Il y a cinquante ans

A SALONIQUE

« sous l’oeil des dieux »

 

par S. de V. d'Alazac

 

 

00 le port de Salonique et la Tour Blanche

 

le port de Salonique et la Tour Blanche

 

 

C'était le titre d'un roman - ou plutôt d'un reportage vécu - qu'un auteur fort connu alors, Jean-José Frappa, public pour raconter les aventures extraordinaires de cette armée alliée transportée en Grèce il y a cinquante ans, afin d'y accomplir de grandes choses, mais qui dut finalement attendre trois ans pour remporter la première victoire totale, décisive, de cette Grande Guerre de 1914-1918, aux cent aspects divers. Le premier des armistices, conclu dons 1a baie de Moudros, après la rupture du front ennemi et la poursuite effrénée qui avait conduit nos cavaliers jusqu'au Danube, constitua un événement d'importance que l'on commémore chaque année, en une cérémonie à vrai dire un peu étriquée. Il n'en reste plus beaucoup de ces soldats qui s'en furent à Salonique, puis en Serbie. Ils endurèrent des souffrances matérielles considérables : la température, à laquelle ils n'étaient pas habitués, glaciale pendant l'hiver, torride pendant l'été ; le manque à peu près total de permissions, ce qui leur fut le plus dur ; le caractère même du pays, à peu près indéchiffrable pour ces Français qui découvraient soudain les mirages orientaux les intrigues politiques... Dons certaines de nos contrées, on parle encore de ce père, de cet oncle, de ce cousin qui s'en fut « à Salonique », cette ville lointaine, inaccessible à bien des imaginations. Mais c'est peut-être de cette expatriation forcée, de ce « congé payé » avant la lettre, que beaucoup de nos concitoyens retirèrent le goût des voyages lointains...

 

 

Au mois d'octobre 1915, il y a cinquante ans, après quelques démêlés avec la censure, les journaux de Paris et de toute la France imprimèrent en manchette le nom de « Salonique » et ainsi, la population apprit que l'on envoyait des troupes très loin, en Grèce, par la Méditerranée, et qu'il se préparait, là-bas, des événements surprenants. Tout au moins on le disait. La guerre prenait un aspect nouveau, on allait reprendre l'Alsace et la Lorraine par un autre côté. Ce qui ne laissait pas de faire hocher la tête aux vieux de 1870, qui vivaient encore, se demandaient pourquoi tant d'embarras alors qu'il s'agissait simplement, de passer le Rhin. Oui, mais la question d'Orient, sommeillante de­puis une dizaine d'années s'était brusquement réveillée deux ou trois ans auparavant et ce fut, on le sait, d'un crime commis justement dans ces pays proche-orientaux que survint cette Grande Guerre dont le sort ne put être réglé en quelques mois par les deux principaux anta­gonistes.

 

 

01 Sarrail et Jacquemot

 

Sarrail et Jacquemot

 

 

DE LA GUERRE DES BALKANS AUX DARDANELLES

 

L'affaire avait donc pris son essor en 1913, année pendant laquelle quatre petits peuples joignirent leurs efforts pour expulser d'Europe, si possible, la Turquie dont ils redoutaient la domination. C'était le Monténégro, minuscule principauté dont le roi Nikita ayant ceint la couronne avait marié ses filles avantageusement : l'une au roi d'Italie, l'autre au grand-duc Nicolas de Russie. C'était la Serbie, qui avait sur son trône un Karageorgevitch, Pierre Ier, ancien élève de Saint-Cyr et ancien combattant de 1871 dans la Légion. Celui-là était devenu roi après que certains conjurés de la « Main Noire » eussent proprement trucidé son ennemi intime, un Obrenovitch et la femme de celui-ci, la reine Draga. Pierre Ier avait deux fils, dont l'héritier de la couronne, un certain prince Alexandre, bien sympathique, d'ailleurs, devait mourir de mort violente, à Marseille ! Quelque vingt ans après. C'était la Grèce, sur laquelle veillait jalousement une Angleterre soucieuse des points d'appui méditerranéens, ayant pour roi un gentleman qu'elle avait été chercher dans les pays du Nord, Georges Ier. Et c'était, enfin, la Bulgarie, dont le prince s'était proclamé tsar en 1908. On l'appelait Ferdinand Ier et il était le fils d'un Saxe-Cobourg et d'une princesse d'Orléans, petite-fille de notre roi Louis-Philippe. Ces peuples-là fermen­taient depuis toujours. Ils étaient puissamment aidés par la Russie qui les poussait à attaquer le Turc, ils étaient peu ou prou protégés par la France qui vendait des canons de 75 aux Serbes et envoyait des missions militaires en Grèce. Bref, sous un prétexte quelconque, en 1913, voilà le feu aux Balkans et les quatre nations s'étant alliées, attaquèrent ensemble les armées otto­manes et, à la stupéfaction du monde, balayèrent celles-ci en, trois mois jusqu'au seuil de Constantinople.

 

On se partagea les dépouilles du vaincu, la Serbie s'agrandit considérablement, les autres quelque peu, puis la Grèce et la Bulgarie commencèrent à se disputer pour Salonique. Les Bulgares voulaient un port sur la Méditerranée, les Grecs ne voulaient pas lâcher leur proie. Alors, les Bulgares attaquèrent traîtreusement leurs alliés de la veille, mais ceux-ci, qui firent cause commune avec les Serbes, boutèrent Ferdinand hors de Macédoine. Evénement gros de conséquences, comme on verra par la suite.

