PERSONNALITÉ MARQUANTE DE LA POLITIQUE
FRANÇAISE,
UN HOMME INTÈGRE :
RAYMOND POINCARÉ
ANCIEN CHASSEUR A PIED,
MAIS A CHEVAL SUR LES PRINCIPES
PAR S. DE V. D'ALAZAC

Le soir du 17 janvier
1913, dans une petite ville du Centre de la France, deux citoyens - un
professeur, un homme de finance - faisaient leur quotidienne partie de billard
au café du Théâtre. Il neigeait, au dehors. Le garçon, vêtu de noir, engoncé
dans le grand tablier blanc réglementaire, observait d'un oeil las les
carambolages, la course des boules d'ivoire sur le tapis vert. Un nouveau
consommateur entra dans la salle et jeta ces simples mots, en enlevant son pardessus
« Poincaré est élu... » Ce jour-là, en effet, s'était tenu, à
Versailles, le congrès de l'Assemblée nationale, Sénat et Chambre des Députés
réunis, afin de désigner un successeur à Armand Fallières, pour la présidence
de la République. L'un des joueurs de billard s'approcha de son partenaire, lui
étreignit les mains et murmura « Poincaré ? c'est la
revanche ! » Il était à la fois professeur de philosophie, Lorrain
et officier de réserve. La fibre patriotique jouait à plein chez cet
intellectuel qui devait, deux ans plus tard, trouver la mort dans une tranchée,
près d'Hébuterne. La partie s'acheva silencieusement. Poincaré était élu... La
« belle époque » prenait fin... Demain, ce serait la guerre.
J'ai souvent entendu raconter cette
anecdote. L'autre joueur de billard était mon père qui, plus heureux que son
ami, revint sain et sauf de cette belle empoignade qui coûta la vie à un
million et demi de Français.
Le scrutin dont Raymond Poincaré
sortait vainqueur avait été très ouvert. Brusquement, la nation tout entière
s'était passionnée pour cette élection. Un grand quotidien parisien avait même
organisé un concours de pronostics et reçu des milliers de réponses. Qui serait
élu, avec combien de voix ? L'adversaire de Poincaré, un ministre en
exercice, titulaire du portefeuille de l'Agriculture, avait démissionné pour
pouvoir faire acte de candidature, un certain Pams, un Méridional, propriétaire
d'une grande marque de papier à cigarettes. Il était assez bien placé, comme
candidat des « gauches ».

Madame Poincaré
LA DISCIPLINE
REPUBLICAINE
A l'époque dont je parle, la
désignation d'un candidat au grand scrutin de Versailles obéissait à des rites
assez subtils. Bien entendu, c'étaient les gauches dites républicaines qui y
tenaient la vedette. Le vote avait lieu un mois avant la prise de pouvoir.
Quelques jours auparavant, se déroulait, au Sénat, une séance plénière de ces
gauches, en vue de se mettre d'accord sur la candidature qui devait obligatoirement, être celle du futur
élu. Républicains, radicaux, voire socialistes, détenaient depuis longtemps la
majorité dans les assemblées et en profitaient pour imposer leurs poulains.
Or, à cette séance plénière, les 15 et
16 janvier, Raymond Poincaré, président du Conseil en exercice, n'avait obtenu,
au troisième tour, que 301 voix alors que M. Pams en totalisait 323. Si ce
dernier avait obtenu la majorité absolue des votants, aucun problème ne se
posait, il eût été désigné. Mais il ne l'obtenait pas. Il n'y avait donc pas de
« candidat unique »...
Une délégation s'en fut donc trouver
Poincaré, au quai d'Orsay. Elle était composée de républicains bon teint, à la
tête desquels se trouvait plus ou moins Georges Clemenceau, homme politique
très en vue et qui n'aimait pas beaucoup Poincaré. Pourquoi ? Pour de
multiples raisons. Il lui reprochait un conformisme tatillon et disait de lui
que « c'était un homme qui avait le coeur bourré de dossiers ».
Poincaré non plus n'aimait pas beaucoup Clemenceau. Certes, l'idée
républicaine, l'idée de laïcité les rapprochait, mais il trouvait Clemenceau
trop fantaisiste, obéissant par trop à des décisions irréfléchies. Bref, une
opposition de tempéraments. Et comme les deux hommes étaient orgueilleux et
ambitieux, il 'existait aucun terrain d'entente entre eux.
La délégation demanda donc à Poincaré
de se soumettre « à la discipline républicaine » et à se désister en
faveur de son concurrent. A quoi il répondit par une fin de non-recevoir,
n'admettant pas que l'on considère Pams comme plus républicain que lui. Suivit
un échange de propos assez vifs, on se traita mutuellement de
« menteur » et Clemenceau envoya ses témoins au président du Conseil.
Mais des amis s'interposèrent - à la veille d'un si beau jour ! - on
« retint » les antagonistes et l'on prit, le lendemain, le train pour
Versailles, en même temps que le Tout-Paris de la politique, des lettres et des
arts, sans oublier les grandes dames des théâtres subventionnés, toutes plus ou
moins protégées par les ministres de la République. On s'en fut aux urnes, et,
du tournoi, Poincaré sortit vainqueur avec 483 voix au deuxième tour, Pams n'en
obtenant que 296 et Vaillant, socialiste, 69.
Le soir, le nouvel élu revint à Paris
avec l'escorte de cuirassiers qui le conduisit à l'Elysée où il alla faire
visite à Armand Fallières, parvenu au bout de son septennat.
Cette élection eut un énorme
retentissement non seulement en France, mais en Europe et dans le monde. Les
dés avaient été lancés.

