La Quinzaine de Guerre n° 7 – 1er Mai 1915

 

 

XXX
L'INTERVIEW

 

 

Donc, le Kronprinz, s'il faut l'en croire,

N'est pas si noir qu'on le disait ;

Et fallacieuse est l'histoire

Qui, sur son compte, se faisait.

 

Aussi temps est-il qu'on enraye

La légende roulant grand train :

Au château du baron de Baye,

Il n'a rien pris ! Pas un écrin,

 

Pas un tableau, pas une gemme,

Pas un objet sous verre clos,

Pas un bibelot sans prix même !

Il n'a pris... qu'un peu de repos.

 

Il n'a volé vin, ni médaille,

Couvert d'argent, ni vase d'or !

Il n'a volé... qu'à la bataille,

Et pour s'y faire battre, encor !

 

Petit prince très doux, très sage,

Très réservé, très innocent,

Il n'a gardé, d'un court passage,

... Qu'un souvenir reconnaissant !

 

L'occupation fut discrète

Et, respectant l'ordre intégral,

Il n'emporta, dans sa retraite,

... Que sa veste de général.

 

Or, voilà que la calomnie

S'acharne après le petit saint !

La Chronique l'accuse ? Il nie !

« L' United Press » y met son seing.

 

Il n'a jamais tiré son sabre

Que « für Konig und Vaterland ».

Il le jure et, de ce, palabre

Avec Herr Karl Von Wiegand.

 

S'il avait vidé quelque coffre,

Il rendrait, soyez-en certain !

Et comme il rend... justice à Joffre,

De même, il rendrait le butin.

 

Bref l'Altesse, comme un beau diable,

Se défend. Mais qui croira-t-on ?

Tout mauvais cas est reniable,

Assure notre vieux dicton.

 

Le col, déjà, dans la lunette,

Avinain, un autre bandit,

Eut cette conception nette :

« N'avouez jamais ! » A-t-il dit.

 

Si bien que le malfaiteur louche

Serait, malgré son air bénin,

Et de l'école dé Cartouche,

Et de l'école d'Avinain !

 

 

13 Décembre 1914

 

 

 

XXXI

LE KAISER EST MALADE

 

 

Le Kaiser est malade : il s'enferme, il s'alite,

Son Kronprinz le veille à Berlin ;

Le sommeil l'a quitté, la fièvre débilite

Le Lohengrin à son déclin.

 

Les télégrammes faux que l'agence Wolff forge

Du mal n'allège pas le faix ;

Il étrangle, il étouffe, il est pris à la gorge

Par sa scrofule et ses forfaits.

 

Il ne supporte pas que le Destin s'acharne

Contre son vouloir souverain.

Il se consume. Après le recul de la Marne

Il songe au recul sur le Rhin.

 

Il renonce à Calais qui lui faisait envie ;

Et pensant se dédommager,

Il charge Hindenburg de prendre Varsovie,

Et Budapest est en danger !

 

Que lui servit, courant une double entreprise,

Comme un écureuil tourné en rond,

De se faire rouler dans sa voiture grise,

D'un front, sans cesse, à l'autre front ?

 

Hélas ! plans de combats et rêves de conquêtes,

De l'Orient à l'Occident,

Tout s'écroule ; et César, entre les deux raquettes,

Ne fut qu'un volant trépidant.

 

Est-ce que son « Vieux Dieu » l'oublie et se détache

D'un dévot trop compromettant ?

Ou ne connaît-il plus, livide et sans moustache,

Son impérial pénitent ?

 

Peut-être qu'irrité d'une foi qui diverge,

Il veut punir le baladin

Des infidélités qu'il lui fait pour la Vierge

Ou pour le Sultan Saladin ?

 

Car l' « Alt Gott » allemand doit, sans chicanerie,

Juger le procédé blessant

De ce vieux Templier parjure, qui marie

La Croix de fer et le Croissant !

 

Hohenzollern, d'ailleurs, n'est pas de bonne graine :

Sang paternel ne peut mentir ;

Et le malade est plus sujet à la gangrène,

Qu'il n'est enclin au repentir.

 

Vivra-t-il ? Où va-t-il, si tôt, rendre à la poudre

Sa guenille de vanité ?

La question se pose ; à Dieu de la résoudre

Pour le bien de l'humanité.

 

Certes, le châtiment te serait doux, Fracasse,

Trop doux : la tombe et non l'égout !

