LES BELLES FÊTES

 

 

GÉNÉRAL WEYGAND

de l'Académie française

 

 

LE

11 NOVEMBRE

 

 

FLAMMARION

 

 

 

Droits de reproduction, d'adaptation et de traduction
réservés pour tous les pays.
Copyright 1932,

by ERNEST FLAMMARION.

 

 

Il a été tiré de cet ouvrage :

cinquante exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 50,

et deux cents exemplaires

sur papier pur fil Lafuma

numérotés de 51 à 250.

 

***

 

DU MÊME AUTEUR


Dans la Collection « Les Grands Cœurs ».

 

TURENNE.

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

I. — La minute de silence

II. — L'armistice sur le front

III. — L'armistice à Rethondes

IV. — L'armistice à Paris

V. — L'Arc de Triomphe

VI. — Le Soldat inconnu

VII. — Salus populi suprema lex

 

 

 

I

 

LA MINUTE DE SILENCE

 

 

La onzième heure

Du onzième jour

Du onzième mois.

 

 

 

Un ciel de novembre, un léger brouillard à travers lequel transparaît la pâle lueur du soleil d'hiver. La sonnerie aux champs retentit.

Vers la voûte de l'Arc de Triomphe s'avancent derrière le Chef de l'État, les Présidents des Chambres, les Ministres de la Défense Nationale, les Maréchaux de France. Ils s'arrêtent devant la dalle qui recouvre les restes du Soldat Inconnu.

De part et d'autre de la glorieuse sépulture, sous les noms des victoires gravés dans la pierre : Krasnoé, Smolensk, Caldiero, Montebello... une rangée profonde de drapeaux. Ceux des régiments vivants défileront après la cérémonie. Ceux-là appartiennent aux régiments endormis dans la gloire. Ils ne flotteraient plus en tête de leurs unités ressuscitées que si la France de nouveau menacée devait encore appeler ses enfants pour la protéger. Tout à l'heure dans la cour des Invalides, ils ont été remis par le Gouverneur de la vieille maison aux officiers désignés pour l'honneur de les porter. Puis, formés en deux colonnes serrées, ils ont traversé l'Esplanade encadrés par leur escorte. Ils ont gravi l'avenue des Champs-Élysées au milieu de la double haie des troupes qui tour à tour ont présenté les armes à leur passage. Ainsi ces nobles emblèmes ne deviennent pas de poudreuses pièces de musée. Ils revoient le soleil, ils claquent au vent, ils frissonnent comme leurs porteurs eux-mêmes au son de l'émouvante sonnerie « Au Drapeau ». Ils restent prêts.

Deux enceintes encadrent l'espace dans lequel s'est avancé le Chef de l'État. A gauche, sous le « Triomphe » de Cortot, sont groupés les Ambassadeurs et les Ministres plénipotentiaires des Gouvernements étrangers et leurs Attachés Militaires, les représentants du peuple français, les députations des grands Corps civils et militaires de l'État.

A droite sous le « Départ » de Rude se tiennent les pupilles de la Nation, les Mutilés, les anciens Combattants. Les morts sont honorés dans leurs enfants ; avec eux, ceux qui ont payé d'un sacrifice irréparable leur dévouement au Pays et aussi tous les Combattants qui risquèrent leur vie pour le défendre. Avant le défilé, le Président de la République passera tout d'abord devant leurs groupements, car cette commémoration a pour principal objet de perpétuer la reconnaissance que la France doit à l'héroïsme de tous ses Défenseurs.

Autour de l'immense espace circulaire se presse, contenue par un mince cordon de troupes, une foule où sont mélangées toutes les classes de la société. Aux fenêtres pavoisées aucune place ne reste libre. De cette assistance recueillie ne monte qu'un léger murmure, comme un frémissement d'attente.

Onze heures. Le canon tonne. C'est le moment de l'hommage au mort inconnu. Tous, au loin, comme près du monument, s'immobilisent : les femmes inclinées, les hommes têtes découvertes, ou la main à la coiffure. A cette heure il en est partout ainsi : en France, en Belgique, en Angleterre. Plus que d'autres ces pays ont chèrement acheté leur Victoire. Aussi demeurent-ils immuablement fidèles à ses artisans.

Minute de silence et d'immobilité.

Ainsi notre époque d'agitation et de bruit, de paroles prodiguées et répandues par les ondes aux extrémités du Monde, n'a pas trouvé de forme plus expressive, plus juste et plus haute pour glorifier le sacrifice à la plus noble des causes, que l'immobilité et le silence.

Dans les campagnes, le tintement de la cloche invite chaque jour le travailleur à interrompre sa tâche pour remercier Dieu et se recueillir un instant. N'est-ce pas une sorte d'Angelus annuel que cette halte pieuse des Peuples ? Elle soustrait pour un moment l'homme au monde extérieur et l'oblige à rentrer en lui-même, à se souvenir, à méditer.

Une minute, c'est bien court. A certains moments, cependant, lorsqu'il est frôlé par une mort accidentelle, ou lorsque, atteint depuis longtemps, il sent venue son heure dernière, l'homme voit, en un éclair de temps, repasser dans son esprit son existence tout entière : il est enfant, adolescent, adulte ; ses bonnes et ses mauvaises actions défilent en un rythme accéléré, comme pour lui permettre de faire le bilan d'une existence qui va s'éteindre. De même, en cette minute de silence, pensées et souvenirs affluent dans l'esprit attentif, aiguisé, devenu comme avide de les accueillir. D'abord un élan de gratitude envers Dieu qui a permis à la France d'échapper à l'un des plus graves périls dont elle ait été menacée au cours de son histoire, et envers ceux dont le courage et la persévérance ont si bien aidé le ciel. Puis aussi chacun, selon les lieux où l'ont porté les hasards de la lutte, selon ce qu'il en a souffert, revit une impression, un triomphe, une douleur ; ce dont il a le droit d'être fier, ce par quoi il ne cessera plus d'être triste.

Tout est évocateur en cette minute, la date, l'heure, le lieu.

Avec celle de Jeanne d'Arc, la commémoration du 11 Novembre est une des fêtes de la Patrie. Pour inviter à la célébrer comme il convient, et à en comprendre les enseignements, peut-être n'est-il rien de tel que de rappeler ce que fut sur le front, à Rethondes, à Paris, l'armistice qui mit un terme à l'holocauste et fixa la victoire, et ce qu'évoque l'Arc, hier consécrateur de nos gloires, aujourd'hui sépulture sublime.

 

 

 

II


L'ARMISTICE SUR LE FRONT

 

 

« Vous avez gagné la plus grande

bataille de l'histoire et sauvé la

liberté du Monde. »

 

(MARÉCHAL FOCH)

 

 

 

Lorsque le Commandement allemand se rendit compte que la guerre était perdue et que tout retard apporté à la cessation des hostilités risquait d'entraîner pour ses armées les conséquences les plus graves, il fit appel au Gouvernement en lui demandant d'obtenir à tout prix un armistice.

C'était au début de l'automne 1918. A ce moment les armées d'Hindenburg, attaquées sans répit depuis le milieu de juillet, incapables d'arrêter par une contre-offensive l'irrésistible poussée de l'Entente, perdaient chaque jour plus de territoires, de prisonniers et de canons. A continuer de reculer à cette allure, le sol allemand serait dans quelques semaines envahi à son tour. Notre adversaire pouvait nous supposer capables de le dévaster sauvagement comme il en avait donné l'exemple en France.

Le 6 octobre, le Chancelier télégraphiait au Président Wilson pour demander la conclusion d'un armistice. Après quelques semaines de négociations, les Gouvernements alliés en arrêtèrent les conditions et chargèrent le Commandant en Chef des Armées Alliées de les signifier aux Allemands. Le Maréchal Foch fit alors savoir au Haut Commandement ennemi que, s'il sollicitait un armistice, ses plénipotentiaires auraient à se présenter aux avant-postes français le 7 novembre sur la route de Chimay à La Capelle.

Cette route était dans la zone de la première armée française. Le Maréchal avisa donc de ces dispositions son Chef, le Général Debeney. L'offensive générale devait continuer à être menée avec la même énergie, mais, de part et d'autre de l'itinéraire indiqué, le feu cesserait localement pour permettre l'approche des parlementaires.

Le 7, à l'aube, la 166e division qui progressait sur cet itinéraire se portait à l'attaque de ses objectifs du jour. Son avant-garde était commandée par le chef de bataillon Ducornez qui avait sous ses ordres sa propre unité, le 19e bataillon de chasseurs à pied, et un bataillon du 171e régiment d'infanterie. A 6 heures 30, un officier d'Etat-major se présenta, l'entraîna à l'écart et lui fit la communication suivante de la part de l'Armée : « Les parlementaires allemands venant demander l'armistice se présenteront par la route de La Capelle à partir de 8 heures. Prendre immédiatement toutes les dispositions pour faciliter leur entrée dans les lignes françaises. » La nouvelle, inattendue et admirable, frappa celui qui l'entendit, d'émotion et de stupeur. Elle fut bientôt connue de tous. Les visages illuminés resplendirent de joie et d'orgueil.

Vers la même heure, le commandant de Bourbon-Busset, désigné pour recevoir les parlementaires et les conduire au Maréchal Foch, avait quitté le Quartier Général de l'Armée. « J'arrivais, raconte-t-il, dans des bois qui dépendent de la forêt de Nouvion. Les Allemands, en battant en retraite, avaient fait sauter les carrefours pour arrêter notre avance. Ma voiture s'arrête tout à coup devant une énorme excavation qui barrait la route. Un lieutenant du génie avec une cinquantaine d'hommes s'efforçait de la boucher. Le lieutenant me dit en riant : « Mon commandant, vous n'avez pas, je suppose, l'intention de passer, il nous faut encore plusieurs heures de travail. » — « Mais il faut que je passe, vous allez voir comment. » — J'appelais alors les sapeurs et leur montrant l'ordre reçu : « Je vais chercher les parlementaires allemands qui doivent signer l'armistice, si je ne passe pas cela retardera la fin de la campagne. Débrouillez-vous ! » — Mes paroles produisirent une profonde stupéfaction mélangée d'un peu d'incrédulité, puis un grand enthousiasme. On coupa de suite deux grands baliveaux que l'on plaça, l'un sous la partie antérieure du châssis, l'autre sous la partie postérieure ; une vingtaine de sapeurs soulevèrent la voiture et lui firent contourner l'entonnoir, au grand ébahissement du lieutenant. »

Vers midi, l'Armée fit connaître que les parlementaires n'arriveraient pas avant seize ou dix-sept heures. Les longues heures d'attente qui suivirent furent fertiles en incidents. Dans leur désir de voir les hostilités se terminer, les Allemands croyaient ou feignaient de croire une suspension d'armes conclue et tentaient de fraterniser. Des officiers, des hommes de troupe, porteurs de fanions, voulaient entrer dans nos lignes pour « serrer la main de leurs braves adversaires français ». Bien plus, un régiment, réduit il est vrai à trois cents hommes et dix officiers, avait formé les faisceaux et était encerclé par deux compagnies françaises. Par contre à peu de distance un colonel français, trouvant l'armistice prématuré, protestait en préparant à coups de canons une attaque à laquelle il avait reçu l'ordre de surseoir.

Un véritable parlementaire apparut enfin à dix-sept heures. C'était un lieutenant d'Etat-major, à cheval, précédé d'un trompette portant un drapeau blanc. Il venait annoncer l'arrivée prochaine des plénipotentiaires retardés jusque-là par le mauvais état des routes. Il étonna nos gens, muets et boueux, par sa loquacité inconsciente et par le brillant état de son cheval, dont le poil lustré s'agrémentait d'un damier dessiné sur la croupe, « un cheval qui évidemment n'avait vu, avant ce jour, la guerre que de très loin ».

Cependant les habitants emmenés par les Allemands commencent à rentrer chez eux en chantant. Ils racontent le grand émoi qui règne dans les lignes ennemies c'est du délire, les soldats « brisent leurs armes et déclarent la guerre finie ».

La nuit est venue, le temps est affreux, une pluie fine tombe sans abattre un brouillard assez épais. A vingt heures enfin les sentinelles distinguent un halo de lumière et perçoivent quelques notes de la sonnerie « Cessez le feu ». Quelques secondes après, un convoi de voitures automobiles se présente à vive allure sur la route, phares allumés ; à l'avant de la première un immense drapeau blanc se détache dans la nuit ; sur le marchepied un trompette debout continue de sonner. Un geste arrête les voitures. Un jeune capitaine de vingt-cinq ans s'avance. C'est le capitaine Lhuillier, commandant le bataillon du 171e régiment d'infanterie. Il reconnaît les parlementaires et monte dans la première des cinq automobiles. Sur le marchepied le caporal-clairon Sellier a remplacé le trompette allemand, et l'on se remet en marche vers La Capelle. « Le clairon sonne le refrain du régiment et le Garde à Vous, tandis que nos poilus grandis par la victoire, immenses dans la nuit, regardent le fruit de quatre ans de luttes et de souffrances ».

