A QUI APPARTIENDRA L’EMPIRE DE LA MER ?

 

 

 

(cliché Renard, à Kiel)

 

 

En dix années, la marine allemande est passée du septième au troisième rang. Quels sont les moyens par lesquels un peuple arrive à un si merveilleux résultat ? L'initiative énergique prise par le souverain, la propagande menée par les représentants de l'autorité, par les instituteurs, par les femmes, la vigueur et la continuité de l'effort commun chez un peuple qui
a la conscience de travailler à l'avenir de la patrie et à la grandeur nationale, puisse un tel spectacle faire réfléchir le public français par le contraste avec l’indifférence lamentable qui, chez nous, laisse la marine décliner dans un si douloureux abandon.

 

 

A la fin du XVIe siècle, l'ambassadeur du roi d'Espagne Philippe II, ayant insolemment réclamé pour son maître la souveraineté des flots au cours d'une audience, la reine Elisabeth d'Angleterre lui répondit avec une modestie de commande : « La mer, aussi bien que l'air, est chose libre et commune à tous, et une nation particulière n'y peut prétendre à l'exclusion des autres, sans violer les droits de la nature et de l'usage public ».

Et peu de temps après, en mer de Manche, les escadres anglaises, lancées audacieusement à l'attaque, détruisaient cette grande Armada dont « les voiles faisaient de l'ombre sur l'Océan ».

Mais alors l'Angleterre semblait prendre goût à cette maîtrise de la mer dont elle réprouvait l'usage pour les autres nations ; et, soutenu, par la même reine Elisabeth, sir Walter Raleigh écrivait : « Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce du monde tient la richesse du monde ; et qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même ». Quelques années se passent. Sully, ambassadeur de France, vogue vers Douvres. Pour lui faire accueil, une ramberge anglaise vient au devant du ministre de Henri IV, et, en manière de bienvenue, exige que le drapeau français s'abaisse devant le pavillon anglais. Sully veut refuser : incontinent trois coups de canon à boulet tirés en plein bois l'obligent à rendre au navire anglais « l'honneur qui estoit dû au souverain de la mer ». L'alliée de Henri IV avait oublié la modeste réserve de l'adversaire de Philippe II.

Et cette souveraineté, l'Angleterre l'établit avec méthode, l'impose au prix des plus durs sacrifices : elle l'arrache successivement aux Espagnols de Philippe II, aux Hollandais de l'amiral Tromp, aux Français de Louis XIV malgré Tourville et Duquesne, et de Louis XV malgré Suffren ; elle la consacre à Aboukir et à Trafalgar ; elle la proclame comme doctrine d'empire pendant tout le XIXe siècle que termine l'apothéose navale du jubilé de la reine Victoria en rade de Cowes.

 

COMMENT L'ALLEMAGNE UTILISE LA LEÇON DE 1870

 

Mais, tandis que la Grande-Bretagne consacrait le meilleur de ses forces à faire une réalité de la formule fameuse du two power standard ou des « deux pavillons » — c'est-à-dire veillait à ce que sa flotte sur pied de guerre fût toujours supérieure à la coalition possible des deux flottes les plus puissantes du monde — une ambition nouvelle s'éveillait en Europe.

Enrichie des cinq milliards que lui avait donnés le traité de Francfort, assise sur une prospérité industrielle extraordinaire, forte d'une armée puissamment organisée et aisément recrutée grâce à une natalité sans cesse croissante, l'Allemagne impériale, l'Etat le plus continental de l'Europe, posait brusquement sa candidature à l'empire de la mer.

La leçon de 1870 avait ouvert les yeux des pangermanistes : cours de la guerre, la flotte française, supérieure à tous les points de vue, avait été, sans combat, maîtresse de la mer, les bâtiments allemands n'ayant eu d'autre ressource que de se réfugier en ports clos. Et, du fait même de cette maîtrise, sans qu'il y eût eu besoin d'aucune bataille navale, la France avait pu tirer de l'étranger, par voie de mer, les munitions et les approvisionnements qui lui avaient permis de prolonger une résistance acharnée du 4 septembre au 30 janvier. Sans la mer libre, c'eût été l'écrasement complet au lendemain de Sedan ; la mer libre avait donné les moyens de sauver l'honneur pendant les cinq mois de la Défense nationale.