Poincaré enfant, sur les genoux de son père
UN LORRAIN A L'ELYSEE
Au point de vue intérieur, un sérieux
bouleversement venait de se produire, en effet. Depuis pas mal d'années, l'Elysée
était occupé par des gens issus des départements situés en dessous de la Loire,
gens essentiellement pacifiques, à la tripe républicaine affermie, soucieux
d'une politique laïque basée sur la Séparation et qui appelaient à la tête des
cabinets ministériels, des amis sûrs, dévoués à la cause. Tels avaient été
Grévy, issu d'un département nettement républicain, le Jura ; Sadi Carnot,
de Limoges ; Emile Loubet, de Montélimar, et enfin Fallières, du
Lot-et-Garonne. La plupart des présidents du Conseil avaient été, soit des
Méridionaux, comme eux, soit des gens de l'Ouest républicain, comme Briand.
Puis Fallières avait été obligé d'appeler Poincaré et, brusquement, surgissait,
en pleine lumière politique, un homme déjà fort connu, mais qui ne faisait pas
de bruit, un homme de ces marches de l'Est, un Lorrain, au patriotisme un peu
exacerbé et qui ne s'en laissait pas conter.
Il était sympathique à beaucoup de
monde, mais avec une nuance. Il était froid, assez distant. Il connaissait tout,
une véritable encyclopédie et il avait acquis une grosse influence dans les
milieux très en vue. La politique étrangère qu'il venait de mener depuis son
accession au pouvoir, en une époque particulièrement cruciale, lui assurait
les voix des bourgeois de droite, malgré son laïcisme. A gauche, on lui
reprochait naturellement ses goûts autocratiques et surtout, une prise de
position très favorable à une réforme électorale le scrutin de liste à la
place du scrutin d'arrondissement. Aujourd'hui, ces expressions sont absolument
vides de sens, mais il y a cinquante-cinq ans, elles étaient fort à la mode. Le
scrutin d'arrondissement favorisait les républicains, grâce à l'inévitable
scrutin de ballottage où l'on faisait « bloc » sur le candidat de
gauche le plus avantagé. Le scrutin de liste, en partageant harmonieusement les
voix, désavantageait forcément les « arrondissementiers ».
Au fond, pour l'Élysée, il avait eu
fort peu de monde contre lui, il était depuis longtemps « désigné ».
Les présidents du Sénat et de la Chambre, Antonin Dubost et Paul Deschanel,
n'auraient eu aucune chance. Un autre vieux politicien, Léon Bourgeois, était
malade. Encore un autre, Alexandre Ribot, était par trop discuté. Pour lui
trouver un concurrent valable, on avait beaucoup cherché et Pams n'avait certes
pas l'envergure voulue. Aussi bien, Poincaré était destiné à être élu et le
savait fort bien.

Poincaré soldat
MARIE A UNE DIVORCEE
Il existait, certes, un léger
inconvénient.
Il n'avait pas fait un « mariage
bourgeois », ce qui était de nature à indisposer les catholiques. Il
avait épousé son « amie », une certaine Henriette Benucci, d'origine
italienne, divorcée d'avec un personnage peu recommandable, un
Irlando-Américain, nommé Killoran, lequel avait disparu sans laisser de traces.
Divorcée, la dame contracta une deuxième union avec un homme du monde, Bazire,
qui, fort opportunément, décéda, et Raymond Poincaré conduisit son amie devant
le maire en 1904. Mais, évidemment, ils n'étaient jamais passés devant le curé
et c'était fort ennuyeux. Une divorcée à l'Elysée, pensez donc ! Une
Henriette Benucci... Le faubourg en frémissait et se voilait la face. Le clergé
ne voyait pas d'un très bon oeil cette union à laquelle il n'avait pas
participé. Et cela faisait des voix en moins.
Il se produisit une intervention
décisive, celle d'un haut prélat, qui posa à Poincaré la question de confiance
: qu'était devenu ce Killoran dont Mme Poincaré était divorcée ? Il promit
de le faire rechercher. Sans doute était-il mort, mais où ? Si la nouvelle
de ce décès se confirmait, eh bien, il épouserait sa femme devant Dieu après
l'avoir épousée devant les hommes.
Forts de cette promesse, les
catholiques, reçurent la permission de disposer de leur vote en faveur de
celui qui recevait, quelques jours avant le scrutin, l'investiture de l'Echo de Paris, feuille éminemment bien
pensante, et de son leader, le comte de Mun. Et, lorsqu'une police diligente
apporta la preuve de la disparition définitive du premier mari de Mme Poincaré,
le président tint sa promesse : le 5 mai 1913, c'est-à-dire quatre mois
après son élection, le mariage catholique fut célébré « secrètement »
- mais ce secret n'en fut bientôt plus un - par le recteur de l'Université
catholique, Mgr Baudrillart, dans la chambre de la rue de Babylone où Mme
Poincaré mère était morte quelques semaines plus tôt.
Ah ! ce mariage avec une divorcée
avait bien troublé l'excellente femme... Elle aurait tant voulu que son fils
chéri épousât « quelqu'un de son monde »... Raymond lui avait juré de
parfaire cette union dès que cela serait possible. Et c'est la raison pour
laquelle il fit procéder à la sainte formalité entre les murs qui avaient
recueilli le dernier souffle de sa mère.