Pendant la courte halte, en effet, des fantassins et des chasseurs sont accourus de partout, à travers champs. Les uns, arrêtés au bord de la route, contemplent le spectacle inouï, crottés, silencieux, appuyés sur leurs armes. D'autres suivent la file des voitures jusqu'à l'entrée du village. Avant que le groupe se disperse, une clameur domine le ronflement des moteurs : « Vive la France ! » La poignée de vainqueurs, après avoir manifesté ainsi sa sainte fierté, va retrouver son poste. Et comme à toute époque et à toute heure le grognard est présent dans l'armée française, on entend une voix grommelant dans la brume : « Il me faut maintenant aller prendre position avec mes mitrailleuses. Et ce n'est pas mon tour. »

A La Capelle, où le commandant de Bourbon-Busset et le commandant Ducornez les attendent, les délégués allemands descendent de voiture. De leur groupe se détache le général de Winterfeld. Beaucoup de nos officiers le connaissaient ; il fut jusqu'à la guerre attaché militaire à l'Ambassade d'Allemagne à Paris ; grièvement blessé dans un accident d'automobile survenu aux manœuvres, il fut durant de longs mois soigné sur place dans une famille française. Il est grand, d'attitude froide et digne ; la casquette plate coiffe sa tête grisonnante ; il porte avec élégance un manteau gris à col de velours. Il se nomme et, dans un français impeccable, explique les causes du retard et s'en excuse. Sur la demande du commandant il présente les personnalités qui l'accompagnent : le Ministre Erzberger, président de la mission, le comte Oberndorff, le capitaine de vaisseau Vanselow, plusieurs officiers d'Etat-major et deux civils, qui sont des experts financiers. M. Erzberger semble avoir attiré tout particulièrement l'attention des témoins de cette scène. L'un d'eux le dépeint court, légèrement obèse, coloré, remuant, paraissant étranger à ce qui se passe ; « on dirait un voyageur à qui une courte panne d'automobile permet de se dégourdir les jambes pendant quelques minutes. » Cependant il vient de traverser la zone occupée par les armées allemandes ; pendant des heures il s'est vu arrêté par le désordre des troupes refluant au milieu de leurs convois empêtrés ; au passage deux généraux lui ont décrit l'état de leurs divisions ne comptant plus : l'une que 350 combattants, l'autre un peu plus de 400. Il aura un bien autre spectacle quand il rentrera à Spa, quatre jours plus tard, après avoir signé les conditions de l'armistice : les conseils des soldats y seront les maîtres, les fanions rouges claqueront aux capots des voitures, on ne saluera plus les chefs, les épaulettes des officiers seront arrachées. Et quelques années plus tard, cet homme, au triste destin, sera assassiné comme s'il devait être plus facile de nier et d'oublier la défaite, une fois disparu celui qui avait mis sa signature au bas de la capitulation.

La pluie redoublant, le commandant de Bourbon-Busset fait entrer les parlementaires dans une villa où il s'était installé le matin pour les attendre. Par un curieux hasard se trouve, à la place d'honneur, sur le mur de cette pièce un grand portrait de Napoléon III en tenue de général, et c'est à ses pieds que se règle la suite du voyage : la délégation allemande doit laisser sur place ses voitures ornées de l'aigle impérial, qu'elle retrouvera au retour, et monter dans des voitures françaises ; chacun des personnages qui la composent sera accompagné d'un de nos officiers. Pendant ces pourparlers, un major allemand appartenant aux troupes du front, venu là pour préparer le passage de la délégation, s'approche du général de Winterfeld et prononce à voix basse une phrase qui fut cependant entendue : « Tout à fait indispensable à cause de l'état des troupes. » Il s'agit de l'armistice ; le propos sera, le lendemain, redit au Maréchal Foch.

Lorsqu'est venu le moment de remonter en voiture et d'aller au Quartier Général de l'Armée, établi dans le village d'Homblières, soldats et habitants se pressent en foule autour de la villa. Le commandant de Bourbon-Busset leur demande de s'abstenir de toute manifestation. « Ce serait, leur dit-il, une lâcheté d'insulter des vaincus. » Les spectateurs restent silencieux lorsque le convoi démarre à la lueur de quelques torches. Un seul cri : « Nach Paris », est poussé par un loustic, sans doute parisien.

Le chemin est détestable. Dans les cahots M. Erzberger cabosse son chapeau et perd son lorgnon. Il s'en plaint et son compagnon ne le calme qu'en lui faisant courtoisement observer que le sol de la route a été labouré par l'armée allemande, et que les Français n'ont pas eu le temps de la remettre en état.

On arrive enfin au presbytère d'Hom­blières. Un souper frugal a été préparé. Vers minuit le général Debeney vient s'assurer que les parlementaires ont été bien traités. Ceux-ci se déclarent satisfaits et le général se retire en s'excusant de la simplicité du repas : le pain et le vin du soldat.

On se remet en route vers Tergnier où un train attend les Allemands. On y arrive vers trois heures. Au milieu de « la ville », le commandant de Bourbon-Busset fait arrêter sa voiture pour retrouver le chemin de la gare.

— Où sommes-nous ? demande M. Erz­berger.

— A Tergnier.

— Mais il n'y a pas de maisons.

— En effet, il y avait ici une ville. Elle a été détruite scientifiquement par les soldats allemands au moment du recul de 1917 et comme vous le voyez, il ne reste pas trace de maison. »

M. Erzberger est lui aussi descendu de voiture ; impressionné par le spectacle et par la réponse, il ne dit mot.

La gare est éclairée par des torches dont la lumière dansante donne à ses ruines un aspect fantastique. Sur le quai une compagnie de chasseurs impeccable présente les armes dans ce décor de féerie. Le train est garé sur une voie, à côté de laquelle s'ouvre un énorme entonnoir, ouvrage d'un obus à retardement qui a éclaté la veille. « Je fis, raconte le commandant de Bourbon-Busset, remarquer l'entonnoir à nos compagnons de voyage et m'adressant au général de Winter­feld : « C'est un obus à retardement qui a éclaté trois semaines après le départ des troupes allemandes. J'espère qu'il n'y en a pas sous notre train, je ne voudrais ni vous voir sauter, ni sauter avec vous. » Le général me répondit : « Le Haut Commandement n'a jamais donné des ordres pour exécuter de pareilles destructions qui sont très regrettables et ne peuvent être attribuées qu'à des isolés. » — « Alors, Messieurs, montons dans le train. » Celui-ci se composait de trois voitures : un wagon-restaurant, un sleeping et, par une nouvelle ironie du sort, le salon de Napoléon III tendu de satin vert avec l'N couronné. Nous étions décidément poursuivis par ce souvenir de l'Empereur. »

Notre vaillante et malheureuse armée de 1870 était vengée. Les braves qui n'eurent pas le bonheur de vaincre durent en tressaillir dans leurs tombes !

 

 

 

Mais ce ne sont encore là que les préliminaires de l'armistice, Avant de quitter le front pour n'y plus revenir, lisons cet émouvant récit de la matinée du 11 novembre laissé par un témoin.

« Vers huit heures la grande nouvelle fut annoncée. Nous étions à la cuisine du presbytère. Un téléphoniste parut, tremblant d'émotion, tenant entre les mains un message... Je n'oublierai jamais la scène. Le lieutenant Domergue prit le papier jaunâtre, indifférent, et se mit à lire. Mais tout de suite, son visage s'empourpra, il fit un bond de côté et poussa un cri...

« Ce fut du délire. On n'y crut pas tout d'abord. Chacun demandait à voir le télégramme ; on se le passait de mains en mains. Quand le doute ne fut plus permis, on vit de graves personnages sauter au cou de jeunes sous-lieutenants et commencer autour du fourneau un pas de danse. Des femmes accoururent, des vieux, des soldats. « C'est fini ! La guerre est finie ! » Des jeunes filles joignaient les mains, en se cachant les yeux. « Non ! ce n'est pas possible ! — Mais si ! la guerre est finie ! — C'est vrai ? — Oui c'est vrai ! » — Cependant les obus rappliquaient sur le village. — « Ou plutôt non ! ce n'est pas encore vrai. Ce sera vrai à onze heures. En attendant, gardez-vous. Ce n'est pas le moment de se faire tuer. »

« La nouvelle à travers le village de Dom-le-Mesnil, fusa comme une traînée de poudre ; et de suite, un cri s'y mêla : « On débarrasse l'église. A onze heures, Te Deum et grand'messe. Venez nous aider. »

« Pendant ce temps, sur la rive nord de la Meuse, les bataillons attendaient, l'œil au guet, le fusil à la main et le corps dans le sillon, hâtivement creusé, que l'aiguille eût marqué l'heure de la fin du cauchemar.

« Celui-ci continuait comme si rien de nouveau n'était survenu. Les obus s'écrasaient sur le sol, la mitrailleuse débitait sa chanson de mort ; tout ce qui se montrait était touché.

10 h. 45. Une salve de 150 s'abat sur Dom-le-Mesnil.

10 h. 57. Les mitrailleuses tirent des deux côtés.

11 heures. Là-bas, au bout de la passerelle, un clairon invisible a sonné. Cessez le feu ! — Levez-vous ! — Au drapeau !... Et, soudain, de la terre de France, des corps invisibles qui se sont blottis dans son sein pour échapper à la mort, monte une vibrante Marseillaise, saluée en face par les cris des Allemands qui sortent de leurs abris et agitent leurs armes.

C'était la fin. »

Le soir, les fantassins brûlèrent leurs dernières fusées, les aviateurs leurs derniers feux d'atterrissage. Ce fut, sur le front, une ivresse de joie dans une orgie de lumière.

Ainsi pour les combattants les souffrances étaient terminées, les périls écartés, l'anxiété des leurs définitivement calmée. Chacun d'entre eux était désormais sûr de revoir les êtres qui lui étaient chers. Dans leurs régiments décimés par la mort et maintes fois renouvelés, quand leur pensée se reportait aux camarades dormant leur dernier sommeil dans la terre des champs de bataille, elle trouvait un apaisement, le seul possible : leur sacrifice n'avait pas été vain. Cette victoire pour laquelle ils avaient souffert et persévéré, et pour laquelle un si grand nombre d'entre eux étaient tombés, devenait enfin une réalité.

Sur la brèche depuis le début des hostilités, la France avait été la couverture de la mobilisation parfois bien lente des peuples de liberté, contre l'agression d'un impérialisme dominateur. Dès le premier jour elle s'était levée tout entière et, forte d'une préparation retrempée par le danger, elle avait arrêté l'ennemi et brisé sur la Marne son plan initial. Que serait-il advenu de la cause du droit si cette force bienfaisante n'avait pas été là pour donner aux bonnes volontés, au début impuissantes, le temps de passer enfin à une action vraiment efficace ? Le monde oublie bien légèrement aujourd'hui ce qu'il lui doit. Que la France du moins se souvienne !

Plus que tous les autres, les soldats de France avaient contribué à « gagner la plus grande bataille de l'histoire et à sauver la liberté du Monde ». Aucune allégresse n'était assez vive, aucune action de grâces assez ardente, aucune manifestation assez joyeuse pour répondre à tout ce que leur apportait de bonheur et de fierté le coup de clairon de la onzième heure du onze Novembre 1918.

 

 

 

Mais il faut attendre la fin des négociations pour voir luire l'aube de ce jour béni. C'est dans la nuit noire que les parlementaires allemands s'embarquent pour être conduits au lieu fixé par le Maréchal Foch. Le Président de la Délégation demande quel est ce lieu. On ne peut le renseigner, car personne dans le train ne le connaît encore.

 

 

 

III

L'ARMISTICE A RETHONDES

 

 

« En pays allemand vous ne

répondrez pas au crime par des

violences. Le Monde ne saura

ce qu'il doit admirer le plus : de

votre héroïsme dans les combats,

ou de votre tenue dans le succès. »

 

(MARÉCHAL PÉTAIN.)

 

 

Le 8 novembre, à sept heures, dans une aube grisâtre, glisse lentement à travers les arbres de la forêt de Rethondes une petite lumière rouge. C'est le train des parlementaires allemands. Doucement refoulé, il s'arrête en plein bois sur une voie légèrement incurvée, ne présentant ni quai, ni abri. A deux cents mètres environ on distingue, à la même hauteur, la ligne noire d'un autre train arrêté. C'est celui du Maréchal Foch arrivé là depuis la veille. L'amiral Wemyss, premier Lord à la mer et plénipotentiaire anglais, y a également pris place. Les deux voies viennent de la gare de Rethondes ; elles font partie d'un « épi de tir » utilisé pour les pièces d'artillerie lourde à grande puissance : le masque du bois a été choisi pour en dérober l'emplacement aux vues aériennes de l'ennemi.

Lorsque le Maréchal Foch eut à déterminer le lieu où il convoquerait les parlementaires chargés de demander un armistice, plusieurs solutions s'étaient présentées à son choix. Serait-ce une localité plus ou moins importante ? Faudrait-il la choisir à l'arrière, ou dans une région des pays envahis et récemment délivrés ? Le Quartier Général du Commandant en Chef n'était-il pas le point où devaient être conduits ceux qui venaient implorer la cessation des hostilités ?

Cette dernière solution, la plus simple et la plus naturelle, retint d'abord l'attention du Maréchal. Mais son Quartier Général était depuis quelques semaines installé à Senlis. La charmante cité était bien rapprochée de Paris. Si étroitement que le secret pût être gardé jusqu'à l'arrivée des Allemands, il eût été impossible de prolonger le mystère. Il ne s'agissait point en effet d'une réunion promptement close : le texte de convention arrêté par les Alliés était un document important et il était vraisemblable que les Parlementaires auraient à le faire connaître à leur Gouvernement avant de le signer ; c'est pourquoi un délai de trois jours avait été prévu.

Au bout de quelques heures, la ville eût été envahie d'hommes politiques, de publicistes et de simples curieux de tous les pays. Les égards dus à un ennemi malheureux et le premier de tous, le soin de ne point faire de sa détresse un spectacle, eussent été dans ces conditions bien difficiles à sauvegarder.

D'autre part, Senlis avait en 1914 été odieusement traitée par l'armée envahissante. Le maire et quelques otages, innocents comme lui, avaient été fusillés. La plupart des maisons de la rue principale avaient été incendiées et cette voie présentait un aspect particulièrement navrant. Les habitants n'auraient sans doute pas pu contenir leur légitime indignation contre les auteurs de pratiques barbares érigées depuis en système. Ce risque était également à éviter.

Que le choix du Maréchal se portât sur un point de l'intérieur ou de l'avant, l'un ou l'autre au moins de ces graves inconvénients se présenterait à nouveau. C'est pourquoi il adopta la forêt de Rethondes. Maintes fois pendant la guerre, il avait établi dans son train son poste de commandement. C'est à son poste de commandement que les parlementaires viendront se présenter à lui. La solitude du lieu assurera le calme, le silence, l'isolement, le respect de l'adversaire vaincu.

Lorsque les délégués allemands se réveillèrent dans la forêt, les spectacles rencontrés la veille durent se présenter à leur souvenir et à leurs réflexions. Ils avaient traversé le désordre de leurs armées, ils avaient reçu les confidences des chefs qui, malgré la bravoure jamais démentie des derniers mitrailleurs au feu, savaient la partie perdue. En franchissant nos lignes ils avaient trouvé le calme de la force, la certitude de la victoire. Ils avaient appris en outre à connaître, s'ils les ignoraient encore, les procédés de guerre mis en pratique par leurs soldats, la dévastation systématique et l'ultime malfaisance des explosions retardées.