Ceci frappa profondément l'état-major allemand, qui en tira cette conclusion nette : une flotte de premier ordre est un organisme indispensable pour compléter l'armée impériale. Et, dans la campagne menée pour créer la flotte allemande, l'empereur Guillaume II n'a pas eu d'apôtres plus convaincus de l'idée maritime que les officiers de l'armée de terre et n'a pas trouvé de meilleurs organisateurs de la propagande maritime que les généraux de son état-major stylés par lui-même.

 

 

 

Un musée de marine ambulant : certains conférenciers de la « Ligue Navale », officiers ou professeurs, promènent de ville en ville de petits modèles de navires de guerre, qu’ils décrivent à leur auditoire en de frappantes leçons de choses. – Composition de H. Vogel.

 

 

ELLE VEUT UNE MARINE, L'EMPEREUR LA LUI DONNERA

 

Car c'est en effet une véritable propagande que l'Empereur a dirigée lui-même après en avoir tracé le plan jusque dans ses plus petits détails. Dès le début de son règne, Guillaume II a indiqué qu'il entendait orienter l'Allemagne dans les voies d'une politique nettement maritime. Sur son ordre formel, le budget de l'exercice 1888-1889 comportait ouverture d'un crédit extraordinaire de 146 millions destiné à fournir à l'Empire les premiers éléments d'une puissance maritime ; un mémoire justificatif, rédigé en termes fort précis et revu par l'Empereur lui-même, en expliquait les raisons.

Après une certaine résistance, le Reichstag se laissa convaincre, non sans avoir manifesté son étonnement, et quatre cuirassés furent immédiatement mis en chantier : ces navires, lancés en 1891, constituent la classe Brandenburg (le Brandenburg, le Kurfürst-Friedrich-Wilhelm, le Weissenburg et le Worth) ; inspirés du type français Formidable, ils ont fourni une carrière honorable et, après avoir fait preuve de bonnes qualités au cours de la campagne de Chine en 1900, ils viennent d'être rayés de la flotte.

En 1890, par rachat, l'île d'Heligoland, poste maritime avancé, fait retour à l'Allemagne. En avril 1891, l'Empereur, intervenant personnellement, va faire à l'école navale de Kiel une conférence aux cadets de la marine : « Nous prendrons l'offensive », leur dit-il audacieusement. Presque à la même date, assistant au lancement de l'un de ses cuirassés neufs, Guillaume II prononce un discours retentissant, au cours duquel il s'écrie sur un ton prophétique et avec quelque emphase : « Allemagne ! Allemagne ! ton avenir est sur les flots ! » En même temps, il s'intéresse aux affaires maritimes, se documente sur les compagnies de navigation, s'occupe des pêcheries et presse les travaux du grand canal de Kiel entrepris en 1887.

Enfin il demande au Reichstag de nouveaux crédits, en lui proposant un vaste programme naval.

Effrayé de ces conceptions, franchement hostile, se sentant appuyé sur l'opinion du pays qui n'a pas encore compris les pensées de l'Empereur, le Reichstag refuse les crédits demandés.

Alors s'engage entre Guillaume II et le Reichstag une lutte qui est un des plus extraordinaires épisodes de l'histoire politique allemande : pendant six ans, l'Empereur présente ses projets, pendant six ans le Reichstag les repousse avec une égale fermeté.

 

 

 

S.A.R. le prince Henri de Prusse, amiralissime de la flotte allemande.

 

 

IL CRÉE UNE OPINION DANS LE PAYS

 

Décidé à venir à bout de cette résistance, avec un art extrême et un grand sens politique Guillaume II entreprend cette tâche étonnante : l'éducation de ses sujets.

Par des articles de journaux, par des publications, par des conférences, par une instruction méthodique des milieux militaires, par des fêtes, des régates, des expositions, Guillaume II cherche à leur inculquer, moitié par persuasion, moitié par ordre, ses opinions. Il leur fait démontrer que l'Allemagne, d’agricole devenue industrielle, a besoin de marchés extérieurs, par conséquent de bateaux pour transporter ses produits, puisque la marine marchande est la voiture de livraison sur mer de l'industrie nationale ; il leur fait expliquer qu'une marine marchande puissante est le lien naturel et nécessaire entre un grand peuple commerçant et ses clients lointains et que la marine de guerre doit être proportionnée à la marine marchande, puisque, suivant les vers de Rudyard Kipling : The liner is a lady ; the man of war is her husband (le paquebot est une belle dame, le cuirassé est son mari).