Il avait lui-même beaucoup souffert de
cet ostracisme, il avait été blessé de la froideur avec laquelle on traitait
cette Henriette qu'il aimait énormément. Disons tout de suite, pour ne plus y
revenir, que ce fut un couple parfait, un ménage très uni, et que Mme Poincaré,
dûment passée devant les autels, tint avec beaucoup de distinction, tout en
sachant s'effacer au besoin, sa place de femme de président. Elle était assez
avenante et ne faisait pas du tout mauvaise figure aux côtés des souveraines
dont elle partageait le landau officiel pour les grandes réceptions des rois
de l'Europe. Elle veilla constamment sur la santé de son auguste époux et
s'attira de très nombreuses sympathies. Elle avait un sourire un peu triste,
parfois, lorsqu'elle songeait à l'époque désormais révolue où elle avait uni sa
vie à celle de ce brillant avocat, dont le cabinet était célèbre à Paris et en
France. C'était le bon temps. Aujourd'hui, on était à l'Elysée et les heures
d'intimité devenaient rares... N'importe, elle fut heureuse de voir son mari
parvenu, par ses seuls mérites, à la première magistrature du pays.

Poincaré lieutenant, accomplissant une période de réserve en 1894
UNE CARRIERE
EBLOUISSANTE
Raymond Poincaré était donc un fils de
la bourgeoisie. Le grand-père avait été doyen de la Faculté de Pharmacie, son
père ingénieur des Ponts et Chaussées, ce qui était alors un titre. Bourgeoisie
lorraine, froide, résolue, laborieuse, aux horizons quelque. peu limités,
pratiquant le culte de la République, le respect des lois laïques. Brillant
élève des établissements secondaires, puis des universités, Raymond s'était
orienté vers les études juridiques, tandis que son cousin Henri préférait une
formation scientifique qui devait faire de lui l'un de nos savants les plus en
renom.
Né à Bar-le-Duc le 20 août 1860 - un
jour d'élections législatives - vingt ans plus tard, ayant accompli son année
de service militaire, comme dispensé, dans un régiment d'infanterie de Nancy,
Raymond Poincaré prêtait son serment d'avocat et, dès lors, il va brûler les
étapes : premier secrétaire de la conférence du stage, directeur du
cabinet du ministre de l'Agriculture en 1886, conseiller général à vingt-sept
ans, député de la Meuse à trente-deux ans, rapporteur du Budget. Il connaissait
admirablement ses dossiers, il était servi par un merveilleux mécanisme
intellectuel, mais, par contre - toute médaille ayant son revers - il était à
peu près dépourvu d'imagination. On ne peut tout avoir. Il est du genre
« bûcheur », de ceux qui ne se fient qu'à leur mémoire, qui répudient
toute improvisation. Ministre de l'instruction publique à trente-trois ans, en
1893, il prend, l'année suivante, le portefeuille des Finances. Ensuite il
s'écarta pendant une dizaine d'années des combinaisons ministérielles, se
consacra à son cabinet d'avocat, écrivit de nombreux articles dans les revues
et les journaux les plus cotés et prit femme. Sénateur en 1903, membre de
l'Académie française en 1907, il est enfin président du Conseil en 1912 :
une carrière fulgurante, mais parfaitement ordonnée.
Ayant pris le galon d'officier de
réserve, il fut affecté à un bataillon de chasseurs alpins, le 11e,
pour lequel il conserva, sa vie durant, une totale affection. Il souffrit
certainement de ne pouvoir faire campagne de guerre à la tête d'une compagnie
de « diables bleus ». Il accomplissait les périodes réglementaires
avec ponctualité, et se trouvait chez lui dans ce milieu militaire taillé à son
image, dans ces popotes d'officiers où l'on côtoie tant de braves gens
disciplinés et fiers de « servir », stricts, ordonnés, attachés à
leur métier. Poincaré eût fait un excellent colonel.

Poincaré et le tsar Nicolas II - juillet 1914
AU TEMPS DE L'AFFAIRE
Cet amour de l'armée, bien propre à un
Lorrain de bonne souche, ne l'avait cependant pas empêché de prendre position
au moment de l'affaire Dreyfus. Il avait appartenu, comme nous l'avons dit, au
gouvernement présidé par Charles Dupuy qui avait eu à connaître - si l'on peut
s'exprimer ainsi - des débuts de l'Affaire. Prudent, il avait évité de se
compromettre lorsque partisans et adversaires du condamné s'affrontaient au
Parlement et sur la place publique. Mais, en 1898, lorsque fut décidée la
révision, il estima que les jeux étaient faits et, le 28 novembre, il monta à
la tribune pour « libérer sa conscience » et faire connaître
publiquement ce qu'il avait su des événements lorsqu'il appartenait au
gouvernement.
- Comme mon ami M. Louis Barthou,
dit-il, comme mon ami M. Leygues, comme mon ami M. Delcassé, je n'ai connu
l'arrestation du capitaine Dreyfus que par un article de journal, quinze jours
après. Je dis que nous n'avons jamais entendu parler d'aucune autre charge
précise contre le capitaine Dreyfus que le « bordereau » qui lui
était attribué. Je dis que jamais, en 1894, nous n'avons eu connaissance
d'aucun dossier diplomatique ou secret. Je dis qu'en 1894, aucun de nous, ni le
président du Conseil, ni aucun de ses collègues, n'a entendu parler des aveux
faits par le condamné... Je vois bien qu'en rompant aujourd'hui un silence qui
me pesait, je m'expose à des attaques, à des injures, à des calomnies. Je ne
m'en soucie pas. Je suis très heureux d'avoir saisi à cette tribune l'occasion,
trop longtemps attendue, de libérer ma conscience.