Et je m'explique aussi qu'à charger ta carcasse,

La mort montre quelque dégoût !

 

Mais s'il est un Enfer, où l'éternel supplice

Au bûcher te doive river,

Qu'alors la volonté du Seigneur s'accomplisse !

Ainsi soit-il ! Tu peux crever !

 

 

18 Décembre 1914

 

 

 

XXXII

LA JOURNÉE DU PETIT DRAPEAU BELGE

 

 

Le petit drapeau belge ! Oh ! Comme il nous est cher,

Ce petit drapeau tricolore !

Comme de son histoire il a droit d'être fier

Et que de gloire le décore !

 

Son grand frère flottait sur les nobles cités,

Où régnait, avec l'abondance,

Avec la paix, avec les saintes libertés,

Le culte de l'indépendance !

 

Et quand, pour se soustraire à la main du soudard,

Il a fallu ce sacrifice

Lui, drapeau de la paix, il s'est fait l'étendard

De la guerre pour la Justice,

 

La guerre pour l'Honneur, la guerre pour le Droit,

Pour la Patrie inviolable !

Et, sur le sol sacré chaque jour plus étroit,

Il frémissait, inébranlable.

 

L'aigle d'Hohenzollern le chassait de Louvain,

D'Anvers, d'Ostende, de Bruxelles !

Mais qui pouvait douter que le succès revint

A ses trois couleurs immortelles ?

 

Le succès vient, qui rend à votre amour fervent,

Amis, trop de villes en cendres !

Vos insolents bourreaux s'épuisent ; et le vent

Du large souffle dans les Flandres.

 

Pour balayer, avec l'envahisseur du sol,

Le crime où sa haine se vautre

Ouvre à ce vent nouveau tes plis, reprends ton vol,

Drapeau belge, frère du nôtre !

 

Flotte et, menant au feu soldats et généraux,

Va dans ta glorieuse voie !

Tes défenseurs, drapeau sacré, sont des héros,

Comme leur Roi qui te déploie.

 

Et nous, pour qui, martyr d'un saint apostolat,

Tu connus la peine et la gloire,

Français, nous te paierons nos dettes, dans l'éclat

De notre commune victoire !

 

Et nous irons, avec les tiens, d'un même coeur,

Marchant du même pas de charge

Te planter à nouveau, libre, joyeux, vainqueur,

Sur un territoire plus large.

 

Nous avons trois couleurs au drapeau. Tu les as

Et, dans l'un et l'autre emblème,

Pourpre du sang versé dans les mêmes combats,

Le rouge, ô Belgique, est le même !

 

Et c’est ce qui vraiment fait la fraternité,

Quand, repoussant l'a barbarie

On souffre ensemble et on meurt pour la Liberté

Et pour l'amour de la Patrie !

 

 

20 Décembre 1914

 

 

 

XXXIII

VEILLE DE NOËL

 

 

Le Bonhomme Noël, qui songe à sa tournée,

S'apprête, par avance, au voyage annuel ;

Allant, venant, trottant au cours de la journée,

Il est tout affairé, le Bonhomme Noël.

 

C'est que les jours vont vite et que le temps est proche,

Où, dans la cheminée, à l'heure de minuit,

Botte, mule, soulier, chausson, sabot, galoche

Guettent le visiteur, par les toits introduit.

 

Et puis, pour cette fois, la tâche sera double :

Il faut à nos enfants le présent ponctuel,

Sans nulle omission qui les peine ou les trouble ;

Et qu'aussi nos soldats aient leur petit Noël !

 

Il faut, de plus, savoir où trouver ces chers êtres,

A qui distribuer souvenirs et cadeaux ;

N'être point inexact comme la Poste aux lettres,

N'avoir pas les retards qu'ont les colis-postaux.

 

Noël est, par bonheur, Bonhomme de ressources ;

Ses bureaux sont peuplés de commis accomplis :

Ce sont des Anges du Seigneur qui font les courses,

Ce sont des Chérubins qui portent les colis.

 

Consultant, de là-haut, sa boussole et sa carte,

Lui, généralissime à son poste rivé,

Ses bordereaux en main, s'assure que tout parte,

Comme il s'assurera que tout soit arrivé.

 

Il ne rechigne point à la besogne ingrate,

Ne prodiguant d'ailleurs ni timbres ni cachets ;

Et dans le Saint Comptoir du divin Bureaucrate,

On ne voit pas « Fermés » moitié de ses guichets.