 

Tant bien que mal, la paix régna de nouveau sur cette partie de l'Europe, mais, le roi de Grèce Georges Ier ayant été assassiné à Salonique, la couronne passa sur la tête de son fils Constantin, qui avait malheureusement épousé... la soeur de Guillaume II, empereur d'Allemagne. Tous les espoirs étaient donc permis pour que la Grèce devint un satellite de Berlin et lorsque le Kaiser proclama que les victoires de son beau-frère étaient dues à la solide instruction militaire que celui-ci avait reçue de la Kriegsakademie, et non aux officiers français ou au canon de 75, la si­tuation devint quelque peu tendue.

 

Sur ces entrefaites, un archiduc autrichien fut, lui aussi, assassiné à Serajewo, le 28 juin 1914, par des conspirateurs de la « Main Noire », avec la complicité forcée du gouvernement serbe et la bénédiction de l'empire des tsars et, un mois après, l'Autriche attaqua la Serbie, donnant le premier coup de canon de la Grande Guerre. Le Monténégro resta fidèle au pacte qui le liait à Belgrade, la Bulgarie attendit les événements, la Grèce déclara qu'elle se désintéressait totalement de la question et les Turcs se rangèrent aux côtés des Allemands qui leur avaient envoyé deux bâtiments de leur flotte de combat, le Goeben et le Breslau.

 

On en resta là jusqu'au moment ou Mr Winston Churchill eut, au début de l'année 1915, une idée originale : attaquer le détroit des Darda­nelles et s'emparer de Constantinople. Il était premier lord de l’Amirauté et il fit tant et si bien, fut tellement persuasif qu'il eut gain de cause. On dépêcha vers les Dardanelles une flotte franco-britannique, on bombarda les forts turcs le 19 février 1915... et les artilleurs turcs, encadrés par des spécialistes allemands tinrent l'ar­mada en échec. On récidiva un mois après, le 18 mars, où l'affaire tourna presque au désas­tre. Un navire français, le Bouvet, fut coulé, un deuxième, le Gaulois, mis à mal, un troisième endommagé, plusieurs unités britanniques allèrent par le fond. Alors, on décida d'envoyer des fantassins. Un corps expéditionnaire composé d'éléments des deux nations fut rassemblé, transporté vaille que vaille vers le Moyen-Orient, mis à terre dans des conditions précaires sur la côte d'Europe et sur la côte d'Asie. On ne doutait pas qu'il ne fasse qu'une seule bouchée des In­fidèles. Mais le commandant en chef de cette petite armée, un Anglais, sir Ian Hamilton, commit toutes les fautes possibles et imaginables. L'aventure tourna court, les malheureux fantassins se cramponnèrent quelques mois durant à des lambeaux de terre durement conquis, un général français, Gouraud, reçut de terribles blessures et, au mois d'octobre, l'évacuation des Dardanelles commença.

 

 

02 Sarrail debarque a Salonique

 

Sarrail débarque à Salonique

 

 

L'AFFAIRE DE SALONIQUE DEBUTE

 

Mais, pendant ce, temps, les événements mar­chaient sur tous les autres théâtres. En France, les offensives montées pour rompre le front allemand avaient échoué, se soldant par ces centaines de milliers de morts. En Russie, les troupes de Nicolas II tenaient encore et remportaient même, de temps en temps, quelques succès. L'Italie venait d'entrer en guerre et paraissait bien accrochée au flanc de l'Autriche. Sur mer, nulle grande bataille n'était encore intervenue, mais la flotte britan­nique avait réussi à purger le océans des corsaires ennemis. Alors, les Allemands avaient décuplé leurs flottilles de sous-marins qui coulaient les navires de commerce alliés. La situation politique intérieure de la France ne se dégradait pas encore. A Berlin, les hommes d'Etat se démenaient et sachant que l'Entente était en train de soudoyer les Roumains, tournaient leurs regards vers les Bulgares. Car, si la Roumanie marchait, elle tendrait la main aux Russes et l'Autriche, affaiblie par le flanc italien, risquait de se voir compromise. Berlin gagne les Alliés de vitesse et entraîna le tsar Ferdinand, qui devint aussitôt « le tsar félon », ayant oublié que sa mère était Française !

 

Malheureusement, notre représentation diplo­matique dans les Balkans était faiblarde. Ce fut le gouvernement français qui réalisa la riposte obligatoire, nécessaire, malgré l'avis des Anglais et surtout de Lord Kitchener qui ne voulait à aucun prix ouvrir un nouveau front balkanique, l'échec des Dardanelles lui suffisait. Or, disaient Briand et Viviani, appuyés par le généralissime Joffre, il faut aller à Salonique, s'y installer, y organiser un solide point d'appui, puis prendre l'offensive contre les Bulgares, les bousculer, don­ner la main à la Roumanie et attaquer les empires centraux par « le ventre mou »...

 

Les Alliés finirent par se mettre d'accord et il fut décidé que la France accomplirait le principal effort sur terre et sur mer. Elle fournirait la moitié des effectifs à engager et aurait le com­mandement en chef. La flotte de la Méditerranée prendrait en charge le transport et le ravitail­lement de ce nouveau corps expéditionnaire que l'on nomma aussitôt « Armée d'Orient ». Et, séance tenante, une première division fut transportée des Dardanelles à Salonique.

 

Que disaient les Grecs ? Que disait le gouver­nement d'Athènes ? Rien.