Remontant plus haut, ils devaient également avoir présentes à la mémoire les appréciations successives du Haut Commandement Allemand sur la situation depuis le mois de juillet jusqu'au jour où s'était décidée la demande d'armistice. Dans la première semaine de juillet, le général Ludendorff affirmait être certain de battre, au cours de l'offensive en préparation, l'ennemi d'une façon décisive et définitive. Un mois plus tard, il s'estimait seulement capable de paralyser son adversaire par une défensive stratégique, et, par là, de l'amener peu à peu à faire la paix. Au début d'octobre, le premier quartier maître général disait à Spa au représentant du Chancelier : « Je demande une offre immédiate de paix. Aujourd'hui, la troupe tient, on ne sait ce qui arrivera demain. » Deux jours après le feld-maréchal Von Hindenburg s'exprimait dans le même sens : « La situation devient de jour en jour plus critique et peut forcer le Haut Commandement à des décisions lourdes de conséquences. Dans ces conditions, il vaut mieux cesser la lutte pour éviter au peuple allemand et à ses alliés des pertes inutiles. »

La défaite militaire était donc consommée et avouée. Rien dans la façon barbare dont avait été conduite la lutte ne rendait raisonnable d'espérer de la part des vainqueurs une mansuétude imméritée. Restait le dilemme : Capitulation ou invasion. Il fallut se résoudre à la première. Mais, en bons Allemands, les représentants du Reich vont cependant lutter jusqu'au bout pour obtenir tous les adoucissements possibles, et surtout l'arrêt immédiat des hostilités instamment réclamé par les chefs militaires. Ils seront dans leur rôle.

Peu de temps après leur arrivée, le Maréchal Foch les fait prévenir qu'il les recevra dans son train à 9 heures. Ce train, en dehors d'un wagon-restaurant et des voitures destinées au logement des officiers britanniques et français et d'un personnel peu nombreux, comprend, voisines l'une de l'autre, la voiture du Maréchal et une voiture-bureau. Dans la première, le Maréchal dispose d'un salon personnel. La seconde est un wagon-restaurant dont les deux salles ont été réunies en une seule, une large table en occupe le centre. C'est dans cette grande pièce que l'Etat-major a coutume de travailler. C'est autour de cette table qu'auront lieu les réunions des plénipotentiaires de l'Entente et de l'Allemagne.

Le Maréchal Foch attend dans son wagon l'heure qu'il a fixée. Dans quelques instants les représentants de l'ennemi seront là, attendant qu'il leur dicte les conditions des vainqueurs. Il tient enfin cette victoire pour laquelle il a travaillé pendant plus de quarante années de paix et dont il fut, dans une gigantesque lutte de huit mois, le grand artisan. Son cœur bat certainement plus vite que d'habitude. Mais pour qui le connaît, il est aussi maître de lui qu'il le fut aux moments les plus angoissants ou aux jours les plus glorieux de la bataille de France ; aussi plein de confiance et aussi dépourvu d'orgueil. Les clauses militaires de la convention qu'il a mission d'imposer ont été, dans l'ensemble, établies par lui. Il sait que, si l'ennemi les accepte, leur application donnera aux Gouvernements alliés le pouvoir de conclure la paix qu'ils voudront, ou de reprendre, en cas de nécessité, les hostilités dans des conditions militaires extraordinairement améliorées par la possession de têtes de ponts sur le Rhin. Si l'ennemi refuse de signer, dans six jours une puissante offensive sera déchaînée sur le front de Lorraine où il n'est plus en état d'amener des forces à la rescousse ; une nouvelle et importante victoire est certaine. Lorsque le représentant officieux des États-Unis lui a demandé, tardivement, s'il pensait qu'il valait mieux continuer la guerre que conclure un armistice, il a répondu : « Je ne fais pas la guerre pour faire la guerre. Les Gouvernements alliés savent la paix qu'ils veulent conclure. Les conditions prises à l'octroi d'un armistice leur permettent d'être certains de l'obtenir. Si l'ennemi accepte ces conditions, il est inutile de sacrifier encore des vies humaines. » Le chef, l'homme, le chrétien ont conscience d'avoir fait ce qu'ils doivent. L'heure peut sonner.

A neuf heures précises on annonce que les parlementaires allemands sont descendus de leur train et se dirigent vers celui du Maréchal. Comme la terre est très humide, un chemin en « caillebotis » réunit les deux trains. Les Allemands se présentent en file sur cet étroit passage et sont invités à monter dans le wagon-bureau. Le Maréchal se fait remettre leurs pouvoirs, et va les examiner dans son salon particulier. Ils sont en règle. Signés du Chancelier prince Max de Bade, ils donnent à M. Mathias Erzberger, secrétaire d'État impérial, comme Président, au comte Oberndorff, au général major royal prussien von Winterfeld, au capitaine de vaisseau impérial Vanselow, plein pouvoir « de conduire au nom du Gouvernement allemand, avec les Plénipotentiaires des puissances alliées contre l'Allemagne, des négociations au sujet d'un armistice, et de conclure, sous réserve de son acceptation, un accord en conséquence. »

Le Maréchal entre dans la grande pièce où les plénipotentiaires allemands l'attendent, debout. Il demande à leur Président de lui nommer les membres de leur délégation. Il leur présente à son tour les membres de la délégation alliée : l'amiral sir Rosslyn We­myss qui a, comme lui-même, qualité de plénipotentiaire, et leurs chefs d'Etat-major, l'amiral Hope, le général Weygand. Le Maréchal invite alors les quatre délégués allemands à prendre place sur l'un des grands côtés de la table ; il s'assied en face d'eux, ayant à sa droite l'amiral Wemyss ; le Maréchal et l'amiral sont encadrés par leurs chefs d'Etat-major. Aux petits côtés de la table sont assis deux officiers secrétaires : le capitaine von Helldoff, l'officier interprète Laperche.

On connaît la scène, elle a été racontée maintes fois. Invités par le Maréchal à faire connaître l'objet de leur venue, les Allemands s'efforcent d'éviter de formuler le pénible aveu. La délégation est là, dit tout d'abord M. Erzberger, pour recevoir les « propositions » des puissances alliées. Le Maréchal répond n'avoir aucune proposition à faire. Le comte Oberndorff exprime l'idée que le mot « conditions » convient peut-être mieux. Cela ne satisfait pas le Maréchal. M. Erzberger biaise encore en donnant lecture d'un texte du Président Wilson, disant que le Maréchal Foch est autorisé à faire connaître les conditions de l'armistice. « Je suis autorisé à vous faire connaître ces conditions si vous demandez un armistice. Demandez-vous un armistice ? interroge d'un ton sec le Maréchal. — Oui, nous demandons la conclusion d'un armistice », répondent d'une seule voix et avec une certaine précipitation M. Erzberger et le comte Oberndorff.

Le Maréchal Foch fait alors donner par son chef d'Etat-major lecture aux plénipotentiaires allemands des clauses principales de l'armistice. Le texte complet leur est remis en même temps. Comme le général de Winterfeld, le comte Oberndorff s'exprime parfaitement en français. M. Erzberger et le capitaine de vaisseau Vanselow semblent ne pas comprendre notre langue. Le texte de chaque clause, d'abord lu en français, est traduit en allemand par l'officier interprète Laperche. Les phrases bien articulées tombent dans un silence de mort. Les têtes sont droites, les visages impassibles, celui du général allemand très pâle est empreint d'une douloureuse expression. A la lecture de l’article prescrivant l'occupation par les troupes alliées des pays rhénans et de têtes de ponts sur le fleuve, des larmes coulent des yeux du jeune capitaine. La scène atteint dans sa simplicité le plus haut degré de pathétique ; le moment est poignant.

La dernière clause limite à un délai de soixante-douze heures le temps laissé aux Allemands pour accepter ou refuser les conditions qui viennent de leur être lues.

Le général de Winterfeld demande la parole et donne lecture d'une déclaration. Les conditions nécessitent un examen attentif de la part du Gouvernement et du Haut Commandement allemands. Un certain temps va nécessairement s'écouler avant qu'une réponse puisse être faite. Il renouvelle donc la demande déjà présentée l'avant-veille par radiotélégramme, que le Maréchal Foch veuille bien consentir à une suspension immédiate et provisoire des hostilités. Le Maréchal répond : « Représentant des Gouvernements alliés, je vous ai fait connaître les conditions qu'ils ont arrêtées. Je suis disposé à arriver à une conclusion et vous aiderai, dans la mesure du possible, pour cela. Mais les hostilités ne peuvent cesser avant la signature de l'armistice... »

Les Allemands demandent encore une prolongation de vingt-quatre heures du délai de réponse. Il ne peut en être question. Il est à peu près onze heures quand le Maréchal et l'amiral se retirent. Il a été précisé que la réponse allemande devra arriver avant le lundi 11 novembre, à onze heures.

Avant la réunion finale des plénipotentiaires dans la nuit du 10 au 11 novembre, il n'y eut plus de séance plénière. Les délégués allemands avaient été invités à présenter à chacun des deux chefs d'Etat-major leurs observations concernant les questions d'ordre diplomatique et militaire d'une part, celles d'ordre maritime de l'autre. Plusieurs conférences eurent donc lieu pendant les journées du 8, du 9 et du 10.

Au cours de ces entretiens, le comte Oberndorff émit tout d'abord l'idée que les Alliés avaient fixé des conditions aussi rigoureuses pour acculer leur adversaire à un refus, et s'informa si leur intention n'était pas de faire échouer l'armistice pour arriver ensuite à des négociations de paix. A ces questions peu raisonnables on répondit la vérité : les représentants des Alliés n'étaient là que pour traiter d'un armistice selon les conditions fixées.

Le diplomate et le général s'efforcèrent ensuite d'obtenir des adoucissements à ces conditions, en mettant en avant des arguments dont les principaux peuvent se résumer ainsi. L'Allemagne est sincère, elle n'est pas plus en état de continuer à combattre, que de reprendre la lutte une fois l'armistice signé. L'armée allemande est aux prises avec des difficultés lui rendant impossibles les mouvements de retraite rapide imposés : fatigue des troupes, relâchement de la discipline, embouteillage des communications. L'état intérieur est grave, révolution infectée de bolchevisme. L'intérêt des Alliés est de voir l'Allemagne rester dans l'ordre pour les préserver de la contagion rouge et leur garantir les réparations qu'ils ne peuvent manquer de réclamer. Conclusion : il est indispensable de laisser plus de mitrailleuses aux troupes et d'augmenter les délais d'évacuation d'un nombre important, non de jours, mais de semaines. Enfin l'Allemagne est menacée de famine, il faut cesser le blocus. On répliqua que tous les embarras dont souffrait l'armée allemande était le résultat de quatre mois de poussée victorieuse des armées de l'Entente et que le Haut Commandement Allié avait le devoir de se garder, par les conditions de l'armistice, au minimum la possession de tous les avantages acquis. D'ailleurs les conditions notifiées ne pouvaient subir aucune modification importante et, si elles n'étaient pas acceptées, le Maréchal Foch était en état de poursuivre avec la même vigueur l'offensive en cours. « Je le sais », fut-il répondu.

Après ces échanges de vues, les délégués allemands furent invités à exposer leurs demandes par écrit, ce qu'ils firent dès le lendemain dans l'après-midi. Aucune concession essentielle ne pouvait leur être accordée. Le Maréchal Foch consentit toutefois quelques modifications de forme ou de détail dont la plus marquante consistait en une diminution de 5.000 du nombre des mitrailleuses à livrer. La réponse remise aux Allemands dans la soirée du 10 réglait définitivement ces différents points.

Le même jour, vers dix-neuf heures, le Maréchal leur faisait rappeler la prochaine expiration du délai. Quelques instants après cette communication, la réponse du Chancelier arrivait. « Le Gouvernement allemand accepte les conditions de l'armistice qui lui ont été posées le 8 novembre. »

Dès que cette réponse lui fut connue, le Maréchal fit demander à M. Erzberger à quelle heure la délégation allemande serait en mesure de prendre part à une réunion plénière, pour arrêter et signer le texte définitif de la convention d'armistice. Mais un long télégramme du Maréchal von Hindenburg venait d'arriver. M. Erzberger demanda qu'on lui laissât le temps nécessaire pour le déchiffrer et pour étudier la réponse des Alliés. On le lui accorda tout en le priant de se hâter : la signature étant décidée, il importait, pour épargner des vies humaines, d'arriver sans retard à la suspension des hostilités.

Les nouvelles les plus graves avaient dû arriver d'Allemagne : l'anarchie dans les ports, l'abdication arrachée à l'Empereur, la renonciation du Kronprinz, la république proclamée à Munich. La dernière séance s'ouvrit seulement le 11 novembre, à deux heures quinze. Le texte fut relu, traduit article par article. A cinq heures dix, les deux plénipotentiaires de l'Entente et les quatre plénipotentiaires allemands apposaient leurs signatures sur le document qui arrêtait l'effusion du sang et consacrait définitivement la victoire des Alliés.

Le texte portant que les hostilités devaient prendre fin six heures après la signature, cinq heures fut admis comme heure officielle de cet acte. Le feu devait donc cesser à onze heures, de la Mer du Nord à la Suisse. Ainsi dans quelques jours les armées alliées occuperont le sol allemand et camperont sur le Rhin après « cinquante-deux mois de domination en Belgique, avec rapt des matières premières, des machines, des marchandises de toutes sortes ; des milliards en argent comptant et en billets de banque, avec violation du droit, travail forcé, déportation, destruction de villes industrielles et pillage ! cinquante-deux mois de domination dans la France du nord avec pillage, destruction des cathédrales, des châteaux, des usines, des arbres fruitiers... » ces lignes sont d'un Allemand.

Et voici dans quels termes le Maréchal Pétain trace leur devoir à ses armées lorsqu'elles entreront en Allemagne : « Aujourd'hui sur la terre d'Alsace, qui nous est si chère, vous pénétrerez en libérateurs. Demain, vous irez encore plus loin. Pour mieux dicter la paix, nous allons porter nos armes jusqu'au Rhin. Vous occuperez en pays allemand des territoires qui sont le gage nécessaire de justes réparations. La France a souffert dans ses villes et dans ses campagnes. Mais en pays allemand vous ne répondrez pas au crime par des violences. Vous resterez disciplinés, respectueux des personnes et des biens.