Tout le caractère de Poincaré est
contenu dans ces quelques phrases.
Plus tard, ses adversaires devaient
prétendre qu'il connaissait tout mais
qu'il ne comprenait rien. C'était
faux, bien entendu. Son étonnante mémoire enregistrait tout, mais son
intelligence, si l'on veut, était purement analytique. Ainsi de ses discours.
Il les écrivait intégralement et les reproduisait de mémoire, sans y changer un
mot. S'il lui arrivait, par hasard, d'en changer un seul, il rectifiait sur la
copie destinée à la presse, à l'étonnement admiratif des journalistes. Tour de
force qui obtenait son petit succès : il y était fort sensible.
Une autre de ses qualités, pour
laquelle, d'ailleurs, il exagérait un tantinet : l'intégrité. Il ne
voulait pas qu'il fût dit qu'il aurait pu faire tort, ne fût-ce que d'un
centime, au Trésor public. Il écrivait de sa main sa correspondance
personnelle, et n'employait pour l'affranchir, que des timbres achetés de ses
deniers, contrairement à tant d'autres de ses collègues qui profitaient des
avantages de la franchise postale. Lui, méticuleux à .l'extrême,
économe par tempérament, terrorisé à l'idée que l'on pût lui reprocher un jour
d'avoir profité des avantages attachés à sa charge, pénétra riche à l'Elysée et
en sortit à peu près complètement ruiné.
Cet homme-là bourré de complexes, sera
littéralement pourri de scrupules constitutionnels, allant jusqu'à abdiquer
ses idées personnelles, s'obligeant à rester étranger aux inévitables
discussions d'une libre démocratie, suivant le règlement à la lettre, se
haussant au-dessus de tous les intérêts particuliers, tournant et retournant
ses scrupules jusqu'à en être malade.
DANS UN MONDE TROUBLE
Sa prise de fonctions coïncidait avec
une période particulièrement grave du concert européen : Caillaux venait
de négocier avec l'Allemagne la liberté d'établir notre protectorat sur le
Maroc, moyennant la cession de quelques territoires congolais, la guerre des
Balkans battait son plein. Poincaré allait présider, en somme, au réveil militaire et national, rien que
par le fait de la seule présence d'un Lorrain à l'Elysée.
Sa grande, sa seule
préoccupation : rendre la France assez forte pour faire face à l'Allemagne
en cas de conflit. Son premier message aux Chambres, le 18 février 1913,
claironne des phrases que l'on n'a pas l'habitude d'entendre, c'est une sorte
de « garde-à-vous ». Il y a quelque chose de changé.
Ecoutez-le :
« L'amoindrissement du pouvoir
exécutif n'est pas dans les voeux de la France...
» Notre armée et notre marine,
dans le labeur silencieux, sont les plus utiles auxiliaires de notre
diplomatie...
» Nos paroles de paix auront
d'autant plus de chances d'être écoutées qu'on nous saura mieux armés et plus
résolus... »
Cinquante ans avant, c'est déjà la
« force de dissuasion ».
Et, comme de juste, il est des gens
qui trouvent cela ridicule.
En mars 1913, il appelle au pouvoir
Louis Barthou, pour faire voter la loi de Trois Ans. L'Allemagne arme sans
répit, c'est urgent. Dans, les établissements d'enseignement, des pétitions
circulent que signent bravement les élèves : les Trois Ans ! Par
contre, la classe libérable ayant été
maintenue sous les drapeaux, il s'ensuit quelques petites mutineries vite
matées.
Une grande partie de la nation a,
d'ailleurs, emboîté le pas. Lorsqu'à la revue du 14 juillet 1913, où Poincaré a
remis des drapeaux à de nouvelles unités, la musique de la Garde Républicaine attaque la Marche Lorraine en passant
devant la tribune présidentielle, une immense clameur d'enthousiasme s'élève de
la foule et Poincaré a les larmes aux yeux... La loi est votée le 7 août.
Barthou tombe à la fin de l'année il est remplacé par Gaston Doumergue, décidé
à maintenir la prolongation du service militaire. En mai 1914, échec : les
élections se font « à gauche ». C'est net, le suffrage universel
vient de se prononcer contre toute tentative belliqueuse. Doumergue donne sa
démission, c'est la crise. Viviani, appelé, échoue dans sa tentative de former
un cabinet. Alexandre Ribot, appelé ensuite, est renversé le jour même où il se
présente devant les Chambres, fait sans précédent depuis Mac-Mahon. Poincaré
est directement mis en cause, on l'appelle « le Mal Elu de
l'Élysée ». Mais il laisse dire. Il convoque de nouveau Viviani, qui
réussit, cette fois. On ne prévoit pas qu'il durera au-delà de la rentrée
d'octobre et Caillaux, déjà son successeur désigné, dit ceci :
- A mon sens, la paix du monde ne pourrait être sauvée
que si M. Poincaré quittait l'Élysée. Opération nécessaire, mais rude.
Il n'a d'ailleurs peut-être pas tort. Il faudrait
négocier directement avec l'Allemagne un abandon de l'Alsace et de la Lorraine,
moyennant des compensations substantielles à l'Est. Mais la guerre survient
brusquement à la suite de l'assassinat de cet archiduc d'Autriche...

Poincaré et la reine d'Angleterre - mai 1914
LA RESPONSABILITE DE
POINCARE DANS LA GUERRE DE 1914
La question s'est posée et se pose
encore aujourd'hui : quelle est la part de responsabilité de Raymond
Poincaré dans le déclenchement de cette guerre qui aurait pu être évitée ?