 

La France et la Grande-Bretagne faisaient par­tie, des nations « protectrices » de la Grèce, d'après un traité, signé naguère à Londres. Elles venaient donc protéger la Grèce qui risquait d'être assaillie et, lorsque la flotte se présenta à Salonique, elle fut reçue sinon avec enthousiasme, du moins fort correctement. Et puis, cet instinct commercial, dont font preuve en toutes circons­tances les citoyens hellènes se réveilla et les boutiquiers, les banquiers, les artisans de tout poil comprirent vite qu'ils tenaient une excellente affaire en accueillant ces marins ou soldats qui leur tombaient dans les bras, assoiffés, grands amateurs de « souvenirs du pays » et de cartes postales, nantis de francs ou de livres sterling, qui allaient utiliser quantité de locaux, de terrains, une aubaine, en définitive.

 

Le patriotisme passa immédiatement au second plan.

 

La diplomatie somma le roi de Grèce d'exé­cuter le traité de 1913 qui le liait à la Serbie. Constantin refusa : il avait épousé la soeur de Guillaume...

 

Le 5 octobre, la division française du général Bailloud débarquait, venant des Dardanelles. Elle était composée de vieux blédards qui en avaient vu de toutes les couleurs depuis quelques mois : zouaves, coloniaux, fantassins... Leur chef était un militaire pittoresque, « le petit père Bailloud », constamment vêtu d'uniformes pour le moins originaux. Après avoir fait carrière dans quelques cabinets ministériels ou de présidents de la République, il avait été pourvu de plu­sieurs commandements, en Afrique et en France, il s'était trouvé mêlé à quantité d'événements et n'avait pas froid aux yeux. Dans le cadre de réserve au début de la guerre, ayant repris du service actif, on l'avait dépêché aux détroits, où il exerça pendant quelque temps le commandement en chef. Il arrivait à Salonique plein d'entrain. Il allait déchanter.

 

 

03 les elements du quartier general

 

les éléments du quartier général

 

 

LE GENERAL SARRAIL

 

Pendant ce temps, le 8 octobre, les Allemands occupaient Belgrade et, le 11, les Bulgares se mettaient en mouvement. La situation des Serbes allait devenir très rapidement critique. Tiendraient-ils tête à leurs anciens alliés, puissamment ap­puyés par toute une armée de choc allemande, aux ordres d'un vieux dur à cuire, le feld-marechal von Mackensen ? C'était peu probable, mais on verrait bien. D'ailleurs, les gens de Salonique étaient là pour les recueillir, si le besoin s'en faisait sentir.

 

Malheureusement, là aussi, Français et Britan­niques allaient être pris de vitesse par un adver­saire déjà à pied d'oeuvre et qui avait longuement mûri son plan.

 

Une deuxième division fut envoyée du front de France, la 57e. Elle tenait, depuis le début de la campagne, un petit secteur d'Alsace. Elle n'en avait jamais bougé. Elle était composée de Francs-Comtois, de Belfortains, gens d'ordinaire paisi­bles, cultivateurs, maîtres d'école, ouvriers, petits commerçants. Brusquement, ils apprirent qu'on les emmenait à Marseille pour les mettre à bord de bateaux qui allaient les emmener où ? A Salonique...

 

Salonique ? L'effervescence fut grande dans toutes les bourgades du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône et d'ailleurs. Les femmes, du moins celles qui avaient le temps, se ruèrent vers la cité phocéenne, vers ces quais immenses où leurs maris - c'étaient des réservistes, des hommes déjà d'un âge mûr - chargés comme des mulets, attendaient, faisceaux formés, l'heure de l'embarquement sous l'oeil des marins pleins de mépris pour ces fantassins qui n'avaient jamais mis le pied sur une baille... Et quelques jours plus tard, apparaissait, sous un ciel bleu d'automne oriental, le port grouillant de Salonique, avec sa tour blanche et ses maisons d'une autre architecture que les chaumières montagnardes ou les ha­bitations bien alignées des rues de Besançon ou de Lons-le-Saunier... L'aventure était commencée.

 

Le 13 octobre, le commandant en chef de cette Armée d'Orient, qui ne comptait encore que 20 000 hommes, débarquait d'un croiseur, les épaules un peu voûtées, le visage barré d'une moustache blanche fournie, de petits yeux sous la visière du képi enfoncé droit, les mains dans les poches, chaussé de grandes bottes et qui, visitant les camps hâtivement aménagés, se déplaçait sur une cavale puissante, flanqué du petit père Bailloud, suivi d'un officier de gendarmes et d'une escorte de dragons aux casques brillants, la lance au poing...

 

Sarrail était l'ami du gouvernement, c'était un général « républicain » dont le régime ne prenait nullement ombrage, bien au contraire. Il avait toujours manifesté des idées « démocratiques », il n'allait pas à la messe, on disait qu'il était franc-maçon, ce qui était faux, il avait beaucoup d'ennemis, ayant occupé des postes-clés au ministère et il était d'un carac­tère entier, difficile. On prétendait couramment que lorsqu'il ne s'était pas fait un ennemi dans la journée, il empoignait le téléphone avant de se coucher à seule fin de ne pas déroger à l'habitude. A part cela, un excellent soldat, qui avait pris sa large part de la victoire de la Marne en s'accrochant à Verdun, mais, qui s'était disputé avec tout le monde. Il convenait donc de lui dire changer d'air et le gouvernement sauta sur cette occasion de Salonique : là, Sarrail aurait un grand commandement, serait loin de ses camarades un peu irrités contre lui, on pouvait avoir toute confiance en son loyalisme, il ne discuterait pas des ordres qu'il recevrait directement de Paris, etc.

 

Voilà donc le général Sarrail sur place.

 

Il commença assez petitement par avoir sous ses ordres des Français et des Britanniques, puis, plus tard, il eut des Serbes, des Russes, des Italiens, des Grecs. Il fut, bien avant Foch, un commandant en chef « interallié ». Cet homme-là avait, en arrivant en Grèce, le bâton de maréchal dans sa poche. Il ne sut pas en profiter. Il laissa passer deux ou trois occasions splendides de se mettre en valeur. Il ne les retrouva jamais. Et c'est dommage, car le général Sarrail, malgré tout ce qu'on a pu lui reprocher, souvent injustement d'ailleurs, était un chef militaire de grande classe...