« Après avoir battu notre adversaire par les armes, vous lui en imposerez encore par la dignité de votre attitude. Le monde ne saura ce qu'il doit admirer le plus : de votre héroïsme dans les combats ou de votre tenue dans le succès. »

 

Des pèlerins, en nombre considérable, se rendent le 11 novembre dans la forêt de Rethondes. Ils voient au milieu d'une clairière, marquant le point où séjourna le wagon de l'Armistice, des segments de rails, fixés dans une dalle de pierre entourée de bornes, ces bornes sont reliées par des chaînes provenant de cuirassés français. A côté, sous bois, un élégant hangar abrite le wagon historique, la table porte, gravés aux places qu'ils occupèrent, les noms des plénipotentiaires alliés et allemands. Grâces soient rendues à ceux qui prirent cette initiative et menèrent à bien la tâche de conserver au souvenir des générations futures la disposition de ces lieux, où se passa avec autant de grandeur que de simplicité un des plus marquants événements de l'histoire.

Le 11 novembre 1918, le Maréchal Foch les avait quittés de bonne heure pour Paris. Il avait hâte de porter au Président de la République et au Président du Conseil le texte de cette convention d'armistice qui donnait aux Gouvernements alliés le pouvoir de faire la paix qu'ils jugeaient la meilleure.

 

 

 

IV

L'ARMISTICE A PARIS

 

 

« Grâce à eux, la France, hier

le soldat de Dieu, aujourd'hui

le soldat de l'humanité, sera

toujours le soldat de l'idéal. »

 

(GEORGES CLEMENCEAU.)

 

 

Le jour se levait lorsque le Maréchal Foch quitta la forêt de Rethondes, emportant dans sa serviette le texte de la Convention. Il arriva à Paris à l'heure où la ville se réveille, c'est-à-dire au moment où les rues s'animent du mouvement d'un peuple laborieux de fonctionnaires, d'artisans, d'employés allant à leur travail. Tout dans cette foule témoignait de l'attente d'un événement : l'allure plus vive, les visages reflétant la confiance par une expression de contentement intime et de tacite sympathie. Ce n'était plus le Paris des sombres nuits où mugissaient les sirènes, des tristes jours où les obus des pièces à longue portée venaient de cent kilomètres tuer les femmes et les enfants au milieu de leurs occupations, de leurs prières ou de leurs jeux. La ville se sentait tressaillir au doux frisson de la victoire, maintenant acquise.

Retiré au fond de sa voiture, que ne distinguait aucun autre signe qu'un menu fanion tricolore, le Maréchal jouissait inaperçu de ce spectacle qui lui réchauffait le cœur.

L'heure étant encore matinale, le Commandant en chef des Armées alliées passa d'abord chez lui. Il avait hâte de se recueillir avec les siens dans la joie de l'heure présente, pour donner avec eux une pieuse pensée à ceux qu'ils avaient perdus dans les premiers combats, et remercier Dieu que leurs sacrifices, comme ceux de tous les autres foyers, eussent assuré le succès de la lutte et l'indépendance de la France. C'était jour de marché dans l'avenue que sa famille habitait alors. Lorsqu'il sortit pour se rendre auprès du Président du Conseil, le bruit de sa présence s'était répandu en même temps qu'était connue la nouvelle de la cessation prochaine des hostilités. La foule des marchands et de leurs clients entoura sa voiture en l'acclamant et en la laissant pleine de fleurs, souvenir de cette manifestation spontanée.

Rue Saint-Dominique, le Maréchal remit à Georges Clemenceau le texte scellant la victoire dont ils avaient été, chacun à leur place, les principaux artisans. En associant leurs noms dans un suprême hommage, le pays ne s'est pas trompé. Sans doute de profonds désaccords séparèrent-ils ces deux hommes, à la fois trop semblables par l'ardeur dominatrice de leurs tempéraments et trop différents dans leur formation et leurs principes de vie pour une entente de tous les jours. Toutefois rien de petit ne les divisa, bien que certains se soient plu à rabaisser les motifs de leur mésentente : les questions qui en furent la cause étaient des plus hautes puisqu'elles se rapportaient à l'exercice du Commandement suprême dans une coalition et à la sécurité du sol national. Mais ils avaient un sentiment commun : un immense amour pour la France ; et une commune foi : la certitude de la Victoire. En cette heure leurs âmes s'unirent silencieusement dans l'entière satisfaction de leur idéal.

Ils allèrent ensuite ensemble à l'Élysée porter le texte à Raymond Poincaré. Moment émouvant entre tous pour le grand Lorrain qui, pendant ces quatre terribles années, avait occupé avec une dignité, un patriotisme et une vigilance incomparables la plus haute magistrature de l'État. Il avait fait litière de ses sympathies personnelles pour appeler au pouvoir celui qu'il jugeait le seul capable de mener la France au succès. Il n'avait jamais cessé de témoigner sa confiance au grand soldat qui lui apportait aujourd’hui le résultat de ses victoires.

Au moment même où cette scène muette et ignorée se déroulait dans le Palais de l'Élysée, la foule, qui n'avait cessé d'augmenter dans les rues de la ville, s'arrêta tout à coup, l'oreille au guet : un coup de canon s'était fait entendre. Il est onze heures, il annonce l'armistice, les coups de plus en plus serrés se confondent en un roulement auquel se mêle le son de toutes les cloches d'églises mises en branle à toute volée. « Enfin, ça y est », le cri s'échappe de toutes les poitrines.

En quelques minutes, Paris prend sa parure de fête. Tout est prêt pour cela. Depuis des mois, le Pays a suivi avec une assurance grandissante les phases de la manœuvre victorieuse. Des drapeaux aux couleurs de la France et des pays alliés sortent des fenêtres, se fixent aux balcons, aux devantures. Des pavillons garnissent les voitures, les tramways, les chevaux. Les fleuristes sont envahis, les fleurs ne s'achètent plus au bouquet mais à la tige, tous les corsages, tous les habits doivent être parés. Les façades s'ornent de tentures, de feuillages, de guirlandes de papier. La statue de Strasbourg, celle de Lille, couronnées d'or disparaissent sous les drapeaux et les fleurs.

L'image de Jeanne d'Arc est pavoisée avant toute autre. N'avait-elle pas, la vierge sainte, tracé la route à nos héros lorsqu'elle disait aux siens : « Entrez hardiment chez l'ennemi ! » et qu'elle y entrait elle-même ; lorsque, blessée sous les murs d'Orléans, elle refusait de quitter le champ de bataille, répondant à ceux qui l'entouraient : « Versez de l'huile dans ma blessure, mais surtout ne m'emmenez pas plus loin » ; lorsque, faite prisonnière à Compiègne, elle ne consentait à aucune promesse : « Si je m'évade, nul ne pourra m'accuser d'enfreindre au serment. » N'avait-elle pas affirmé sa foi dans le triomphe lorsqu'elle s'était exclamée : « Quand ils seraient pendus aux nues, nous les aurons ! » Magnifique cri de confiance, qui sortait hier rajeuni du creuset de Verdun ! La mission de Jeanne s'était une fois encore accomplie.

Au seuil des portes, aux fenêtres, des visages interrogateurs apparaissent et, sur l'affirmation souriante d'un passant, s'éclipsent radieux, rapportant le bonheur à l'intérieur de la maison. Dans les rues, nombreux sont ceux qui courent pour être les premiers à apporter aux leurs l'admirable nouvelle.

Le retour à la joie enfin permise après tant d'années de tristesse offre, à mesure que la journée s'avance, des spectacles extraordinaires. Les ateliers se vident, la journée de travail finie, mais certains salaires doublés ; des flots d'ouvriers et d'ouvrières se répandent sur les grands boulevards et y apportent leur gaîté. Les magasins se ferment ; les jeunes filles se promènent en bandes, le chapeau enrubanné aux trois couleurs et le corsage garni de cocardes. Dans les écoles, les enfants se dressent en criant : « Vive la France ! » et vont défiler dans les rues voisines avec de petits drapeaux sortis de leurs pupitres. Les lycées, les facultés sont également désertés par leur ardente jeunesse dont les monômes quittent le quartier Latin pour la rive droite.

Des tambours, des clairons, des orchestres improvisés se font entendre et derrière eux se forment des cortèges composés de gens inconnus les uns aux autres, qui vont sans but défini, pour le seul plaisir que chacun ressent de manifester son allégresse. Un groupe de musiciens chante et vend les couplets de la Madelon ; il est vite entouré d'une foule qui chante avec eux.

Français ou Alliés, tous les soldats rencontrés, sont acclamés, fêtés, portés en triomphe. Ils sont naturellement les héros du jour et reçoivent les marques de la reconnaissance que chacun ressent pour les braves toujours sur le front. Devant les grands blessés, la foule s'écarte avec respect. Les soldats américains manifestent leur joie d'une façon particulièrement bruyante ; agitant de grands drapeaux sur des camions qu'ils ont pris d'assaut, ils font retentir l'air de l'éclat de leurs instruments de cuivre et de la stridence de leurs sifflets. Ailleurs un Écossais promène sa musette et son bag-pipe en jouant les airs de son pays ; des compatriotes l'escortent, puis la compagnie s'arrête à un carrefour et entame une danse à laquelle les spectatrices ne tardent pas à prendre part.

Vers la fin de l'après-midi, la place de la Concorde est noire de monde. De cet océan de têtes émergent des gamins montés sur des canons. Quelques-uns s'enhardissent et, s'attelant aux monstres devenus inoffensifs, les traînent au milieu de la foule amusée. Une bande d'étudiants dépose une gerbe au pied de la statue de Strasbourg, puis jetant son dévolu sur le plus lourd des obusiers, le fleurit et le tire gaiement comme en une sorte de triomphe. De même après la bataille de Varsovie, des femmes de la campagne avaient trouvé des canons abandonnés par les troupes rouges et les avaient traînés en chantant jusqu'à la ville voisine ; et leurs chants étaient des cantiques comme si elles avaient voulu conjurer la puissance du mal, incorporée à la matière d'instruments de mort.

Le Maréchal Joffre avait quitté sa maison d'Auteuil pour son bureau de l'École Militaire. Il était venu, mais à l'écart, participer à l'émotion de la capitale. Un homme inconnu de lui eut la délicate pensée de ne pas oublier le Vainqueur de la Marne et de ne pas vouloir qu'il fût laissé seul en cette journée, qui, sans lui, n'eût pas été possible. Il vint lui rendre visite et le trouva assis, songeur dans la grande pièce aux lambris d'or que l'obscurité commençait à envahir, et dont les vitres tremblaient aux vibrations des coups de canon. Il lui dit quelques mots de reconnaissance, mais l'émotion du Maréchal était trop forte pour qu'il pût rien répondre.

La nuit commence à tomber, le mouvement des masses les porte lentement vers le pont de la Concorde et la Chambre des Députés. On sait que Georges Clemenceau doit se rendre au Parlement à quatre heures pour y donner lecture du texte de la convention d'armistice. On veut être là pour l'acclamer. Des milliers d'étudiants, d'ouvriers, de femmes sont massés sur la place du Palais-Bourbon et dans les rues voisines. Quand il est annoncé, l'allégresse patriotique éclate en ovations et vivats, en chants de la Marseillaise.

A l'intérieur de l'édifice, la foule n'est pas moins dense. Des milliers de curieux avides d'assister à la séance historique qui se prépare l'ont assiégé dès midi. Les couloirs sont aussi remplis que la salle des séances, où tribunes et galeries sont bondées de spectateurs. A son entrée dans la tribune du Président de la République, la Maréchale Foch est reconnue et saluée d'une discrète ovation. Les ambassadeurs d'Angleterre, de Belgique, d'Italie, des États-Unis occupent la tribune diplomatique.

Bien des spectateurs évoquent la mémorable et poignante séance du 4 août 1914, où les Chambres prirent l'engagement solennel de ne pas déposer les armes avant que l'Alsace et la Lorraine eussent été restituées à la France. L'angoisse étreignait alors les cœurs les mieux trempés. Aujourd'hui un élan d'enthousiasme emporte les âmes, la joie illumine les visages. « Quelles heures nous vivons », est le mot entendu à chaque instant.

Cependant les députés sont revenus rapidement prendre leurs places. Un instant après, Georges Clemenceau entre dans la salle des séances. Dès qu'il est aperçu tout le monde est debout : parlementaires et spectateurs applaudissent à tout rompre et éclatent en vivats frénétiques. Tous se souviennent d'une autre séance, celle du mois de juin 1918, au cours de laquelle l'énergie du Président du Conseil sauva la France d'une nouvelle crise de commandement qui lui eût été plus fatale encore que celle de 1916. Laissons aux deux plus qualifiés de nos adversaires le soin d'en parler. « La séance de la Chambre du début du mois de juin, que j'attendais avec une curiosité impatiente, dit le premier quartier maître général de l'armée allemande, ne fut l'occasion d'aucune manifestation de découragement : Clemenceau prononça de fières paroles d'une énergie exemplaire : « Nous reculons maintenant, mais nous ne nous rendrons jamais... Nous aurons la victoire si les pouvoirs publics sont à la hauteur de leur tâche... Je me battrai devant Paris, je me battrai à Paris, je me battrai derrière Paris. » — « Nous savions, a écrit le Président actuel du Reich, que sur le front occidental siégeait en face de nous un gouvernement qui fouettait sans cesse le moral de son peuple. Quand la voix de M. Clemenceau s'élevait, on croyait chaque fois entendre ces mots : « Malheur à celui qui fut jusqu'alors vainqueur ! » La France saignait de mille blessures ; si nous ne l'avions pas su, nous aurions pu l'apprendre par les déclarations de son dictateur. Mais la France continuera à se battre. Aucune parole, aucune pensée de défaillance !... Ainsi donc le cri de Clemenceau : « Je fais la guerre », avait pour écho chez nous : « Nous désirons la paix. »

L'ovation se prolonge longuement. De tous les bancs les députés descendent pour serrer la main du grand vieillard qui s'avance vers le banc des Ministres, les bras tombant, comme lassés, donnant l'impression d'être brisé par l'émotion. Mais il s'est vite ressaisi, il monte à la tribune, tire de sa poche le texte de l'armistice, long cahier plié en deux dans une couverture verte. Il l'ouvre et commence à en lire les clauses. Sa voix ferme, nette, tranchante, détache les mots aux passages essentiels dont l'énoncé est scandé par le bruit du canon. Dix fois au cours de cette lecture les députés se dressent pour acclamer les articles qui leur paraissent donner les plus solides garanties.