 

Il a vérifié les adresses nouvelles,

Car, loin du vieux logis, combien s'en sont allés !

Mais quoi ? Ses messagers ont du zèle et des ailes

Et sauront découvrir les tristes exilés.

 

Messagers de Noël, oh ! n'oubliez personne !

La détresse est profonde et l'hiver est cruel.

Dans la froide tranchée où le soldat frissonne,

Qu'il trouve, à son réveil, le cadeau de Noël !

 

Et pour nos chers petits exilés de Belgique,

Soyez, pour ces martyrs des Prussiens triomphants,

D'autant plus généreux que l'heure est plus tragique !

Les enfants belges sont frères de nos enfants.

 

Double fraternité de misères et d'armes :

Les pères au combat et les petits chez nous.

Messagers de Noël, qui séchez tant de larmes,

Dans leurs pauvres souliers versez tous vos joujoux !

 

Afin que, de retour sur la terre chérie,

Ils puissent dire enfin - bientôt, ainsi soit-il :

« La France, aux malheureux, est une autre patrie

« Et vivre dans son sein n'est pas vivre en exil ! »

 

 

24 Décembre 1914

 

 

 

XXXIV

LA LETTRE DE GRETCHEN

 

 

O mon Fritz, pour le nouvel an,

Chagrine autant qu'on puisse l'être,

La Gretchen de son beau Uhlan

Met tout son coeur dans cette lettre.

 

Car je t'aime toujours, tu sais ;

Et, j'en fais l'aveu sans astuce,

J'ai grand orgueil de vos succès

Contre l'ennemi de la Prusse.

 

Ma peine, par là, s'adoucit ;

Vous faites de noble besogne !

J'en lis chaque jour le récit

Dans « la Gazette de Cologne ».

 

Par instants, je me désolais,

Trouvant votre marche bien lente ;

Mais quand vous eûtes pris Calais,

J'en eus une joie insolente !

 

C'est pourquoi, sitôt Paris pris,

Par deux mots fais-le moi connaître !

Des drapeaux quel que soit le prix,

Je pavoiserai ma fenêtre.

 

De peur que nous nous y trompions,

Deux mots ! Car c'est à n'y pas croire :

On se ruine en lampions,

Qu'on allume à chaque victoire.

 

Par exemple, Fritz, ne va pas,

En entrant dans la capitale,

Livrer ta candeur aux appas

De quelque impure horizontale !

 

Sache te tirer galamment

De toute fâcheuse rencontre !

Fais en gentleman allemand :

Laisse la belle et prends la montre !

 

Et là-dessus, un mauvais point,

Fritz ! Tu n'es pas oublieux, certes :

Des lettres... mais des cadeaux, point !

C'est un devoir que tu désertes.

 

Comment, ayant tant guerroyé,

Toi seul, négligence ou sottise,

N'as-tu pas encore envoyé

Un souvenir à ta promise ?

 

Es-tu discret, es-tu pataud,

Que tu ne sais ou que tu n'oses,

Quand tu loges dans un château,

Voler quelques petites choses ?

 

Papa, qui fut soldat, jadis,

Ne se fit pas tant de scrupules.

En mil huit cent soixante dix,

Il rapporta douze pendules.

 

Du maréchal Von Hindenburg

Ne pourrais-tu suivre la trace ?

Pas lui qui ne reste pas sourd

Aux préjugés d'une autre race !

 

 

Il sait, hiérarchiquement,

Piller sur toutes les coutures ;

Et, pour le déménagement,

Sa dame amène les voitures.

 

Et le Kronprinz, autre pillard,

S'inspirant des mêmes doctrines,

Ne vous enseigna-t-il point l'art

De dévaliser les vitrines ?

 

Du coeur donc, mon Fritz, et quand vous

Serez à Paris, va-t-en, rue

De la Paix ! Tu connais mes goûts

Et pas de réserve incongrue !

 

Dans ce quartier très chic, on a

Tout ce qu'il sied que tu dérobes :

Prends les bijoux chez Fontana

Et, chez Doucet, choisis les robes !

 

Et, plus tard, « unter den Linden »

Parée et de son héros fière,

Quand tu mèneras ta Gretchen

Boire une chope... ou deux de bière,

 

Tu diras...

... Mais on frappe ! Dieu !

Ta lettre !... Larmes étouffées !

Sanglots !... Prisonnier ?... Fritz ?... Adieu,

Promis... Paris... Gloire... et trophées !