 

 

04 soldats d infanterie et vehicules

 

soldats d’infanterie et véhicules

 

 

LA DEBACLE DES SERBES

 

Ce n'étaient pas deux, ni même trois divisions hâtivement rassemblées, regroupées dans des camps, tel celui de Zeïtenlick, pourvues seulement d'une artillerie légère qui, même bien commandées, pouvaient soustraire les Serbes à la manoeuvre enveloppante d'un ennemi agressif. Dès le 27 octobre, les Bulgares avaient occupé Krivolak et les Autrichiens entraient à leur tour dans le jeu. La Quadruplice avait rassemblé, dans cette partie des Balkans, une force de manoeuvre capable de mettre hors de cause le vaillant peuple serbe. Il était également dans ses intentions d'essayer de rejeter à la mer ce corps expéditionnaire que Français et Anglais venaient de jeter en Macédoine grecque. Pour ce faire, elle comptait sur l'appui des Grecs dont le concours était acquis dans les sphères officielles. Mais la majorité de l'opinion publique hellène se déclarait contre la guerre. Si bien que le couple royal, enfermé dans son château athénien, hési­tait avant de se précipiter dans une bagarre qui pouvait lui coûter le trône. D'autant plus que Constantin et sa femme Sophie - la soeur de Guillaume - n'étaient pas tellement rassurés et que la flotte française croisait près du Pirée. Certains de ses navires venaient y relâcher de temps en temps et tenaient l'Acropole sous le feu de leurs canons.

 

Les consuls allemand, autrichien et turc, demeurés à Salonique, passaient leur temps à espionner les débarquements de troupes et de matériels alliés. Les ambassadeurs à Athènes faisaient de même et la Cour, renseignée par les commandants militaires de toutes les régions, transmettait régulièrement à Berlin les renseignements recueillis. Tant et si bien que l'ennemi était parfaitement au courant de ce qui se passait et connaissait par coeur les effectifs dont disposait le général Sarrail pour remplir une tâche extrêmement difficile.

 

Les Bulgares étaient maintenant à Uskub cependant qu'il n'y avait encore que 50 000 hommes en face d'eux, sur le Vardar, un cours d'eau à l'abri duquel le commandement de Salonique comptait appuyer sa défense. Au début du mois de novembre, les divers contingents ennemis effectuèrent leur jonction, entrèrent à Nich et, le 12 novembre, attaquaient une division française établie sur Kruchevitsa. A la fin du mois, la retraite générale de l'armée serbe était un fait accompli, elle avait perdu 55 000 hommes au cours de cette débâcle qui eut lieu par un temps très mauvais. Tandis que les Bulgares entraient dans Monastir, la dernière ville serbe avant la Grèce, les vaincus passaient en Albanie. Le roi Pierre, devenu très vieux, accomplissait la route sur un caisson traîné par des boeufs, et le premier ministre Patchich suivait son souverain, monté sur une mule. C'était tout un peuple qui essayait d'échapper aux coups d'une ennemi furieux, dési­reux de venger l'affront dont il avait été l'objet deux années plus tôt et qui n'épargnait rien, ni les gens, ni les biens. Le commandant en chef serbe, le voïvode Putnik, était transporté dans une chaise à porteurs. Des bâtiments de guerre et des navires affrétés vinrent embarquer ces débris dans les ports de Saint-Jean-de-Medua et de Durazzo. Les derniers combattants des bataillons serbes se groupaient autour de leurs drapeaux et ces farouches soldats avaient réussi à sauver non seulement leurs armes, mais leur honneur.

 

Tous les pays alliés s'émurent de cette dé­tresse. Les réfugiés serbes furent emmenés dans l'île de Corfou où ils reçurent les soins nécessaires. Mais plusieurs mois devaient s'écouler avant que l'armée puisse reprendre sa place au combat. Les jeunes gens qui avaient suivi les soldats furent envoyées en France et placés dans des établissements scolaires, lycées et collèges, en attendant d'avoir l'âge de porter les armes.

 

 

05 Sarrail et Bailloud

 

Sarrail et Bailloud

 

 

LE CAMP RETRANCHE DE SALONIQUE

 

Cette première affaire se terminait donc, sur un demi-succès ennemi. Car l'effort des Allemands et des Bulgares vint se heurter à la résistance des divisions alliées. Ayant réussi à échapper à l'encerclement, elles se retirèrent sans hâte vers leurs bases. Le 12 décembre, un combat se livra à la frontière grecque, pour la possession de la tête de pont de Guevgueli. Les Anglais se regroupèrent sur la région du lac Doiran et sur le Vardar. Le temps continuait à être affreux, il neigeait abondamment.

 

Allait-on abandonner Salonique ? Londres était soucieux et peu enclin à fournir un effort supplémentaire. Paris voyait plus loin. Une confé­rence interalliée se réunit et le maintien du camp retranché fut décidé grâce aux arguments des hommes d'Etat français.

 

On était à la fin de l'année 1915. Il s'agissait d'établir une solide base fortifiée, tout autour du port méditerranéen qui continuait, en apparence, à mener une vie tranquille, et qui regorgeait de soldats de toutes sortes.