Payant énergiquement de sa personne, en 1895 le Kaiser inaugure, en présence d'escadres internationales, le grand canal de Kiel, qui libère les escadres allemandes de la ser­vitude des détroits chinois. En 1896, à l'Expo­sition de Berlin, il visite longuement l'expo­sition organisée par la Société des Pêcheries allemandes, accorde à cette Société un prix d'honneur et un don en argent de 2000 marks, l'invitant à faire visiter Berlin par des pêcheurs, et enfin s'arrête au restaurant que cette Société a installé auprès de sa section scientifique pour y vendre du « saucisson de poisson » : ce restaurant devient un des clous de l'exposition et débite aux Berlinois jusqu'à 5000 kilos de poisson par jour. En même temps, l'Empereur achetait un yacht de course, le Meteor, patronnait et présidait la « grande Semaine nautique » de Kiel, rivale de celle de Cowes, et multipliait les croisières à bord de son fameux Hohenzollern.

Enfin en 1898 il tente un nouvel et décisif effort parlementaire et fait accrocher aux portes du Reichstag des tableaux comparatifs des différentes flottes du monde, tableaux établis et dessinés par lui et signés Wilhem I. et R. Cette fois, devant la montée de l'opinion publique, le Reichstag demi-convaincu cède enfin et, le 10 avril 1898, accorde à l'Empereur 19 cuirassés, 8 garde‑côtes, 62 croiseurs et une flottille de destroyers et de torpilleurs. Aux termes de la loi, ce programme naval devait être exécuté en six années (1898-1903).

 

LA LIGUE NAVALE LUI PRÊTE UN PUISSANT CONCOURS

 

En même temps, à la fois pour compléter sa victoire sur l'indifférence des siens, et pour préparer l'avenir, Guillaume II faisait fonder la Deutsche Flotten Verein, la Ligue navale allemande.

Organisée à la fin de mai 1898, la Ligue navale allemande comptait 835 membres ; le 1er janvier 1900, elle atteignait le chiffre de 254 436 membres ; en 1910 elle dépasse 1 031 000 membres, répartis non seulement en Allemagne, mais encore groupés dans toutes les villes de l'étranger qui renferment des colonies allemandes importantes, comme Anvers, Paris, Londres, New York, etc.

Fondée en apparence par l'initiative privée, en réalité grâce à une énergique intervention officieuse, la Ligue navale a été le meilleur instrument de vulgarisation qu'ait employé Guillaume II. L'incident des deux paquebot, Herzog et Bundesrath, saisis pendant la guerre du Transvaal à Delagoa Bay par les croiseurs anglais, contribua puissamment à la formation rapide de la Ligue en exaltant le patriotisme germanique. Et, tout de suite, la Ligue se jeta dans la mêlée afin de soutenir l'Empereur dans une âpre bataille parlementaire qui aboutit au vote d'un nouveau programme naval le 14 juin 1900 : grâce à cet appui, dix-huit mois après le premier vote, l'Empereur obtenait 38 cuirassés, 52 croiseurs, 96 destroyers. Ces navires devaient être prêts en 1916 : grâce à l'activité de l'Empereur, à la propagande de la Ligue navale, ils ont été prêts en 1908, en avance de huit ans sur le délai fixé !

Dans l'intervalle, la marine marchande allemande était devenue la deuxième du monde ; en 1905, un crédit de 1 800 000 francs avait été voté pour des études de navigation sous-marine ; en novembre 1907, un décret avait abaissé de 25 à 20 ans la limite d'âge des cuirassés et de 20 à 18 ans celle des croiseurs, et en décembre 1908 on réclamait 10 millions de marks pour la construction d'une flotte sous-marine.

Suivant désormais l'Empereur avec enthousiasme, l'Allemagne tout entière ne demande qu'à ouvrir à sa marine des crédits formidables, et ce mouvement est dû à la Ligue navale qui a fait en dix ans passer la marine germanique du septième au troisième rang dans le monde.

 

 

 

Le cuirassé « Deutschland », navire-amiral de la flotte allemande (cliché Trampus).

Ce géant des mers, jaugeant 13 000 tonnes, n’est pas le plus formidable des navires de la flotte allemande. A peine ses 8 cuirassés du type « Deutschland » venaient-ils d’être terminés, en 1907, que l’Allemagne, à l’exemple de l’Angleterre, voulut à son tour mettre en chantier des « Dreadnought », monstrueux bâtiments de 20 000 tonnes.