 

 

30 Décembre 1914

 

 

 

 

La Quinzaine de Guerre n° 8 – 15 Mai 1915

 

 

XXXV

AU GUI, L'AN NEUF !

 

 

Au gui, dix neuf cent quinze, au gui, l'an neuf, au gui !

Du livre du Destin le Temps tourne la page

Et l'an qui naît, menant son bruyant équipage,

Chasse l'an qui s'achève en un souffle alangui.

 

Les canons alliés tonnent pour sa venue,

Les clairons sonnent, les tambours battent aux champs,

Le peuple, ivre d'espoir, l'accueille avec des chants,

L'escadre des avions s'envole dans la nue ;

 

Quatre étendards, unis, flottent en un faisceau

Que resserrent les noeuds d'une amitié loyale !

Et si bien que jamais, fils de race royale

Ne connut des honneurs plus grands à son berceau.

 

C'est que nous savons tous tout ce qu'il nous apporte

Dans ses petites mains de joyeux nouveau-né ;

C'est que nous le voyons, de laurier couronné,

A la Revanche, à la Victoire ouvrir la porte !

 

Oh ! que l'an qui finit s'en retourne au néant,

Emportant tous les maux dont tant des nôtres souffrent !

Qu'il roule dans l'abîme où les siècles s'engouffrent,

Eternel puits sans fond comme l'enfer béant !

 

Oh ! qui donc t'oubliera, millésime exécrable,

Frère cadet de mil huit cent soixante-dix,

Noir recommencement des douleurs de jadis,

Des misères d'antan rappel inexorable ?

 

Cinq mois de guerre, hélas ! la seconde moitié

De l'an, presque ! Cinq mois de lutte et de souffrance !

La Belgique envahie et le nord de la France

Aux mains d'un agresseur sans pudeur ni pitié !

 

Et quelle guerre ! Guet-apens et perfidie !

Et, pour semer la haine ensemble et le dégoût,

Tous les crimes de droit commun, et, tout partout,

Le meurtre, la terreur, le vol et l'incendie !

 

Au gui, l'an neuf ! Déjà les signes précurseurs

Sont apparus, faisant certaine la revanche ;

Déjà le mur humain a brisé l'avalanche,

Contraignant au recul le flot des détrousseurs.

 

Leur Kaiser, chaque jour, voit s'éloigner son rêve,

Mirage décevant dans le brouillard noyé.

An nouveau, presse l'heure où Satan foudroyé

S'écroulera, rageur, sous l'orage qui crève !

 

Dès l'aube de ton règne, exauce nos souhaits :

Que soit notre victoire éclatante et prochaine

Rouvre-nous, sans tarder, l'Alsace et la Lorraine,

Chasse l'envahisseur germain du sol français !

 

Rends la Belgique libre à nos frères des Flandres,

Et livre à nos soldats la route de Berlin,

Afin que nous vengions chaque triste orphelin,

Chaque mère éplorée et chaque ville en cendres !

 

Comme aux grands jours d'Iéna, guide nos escadrons,

Libère Polonais, Italiens et Slaves,

Arrache à leurs bourreaux les nations esclaves,

Aide-nous, dès ton aube, an neuf !... Nous t'aiderons !

 

Et nous saurons vouloir les gages nécessaires

D'une éternelle paix sans danger de retour ;

Et nous fouaillerons la Bête, jusqu'au jour

Où l'aigle n'aura plus ailes, ni bec, ni serres !

 

Pangermanisme, nous t'écraserons dans l'oeuf !

« Deutschland uber alles », hurlait la race immonde ?

Assez hurlé ! La paix, bandits ! La paix au monde !

Au gui, l'an neuf ! dix neuf cent quinze, au gui, l'an neuf !

 

 

1er Janvier 1915

 

 

 

XXXVI

UNE PROCLAMATION DU KAISER

 

 

« La situation est sérieuse. » Bah ?

On s'en aperçoit donc chez vous ? L'orgueil tomba,

Incommensurable naguère ?

Avec les Alliés on n'en a pas fini,

Et votre « Vieux bon Dieu » n'a qu'à demi béni

Ses fidèles partis en guerre ?

 

Un an nouveau commence et nous restons debout.

Et, cinq mois écoulés, vous n'êtes pas au bout

De la fureur de vos attaques ?

Votre Kaiser déjà n'est plus si ponctuel :

Il vous avait promis le triomphe à Noël,

Vous le promettrait-il pour Pâques ?