Le document lu tout entier, Clemenceau ajoute quelques mots. « Avant tout armistice la France a été libérée par les armes »... Et il conclut ainsi, volontairement simple, et par là même plus éloquent que jamais : « J'adresse au nom du Peuple Français le salut de la France à l'Alsace et à la Lorraine retrouvées. Honneur à nos grands morts qui nous ont fait cette immortelle victoire. Quand les vivants de retour sur nos boulevards passeront devant nous en marche vers l'Arc de Triomphe, nous les acclamerons... Grâce à eux, la France, hier le soldat de Dieu, aujourd'hui le soldat de l'Humanité, sera toujours le soldat de l'idéal. »

Les députés votent d'enthousiasme, avant de se séparer, la motion : « Le Citoyen Georges Clemenceau, les Armées de la République, le Maréchal Foch ont bien mérité de la Patrie », qui devra être inscrite sur les murs de toutes les mairies et écoles de France. Que les yeux ne se portent pas négligemment sur cette inscription comme sur un objet d'habitude, sans la voir. Qu'elle soit souvent relue et justement commentée par les maîtres, car elle glorifie dans ceux qui les pratiquèrent les vertus auxquelles la France dut son salut.

 

 

 

V

L'ARC DE TRIOMPHE

 

 

Le jour de gloire est arrivé.

 

 

Ce fut après la plus éclatante de ses victoires, au retour de la campagne d'Austerlitz, que l'Empereur Napoléon eut pour la première fois l'idée d'élever un monument à la gloire de ses armées.

Différents projets lui furent présentés. L'un d'entre eux donna naissance au charmant arc du Carrousel, promptement édifié et maintes fois spectateur de brillantes parades militaires. Mais bien vite l'Empereur affirma sa préférence pour l'emplacement de l'Étoile. Des Tuileries il en apercevait l'éminence aux pentes harmonieuses. Il désira la voir couronnée sans retard d'un glorieux édifice.

Champagny en arrêta les plans et en posa la première pierre dans le courant de l'année 1806. Mais le sous-sol était mouvant et l'ouvrage n'avançait pas. Lorsque, le 2 avril 1810, Napoléon, se rendant avec Marie-Louise de Saint-Cloud à la chapelle du Louvre pour y faire célébrer leur mariage, voulut que le cortège s'y arrêtât, ce fut devant la silhouette en toile du futur édifice que les autorités de la capitale durent recevoir les souverains. A la fin du règne, vingt mètres seulement de maçonnerie émergeaient du sol.

La Restauration passa. Au « Soleil de Juillet » devait être donné le privilège d'éclairer l'Arc de Triomphe enfin terminé. Le Roi Louis-Philippe, amant fidèle et actif de toutes les gloires françaises, pressa l'achèvement de l'Arc destiné à perpétuer le souvenir des fastes des Armées de la République et de l'Empire. Cortot et Rude sculptèrent les bas-reliefs des piliers. Le Maréchal Oudinot, duc de Reggio, dressa les listes des noms de batailles et de généraux à graver sur les arcades. L'inauguration eut lieu le 29 juillet 1836. Les voiles couvrant les sculptures tombèrent au son des vieux refrains de l'Empire exécutés par les musiques militaires.

L'arc achevé ne devait recevoir Napoléon qu'à son retour de Sainte-Hélène, lorsque le martyre eût purifié sa gloire. Le 15 décembre 1840, le char transportant les cendres de l'Empereur s'arrêta sous le centre de la voûte avant de descendre vers les Invalides. « Jour beau comme la gloire elle-même », écrivit Victor Hugo.

Après la pompe funèbre du duc d'Orléans, les cérémonies militaires s'éloignèrent pour longtemps de l'Arc de Triomphe. Contrairement à ce qui eût paru naturel, le rétablissement de l'Empire ne les y ramena point. La colonne de la Grande Armée, coulée dans le bronze des canons pris à Austerlitz, était devenue le point de ralliement des « vieux de la vieille », des médaillés de Sainte-Hélène, comme des jeunes avides de gloire. Et les armées rentrant de Crimée et d'Italie défilèrent sur la place Vendôme, portant fièrement leurs aigles retrouvées et victorieuses.

Cependant dans le cœur des Parisiens, le lieu désigné par le grand Empereur avait conservé sa valeur de symbole. L'angoisse qui s'empara de tous un matin de mars 1871, en est bien le témoignage. La première troupe qui passerait sous l'Arc allait être celle de notre vainqueur entrant dans Paris ? Mais la ville avait assez souffert. La triste épreuve lui fut épargnée. Le sacrilège ne s'accomplit pas. Craignant que la voie ne fût minée, ou pour toute autre cause, les régiments prussiens s'avancèrent vers les Champs-Élysées en contournant le monument par les côtés.

Au cours des quarante-trois années qui suivirent, l'Arc ne vit aucune pompe. Seule la dépouille mortelle de Victor Hugo y passa dans un catafalque gigantesque la veillée du jour où le corbillard des pauvres vint l'y chercher pour le conduire au Panthéon au milieu d'un immense concours de peuple. Après l'Empereur des batailles, l'Empereur du verbe, celui qui avait dit, en parlant de l'Autre, ne pouvoir

 

Remuer rien de grand sans toucher à son nom !

 

 

 

Vint la grande guerre. Un jour de juillet 1915 les cendres de Rouget de l'Isle, que l'on transportait aux Invalides sur un affût de canon s'arrêtèrent, comme en un reposoir, au pied du bas-relief de Rude. Si l'auteur de la Marseillaise sortait de sa tombe, était-ce donc que le jour de gloire approchait ? Des années, hélas, et quelles années ! nous en séparaient encore. Mais dans les jours de crise, ceux qu'un pieux pèlerinage ramenait autour des statues voilées de Strasbourg et de Lille apercevaient sur sa colline l'Arc, qui attendait robuste comme le Vainqueur de la Marne, et le passage ouvert. Et ils reprenaient confiance même aux jours des pires alarmes.

Les mois, les années passèrent. La belle année 1916 où la sublime défense de Verdun et le sursaut de la Somme mirent l'ennemi à deux doigts de sa perte. La cruelle année 1917, où l'ennemi ne fut pas seulement au dehors. La grande année 1918 enfin, qui débuta par une violente offensive allemande. Savamment préparée, accrue des forces de l'Est libérées par les malheurs de la Russie, cette attaque parut d'abord irrésistible ; mais elle fut enrayée avant d'avoir obtenu un résultat décisif. Les coups de bélier de l'ennemi se succédèrent. Meurtri, haché, profondément enfoncé, le front des Alliés resta cependant soudé et ne livra point passage à une percée victorieuse. Alors en juillet 1918, tandis qu'une savante défensive cloue au sol le dernier assaut dont l'Allemagne espérait la victoire, l'offensive de Foch saisit aux reins l'adversaire étonné. Elle ne le lâchera plus : ininterrompue durant quatre mois, sans cesse élargie jusqu'à s'étendre de la Mer du Nord à la Meuse, en attendant plus encore, elle lui inflige défaites sur défaites, lui prenant des prisonniers par centaines de mille et des canons par milliers. L'acculant pour finir à ses communications paralysées, elle le contraint à la capitulation du 1a novembre.

Ce jour-là, Raymond Poincaré, cédant à l'ardente inspiration dont vibre son cœur de grand Français, peut s'écrier : « Nous les verrons passer dans une lumière d'apothéose sur la route triomphale, et descendre de l'Étoile pour effacer de leurs pas cadencés la souillure laissée jadis à nos Champs-Élysées par l'arrogant défilé des bataillons ennemis. »

Huit mois encore les armées alliées mobilisées doivent rester sur le Rhin en attendant la signature du Traité de Paix. Le 14 juillet 1919, « le jour de gloire est arrivé ».

Paris a orné de souvenirs et de symboles le cadre, par lui-même si grandiose, où défileront les vainqueurs. Le long des Champs-Élysées se dressent des pylônes portant les noms des nouvelles victoires, remportées toutes, hélas, sur notre sol : Marne, Grand Couronné, Ourcq, Artois, Champagne, Verdun, Somme, Soissons. Le Rond-point est entouré de cippes élevés en l'honneur des cités martyres : Verdun, Reims, Soissons, Arras. Sur l'emplacement des bassins se dressent, surmontés d'un coq brillant d'or sous le soleil, des amoncellements de canons ; ces armes, qui ont tué tant des nôtres avant d'être conquises de haute lutte, n'ont plus rien de leur aspect guerrier. On se plaît à voir dans leur métamorphose, en une ferraille inoffensive, un gage de la paix souhaitée par tous les cœurs. L'espace de la place de la Concorde est animé du frémissement des pavillons portés par d'énormes mâts ornés de trophées. Les colonnes rostrales sont parées de verdure et d'or.

 

 

 

Mais la veillée du grand jour doit être consacrée aux morts. Ainsi l'a voulu celui dont l'énergie a, durant la dernière année de la guerre, galvanisé le pays, dont chaque dimanche a été employé à aller en première ligne causer avec les soldats et partager leurs dangers. Georges Clemenceau les a vus à l'œuvre, il sait ce qu'on leur doit. Demain les survivants seront honorés comme jamais vainqueurs ne le furent. Mais cette soirée, cette nuit appartiendront aux morts. Que chacun se recueille dans une action de grâces dont la ferveur doit monter vers eux !

Pour cette veillée un cénotaphe a été dressé sous l'Arc. Il est simple et imposant sans lourdeur. Une inscription : « Aux Morts pour la Patrie. » Aux angles des faisceaux de lances ; sur les faces des Victoires aux ailes à demi repliées, tendent leurs couronnes vers le sol où tombèrent les héros. Les plus gros des canons ennemis lui font un rempart. Un fantassin, un chasseur, un cuirassier, un marin montent la garde, fantastiquement éclairés par les lueurs blanches, vertes ou violettes des lampadaires, adoucies par les fumées légères qui les couronnent.

La foule gravit lentement la pente vers l'Arche brillante. Gentille, patiente, obéissant aux indications données, sans cris ni bousculades malgré la presse, elle monte, s'arrête, communie dans la noble pensée du Chef, si conforme aux sentiments de tous les cœurs, et redescend. Quand arrive minuit, elle achève de s'écouler. Pas tout entière cependant : beaucoup, ceux qui viennent de loin, et ceux qui veulent être sûrs du lendemain, veilleront ou essaieront de dormir sur place, roulés dans leurs manteaux ou dans des couvertures.

A combien d'esprits se présente à cette heure le souvenir d'une autre veillée ! Un an plus tôt, presque jour pour jour, dans la nuit du 14 ou 15 juillet 1918, le bruit d'une formidable canonnade avait tenu Paris haletant. C'était le bombardement préparant l'attaque que les Allemands allaient lancer au petit jour de Château-Thierry à l'Argonne, « le Friedensturm ». C'était aussi la riposte des canons de Gouraud écrasant sur leur ligne de départ les bataillons rassemblés pour cet « assaut de la paix ». C'est le revirement de la fortune de nos armes que marquait cette nuit dramatique. Paris ne pouvait le savoir encore. Chacun s'était endormi anxieux, l'oreille pleine de cet extraordinaire roulement, après un dernier regard vers l'Est enflammé par la lueur rougeâtre du feu des canons. Mais ce soir les âmes sont réchauffées d'une joie patriotique sans mélange. Une nuit silencieuse, douce, étoilée annonce un temps radieux pour le lendemain.

 

 

 

De bonne heure, chacun est à son poste, sur toute l'étendue du parcours que suivront les troupes de la porte Maillot à la place de la Bastille. Partout où un être humain peut paraître ou s'accrocher fenêtres, balcons, toits, gouttières, échelles, arbres ou statues, la place est occupée. Vers Paris a afflué un concours immense de peuple venu de la province et de l'étranger.

Avant le défilé un hommage officiel est rendu aux morts. Le Chef de l'État, accompagné des plus hautes autorités du Pays, dépose des fleurs au pied du cénotaphe. Celui-ci a été placé en haut de l'avenue ; c'est vers lui que s'inclineront les drapeaux, les épées, les sabres, vers lui que se tourneront les clairs regards de ceux qui ont, chaque jour, et pendant des années affronté la mort.

Le défilé commence.

Derrière la musique d'un régiment d'infanterie, mille mutilés ouvrent le cortège. Après les morts, mais avant les triomphateurs, si glorieux soient-ils, il faut honorer ceux dont le sacrifice durera autant qu'eux-mêmes, et qui vivront sevrés jusqu'au bout de bien des joies de la vie. En tête, des hommes étendus dans des voitures basses, comme ensevelis sous les fleurs. D'autres, poussés dans des fauteuils roulants, les suivent. Puis viennent ceux qui, appuyés sur leurs cannes ou leurs béquilles, s'efforcent de prendre la cadence de la musique ; et des hommes aux masques défigurés, balafrés, affreux, attendrissants ; et des aveugles tenant haut les drapeaux dont ils ne verront plus les couleurs, guidés par des frères d'armes, mutilés eux aussi. En passant à hauteur du cénotaphe, tous tournent la tête à gauche, aussi crânement qu'ils peuvent encore le faire, saluant leurs camarades endormis pour toujours. A ce spectacle poignant, quelques rares cris involontaires s'échappent des poitrines ; mais les cœurs sont trop serrés, les voix s'étranglent dans les gorges. Chacun regarde ce passage fantastique, muet de pitié, d'horreur et d'amour.

Heureusement le canon tonne et arrache la foule à une émotion qui ne saurait se prolonger. Précédés d'un escadron de gardes républicains, voici que côte à côte, sortant de la voûte glorieuse et vierge, où jamais encore un vainqueur vivant ne passa, s'avancent les deux soldats maintenant immortels : Joffre qui, sur la Marne, ramena la victoire sous nos drapeaux ; Foch qui gagna la plus grande bataille de l'Histoire, la bataille de France. Bâtons bleus étoilés d'or en main, pâles, graves, ils saluent le cénotaphe. Saisie par la grandeur de ce tableau d'histoire et de légende, la multitude se tait un instant, puis fait éclater ses vivats en un roulement de tonnerre.

Derrière les deux Maréchaux, défilent les contingents des Alliés. Au premier rang et en détachements importants, ceux dont les armées ont combattu à nos côtés, sur les fronts de Belgique et de France.