 

Au début de janvier, se joua le dernier acte de cette tragédie préliminaire : le Monténégro fut éliminé en quelques jours. Les Autrichiens s'emparèrent, dans des circonstances qui n'ont jamais été bien définies, du mont Lovcen, qui comman­dait le petit royaume et le Monténégro disparut à tout jamais de la carte du monde. Le roi Nikita fut embarqué sur un croiseur et reçut asile en France. On le vit arriver à Lyon, flanqué du maire de la ville, Edouard Herriot, venu le recevoir. Le souverain désormais sans couronne, dans son pittoresque costume national, excita un ins­tant la curiosité des Lyonnais. On le revit quel­que temps après, en visite auprès des troupes russes en France. Et ce fut tout. Il fut déclaré déchu en 1918, mourut peu après. Sa dernière fille, la reine Hélène d'Italie, épouse de Victor-Emmanuel III, est morte, veuve, complètement iso­lée, en France, en 1952.

 

Les mois d'hiver se passèrent dans le calme. Aux avant-postes du camp retranché de Salonique, dans la région montagneuse, les combattants s'observaient, mais rares étaient les coups de feu. Les divisions de fantassins, transformés en travailleurs, avaient creusé des réseaux de tranchées, comme sur tous les fronts. Un chemin de fer et des camions leur apportaient les ravitail­lements indispensables. Les nouvelles de France étaient rares. Séparés définitivement de leurs familles, les poilus faisaient contre mauvaise fortune bon coeur, mais le coeur n'y était pas tellement. Des régiments de cavalerie vinrent grossir les rangs de l'armée, en prévision des poursuites finales qui devaient se réaliser en 1918. Ils séjournaient dans des camps artistement fignolés (1) que visitait le général Sarrail, souvent flanqué du général grec qui commandait le territoire de Macédoine, au nom exact de Moschopoulos. C'était un tout petit bonhomme surmonté d'un haut képi galonné et qui devait lever la tête pour parler au général français. Son épouse, une dame extrêmement conséquente, était de toutes les récep­tions.

 

(1) Ce qui eut pour effet de déchaîner la colère de Georges Clemenceau qui, dans son journal, se mit à invectiver « les jardiniers de Salonique ». Clemenceau en voulait à Sarrail. De quoi ? On ne le sait au juste. Quoi qu'il en soit, le « Tigre » poursuivit le général de sa colère et ce fut lui qui le releva de son commandement, lorsqu'il fut au pouvoir. Il n'avait pas digéré les jardins plantés par ces cavaliers qui voulaient donner à leurs camps un aspect sympathique…

 

 

06 Sarrail

 

Sarrail

 

 

On avait procédé à l'arrestation des consuls ennemis et mis ainsi fin à leur coupable industrie. Les souverains grecs se terraient dans Athènes et correspondaient activement avec le kaiser. On a retrouvé plus tard les minutes de leurs dépêches qui furent publiées dans un « livre noir » : « Tu peux t'imaginer mon état, télégraphiait la reine Sophie à son frère. Comme je souffre ! Merci de coeur pour tes mots si chers... Que les cochons infâmes reçoivent la récompense qu'ils méritent ! Je t'embrasse de coeur. Ta soeur isolée et peinée qui espère en de meilleurs temps. »

 

Puis survint le printemps de 1916 et les opérations se réveillèrent. Le 5 mai, un zeppelin, le L 85, fut abattu à l'embouchure du Vardar et ses débris transférés à Salonique, auprès de la Tour Blanche, afin d'être exposés dans un but de propagande bien compréhensible. L'armée serbe, remise à neuf, revint en ligne et les Alliés disposèrent de 300 000 hommes. En face, il n'y avait plus que les Bulgares, Allemands et Autrichiens ayant récupéré leurs troupes pour alimenter les fronts de combat en France - Verdun - en Italie et en Russie. Mais ils avaient laissé Mackensen pour exercer le commandement. Celui-ci lança ses divisions en avant et entreprit de pénétrer sur le territoire grec.

 

Grâce à la complicité des milieux germano­philes, il n'eut aucune peine à accomplir quelques progrès. La garnison grecque du fort de Rüpel ne tenta aucune résistance et mit bas les armes. Il se produisit des incidents à Salonique, vite réprimés. Le roi Constantin fut sommé de s'expliquer et de dire quel parti il désirait prendre : celui des Allemands, ou celui des Alliés ? Il lui était peu aisé de répondre, car il... avait épousé la soeur de Guillaume, comme le rappelaient tous les chroniqueurs de tous les journaux français, et que d'autre part il ne désirait pas du tout partir en exil et affronter les foudres de son impérial beau-frère. Alors, il répondait dans le vague et c'était sans cesse à recommencer. La principale force politique dont il disposait était « la ligue des Réservistes », sorte de Légion des Combattants qui ne jurait que par lui.

 

Tributaire de cette menace sur ses arrières, l'Armée d'Orient ne pouvait rien entreprendre de conséquent et on le lui reprochait fort en France. On traitait couramment Sarrail de général pusillanime et on se demandait pourquoi il ne forçait pas la main du gouvernement grec et ne mettait-il pas le roi à la porte. A cette question, il n'y avait qu'une seule réponse que la censure se refusait naturellement à laisser imprimer : le roi Constantin était protégé par les Russes !...

 

Cette masse de troupes de toutes nationalités alliées, masse imposante, installée au débouché des Balkans et de l'Europe centrale, sur la Méditerranée, sans cesse renforcée en matériels lourds, à laquelle pliaient bientôt se joindre des volontaires grecs, demeurait donc parfaitement immobile cependant que de dures parties se jouaient ailleurs.

