L’ESCADRILLE DU TSAR

 

 

 

 

Le sous-lieutenant français Boittiaux, en uniforme russe, pose à la porte d’une baraque du camp de Minsk.

 

 

La France aide son alliée la Russie et lui envoie, en 1916, des avions en caisses et des pilotes expérimentés… précurseurs de « Normandie-Niemen ».

 

Au cours de la Première Guerre mondiale, il se trouve trois pays alliés d'Europe occidentale pour envoyer en Russie des missions militaires. La Belgique et la Grande-Bretagne lui fournissent chacune un corps d'automobiles blindées. La France fait un effort plus considéra­ble. Sa mission, commandée d'abord par le général Pau, puis par le géné­ral Janin, comprend plus de deux cents officiers, ainsi qu'un millier de sous-officiers et d'hommes de troupe relevant des différentes armes. Et elle va être dotée, à partir de 1916, de deux escadrilles d'avions.

En 1916, la Russie dispose certes d'une aviation militaire. Mais celle-ci est faible, par rapport à celle des pays d'Europe occidentale ou centrale. Et il en est de même de son industrie aéronautique. Aussi le début de l'année 1916 est-il marqué par de pres­santes demandes de matériel, adres­sées par le gouvernement de Petrograd à la France et à la Grande-Bretagne, ainsi que par de nombreuses comman­des passées en Italie, notamment de moteurs Isetta-Fraschini et Fiat. La France envoie, par Arkhangelsk, des avions en caisses et elle ne va pas tar­der à envoyer des hommes. Le 30 avril 1916, un contrat est signé à Paris par le général Roques, ministre de la Guerre, et par le comte Ignatieff, atta­ché militaire. Le gouvernement fran­çais mettra à la disposition de son allié, qui les prendra en solde, dix offi­ciers pilotes et dix officiers observa­teurs. Ils combattront en Russie sur des avions français, et formeront des pilotes et des observateurs russes.

Le « détachement aviation » de la mission française a pour chef le com­mandant Berger, et il est basé à Kiev. De toute évidence, certains des pilo­tes sont de jeunes sportifs désinvoltes, étourdis, qui ne se rendent pas compte que beaucoup de gradés russes com­prennent le français. Deux sous-lieutenants doivent être renvoyés en France, pour motif disciplinaire. L'un d'eux, bien naïvement, a couché sur le papier des réflexions acerbes con­cernant le peuple russe — et sa lettre a été ouverte par la censure. Un autre a refusé de saluer des officiers russes. Il est vrai qu'il se pose quelques pro­blèmes de relations. Certains de ceux-ci ne sont nullement francophiles, et ne manquent jamais une occasion, avec un parfait manque de tact, de souligner leur admiration de l'Allema­gne. A vrai dire, ce ne sont là que des soucis mineurs pour le commandant Berger. Car, entre le printemps et l'automne, cinq de ses aviateurs sont tués, soit au combat, soit accidentel­lement. Ainsi, à Odessa, le lieutenant Bonnier. « Pour éviter de casser un appareil russe, écrit Berger, il a pro­longé un vol plané, il a fait une vul­gaire perte de vitesse, et s'est abîmé sur le sol. C'est une grosse perte, car il rendait au point de vue tactique d'immenses services. »

 

 

La 21e escadrille russe et ses pilotes français reçoivent des Voisin La 3 dont la spécialisation est le bombardement.

 

 

Mais Berger éprouve aussi de réel­les satisfactions. Tout d'abord, un certain nombre de pilotes russes qui servent dans le détachement pour y acquérir une formation supplémen­taire — Fedorov, Kerelov, Timatchev, Vavrichvili — s'y sont parfaitement intégrés. L'un d'eux, dans les colon­nes d'un grand journal, a fait l'éloge de l'esprit qui y règne. D'autre part, un simple soldat, nommé Sausse, se révèle occasionnellement très doué pour le pilotage. A la suite de quatre-vingts reconnaissances opérées avec succès, d'efficaces repérages de tirs, de bombardements à l'arrière des lignes ennemies, de combats aériens menés dans des conditions difficiles, il reçoit la croix de Saint-Georges et il est proposé pour la médaille mili­taire. Il est promu sergent, et Berger pense qu'il méritera mieux. Le cas du lieutenant de Lubersac est tout diffé­rent. Pour être envoyé en Russie, ce jeune homme de bonne famille a fait jouer de « multiples pistons » — dont Barthou et Poincaré. Pris comme observateur, il est accueilli avec méfiance. Mais, en fin de compte, il se révèle un authentique gentilhomme. Il se conduit « remarquablement ».