 

 

COMMENT ELLE EST ORGANISÉE ; SES MOYENS DE PROPAGANDE

 

C'est que la Ligue Navale allemande est une véritable puissance, un corps constitué dans l’Etat, et dispose de moyens d’action tout particuliers dont le Kaiser surveille officieusement la mise en œuvre régulière.

La Ligue navale comprend des membres personnels au nombre de plus de 400 000 et des membres corporatifs au nombre de plus de 700 000, c'est-à-dire des associations, des sociétés de toutes sortes qui ont adhéré en masse à la Ligue et dont chacune représente en réalité des centaines et quelquefois des milliers de membres. De sorte que la Ligue, avec ses 1 031 000 membres personnels ou corporatifs, embrigade sous son pavillon, quatre ou cinq millions d'Allemands.

Pour créer un lien permanent entre ces adhérents, la Ligue navale publie une revue mensuelle illustrée, Die Flotte.

Le budget de l'association est considérable ; les cotisations produisaient : en 1906, 343 069 marks ; en 1907, 365 024 marks ; en 1909, 400 000 marks ; les dons s'élevaient à 2 ou 3000 marks, tandis que les revenus du capital social produisaient 17 841 marks, que des appareils stéréoscopiques à vues maritimes placés dans les gares par ordre supérieur rapportaient jusqu'à 10 000 marks en 1907 et que la vente de timbres aux armes de la Ligue produisait 2 569 marks. En 1907 le bilan de la Ligue navale pour l'exercice en cours atteignait 500 000 marks, c'est-à-dire 625 000 francs.

Le grand moyen de propagande, ce sont les conférences avec projections et cinématographes ; un seul chiffre donnera une idée de cette organisation : du 16 septembre au 20 décembre 1908, c'est-à-dire en 65 jours la. Ligue navale a donné 443 conférences cinématographiques suivies par 178 000 personnes. Pendant l'automne de 1907, la Ligue avait fait faire 653 représentations cinématographiques et avait en outre donné 1689 conférences devant 931 000 spectateurs.

Ces conférences sont faites en général par des officiers de terre et de mer, des explorateurs, de grands industriels. Les officiers sont spécialement invités à donner à la Ligue leur concours le plus complet. L'exemple, lorsqu'il s'agit de lancer ces conférences, vint directement de l'Empereur qui, le 22 février 1905, au Palais Royal de Berlin, fit inviter un orateur de la Ligue à parler devant lui et toute sa cour. Lorsque l'Empereur réclama au Reichstag une force navale telle qu'une lutte avec elle pût faire courir des risques à la suprématie de la plus puissante des marines, la Ligue navale vint à la rescousse : en quelques semaines, elle organisa 3000 conférences et distribua gratuitement sept millions de brochures déchaînant un mouvement si irrésistible que le parti socialiste lui-même vota d'enthousiasme les crédits demandés.

 

LE ROLE DES INSTITUTEURS DANS CETTE CAMPAGNE PATRIOTIQUE

 

C'est surtout auprès des instituteurs que la Ligue navale a tenté et réussi sa meilleure et sa plus efficace propagande. Tous les ans depuis 1906, la Ligue organise un voyage maritime qui dure cinq jours et auquel elle convie 300 instituteurs primaires choisis parmi ceux des contrées les plus éloignées de la mer. Voici quel fut le programme du voyage de 1909 : réunion des participants à Hambourg ; visite au monument de Bismarck, visite détaillée des bassins de Hambourg et d'un paquebot transatlantique ; envoi d'un télégramme au Kaiser ; départ pour Kiel ; visite du canal de Kiel et de bâtiments de guerre ; visite des chantiers impériaux ; expériences de lancement de torpilles et de tir au canon excursion à l'île d'Heligoland ; nuit en mer ; visite de Bremerhaven ; visite de Brème et grand banquet d'adieu présidé par le président de la Ligue navale.

Ces voyages de cinq jours coûtent 14 000 marks à la Ligue et l'Empereur donne des ordres pour que tout soit facilité aux excursionnistes : 1800 instituteurs ont déjà fait ce voyage d’études, et une fois revenus dans la montagneuse Bavière ou la lointaine Silésie, deviennent pour la Ligue navale autant d'apôtres enthousiastes.