Question pleine d'embûches. Il y a
beaucoup à dire. Tout ne fut peut-être pas tenté pour retarder le conflit, pour
arriver à une entente. La situation était épineuse, pour ne pas dire plus,
explosive ! depuis le 28 juin, jour de Sarajevo. Or, le président de la
République partit pour la Russie en compagnie de son premier ministre et c'est
à Saint-Pétersbourg qu'il apprit l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie. La
prudence n'était-elle pas de renoncer, provisoirement, à ce voyage lointain, en
attendant que la situation se soit éclaircie ?
Il n'y renonça pas. Il tenait à
rencontrer le tsar et à affirmer, aux yeux du monde, la parfaite union de la
France et de la Russie. Il avait déjà rencontré Nicolas II alors qu'il était
président du Conseil. Il avait patronné les voyages du chef d'Etat-major
général de l'armée, Joffre, auprès de l'allié russe, il avait envoyé à
Saint-Pétersbourg un ambassadeur à lui, Paléologue, bien connu pour ses
activités russophiles, au lieu et place d'un diplomate, Georges Louis, qui ne
cessait de dénoncer le délabrement de l'empire des Romanov et d'attirer
l'attention du gouvernement sur les imprudences de la diplomatie slave. Têtu,
Poincaré fit le voyage, fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, passa
les troupes en revue à Tsarkoe-Selo, assista à la prière de l'empereur, etc.
Pendant ce temps, à Paris, un
vice-président du Conseil assurant l'intérim se débattait avec les premiers
effets de la crise qui, de jour en jour, devenait de plus en plus menaçante.
Lorsque Poincaré et Viviani revinrent
dans la capitale, leur cuirassé ayant forcé les feux, il n'était déjà plus
temps. Le président fut accueilli avec enthousiasme, acclamé à la gare du Nord.
On ne criait pas encore « A Berlin ! », mais le coeur y était.
Un tout autre homme eût immédiatement repris la négociation chancelante, eût
provoqué une réunion, une conférence, en eût appelé au kaiser et l'aurait bien
forcé à jeter le masque. Il fût intervenu énergiquement auprès de
Saint-Pétersbourg, auprès de Vienne, auprès de Belgrade...
Il ne fit à peu près rien. Lorsque
l'Italie, qui a toujours une carte en réserve dans sa manche, proposa
d'ultimes conversations, on chercha partout le président du Conseil Viviani et
on ne le trouva pas : il était chez sa maîtresse, une dame de la
Comédie-Française.
Ce fut la Russie qui mobilisa la
première, déclenchant la réaction en chaîne. On a beaucoup reproché à Poincaré
d'avoir toujours prétendu le contraire. Lorsque après la guerre, sur les bancs
de la Chambre, la question lui fut directement posée, lorsqu'on le força à
reconnaître implicitement qu'il était au courant mais qu'il avait pieusement
admis le mensonge patriotique afin de bien montrer à l'univers qui n'en
demandait pas tant que l'Allemagne était la grande, la seule coupable,
Viviani, à son tour, se défendit âprement et l'affaire en resta là. Quelques
prophètes clamant dans le désert poursuivirent cependant l'ancien président de
la République de leurs démonstrations imprimées par des extrémistes, que la
police pourchassait et qu'elle faisait condamner. Poincaré n'en demeura pas
moins, aux yeux de la majorité de l'opinion, le « Français sans
reproche » dont il s'était créé le personnage.
Caillaux, dans ses mémoires, a démoli
ce personnage et a cité à son sujet des traits qui donnent à réfléchir. Qui a
raison ? De l'intègre Lorrain ou du Sarthois aux talons rouges que son
adversaire n'eut de cesse qu'il l'ait fait passer en haute cour comme traître à
la patrie ? On ne le sait au juste, c'est celui-ci ou celui-là, suivant
que l'on pense dans un sens ou dans l'autre. Il paraît que Poincaré aurait dit
que si les Allemands ne créaient pas d'incident de frontière on saurait bien
les y forcer... Les esprits, en cet été de 1914, étaient tellement
échauffés !
La France, à son tour, mobilisa et
Poincaré s'écria : « La mobilisation n'est pas la guerre. »
C'était tout comme, et il n'y avait pas de problème. En ces temps lointains,
mobiliser signifiait entrer en campagne. Ce n'est que plus tard qu'on a compris
qu'il conviendrait de varier la formule, de mobiliser en plusieurs temps, de
manière à laisser encore quelques chances aux diplomates. Formule habile
partout appliquée et qui permit l'entrevue de Munich en 1938 : laquelle
eut tout de même pour résultat de retarder la deuxième guerre d'un an et qui
fut considérée par les peuples pacifiques comme un succès diplomatique. On
s'est efforcé, ensuite de la taxer d'échec et de prouver qu'il fallait à toute
force être belliciste.
POINCARE SUR LE FRONT
Revenons à Poincaré. Dans le désarroi
de ce mois d'août où les revers s'abattirent sur les armées françaises, on le
perd de vue et la masse des citoyens, justement angoissée, laisse passer sans
réagir le départ du président et du gouvernement pour Bordeaux, n'ayant d'yeux
que pour Gallieni qui a juré de défendre Paris jusqu'au bout et pour Joffre en
qui elle a une confiance totale. La victoire justifie cette confiance et c'est
sur la pointe des pieds que Poincaré regagne Paris, avec Madame, rapportant
dans ses bagages les drapeaux allemands conquis et dont on lui a fait hommage.
Le voilà donc de nouveau installé à l'Elysée.