Les Américains sont sous la conduite de leur Chef suprême, le général Pershing, au masque énergique et impassible, et qu'un peu de raideur dresse très droit sur sa selle. Dans le même élan de cœur qui lui avait en 1917 dicté le « Lafayette nous voici », il est venu en mars 1918 demander au Maréchal Foch de faire à ses troupes un appel sans restriction. Derrière lui, à l'ombre des immenses drapeaux étoilés et rayés de rouge, marchent les soldats aux casques plats, les marins au bonnet blanc. Ces hommes, triés entre tous, impeccables dans leur automatisme, donnent une grande impression de jeunesse et de force.

Les soldats du chevaleresque Roi Albert viennent ensuite. Sur la brèche du premier au dernier jour, comme leurs camarades de France, combattant comme eux pour leurs foyers envahis, ils ont fait preuve du même courage et de la même endurance, depuis leur défense de Liège jusqu'à l'offensive libératrice. Leurs drapeaux surmontés du lion belge portent les noms devenus fameux d'Ypres, d'Houthulst, de Dixmude, de l'Yser.

Derrière le Maréchal Haig, à la fine allure de gentilhomme, reflet de sa belle âme de chef, passent à leur tour les Légions de l'Empire britannique : contingents anglais depuis les régiments de la Garde jusqu'aux Highlanders, suivis des troupes des Dominions. Ces soldats, d'une tenue inégalable, s'avancent d'un pas lent et cadencé, aux accents d'une musique grave et solennelle comme un cantique. Deux cents drapeaux, disposés en masses harmonieuses, flottent au-dessus d'eux. Spectacle incomparablement réglé des cérémonies anglaises ; mais aussi symbole de la puissance et de l'opiniâtre volonté de la Grande-Bretagne. On se rappelle en les voyant avec quel héroïsme la « misérable » petite armée du début sut tenir tête à Ypres, et comment les armées dont nous admirâmes le surprenant développement abattirent, pour finir, la muraille fortifiée d'Hindenburg.

Puis une vivante musique italienne entraîne, sous la conduite du général d'armée Montuori, les alertes soldats vêtus de gris vert. Ils défilent le fusil horizontal à la main comme pour l'attaque, sous leurs drapeaux armoriés de l'écu de Savoie. Ils viennent de prendre une part glorieuse à nos dernières luttes en Champagne ; beaucoup des leurs reposent dans le cimetière de Bligny.

Viennent enfin les détachements de moindre effectif, représentant les autres armées alliées. Les Japonais portant leur étendard aux rayons écarlates. Les Grecs précédés de leurs evzones au costume pittoresque. Les Portugais qui partagèrent sur notre front les épreuves des troupes britanniques. Les Roumains solides et beaux types de légionnaires. Les splendides soldats de la Serbie, hier victime ignominieusement traitée, aujourd’hui plus grande que jamais. Les représentants des Nations ressuscitées par la Victoire du droit : Polonais coiffés de la chapska, portant le drapeau amarante écussonné de l'aigle blanc ; Tchèques sous la bannière de Wenceslas.

Tous sont acclamés. Par des nuances, l'intelligente et sensible foule parisienne marque, pour ainsi dire à chacun, qu'elle connaît ses sacrifices, ses épreuves, sa bravoure, sa fidélité.

Un temps, puis retentit l'éclat des clairons aux notes familières. De nouveau les cœurs se serrent pour battre ensuite à plus grands coups. L'armée française s'avance à son tour. Les voici, les soldats bleu horizon qui, pendant plus de quatre ans, ont lutté, ont souffert dans leur âme et dans leur chair, qui ont vu tomber tant de leurs compagnons d'armes dans les tranchées. Ils se sont incorporés pour la mieux défendre, à leur terre maternelle, et, au jour de l'offensive ils en ont surgi, terribles encore malgré tant d'épreuves endurées. Tous les Français s'émeuvent à leur vue de joie, de tendresse, d'orgueil patriotique.

A leur tête s'avance, sur un cheval blanc, le Maréchal Pétain, vêtu de bleu clair, plus pâle encore qu'à l'habitude, impassible. Chef deux fois de cette armée française qu'il vit passer tout entière sous son commandement à Verdun, et que, plus tard, avant de la conduire à la victoire, il sauva de dangers pires que ceux des champs de bataille. Aux accents de Sambre-et-Meuse, du Chant du Départ, de la Marche Lorraine ou de la Madelon, se présentent à sa suite tous les chefs qui commandèrent sur le front français, précédant des détachements de leurs troupes. On voudrait les nommer tous pour n'être pas en désaccord avec l'histoire qui retiendra leurs noms.

Les commandants des groupes d'armées : Castelnau, le défenseur du Grand Couronné, dont la famille fut un admirable exemple ; Maistre, le vainqueur de la Malmaison, fantassin émérite entre tous ; Fayolle, vénéré de toute l'armée, dont le clair regard reflète la belle âme.

Les commandants d'armée : Debeney, qui arrêta l'Allemand aux derniers jours de mars 1918 et commença à l'ébranler aux premiers jours d'août ; Hirschauer, pionnier de l'aviation, Lorrain dont la stature et le visage évoquent Vercingétorix. Les trois grands coloniaux formés à la forte école des campagnes d'outre-mer : Humbert, l'homme de Montdement, dont le nom est synonyme de bravoure et de ténacité ; Gouraud, héros des Dardanelles, vainqueur de Champagne ; Mangin, dont le masque de César porte la joie d'une victoire qu'accélérèrent son intelligence et son indomptable énergie ; Degoutte, excellent partout dans le conseil comme dans l'action ; Boissoudy, noble figure de soldat ; Guillaumat, qui eût triomphé en Orient si la haute estime où on le tenait ne l'eût fait rappeler en France aux mauvais jours. En tête de l'artillerie, Herr, à la jeune silhouette et à l'alerte cerveau sous ses cheveux blancs. Devant la cavalerie, Féraud, dont les divisions accoururent maintes fois pour fermer des brèches menaçantes pour notre front.

Tous les drapeaux de l'armée sont là, cravatés de la Légion d'honneur, ou de la Croix de guerre. Certains ne sont plus que des loques dont un filet relie les lambeaux d'or, d'azur et de pourpre.

Les écoles sont représentées par des phalanges de lieutenants et de capitaines, imberbes encore, couverts de croix et de palmes, magnifiques.

L'amiral Ronarc’h et ses fusiliers marins sont accueillis par une exceptionnelle manifestation d'enthousiasme. L'on se rappelle l'ordre donné par d'Urbal : « Le passage de Dixmude devra être tenu par vous tant qu'il restera un fusilier marin vivant, quoi qu'il puisse arriver à votre droite ou à votre gauche... La seule hypothèse qui ne puisse être envisagée, c'est la retraite. » Et l'on se souvient qu'ils l'ont exécuté !

Semblables au bruit toujours renouvelé des vagues de l'Océan, de nouvelles acclamations reçoivent les troupes de la France et de l'Entente à tous les points de leur long parcours. « Dans la magnificence de sa porte de gloire, Paris leur a fait un accueil comme nul triomphateur n'en a jamais connu », dira le lendemain de cette inoubliable journée Georges Clemenceau.

Il ajoutera : « Il n'y a pas dans notre belle histoire un plus beau moment de notre Patrie. » Comme il aura dit vrai ! Le moment dont il fixera ainsi la beauté n'est pas seulement l'heure de la glorification. Il s'entend de toutes les années que la France vient de vivre depuis l'heure où elle a dû prendre les armes pour sa défense, jusqu'à celle où elle les a reposées, délivrée.

Ayant le droit pour elle, elle était apparue aux yeux du monde en champion d'une juste cause. Le plan orgueilleux et imprudent de son adversaire lui avait assuré d'inappréciables concours. L'inhumaine façon dont il avait conduit la lutte les avait augmentés. Au moment où un grand Empire allié tombait, une puissante République décidait de traverser la mer pour s'associer à la défense de la liberté. Les provocations dont la France avait été l'objet l'avaient amenée à se ressaisir, à se renforcer et à pouvoir ainsi attendre, sans périr, l'aide d'amis moins préparés ou trop éloignés. Tout cela avait permis la victoire de ces millions de combattants sous la direction suprême d'un chef français.

 

 

 

Un concours aussi providentiel de circonstances se retrouverait-il jamais ? Cette victoire exaucerait-elle le désir ardent de paix dans la sécurité qui est dans les moelles de notre pays si souvent envahi ? Certaines méthodes diplomatiques nouvelles permettraient-elles encore à la vérité de se faire jour ? Certaines idéologies mortelles ne conduiraient-elles pas les peuples trop généreux à devenir une proie facile ?

Peut-être quelques-uns se posaient-ils ces questions au retour de l'émouvante apothéose. Toutefois ce n'est pas des journées de triomphe qu'il faut attendre les plus fortes leçons, mais de la connaissance des vertus et des sacrifices grâce auxquels il a été atteint. C'est pourquoi, voulant que ce jour reste unique, et qu'après lui l'Arc de l'Étoile devienne un Autel de la Patrie, juste inspirateur des générations futures, la France y a placé le symbole de ses souffrances. Elle y a enseveli le corps d'un de ses enfants mort pour Elle.                      

 

 

 

VI

LE SOLDAT INCONNU

 

 

« La gloire de la France est faite

de leur ardeur prolongée, de leur

abnégation, de leurs souffrances

et de leur sang. »

 

(RAYMOND POINCARÉ.)

 

 

Donner une tombe insigne à un soldat inconnu qui serait « le Fils de toutes les Mères qui n'ont pas retrouvé leur Fils ». L'idée prit naissance en France. C'est en ces termes émouvants dans leur simplicité qu'un homme de cœur la formula et la répandit. La Grande-Bretagne la première en décida la réalisation : et, peu après elle, la France.

Il convenait après une lutte aussi pénible, dont le succès eût été impossible sans l'abnégation, le courage, l'esprit de sacrifice et la persévérance des combattants, d'exalter l'héroïsme et d'honorer la mémoire de ceux qui étaient tombés sans voir l'aube de la victoire. Parmi ces victimes il en était dont le sort fut particulièrement cruel à ceux qui les chérissaient : on ne les avait point reconnus parmi les morts ; la mère, l'épouse n'avaient jamais perdu confiance, elles avaient parfois espéré jusqu'au jour où le retour des prisonniers s'était accompli, sans leur ramener celui qu'elles voulaient attendre malgré tout. Il était nécessaire de donner à ces familles une tombe où elles pourraient prier. Il était juste que cette sépulture fût sans pareille, par le lieu où elle serait placée, par les égards dont elle serait entourée. Cette idée d'honorer les plus modestes et les plus obscurs de nos héros en faisant porter l'hommage sur un soldat inconnu répondait à un sentiment universel. Un immense désir d'exprimer la reconnaissance à tant de dévouements, de marquer la sympathie à tant de douleurs, de trouver en action de grâces à l'égard d'un sacrifice sans précédent une forme de vénération à la fois nouvelle et digne de son objet, animait les peuples au sortir de la tourmente. Tous les pays de l'Entente partageaient cette noble pensée et firent leur cette conception de l'hommage au Soldat Inconnu.

Aujourd'hui un soldat britannique, salué par le Maréchal Foch au moment où il quitta notre sol, emporté sur le vaisseau de guerre le Verdun, reçu à Londres par le Roi et les représentants des Dominions, repose dans l'antique Abbaye de Westminster. Un soldat américain tombé lui aussi sur la terre de France, honoré des croix et médailles que les Alliés réservent aux braves, est inhumé dans le cimetière d'Arlington. Un soldat italien, après une émouvante cérémonie à Sainte-Marie-des-Anges, dort son dernier sommeil dans l'Autel de la Patrie.

Tous ont reçu les honneurs les plus hauts qui pouvaient leur être attribués. Aucun n'en a reçu de plus solennels et de plus émouvants que le Soldat Inconnu Français.

 

 

 

La première de ces imposantes cérémonies fut le choix du Soldat Inconnu. Elle eut lieu le 10 novembre 1920 à Verdun.

Nul cadre ne pouvait lui mieux convenir que la forteresse inviolée dont les défenses brisèrent les furieux assauts de l'ennemi et dont les horizons virent s'envoler ses espérances. Sur les terres bouleversées qui l'entourent, il se fit une dépense inouïe de courage, de souffrances et de sang. Toutes les unités de l'armée française y vinrent tour à tour prendre leur garde. Entre celle qui montait et celle qui descendait, ses rangs éclairés, la consigne était vite donnée : « On ne passe pas », était le seul mot d'ordre. Pendant des mois le monde haletant assista à cette lutte acharnée. Lorsque la France en sortit victorieuse, elle en fut comme sanctifiée aux yeux des nations, car jamais cause aussi juste n'avait été défendue avec une telle abnégation et une telle intrépidité.

L'homme qui va fixer les règles et suivre l'accomplissement de cette sélection, est le Ministre des Pensions André Maginot. Parlementaire et déjà Sous-secrétaire d'État avant la guerre, il avait tenu à faire son devoir comme le plus modeste des troupiers. Devant Verdun, à la tête d'un groupe franc, le sergent Maginot s'était illustré dans maintes reconnaissances hardies. Il avait été très grièvement blessé et c'est, appuyé sur deux cannes que, de sa haute stature, il présidera au choix unique. Quel autre en raison de son passé aurait eu plus de titres pour accomplir ce geste ? Aujourd'hui il n'est plus. Ravi à la France dans toute la vigueur de son âge, il fut un clairvoyant et courageux défenseur de sa sécurité. Sobre dans sa parole, ferme dans sa résolution, inébranlable dans son patriotisme, il avait su tirer de la cruelle expérience ses justes enseignements. C'était bien à lui que revenait l'honneur de remplir une telle mission.

Des ordres ont été donnés aux commandants des régions se partageant l'ancienne zone des armées, régions des corps d'armée de la frontière, région de la Belgique, régions de l'Alsace et de la Lorraine reconquises : dans chacune d'entre elles sera exhumé, dans un endroit pris au hasard et tenu rigoureusement secret, le corps d'un soldat français que rien n'aura permis d'identifier. Il s'agit d'assurer un indiscutable anonymat. Ainsi toutes les familles qui n'ont pas retrouvé un des leurs pourront croire que l'Etre cher qu'elles pleurent est le Soldat Inconnu.