 

 

07 les contingents francais au Piree

 

les contingents français au Pirée

 

 

L'OFFENSIVE DE SARRAIL ECHOUE

 

Le général Sarrail reçut l'ordre formel de prendre l'offensive le 10 août 1916, parce que la Roumanie devait entrer en guerre le 25 et qu'il fallait détourner d'elle, autant que possible, les forces ennemies qui s'apprêtaient à entrer en ligne contre ses éléments, en Transylvanie. Sarrail disposait donc, comme nous l'avons dit, de plus de 300 000 hommes se répartissant ainsi :

 

80 000 Serbes ;

96 000 Britanniques ;

12 000 Russes ;

20 000 Italiens ;

106 000 Français.

 

Il occupait un front de 250 km d'étendue.

 

Les Bulgares le devancèrent et réussirent à occuper Florina. Mais le général Cordonnier, qui commandait les divisions françaises riposta en s'emparant de Doiran et de plusieurs autres villages. Pendant ce temps, l'ennemi occupait les fortifications grecques sans essuyer un coup de feu et l'armée du roi Constantin laissait faire.

 

Le 20 août, l'offensive alliée déclenchée sur tout le front réussit, en premier lieu, à stopper l'avance bulgare.

 

 

08 Alexandre de Serbie et Sarrail

 

Alexandre de Serbie et Sarrail

 

 

En même temps, une partie de l'opinion publique des Hellènes, outrée de l'attitude pro-allemande non dissimulée du roi, se soulevait. A la suite d'un attentat perpétré à Athènes contre la légation de France, au mois de septembre, un premier soulèvement ouvrit une crise gouvernementale.

 

Cela s'était déjà produit et devait se produire encore. Lorsque la coupe débordait et que les Alliés se cabraient - sans oser cependant en arriver à des extrémités, Constantin changeait de gouvernement, prenait un nouveau ministre, le­quel se répandait en protestations fort civiles, puis tout recommençait. On avait, beau connaître la chanson qui dît que ce n'est pas la peine de changer de gouvernement, on se résignait à subir encore les fantaisies de la cour athénienne. Et un journaliste de l'époque, qui opérait chaque jour dans une feuille parisienne très lue, termi­nait souvent ses propos par cette phrase « Constantin ne changera pas d'attitude, parce qu'il a épousé la soeur de Guillaume. »

 

Il aurait fallu, pour renverser cette situation alarmante, un geste fort des Alliés, un geste qui aurait réuni l'unanimité. Or les Russes étaient franchement contre, persistaient à protéger le roi ; les Anglais nourrissaient une vieille amitié pour le régime et il est difficile de leur faire changer d'avis. Seule, la France et le général Sarrail prêchaient une vigoureuse action directe, mais le vice des coalitions...

 

Il n'en demeurait pas moins que le président Venizélos, notre ami de toujours, revenu de son exil en Crète, avait inauguré une campagne en faveur de l'unité nationale, adressé un appel au peuple, installé un gouvernement provisoire à Salonique même... sous l'oeil des dieux et le contrôle des puissances. Il avait créé une armée nationale grecque qui devait, par la suite, ras­sembler plusieurs divisions. Mois on n'en était pas encore là.

 

Le 12 septembre, une nouvelle offensive alliée se traduisit par la reprise de Florina et de l'important massif montagneux du Kajmakalan, à laquelle contribua l'armée serbe. Le 19 novembre, Monastir était libérée et des combats se livraient dans la boucle de la Cerna. Mais ces actions devaient prendre fin avec l'hiver.

 

Le mouvement en avant des troupes de Sarrail, trop souvent retardé, mené avec juste les moyens nécessaires, une partie de l'armée étant immo­bilisée pour assurer les mesures de sécurité, n'avait abouti qu'à un demi-succès. C'était Cons­tantin le gagnant, qui, par ses menées politiques, réussissait à empêcher les Alliés de s'emparer des barrières montagneuses qui les séparaient des terrains libres où les Bulgares n'auraient pu résister très longtemps. Résultat qui devait se produire quelque deux ans plus tard seulement.

 

 

09 les moines du mont Athos

 

les moines du mont Athos

 

 

LES VEPRES ATHENIENNES

 

La Roumanie avait été écrasée, Bucarest était aux mains des Allemands, déjà se dessinaient les premiers symptômes de la débâcle russe, les Autrichiens tenaient tête aux Italiens et le roi Constantin relevait la tête. Les Anglais, recon­naissant enfin qu'ils avaient misé sur le mauvais cheval, lui retiraient leur confiance, les tsaristes russes étaient éliminés et, alors, le roi de Grèce joua sa dernière carte.

 

Les alarmes manifestées par les venizélistes depuis quelque temps avaient amené notre commandement naval à prendre une mesure qu'il estimait radicale. Les ministres ennemis de la capitale grecque furent éloignés et il apparut clairement que le souverain nous bernait. Les puissances de l'Entente ne se décourageaient certes pas de discuter avec lui des mesures à prendre pour assurer notre sécurité, en l'occurrence un désarmement partiel de l'armée grecque, l'éloi­gnement de certaines garnisons, la livraison des armes lourdes, mais Constantin continuait d'abuser de l'inlassable bonne foi de nos représentants. On constatait  que des travaux de terrassement avaient été entrepris sur les hauteurs domi­nant Athènes, mais le gouvernement hellène affirmait qu'il s'agissait là de simples « travaux de canalisation ». Les maisons des venizélistes étaient marquées à la peinture rouge, des arrestations arbitraires opérées chaque jour, une presse servile excitait l'opinion.

 

Un débarquement fut alors décidé. Mais on se mit auparavant d'accord avec le roi que l'on chargea - ô candeur ! - de désigner lui-même les points qui devaient être occupés par nos troupes afin d'éviter des contacts désagréables avec les unités grecques. Il ne se fit pas prier et désigna notamment la colline de Museion, dominée par le monument de Philoppapos, en face de l'Acropole, et le Zappeion.