 

La saison est à la révolution

 

Février 1917 : la révolution éclate. Nicolas II abdique. La Russie devient une république. On se fait alors, en France, bien des illusions. Dans une presse qui veut se donner des raisons d'espérer, on assimile Nicolas II à Louis XVI, et le gouvernement Kerenski à la Convention. Les soldats de l'an II — russes — dit-on, ne vont pas tarder à surgir. Il suffira de les aider dans le domaine technique pour qu'ils apportent une décisive contri­bution à la victoire. La mission mili­taire française ne pourra pas contribuer à « rendre aux armées rus­ses leur valeur guerrière ». En fait, le parallèle Révolution française/révolu­tion russe constitue le type même de la fausse symétrie.

 

 

Un Spad A 2 français affecté au « détachement aviation » qui opère en Russie.

 

 

Le général Niessel remplace le géné­ral Janin, et le chef d'escadron Bor­dage succède au commandant Berger. Le « détachement aviation » accueille de nouveaux venus : le lieutenant Lachmann, Alsacien de vingt-sept ans, spécialisé dans les attaques de « saucisses » ; le sous-lieutenant Cou­duret, vingt-deux ans, qui a bombardé Sarrebruck, Trèves et Pechelbronn, et qui, passé dans la chasse, a abattu deux avions ennemis. A Kiev, où ils arrivent le 23 avril — c'est alors que commence la saison au cours de laquelle il est possible de voler — ils sont témoins d'imposantes manifesta­tions de grévistes, agitant des dra­peaux rouges, et ils entendent réclamer la paix à grands cris. Le déta­chement est alors réorganisé en deux escadrilles : la 581, capitaine Bala­voine, et la 582, lieutenant Lachmann, toutes deux composées de Farman de reconnaissance et de Spad de chasse. Il y a désormais un parc avec des ajus­teurs, des chaudronniers ; un maga­sin avec officier-payeur ; un dépôt à Moscou. Au total, quarante-deux officiers, vingt-cinq sous-officiers ; deux cents hommes de troupe parmi lesquels on relève toutes les spéciali­tés de « rampants », du garde-caisse à l'infirmier, du photographe au secrétaire.

De Kiev, les aviateurs se rendent à Robrotsche, en Galicie, non loin du front, et s'installent sur le même ter­rain qu'une escadrille russe. Ils y entretiennent des relations cordiales avec les meilleurs pilotes de l'armée impériale, les hommes du groupe Kasakov — ce capitaine qui a abattu dix avions ennemis et qui comptera par la suite cinq autres victoires. Il y a là le capitaine Toumianoff qui ter­minera la guerre avec dix-sept victoi­res ; le lieutenant Smirnoff (neuf victoires), le lieutenant Arguev (qua­tre victoires)... Tous volent sur des avions français, des Nieuport. En juin, le détachement reçoit la visite d'Albert Thomas, ministre de l'Arme­ment, et cet éminent socialiste définit, dans une allocution, ce que doit être la mission des aviateurs français auprès des Russes : « Apporter les qualités de notre race et les qualités de notre armée... habituer une race qui n'est pas une race industrielle à se servir de votre instrument délicat, avec tout le soin, toute l'intelligence et tout l'entraînement désirables... »

 

 

Au camp de Minsk, en 1917, aviateurs français et russes de la 21e escadrille attendent des missions pour une armée qui pense surtout à la paix.

 

 

Dans ce secteur commandé par le général Kornilov figurent non seule­ment les blindés belges et britanniques et les avions français, mais aussi des légions polonaise, serbe et tchèque recrutées dans les camps de prison­niers. Du 19 au 21 juillet, Allemands et Austro-hongrois lancent une vio­lente attaque. Les armées russes, en proie à une grave crise du moral, opèrent — du coeur de l'été à l'automne — quatre replis successifs. Tout d'abord, à travers la Galicie. Les avions français apportent alors leur aide aux Britanniques, en opérant des reconnaissances, en dépit de l'arrivée d'avions allemands qui sont les meil­leurs appareils de chasse alors dispo­nibles, des Halberstadt et des Albatros.

