, Le Floch, Croguennec, Le Carrou,
Hellegouarch, Kerneis, Penvers, Le Gall, Guillevic, Gouidec, Gueguen, Le
Bouedec, Queffelec Corentin, Le Mevel, Botrel, Le Garrec, Treguer, Gouriou,
Jestin, et d'autres... Ils sont tous second-maître fusilier, quartier-maître,
mécanicien, premier-maître fusilier, matelot électricien, matelot gabier,
matelot clairon, quartier-maître fourrier, matelot charpentier, fusilier breveté,
fusilier auxiliaire, quartier-maître de manoeuvre, quartier-maître de timonerie
et surtout : matelot sans spécialité. Ces derniers sont des centaines.
(1) Paul Broise, De
Dixmude à Laffaux 1914-1918, Livre
d'or des fusiliers marins, Rennes 1924.

trois du bataillon en 1916
Le libellé des citations est
extraordinaire. Il faudrait les relever tous, ils renferment tout l'héroïsme,
toute l'abnégation d'une race de gens d'une admirable ténacité. Voici Hellec
Joseph qui « à Dixmude est resté un des derniers au cimetière, tirant
jusqu'à ce qu'une blessure l'oblige à se replier. Est revenu en janvier 1915 à
sa compagnie se montrant toujours brave, prêt à toutes missions. Il était un
exemple pour tous. Tué à l'ennemi le 9 avril 1915 ». Voici Rivoalan
Pierre, de Cancale, maître-fusilier, « sous-officier d'élite joignant à
la plus haute valeur morale les qualités militaires les plus brillantes,
n'ayant pas quitté le front depuis le début de la guerre, ayant gagné tous ses
grades au feu, modeste autant que brave, a toujours donné à ses hommes qui
l'adoraient les meilleurs exemples d'abnégation et d'ardent patriotisme. Au
cours d'une reconnaissance a été mortellement blessé le 13 octobre 1917, en
entraînant sa troupe sous un violent barrage. Déjà cité à l'ordre et médaillé
militaire pour sa belle conduite le 16 août 1917 ». Il y a aussi Le Floch
Joseph qui a franchi le canal de l'Yser, seul, le 10 novembre 1914, pour aller
délivrer ses camarades prisonniers des Allemands. Et Louis Monguérard,
premier-maître timonier, de Lorient, tué à Saint-Georges le 17 mai 1916. Ayant
le pressentiment de sa mort, il avait écrit ses dernières volontés :
« Si j'ai le très grand honneur de tomber pour mon pays, je mourrai
content. Si ce petit billet tombe entre des mains amies, prévenir ma chère
femme et mes quatre enfants que je suis mort en soldat, pour mon pays, pour la
France immortelle, pour la jeune génération, en un mot nous devons vaincre,
nous vaincrons. Je serai mort en croyant en Dieu. Haut les coeurs, pour Dieu,
pour la Patrie. » Il y a eu Barthouet Jean-Louis, second-maître fusilier,
« malade au départ de Gand, a refusé d'être évacué, blessé le 19 octobre
1914, resté à son poste sans une défaillance, blessé de nouveau le 24, a refusé
de se laisser évacuer et a continué à entraîner ses hommes jusqu'au moment où
une balle l'a frappé mortellement. Mort le 12 juillet 1815. » Il y avait,
enfin, Renou Charles, second-maître fusilier, de Lorient, qui s'était engagé
aux mousses en 1912, se trouvait au bataillon-école en 1914, âgé de seize ans
et demi, était parti au front avec les camarades, médaillé militaire le 3
janvier 1915, deux fois cité, prisonnier le 9 mai, évadé après quelques heures,
médaillé de Saint-Georges, ordre russe délivré aux véritables combattants,
second-maître en 1917 ; il avait alors dix-neuf ans et demi, blessé sur la
Somme, revenu pour l'attaque du moulin de Laffaux. Il avait toujours fait
partie de la garde du drapeau et « ceci et mes cinquante mois de front
forment mes titres de noblesse », écrivait-il.

le drapeau des fusiliers marins en 1915
Le bataillon
La Marine conserva un bataillon de
fusiliers sur le front, après la dissolution de la brigade, afin de maintenir
la tradition des héros de Dixmude et d'ajouter de nouveaux titres de gloire au
corps. Ce bataillon fut formé le 30 novembre 1915 et fut successivement sous
les ordres du capitaine de frégate Lagrenée (jusqu'au 10 avril 1917), du
capitaine de frégate de Maupéou d'Ableiges, du capitaine de corvette Monier (16
novembre 1917), du capitaine de frégate Martel (21 juin 1918). Il fut d'abord
dans le secteur de Nieuport, puis participa aux attaques de Possele et
Drie-Gratchen du 31 juillet au 16 août 1917 ; à Saint-Jansbeck les 26 et
27 octobre 1917 ; dans la Somme, à Hailles, du 4 au 14 avril 1918, pendant
la bataille de Hangard-en-Santerre, résistant à l'offensive allemande ;
enfin, sa plus belle action de guerre, l'attaque et la prise de Laffaux, dans
le secteur de l'Ailette, du 14 septembre au 1er octobre 1918.
Le bataillon de fusiliers marins
perdit 40 % de son effectif. Le 11 novembre 1918 il se trouvait à Thenaille,
dans la région de l'Ourcq. Il rentra à Lorient le 14 février 1919 sous les
acclamations de toute la population, puis fut disloqué, ne conservant qu'une
seule compagnie. C'est sans doute celle-là qui participa aux fêtes de la
Victoire les 13 et 14 juillet 1919 et défila sous l'Arc de Triomphe. Les
fusiliers marins avaient été cités six fois à l'ordre de l'armée, leur drapeau
portait la fourragère rouge et reçut la croix de la Légion d'honneur devant
l'Hôtel de Ville de Paris. Rappelons que la ville de Dixmude avait été citée à
l'ordre de l'armée française.

le drapeau des fusiliers marins le 13 juillet 1919
Un monument à la gloire des fusiliers
marins fut élevé à Dunkerque et inauguré par M. Georges Leygues, ministre de la
Marine, vers les années trente... Il y eut de grandes cérémonies, des discours,
des défilés en musique. Il y eut aussi une messe solennelle au cours de
laquelle un ancien aumônier des fusiliers marins dont j'ai oublié le nom
prononça une bouleversante allocution en chaire de cette église remplie de
survivants et de familles des morts... Ces morts que l'on avait décorés par
brassées, à titre posthume, avec cette simple citation à l'ordre de la brigade
inscrite en haut d'une page « Mort glorieusement pour la France en faisant
courageusement son devoir ». Et suivaient des centaines de noms... Et des
centaines de vieilles mères avaient reçu des mains d'un magistrat municipal un
bout de papier certifié conforme et une croix de guerre avec « un clou de
bronze » qu'elles avaient accroché sous la photographie du défunt, en
capote bleue et en béret à pompon rouge. Or, l'ancien aumônier, dans le grand
silence de cette église où mille personnes l'écoutaient, se mit à rappeler
l'histoire de la brigade et du bataillon, puis fit l'appel de ces morts,
lançant leurs noms aux voûtes du sanctuaire. Et les assistants, les survivants
sanglotaient. C'est certainement l'un des instants les plus émouvants que j'aie
vécus. A Laffaux également, existe un monument rappelant la bataille de 1918.
En Bretagne, des stèles disent que moururent des Jean Le Gouin. Et Lorient a
été détruite de fond en comble pendant la deuxième guerre.

les fusiliers marins défilent le 14 juillet 1919