Il va alors se transformer du tout au
tout et se composer un nouveau personnage : il est « la
France », et il s'exprime au nom de la nation, car il a des discours plein
ses poches et va en faire largement usage.
Il se déplace d'abord pour se rendre
au grand quartier général afin de remettre la médaille militaire au vainqueur
de la Marne, et face à un Joffre souverainement ennuyé, il prononce de mâles
paroles que diffuseront les journaux. Il se rend à Ypres pour y rencontrer le
roi des Belges, qu'il harangue. Il est encore en complet veston, coiffé d'un
feutre. Cela ne lui plaît pas, cela fait trop civil. Poincaré ne peut pourtant
pas s'habiller en chasseur à pied ! Alors, il va revêtir une vareuse de
tissu sombre, boutonnée jusqu'au col, une culotte de cheval, des leggins noires
et... une casquette de chauffeur de grande maison dont il passera parfois la
jugulaire ! Pour justifier cet ahurissant accoutrement, il a trouvé des
arguments : il ne pouvait pas se mettre en habit, encore moins en
redingote. Alors, en veston ? Et s'il pleut, il lui faudra un parapluie ?
Impensable. Et s'il fait chaud, il devra endurer le chapeau de feutre, à moins
de porter un canotier ? Impensable encore. Et pour saluer les drapeaux,
les défilés, les généraux ? Un coup de chapeau cent fois répété ?
Non, le mieux est la casquette, non pas la casquette d'ouvrier, trop
populacière, mais le couvre-chef à visière, avec un peu des allures de képi et
qui se prête fort bien au... salut militaire. Le rêve de Poincaré se réalise il
portera la main à la visière, comme un brave soldat.
Et il va visiter le front, d'un bout à
l'autre. On va le voir un peu partout, recevant les souverains alliés,
distribuant les drapeaux, et les décorations, passant des revues, visitant des
cantonnements et prononçant des discours au nom de la France. Devant un corps
d'armée rassemblé, il y va de son allocution dont évidemment personne ne
saisit un traître mot, en ce temps où les micros n'existent pas et d'autant
plus que la voix de l'orateur est aigrelette, sans chaleur, sans accent. La
presse, servile, se fait l'écho de ces déplacements, les journaux illustrés
publient ses photographies en poses héroïques, les trois couleurs à la main. Sa
popularité demeure à peu près nulle. Les soldats n'éprouvent aucune réelle
sympathie pour cette personnalité si éloignée d'eux, qu'ils connaissent mal,
qui débite des phrases toutes faites dont ils n'ont cure : le Droit, la
Justice, la Liberté des peuples, la victoire, etc. On va même jusqu'à se
gausser de lui, malgré une censure impitoyable qui veille sur le personnage.
Des chansons commencent à circuler, pas méchantes au demeurant, celle du permissionnaire
qui va au cinéma et regarde les actualités :
On voit Poincaré sur le front
Quand on vient en permission...
Ce pittoresque et officiel touriste
prenait grand soin de ne s'entourer d'aucun ministre durant ses voyages, ne
tolérant auprès de lui, parfois, que le ministre de la Guerre, le petit
bonhomme Millerand qui, lui, n'avait point quitté le veston ni le chapeau rond.
Dans les grandes cérémonies, Poincaré était flanqué des présidents des deux
assemblées, le binoclard Antonin Dubost et l'élégant Paul Deschanel. Comment
Poincaré ne sut-il pas utiliser le concours d'un chef de gouvernement, d'un président
du Conseil de haute classe ? Peut-être n'en trouva-t-il pas, peut-être
n'en voulut-il pas ? Viviani fantaisiste, Briand paresseux, Ribot trop
vieux, Painlevé dans les nuages, voilà les seuls gens à qui il s'adressa
jusqu'à ce qu'en 1917, la situation se fut bien détériorée. Et il fallut faire
appel à Clemenceau.

Poincaré et la reine d'Angleterre, George V et Mme Poincaré,
Doumergue et une dame d'honneur de la reine - mai 1914
AVEC CLEMENCEAU
Le seul susceptible de reprendre les affaires
que Raymond Poincaré avait laissé tranquillement se détériorer faute d'avoir su
trouver des hommes capables : cela doit lui être reproché.
Clemenceau n'aimait pas Poincaré. Nous
l'avons dit par ailleurs. Poincaré reprochait surtout à Clemenceau de ne pas
avoir milité dans son « Union sacrée », telle qu'il l'avait définie
dans son message aux Chambres du 4 août 1914 :
« La France... Elle sera
héroïquement défendue par tous ses fils dont rien ne brisera devant
l'envahisseur, l'Union sacrée. »
[…] des magazines illustrés, ce fut
Clemenceau, avec sa vieille canne et son chapeau mou tout cabossé, un
Clemenceau étonnamment populaire, que les soldats saluaient avec plaisir et
qui n'hésitait pas à dire aux généraux ce qu'il pensait d'eux. Finis les entrevues
compassées, les saluts mielleux, les harangues toutes semblables !
Clemenceau tapait sur la table et tout le monde obéissait.
Seul dans son Elysée, Poincaré
remâchait sa rancoeur. Il souffrait de voir le Tigre si populaire et lui qui ne
l'était pas. Il lui écrivait de longues lettres, acerbes, que le Vieux mettait
au panier. On lui demandait :
- Comment sont vos relations avec
Clemenceau ?
Et il répondait, avec la
grimace :
- Excellentes...