Les restes des huit héros exhumés dans ces conditions doivent être envoyés à Verdun. Ils y arrivent tour à tour dans la journée du 9 novembre. L'un fut sorti de la terre lorraine. Un autre tomba sous les murs mêmes de la Place. Le troisième était enseveli en Champagne. Le quatrième fut tué au Chemin des Dames. Le cinquième vient de l'Ile-de-France où il succomba peut-être parmi les premiers. Un autre dormait sur le champ de bataille de la Somme. Un autre en Artois, qui se battit sans doute à Notre-Dame-de-Lorette ou sur la crête de Vimy. Le dernier, recueilli dans les Flandres, a reçu le coup mortel sur les bords de l'Yser ou dans les futaies d'Houthulst, à Ypres ou au Kemmel.

A mesure qu'ils débarquent à Verdun, les corps sont transportés à la citadelle. Lorsque l'un d'eux approche, deux compagnies prennent les armes devant l'écoute numéro 1. Le commandant l'accueille en prononçant à haute voix les paroles suivantes : « Au nom du Soldat Inconnu qui va reposer provisoirement à la citadelle de Verdun et qui, peut-être, aura les honneurs de l'Arc de Triomphe ; au nom de tous les soldats inconnus de tous les champs de bataille, ouvrez le ban ! »

Le corps pénètre alors dans les souterrains. Une casemate s'ouvre sur le long corridor qui s'enfonce sous la citadelle. Cette salle rectangulaire, au plafond bas, est celle où la vaillante cité reçut ses décorations de guerre. Elle est comme le sanctuaire de Verdun. Elle sera cette fois la crypte où seront tour à tour rangés les corps inconnus. La population défile le long des remparts, chacun attendant son tour de vénérer les morts. Les derniers venus n'y parviendront qu'au milieu de la nuit.

A cette veillée succède le jour de l'élection funèbre. La chapelle ardente est tendue de drapeaux ; une frise de branchettes de sapins court sous l'assise de la voûte. Au centre les huit cercueils sont rangés en une double file de quatre. Ils sont recouverts de grands drapeaux ornés de palmes vertes et surmontés de croix de bois. Tout autour, le long des parois se tiennent, au port d'armes, les soldats bleus du piquet d'honneur. A la lueur vacillante des cierges brillent par éclat les trophées de Verdun : la Légion d'honneur et la Croix de guerre de la ville, l'ordre de Léopold, la Military Cross, la valeur militaire d'Italie, les sabres d'honneur offerts par la Chine et le Japon.

André Maginot s'avance accompagné d'un autre membre du Gouvernement mutilé comme lui, de députés combattants, du gouverneur et de l'évêque de Verdun, de veuves et de mutilés. Il s'arrête devant le soldat désigné pour la mission de choisir entre les huit corps de ses camarades, celui qui reposera sous l'Arc de Triomphe. On a choisi pour cet honneur le soldat Auguste Tain, fils d'un père disparu dans la tourmente, engagé volontaire de la classe 1919, un des rares survivants du 234e régiment d'infanterie avec lequel il a combattu en Champagne, à Verdun, en Alsace. Il compte maintenant au troisième bataillon du 132e. Il se tient immobile au garde à vous devant les cercueils, l'air pénétré de la grandeur du geste qui va lui être demandé.

André Maginot s'adresse à lui : « Soldat, voici un bouquet de fleurs cueillies sur le champ de bataille de Verdun, parmi les tombes des héros morts pour le Pays. Vous le déposerez sur un de ces huit cercueils. Ce cercueil sera celui du Soldat Inconnu que le peuple de France accompagnera demain au Panthéon et à l'Arc de Triomphe. Suprême hommage, le plus splendide que la France ait jamais réservé à l'un de ses enfants, mais qui n'est pas trop grand lorsqu'il s'agit de celui qui doit symboliser et immortaliser la vaillance française du soldat vainqueur, dont le sacrifice anonyme et l'héroïsme surhumain ont sauvé la Patrie, le Droit et la Liberté ! »

Très pâle, Tain prend l'humble bouquet. Les yeux fixés sur les cercueils, il en fait deux fois le tour puis, s'arrêtant devant le troisième cercueil de la rangée de gauche, il y dépose le bouquet rouge et blanc et se redresse au garde à vous. La Marseillaise retentit. Le Soldat Inconnu est emporté sur un brancard. Le cercueil de chêne quitte la citadelle. Au moment où il est placé sur un canon de 75 on voit briller la plaque de cuivre où sont gravés ces simples mots : « Le Soldat Français. » Recouvert d'un drapeau sur lequel le maire a épinglé la croix des soldats de Verdun, il est conduit à la gare. Le Soldat Inconnu quitte les terres de lutte pour accomplir sa dernière étape de gloire.

Dieu seul sait qui il est. Au moment où le corps sortait de la citadelle une femme surgit de la foule dans ses longs voiles de deuil et vint baiser le bois du cercueil. Toutes les mères qui ignorent où repose leur enfant peuvent comme celle-là espérer que le leur a reçu les honneurs suprêmes.

Quant à ceux que le sort n'a pas désignés, ils dorment leur dernier sommeil dans la chapelle de l'Ossuaire de Douaumont, au milieu de ces plateaux dévastés où les villages ne sont plus qu'un nom sur un poteau, de ces champs sacrés où sont tombés quatre cent mille Français.

 

 

 

Dans la nuit du 10 au 11 novembre, le corps du Soldat Inconnu arrive à Paris. Six soldats le portent dans une chapelle ardente édifiée sur la place Denfert-Rochereau en face du Lion de Belfort. Les anciens combattants l'attendent pour le veiller. Dès que le jour paraît, la foule, des femmes surtout, vient prier près de lui. Le sol est jonché des fleurs apportées.

C'est l'heure à laquelle est placé dans une autre chapelle voisine le cœur de Gambetta. Le Gouvernement a décidé qu'à l'occasion de la célébration du cinquantenaire de la République, le grand Français qui, même après la défaite, ne désespéra jamais de son pays, serait honoré en même temps que le soldat victorieux.

Un même cortège officiel conduit d'abord le corps du soldat et le cœur du patriote au Panthéon, où le Chef de l'État les attend pour évoquer les fastes du demi-siècle qui vient de s'écouler,

1870-1920 : La France peut être fière de son histoire pendant ces cinquante années. Elle s'est relevée si rapidement de la défaite que l'Allemand, s'il n'en eût été empêché, l'eût attaquée de nouveau. Elle s'est donné un magnifique Empire colonial. Quand elle a senti la lutte inévitable elle a fait l'effort nécessaire pour s'y préparer. Lorsque la guerre lui a été déclarée, l'union sacrée s'est établie et la victoire est devenue possible.

Toutefois, que de dangers elle a courus ! Sa générosité, ses illusions, ses divisions l'avaient à plusieurs reprises jetée dans des crises morales telles que ses ennemis la croyaient devenue une proie facile. Elle s'est ressaisie à temps. Mais le jeu est dangereux. Dieu veuille que l'expérience lui serve et qu'elle cesse de se complaire dans les mêmes erreurs. Cette fois elles pourraient être mortelles.

Le cortège quitte le Panthéon pour remonter les Champs-Élysées vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile. En tête marchent les anciens combattants parés de leurs croix. Une forêt de drapeaux frémissants les suit, ils sont portés par des officiers et encadrés par de vieux soldats, dont la guerre a ciselé les masques énergiques. Les plus noircis d'entre ces étendards et les plus troués sont reconnus et acclamés au passage. Les chars funèbres, les soldats, les drapeaux pénètrent sous la voûte. Le cercueil du soldat et l'urne de Gambetta y sont placés côte à côte. Un vol de pigeons s'élève en tourbillonnant et se disperse aux quatre coins du ciel comme pour aller porter dans tous les villages de France la nouvelle de ce qui s'accomplit. Deux fois la sonnerie « Aux Champs » retentit, puis la Marseillaise. Le Chef de l'État salue et se retire. L'archevêque de Paris s'approche à son tour de la tombe, se recueille et bénit en elle tous les morts de la guerre.

Alors commence le pèlerinage de la foule : hommes et femmes de tous âges, de toutes conditions, y participent. Il durera ininterrompu fort avant dans la nuit.

A cette heure, le cœur de Gambetta a déjà été porté au Panthéon. Le soldat reste seul sous l'Arc Triomphal. Il a atteint l'auguste lieu de son éternel repos.

 

 

 

Désormais l'Arc de l'Étoile est devenu l'Autel de la Patrie. Il est le temple où se célébrera chaque année la fête du 11 Novembre. Il est le mausolée où tous les étrangers viendront, avant toute autre démarche, déposer avec des fleurs leur hommage à la vaillance française. Dans l'hiver de l'année 1929 il a reçu une émouvante visite, celle du Maréchal Foch. Le corps du grand Vainqueur, avant d'être conduit à Notre-Dame, a été placé sous la voûte à côté de celui de l'humble héros, un de ceux dont il avait dit bien souvent pendant la guerre : « A quelle hauteur doit s'élever le Chef pour être digne de commander à de tels hommes. » Pathétique rencontre entre celui dont la science et la foi dans le succès, et celui dont l'abnégation donnèrent la victoire. Est-il possible qu'à ce moment leurs deux âmes bienheureuses n'aient pas communié dans leur même ardent amour de la Patrie ?

 

 

 

Au fond des chapelles, la flamme des tabernacles brille et rappelle Celui qu'abrite la sainteté du lieu. Dans le sanctuaire national qu'est devenue la sépulture du Soldat Inconnu, la glorieuse dépouille ne devait pas rester solitaire. Maintenant une flamme la veille, chaque jour ranimée par une association d'anciens combattants. Quand ils auront disparu, les descendants des vainqueurs monteront la garde à leur tour afin qu'elle ne s'éteigne plus. Cette flamme-là certes, mais surtout l'autre, celle qu'elle représente et qu'on ne voit pas ; celle qui de pauvres hommes fait des héros, et d'un troupeau une grande Nation : le Patriotisme.

Portant cette simple inscription :

 

ICI
REPOSE
UN SOLDAT
FRANÇAIS
MORT
POUR LA PATRIE
1914-1918

 

la dalle sacrée ferme la porte de gloire. Elle recouvre le corps d'un anonyme, héros par son sacrifice librement consenti à quelque chose de plus grand que lui : La Patrie. Près d'elle « la Flamme » brûle.

Le culte est établi : que les pratiques n'en deviennent pas de simples gestes comme ceux des tièdes chrétiens qui semblent ne faire à Dieu qu'une politesse. Le symbole est complet : qu'en soient tirées les justes leçons !

 

 

 

VII

SALUS POPULI SUPREMA LEX

 

 

Et quasi cursores vitæ lampada tradunt.

 

 

Un coup de canon. La minute de silence est écoulée. La cérémonie se termine par l'hommage de l'armée. Les troupes vont défiler en l'honneur du Soldat Inconnu, la tête tournée à droite vers sa tombe.

Au son d'une marche alerte, elles débouchent de l'avenue Friedland. Au premier rang s'avance, à pied, car les ravages toujours plus profonds causés par ses blessures ne lui permettent plus de monter à cheval, le chef glorieux et mutilé, acclamé chaque fois qu'il parait, parce qu'il représente aux yeux de tous l'Armée française triomphante et souffrante. En avant des corps de troupe, marchent les Écoles : Polytechnique, Navale, Saint-Cyr. Jeunesse de fière allure, sur les fins visages de qui se lit une réconfortante expression d'ardeur et de résolution, lorsqu'ils se tournent d'un seul coup vers la Tombe. Saine impression aussi lorsque passent, dans un ordre impeccable les bataillons, batteries, et escadrons de soldats, dont les plus expérimentés ont à peine quelques mois de service. Lorsqu'au milieu des vétérans qui les encadrent, on s'attache à rechercher dans leur attitude individuelle la pensée intime de chacun d'eux on la trouve dans leur regard à la fois éveillé et grave. Ils semblent comprendre la haute signification de ce défilé devant un de leurs égaux, un simple soldat, devenu très grand, si grand qu'il est honoré plus que quiconque, parce qu'il est mort pour que la France vive.

Le spectacle aimé de tous les Français a détourné un moment les esprits de la méditation salutaire. Sa fin leur permet de la reprendre. On voudrait être sûr que, pour tous, la « minute » sera suivie d'une sorte de retraite spirituelle qui en prolongera le bénéfice et surtout qui permettra d'en méditer les justes enseignements.

 

 

 

En 1918, au moment de l'armistice, Raymond Poincaré s'était écrié : « Si jamais notre cœur a senti le regret de ne pouvoir ralentir le cours du temps, pour goûter à loisir les joies les plus nobles qui soient offertes à l'âme humaine, n'est-ce pas en ces heures de concorde et de fierté nationales, où la Patrie, si longtemps mutilée, se relève et se reconstitue ? »

Il n'appartient, hélas, à aucun homme de fixer le cours du temps. Bien des années déjà se sont écoulées depuis les grandes journées évoquées par la fête du 11 Novembre, et le monde est étreint d'une indicible angoisse. Il a vu s'écrouler dans la tornade guerrière les grands Empires politiques. Il voit, remplies de crainte à l'idée de perdre leur domination matérielle, osciller sur leurs bases les grandes puissances économiques. Quatorze ans de paix n'ont pas encore rétabli son équilibre, ni pansé ses plaies, ni calmé ses alarmes. Il vit dans les affres d'un nouveau bouleversement. Jamais peut-être une inquiétude aussi universelle n'est venue tourmenter les hommes.

« Derrière eux un passé à jamais détruit s'agitait encore sur ses ruines... devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir... Et entre ces deux mondes quelque chose de semblable à l'Océan... une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ; le siècle présent en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui ressemble à tous les deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque pas que l'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris. » Ces lignes écrites il y a un siècle, quinze années après que Waterloo eût mis fin à la longue tourmente des guerres de la Révolution et de l'Empire, pourraient avoir été tracées hier.

Et « l'Enfant du Siècle » ajoute : « Du passé, ils n'en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l'avenir ils l'aimaient ; mais quoi, comme Pygmalion Galatée ; c'était pour eux une amante de marbre et ils attendaient qu'elle s'animât, que le sang colorât ses veines. Il leur restait donc dans le présent l'esprit du siècle. »

Mais le monde d'aujourd'hui n'est pas celui d'il y a cent ans. Les problèmes y ont pris une universalité et une ampleur qui rendent laborieux le choix des solutions à y apporter. Le mal y devient vite assez inquiétant pour que son apaisement ne s'accommode pas de longs retards. La fuite dans la sensibilité, l'indifférence ou le dilettantisme sont des luxes que notre époque ne peut plus se permettre. Ce romantisme mènerait promptement à la ruine une société déjà chancelante. Notre jeunesse que nous avons le droit d'interroger et le devoir de guider, puisqu'elle est l'avenir, ne peut plus se contenter de « s'asseoir soucieuse, sur un monde de ruines », en attendant le miracle impossible du marbre vivifié par le sang. A une situation d'une si profonde gravité, il faut apporter d'autres remèdes, efficaces et prompts dans leur action, et, pour cela, saisir la cause principale du mal dont nous souffrons.