 

Encore crâne-t-il, gonflé par vos succès

En territoire Belge et dans le Nord Français

Où votre défense s'acharne.

L'auguste charlatan évoque les combats

Victorieux ! Pourquoi donc ne parle-t-il pas

De la bataille de la Marne ?

 

Et de Calais ? Calais, dont la possession

Eût livré sans recours, « la perfide Albion »

A votre impérial escarpe,

Alors que, déguisant l'échec de son complot,

Il traite Ostende, à la façon de Gorenflot :

« Chapon, je te baptise carpe ! »

 

« Ostende, sois Kalès ! » ordonne le Kaiser.

Du reste, pas un mot ! La Pologne et l'Yser

Ne sauraient compter dans l'histoire.

Et d'ailleurs votre « Gott », après quelque repos,

Va, pour le nouvel an, conduire vos drapeaux

Vers quelque nouvelle victoire !

 

Et vos vaisseaux, aussi, se sont couverts d'honneur !

S'ils n'ont pas, à tout coup, joué que de bonheur,

Faut-il que leur éclat pâlisse ?

Si ces hardis croiseurs, au sortir de leurs ports,

Furent battus, c'est qu'ils n'étaient pas les plus forts,

Dit cet autre de La Palisse !

 

« La situation est sérieuse ». Eh ! oui,

Sire, et l'effacement du rêve évanoui

Calme la première faconde.

Au flux envahisseur succède le reflux

Impérieux, et tel que l'on ne se voit plus

Couronner « Empereur du monde ! »

 

Non, l'ennemi n'est pas encore maîtrisé ;

Mais le peuple germain, enfin désabusé

Des mensonges dont on le leurre,

Quand il verra nos gars en pays allemand,

Connaîtra le tréfonds de son écrasement,

Au glas que lui sonnera l'heure !

 

Nos masses ne sont pas, Kaiser, pour t'effrayer ?

N'empêche qu'il faudra protéger le foyer

Contre « une attaque criminelle ! »

La lutte, ce jour-là, changera de terrain :

On menaçait la Seine, on défendra le Rhin !

La victoire est une infidèle !

 

Et le peuple, sur qui tu comptes pleinement,

Reste à savoir, sorti de son égarement,

Comment sera-t-il héroïque ?

Recouvrant la lumière, ou gardant son erreur,

L'Allemagne a le choix : Mourir pour l'Empereur

...Ou proclamer la République !

 

 

4 Janvier 1915

 

 

 

XXXVII

A L'ITALIE

 

 

Italie, Italie, ô notre soeur latine,

Pourquoi t'attarder à dormir ?

Trieste et le Trentin, que l'Autriche piétine,

Ne les entends-tu pas gémir ?

 

Ceux qui gardent, là-bas, leur foi patriotique

Se verraient déçus dans leur foi ?

Leur appel, par delà l'Alpe et l'Adriatique,

N'arriverait pas jusqu'à toi ?

 

Il n'est peuple, aujourd'hui, qui ne veuille être libre,

Ou République, ou Souverain ;

Et ce vent de révolte épargnerait le Tibre,

Qui souffle du Danube au Rhin ?

 

La guerre qui se fait est la guerre des races :

Despotes contre Spartacus !

Et toi, toi la patrie épique des Horaces,

La mère auguste des Gracchus,

 

Toi, qu'un passé d'honneur ancestral auréole,

Dédaigneuse des lendemains,

Tu ne monterais pas, ensemble, au Capitole,

Avec les vainqueurs des Germains ?

 

Certes, tu ne fus pas cette aveugle complice

Qu'espérait leur indignité !

Tu rejetas Berlin et Vienne à leur Duplice :

Duplice, donc : duplicité !

 

Tu te montras loyale et tu demeuras neutre ;

Mais, pensant, dès le premier choc,

A tes bersaglieri qui portent à leur feutre

Un bouquet de plumes de coq,

 

Tous tes voeux, qu'un penchant irrésistible règle,

Les préférences d'une sœur

Allaient à notre coq assailli par leur Aigle,

Au blessé, contre l'agresseur.

 

Est-ce assez aujourd'hui ? Crois-tu ta tâche faite

Et n'as-tu pas l'ambition

Que ton drapeau se mêle aux nôtres, pour la Fête

De toute résurrection ?

 

Tes alliés d'hier t'ont bassement dupée,

Eux-mêmes ont rompu les traités ;

C'est ton droit de surgir et de tirer l'épée

Pour le réveil des Libertés.