Clemenceau en vint à refuser de
prendre connaissance des lettres de Poincaré et la situation fut tendue,
tendue... Elle le fut encore plus au moment de l'armistice. Poincaré était
comme Foch, il aurait voulu qu'on poursuivît la guerre, qu'on pénétrât en
Allemagne, en combattant. Clemenceau ne voulut pas, il imposa « son »
armistice comme il allait imposer « sa paix » avec la bénédiction du
président Wilson. Poincaré enregistra l'erreur et sut, dès lors, qu'il
reviendrait.
Ses rancoeurs n'allaient qu'en
s'amplifiant. Il ne digéra pas le refrain de la Madelon de la Victoire :
... Joffre, Foch et Clemenceau !
Alors et moi, Poincaré ?
Il ne digéra que difficilement la loi
votée par les Chambres qui décida que « le maréchal Foch et le citoyen
Clemenceau avaient bien mérité de la Patrie ».
Et Moi ? Cette satisfaction ne
lui fut accordée que très peu de temps avant l'expiration de son mandat de
président de la République.
Il n'y eut que l'accolade de Metz qui
rapprocha, un court instant, les deux hommes, Rien d'autre.

Poincaré à Massevaux, en Alsace - août 1916
POINCARE-LA-GUERRE...
Poincaré se retira le 17 février 1920.
Clemenceau pensait bien être élu à sa place. Il n'en fut rien : on lui
préféra Deschanel.
Rentrant à son domicile de la rue
Marbeau, après la cérémonie d'investiture de son successeur, le petit Lorrain
se frotta les mains :
- Au travail !
Il fourbit sa bonne plume de Tolède et
attira à lui quelques rames de papier...
Et il se mit à rédiger ses mémoires,
ainsi qu'à écrire des articles pour les journaux sud-américains, car l'ancien
président de la République était « pauvre ».
C'était l'époque où commençaient à se
produire ces troubles sociaux dont nous avons maintenant tellement l'habitude,
où l'on faisait charger la garde républicaine contre les grévistes, où la
place de l'Opéra se transformait en champ de bataille sur lequel s'affrontaient
les ouvriers porteurs de drapeaux rouges et les forces policières. On se mit à
traîner Poincaré dans la boue, on le surnomma « Poincaré-la-Guerre »
et aussi « l'Homme qui rit dans les cimetières ». Un journal avait
publié une étonnante photo sur laquelle on voyait le président, accompagné de
l'ambassadeur des Etats-Unis, Myron T. Herrick, parcourant les allées de tombes
militaires d'une nécropole du front et les deux hommes avaient l'air de rire.
Riaient-ils ? C'est bien improbable. Des explications officielles furent
données : le président « faisait la grimace parce qu'il avait le
soleil dans l'œil ». Mais le surnom resta longtemps au pauvre Poincaré.
Ses mémoires ? Un long plaidoyer.
Douze gros volumes. Les derniers sont « condensés », qui excitèrent
la curiosité, mais qui lui valurent d'autres attaques. Il faut les lire avec
beaucoup de prudence : si on les lit ! L'auteur a largement
« interprété » les faits et il aura à répondre à dix-sept questions
que lui poseront des juristes, des intellectuels, des universitaires de la
nuance Sartre avant la lettre, qui auront fouillé jusqu'à ses petites actions
diplomatiques. Controverse serrée aujourd'hui tombée dans l'oubli. Qui parle
encore des causes immédiates de la guerre de 1914 ? Avec une touchante
unanimité, on a célébré le cinquantenaire du conflit dans le conformisme le
plus parfait... et dans une atmosphère quelque peu indifférente.
IL REVIENT AU POUVOIR
Depuis son départ de l'Elysée, Poincaré
avait vu les événements marcher très rapidement. Le personnel du Parlement
s'était renouvelé, le parti socialiste à tendance bolcheviste était né,
l'agitation était latente dans les milieux ouvriers, il y avait des mouvements
de grève générale dans plusieurs départements, au Havre la cavalerie chargeait,
sabre au clair. A l'extérieur, on entrait dans une politique nettement
réactionnaire, se traduisant d'abord par le rétablissement des relations
diplomatiques avec le Vatican ; les premières sanctions étaient appliquées
en Allemagne ; la Pologne envahie par les troupes soviétiques était
libérée avec le concours de la France ; on se battait dans les pays du
Levant ; le président Deschanel avait abandonné son mandat, Millerand lui
avait succédé ; Briand - encore lui ! - était revenu au pouvoir, il
faisait occuper la Ruhr, des conférences internationales se succédaient, les
Etats-Unis signaient un traité de paix séparée avec l'Allemagne, on parlait
toujours des « réparations » et les Allemands disaient qu'ils ne
pouvaient pas payer. « Le Boche paiera »... les conditions de cet
extraordinaire traité de Versailles commençaient à faire sentir leur effet. La
France raidit sa position, ne voulut entendre parler d'aucun moratoire :
Briand démissionna le 12 janvier 1922 et qui fut appelé ? Vous l'avez
deviné : ce fut Raymond Poincaré.
Il avait retrouvé son siège de
sénateur de la Meuse, il était président de la commission sénatoriale des
Affaires extérieures, il travaillait ferme, critiquait beaucoup. Il ne put
former un ministère d'union nationale, les socialistes lui ayant refusé leur
concours. Il dut se contenter d'une formation centriste. Ce ministère devait
durer plus de deux ans, exactement du 15 janvier 1922 au 29 mars 1924.