La Ligue d'ailleurs s'occupe aussi des écoliers et pour eux organise de pareils voyages ; en 1907, 2000 écoliers allemands ont visité les grands ports germaniques. Ces enfants avaient été choisis dans toute l'Allemagne et ainsi répartis : 330 de Saxe et d'Anhalt ; 217 de Cologne ; 210 de la Prusse orientale ; 245 de la Silésie ; 406 d'Eisenach ; 277 de Bade, qui visitèrent Hambourg et Kiel du 8 mai au 5 août, tandis que 295 Saxons visitaient, du 22 au 26 juillet, Brème, Heligoland et Wilhemshaven. Les frais de voyage s'élevèrent à 4 ou 5 marks par jour et par élève, et l'Empereur avait offert aux jeunes voyageurs l'hospitalité dans les casernes : ces jeunes espiègles furent si satisfaits de leur voyage qu'ils se livrèrent à des manifestations turbulentes à la caserne de Wik, près de Kiel, où ils reconnurent l'hospitalité impériale en brisant 6 lampes, 51 cruches, 97 verres, 58 carafes, un bassin de lavatory, en déchirant 3 taies d'oreiller et 163 essuie-mains et en fracassant pour 63 marks 15 de carreaux, tous dégâts que la Ligue paya sur le chapitre des... dépenses imprévues et sans que personne gardât rancune aux jeunes néophytes.

 

 

 

Une conférence sur le pont d’un cuirassé. – Composition de Arnould Moreaux.

Faciliter aux écoliers la visite des ports et navires de guerre, c’est encore un des moyens de propagande de la « Ligue navale » allemande. En 1907, 2000 enfants furent ainsi admis à bord des cuirassés. A chaque groupe, conduit par son instituteur, un officier expliquait le rôle et l’utilité de la marine nationale.

 

 

PAR LA BROCHURE ET PAR L'IMAGE — LES FEMMES S'EN MÊLENT

 

L'Empereur Guillaume II attache une grande importance à cet excellent moyen de propagande que constituent les modèles de vitrine, réductions mathématiquement exactes des plus grands bâtiments. A l'Exposition universelle de 1900, le pavillon de l'Allemagne renfermait, entre les modèles des grands paquebots prêtés par les compagnies de navigation, des réductions des principaux types de la flotte allemande envoyés spécialement à Paris par ordre du Kaiser. Ces modèles ont été, à Berlin même, installés en un local spécial formant un musée qui est une fort instructive leçon de choses.

Un officier retraité, le capitaine Mumm, a eu l'idée de créer avec l'appui officiel et le patronage de la Ligue, pour compléter cette leçon de choses du musée naval fixe, un musée de marine circulant. En novembre 1904, il créait un premier musée destiné aux villes comptant plus de 17 000 habitants ; en janvier 1907, il en organisait un autre pour les localités de moindre importance : ces deux musées sont constitués par une série de modèles exacts, mais robustes, facilement transportables ; ils ont déjà été exposés dans 160 villes. Des conférenciers de la Ligue navale les commentent, les expliquent au public et tirent de ces exhibitions la morale nécessaire.

La Ligue navale ne fait pas seulement parler les officiers, voyager les instituteurs et les écoliers ; elle transforme chacun de ses membres en un apôtre : elle lui remet des brochures, des almanachs, des affiches ; elle met à sa disposition 79 jeux de conférences avec projections ; elle l'invite à porter sur lui l'insigne de la Ligue. Cet insigne est vendu chez les bijoutiers ; il est en émail colorié, en argent, en vermeil, écartelant en noir l'aigle allemand sur fond blanc et l'entourant d'une bouée de sauvetage rouge portant ces mots : Deutsche Flottenverein, il se porte en cocarde à la casquette ou au béret, en broche au corsage, etc.

Car la Ligue navale fait faire par ses membres féminins une propagande acharnée et... irrésistible. L'an passé, lorsque vint de France la mode de porter dans la chevelure un assez large ruban de velours entourant la tête, les femmes allemandes saisirent cette occasion d'affirmer leurs convictions maritimes, et nouèrent leurs cheveux du ruban aux armes de la Ligue navale et portant sur la trame : Deutsche Flottenverein.

 

 

 

L’invasion de l’Angleterre vue par le caricaturiste Heath Robinson : admirez les travestissements des soldats de Guillaume II, déguisés en excursionnistes, et comment ils utilisent les cabines de bains.