 

Eclairant leurs forfaits, la Vérité qui marche

Veut qu'on les mette hors la loi.

Et n'ont-ils pas déjà brisé la dernière arche

Du pont qui les joignait à toi ?

 

Tu les vis, brûlant Reims, Louvain, Ypres, furie

Sauvage d'ignobles soudards !

Leur as-tu pardonné ces crimes, toi, patrie

Rayonnante de tous les arts ?

 

Ces barbares rués dans le sang et la fange,

Ce peuple stupide et cruel,

Les absous-tu, toi, la mère de Michel-Ange,

Toi, le berceau de Raphaël ?

 

Qu'est-ce donc qui t'arrête et qui retient le geste

Qu'attendait de toi l'Univers ?

Quand sonne le tocsin, tu dors, Rome, et Trieste,

Trieste, hélas ! est dans les fers !

 

Eveille-toi ! Tous sont descendus dans l'enceinte

Pour prendre part à l'action.

Viens combattre avec nous, aïeule sacro-sainte

De la Civilisation !

 

Sinon pour châtier les crimes des vandales,

A quoi, soeur, tu nous aideras,

Sinon pour arracher aux chaînes féodales

Le Trentin qui te tend les bras,

 

De ton épée il faut dénouer la dragonne,

Et dans ce devoir rien d'obscur !

Le sang italien a coulé dans l'Argonne,

Le sang le plus beau, le plus pur !

 

Des héros sont tombés sur le champ de bataille,

Dont ta gloire encore a grandi,

Deux fils jeunes, vaillants et déjà de la taille

De Riccioti Garibaldi !

 

Ils se battaient pour nous, comme avait fait l'ancêtre

En d'affreux jours jadis vécus,

Plus grand encore et plus magnanime peut-être

D'aller au secours des vaincus !

 

On n'a plus, cette fois, ces fortunes contraires !

On saura chasser l'étranger !

Mais deux Garibaldi sont morts, tes fils, nos frères,

Avec nous viens-t-en les venger !

 

 

7 Janvier 1915

 

 

 

XXXVIII

LE VRAI GRINCHE

 

 

Pauvre Kronprinz, comme il avait

Raison de nier et que n'ai-je

Cru, quand « La Press » l'interviewait,

Qu'il fut, de vrai, blanc comme neige !

 

Or, nous savons tout, aujourd'hui ;

Un témoignage sûr balaye

Les potins. Ce n'est pas lui qui

Opérait au château de Baye

 

On connaît le déménageur !

Pas un copain de pacotille ;

Un seigneur, un très grand seigneur

Et, s'il vous plaît, de la famille !

 

Le propre gendre du Kaiser,

(Propre ? Le sens du mot varie)

Qui fit d'ailleurs montre de flair

Dans les choix de sa pillerie.

 

Tout autre beau-père, en public,

Sans doute en eût fait un esclandre.

Guillaume, au contraire, à Brunswick

A dit : « Embrassons-nous, mon gendre ! »

 

Quant au Kronprinz, que l'on cribla

Des lazzis que je me rappelle,

Soyons justes, il sort de là

Aussi pur qu'une colombelle !

 

Mais disons-lui, pour excuser

Notre jugement téméraire :

« Prince, on s'y pouvait abuser ;

Si ce n'est toi, c'est ton beau-frère ! »

 

 

9 Janvier 1915

 

 


XXXIX

LA JUSTICE

 

 

Oui, quand la paix sera venue,

Mettre un terme à leurs cruautés,

Quand la liste sera connue

Des bourreaux casqués et bottés,

 

Quand, par des enquêtes loyales,

Que de sûrs témoins appuieront,

Les nations impartiales

Sur ces horreurs s'éclaireront,

 

Quand pères, orphelins et veuves,

Ruines, spectres et cercueils

Auront fourni toutes les preuves

De leurs fureurs et de nos deuils,

 

Et, sur ce que la Loi réprime,

Quand, pour un débat solennel,

Nous pourrons, en regard du crime,

Citer le nom du criminel ;

 

Et, fut-il de race princière

Ou sorti du peuple, crier :

Celui-ci fut incendiaire

Et celui-là fut meurtrier !

 

Tel fusillait curés et maires,

Tel autre achevait les blessés,

L'un massacrait, avec leurs mères,

Les enfants dans leurs bras bercés,

 

L'autre déshonorait les filles,

Sous les yeux des pères en pleurs ;

Et ce n'étaient que peccadilles,

S'ils ne se faisaient que voleurs !