de droite à gauche : Foch, Joffre, Poincaré et Adrien Mithouard,
président du conseil municipal de Paris
LES FLUCTUATIONS DE LA
LIVRE
Aggravation du climat social, émeutes
un peu partout, augmentation des prix du détail, nouvelles grèves, crise de la
Trésorerie, budget en déséquilibre, hausse sensible du prix des denrées
alimentaires, impossible de voter le budget ; la monnaie perd plus de 50
% de sa valeur, la livre sterling monte, le dollar monte, on institue l'impôt
du double décime et ce sont les décrets-lois pour la réalisation de mesures
d'économie. Du 14 janvier au 8 mars 1924, la cote de la livre passe de 96,11 à
123 francs. La Banque de France intervient et, le 23 avril, la livre est
redescendue à 63,05.
Mais, un mois avant, le gouvernement a
été mis en minorité, a démissionné : de cette crise sort un nouveau
ministère Poincaré, on prend les mêmes et on recommence. Conférences
internationales, conférences d'experts, tension avec la Grande-Bretagne,
occupation des usines Krupp à Essen.
Et pendant ce temps, impavide, Raymond
Poincaré, tout en traitant les affaires intérieures et extérieures avec fougue,
inaugure un monument aux morts chaque dimanche et prononce, chaque dimanche, un
nouveau discours. Clemenceau n'est plus là pour le freiner, aussi s'en
donne-t-il à coeur joie. Toutes les semaines il affirme le bon droit de la
France, il parle aux anciens combattants, aux populations qui le laissent
faire, vaincues par sa ténacité. Au mois de mai 1924, des élections
législatives ont lieu, elles se font sous le nom de Poincaré pour les partis de
droite, tandis qu'en face, s'est réalisé un « cartel de gauches »
dont le porte-parole est Edouard Herriot, maire de Lyon. C'est ce cartel qui
sort vainqueur de la consultation. Poincaré démissionne, le président de la
République Millerand sera forcé de démissionner lui aussi, pour ne pas avoir
voulu céder aux exigences des nouveaux messieurs. Gaston Doumergue est élu à
l'Elysée, Poincaré retourne à ses chères études.
Pas pour longtemps ! Dans
l'euphorie de sa victoire, le Cartel a géré les intérêts du pays en dépit du
bon sens. On crève le plafond des avances de la Banque de France à l'Etat,
c'est la guerre au Maroc contre Abd-el-Krim, en Syrie contre les Druzes, c'est
le pacte de Locarno où Briand se laisse finasser par les Allemands, c'est
Painlevé et Briand - encore lui ! - qui sont au pouvoir. Professeur égaré
dans le maquis de la politique, Edouard Herriot a commis les pires gaffes,
tenté de ressusciter les vieilles luttes religieuses, supprimé l'ambassade du
Vatican, a été renversé après avoir fait fonctionner « la planche à
billets », la livre est remontée à 93,50 et ce n'est pas fini ! Car
Herriot reviendra au pouvoir le 17 juillet 1926, hué par la foule aux abords de
l'Elysée. Du coup, la fuite de la monnaie s'accentue, la livre passe à 235
francs ! Les socialistes lâchent leur ancien allié, le ministre des
Finances Anatole de Monzie trouve seulement 60 millions dans les caisses, qui
seront engloutis en une journée, le président de la République force Herriot à
aller s'expliquer devant les Chambres, il le fait le 21 juillet, tandis qu'une
foule hostile se masse devant le Palais-Bourbon, il abandonne, les manifestants
sont devant le ministère des Finances...
Poincaré s'impose à nouveau. Gaston
Doumergue fait appel à lui et, trois jours après, la livre est retombée à 199.
Elle sera à 184 en août. Le gouvernement crée la Caisse Autonome d'Amortissement,
on fait des économies, on supprime des sous-préfectures. En décembre, la livre
est à 120. C'est la stabilisation.
Le 22 avril 1925, dans un discours
resté célèbre, le ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, s'écrie :
« Le communisme, voilà l'ennemi ! »
LES DERNIERS FEUX
Poincaré durera jusqu'au 26 juillet
1929. Presque un record. Il est malade. Il a beaucoup maigri. Il prononce
toujours des discours, mais ce n'est plus le même homme. Il a assisté à la
faillite de toute une politique. Intellectuellement, ses facultés sont
demeurées intactes, il collabore régulièrement à plusieurs feuilles
américaines. Il attend la fin de la session parlementaire pour entrer en
clinique le 1er août 1929, afin d'y subir l'opération de la
prostate. La première phase réussit, mais il faut attendre le mois de
septembre pour effectuer la seconde, un point congestif s'étant, entre-temps,
déclaré. Après s'être reposé quelques semaines, au début de 1930, sur la Côte
d'Azur, on le verra revenir au Sénat. Lorsqu'au mois de février, une crise
ministérielle secouera le pays, on reparlera de Poincaré : mais sa
carrière politique est désormais close. Il continuera à publier ses Souvenirs. Le 13 décembre 1930, il est
frappé d'une embolie cérébrale dont il se remet, mais, ne voulant pas paraître
diminué auprès de ses collègues, il ne reparaîtra plus au Sénat. Au mois de
juin, il est élu bâtonnier de l'Ordre des avocats à la Cour de Paris, poste
dont il se démettra bientôt, ses forces déclinant petit à petit. Il meurt le 15
octobre 1934, six jours après l'assassinat à Marseille du roi de Yougoslavie et
de son vieil ami Louis Barthou.
L'annonce de cette mort provoqua une
réelle émotion dans le pays. On avait pris conscience de Poincaré, sa
disparition laissait un vide difficile à combler. On lui fit de très
solennelles funérailles au Panthéon. Il n'avait que soixante-quatorze ans...
S. de V. d'ALAZAC.

Raymond Poincaré sur son lit de mort