 

Le 1er décembre 1916, à 6 heures du matin, un millier de fusiliers-marins français et anglais furent mis à terre et s'en furent occuper les posi­tions. Ils y étaient à peine parvenus que les hommes de la Ligue des Réservistes ouvraient le feu qui fut, on s'en doute, singulièrement précis. Les marins du cuirassé Patrie subirent de grosses pertes lorsque les projectiles atteignirent le Zappeion où se tenait l'amiral Dartige du Fournet, commandant l'armée navale, qui avait tenu à diriger lui-même l'opération. Des mitrailleuses et des canons avaient été installés tranquillement par les Grecs dans les « travaux de canalisa­tion »...

 

Durant l'après-midi, l'escadre alliée tira quel­ques bordées en représailles, mais la popula­tion paraissait soulevée et il fallut évacuer en toute hâte les marins qui ne pouvaient tenir seuls contre tous, avec un armement léger.

 

Le lendemain, ce fut le massacre des venizélistes, leurs demeures furent attaquées par des bandes organisées, et il y eut des arrestations massives.

 

Au lieu de riposter immédiatement et de soumettre Athènes à un bombardement en règle, les Alliés préférèrent se réunir d'abord en une conférence, à Rome, au début du mois de janvier 1917. Puis ils exigèrent des excuses. Naturellement, la Grèce officielle obtempéra. Guillaume II, incapable d'intervenir directement, télégraphia à son beau-frère : « Fais n'importe quoi, mais sauve ton trône. » Constantin songeait éga­lement à sauver la liste civile. Il fit hâter le transport de ses troupes dans le Péloponnèse, puis, le 27 janvier, eut lieu, sur la hauteur du Zappeion, une cérémonie de réparation et la garnison d'Athènes défila, en rendant les honneurs, devant les drapeaux des nations alliées. La ligue des Réservistes fut, paraît-il, dissoute.

 

 

10 Venizelos

 

Venizélos

 

 

L'ABDICATION DE CONSTANTIN

 

La situation n'était pas excessivement brillante pour nous. Le cuirassé français Gaulois, rescapé des Dardanelles, fut torpillé par un sous-marin allemand entre Corfou et Salonique, le 27 décembre 1916. Où se ravitaillaient ces submersibles qui avaient également coulé un transport de troupes, la Provence-II ? Depuis longtemps, la presqu'île du mont Athos était devenue suspecte. Ses célèbres couvents furent occupés par un batail­lon français le 17 janvier et l'on saisit des armes ainsi que des bases de ravitaillement.

 

Malgré le blocus d'Athènes, malgré la création d'une zone neutre, il n'y eut pas grand-chose de changé dans l'attitude officielle du royaume de Grèce. La Ligue des Réservistes s'était reconstituée sous des vocables divers, tous les journaux d'Athènes, résolument royalistes, c'est-à-dire ger­manophiles, se déchaînaient chaque jour contre l'Entente. Cependant, c'étaient les derniers feux, car la révolution russe avait jeté le désarroi dans la famille royale. Sophie télégraphiait à son frère, en ces premiers jours de l'année :

 

« Nous t'envoyons du plus profond du coeur nos voeux cordiaux pour ton cher jour de naissance. Nous suivons avec admiration les grands événements sur terre et sur mer. Que Dieu te donne bientôt une glorieuse victoire sur tous les ennemis infâmes ! On nous honore du débar­quement de soldats sénégalais pour garder la Légation de France. Charmante image de la civi­lisation ! Nous t'embrassons. Salutations. »

 

Signé : Tino, Sophie. Tino était le petit nom d'amitié du roi Constantin...

 

Quelques mois se passèrent encore. Puis les puissances alliées dépêchèrent à Athènes un haut-commissaire qui agit avec pleins pouvoirs, au nom des puissances protectrices de la Grèce. C'était M. Jonnart. Il fit occuper militairement le port du Pirée et envoya un ultimatum à Tino. Définitivement privé des moyens de combattre, le roi de Grèce abdiqua le 12 juin 1917, en faveur de son deuxième fils, Alexandre, son aîné Georges ayant été écarté en même temps que lui. La famille royale prit place sur un navire de guerre allié, fut d'abord transportée en Italie, puis exilée en Suisse. La solution qui aurait dû intervenir un an plus tôt au moins, était enfin prise, mais ces atermoiements avaient retardé d'autant la victoire en Macédoine.

 

En même temps que se produisait cet événement, les Italiens pénétraient en Epire et les Français à Corinthe et en Thessalie.

 

Désormais, les Alliés avaient les mains libres.

 

Mais les péripéties tragiques de la guerre sur les deux fronts : en France, l'échec de l'offensive d'avril 1917, les mutineries, la crise du com­mandement et la crise du gouvernement ; en Rus­sie, l'arrivée au pouvoir des bolcheviks ; en Italie la défaite de Caporetto ne permirent pas de profiter immédiatement des avantages retirés du départ des éléments pro-allemands en Grèce.

 

Le général Sarrail, à qui l'on reprochait beaucoup de choses, car il faut toujours un bouc émissaire, fut relevé de son commandement au mois de décembre 1917 et remplacé par le général Guillaumat qui trouva la besogne toute mâchée et prépara les succès du général Franchet d'Esperey, lequel prit à son tour le commandement en juin 1918, un an après l'abdication de Constantin. Et ce fut ce général-là qui sortit de sa poche le bâton de maréchal.