 

Ce jour-là - l'heure en vienne prompte !

Il faudra, détenu soumis,

Que chaque bandit rende compte

Du forfait qu'il aura commis !

 

Nous n'attendrons pas que l'Histoire,

Après un temps d'apaisement,

Rédige le réquisitoire

Et prononce le jugement.

 

Pas de délais, pas de refuges,

Pour l'accusé, noble ou vilain !

A Berlin il était des juges,

Il faut des juges pour Berlin.

 

Et qu'à la barre on les amène

Tous, comparaître ; et que pas un

Ne puisse échapper à la peine

Des criminels de droit commun !

 

Et c'est, en attendant la claie

Où l'histoire, un jour, les clouera,

C'est le Tribunal de La Haye

Qui, sur leur sort, prononcera.

 

Justice internationale,

Appliquant à tous, tour à tour,

La Loi, la même loi pénale,

Après l'audience au grand jour.

 

Les gendarmes seront les Neutres,

Impartiaux, mais consternés ;

Et lorsque assassins, voleurs, pleutres

Nous seront rendus, condamnés,

 

Selon l'arrêt qui l'accompagne,

Chacun, du plus bas au plus haut,

S'en ira, les moindres au bagne

Et les pires, à l'échafaud !

 

 

14 Janvier 1915

 

 

 

La Quinzaine de Guerre n° ? (extrait)

 

 

[…]

Brave et volontaire recrue,

La femme mène la charrue,

La fille soigne les chevaux,

Et l'une emblave, et l'autre herse,

Et le plus petit fieu s'exerce

Vaillamment aux plus durs travaux.

 

Le bras est fort, le coeur est ferme.

On ne veut pas laisser la ferme

En friche et les champs envahis

Par l'herbe folle revanchée ;

Et le sillon est la tranchée

Où la femme sert son pays !

 

Oh ! les nobles coeurs de françaises,

Campagnardes et cancalaises

Remplaçantes de leurs maris

Au pré désert, sur la mer vaste !

... Et quel pitoyable contraste

Pour nos oiselles de Paris !

 

Elles sont aussi court troussées,

Mais que différemment chaussées !

Or de qui les gestes plus beaux,

A qui des âmes d'héroïnes,

Les femmes en fines bottines

Ou les femmes en gros sabots ?

 

 

3 Mai 1916

 

 

 

CXXV

LE BOUT DE L'AN

 

 

Un an déjà depuis l'horrible drame ! Un an

Entier ! Trois cent soixante jours que l'océan,

Au profond de ses noirs abîmes,

Recevait, la torpille ayant frappé le but,

Du monstre sous-marin satanique tribut,

Cette hécatombe de victimes !

 

Douze cents morts sur qui se refermaient les flots !

Douze cents pour le moins, passagers, matelots,

Les hommes, les enfants, les femmes,

Les plus âgés, les plus faibles, les plus petits,

Avec le paquebot qui coulait, engloutis

Vivants et roulés sous les lames !

 

O jour d'horreur ! ô jour de honte ! ô jour de deuil !

Parce qu'un empereur, saoul de haine et d'orgueil,

Singe piteux de Charlemagne,

Fit ce rêve qui mit sa cervelle à l'envers,

Le rêve d'écraser l'Europe et l'Univers

Sous la botte de l'Allemagne ;

 

Parce que, réveillée au bruit sourd du canon,

Par souci de sa gloire et de son bon renom,

La France oubliant ses discordes

Fit l'union sacrée et dans le même jour

Envoya tous ses fils épris du même amour

Combattre le Hun et ses hordes ;

 

Parce que l'Angleterre et la Russie ont pris

Les armes, avec nous, pour défendre à tout prix

Les faibles que le fort opprime ;

Parce que, repoussé sur la Marne et l'Yser

Et cherchant sa revanche au hasard, le Kaiser

Pensa la trouver dans le crime ;

 

Bref, parce qu'il était temps qu'on illuminât

Berlin, on eût recours à cet assassinat

Où leur marine est sans rivale

Et, pour l'explosion de l'honneur allemand,

Le « Lusitania » torpillé lâchement

Fût une victoire navale !

 

7 Mai 1915 ! ô honte ! horreur ! et deuil !

Tous ces morts enfouis sans linceul ni cercueil

.Au fond de l'Océan immense,

Ceux que l'aigle jetait en pâture aux requins,

Des neutres cependant, et des Américains !