Certes, la catastrophe mondiale a laissé après elle un état patent de crise, à la fois d'ordre politique et d'ordre économique. L'on s'efforce avec raison de la surmonter. Mais n'a-t-elle pas déterminé avant tout une anarchie morale profonde ?

Pour ne parler que du devoir envers la Patrie, ce devoir est discuté et la révolte ouvertement prêchée contre ses exigences. La manifestation du patriotisme souffre d'une sorte de respect humain : beaucoup n'osent plus parler de la Victoire et s'en montrer fiers. Certains ne pensent pas seulement à se faire pardonner la dernière, ils voudraient même effacer les anciennes : l'histoire est tronquée. On voudrait faire croire qu'un pays peut rester grand sans efforts, sans sacrifices. Par une corruption savante, on prépare une jeunesse indifférente à la Patrie et rebelle à ce qu'elle lui doit. Le qualificatif de national commence à être pris dans un sens péjoratif. La volonté de Paix est opposée à l'amour de la Patrie ; quelques Français même vont jusqu'à s'associer aux propagandes de l'étranger, accusant la France d'avoir une part dans la responsabilité de la guerre et de nourrir des projets d'agression.

Au lendemain d'une guerre ouverte par la violation d'un traité et conduite au mépris des règles juridiquement admises par tous les peuples civilisés, est-il permis de croire que la sécurité d'un pays peut résider dans des promesses ? Et cela au moment où le mépris du contrat parait devenir une règle, où tous les pays reculent devant l'exécution du plus solennel de leurs engagements : l'application du pacte de la Société des Nations, en ce qui concerne l'assistance mutuelle. Est-il sage de chercher le remède aux maux causés par les illusions mortes dans les incertitudes d'illusions nouvelles ?

L'action des forces étrangères, sournoises et mauvaises, dont nous avons pâti en 1917 et qui nous mirent à deux doigts de notre perte, se fait de nouveau sentir. Un pacifisme défaitiste de la même marque, prêtant l'oreille à ce qui se dit au dehors et fermant les yeux aux périls courus par le Pays, s'efforce d'émasculer et de désarmer la France.

Sans rien prendre au tragique, il est grand temps de prendre tout au sérieux. Il faut se tourner vers la Tombe autrement que pour lui rendre un hommage bienséant et vain. Il faut lui demander ses leçons et les suivre. On se rassure en disant ou en pensant : avant la guerre, tout allait de même sorte et la France a fait ce qu'elle devait ; elle possède de telles ressources qu'elle trouve toujours au moment voulu les hommes qu'il lui faut pour la sauver. Quelle confiance de mauvais aloi et quel jeu dangereux ! En cas de conflit, la France retrouverait-elle jamais, avec les mœurs actuellement en usage dans la conduite de la politique étrangère, un concours de circonstances aussi providentiel que celui qu'avait gagné à son sincère désir de paix une diplomatie supérieure ? Et que pourraient faire les chefs, si bien trempés qu'on les imagine, avec des hommes amollis ou révoltés par des années d'éducation indifférente ou hostile à la Patrie ?

Quelles leçons nous apporte donc la voix de ceux qui sont tombés ?

Elle dit « France d'abord ». C'est à leur pays qu'ils se sont donnés corps et âme le jour où ils ont quitté leurs foyers, c'est pour lui qu'ils sont morts. France d'abord, c'est la fierté de lui appartenir, c'est la volonté de la laisser à ceux qui viendront après nous aussi belle et grande au moins que nous l'avons reçue. C'est la résolution de la défendre si elle est attaquée. C'est l'acceptation en temps de paix des très légères obligations imposées aux citoyens pour sa sauvegarde. Cela ne signifie point, et personne de bonne foi ne s'y trompe, qu'elle ait l'ambition de dominer ou de conquérir ; pas davantage qu'elle cessera de se rapprocher des autres pays, pour les comprendre et les aider. Elle l'a prouvé et elle continuera d'agir dans le même sens avec le même esprit de conciliation et la même générosité. Elle y aura quelque mérite en raison de la façon dont toutes ses concessions ont été accueillies jusqu'ici. Mais si son existence ou ses intérêts vitaux sont en jeu, elle doit savoir dire : « Halte-là — ceci ne regarde que moi. » Les autres nations ne font pas autrement et elles ont raison.

La voix des morts dit encore : « Vérité. » La vie sur le champ de bataille ne s'alimente que d'affreuses réalités. Tous y apparaissent sous leur vrai jour, lâches ou courageux, bons ou mauvais, comme au jugement dernier. Ce qui importe aujourd'hui, c'est de voir les choses telles qu'elles sont réellement. Pendant la guerre, on ne voulait pas du « bourrage de crâne », bien laide expression inventée pour dépeindre une vilaine chose, le mensonge. Dans la vie de tous les jours, il ne faut pas le tolérer davantage. Il faut vouloir y voir clair, ne pas accepter les mots pour des actes ou des faits, dénoncer les hypocrisies, mettre à nu les sophismes. D'aucuns voudraient tenter une expérience et désarmer la France pour voir si son immolation apaiserait les dieux de la guerre toujours grondant à côté d'elle. Quand il s'agit du sort du pays ces jeux de l'esprit risquent de coûter trop cher. Il faut continuer à mettre sa sécurité dans sa force tant qu'aucune garantie meilleure ne peut la procurer.

« Courage » dit encore leur voix. Ils les ont eus tous. Ils ont supporté sans faiblir des gènes et des souffrances de toutes sortes,

la séparation d'avec les leurs, le péril de tous les instants. Il faut aussi du courage à notre époque. D'abord pour vaincre tout respect humain, se montrer ce que l'on est vraiment. Il en est dont le cœur s'émeut au passage du drapeau, chez qui le souvenir gardé du service dans l'armée est celui d'une période un peu dure, mais saine et profitable au physique comme au moral, et qui, lorsque la Patrie ou l'Armée sont attaquées devant eux restent silencieux. Il ne suffit pas de connaître la vérité, il faut oser la défendre. Il est nécessaire aussi d'écarter les philosophies paresseuses, conduisant au moindre effort ; souvent on entend dire : « La crise est mondiale, seul un remède mondial peut la conjurer », belle occasion de ne rien faire en attendant le remède universel qui ne viendra pas ! Si nous avions la vaillance de mettre tout en œuvre pour en venir tout d'abord à bout chez nous, le pays et le monde ne pourraient que s'en trouver mieux. Pas plus en politique que sur le champ de bataille, la lâcheté ne donne le succès !

La voix des morts dit enfin : « Abnégation. » Tous avaient accepté de n'être qu'une infime partie de la phalange protectrice. Quels que fussent leurs situations, leurs dons, ils obéissaient, se soumettant à quelque chose qu'ils reconnaissaient comme plus grand et plus durable qu'eux-mêmes. Aujourd'hui, qu'il s'agisse de la matière ou de l'esprit, d'appétits ou de raisonnement, la règle du jeu est : moi d'abord, quand elle n'est pas : rien que moi. Dans les groupements, de quelque nature qu'on les envisage, chacun veut être le Chef au détriment de toute action conjuguée et fructueuse. Jamais sans doute ces vertus ne furent plus utiles : abnégation et discipline.

« Discipline », c'est bien là le grand mot qu'il faut prononcer en face de l'individualisme outrancier et désagrégateur qui est la marque de notre temps. Dans le trouble général des esprits, conséquence des bouleversements récents, la France ne continuera à rester elle-même que si elle revient à l'acceptation et à la pratique de certaines disciplines. Ce sont les jeunes générations qui doivent faire cette évolution vitale, car c'est d'elles que dépendent les destins du Pays.

Par leurs porte-paroles les plus autorisés, on sait qu'elles souffrent de mécontentement et d'inquiétude. Celles qui ont fait la guerre jugent qu'on ne s'est pas montré suffisamment avare de leur sang et ne peuvent constater sans douleur la disproportion entre leur sacrifice et ses résultats. Elles regrettent l'insuffisant emploi fait de la Victoire pour assurer un avenir de Paix. Elles voyaient cette paix comme le résultat d'une « bonté s6ans naïveté, d'une fermeté sans brutalité, d'une justice sans hypocrisie », et elles se trouvent loin de compte. Peut-être les difficultés, les déconvenues, les doutes ont-ils empêché ces sauveurs de jouer, vis-à-vis de ceux qui les suivaient, le rôle de conducteurs, et les ont-ils rendus impropres à transmettre une doctrine d'action animée d'un idéal supérieur, le Salut du Pays, et trouvant sa force dans de fermes disciplines fièrement acceptées.

Quant à la jeunesse intellectuelle, mûrie avant l'âge par les événements traversés, habituée de bonne heure à l'indépendance par l'absence des hommes, affinée et peut-être sensibilisée à l'excès par l'influence dominante de la femme, ne trouvant nulle part une doctrine ou un exemple dont la supériorité s'impose à elle, elle ne consent à accepter d'autres vues sur les choses que celles qu'elle a pu dégager elle-même. Aussi accuse-t-on souvent la jeunesse d'être terre à terre, intéressée, indifférente à tout idéal. Rien n'est plus inexact, on s'en convainc quand on l'écoute. Sans doute elle ne veut pas admettre que le passé soit l'avenir. Elle fait preuve d'une intelligence parfois impitoyable et desséchante. Elle hait le convenu et n'accepte pas d'être un détail dans un décor. Elle marque un détachement qui n'est peut-être qu'un dégoût justifié des vains mots et de ceux qui les emploient.

Mais ses aspirations sont essentiellement d'ordre spirituel. Le grand problème de la destinée humaine la tourmente, elle cherche avec passion. Son âme ne pourrait être en repos que si elle trouvait. Mais comme son désir de vérité parfaite lui interdit de croire qu'elle ait jamais atteint le port, elle demeure volontairement dans l' « inquiétude », écartant un choix qui bornerait le champ de ses investigations. La noblesse de cette inquiétude est certaine ; mais indiscutable aussi son opposition avec l'action qui ne peut aller sans la décision, c'est-à-dire sans le choix.

D'autre part, écartant les données de l'expérience parce qu'elle n'accepte pas les solutions toutes faites, c'est en elle-même qu'elle cherche et l'excès d'analyse a comme conséquence une dispersion du moi et par là une diminution de la personnalité agissante. Elle manque de but.

Que l'individu face à face avec lui-même puisse demeurer dans l'absolu, cela se conçoit. Mais l'existence de la collectivité introduit nécessairement le relatif, parce qu'elle ne peut vivre et prospérer sans l'action, c'est-à-dire sans le choix opéré en faveur de ce qui parait, relativement au reste, le meilleur. Or, c'est d'une collectivité, la France, qu'il s'agit. Ceux qui l'ont déjà sauvée une fois, ceux que les lumières de leur esprit désignent pour prendre la responsabilité de ses destins futurs, ne voudront pas la laisser s'amoindrir et déchoir. Qu'ils reprennent la pratique des disciplines génératrices de victoire. Qu'ils conservent une baie largement ouverte sur l'infini de la recherche et que, par là ils continuent les conquêtes de l'esprit, mais qu'en même temps, — et ce n'est pas incompatible —, ils aient derrière eux pour s'y appuyer le mur inébranlable des fortes disciplines. Qu'ils les acceptent pour accomplir leur devoir envers la France qui les a faits ce qu'ils sont, pour payer leur dette aux générations précédentes et se montrer digne de leurs Morts et de leur race. Les plus farouchement indépendants parmi les travailleurs de la pensée ou de l'outil n'en arrivent-ils pas à accepter de terribles disciplines : celle du pessimisme intégral dont le gouffre obscur les rassure par son caractère définitif, ou celle d'une obéissance aveugle à des ordres venus de l'étranger et qui jettent dans la misère eux et leurs familles. Les disciplines nécessaires à la vie et à la grandeur de la France sont d'une toute autre nature. Elles n'ont pas été conçues sous les signes du désespoir ou de la haine ; elles vont de pair avec l'espoir et l'amour.

« L'inquiétude n'est pas le scepticisme mais elle peut y conduire ; elle n'est pas la foi mais elle y mène beaucoup d'âmes. » Que les âmes inquiètes fuient le scepticisme destructeur ; qu'elles se laissent conduire vers la foi. Qu'elles se sauvent en se réfugiant dans l'action. Qu'elles apportent à cette action l'ardeur de leur amour pour la France, son génie, sa générosité, son histoire magnifique, l'ardeur d'un amour « actif, sincère, joyeux, fort, patient, fidèle, prudent, persévérant, courageux, qui ne se cherche jamais lui-même. »

En choisissant l'Arc de Triomphe pour y placer l'Autel de la Patrie, la France victorieuse a donné au monument un caractère sacré. En y ensevelissant la dépouille du Soldat Français, elle en a barré le passage de la dalle qui le recouvre. Elle a fermé la porte triomphale parce qu'elle veut la paix. Elle ne rêve plus de gloire, elle en connaît trop le prix.

Mais si les vivants comprennent et suivent la leçon des morts, leurs « immortels conseilleurs », ils resteront vigilants, et ils ne consentiront pas à être faibles.

Alors, si la France était de nouveau menacée, ils se lèveraient comme en 1914 pour la défendre et sauraient briser l'effort ennemi. Comme en 1918, ils seraient victorieux. Comme en 1919, ils passeraient sous la voûte glorieuse rouverte pour eux. Car ce jour-là le Soldat Inconnu serait, nouveau Lazare, sorti de son tombeau, placé dans un cénotaphe au pied duquel continuerait de brûler la Flamme sacrée, et c'est en saluant les restes de leur immortel ancien que les légions victorieuses de nos descendants s'engageraient dans l'allée triomphale.

 

FIN

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

I. — La minute de silence

II. — L'armistice sur le front

III. — L'armistice à Rethondes

IV. — L'armistice à Paris

V. — L'Arc de Triomphe

VI. — Le Soldat inconnu

VII. — Salus populi suprema lex

 

 

 

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 11-1932.

 

 

 

Livres 14-18