 

 

LES MARINS ALLEMANDS ONT TOUT LE PAYS AVEC EUX

 

Cette propagande ardente, qui se glisse jusqu'au fond des moindres villages, a porté, porte chaque jour des fruits particulièrement significatifs. Grâce à cette pression officielle qui a su se faire passer pour un sentiment spontané, l'Allemagne a une flotte et, chose plus qu'importante, elle porte à cette flotte un intérêt passionné, dont un seul fait suffit à montrer toute l'importance.

Plusieurs unités de la flotte portent les noms de certains Etats ou de grandes villes de l'Empire : ces Etats, ces villes offrent aux navires dont ils sont les parrains des Patengenschenke, des cadeaux de baptême, qui sont de véritables merveilles d'orfèvrerie.

Ainsi le croiseur Nürnberg a reçu de la ville de Nuremberg un surtout de table en orfèvrerie massive, dessiné par le professeur Franz Brochier, directeur de l'Ecole royale des Arts et Métiers de Nuremberg, ciselé par le sculpteur Philippe Kittler et représentant l'enceinte fortifiée du vieux Nuremberg.

Le 18 septembre 1903 était lancé le cuirassé Hessen : le lendemain, la section hessoise de la Ligue navale faisait entendre cet appel : « C'est un bel et ancien usage de donner au nouveau-né un cadeau de baptême, en souvenir de cette heure importante et en gage de l'intérêt qu'on lui portera pendant toute son existence. Nous inspirant d'exemples donnés ailleurs, nous proposons de donner aussi pareil cadeau au filleul de la Hesse, afin qu'il l'emporte dans ses courses sur les mers lointaines. C'est une cloche d'airain artistiquement ouvragée et ornée des armes de la Hesse que nous voudrions lui offrir. La cloche du bord sonne toutes les heures de la journée, celles du travail et celles du repos ; ses appels visent le commandant comme le mousse. Celle-ci, à chaque coup de son battant, apportera à tout l'équipage un salut de la patrie, un souvenir de la Hesse ! »

La souscription dépassa de 5000 marks le coût de la cloche que sculpta le statuaire Habich, originaire de Darmstadt, capitale de la liesse, et ce reliquat servit à créer une œuvre de bienfaisance : Fonds en faveur des familles nécessiteuses de marins servant dans la flotte impériale. Le 26 juin 1908, la cloche fut solennellement remise au commandant et à l'équipage du Hessen après avoir reçu une sentence en vers, gravée sur le bronze :

 

Grave, fidèle et bonne,

Je sonne par le monde,

Et annonce que, loin d'ici dans les champs verts,

Dans les bois silencieux, le long du plus beau fleuve,

Se trouve le pays hessois :

Grave, fidèle et bon.

 

Il n'est pas besoin d'insister pour faire comprendre le formidable retentissement que de pareilles cérémonies ont en Allemagne, et l'impression profonde qu'elles laissent sur tous les marins d'un navire. Ceux-ci ne sauraient désormais avoir l'impression d'être des isolés dans l'accomplissement de leur devoir : ils sentent leur patrie tout entière debout derrière eux.

 

 

 

L’escadre allemande saluant de salves d’artillerie le yacht impérial « Hohenzollern » pendant les Régates de Kiel. (cliché Renard, à Kiel)

 

 

A COUPS DE DREADNOUGHT. L' ANGLETERRE SERRÉE DE PRÈS

 

Grâce à cette pression officielle, à cette poussée d'enthousiasme, la flotte allemande, en 1870 quasi inexistante, donnait déjà des inquiétudes à l'amirauté anglaise, lorsque, au début de 1906, s'ouvrit brusquement l'affaire des Dreadnought.

Préoccupée de se procurer sur toutes les marines une avance décisive, l'Angleterre, utilisant hâtivement les leçons de la guerre russo-japonaise, produisait dans l'architecture navale militaire une révolution comparable à celle qu'avaient jadis amenée les cuirassés de Dupuy de Lôme : elle créait le Dreadnought, qui donnait son nom à un type nouveau de navires.

Un Dreadnought est un bâtiment dont le tonnage atteint ou dépasse 20 000 tonnes, qui a la protection d'un cuirassé, la vitesse et le rayon d'action d'un croiseur cuirassé et qui réalise l'unité d'armement par l'emploi presque unique des gros calibres, 280 ou 305 millimètres, répartis sur le navire au nombre de 10 ou 12. Que pouvaient, en face de ces monstrueux bâtiments, les cuirassés de 12 à 16 000 tonnes armés de quatre 305 millimètres qui étaient alors les types courants dans toutes les escadres ?