 

Sarrail, sacrifié, reçut la médaille militaire et ne fut pas même invité aux fêtes de la victoire. Il reprit de l'activité en 1924, à la faveur des succès politiques de ses amis de gauche, fut envoyé au Levant afin d'essayer de mater une rébellion druze, mais il ne réussit pas. Il mourut en 1929, quelques jours après le maréchal Foch. Il faut rendre justice à la mémoire de ce soldat qui fit tout ce qu'il lui était possible de faire humainement et qui sut écarter, à travers mille embûches, les périls qui menacèrent son armée sur un sol hostile. Chaque année, lorsqu'ils célèbrent l'anniversaire de leur victoire, les anciens combattants de l'Armée d'Orient y convient Mme Sarrail, la veuve du général, que celui-ci avait connue et épousée à Salonique (2). Et c'est un hommage qu'ils rendent ainsi à leur ancien chef.

 

(2) Le général Sarrail, jeune officier, avait épousé en premières noces, à Montauban, une demoiselle Garrisson d'Estillac, d'une famille protestante. Elle succombe d'un transport au cerveau en octobre 1914, quelques minutes après avoir reçu une lettre anonyme : « Votre mari a été fusillé pour trahison. » Les haines religieuses ne pardonnent pas. Le général, sur le front de Verdun, apprit le nouvelle par les journaux, le télégramme la lui annonçant ayant été intercepté par le G.Q.G. ... A Salonique, en 1917, il épousa, en secondes noces, Mlle de Joanis, infirmière à l'Armée d'Orient, issue d'une des plus vieilles familles protestantes de France. Il avait alors soixante et un ans. Des enfants naquirent de cette union. Est-il besoin de dire que Sarrail appartenait à la religion réformée ?

 

La Grande Serbie, réalisée après l'armistice, confia le soin de ses destinées au roi Alexandre, dont l'attitude courageuse pendant la campagne avait été remarquée, mais dont le sort, était fixé et qui disparut dans le double attentat de Mar­seille, alors qu'il s'apprêtait justement à se ren­dre au monument des morts de l'Armée d'Orient. La Roumanie fut reconstituée, la Bulgarie punie. Et toute la question fut reprise vingt ans plus tard lorsqu'une nouvelle guerre déferla sur les Balkans : Salonique était restée l'enjeu des ba­tailles dans le Proche-Orient.

 

 

11 Georges de Grece Gerome et Guillaumat

 

Georges de Grèce entouré des généraux Gérôme et Guillaumat

 

 

LA DYNASTIE GRECQUE

 

Et, vous demanderez-vous, qu'advint-il du roi Constantin de Grèce et de la soeur de Guillaume ?

 

Ils avaient passé la fin de la guerre tranquillement à Zermat. Pendant ce temps, le roi Alexandre Ier était monté sur le trône d'Athènes, tandis que Venizélos gouvernait. En 1919, il épousa une certaine Aspasie Manos dont il eut une fille, Irène, qui contracta mariage en 1944 avec Pierre II de Yougoslavie, lui-même fils du roi de Yougoslavie assassiné. On sait que Pierre II ne retrouva pas le trône des Karageorgevitch, on sait également qu'Irène ne fut pas tellement heu­reuse. Quant au roi Alexandre de Grèce, il fut mordu par un singe, dans le parc du château de Tatoï en 1920 et mourut des suites de cette morsure.

 

Les Grecs rappelèrent sur le trône leur ancien roi Constantin et le couple Tino-Sophie se retrouva triomphalement à Athènes. Ce fut bref. Le roi se laissa entraîner dans une guerre stupide contre les Turcs, prit la tête de ses armées, fut battu à plates coutures en 1922 et mourut l'année suivante. Sophie devait lui survivre jusqu'en 1932.

 

La couronne passa alors au fils aîné des souverains qui devint roi à son tour, ce fut Georges II, qui, ayant épousé Elisabeth de Roumanie en 1921, régna jusqu'en 1947, ayant dû fuir son pays envahi, cette fois, non plus par les Fran­çais et les Anglais, mais par les Allemands.

 

Le troisième enfant de Constantin et de Sophie, une fille, la princesse Hélène, épousa en 1931 le roi Carol II de Roumanie et ne fut pas heureuse, elle non plus.

 

Le quatrième enfant devint roi à la mort de son frère Georges et régna jusqu'en 1964 sous le nom de Paul Ier. Il avait épousé en 1938 la princesse Frédérique de Hanovre et c'est leur fils aîné qui règne actuellement sur la Grèce sous le nom de Constantin II. Sa soeur Sophie, a épousé don Juan d'Espagne et risque de monter sur le trône de Madrid un de ces jours.

 

Restaient encore deux filles du couple régnant de la guerre 1914-1918 : Irène, qui épousa le duc d'Aoste en 1939, et Catherine, née en 1913, qui a épousé en 1947 Richard Brandram.

 

On peut donc se rendre compte que la famille royale de Grèce ne s'est pas mal tirée de toutes ses aventures et que la postérité de Tino et de Sophie n'est pas à plaindre.

 

D'ailleurs, les idées ont bien évolué et, dans certains ouvrages consacrés à la généalogie des familles souveraines, il est de bon ton, aujourd'hui, de prétendre que Constantin Ier fut surtout une victime, qu'il n'était pas si germanophile qu'on a bien voulu le prétendre et que c'est ce maudit Venizélos qui fut l'auteur de tous les maux de la Grèce. Celui-ci est mort en exil, à Paris, en 1936, après une existence politique bien remplie. Il avait toujours été un sincère ami de la France. Reconnaissant, le gouvernement français fit ren­dre les honneurs militaires à sa dépouille.

 

 

S. de V. d'ALAZAC.

 

 

12 Franchet d Esperey

 

Franchet d’Esperey

 

 

 

1914-1918