... Et l'an, aujourd'hui, recommence !

 

Trois cent soixante jours sur ce jour sont passés.

Nos pieux souvenirs seraient-ils effacés,

Ou nos coeurs qu'une angoisse serre

Commémoreront-ils en réparation,

Dans un serment de haine et de répulsion,

Le douloureux anniversaire ?

 

Berlin, pour pavoiser, n'a plus le même élan.

On ne fêtera point là-bas ce bout de l'an ;

Mais ailleurs, c'est trop d'indulgence !

Peuples, debout ! Et sus au kaiser meurtrier !

Entendez les martyrs se réveillant crier :

« Vengeance ! Vengeance! Vengeance ! »

 

 

7 Mai 1916

 

 

 

CXXVI

LE DENIER CLOU

 

 

Les clous du maréchal, on n'en parle plus guère,

Ces clous que tout bon berlinois

Plantait dans les… saillants du grand homme de guerre,

Dont la statue était de bois.

 

Ces modes nous choquaient, si distantes des nôtres ;

Nous jugions l'hommage archi-fou.

Mais le proverbe dit : un clou chasse... les autres.

Parlons un peu du dernier clou !

 

Car c'est encor un clou qui surgit dans l'histoire,

Un clou dont l'opportunité

Pourrait celer un sacrifice expiatoire,

...S'il n'est furoncle en vérité ?

 

Hélas ! tout un chacun, parmi le populaire,

Se peut voir sur soi, n'importe où,

Cette « inflammation du tissu cellulaire

Sous cutané » qu'on nomme : clou.

 

Un clou, c'est peu de chose et qu'aisément on panse.

Mais autre est le diagnostic

Et la tumeur n'est plus ce qu'un vain peuple pense,

S'il s'agit d'un homme public.

 

Or ce clou, sur lequel la presse polémique

De la cause et du résultat,

Est-il talleyranesque ? est-il anatomique?

C'est le clou d'un homme d' Etat !

 

Dans sa cage à lions le peuple d'Allemagne,

Mal content de son Habacuc,

Jeûne et grogne et, montrant les dents, entre en campagne

Contre le bon docteur Delbrück

 

Donc, ou l'empereur jette en pâture à la bête

Rugissante son ministre, ou

Le dit ministre, ayant vraiment le diabète,

A l'écart va soigner son clou ?...

 

...Le clou que son patron lui rive. Car j'estime

Et je soutiendrai mordicus

Que l'on fit du docteur l'innocente victime

De l'Angleterre et du blocus.

 

Une concession paraissait nécessaire,

On sentait brûler le torchon ;

On remplace les porcs par un bouc émissaire :

Delbrück, à défaut de cochon !

 

 

14 Mai 1916

 

 

 

CXXVII

LE COUP DE PIED DE L'ÂNE

 

 

« Le coup de pied de l'âne » ont dit quelques gazettes,

Sur ce ton spécial au pays allemand.

Mais Post de mon coeur, car la Post en est, vous êtes

Grossière et bête également !

 

Vous n'avez, on le sait, que rancoeur et que haine

Pour qui ne reçoit pas le mot d'ordre à Postdam.

Soit donc, mais d'outrager la note américaine

N'offensera point l'Oncle Sam !

 

Nous mesurons l'injure à qui nous injurie.

Il n'est que les cateaux pour se prendre au chignon.

Vous avez peu d'usage et la goujaterie

Chez vous n'est qu'un péché mignon.

 

Votre écriture sent votre pain d'une lieue :

K... bis! On se bouche le nez

Et, reptile imbécile, à vous mordre la queue,

C'est vous que vous empoisonnez !

 

Mais qu'importe, après les forfaits, les peccadilles ?

Videz donc le venin de votre poche à fiel !

Vos insultes font moins de mal que vos torpilles,

Vous cédez, c'est l'essentiel.

 

Le président Wilson parle haut. Il commande.

Son « coup de pied de l'âne » est un ultimatum ;

Et le grand amiral de la flotte allemande

Reçoit le coup... en plein sacrum.

 

Or s'il tient que ce n'est pas assez de cadavres

Roulés par les obus au fond du gouffre amer,

Qu'il fasse enfin sortir ses dreadnoughts de ses havres,

On les attend en haute mer !

 

Vous n'osez, pressentant la défaite certaine.

Kiel garde ses vaisseaux à l'ancre. Il vous plaît mieux

[…]

 

 

 

 

 

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