Avec une précipitation extrême, de 1906 à 1907, l'Angleterre lançait sept Dreadnought dont elle augmentait encore le tonnage, et l'armement et dont le dernier, le Vanguard, lancé en 1909, est déjà prit, une nouvelle série de Dreadnought est en voie de construction, cependant qu'une classe de croiseurs cuirassés du type Indomitable qu'arment huit 305 millimètres constitue une flotte de sous-Dreadnought plus rapides, mais presque aussi puissants que les Dreadnought et beaucoup plus forts même que les cuirassés ordinaires des autres puissances.

Sans attendre davantage, l'Allemagne qui, en 1907, venait de terminer la mise en état de sa classe Deutschland, composée de huit navires de 13 000 tonnes, se lançait aussitôt dans la construction des Dreadnought : elle en mettait en chantier deux en 1907 (Nassau et Westfalen), deux en 1908 et trois en 1909 (Rheinland, Posen, Ersartz-Bayern, Ersartz-Heimdal, Ersartz-Hildebrand) ; ces sept Dreadnought déplacent 18 500 tonnes, marchent 20 nœuds et portent douze canons de 280 millimètres.

L'Angleterre inquiète relève le défi, la Navy League, l'Amirauté, font appel à l'opinion publique qui s'affole, aux colonies qui promettent argent et navires ; une activité fébrile règne sur les chantiers anglais, qui réalisent ce tour de force de construire les Dreadnought en vingt-quatre mois. Non moins excitée. l'Allemagne riposte et, en 1909-1910, annonce la mise en chantier du Siegfried, de l' Oldenburg, du Beowulf et du Frithjof, déplaçant 21 500 tonnes et portant douze canons de 305 millimètres, tous quatre devant être prêts à la fin de 1912. En même temps, aux Indomitable l'Allemagne opposait les Blücher de 14 800 tonnes et 12 canons de 210 millimètres, les Von der Tann de 19 000 tonnes, 25 nœuds et douze 280 millimètres et le type G de 22 000 tonnes et 12 canons de 305 millimètres.

Dans l'état actuel des choses, l'Angleterre aura 20 Dreadnought à la fin de 1915, mais l'Allemagne en aura 23 et la comparaison de ces deux chiffres suffit à expliquer la nervosité des Anglais : jamais l'Angleterre ne fut serrée d'aussi près à aucun moment de son histoire par aucune nation rivale. Aussi le premier lord de l'Amirauté vient-il d'annoncer son intention de porter à 27 le chiffre des Dreadnought, en demandant pour le budget de 1910-1911 la somme formidable de 1 milliard 15 millions dont 132 millions pour les constructions neuves.

La lutte est engagée à coups de propagande populaire, à coups de millions aussi.

Sur l'ordre de l'Empereur, les officiers de l'armée de terre sont les plus ardents à réclamer une marine colossale : tous s'inspirant de la phrase prononcée par le chancelier de Bülow : « Les peuples qui ne grandiront pas sur mer seront relégués à l'arrière-plan de la scène du monde comme des figurants ». Et inlassablement officiers et instituteurs répètent une vieille comparaison, rééditée à satiété depuis quelques années : « Une nation sans marine est un oiseau sans ailes, un chevalier armé d'une épée de bois, un ilote et un esclave ». Le budget naval, aux applaudissements enthousiastes de la Ligue navale, est passé de 190 millions en 1900 à 500 millions en 1909-1910, et les chantiers germaniques qui mettaient 48 mois à construire un cuirassé de 14 000 tonnes ne mettent plus que 30 mois à livrer un Dreadnought de 21 000 tonnes.

Ce n'est même plus une rivalité aiguë, c'est un duel où chaque adversaire apporte toute son ardeur. L'Angleterre n'existe que par la mer : les Allemands savent que, pour réaliser leur rêve de prépondérance continentale, il leur faut être nombreux ; mais s'ils sont nombreux sur le sol allemand, il leur faut vivre, et ce sol serait insuffisant à les faire vivre, si le commerce maritime ne venait à leur aide. Une marine prospère est donc indispensable à la vie allemande.

 

 

 

Quelles seront, en 1910, les forces comparées des principales flottes du monde.

La France qui, il y a dix ans, était encore la seconde flotte du monde, ne viendra plus qu’au cinquième rang pour les cuirassés, au quatrième pour les croiseurs ; sa flotte de torpilleurs, enfin, n’occupera encore que le quatrième rang, devancée par celle du Japon.