En septembre, deuxième repli, de 110 kilomètres, sur Iarmolintse. Lach­mann abat une saucisse, mais entre dans un rideau de peupliers, perd ses ailes et tombe avec le moteur et le fuselage. Par chance, il s'en tire avec une blessure. Au début de l'automne, troisième repli, jusqu'à Kamienetz-Podolsk, non loin du front roumain. Lachmann abat encore deux saucisses et deux Halberstadt. Plusieurs batail­les franco-allemandes se déroulent, entre des groupes comptant chacun quatre, cinq ou six appareils. Un sous-lieutenant français est tué, un autre doit être amputé d'une jambe. Un quatrième repli suit de peu la révolu­tion dite d'Octobre. Elle conduit les aviateurs français jusqu'à Volochyst, non loin de Tarnopol. Couduret abat un avion allemand, sauve ses occu­pants d'un lynchage et les emmène déjeuner à la popote — on croirait une scène de La Grande Illusion... Il abat encore un Albatros, la veille de l'armistice accordé par les puissances centrales du gouvernement bolchevik. Plus question, ensuite, de faire le moindre acte de guerre.

 

 

Cet appareil Farman d’un modèle ancien, équipe encore l’aviation  russe en 1917.

 

 

En pleine guerre civile russe

 

Durant l'année 1918, la mission française demeure, par radio, en liai­son quotidienne avec Paris. Sur ordre du général Niessel, une partie des aviateurs de l'escadrille 582 se replie à Simféropol, en Crimée. Ceux de la 581 démontent leurs appareils, et, par le chemin de fer, gagnent Loubny, à 200 kilomètres de Kiev, sur un affluent du Dniepr, la Sula. Lach­mann, Couduret et leurs hommes se trouvent bloqués au milieu de la répu­blique d'Ukraine, contre laquelle se battent les bolcheviks venus du nord. Ils disposent de quelques armes, de chariots et de chevaux, de quelques automobiles. Mais ils manquent cruel­lement d'argent. En février, les bol­cheviks prennent Kharkov et Poltava, et leurs trains blindés parviennent à Loubny. Lachmann et Couduret négocient avec eux, les assurent de la neutralité des Français dans la guerre civile qui ravage la Russie. Mais la question financière devient chaque jour plus aiguë. Alors que les Ukrai­niens n'acceptent plus les billets rus­ses, les bolcheviks refusent les billets émis par les Ukrainiens. Avec un Nieuport, puis, celui-ci étant tombé en panne, à cheval, et enfin en autostop, Couduret et le lieutenant Murat réus­sissent à se rendre à Kiev, encore tenu par le Ukrainiens. Il s'en faut de peu qu'ils ne paient ce voyage de leur vie. Le lendemain de leur arrivée, les bol­cheviks prennent la ville, maison par maison, et procèdent à des centaines d'exécutions sommaires. Couduret et Murat ne sont épargnés que parce qu'ils portent des uniformes français. Chose étonnante, la Trésorerie est toujours ouverte, et les deux officiers, qui se sont munis des pièces nécessai­res, réussissent à se faire remettre la solde de leur détachement, en billets acceptées en territoire contrôlé par les bolcheviks. A Loubny, Lachmann se morfondait et écrivait : « Nous som­mes ici complètement séparés du reste du monde. Par où pouvons-nous par­tir ? quand ? nul ne le sait, et cela s'embrouille de jour en jour davan­tage. »

Mais le retour de Couduret et de Murat, porteurs d'une grosse somme, et l'ordre reçu, par radio, de gagner Moumansk par le train lui apportent, comme à tous, un réel soulagement. Après un voyage épique, le « détache­ment aviation », par Vologda — à l'est de Petrograd — et par Petroza­vodsk, réussit à atteindre la mer Blan­che, et peut être rapatrié.

 

 

La mission aéronautique militaire française pose en civil avec des officiers russes.

 

 

Lorsque la révolution d'Octobre avait éclaté, le général Niessel, dans un ordre du jour, avait dit aux avia­teurs : « Le détachement en entier doit en toutes circonstances se consi­dérer comme le porte-drapeau de l'aviation française, et faire preuve, au milieu des pires difficultés, de sen­timents intangibles de discipline, d'honneur et de sacrifice. »

Ces précurseurs de Normandie-Niemen avaient parfaitement répondu à l'espérance formulée par leur général.

 

René Pillorget

 

 

Articles 14-18