 

 

LA FRANCE VEUT-ELLE RENONCER À TENIR SON RANG ?

 

En présence de cette lutte à outrance, que devient l'équilibre mondial, que devient la marine française qui, il y a vingt ans, tenait le second rang ?

Un tableau, tragique dans sa brutalité, que vient de publier la Ligue maritime française, nous dit ce que sera en 1920 la France qui, elle, met de 60 à 72 mois pour construire un navire et qui, en ce moment, n'a pas encore un seul Dreadnought !

 

 

EN 1928

BÂTIMENTS DE LIGNE

BÂTIMENTS D’ÉCLAIRAGE

TORPILLEURS ET SOUS-MARINS

 

 

 

 

l’Angleterre aura

80

75

300

l’Allemagne aura

58

38

200

les Etats-Unis auront

50

25

100

le Japon aura

38

15

150

la France aura

28

20

146

l’Italie aura

24

6

100

la Russie aura

20

19

200

l’Autriche aura

12

6

50

 

 

Donc en 1920, et à la condition qu'elle exécute le programme naval actuellement proposé, la France sera au cinquième rang.

Il faut avoir le courage de le dire : elle y est déjà. Alors que le budget naval augmentait en Angleterre de 24 pour 100, en Allemagne de 73 pour 100, en France il n'augmentait que de 6 pour 100 pendant la même période, de 1901 à 1908.

Des raisons militaires sérieuses exigent impérieusement que l'on ne compte comme valeur réelle que les bâtiments postérieurs à 1900. Nous en avons tout juste sept : le Suffren (1907) et les six Patrie (Patrie, République, Liberté, Vérité, Démocratie, Justice) de 14 870 tonnes et 19 nœuds de vitesse, armés de quatre 305 millimètres et dix 190 millimètres. Ce sont des bâtiments qui se rapprochent du type anglais King Edward VII de 1903 et du type allemand Deutschland de 1903 : ce ne sont pas des Dreadnought et ils viennent seulement d'entrer en service, alors que leurs similaires étrangers sont déjà des vétérans.

Nous espérons avoir en 1911 les six Danton qui, commandés le 6 mai 1908, sont des Patrie de 18 000 tonnes, armés seulement de quatre 305 millimètres, et ne sont pas des Dreadnought par conséquent : que pourraient leurs quatre 305 contre les dix 305 du Vanguard ou les douze 280 du Nassau, l'un et l'autre bâtiments déjà en service alors que nos Danton sont encore en construction ?

Même si ces six Danton étaient prêts maintenant, cela ne ferait que onze cuirassés, ce qui serait encore insuffisant. Nous n'avons en ce moment aucun cuirassé en chantier et l'Angleterre a plus de sous-marins en service que nous. Un programme naval est à l'étude : il comprend sept cuirassés de 23 500 tonnes armés de dix canons de 305 millimètres à mettre en chantier deux par deux de 1910 à 1913 : les deux premiers, Jean-Bart et Courbet, ont été récemment commandés. Comme nous mettons cinq ans à construire un cuirassé, nous ne les aurons qu'en 1918. Où en seront à ce moment les flottes des autres nations ? Où en sera à ce moment notre marine marchande dont la flotte de guerre est la protection et le soutien ?

L'exemple de l'Allemagne montre que la prospérité maritime est affaire de méthode, de volonté, de raisonnement, affaire aussi d'opinion publique. Notre défaut est de n'avoir pas d'opinion publique maritime ; la Ligue maritime française ne réunit que 17 000 adhérents ; le public français ne médite pas le mot de Richelieu : « On ne peut, sans la mer, profiter de la paix, ni soutenir la guerre » ; la France oublie que la Puissance maritime est la condition nécessaire de la richesse matérielle, de la prospérité industrielle et de l'indépendance  politique. L'Allemagne a appris ces vérités moitié de gré, moitié de persuasion, et marche délibérément vers les destinées maritimes qui pourront assurer dans l'avenir sa prépondérance politique et économique.

 

GEORGES-GUSTAVE TOUDOUZE

 

(Lectures pour Tous, Hachette, août 1910)

 

 

 

 

La propagande maritime en Allemagne : un bâteau-tronc pour recevoir l’obole du public. — A droite et à gauche, insignes de la Ligue navale.

 

 

 

Articles 14-18